‹ La pucelle de BellevilleChapitre 44 sur 104 · PROJET DE MARIAGE · texte numérisé non relu

PROJET DE MARIAGE

Gustave descend dans la cour de l'hôtel, ordonne au portier de payer le cocher et se sauve dans sa chambre. Benoît et son père étaient restés ébahis devant le fiacre. Gustave, qu'on n'a point vu depuis la veille, et qui reparaît habillé en femme ! quel nouveau sujet de conjectures pour les domestiques! Pendant que le portier paye le cocher, Benoît s'empresse d'aller apprendre au colonel que sou neveu vient de rentrer avec un jupon crotté, une robe déchirée et un bonnet qui a trempé dans des jaunes d'œufs.

Le colonel n'avait pas vu Gustave depuis son entrevue avec Suzon ; il ne doutait point que son neveu n'eût passé la nuit à chercher la jeune villageoise, et il avait préparé un sermon très sévère, par lequel il espérait ramener le jeune homme à la raison : mais il ne sut plus que penser en apprenant que son neveu revenait déguisé en femme. Le colonel monte chez Gustave, dans l'intention de le tancer vertement sur le dérèglement de sa conduite... Gustave était au lit : il comptait employer sa journée à chercher Suzon; mais le sort devait encore l'empêcher d'accomplir son dessein : le seau d'eau du jardinier, sa fuite en chemise dans les champs, la légère robe de taiîetas, et la course forcée depuis la barrière de Belleville jusqu'à la rue aux Ours, avait totalement dérangé la santé de notre héros, qui ne ressemblait point aux héros chantés par Homère, lesquels étaient toujours vainqueurs parce qu'ils étaient invincibles. 0 vous, bouillant Achille! qui n'étiez mortel que par le talon (ce dont le poète grec ne convient pas); vous, sauvage l'hiloclète, dont les Oèches ne pouvaient manquer d'arriver droit au but; vous, éloquent Ulysse! qui saviez si bien prendre toutes les formes; vous, superbe Agamemnonl qui laissiez égorger votre fille pour vous rendre les dieux favorables; vous, séduisant PAris! protégé par Vénus lorsque vous vous trouviez dans la mêlée, je vous félicite d'avoir inspiré le divin Homère.

GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET

De notre temps, vos fanfaronnades ne seraient plus des prouesses de

valeur; pour marcher au combat, nous n'avons pas besoin de talisman;

nous n'y croyons plus, d'ailleurs, et nos soldats montent à l'assaut au

milieu d'une grêle de balles, sans invoquer le caducée de Mercure ou le

bouclier de Minerve? Gustave écouta donc

sans l'interrompre le sermon de son oncle, car la

fièvre avait abattu ses

esprits; et notre frêle

machine est tellement

soumise aux infirmités

de la vie, que le plus

grand génie, lorsqu'il est

malade, conserve rarement sa supériorité.

Charles XII, l'homme le plus courageux, le plus entreprenant de son siècle, se laissa emporter comme un enfant, loin des champs de Pultawa, moins abattu par sa défaite qu'affaibli par sa blessure; et le farouche Cromwel, qui faisait trembler tous ceux qui l'environnaient, devenait, dit-on, plus traitable lorsqu'il avait un accès de fièvre.

Le colonel s'aperçut de l'état de son neveu ; alors il cessa ses reproches, il oublia sa colère, et envoya chercher un médecin. Au bout d'une heure le docteur arriva : il examina Gustave, le tâta, lui fit tirer la langue, considéra ses urines et prononça, avec beaucoup de gravité, que le lendemain on connaîtrait probablement la maladie qui allait se déclarer.

Le lendemain, la maladie se fit connaître au docteur, qui apprit au colonel que c'était une fluxion de poitrine. Le colonel fut au désespoir; car il aimait son neveu, tout en la grondant ; il déclara au médecin que si Gustave mourait, il se brûlerait la cervelle. Le docteur salua le colonel, et ne revint plus à l'hôtel : il craignait d'être cause d'un suicide.

J'ai comparé toutes les femmes que j'ai connues... l'avanlase est resté à Suzon.

ŒUVRE DE PAUL UE KOCIi

M. Moranval convoqua d autres docteurs, consulta toute la faculté; enfin, Gustave fut sauvé après sis semaines de danger, mais la convalescence devait èti-e longue. Lorsqu'il fut en état de rappeler ses souvenirs et de promener ses regards dans sa chambre, Gustave pensa à Suzon ; il ordonna à Benoît de prier, de sa part, son oncle de venir le voir.

