‹ La pucelle de BellevilleChapitre 39 sur 104 · LA CHAMBRE MYSTÉRIEUSE · texte numérisé non relu

LA CHAMBRE MYSTÉRIEUSE

Avant huit heures du matin Benoît frappait à la porte de son maître. Gustave se lève et demande sans ouvrir pourquoi on fait tapage. — Monsieur le colonel veut vous parler, repond Benoît.

Gustave s'attend à «'■tre grondé; il s'habille, ferme à clef sa chambre à coucher, et va chez son oncle. Benoît est très intrigué de voir que son maître a fermé sa chambre comme la veille, mais cependant il n'ose renouveler ses questions.

— Morbleu! monsieur, dit le colonel en apercevant son neveu, me direzvous quel vertige vous a jiasscparla tête hier soir?

Vous sortez d'une maison charmante où l'on vous fait mille politesses sans offrir vos hommages à la maîtresse du logis, que Vous tombez dans la cour comme un boulet. VOUS laissez là au moment

(Ir lui accompagner une sonate ! Vous vous sauvez comme si le diable était à vos trousses!... vous montez un cheval qui n'a jamais été qu'au branciini... un cheval excellent... qui m'a coûté quarante louis! et pour terminer vos exploits, vous abîmez, vous crevez celte pauvre bête!... vous tombez dans la cour comme un boulet de quarante-huit, vous cassez les carreau.v de la logo du concierge; vous effrayez tout le monde!... vous rendez presque imbécile mon portier (qui l'était déjà à moitié), et tout ci'la, c'est pour courir à l'oflico... pour manger un pâté, une volaille... pour mettre le buffet au pillage, que vous aviez tant d'empressement a revenir! Je n'y conçois rien; vovis aviez pourtant assez bien dîné...

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— Mon oncle, il m'a pris en route une fringale insupportable...

— Eh ! mille escadrons !... mange tant que tu voudras, tu en es lu maître; mais il ne faut pas pour tes fringales crever mes chevaux et mettre ma maison sens dessus dessous!

— Mon oncle, est-ce que M"° Fonbelle a paru fâchée de mou départ!...

— Oh! elle est trop bonne!... elle a été la première à m'apaiser !... mais tu lui dois des excuses...

— Oh!... je lui en ferai, mon oncle... j'irai la voir...

— Et il faut, moi, que j'achète un autre cheval!... J'avoue que jeté croyais quelque amourette en tête!... et je pensais que lu nous avais quittés aussi brusquement pour aller courtiser quelque minois chiffonné!... mais j'ai été bien surpris eu rentrant d'apprendre que tu étais arrivé ici, ventre à terre, pour souper!... Peste! quel appétit!... Ah! je t'en prie, une autre fois, mets un pâté et des brioches dans tes poches, afin de ne plus l'exposer à me jouer le même tour.

Gustave quitte son oncle. En retournant à sa chambre, il rencontra Benoît, auquel il appliqua quelques soufflets pour lui apprendre à rendre compte de sa conduite à son oncle. Benoît pleura en protestant que Fidèle était le seul coupable, parce qu'il avait été tourner auprès du colonel en tenant encore dans sa gueule une partie de la volaille qu'il avait volée sur le carré.

Gustave, après avoir embrassé Suzon, prit un cabriolet et se rendit chez M. de Grancière. Il vit Eugénie et s'excusa sur son départ de la veille. On reçut ses excuses, mais on le plaisanta sur son rendez-vous. Gustave crut s'apercevoir que M"" Fonbelle était piquée; il en éprouva une secrète joie, il se flattait déjà de ne point lui être indifférent ! mais malgré le plaisir qu'il goûtait dans sa conversation, il abrégea sa visite et fut de retour à l'hôtel avant quatre heures.

