‹ La pucelle de BellevilleChapitre 41 sur 104 · UNE NUIT CONJUGALE · texte numérisé non relu

UNE NUIT CONJUGALE

Gustave, désespéré d'avoir perdu Suzon, dont il est redevenu amoureux depuis qu'elle n'habite plus avec lui, sort de sou appartement, descend dans la cour et se dispose à parcourir la ville, pour essayer de découvrir la retraite où le barbare colonel (car on est toujours barbare lorsque l'on contrarie nos passions) a conduit la jeune villageoise.

Mais la ville est bien ;^rande! et quand on ne sait de quel C(Mé on doit porter ses pas, il est probable que loufora beaucoup de chemin inutilement. Gustave n'a pas fait ceut pas qu il s'arrête, re.:arde en l'air, el

GUSTAVE LE iMAUVAIS SUJET

Et presse dans ses bras, uon Suzoa, mais M™» de Berly. (P. 507.)

se demande où il va : comme il ne trouvait aucune réponse à cette question, il restait incertain au milieu de la rue, recevant sans y faire attention, les coups de coude des passants qui trouvaient fort mauvais qu'un grand jeune homme restât immobile sur la voie publique, et qui, s'il fût resté encore longtemps dans cette situation, se seraient probablement amassés autour de lui pour savoir ce qu'il regardait en l'air, où

UV. 64. — PAUL DE KOCK. — GUSTAVE I.F. M\UVA1? SIJKT — éD ■ I. ROUFF ET C'» . LIV. 64

l'on ne voyait rien: mais à Paris on est principalement curieux et miisard; deux chiens qui se battent; un homme qui saigne du nez, une dame qui en se retroussant montre sa jarretière, un ivrogne qui tombe, un enfant qui crie : en voilà plus qu'il n'en faut pour feire assembler deux cents personnes.

Tout à coup Gustave est tiré de ses réflexions par une voix qui prononce son nom. Cette voix est partie du fond d'un fiacre jaune, qui s'éloigne aussi vite que peuvent le faire deux vieilles rosses n'allant jamais que comme un cocher payé à l'heure.

— Eh mais! c'est cela, dit Gustave; un fiacre... et je crois que Benoît m'a dit qu'il était jaune... une voix qui m'appelle... et qui m'est bien connue! C'est elle, c'est Suzon, que mon oncle emmène: allons, suivons la voiture... s'il faisait nuit, je monterais derrière, mais en plein jour, je ne puis: n'importe, je ne la perdrai pas de vue... mais n'allons point trop près des portières, pour éviter les regards du colonel.

Le fiacre sort de la viUe et entre dans le faubourg du Temple. — C'est cela, dit Gustave, on va la cacher à la campagne; peut-être même la reconduit-on à Ermenonville... mais à coup sûr ce ne sont pas ces deux pauvr;s chevaux qui feront ce voyage; il faudra qu'on s'arrête, et pendant qu'on s'arrêtera, je trouverai l'occasion de parler à Suzon.

La voiture passe en effet la barrière, et monte la grande rue de Belleville; arrivée dans le village, elle tourne à gauche, entre dans une me qui mène aux champs, et s'arrête devant une maison assez jolie. Gustave s'arrête de son côté; il se tient collé contre une porte, à une cinquantaine de pas ; mais il regarde en lâchant de n'être point aperçu.

Deux dames et un jeune homme descendent du fiacre et entrent dans la maison. Les dames ont de grands chapeaux qui cachent leur figure; Gustave n'a pu d'aussi loin distinguer leurs traits; mais il commence à craindre de s'être trompé : aucune de ces dames n'a la tournure cl la mise de Suzon; il est possible, ecpendant, que le colonel ait fait prendre un autre costume à la petite, afin de la déguiser ; mais le colonel n'est pas dans la voiture, et ce jeune homme quel est-il?... on no lui aurait pas confié la petite villageoise ; allons, décidément Suzon n'était pas dans le fiacre, et notre liéros s'est promené inutilement depuis la rue .Montmartre jusqu'aux Prés-Saint-Gervais.