Le colonel se rendit de suite aux désirs de son neveu.

— Enfin, lu es sauvé ! dit M. Moranval en allant embrasser Gustave.

— Oui, mon oncle: mais elle, qu'est-elle devenue?

— Qu'est-ce que c'est que elle.

— C'est Suzon, mon oncle; c'est cette pauvre petite que je tenais cachée dans cette chambre, dont vous l'avez fait sortir pour la conduire rhez une mercière. Elle s'est sauvée de chez M"' Henry, me prenant pour Nicolas Toupet I... Que sera-t-elle devenue dans cette ville immense ?...

— Je l'ignore, et la disparition de cette jeune fille m'a fait beaucoup de chagrin... mais enfin, je n'en suis pas cause. Est-ce que tu aimes encore cette petite villageoise?

— Oui, mon oncle, plus que jamais ?... ^- El Eugénie, M°" Fonbelle?...

— Oh ! celle-là est bien aimable, mais elle ne m'aime point : s'estelle informée de moi depuis que jo suis malade?

— Certainement, et fort souvent même.

— En vérité I... ah! si Suzon l'avait su, elle serait venue me garder.

— Allons ! oublie Suzon, qui ne pense plus à toi, et songe à Eugénie.

— Suzon ne pense plus à moil... oh! vous la jugez mal, mon oncle; elle eît incapable de changer.

— Tu dis loi même que l'absence éleinl l'amour !...

— Oui, quand il est léger.

— Que les fomtnes ici sont inconstantes.

— Ah! Suzou n'est pas de Paris.

— Esl-.ce pour la retrouver que lu étais déguisé en femme?

— Mon oncle, six semaines au lit laissent le temps de penser!... J'ai fait des réUexions ; j'ai comparé toutes les femmes que j'ai connues... l'avantage est resté à Suzon.

— Cela n'cmpècho pas que si tu possédais Suzon. ilans un mois tu lui ferais des inlidélilés.

— Je ne crois pas, mon oncle.

GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET 543

— Et moi, j'en suis sûr. Mais guéris-toi ; alors, si tu es, en efiet, raisonnable, tu renonceras aux folies passées, et tu te marieras pour n'être pas tenté d'en faire d'autres.

— Ah ! mon oncle, vous êles un terrible marieur !

Gustave se rétablissait lentement, chaque jour M°" Fonbclle envoyait s'informer de la santé du jeune malade : Gustave éLait sensible à ses allenlions, et peu à peu le souvenir de Suzon faisait place à l'image d'Eugénie.

Enfin Gustave fut en état de sortir. Sa première visite fut pour M"" Henry.

— Avez-vous revu Suzon? lui dit-il en entrant dans sa boutique.

— Ah ! monsieur comme vous êles changé...

— Répondez-moi, madame Ilcnry, savez-vous ce qu'e.st devenue Suzon ?

— Non, monsieur, je ne l'ai point vue depuis votre arrivée en femme dans mon mngasin.

— Pauvre enfant !... où donc est-elle maintenant?...

— Chez ses parents, peut-cire...

— Ah! je le voudrais... cl mon oncle, que vous a-l-il dit ?...

— Il s'csl fâché... m'a grondée... mais je lui ai conlé loule la vérilé, et il a bien vu qu'il n'y avail pas de ma faute.

Gustave s'éloigne tristement de chez 31°° Henry et se rend chez M"" Fonhelle; Eugénie laisse éclaler tout le plaisir que lui fait son rétablissement et lui témoigne le plus tendre intérêt ; Gusiave trouve Eugénie encore plus séduisante, et il rentre à l'hôtel en songeant au projet favori de son oncle.

En descendant de voilure pour entrer chez lui, Gustave trouve son portier se disputant avec un petit Savoyard de quatorze à quinze ans, qui avait placé sa sellclle contre la porto de l'hôtel.

— Que vous a donc fait cet enfant? demande Gustave.

— Monsieur, il se place avec sa boutique à cirage contre ma porte cochère... cela fait des ordures... On se donne du mal à nettoyer, et ce polisson viendrait salir mon pavé!... Voyez comme il est noir!... il paraît que, non content de décrotter les souhers, il ramone aussi les cheminées...

Le petit bonhomme baissait la têle et ne répondait pas. Gusiave en eut compassion.

— Monsieur Benoît, pourquoi chasser cet enfant, s'il trouve à cette place les moyens de gagner sa vie? la rue est libre... je veux qu'il reste là.

