UNE SCÈNE A LA COURTILLE
Gustave, le bonnet sur l'oreille, le corset passé en gilet et attaché par devant, le jupon pendant d'un côté, et la robe traînant dans la crotte, marchait à longues enjambées dans la grand'rue de Belleville. Le jour paraissait, et sous ce costume féminin il faut éviter les aventures, surtout dans le quartier de la Courlille, séjour ordinaire des ivrognes. Gustave se félicitait d'avoir passé ïlle-d' Amour; il doublait le pas, retenant avec peine d'une main sa robe, de l'autre son jupon, et obligé souvent de lâcher l'un ou l'autre pour retenir son bonnet que le vent menaçait d'emporter.
Par malheur pour notre héros, M. Favori, sauvage du grand salon de Calot et chantre au lutrin, connu dans les belles réunions de Kokoli. la Belle-en-Cuisse, salon de Flore et autres, par son talent sur la grosse caisse et sa superbe basse-taille, avait eu un différend avec Jean-Jeaii Courtepointe, tambour de la caserne des Marronniers, au sujet de W Nanon Dur-à-Cuire, fille majeure, établie marchande d'œufs rouges devant le Grand-Saint-Martin, brûlant, par la vivacité de ses yeux, tous les cœurs des pratiques de M. Desnoyer, mais à cheval sur les principes, et ferme sur la vertu comme sur ses sabots.
M. Favori, beau parleur et grand enjôleur de jeunes filles, avait raille moyens pour captiver les innocentes beautés qu'il jugeait dignes de ses hommages : il chantait avec une grâce séduisante la romance du f'ied de Mouton, ou la complainte du Sacrifice d'Abra/ia»i. Il allait toutes les semaines aux Funambules pour se former dans la pantomime, cl de temps à autre au café des Aveugles pour retenir de pclits airs d'opéras.
Nanon aimait les beaux-arts, la musique surtout : elle battait la mesure sur sa chaufferette quand Favori fredonnait un refrain sensible, et faisait un second dessus à l'ouverture de la Caravane, quand le beau sauvago la jouait 3ur ses grosses caisses. Favori n'avait eu garde de
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négliger les belles dispositions de Nanon, il volait près d'elle dans les entractes de service; il s'asseyait près de l'étalage et apprenait à la jolie marchande : O pescator del ondm fldeli. Cet air enchanteur tournait la tête à Nanon, qui fredonnait : 0 pescator, soit en épluchant ses œufs durs, soit en faisant cuire un hareng.
De son côté, M. Jean-Jean Courtepointe lorgnait aussi la belle marchande; le jeune tambour ne chantait ni Pescator ni romance des boulovards, mais il se balançait avec grâce en portant sa caisse; dans ses mains les baguettes roulaient avec une merveilleuse agilité ; il faisait jouer les petits fifres quand on descendait la Courtille, et souvent s'arrêtait pour battre la retraite devant l'étalage d'œufs rouges.
Nanon était vertueuse, comme j'ai déjà eu Thonneur de vous le dire, mais elle était sensible aux procédés, et peut-être fière d'inspirer dos passions aux deux plus jolis hommes de l'arrondissement. Elle souriait au militaire, elle lui gardait des œufs qu'elle teignait en jaune exprès pour lui (galanterie qui prouvait toute la candeur et l'innocence de Nanon). Elle s'arrêtait quand la retraite passait, et Jean-Jean Courtepoinle ne manquait jamais alors de faire sauter ses baguettes.
De plus, le jeune tambour était sur la danse aussi fort que Favori l'était sur le chant. Courtepointe avait appris l'allemande d'un paillasse des Acrobates, et il la dansait dans la perfection, les dimanches et lundis; dans le salon de Desnoyer, on se foulait pour le voir faire ses passes, et les Suisses même rendaient justice à son talent. Or, M"° Nanon avait beaucoup de goût pour l'allemande, danse gracieuse dont son cœur ingénu ne connaissait point les dangers. M. Courtepointe avait offert de donner des leçons; on avait accepté, et on s'exerçait tous les soirs, soit chez Calot, soit chez Desnoyer, en attendant qu'on eût assez d'aplomb pour se risquer à Ylle-d'Amour.
