I -■ colonel aperçoit la petite. — Si monsieur le Colo
nel voulait un serrurier?...
— Non, je m'en passerai; fais ce que je te dis, cl tais-toi!
Benoît apporte au colonel ce qu'il demande, et suit M. Moranval, qui monte à l'appartement de son neveu; mais arrive devant l'antichambre, le colonel se retourne et ordonne h Benoît de s'éloigner, ce que celui-ci
GUSTAVE LE MALVAIS SUJET
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Le colonel fait monter la petite. tP 302.)
fait à regret, car il est très ciuieiix de voir ce qu'il y a dans la chambre à coucher de son maître.
Le colonel sait plutôt enfoncer une porte que forcer une serrure : cependant il remue si bien celle de la chambre de Gustave, qui! parvient à détacher les vis; le pêne cède... il est dans la chambre mystérieuse.
Mais il regarde en vain de tous côtés, il n'aperçoit ni singe ni
LIV. 63. — P.4UL DE KOCK. — GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET. — ÉD . J. ROCFF ET c'». UV. ti3
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oiseaux ; cependant des vêtements qui ne peuvent apparlenir à Gustave sont placés sur le pied du lit.
— • Il y a une femme ici, dit le colonel; mais par où diable a-t-elle passé?...
En achevant ces mots, ses regards tombent sur une encoignure entre la cheminée et la fenêtre, où Suzon s'était blottie en metlant un fauteuil devant elle. Le colonel aperçoit la petite; il reste immobile devant la jeune fille, qui, de son côté, n'ose pas lever les yeux.
— Que diable faites-vous là, ma petite?... dit enfin le colonel en recouvrant la parole. Mais Suzon fermait les yeux et ne bougeait pas. Le colonel dérange le fauteuil et prend la main de la jeune villageoise qui tremble comme la feuille.
— Allons... rassurez-vous... je ne vous mangerai point... Répondez-moi, petite, et surtout dites la vérité. . .
— — Oui monsieur.
— iQue faites-vous dans la chambre de mon neveu?
— Je demeure avec lui, monsieur..
— Ah! vous demeurez avec lui!... Je ne vois qu'un lit dans celte chambre.
— Je couche avec lui, monsieur.
— C'est fort bien!... Et depuis quand dure ce beau ménage?... — ■ Depuis six semaines, monsieur.
— Quoi ! depuis six semaines vous êtes dans celle chambre!... vous ne sortez jamais?
— Oh! non, jamais, monsieur; j'avais trop peur d'èlre vue!
— Que faitos-vous donc toute la journée?...
— Quand il est là. je le regarde, je lui parle, je l'embrasse... Quand je suis seule, j'apprends à lire et à écrire.
— Mais, morbleu! vous devez être seule souvonl, car depuis quel- (jui's jours il sort beaucoup... ce gem-e de vie ne vous ennuie pas?
— Non, monsieur; je pense toujours à lui, je l'attends toujour.s... et je sais bien qu'il reviendra.
Le colonel considère Suzon : sa gr;\ce, sa naïveté désarment sa ■J.Mi-; il reromiiiiMire ses question'' :
- Où avcz-vous fait la connai.s.sanco de mon neveu?
— A Ermenonville, monsieur; il a logé chez nous.
- Ah! il a logé chez vos parents; et p )ur prix de leur hospitalité, il a séfliiil et enlevé leur fille!
— Oh! il ne m'a ni séduite ni cnlevri-. mou'^ieur; cela s'est fait tout
GUSTAVIi; LE MALVAIS SUJET
seuil... J'ai éié dans sa chambre, par hasard et puis nous nous sommes aimés de suite...
— Et vous avez tout de suite couché ensemble?...
— C'est vrai, monsieur.
— Allons, il me paraît qu'à Ermenonville cela se mène aussi rondement qu'à Paris. ?)Iais pourquoi avez-vous quitté votre pays, votre famille?
— Ah! monsieur, on voulait me marier à Nicolas Toupet, que ]e n'aime pas du tout!... J'aurais été bien malheureuse... et puis, je pensais tous les jours à M. Gustave, et je mourais de chagrin de ne plus le voir...
— Et votre mère, si elle mourait du chagrin que lui aura causé l'abandon de sa lille?... Si votre fuite la conduisait au tombeau?...