— Mais, Monsieur...

— Taisez-vous. Tiens, petit, voilà pour toi ; je veux te porter bonheur.

— Gustave jette un écu au petit bonhomme, et s'éloigne, faisant le Savoyéird bien content et le portier très sot.

Notre héros se rétablissait; il avait repris, avec sa santé, sa vivacité et son ardeur amoureuse. Eugénie était l'objet de ses désirs; il passait presque tous ses moments auprès d'elle ; il lui faisait une cour assidue. Eugénie répondait à l'amour de Gustave; mais elle n'accordait aucune faveur, et se fâchait lorsqu'on voulait cesser d'être sage.

D fallait aussi pour satisfaire Eugénie, que Gustave rompît avec ses anciennes connaissances. Plus de Lise, plus d'Olivier, plus d'infidélités et d'étourderies ; voilà les conditions qu'Eugénie imposait à son amant.

Elles devaient paraître fort naturelles à tout autre, mais pour Gustave, elles étaient un peu rigoureuses. Cependant notre héros, toujours plus épris, avait juré de tenir ses promesses ; et Eugénie avait promis sa main à Gustave.

— Cette femme-là est

un peu exigeante, disait

ipielquefois Gustave en

rentrant chez lui. Elle

m'a témoigné de l'humeur

ce soir, parce que j'ai

causé avec une dame pen-

i1ant qu'elle faisait de la

musique ; je ne puiscepen-

dant rester en société

sans parler, à moins de

Que TOUS a donc fait cet enrantT passer pour un imbécile

ou un pédant... Eugénie e>l jalouse!... maisrc'est une preuve d'amour,

il faut donc lui pardonner cela.

Le colonel était enchanté de voir que son neveu allait se marier : déjà ]e terme était fixé : le projet de cette union n'était plus un mystère, et Gustave accompagnait partout M"" Fonlx^lle

GUSTAVE LE MAUVAiS SUJET

Elle s'évanouit et se renversa sur sa voisine. (P. 552.)

Toutes les fois que Gustave rentrait chez lui, il trouvait devant la porte son petit Savoyard. Le petit bonhomme le saluait, et ne quittait sa place qu'après l'avoir vu rentrer.

Encore trois semaines, et Gustave devenait l'époux d'Eugénie; le colonel formait déjà ses plans pour le bonheur des futurs époux ;

LIV. 69. — PACL DE KOCK. — GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET. — ÉD. J ROUFF ET c". LIV. 69

M. de Grancière était de moitié dans les projets de son ami, Eugénie faisait des emplettes de robes, d'élofles, de rubans ; et Gustave soupirait et trouvait le temps long. Encore trois semaines!... mais que d'événements peuvent arriver dans cet espace de temps.

INXrUGtES DE FEMME. — JALOUSIE, RENCO.XTRES FATALES

— ^ Vous m'accompag-nerez ce soir chez M""" de Saint-Clair, dit un ma!in Eiig-énie à Gustave; on y fait de la musique et depuis longtemps on désire vous entendre chez cette dame.

— Je n'aime pas votre M"" de Saint-Clair; celle femme-là vous accable de démonstrations d'amitié, de pi'otestations d'attachement, de compliments outrée!... Croyez-vous, de bonne foi, qu'elle pense ce quelle dit?

— Vous savez bien, Gustave, que j'apprécie les liaisons de société co qu'elles valent en effet; et M"° de Saint-Clair est à mes yeux une simple connaissance. Mais ses réunions sont brillantes; on s'y amuse (ce qui est rare dans les cei'cles nombreux), parce qu'on ne trouve point chez elle cette sévère étiquette, ce froid cérémonial qui tuent la gaieté et chassent le plaisir. Venez-y; cela fera plaisir à votre oncle et à mon père.

— Je suis à votre disposition, ma chère Eugénie.

— Oui, je le sais, tant que nous ne serons qu'amants; mais une fois époux!... c'est moi qui devrai toujours être à la vôtre. Tenez, Gustave, quand je pense au chaugoment que le mariage apporte dans la conduite des hommes, ah! je tremble d'avance... Mon ami, nous ne devrions pas nous marier...

— Quelle folie !... vous savez combien je vous aimiv.. et vous nie croyez capable de changer...

— (3h! très capable... je suis si heureuse mainlenani I... pourquoi ne point rosier au point où nous en sommes?...

— Non pus! à moins que vous ne m'accordiez tous les droits di' mari.