Il se hâta de se rendre auprès de Suzon, et ne la quitta plus de la journée. Il fit venir dans sa chambre tout ce qu'il fallut pour le dîner de la petite. Benoit avait été assez corrigé pour n'avoir plus envie de parler; d'ailleurs il ne passait jamais l'antichambre de son maître.

Plusieurs joui's s'écoulèrent ainsi : Gustave ne quittait l'hôtel que pour aller voir M"" Fonbelle, qui était revenue à Paris avec son père, la saison de la campagne étant passée. Hors ses visites à Eugénie, Gustave ne quittait point Suzon ; il ne sortait de sa chambre que pour déjeuner et dîner avec son oncle lorsque celui-ci mangeait chez lui.

Le colonel était émerveillé de la conduite rangée de Gustave ; il lui faisait même quelquefois la guerre sur son amour démesuré pour le travail.

— Mon ami, disait M. Moranval à son neveu, il ne faut pas donner toujours dans les extrêmes : jadis tu étais étourdi, coureur, tu faisais le diable toute la journée ; maintenant, tu t'enfermes dans ta chambre et tu n'en bouges plus!... tu travailles trop! tu te rendras malade!... et la preuve, c'est que, malgré ta sagesse et ta conduite régulière, eh bien! tu n'engraisses pas du tout; au contraire, tu as une mine pâle, allongée, des yeux creux... cernés!... on croirait à te voir que tu passes toutes les nuits au bal ou en bonnes fortunes !...

— Mon oncle, l'étude fatigue aussi beaucoup.

— Eh! morbleu! n'en fais pas tant! voilà ce que je me tue à te dire. Viens avec moi dans le monde, et ne t'enferme pas dans ta chambre pour te dessécher sur des livres et du papier!

Le temps devait agir plus efficacement que les conseils du colonel ; Gustave tenait encore souvent compagnie à Suzon ; mais pour passer les heures qu'on ne peut pas employer sans cesse à faire l'amour (malgré l'envie qu'en auraient ces dames et ces demoiselles), Gustave enseignait à lire et à écrire à la petite, qui n'avait eu que quelques leçons du maître d'école d'Ermenonville (lequel n'était pas de la première force), et qui, pour plaire à son bon ami, étudiait tout le temps qu'elle était seule. Ces moments devenaient chaque jour plus longs. Suzon était bien gentille, bien douce, bien aimante ; mais Gustave la voyait tant qu'il voulait ; il la retrouvait la nuit, il était accablé de ses caresses, et près d'elle il consultait souvent sa montre et inventait des prétextes pour sortir. C'était près de M"' Fonbelle qu'il retournait: là il trouvait le temps trop court. Eugénie, cependant, ne recevait qu'en plaisantant les hommages de Gustave ; elle riait quand il soupirait, elle changeait de conversation quand il parlait de ses sentiments; elle se moquait de lui lorsqu'il était triste et rêveur. Mais, à travers cette conduite un peu coquette, Gustave découvrait des mouvements de sensibilité, de tendresse, qu'on cherchait à lui cacher, mais qu'on ne dérobe pas facilement à l'œil d un amant.

Suzon n'adressait jamais un reproche à Gustave sur la fréquence de ses absences ; elle soupirait lorsqu'il s'éloignait, elle pleurait lorsqu'il était longtemps sans revenir; mais dès qu'elle l'entendait entrer dans la première pièce elle se hâtait d'essuyer ses yeux, elle renfonçait ses larmes et n'offrait à Gustave qu'un visage doux ot ri,-mt.

Le colonel savait que son neveu allait souvent chez M. do Grancii're ; il voyait naître avoc joie l'amour de Gustave pour Eugénie, il ne doutait pas que celte nouvelle passion ne fût cause du changenuMit heureux qui s'était fait dans la conduite de son neveu. Il avait parlé

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à son arni de ses désirs, de ses espérances, et M. de Grancière avait répondu que sa fille était entièrement maîtresse de faire ses volontés et de se remarier si bon lui semblait.