Gusiave était de fort mauvaise humeur d'avoir ainsi perdu sou temps. Les dames et le jeune homme étaient entrés dans la maison ; le fiacre était reparti et notre hérc* reslail dans la petite rue des champs, indécis sur rc qu'il devait faire.

— CcixMulant on m'a nommé!... une de ces dames me connaît

donc?... au fait, cela n'a rien d'étonnaut, j'en connais tant moi-même... qu'il y en a que j'oublie !... je voudrais savoir pourtant quelles sont les personnes qui viennent d'entrer dans cette maison.

Tout en disant cela, Gustave approchait de la maison et regardait aux croisées ; il cherchait à découvrir au travers des persiennes une figure de connaissance. Il croit entendre ouvrir une fenêtre; bientôt une voix douce prononce encore son nom. Cette voix est la même qu'il a déjà entendue ; oh ! pour le coup il n'y a plus à en douter, une de ces dames le connaît, et certes il ne retournera pas à Paris sans la voir; déjà il approche de la porte cochère, il prend le marteau, il va frapper, sans savoir cependant qui il demandera, mais la même voix l'arrête :

— Ne fi-appez pas, lui crie-t-on; suivez le mur, tournez l'angle à gauche, et attendez devant la petite porte.

— Diable !... du mystère, dit Gustave, un mur... une petite porte!... c'est comme une scène de mélodrame I... allons, faisons ce qu'on me prescrit; je vais connaître mon héroïne.

Gustave descend la rue, puis tourne l'angle à gauche, il suit encore le mur, et voit enfin une petite porte ; il s'arrête là. Il regarde au-dessus de ce mur qui s'étend fort loin ; il n'aperçoit que le sommet de plusieurs arbres fruitiers ou des buissons de lilas ; il présume que ce sont les jardins des maisons de la me qui sont clos par ce mur. Il s'appuie contre la petite porte, et attend avec impatience qu'on l'introduise dans ie jardin; enfin il entend les pas de quelqu'un qui s'avance... la personne marche vite... ce doit être une femme... il croit m.ème distinguer le froissement d'une robe... il sent son cœur battre avec plus de force... pourquoi cette émotion?... celle qui vient est peut-être laide ou vieille I... mais peutêtre aussi elle est jolie, et dans le doute on aime à s'arrêter à l'idée la plus agréable; et puis ce mystère, cette voix, tout cela a quelque chose dépiquant qui fait travailler l'imagination. Eh! mon Dioul... dans les circonstances les plus importantes de la vie, les événements ne nous affectent qu'en proportion de la situation où ils nous trouvent ; les rêves de notre imagination disposent notre âme à l'amour, à la joie ou à la <louleur; il est des moments oîi nous ne demandons qu'à pleurer, d'autres où nous voyons tout en rose; et puisqu'au bal masqué on s'enflamme souvent pour un petit domino dont on ne peut distinguer les traits, Gustave pouvait bien sentir palpiter son cœur pour celle dont il entendait les pieds légers courir sur le sable et approcher de la petite porte.

On ouvre cette petite parte enlin; Gustave entre dans te jardin, et presse dans ses bras, non pas Suzon, mais M"' de Berly.

Le premier mouvement devait être à l'amour; mai? après s'être tenus longtemps embrassés, Gustave et Julie se firent mille questions. Notre héros ne revenait pas delà surprise que lui avait causée l'apparition de Julie.

— Eh quoi' Gustave, vous n'aviez pas reconnu ma voix? dit M"' de

Berly en soupirant. Mais en effet, il y a si longtemps que vous m'avez vue!... vous m'aviez oubliée!... Ingrat !... et lorsqu'à chaque instant de la 'ournéeie pensais à vous, votre cœur était occupé d'une autre femme !...

Vous passiez à faire votre cour les moments que je passais à gémir! Hélas!

voilà donc ces serments qui devaient être sacrés !

Mais que dis-je!... avaisje le droit de compter sur les vôtres?

Julie versait des larmes; Gustave ne savait comment s'excuser, car G i-.ti\e -e f j lire -ous le Ut il sentait qu'il était cou-

pable, etpourlanl la vue de Julie venait de rallumer dans son cœur les sentiments qu'elle lui avait jadis inspirés. Mais une femme qui nous aime est facile à consoler ! M"' de Berly fut la première à se rapprocher de Gustave.