— Ah ! Gustave ! vous n'y pensez pas : ce sont justement ces privilèges accordés au mari qui font souvent fuir l'amour et le plaisir!... si au contraire, im époux n'avait pas plus do droits qu'un amant, l'hymen alors conservcrail, malgré le temps, lous los charmes du premier jour.

— Ma chère Eugénie, vous ne me convertirez point; ii faut que vous soyez ma femme ou ma maîtresse...

— Quelquefois on n'aime ni l'une ni l'autre : on garde une maîtresse par habitude, et une femme par nécessité. Ce n'est qu'une amie qui peut espérer d'être toujours vue avec plaisir. Je voudrais n'être que cela pour vous; mais je vous aime d'amour!... c'est bien dommage.

— Entre deux personnes de sexe différent, on voit raremsnt des liaisons qui ne soient que d'amitié, à moins que ce sentiment ne devienne la suite de rapports plus intimes.

— Allons, je serai votre femme, Gustave; mais je suis jalouse!... et je ne veux pas que votre amour se change bioiîtôt en amitié... J'ai vraiment peur de faire votre malheur!... plus le moment approche, plus je sens que je deviens exigeante, inquiète...

— Vous ne parviendrez pas à être méchante!...

— Non, mais je vous aimerai trop peut-être!... et c'est un grand défaut que cela!... Ah! mon ami! que de femmes n'ont point eu d'autres torts aux yeux de leurs maris !

— • Je ne serai pas comme ces maris-là.

— A ce soir, Gustave; je vais songer à ma toilette.

Gustave revient à rhôtal. Il songe en chemin aux réflexions d'Eugénie : il ne pense pas pouvoir jamais cesser de l'aimer; il ne craint pas qu'elle fasse un jour son malheur; mais il va se marier... Se marier! lui qui si souvent a tourné ce lien en ridicule, qui a fait tant de plaisanteries sur les maris, qui leur a joué plus d'un tour et a giossi le volume de leurs mésaventures; il va lui-même porter ce titre d'époux qu'il a méconnu et bravé cent fois ! Cette idée le tourmente : après avoir effrayé les autres, il tremble pour lui-même : -par paii refertur, cet axiome le chagrine. Or, mesdames, c'est une imitation de la morale évangélique : Ne fais point à autrui ce que tu crains pour toi-même. C'est en partant de ce principe que chez quelques nations, et particulièrement chez les sauvages, on ne punit les criminels que par la peine du talion: loi fort sage et qui devrait être en vigueur chez tous les peuples policés.

Gustave rentrait donc, livré à des pensées presque mélancoliques. Il aperçoit devant sa porte son petit Savoyard qui, assis sur la borne, tenait un mouchoir sur ses yeux et paraissait accablé de douleur.

— Qu'as-tu donc, mon ami? demande Gustave au petit bonhomme. Le Savoyard ne répondait pas et continuait de sangloter.

— Monsieur, dit Benoît en approchant de son maître, j'vais vous dire ce que c'est : en causant tout à l'heure avec mon père, nous avons parlé

CELVKL: DlC PALL D!-. KOCK

de votre prochain mariage,... de lanoce,... do votre épouse... des enfants que vous aurez,... de la culotte que vous mettrez ce iour-lk. ..

— Ah! lu parles de tout cela avec ton père?

— Oui, monsieur, parce que, comme je veux vous faire lionneur, je dois acheter une épée de hasard pour mettre à mon côté pour aller à

1^, l'église,... et, comme je

I suis jeune,... si vous

voulez que je quête...

— Allons, Benoît, finis tes sottises... et ne t'avise pas surtout de mettre une épée...

— Ah! mon père doit aussi se faire couper la queue pour le jour de la cérémonie... et prendre la lilus; vous savez bien, monsieur, quil a maintenant des ailes de pigeon.

— Auras-tu bientôt fini?...

— M'y voilà, monsieur ; nous en étions donc sur les costumes de votre mariage. Ce Savoyard s'approche de nous assez

Il saisit la main de Gustave, la baisa à plusieurs reprises, familièrement et UOUS

demande quelle est la personne qui doit se marier. Je ne vous eus pas plus tôt nommé qu'il est devenu pâle,... rouge,... jaune,... c'est-à-dire il était toujours noir; et depuis ce temps il s'est mis à pleurnicher... comme vous voyez. Ah! je vois ce que cest; il craint que madame votre épouse le trouve trop laid pour le laisser à c'te porte...

— Benoît...

— Monsieur?