Vous pensez bien que M. Favori ne voyait point de bon œil les assiduités do Courtepointe. Il rôdait autour de son rival en faisant dos veux de léopard; il sentait une démangeaison de donner des coups da pied au tambour; il voulait lui casser ses baguettes sur la figure; mais Nanon, par un regard majestueux, savait contenir la fougue de son sauvage, et calmer d'un mot la fureur de ses transports jaloux.
— ■ Favori, lui disait-elle en s'appuyant une main sur la hanche, no mettez point z'cn doute ma vertu, ou je romps toute liaison de chants et de conversation; sachez qu'une fille de mon esphère peut danser l'allemande sans faire de faux pas.
— Favori baissait les yeux, poussait un soupir, prenait la main de Nanon, la baisait, s'approchait de la joue de sa belle, qu'il baisait aussi,
recevait quelquefois un soufflet pour prix de sa témérité, et s'éloignait le cœur moins ulcéré.
Jean-Jean voulait aussi hasarder quelques libertés en faisant faire des passes; mais Nanon avait bec et ongles : elle égratigna un jour le nez de Courtepointe, et depuis ce moment le tambour restait dans les bornes du respect.
Cependant cet état de choses ne pouvait durer : les rivaux se lançaient des œillades menaçantes, quelquefois même des mots impolis s'échappaient de leur bouche; Nanon avait peine à les contenir; en vain elle leur jetait au nez sa vertu et ses mœurs, ces messieurs n'étaient pas tranquilles; car
N'est pas toujours femme de bien qui veut.
Favori et Jean-Jean se connaissaient mutuellement pour de terribles séducteurs, ayant fait trébucher la vertu de plusieurs beautés jusqu'alors réputées pour insensibles ; ils devaient donc ne point se fier au discours de la sévère Nanon, car la plus cruelle a ses moments de faiblesse; il ne faut que saisir ces moments-là !... La chair est faible, et le malin, le tentateur, le démon, le diable enfin, comme il vous plaira le nommer, aime beaucoup la chair des pucelles et des jolies filles; car c'est avec cela qu'il détourne tant d'âmes du chemin céleste, pour leur faire prendre celui de leur perdition.
Un soir, pendant que Favoii, aifublé de son costume de sauvage, régalait les nombreux spectateurs qui remplissaient le grand salon de Calot d'une scène dite la douleur d'un Caraïbe loin du toit paternel, M. Jean-Jean Courtepointe proposa à la belle Nanon une leçon d'allemande dans une des chambres de M. Desnoyer.
Nanon accepte; elle commençait à être d'une certaine force, et espérait, le dimanche suivant, déployer ses grâces devant une brillante réunion. On monte dans une chambre au premier, et Nanon, fidèle à ses principes de sévérité, fait ouvrir les fenêtres et les portes, afin que M. Jean-Jean ne se permette aucun attouchement indécent.
Le tambour fait monter une bouteille de vin blanc: Nanon en accepte un verre, cela est sans conséquence, et Jean-Jean boit un coup à chaque passe nouvelle.
Soit que le vin fit son effet, soit que la passion du tambour fût parvenue il son dernier période, il se sentait brûler d'une ardeur extraordinaire : il inventait des passes charmantes, les formait avec un fini parfait, et souriait à sa belle avec une expression très voluptueuse; Nanon, chauffée par le vin, éicctrisée par le talent de son danseur et voulant
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Il roule ses jupons autour de son corps et se sauve vers la barrière. (P. 534.)
faire honneur à son maître, se surpassait aussi et tournait comme un tonton dans les bras de son tambour.