— Pardonnez-moi ces reproches, mon ami ; je suis déraisonnable de vous en adresser!... Loin de moi, pouvais-jc espérer que vous ne connaîtriez plus l'amour?... Mais vous ne me dites rien... m'auriez-vous en effet oubliée entièrement?

— Oh! non, mais je sens que j'ai des torts...

— M'aimez-vous encore, GustJive?

— Plus que jamais.

— Eh bien! ne parlons plus de vos torts; les reproches que l'on so fait soi-mfime ont bien plus de force que ceux que l'on entend.

— Chère Julie! que vous êtes bonne!... je ne mérite vraiment pas tant de srénérosilé.

GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET

— Ne m'en ayez point d'obligation!... si je vous aime, c'est bien malgré moi!... j'aurais voulu surmonter ce sentiment, mais l'amour est comme la fortune : ce sont souvent ceux qui le méritent le moins qu'il traite en enfants gâtés.

Gustave entourait Julie de ses bras ; il couvrait de baisers un sein charmant, que sa main avait débarrassé du fichu qui le cachait ; dans son ardeur, il voulait déjà se dédommager d'une séparation de plusieurs mois, mais Julie arrêta ses entreprises.

— Que faites-vous, mon ami? Songez-vous combien vous m'exposez!...

— N'ètes-vous pas seule?

— D'un moment à l'autre on peut venir!... Je ne suis pas même ici chez moi!... Vous n'avez donc pas reconnu la dame qui était avec moi!

— Non, sans doute, puisque je ne vous avais pas reconnue vousmême. Et quelle est cette dame?

— Aurélie, la nièce de mon mari, celle que vous deviez épouser, et qui est mariée depuis six semaines à ce grand jeune homme qui était en voiture avec nous.

— Se pourrait-il?...

• — C'est chez eux que je suis; cette campagne leur appartient. Je viens quelquefois, par complaisance, y passer huit jours, et d'ailleurs, que je sois à la ville ou à la campagne, loin de vous tout m'était indifférent. Mais je crains que M""" Frémont ou son mari ne remarque mon absence... Et si l'on vous voyait avec moi... Aurélie est méchante !... je serais perdue!...

— Comment faire?... Je ne puis cependant me résoudre à vous quitter. M. de Berly vient-il ici ce soir?

— Non, il reste à Paris jusqu'à dimanche.

— Nous sommes à jeudi. Je puis rester avec vous...

— Je loge dans ce pavillon que vous voyez... à gauche... au milieu du jardin...

— Bon!... donnez-m'en la clef; je vais m'y cacher et vous yattendre.

— Ah! Gustave !... si Aurélie... si son mari...

— Vous ne m'aimez plus autant, Julie!...

— Méchant!... Tenez, voilà cette clef... mais prenez bien garde d'être aperçu!...

— Comptez sur ma prudence...

— Je retourne au salon .. J'aurai une migraine, et je les quitterai le plus tôt possible...

— Fort bien... je vous attends.

M'°° de Berly s'éloigne par une allée qui conduit à la maison ; Gustave se dirige vers le pavillon qu'on lui a indiqué. Ce bâtiment, isolé au milieu des jardins, est composé d'un rez-de-chaussée, d'un premier, et surmonté d'une terrasse, sur laquelle on a établi un télescope que l'on braque à son gré sur les environs.

Gustave arrive au pavillon ; mais il n'a pas besoin de faire usage de la clef qu'on lui a remise, car la porte est ouverte ; il entre sur un petit palier; im escalier conduit à l'étage supérieur et à la terrasse, une porte près de l'escalier conduit à la pièce du rez-de-. haussée.

— Est-ce au premier? est-ce au rez-de-chaussie qu'elle habite? se demande Gustave; au reste... peu importe où je l'attendrai : elle m'a dit qu'elle logeait dans ce pavillon, et probablemsat elle y loge seule, puisqu'elle en a la clef. Entrons au rez-de-chaussée ; je verrai bien si la chambre est disposée pour la recevoir.