■ — Ah! monsieur!... ne me dites pas cela.
Suzon se mit à sangloter. Le colonel était vivement ému : il sa promenait dans la chambre, frappait du pied, regardait Suzon, s'arrèlait et jurait après son neveu.
Au bout d'un moment, il revint vers la petite, et lui prit la main :
— Allons, mon enfant, calmez-vous, ne pleurez plus, et écoulezmoi. Je ne vous ferai point de reproches sur votre conduite; vous n'en avez pas senti vous-même toute l'inconséquence... vous avez agi d'après votre cœur; et, quoiqu'on dise qu'il faut toujours se laisser guider par lui, le vôtre ne vous a fait faire que des sottises. Vous ne pouvez pas demeurer ici... c'est déjà beaucoup d'y être restée six semaines.... Allons, mille escadrons! ne pleurez pas ainsi, ou je me fâche... Vous allez quitter cet hôtel...
— Ah ! monsieur!... prenez-moi pour votre domestique... je vous servirai, je travaillerai...
— Non pas, pardieu !... une bonne comme vous mettrait mon hôtel sens dessus dessous!... Et croyez-vous que Gustave serait content de vous voir mêlée parmi mes gens? Non, mon enfant, il faut sortir de cette maison : il n'y a point à revenir là-dessus. Voulez-vous maintenant rester à Paris, ou retourner chez vos parents?
— Ah! monsieur, ne me renvoyez pas au village, on me ferait épouser Nicolas pour me punir.
— Morbleu! vous détestez bien ce Nicolas; et cependant si vous ressembliez aux femmes de Paris, cela ne vous empêcherait pas de... mais il n'est pas question de cela. Vous ne retournerez pas à votre pays, j'y consens; mais je vais vous placer quelque pai't, et vous écrirez à votre mère où vous serez. Voyons... où diable pourrais-je vous placer?...
— Gela m'est égal, monsieur; puisque je ne serai plus avec lui, je ne puis plus être heureuse...
— Bah! bah ! propos d'enfant que tout cela... L'amour passe, ma petite; et si vous aviez plus d'expérience, vous sentiriez que celui de Gustave est déjà... Enfin, l'amour ne fait pas vivre, et il faut songer à votre avenir. Mon neveu est un étourdi qui vous aurait laissé moisir votre jeunesse dans sa chambre... tandis que lui... Ah! morbleu! les
hommes ne méritent guère les pleurs que vous répandez pour eux.
Le colonel ne sait à quoi se décider ; il cherche ce qu'il pourra faire de Suzon, qu'il ne veut pas et qu'il ne peut point garder à l'hôtel, mais dont il a résolu de prendre soin, parce qu'il a reconnu, que tout en demeurant dans la chamliie d'un garçon, la jeune villageoise a moins d'expérience que n'en onl rertaines demoiselles qui habitent avec leurs parents. Suzon ne dit plus rien; elle regarde timidei.r [.M.ti.T o( son nis SO.U collés contre roscaiier. ment M. Moranval, et attend qu'il dispose de sou sort. Le colonel sort de la chambre à coucher et ouvre la porte de l'antichambre pour appeler Benoît... mais il n'a pas besoin de prendre celte peine : le portier et son fils sont collés contre l'escalier, attendant que le colonel sorte de chez son neveu avec les curiosités qu'ils brûlent de voir.
M. Moranval les regarde avec sévérité :
— Que faites-vous-Ià? leur dit-il brusquement.
— ■ Monsieur le colonel... nous... nous attendons vos ordres, répond lt» portier en ôtanl respectueusement son bonnet de coton.
Dites plutôt que vous attendez que je sorte de cet appartement pour y entrer vous-mêmes, et voir le singe que monnoveu tient renfermé...
— C'est donc un singe, monsieur le colonel?...
— Allez il votre loge; jen'aime pas les indiscrets.
Le colonel pousse le portier, qui pousse son fils; et tous doux
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s'éloignent confus d'avoir été surpris et mécontents de ne rien savoir.
]M. Moranval se rend chez M"" Duval, femme chargée de soigner le linge de la maison, et qui demeure dans une petite chambre de l'hôtel. jjmc Duval n'est ni curieuse, ni bavai'de; aussi depuis dix ans elle sert le colonel.