Mais la roche Tarpéienne est près du Capitole, et le grand salon de Calot est en face de celui de Desnoyer. Favori, que l'amour et la jalousie tourmentaient jusque sur le théâtre de sa gloire, aperçoit, au travers de
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li'UVRE DE PAUL DE KOCK
ia fenêtre, Nanon se daudinaat à côté de son rival. Ce spectacle le rend furieux : il renverse trois tabourets représentant une hutte sauvage, et an manche à balai, surmonté d'un plumeau, qui figurait parfaitement un palmier; il saute par-dessus ses grosses caisses, tenant sa massue à la main; il enjambe les bancs, monte sur les tables, casse les verres, fait tomber sur le nez un invalide qui buvait son canon, et deux Auvergnats qui frottaient de l'ail sur leur pain; il pousse, renverse tout ce qui se trouve sur son passage ; il descend l'escalier quatre à quatre ; il travers.^ iarue, entre chez Desnoyer comme un furibond; sa barbe postiche, qui iui a coûté quarante-quatre sous, tombe dans la boutique;. il ne s'en aperçoit pas ; son pantalon de tricot se déchire au-dessous du bas-ventre ; rien ne l'arrête!... il s'agit de se venger d'un rival odieux; il monte... il arrive, il est entre Nanon et Courtepointe, au moment où celui-ci montre une passe dans laquelle on s'embrasse, et le tambour ne baise que l'estomac de Favori, qui lève sa redoutable massue en roulant des yeux comme an tyran de mélodrame .
— Malheureux!... qu'allez-vous faire? dit Nanon d'une voix pathétique, en retenant le bras du sauvage prêt à frapper son adversaire.
— V'ià z'assez longtemps que vous faites des pirouettes avec ce vilain rataplan... il faut que ça unisse et qu'il sente le poids de ma massue !
Courtepointe était brave ; il met son schako sur l'oreille gauche, ia main droite sur la poignée de son sabre, et recule deux pas en se Haussant sur ses pointes pour mieux mesurer son adversaire.
— Qu'appc!les-lu rataplan, mauvais sauvagedela rue Coquenard?... Grois-tu me faire peur avec ta mine du Canada?... Ai-je interrompu tes leçons d'harmonie imitative et ton peste qu'a tort ? Je danserai l'allemande avec la particulière tant que ça lui plaira.
— Tu ne la danseras plus!
— Je la danserai, Fili!
La massue est levée, le sabre tiré; le sang va couler!... Nanon crie, pleure; on ne l'écoute pas, elle se jette entre les combattants, on la repousse ; elle s'arrache les cheveux, on laisse faire ; elle s'évanouit sur une chaise, on n'y prend pas garde; la chaise glisse, Nanon tombe, son jupon s'accroche, une fesse paraît à découvert... les deux rivaux s'arrêtent spontanément.
— Ce n'est point z'ici, dit Courtepointe, que nous devons vider notre querelle ; demain, avant le jour, je serai sur le boulevard eu dehors de ia barrière...
— C'est convenu, dit Favori.
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Ces messieurs se rapprochent alors de Nanon; ils baissent son jupon, la placent sur un banc, lui jettent un verre de vinaigre sur le nez, et s'éloignent dès qu'elle a repris ses sens.
Mais soit que Nanon n'eût pas entièrement perdu connaissance, soit qu'elle devinât les desseins de ses deux poursuivants, elle parut le lendemain au rendez-vous au moment où Favori et Jean-Jean, armés chacun d'un bâton ferré, se disposaient à s'attaquer.
— Ecoutez-moi d'abord, dit Nanon, en s'avançant près des deui champions; vous vous battrez ensuite si vous le voulez absolument. Je suis la cause de vos querelles ; mon innocence m'a égarée z'en m'entraînant dans des démarches inconséquentes : je ne devais pas tourner avec un tambour et roucouler avec un sauvage. Vous êtes braves touf deux, c'est connu ; votre réputation est fisquée, je veux rétablir la miennf que vos galanteries ont compromise ! Je consens à épouser l'un de vous., si vous mettez bas les armes.