La clef est à la porte; Gustave ouvre et aperçoit une jolie pièce élégamment meublée et fraîchement décorée. Il entre, persuadé que c'est la chambre de M^^ de Berly, que l'on a disposée pour la recevoir. Rien ne manque en effet dans lapparlemeut : lit élégant, canapé, glaces, bergères, doubles rideaux, rien n'est oublié pour faire de cette pièce une retraite charmante. Gustave examine tout : il aperçoit avec élonnement une glace au fond de l'alcôve :

— Diable, dit- il, quelle recherche!... quel raffinement!... Autrefois Julie ne connaissait point tout cela!... Allons, c'est un boudoir que ce séjour; c'est bien l'asile qui convient à une jolie femme. A coup sûr l'appartement de M"" Frémont ne doit pas ressembler à celui-ci! Cette prude Aurélie, ne levant jamais les yeux sur un homme et prenant avec humeur les plus légères plaisanteries, doit être bien drôle dans son ménage!... Elle doit bannir de son appai'tement tout ce qui peut amollir les sons ou effaroucher la pudeur. Je plains son mari!... rien n'est plus maussad»» qu'une prude... en compagnie du moins; mais j'aurais été curieux de savoir comment s'est passée la première nuit de ses noces.

Après avoir admiré l'appartement, Gustave repousse la porte et se jette dans une bergère. Là il se repose en attendant que Julie vienne le retrouver; il repasse dans sa tête les événements de la journée, el ne peut se dissimuler que ce n'était pas pour coucher avec Julie qu'il est sorti de l'hôtel, et qu'il ne trouvera pas Suzou dans l'appartement de M"" de Berly, Pauvre Suzon!... serais-tu maiulenant oubliée .'...

Mais Gustave se promet bien de poursuivre ses recherches et de découvrir l'asile où le rdlunol a conduit la polilc: mais un jour ou deux de relard ne chanijeronl rien au résultat de ses démarciies; au contraire.

GUSTAVE 1,K MAUVAIS SUJKT

cela rendra le succès plus facile : voyant que Gustave ne fait aucune tentative pour rcli'ouver Suzon, on surveillera moins la jeune fille, elle pourra donner de ses nouvelles à son bon ami : c'est du moins ce que pense notre héros dans la chambre à coucher de M""" de Berly. Mais, direz-vous, il ne pensait pas ainsi en sortant de l'hôtel de son oncle, en parcourant les rues au hasard, ot en suivant jusqu'à Belleville le fiacre: c'est possible! mais

Autre temps, autres soins!

Il faisait nuit depuis longtemps, Gustave s'impatientait dans sa bergère après Mme de Berly; enfin une lumière brille dans le jardin et approche du pavillon. Bientôt un bruit confus de voix arrive jusqu'à l'oreille de Gustave, qui se lève étonné et écoute plus attentivement.

Il distingue la voix d'Aurélie et celle d'un homme qui se mêlent à celle de Julie. Probablement les nouveaux mariés ont voulu accompagner M"" de Berly jusqu'au pavillon, mais s'ils poussent la politesse jusqu'à entrer dans l'appartement! cela serait possible... Les voix approchent... il faut à tout hasard prévenir le danger, et Gustave, ne voyant aucune autre cachette, se fourre sous le lit, où il n'espère pas faire un long séjour.

On est arrivé au pied de TescaHer; Gustave peut entendre ce qu'on dit :

— Comment! Aurélie, vous voulez coucher dans ce pavillon?

— Oui, ma tante; oh! je l'ai fait arranger exprès pour cela, la semaine dernière

— Quelle folie 1... vous étiez si bien dans la cliambre qui donne sur la rue!...

— Ma femme a comme cela des idées singulières : elle a fait tout cela sans me consulter!...

— J'espère, monsieur, que je suis la maîtresse de coucher où cela me fait plaisir?

— Sans doute, ma femme, mais...

— Mais, mais... je vous dis que nous serons beaucoup mieux.

— Cependant, Aurélie, ce pavillon est humide... • — Vous y couchez bien, vous, ma tante?

— Oui! mais pas au rez-de-chaussée.

— Je ne crains point l'humidité... Venez voir ma tante, comme j'ai fait arranger l'appartement.