— M"^ Duval, dit le colonel en entrant dans la chambre de la vieille ouvrière, j'ai une jeune fille à placer; indiquez-moi quelque boutique où le genre de commerce que l'on y fait n'expose pas une fillette à courir sans cesse les rues de Paris ou à entendre les quolibets des acheteurs.
— Monsieur le colonel, répond M"" Duval après avoir réfléchi un moment, je ne connais que M"° Henry, mercière, rue aux Ours; c'est elle qui me fournit ce dont j'ai besoin pour l'hôtel, et justement elle me demandait l'autre jom* si je pourrais lui procurer quelqu'un.
— Et votre M"" Henry est honnête?
— Oui, monsieur; c'est une femme veuve; elle est jeune, gaie, elle va le dimanche au spectacle, mais du reste elle est sage, et ne reçoit pas de gens suspects...
— Fort bien!... je ne veux pas d'ailleurs placer cette petite dans un couvent, ni chez quelque prude revêche !... Je veux qu'elle s'occupe et qu'elle s'amuse ensuite, rien de plus juste. Madame Duval, allez me chercher un fiacre, et disposez-vous à m'accompagner chez M""" Henry.
— Mais, monsieur le colonel, il faudrait au moins la prévenir...
— Cela n'est pas nécessaire. Elle vous connaît? elle doit mo connaître de nom, au moins, puisqu'elle fournit ma maison, et cela doit suffire. Allez, madame; vous ferez entrer le fiacre dans la cour, et il s'arrêtera tout contre l'escalier du milieu.
M""- Duval sort. Le colonel remonte près de Suzon.
— Allons, ma petite, faites un paquet de ce qui vous appartient, et disposez-vous à me suivre.
— Quoil monsieur... aujourd'hui?...
— Tout de suite.
— Mais il faut que je l'attende... que je lui dise adieu...
— Non pas, cela serait fort mal vu; il faut au contraire vous éloigner avant son retour.
— Ah ! mon Dieu!... que dira-t-il lorsqu'il ne me trouvera plus?...
— Je lui dirai que c'est moi qui vous ai emmenée.
— Il aura bien du chagrin!...
— Il sentira que j'ai eu raison.
— Il sera bien en colère!...
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— Parbleu ! je voudrais voir cela.
Suzon pleure, se désole; elle demande à attendre Gustave. Le colonel est inexorable.
— Mais au moins, monsieur, dit-elle en sanglotant, viendra-t-il me voir?... Lui direz-vous où je serai?
— Oui, dit le colonel qui ne veut pas la désespérer tout à fait : oui, mon enfant, vous le reverrez si vous êtes plus raisonnable, si vous vous conduisez bien.
Cette assurance calme un peu la douleur de Suzon; elle essuie ses yeux, fait un petit paquet de ce que Gustave lui a acheté depuis qu'elle est avec lui, et attend les ordres de M. de Moranval.
Une voiture entre dans la cour et s'arrête tout contre l'escalier.
Descendons, dit le colonel.
Il prend Suzon par la main ; elle tourne encore ses regards vers cette chambre qui était pour elle l'univers; son sein se gonfle, ses genoux faiblissent ; mais elle retient ses pleurs, de crainte, d'irriter le colonel.
Le fiacre est en bas, la portière est ouverte, le colonel fait monter la petite; il se place près d'elle, et fait mettre M"" Duval de l'autre côté. Il ferme les glaces et ordonne au cocher de les mener rue aux Ours. La voiture sort de l'hôtel, MM. Benoît, père et fils sont dans la rue en face de la porte ; ils lèvent la tèle, tendent le cou pour découvrir ce qu'on emmène dans le fiacre; mais Suzon est cachée par M"" Duval et le colonel; ils en sont pour leurs œillades et quelques éclaboussures.
On arrive chez M*"" Henry. La mercière est bien surprise de voir entrer chez elle le colonel Moranval, M""" Duval et une jeune fille qui a les yeux rouges et peut à peine se soutenir.