— Ah! Dieu! s'écrièrent en même temps Favori et Jean-Jean, ei jetant de côté leurs bâtons, choisissez ; nous sommes à vos pieds !
— Un instant, messieurs, relevez-vous d'abord, car les commis à le barrière pourraient tirer des conséquences malignes de vos situations Vous êtes tous deux des bels hommes, vous êtes aimables, vous êtes séduisants!... et je Hotte entre vous doux; il faut que le hasard en décide. V'ià z'unc pièce de quinze sous, prenez-là, et jouez à pile ou face : celui qui gagnera recevra ma main, et l'autre ne gardera pas plus de rancune qu'un hanneton.
— C'est dit, répètent les deux amants. Favori prend la pièce de quinze sous, et propose la question â son rival :
— Face ! s'écrie Jean-Jean : c'est de ce côté-là que Nanon doit répondre à mes feux. La pièce vole en l'air; Favori et Jean-Jean sont à terre... ils dévorent la pièce des yeux...
— C'est face! s'écrie Couriepointe, et d'un saut il se relève pour aller retomber aux genoux de Nanon.
Favori est consterné, mais enfin il prend son parti, et, en homme d'honneur, s'approche du couple amoureux et unit lui-même Nanon au tambour.
Tout le monde s'embrasse, et on se dirige vers le beau salon du Grand-Saint-^Iaitin pour consacrer la matinée au plaisir et faire ud déjeuner copieux. Il fait à peine jour, mais les traiteurs de la Courlille sont ouverts à toute heure. Courtepointe, qui régale, fait mettre dix casseroles sur le feu, tuor trois lapins, plumer six pigeons, et monter du vin à quinze. On se livre à la gaieté, et les futurs époux se prodiguent
de tendres caresses. Favori est incapable de manquera ses engagements; mais il a un cœur, et toutes les fois que Jean-Jean baise la joue à Xauon, il sent son pauvre cœur défaillir. Pour se distraire et noyer sa douleur, il se verse force rasades ; mais le vin n'éteint point ses feux ; bien au contraire, il augmente, il redouble son ardeur amoureuse.
Comment donc faire? fuir le tableau des deux amants heureux; c'est ce que fait Favori ; il sort de la salle, allume sa pipe à la cuisine, et va prendre l'air sur le devant de la porte.
Une femme descend de Beileville à grands pas :
sa démarche, un peu cavalière, son bonnet sur l'oreille et sa robe retroussée jusqu'aux jarretières, donnent dans l'œil au sauvage, qui, comme vous savez, était dans des disposilions fort tendres.
Favori admire une jambe un peu forte, mais bien jiroportionnée, une taille élancée, des yeux qui n'expriment point la timidilé, et que les fumées du vin lui font trouver agaçants.
— Voilà mon affaire dit le sauvage ; et il marche sur les pas de Gustave ("Vous avez dû le reconnaître à sa mise et à sa tournure).
— Un mot et un verre de vin, dit Favori en approchant de sa belle.
— Passe ton chemin.
— Vous êtes trop séduisante pour qu'on vous laisse all<n' seule.
— Passe ton chemin, tu m'ennuies.
— Je vous adore... j'ai un écu à dépenser avec vous...
— Va-t'en au diable !
Favori ne se rebute pas ; il marche près do Ciustave et lui pince le derrière ; celui-ci se retourne et lui donne un souftlot.
— Ho ! ho! dit Favori, de la rigueur ! ça m'est égal, il faut que je le possède ; je l'ai mis dans ma tète, et je ne te jouerai point à pile ou face,
La massue est levée, le sabre est tire, le
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parce qu'il ne sera pas dit que toutes les femmes me passeront devant le nez ce matin... Or donc, pour ne pas faire chou blanc avec toi, je t'enlève!...