Sans attendre do réponse, Aurélie ouvre la porte et entre; Julie la suit eu tremblant; elle craint que Gustave à qui elle n'a point songea

dire qu'elle habite au premier, ne l'attende dans la pièce du bas; mais un

seul coup d'oeil la rassure : il n'est pas là.

— Allons, restez donc ici, puisque cela vous arrange, dit-elle ; je

vais me coucher... j'ai un mal de tête!... Ah I je prévois que je me lèverai

tard demain.

Et M"° de Berly quitte Aurélie et son époux, empressée de monter

à son appartement, où elle croit retrouver Gustave.

Mais ce pauvre Gustave se désolait sous le lit où il s'était réfugié ;

la conversation venait de lui apprendre qu'il était dans la chambre de

M. et M"°de Frémont. Les deux époux s'enferment, et vont se coucher;

il n'v a donc plus moyen de s'échapper; bien heureux encore s'il n'est

pas découvert, car alors quelle serait son excuse?... passer pour un

voleur, cela ne lui serait même pas possible, puisque Aurélie le connaît :

Julie serait donc compromise I

Allons, il faut rester sous le lit, et s'estimer heureux si personne ne le fait sortir de là.

Gustave s'étend sur le dos, invoque la Providence pour que M. et M"" Frémont ne regEu-dent pas sous le lit avant de se coucher, comme cela arrive aux âmes timorées, et attend dans le plus grand silence, et sans oser remuer ni respirer, que le hasard ou l'amour lui permette de sortir de sa cachette.

1^' M"" Frémont met ses

Ma femme, il y a un nœud. papillotes, le mari se

déshabille.

— Allons, dit Gustave, je vais être initié aux mystères de la couche matrimoniale; je comptais passer la nuit à faire l'amour, je l'entendrai faire aux autres; c'est bien différent, mais j'y gagnerai peut-être du côté

(!<• l'instruction : il faut prendre son parti.

GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET

Us tirent dedaaa, deux coups de pistolet. (P. iil9.

Cependant la conversation des deux époux n'était pas montée sur le ton de la tendresse :

— Délacez-moi, monsieur, je vous prie... Allez donc... Ah! que vous êtes gauche!...

— Ma femme, il y a un nœud...

— Coupez le lacet, un rien vous embarrasse!...

IIV. 65 — PAUL DE ROCK. — GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET — ÉD. J. ROUFF ET C'«. LIV. 65

œVURE DE PAUL DE KOGK

— Voilà ce que c'est...

— C'est bien heureuxl je croyais que vous n'en finiriez pasi... Comment! vous mettez un bonnet de coton.-'

— Sans doute...

— Ah! que cela vous va mail... Que vous êtes laid avec celai

— Cela me tient chaud, et je ne veux pas m'enrhumer dans cette chambre, que Ion dit humide.

— Ah! mon Dieu! vous êtes déjà comme les vieux... Que ne mettezvous un gilet de flanelle!...

— Mais c'est ce que je ferai incessamment, car cela préserve de beaucoup de maladies.

— J'espère que vous n'en ferez rien!... quelle manie ! Pour moi, je ne veux pas coucher auprès d'un paquet de flanelle !... cela me gratterait la peau.

— On n'en met pas partout, ma femme.

— Ah! c'est dommage I M°" Frémont se couche.

— Peste! dit Gustave en lui-même, quelle femme!... pour une prude, il est bien extraordinaire qu'elle n'aime pas les gilets de flanelle! Quoil cette fille... qui tenait continuellement ses yeux baissés quand un homme lui parlait!... Fiez-vous donc aux apparences!

— Eh bien! monsieur, avez-vous bientôt fait vos quinze tours... vous coucherez-vous ce soir ?

— Me voilà, ma femme : je regarde si les volets sont bien fermés...

— N'avez-vous pas peur des voleurs?...

— Non, mais je crains les vents coulis, et à la campagne on prend aisément un torticolis!...