— Va-l'en.

B.enoît s'éloigne en donnant au diable le Savoyard qui lui vole des jirofits, parce que souvent Gustave charge le petit bonhomme de cominissiiins; le jeune Savoyard s on acquitte toujours mieu.'c que Benoît et comi>rcnd fori bien ce que Tiustave lui dit, quoiqiu' d'ordinaire il reçoive ses ordres les yeux baissés et sans prouoncw un mot.

GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET 549

— D'où vient ton chagrin, mon ami? dit Gustave en faisant signe au jeune commissionnaire de le suivre dans la cour de l'hôtel; craindrais-tu que l'on te renvoyât de ta place? rassure-toi : quand je monterai ma maison je te prendrai chez moi, tu seras mon petit jockey; cela te plaît-il?...

Le petit bonhomme ne répond pas; mais il saisit la main de Gustave, la baise à plusieurs reprises, et s'éloigne brusquement. Gustave est ému; il ne conçoit rien à la douleur et à l'affection que lui témoigne ce pauvre garçon, mais bientôt le souvenir d'Eugénie et de son mariage chasse le Savoyard de sa pensée.

La soirée est venue, Gustave va prendre Eugénie et son père; le colonel ne veut point sortir, il se ressent de légères douleurs de goutte. On se rend chez M"° de Saint-Clair. La réunion élait nombreuse : Gustave est accueilli avec beaucoup de politesse : mais notre héros croit lire dans les yeux de M"° de Saint-Clair l'expression d'une joie maligne. Celte dame, quoique peu jolie, avait beaucoup de prétentions Dans les réunions de M. de Grancière elle avait témoigné à Gustave des attentions, des préférences si marquées, qu'il avait facilement deviné ses sentiments : mais M"" de Saint-Clair ne lui plaisait point : il avait donc feint de ne pas la comprendre : cependant il craignait avec raison son ressentiment : les femmes pardonnent à un homme qu'elles n'aiment pas de leur faire la cour, elles ne peuvent pardonner à celui qu'elles distinguent de ne point répondre à leur amour.

L'éclat des bougies, les toilettes, la musique, tout donnait à la réunion un air de fête. Parmi les dames assises dans le salon, Gustave regarde avec inquiétude s'il ne rencontrera pa** quelqu'un de connaissance. Sachant déjà combien Eugénie est jalouse, il veut lui éviter des chagrins. Heureusement il n'aperçoit point de connaissance intime; il est plus tranquille. Eugénie, dont on connaît la jolie voix, est bientôt au piano, et Gustave, qui ne doit pas encore l'accompagner, va se placer sur une chaise qui se trouve libre entre une vieille douairière et une femme ayant un grand chapeau qui cache presque toute sa figure. Eugénie regarde où se place Gustave, et lui sourit ensuite tendrement.

— Allons, dit-il, elle est contente ; nul doute alors que la dame au grand chapeau no soit laide.

Pendant que l'on chante, Gustave adresse à sa voisine quelques mots insignifiants, de ces phrases dont on fait un échang-e habituel dans le monde et qui ne fatiguent ni l'esprit ni le cœur. Cependant la dame au chapeau ne répond pas.

— C'est singulier, se dit Gustave ; il est pourtant d'usage eu société

de répondre à ceux qui nous parlent, et je n'ai rien dit à cette dame qui puisse l'offenser... serait-elle sourde, serait-ce aussi une grand'maman?

Il avance un peu la tête et cherche à voir sous le chapeau; c'est une jeune femme, mais elle n'est pas jolie : son visage est couperosé et paraît abîmé par des coutures et des cicatrices. Gustave se retourne, déterminé à ne plus adresser la parole à sa silencieuse voisine, lorsqu'une voix bien douce, une voix bien connue sort de dessous ce grand chapeau; elle ne dit que ces mots :

Il est donc vrai, Gustave, que vous ne me reconnaissez point I... et ces accents ont retenti jusqu'au fond du cœur de Gustave ; il se retourne brusquement, un cri va lui échapper;... la même voix se fait entendre :

— Prenez-garde, Gustave, on a les yeux sur nous...

— Quoi! ce n'est point une illusion... c'est vous, ma chère Julie?...

■ — Oui, c'est moi... c'est toujours Julie, quoiqu'elle soit méconnaissable I . . .

— Ah! mon amie, pardonnez -moi!...

■ — Je ne vous en veux point, Gustave : pourquoi me fâcherais-je?... je sais comme je suis maintenant...