Gustave veut se débattre, mais Favori, taillé en Hercule, en aurait enlevé trois comme notre héros ; il prend Gustave sous le bras et l'emporte en courant. Gustave crie, mais la rue est encore déserte, et d'ailleurs dans le quartier de la Courtille, on est tellement habitué à entendre crier qu'on n'y fait plus attention.
Le sauvage se sauvait avec Gustave dans ses bras, sans écouter les cris et les protestations de notre héros, qui jurait à Favori qu'il se trompait. Favori allait entrer dans une petite ruelle, au bout de laquelle était son logement, lorsque deux paysannes, montées sur leur âue, et portant à Paris des œufs et du lait, débouchèrent de la rue où entrait Favori. Le sauvage, qui n'avait pu les voir venir, se jette brusquement sur le premier âne qu'il rencontre, renverse la paysanne de dessus sa monture, et fait couler le lait dans le ruisseau. Cet accident permet à Gustave de se débarrasser un moment des bras du sauvage ; il se relève et veut fuir. . . Favori court après lui, l'âne de la seconde barre le passage à Gustave ; notre héros prend son élan, espérant franchir aisément les paniers ; mais sa robe s'embarrasse dans ses jambes, il tombe lourdement sur les œufs destinés aux habitants de I' prend Gustave sous le bras et l'emporle en courant. la ville ; le baudet effrayé se jette à genoux, et la villageoise roule avec Gustave au milieu d'une mare de lait et des œufs cassés.
En roulant avec l'âne et les paysannes, notre héros avait laissé voir certaines parties de son individu; car vous savez, lecteur qu'il avait perdu sa culotte dans le pavillon de Julie ; Favori ne voit pas ce qu'il
cherchait et aperçoit ce qu'il ne cherchait point. Dès lors son ardeur s'éteint; il ne songe plus qu'à fuir pour éviter de payer le dégât.
Les paysannes se débarrassent enfin de leurs ânes; elles crient: Au secours! au voleur! \q sauvage est déjà loin ; elles n'ont plus que Gustave pour payer le lait renversé et les œufs cassés; mais Gustave s'est relevé, il roule ses jupons autour de son corps et se sauve vers la barrière. Les paysannes abandonnent ânes, paniers, œufs et lait, pour courir après Gustave.
Notre héros avait de l'avance ; il passe la barrière, descend le faubourg ; les paysannes le poursuivaient, criant aux passants :
Arrêtez c'te voleuse qui nous doit des œufs et du lait.
Les badauds s'amassaient, regardaient Gustave, riaient et ne l'arrêtaient point. Les petits polissons couraient avec les villageoises ; il faisait grand jour, la foule des coureurs allait toujours en augmentant, et on était dans l'intérieur de Paris. Gustave, craignant d'être arrêté par une populace grossière et de devenir l'objet des huées universelles, ranime son courage et court avec une légèreté surprenante. Il laisse bien loin de. lui les paysannes et les curieux ; il prend au hasard le chemin qui se présente; il descend la rue du Temple, tourne à droite, descend encore, fait plusieurs détours; enlin, épuisé de fatigue, il s'arrête : une îeuno femme ouvrait sa boutique, il entre chez elle et se jette sur la première chaise qu'il aperçoit, avant que la marchande étonnée ait eu le temps de lui faire une question.
MÉPRISE. SUZON PEnDL'E
— De grâce, mndame, sauvez-moi 1... mcltcz-moi à l'abri des poursuites de toute cette canaille !...
— Mais en vérité... madame... monsieur... mais je no sais pas ce que vous êtes 1...
— Je suis un étourdi, madame ; mais je ne suis que cela, vous pouvez sans crainte me recevoir chez vous.
— Ah, mon Dieu!... celle voix... ces traits... mais, oui, c'est vous... c'est M. INicolas Tonpci:...
— Quoi!... c'est M""' Henry!,., la jolie mercière de la rue aux Ours.,.