Ah ! mon Dieu, monsieur Frémont 1 si vous m'aviez dit avant de

m'épouser que vous aviez peiir des vents coulis, des torticolis... et que vous portiez un gilet de flanelle et un bonnet de coton, j'aurais pu faire mes réflexions!... En vérité... on est bien trompé par les apparences!... vous faisiez le rodomont!... le roué, l'infatigable, le fendant! et Dieu sait ce qui en est !

— Madame, je pense que c'est pour les qualités solides qu'on se marie.

— Les qualités!... mais où sont-elles donc, monsieur, vos qualités solides?... Allons, venez vous coucher.

Frémont soulflo la chandelle, et s'approche de sa chère moitié.

— Comment, monsieur... vous avez soufflé la chandelle?...

— Certainement, vous savez bien que je n'ai pas l'habitude de garder de la lumière pour dormir.

GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET

— Pour dormir!... ah! oui... c'est bien vrai... vous n'avez pas d'habitude...

— Comment! cela vous fâche, ma chère amie?

- Ah! vous êtes d'une gaucherie!... c'est bien la peine que je fasse mettre une glace dans mon alcôve !

— Une glace!... Je ne pense pas que vous vouliez vous en servir la nuit?...

— Oh! non, monsieur, avec vous, je le vois, tout cela ne sert h rien.

M. Frémont se couche, sa femme ne dit plus rien; Gustave avait beaucoup de peine à contenir l'envie de rire que la conversation conjugale lui avait donnée. Pendant cinq, minutes on ne rompt point le silence ; cependant on ne s'endormait pas, car Gustave entendait se retourner fréquemment dans le lit. Enfin Aurélie reprend la parole :

— Ah ça monsieur, est-ce que vous allez vous endormir comme cela?...

-^ Mais il n'y aurait rien d'étonnant, je pense, à ce que je m'endormisse... j'ai beaucoup couru ce matin dans Paris... je suis très las.

— Vous êtes las!... Voilà tout ce que vous savez me dire! Je ne suis point lasse, moi, monsieur, et je n'entends pas que cela se passe ainsi...

— Mais, ma femme, hier...

— Hier!... voyez donc la belle chose pour se vanter!. .. Comment, monsieur, après six semaines de mariage, c'est comme cela que vous vous conduisez!... c'est affreux!... c'est abominable !... nous nous séparerons si cela continue...

— En vérité, madame, vous m'étonnez!... je n'aurais jamais cru, Tjuandje vous épousai, que vous me tiendriez un jour un pareil langagel vous, madame, si réservée dans le monde; si sévère sur la décence!... sur les mœurs!... vous qui me querelliez quand je chantais le Sénateur ou le Grand Clerc à papa; qui ne conceviez point que l'on allât à 1 Opéra-Comique vois Joconde ou les Femmes vengées, et qui avez renvoyé lieux femmes de chambre parce qu'elles avaient des formes trop marri uées, et une cuisinière parce qu'elle levait les yeux en servant la soupe cl le bouilli : c'est vous qui aujourd'hui me faites des reproches parce (jue j'ai besoin de me reposer un peu!...

— Hé! monsieur, qu'a de commun tout ce que vous venez de me conter avec les devoirs du mariage?. .. Oui, sans doute, j'aime la décence en public!... mais je sais bien pourquoi l'on se marie. La religion nous ordonne de nous prêter aux désirs de notre époux... de les prévenir

même... elle nous permet de jouii- des plaisirs de l'hymen en procréant des êtres à notre image, à notre ressemblance; vous êtes un impie, monsieur, qui ne suivez pas les commandements de Dieu.

— Allons, madame, point de colère ' vous savez bien que je vous aime tendrement

— Vous le dites, voilà tout...

— Ahl... je vous l'ai prouvé souvent... Embrassons-nous, ma chère amie, et faisons la paix...

— Vraiment... je suis trop bonne de vous céder.

Ah!... qu'est-ce que vous faites donc?...

Ici Gustave ne distingua plus la suite de la conversation; les craquements du lit l'empêchèrent d'entendre les paroles d'Aurélie ; mais, à l'ardeur qu'elle paraissait mettre dans ses discours, il ne pul s'empêcher d'envier un J moment la place qu'occu-

Ah çal Monsieur, est-ce que vous allez vous endormir comme cela ?

pait M. Frémont.

Page 1