— Mais par quelle fatalité?... quelle maladie vous est donc survenue?...

— Ce n'est point une maladie. Rappelez-vous cette nuit cruelle où j'eus tant de peine à vous faire sauver du pavillon... vous savez quel moyen j'employai... mais vous n'aviez point de vêtements pour vous couvrir, et le jardinier vous avait jeté un seau d'eau!... je rentrai dans ma chambre pour chercher vos habits, déjà je les tenais, j'allais courir sur vos pas... quand, étouffée par la fumée, je perdis connaissance. Le feu prit à ma chevelure... on me sauva... mais je n'étais plus la même! ..

— Chère Julie!... et c'est pour moi !... malheureux! je devais causer tous vos malheurs!...

— Mon ami, je ne me plains pas!... J'avais eu des torts, je devais être punie!...

Ah! Julie! que de femmes cent fois plus coujiables que vous et qui ne l'ont point été !...

— J'ai perdu voire amour... mais j'espère conserver votre amitié.

— Elle vous est ac(]uise, et pour la vie.

— Gustave, il faul di's ii préscul m'en (loninT une pnnive.

— Parlez!

— Je liens à conserver le peu de bonheur (jui me reste, et pour

GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET 551

cela il faut que la tranquillité de mon mari ne soit pas troublée... Dans un moment il va venir...

— Ici?...

— Oui; il ne s'est pas encore rencontré avec vous depuis le jour fatal!... Ah! Gustave, je redoute cette entrevue... je vous supplie de m'éviter ce chagrin!... Songez quelles conséquences malignes on ne manquerait pas de tirer des paroles qui échapperaient à M. de Berly en vous voyant !... Je vois maintenant le piège que l'on m'a tendu : M"" de Saint-Clair connaît M. Desjardins, elle aura su par lui que vous venie? autrefois me voir...

— Vous avez raison... Cette dame a préparé quelque scène fâcheuse: il n'est qu'un moyen de l'éviter, je vais partir.

— Ah! mon ami! que je vous aurai d'obligations! Je sais que vous êtes ici avec celle que vous devez épouser, qu'il doit vous être pénible de la quitter... Mais ce sacrifice est le dernier que vous me ferez,... vous retrouverez Eugénie, et Julie est à jamais perdue pour vous !

— Chère Julie! que ne puis-je, par de plus grands sacrifices, vous prouver que je n'étais pas indigne de l'attachement que vous m'aviez témoigné!... Adieu, je m'éloigne : puissions-nous nous retrouver dans un lieu où l'on soit libre de se livrer aux élans de son cœur !

Gustave presse tendrement la main de Julie et se lève pour gagner la porte du salon.

M"" de Saint-Clair suivait tous les mouvements de Gustave ; elle so trouve devant lui lorsqu'il va sortir du salon.

— Eh! quoi, monsieur, s'écrie-t-elle de manière à être enlendao d'Eugénie, vous me quittez déjà?

Non, madame, répond Gustave en dissimulant sa colère; je vais prendre un peu l'air...

— Ob ! je ne vous laisserai point partir...

Pendant ce colloque, Eugénie troublée, joue et chante de travers, tout occupée de ce que fait Gustave. Celui-ci va se débarrasser de M"° de Saint-Clair, lorsque deux nouveaux venus entrent dans le salon et lui barrent le passage. Grande surprise d'un côté, embarras de l'autre : ces deux personnages sont MM. de Berly et Desjardins. Gustave est resté immobile : M. de Berly pousse une exclamation qui fait tourner tous les regards de son côté; Desjardins ouvre de grands yeux et prépare une phrase; M"" de Saint-Clair jouit de la situation de Gustave et du tourment d'Eugénie.

Bientôt la scène change : Julie a vu entrer son mari avant le départ de Gustave; elle redoute une explication ; ses forces l'abandonnent; elle

œi;VRE DE PAUL DE KOCK

' de Saint-Clair ; ne l'a jamais

s'évanouit et se renverse sur sa voisine, vieille dame occupée à jouer avec son carlin ; le chien aboie ; la vieille est désespérée, non pas de l'évanouissement de Julie, mais elle craint que le petit animal ne soit blessé : elle pousse des cris perçants. Tout le monde court à Julie; M. de Berly seul est indécis s'il doit s'occuper de Gustave ou de sa femme. Mais notre héros, qui sent qae sa présence est plus que jamais dangereuse, s'approche de M. de Berly :

Si vous désirez me parler, monsieur, je serai à vos ordres, et voilà mon adresse.