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— C'est moi-même monsieur!... Ah ! la singulière rencontre!... mais celte pauvre petite!... ah ! courons bien vile la prévenir!...
M"" Henry laisse Gustave dans la boutique et monte au premier, où elle couche avec la jeune fille qu'on lui a confiée. Depuis la veille seulement, Suzon élait chez M"" Henry ; mais deux cœurs sensibles s'entendent bien vite. La mercière était d'un âge et d'une figure à inspirer de l'amour ; elle devait donc être indulgente pour les fautes que celte passion fait commettre. Suzon n'avait pas fait toutes ces réflexions; mais elle avait regardé M"" Henry après le départ du colonel et de la femme de charge ; elle s'était mise à pleurer ; la petite mercière l'avait consolée en lui demandant le récit de ses peines ; la douce voix de M""" Henry portait à la confiance ; quand on est loin de son amant, c'est une consolation de parler de lui : Suzon avait conté naïvement toutes ses aventures.
M°" Henry avait plaint Suzon, puis elle avait jeté. un cri de surprise au nom de Nicolas Toupet, que la petite ne voulait point épouser.
— Mais je le connais, ce M. Nicolas ; je me suis trouvé avec lui à une noce à la Yillette.
— En vérité, n'est-ce pas qu'il est laid, gauche, bête?...
— Mais, au contraire, il est joli garçon, aimable, spirituell... il danse à ravir...
— Nicolas? il ne sautait jamais en mesure... il est lourd!... il sait à peine aller en avant deux !
— Vous plaisantez! c'était le plus beau danseur de la noce !...
— Il est poltron comme un lièvre!
— Pollron!... il a rossé un garçon ébéniste qui lui cherchait quorelle!... il aurait batlu tout le monde si on l'avait laissé faire!
— Il est donc bien changé!... mais est-ce bien Nicolas que vous avez vu?
— Certainement, Nicolas Toupet, d'Ermenonville, qui devait épouser la fille de M. Lucas!...
— Oh! c'est lui!... mais il ne m'épousera point... J'aimerais mieux mourir que d'être sa femme!...
— Ah bien! je ne suis pas de votre avis, et s'il m'aimait, moi, je l'épouserais volontiers!...
— Ah! madame! si vous connaissiez JI. Gustave, le neveu du colonel Moranval, vous verriez quelle dillVrcnce il y a de lui à ce vilain Nicolas !
— Je n'ai jamais vu le neveu de monsieur le colonel; il peut être fort bien, mais je ne conviendrai jamais que Nicolas soit vilain!
Les avis étaient restés partagés, quoique au fond M"" Henry fût de
l'avis de Suzon; mais ces daines ignoraient l'espièglerie de Gustave. Suzon, un peu plus calme après avoir raconté ses aventures, avait promis à M"" Henry de suivre ses conseils, et d'être soumise et sage. On s'était juré amitié et confiance. Suzon cherchait à fortifier son courage, elle comptait sur la promesse du colonel, qui lui avait dit qu'elle reverrait Gustave.
Cependant la petite avait passé toute la nuit à pleurer : c'était la première fois qu'elle couchait loin de Gustave depuis son départ d'Ermenonville. Que cette nuit lui parut longue! Que le temps marche lentement loin de ce qu'on aime !
Le lendemain matin, M°" Henry, qui avait entendu les sanglots de Suzon, se leva bien doucement pour ne point éveiller la petite, que la fatigue venait d'endormir. Elle descendit seule ouvrir sa boutique, c'est alors que Gustave y entra brusquement.
La mercière croit devoir prévenir Suzon de l'arrivée de celui qu'elle prend toujours pour Nicolas Toupet. Elle monte près de la petite, et lui apprend que celui qu'elle déteste est en bas.
— 0 ciel! s'écrie Suzon; ah! madame, je vous en prie, ne lui dites pas que je suis chez vous... Il vient me chercher sans doute?