— D'après cela, dit le colonel les choses iroat comme je le souhaite; car Gustave doit plaire à Eugénie, il a tout ce qu'il faut pour cela; et elle l'épousera, parce qu'elle est trop honnête pour lui céder sans être sa femme, et qu'il est ennuyeux de refuser toujours ce qu'au fond on désire soi-même accorder.

Suzon avait, d'après les désirs de Gustave, écrit une lettre à ses parents, contenant les expressions de son repentir pour le chagrin que sa fuite avait dû leur causer; elle rejetait sa faute sur l'éloignement qu'elle ressentait pour Nicolas qu'on voulait lui faire épouser ; elle disait être placée à Paris, mais elle ne donnait aucuue adresse pour qu'on lui fît réponse, car elle craignait qu'on ne vînt l'arracher d'auprès de celui qu'elle ne voulait pas quitter.

Un matin, que, contre son ordinaire, le colonel se promenait dans sa cour, examinant uu cheval qu'il avait acheté nouvellement, il crut entendre du côté de la remise prononcer le nom de son neveu. Il s'approche contre le mur, s'arrête sans être vu, et entend la conversation suivante entre Benoit et son père qui nettoyaient le cabriolet du colonel.

— Tu dis donc, mon garçon, que M. Gustave ne veut plus qu'on entre dans sa chambre?...

— Non, certes, papa, il ne le veut pas!... il me l'a même bien défendu!

— ■ Et qui est-ce donc qui fait son lit... qui nettoie chez lui?

— Ah! dam', je n'en sais rien... il a acheté deux colombes à ce qu'il m'a dit, et il s'amuse à les apprivoiser... C'est avec ses oiseaux qu'il joue toute la journée, pendant que son oncle croit qu'il Iravaille...

— ■ Bah! il élève des oiseaux... à son âge!... C'est donc ça, Benoît, que je vois quelquefois des objets passer derrière les rideaux de sa fenêtre quand il est sorti...

— Oh! c'est ça! mais il faut que ces oiseaux-là mangent fièrement et boivent du vin ; car M. Gustave en fait une jolie consommation!... Et des pâtés!... des volailles!... des fruits!... des gâteaux!...

^- Mais Benoit, ne serait-ce pas plutôt un singe qu'il élèverait en cachette pour faire une surprise à monsieur le colonel pour ses élrennes?...

— Ahl c'est possible!... Oui, ça doit être un ou deux singes! car j'entends aussi quelquefois remuer des chaises... et cetle fois entre autres que j'ai cru que c était un voleur!... A coup sur des oiseaux

n'auraient pas fait ce bruit-là!... Je serais bien curieux de savoir au juste ce que c'est.

— Et moi aussi.

— Parbleu ! je le saurai, moi, dit tout bas le colonel en s'éloignant de la remise... Des singes auxquels ilfaut des volailles et du vin!... Oh! il y a quelque chose là-dessous. Et cet amour extraordinaire que Gustave avait pris pour l'étude!... aurais-je été sa dupe?... voyons cela.

Le colonel n'était pas homme à différer de s'éclaircir sur un fait aussi singulier, et qui lui faisait concevoir mille soupçons. Il monte à la chambre de Gustave; il veut entrer, la porte est fermée à clef. — Allons, dit-il, Benoît ne ment pas. Mais je verrai ce que l'on veut dérober à tous les yeux.

Il descend, et fait venir le valet de son neveu.

— Où est ton maître, Benoît?

— Monsieur , il est sorti .

— As-tu la clef de sa ihambre? j'ai besoin d'y iller prendre quelque I hose...

— Moi... monsieur?...

non, je ne l'ai pas.

Beuoît rougit et se I rouble. — Allons, calmeloi, lui dit Moranval, je sais que tu n'es pour rien dans les folies de mon neveu; il te trouve trop bête pour te prendre pour oonlident.

— C'est vrai, monsieur !o colonel.

— Va me chercher des pinces, un crochet...

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