En achevant ces mots, Gustave met sa carte dans la main de M. de Berly, et sort sans lui laisser le temps de lui répondre.

— Ce jeune homme est encore un peu fou, s'écrie M. de Berly en s'approchaut de sa femme qui reprenait ses sens.

— Fou ! monsieur, répond M° mais il oté!...

. — Pardonnez-moi, madame, pardonnez-moi!...

Oh 1 il l'a été. et beaucoup.

Parbleu! jeu sais quelque chose, et ma femme aussi. Pauvre petite femme! je suis sûr qu'elle sest trouvée mal parce qu'elle a craint que cette rencontre n'amenât une scène. . . Je devais me battre avec Saint-Réal; lu sais, Desjardins, que j'avais dit que je le tuerais.

— Oui, je me rappelle fort bien que même à cette époque..

— Mais, décidément, je ne veux point me battre avec un foui... cela n'en vaut pas la peine ; d'ailleurs, ma femme me l'a défendu.

— En vérité, monsieur, vous vous trompez, assurément!... Nesl-ij pas vrai, ma rhcre Eugénie, que M. Gustave a toute sa raison?

iM°" Fonbelle était presque hors d'état de parler. Le brusquâ départ

Tu sais, Desjardins. que j'avais dit que je le tuerais.

GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET

Il ajuste Gustave qui est atteint au côté droit. (P. 560.)

de Gustave, les paroles prononcées par M. de Berly et l'évanouissement de sa femme avaient jeté le trouble et la jalousie dans son âme. Elle considérait Julie avec inquiétude et ne concevait rien à la scène qui venait d'avoir lieu. Pour achever son supplice, M"" de Saint-Clair lui adressait mille questions, s'inquiétait de sa pâleur^ et, avec ces soins perfides qui

UV. 70. — PAUL DE HOCK. — OUSXAVE LE MAUVAIS SUJET — ÉD. J. KOI FF El C'». UV. "0

redoublent l'embarras de ceux qui les reçoivent, cherchait à augmenter encore le chagrin et les soupçons d'Eugénie.

Le lendemain de cette aventure, Gustave se rendit de bonne heure chez Eugénie. Il s'attendait à quelques reproches ;r M"° Fonbelle ne lui on fit point. 'ÎMais ses manières sont changées, son humeur n'est plus la même : froide et réservée, elle répond à peine aux empressements de ■Gustave, qui ne conçoit rien à ce changement. Bouillant, emporté, il demande, il exige une explication. On garde un morne silence, Gustave se lève, il va s'éloigner.

— Monsieur, dit enfin 'Eugénie, je vais ce soir aux Français; voudrez-vous bien m'y accompagner?

— Yolontiers, madame; j'aurai le plaisir de venir vous prendre.

— • Que signifie ce caprice? dit Gustave en retournant vers son oncle : elle paraît fâchée, et me propose de l'accompagner au spectacle !... Allons, attendons ce soir; j'aurai peut-être le mot de cette énigme.

— ■ Comment vont les amours? demande le colonel à son neveu; j'espère que le mariage se fera bientôt.

— Ma foi, mon oncle, je ne réponds plus de rien : Eugénie est une femme singulière!... je crois que quelqu'un l'indispose contre moi... elle s'est fâchée pour un événement qui ne la regarde en rien... et si déjà elle croit les propos perfides qu'on lui débile, que sera-ce donc quand nous serons mariés?

— Bah!... querelle d'amoureux que tout cela!... Demain, ce soir, vous n'y penserez plus.

Gustave se rend l'après-dîner chez M"" Fonbelle, elle l'attendait. On part pour le spectacle, la route se fait silencieusement; Eugénie est triste et paraît fortement préoccupée ; Gustave est piqué de la conduite d'Eugénie, il ne cherche point à entamer la conversation.

On arrive, on se place. La loge contient encore d'autres places qui restent vacantes. Mais bientôt deux dames entrent: l'une est M°'°de"Sainl- Clair, l'autre est une jeune femme assez jolie et dont la figure n'estpoiut inconnue à Gustave :il cherche à se rappeler ses traits, pendant qu'Eugénie, placée sur le devant, cause avec M°'°do Saint-Clair. De son côte, la dame paraît surprise à la vue de Gustave; ils se regardent... ils sourient... ils se sont reconnus. La personne qui accompagne M"" de .Saint-Clair n'est autre que M™° Dubourg, celle qui passait la nuit à altcndre sou frère pendant que son mari était de garde.