— Je ne sais point encore ce qu'il vient faire... il est déguisé... il est en femme...
— En femme!... c'était pour ne pas me faire si peur!...
— Ne craignez rien, je ne lui dirai pas que vous êtes chez moi ; je vous ai prévenue afin que vous ne descendiez pas... Restez ici... Allons, pourquoi trembler? je vous dis qu'il ne saura rien.
— M°" Henry redescend près de Gustave. Mais Suzon n'est pas rassurée : l'arrivée de Nicolas chez la mercière est aux yeu.K de la petite la preuve que son futur veut encore l'épouser : elle se lève, elle s'habille; sa tète travaille, il lui semble toujours entendre Nicolas monter l'escalier; à chaque instant sa frayeur augmente : elle fait à la hâte un paquet de ses effets, elle ouvre la porte bien doucement, descend par un escalier dérobé qui conduit dans l'allée : cette allée donne sur la rue, Suzon se glisse du côté opposé à la boutique, puis court avec son léger paquet sous le bras; elle ne sait point où elle va, mais elle croit fuir Nicolas!...
Gustave se reposait dans la boutique, sans se douter que Suzon fût si près de lui. Il voyait avec plaisir que l'on avait perdu sa trace. M"' Henry revint.
— Il faut, madame, lui dit Gustave, que vous me rendiez un grand service, c'est de me procurer des habits d'homme, car je ne puis rester sous ce costume
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET
Il déclara au médecin que si Gustare mourait, il se brillerait la cervelle. (P. 541.)
— Je voudrais vous obliger, dit M"" Henry; mais je suis jeune et je tiens à ma réputation. Que penserait-on de moi dans le quartier si j'empruntais ou achetais des habits d'homme? Vous ne pouvez d'ailleurs, monsieur, vous déshabiller chez moi.
— N'avez-vous pas une arrière-boutique?
LIV. os. — PALL DE KOCK. — GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET. — ÉD. J. ROLFF ET C'' . UV. 63
œUVRE DE PAUL DE KOCK
— Oui, mais de la boutique on vous verrait: il peut entrer du monde à chaque instant; cela serait fort indécent!
— ■ Yous couchez dans une autre pièce?
— Vous ne pouvez y entrer : j'ai sur mon carré des voisins fort méchants, ils pourraient vous apercevoir!... et que dirait-on?...
— Ainsi, madame, vous voulez que je sorte sous ce bizarre accoutrement, que tous les polissons courent après moi, que la garde m'arrête!...
— D'abord je pourrais vous dire : Pourquoi avez-vous pris ce déguisement?
— Ah! madame, les circonstances nous maîtrisent!... nous sommes le jouet des événements... Tel sort pour dîner en ville, qui trouve son ami mort, et va à un enterrement; celui-ci se rend au bal : en descendant dans sa cour, une tuile se détache du toit, elle tombe sur sa tête, notre homme est rapporté chez lui, il garde le lit au lieu de danser; tel autre croit passer la soirée dans une société agréable, sort bien paré, et est éclaboussé par une voiture; crotté de la tête aux pieds, il est forcé de rentrer chez lui pour changer de vêtements : il trouve sa femme qui ne l'attendait point, et qui joue à l'écarté avec un cousin ; le monsieur n'aime ni le cousin ni l'ccarlé; il se fâche, prend de l'humeur; le cousin s'éloigne, alors la femme fait une scène à son mari : elle l'appelle monstre, tyran, lui reproche sa jalousie, elle a des attaques de nerfs; le pauvre époux est oblii-'é de courir chez l'apothicaire chercher de l'éther et de la Oeur d'oranger, et il passe à soigner sa femme une soirée qu'il comptait employer h faire un boslon et à boire du punch. Apres cela, faites donc des projets!... Quant à moi, madame, je puis vous assurer qu'en sortant hier do chez moi, je ne m'attendais pas à y rentrer en femme!... mais le feu a consumé mes vêteriienls, cl quoique j'aie fort peu do grâce avec ceu.^ci, j'ai jugé qu'il était plus convenable de se couvrir d'une robe que de no point se couvrir du tout; j'ai sacrifié mon amour-propre à la décence, voilà pourquoi je me suis déguisé sans être en carnaval. Eh bien! madame, suis-je encore aussi blâmable à vos yeux?