— Madame, dit le colonel, vous avez demandé une fille de boutique k .M"" Duval, je vous en amène une. Elle est fort triste, comme vous vovez, mais elle vous contera ses petits chagrins; vous la plaindrez d'abord, vous lui parlerez raison ensuite, et avec le temps tout cela s'arrangera. Je vous recommande M"" Suzon, à laquelle je m'intéresse beaucoup. Comme elle ne sait encore rien faire et qu'il faudra que vous preniez la peine de la former, voilà vingt-cinq louis pour la première année de sa pension. Répondez, madame, cela vous convient-il?
— Monsieur, dit M'°" Henry, un peu étonnée de la prompliludo. avec laquelle le colonel traitait les affaires, cei'lainement votre roconimandatiou et celle de .M""" Duval sufliseiil pour que je reçoive mademoiselle chez moi... si toutefois elle veut bien y rester.
— Oui, madame, dit Suzon en soupirant, je ferai tout ce qu'on voudra.
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET
— Allons, voilà qui est temniaé, dit le colonel à M"" Henry, je vous recommande de nouveau cette enfant, qui n'a que le défaut d'être trop sensible. Au revoir, petite: M"" Duval me donnera souvent de vos nouvelles, et si vous vous conduisez bien, je ne vous abandonnerai pas. Adieu, demain vos parents sauront que vous êtes dans un lieu où vous n'avez point à rougir.
Le colonel s'éloigne, laissant Suzon chez M™" Henry. Nous retrouverons plus tard la petite villageoise : sachons d'abord ce que faisait Gustave pendant qu'on lui enlevait sa compagne de nuit.
Notre héros avait passé une partie de la journée chez M"° Fonbelle; lorsqu'il revint à l'hôtel, MM. Benoit père et fils étaient dans sa chambre, dont ils faisaient la visite. En voyant le fiacre s'éloigner avec le colonel, les deux domestiques avaient calculé qu'ils auraient le temps de monter à l'appartement de M. Gustave; ils avaient trouvé ouverte la porte de la chambre mystérieuse, et ils chei'chaient dans tous les coins s'ils apercevaient quelque chose qui pût les mettre sui' la voie de ce qu'on tenait caché dans cette pièce.
Gustave monte chez lui; il trouve avec étonuemeut la porte de sa chambre ouverte ; il croit que c'est un oubli de sa part. Il entre... mais, au lieu de Suzon, il voit le portier furetant dans une grande armoire, et Benoît à genoux regardant sous le lit.
— Que faites-vous ici? s'écrie Gustave... comment y ètes-vous entrés?... Répondez donc, misérables!
Le portier et son fils ne trouvaient pas d'excuse, et restaient muets ; Gustave prend Benoît par une oreille, le secoue vivement:
— Me diras-tu, drôle, où elle est maintenant?
— Où elle est, monsieur?
— Oui, qu'en a-l-on fait?...
— Ce qu'on a fait de quoi? monsieur, nous n'avons pas aperçu vos colombes !..
— • Ce sont elles que je cherchais, monsieur, dit le portier en tremblant.
— Mais enfin qui a ouvert cette porte?...
— C'est monsieu' Nî, mais il est entré to;; venir un fiacre...
— Et il l'a donc emmenée?...
— • Appai'emment, monsieur, il a emmené quelque chose, bien sur... mais nous n'avons rien pu voir.
— Sortez...
Le portier et son fils ne demandent pas mieux que de s'en aller. Gustave cherche dans sa chambre si Suzon n"a pas laissé un écrit: mais il ne trouve rien ; c'en est fait, Suzon est perdue pour lui. Mais il ne l'aimait plus, direz-vous, il s'ennuyait auprès d'elle, il la quittai! pour Eugénie... Oui quand Suzon était chez lui, il n'éprouvait plus avec
elle ces transports, cette ivresse qui caractérisent l'amour; il la délaissait une partie de la journée; à peine revenu auprès d'elle, il cherchait unmotif pour la quitter encore!...
mais depuis qu'elle n'est plus là, depuis qu'on la lui a enlevée, il sont renaître son amour ; il brûle de la revoir, de lui parler, de l'embrasser!...
Voilàla bizarrerie ducœur humain, et comme dit fort bien certaine chanson :
On veut avoir ce qu'on n'a pas, Et ce qu'on a cesse déplaire.
lïSac-r
Cette voix est partie du fond d'un fiacre jaune.