— l'n peu moins sans doute. Mais vous n'arrivez donc pas maintenant d'Eiuienon ville?
— n'r>rmenonvllle !... et que voulez-vous que j'y aille faiio?
— l'sl-co que vous ne demein-ez plus chez M. Lucas?...
— Chez M. Lucas!... ah!... je vois il'oh vient votre orrcur; mais je dois la faire cesser. Vous allez encore me gronder... me Irouver bien étourdi... Apiuvnez que je n'ai jamais été Nicolas Toupet...
— Quoi! monsieur, vous n'êtes pas...
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— Non, madame; j'avais pris ce nom, ne voulant pas être connu à la noce où M. Ledru m'a conduit...
— Se pourrait-il I... c'est donc cela que cette pauvre Suzon me soutenait que Nicolas Toupet...
— Suzon I... Suzon!... ah! ma chère madame Ilenry, la counaîtriezvous?
— Oui, monsieur, je connais Suzon.
• — Petite, bien faite, fraîche, jolie?... ah! madame lîenry, où esteUe?... de grâce !... l'avez-vous vue? savcz-vous où on l'a enfermée?
— Eh ! mon Dieu! quelle vivacité! quels transports!... mais qui donc êtes-vous enfin, puisque vous n'èles pas Nicolas?
— Celui à qui Suzon a tout sacrifié, celui pour qui elle a quitté parents, amis, patrie... Gustave, le neveu du colonel Moranval...
— Vous, Gustave! ah! j'aurais dû le deviner.
— Suzon serait-elle chez vous?... oui... j'en suis sûr; je le vois à votre embarras... Vous craignez, en me laissant lui parler, que mon oncle vous fasse des reproches... mais il ne saura rien... Que je la voie .. cinq minutes seulement... el je pars.
— Ah! je vois bien qu'il faut vous céder, car vous feriez quelque nouvelle folie... Attcndez-nioi, je vais lui dire de descendre.
M"" Henry monte à sa chambre : quel est son élonnement de ne plus trouver Suzon! Elle parcourt la maison, appelle, s'informe chez ses voisins : peine inutile, la petite était déjà loin. La mercière, désolée, redescend près de Gustave.
— Ali! mon Dieu!... voilà bien une autre alTairel... Suzon est partie!... elle n'est plus chez moi...
— Partie !... quoi ! depuis que je suis chez vous?
— Ah! je devine le molif de sa fuile : j'étais montée la prévenir de l'arrivée de celui que je croyais cire Nicolas Toupet; elle a cru qu'on venait la chercher... elle a fui pour ne pas retourner avec l'homme qu'elle déteste...
— Pauvre Suzon!... c'est encore moi qui cause ton malheur... Où isi-el!c?... sans argent... sans ressources... dans une ville qu'elle ue connaît pas... que va-l-elle devenir?...
— Consolez-vous, monsieur Gustave, elle reviendra chez moi, jel'espère, et je vous promets de vous le faire savoir.
— Piiissioz-vous dire vrai! Veuillez me procurer une voilure; je vais me faire conduire à l'hôlcl...
— Que dira voire oncle en vous voyant ainsi velu?
— Il ciùera, s'emportera, et finira par s'apaiser. Lorsque j'aurai
changé de costume, je me remettrai en route pour chercher Suzon... et le réponds bien que tous les fiacres de la ville ne parviendront point à me faire dévier de mon chemin.
M""' Henry alla chercher une voiture; Gustave se cacha dans le fond et, après avoir remercié la compatissante mercière, il se fit conduire à l'hôtel du colonel.