Eugénie paraissait fort occupée à parler avec M"" de Saint-Clair : Gustave crut pouvoir hasarder le salut. .M"" Dubourg semblait ignoror que Gustave fût avec Eugénie; elle avait commencé à lui adresser quel-

GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET

ques mots, lorsqu'un monsieur enlra dans la loge. A sa manière de parler à M°° Dubourg, Gustave reconnaît un mari : c'est !e monsieur qui porte toujours des jabots et qu'il a jeté sur une borne pour esquiver la patrouille.

M. Dubourg est un grand homme à prétentions; il loi'gne les dames en agitant un petit doigt auquel est passé un jonc en brillarxl; ; il fait tout haut ses réflexions sur la pièce, les auteurs et les spectateurs; la conversation s'engage entre Gustave et lui. M""'DTbourç ne regardait plus Gustave, Eugénie était toujours sérieuse, et M"' de Saint-Clair écoutait en souriant tout ce qu'on disait.

Comment diable, dira-l-on peut-être, celte M""" de Samt-Clair, qui paraît fomenter la désunion entre Gustave et Eugénie, sait-elle que M"" Dubourg connaît notre héros? Comment?... par sa blancliisseuse de fin qui pour le malheur de nos futurs époux, se trouve être la petite Lise de la rue Chariot.

Lise n'était pas méchante, mais elle aimait à bavarder et à se venger quand l'occasion s'en présentait. M"° de Saint-Clair avait appris que M"° Lise connaissait beaucoup M. Gustave. Elle l'avait sans peine fait parler du joli garçon qui était si mauvais sujet: une grisette fait parade de sa liaison avec un jeune homme du grand monde.

M"" de Saint-Clair avait su par Lise l'aventure de la nuit, les folies de Gustave avec la patrouille, et la visite matinale de M"" Dubourg chez la petite blanchisseuse.

Dès lors M™" de Saint-Clair dresse ses batteries : elle connaît M. et M"" de Berly, mais ce n'est point assez ; elle parvient à lier connaissance avec M"" Dubourg. Depuis longtemps elle méditait sa vengeance ; elle jiréparait les rencontres, les catastrophes ; elle écrivait à Eugénie des lettres anonymes, et lui avait appris le séjour de Suzon à l'hôtel, circonstance que les propos du père Benoît lui avaient fait deviner, quoique le portier n'en fût pas certain lui-même. C'est ainsi que M"" de Saint-Clair détruisait le repos d'Eugénie et faisait naître les soupçons et la douleur dans le cœur d'une femme déjà trop portée à la jalousie.

Et pourquoi toutes ces perfidies? Pour se venger de Gustave qui l'a dédaignée, et d'Eugénie qu'elle déleste.

Si vous voulez savoir jusqu'où peuvent aller les ressources de l'imagination pour détruire le bonheur d'uue l'ivale, cherchez dans le cœur d'une femme vindicative.

Mais ce n'est point assez de mettre chacun en présence, il faut faire naître quelque scène violente. M"" de Saint-Clair y parvient: pour cela elle commence avec Gustave un entretien qui roule d'abord sur

des choses imlilTérentes, mais quo bienlôt ello sait diriger sur d'autres objets.

— -Monsieur Saint-Réal, dit-elle en regardant malicieusement M°"Dubourg, j'espère que lorsque vous serez marié vous ne ferez plus courir les patrouilles après vous.

— ■ Que voulez-vous dire, madame?...

Ah! c'est que l'on m'a raconté dernièrement une de vos folies... bien excusable dans un garçon... Ah 1 cela m'a beaucoup fait rire !...

— Qu'est-ce donc? demande Eugénie.

— Une aventure très plaisante : monsieur avait un rendez-vous nocturne avec une dame... c'est, je crois, dans la rue Chariot...

— Mais, madame, cette histoire ne regarde que moi, et...

— MonDieuI... pourquoi vous fâcher, monsieur Saint-Réal? vous

étiez bien libre de vos actions... Enfin, pendant que monsieur cause aveisa belle, qui demeurait.

je crois, à l'entresol, une patrouille passe. . . Le mari était dans la gai'de nationale: il voit un jeune homme parler à sa femme... il court sur lui....

le poursuit...

— C'en est assez, madame. J'ignore quel est votre but endéintanlcelte iiisloire, mais je déclare qu'elle est de toute fausseté...

— Une fausseté ! . . . ah 1 monsieur, j'en appelle à monsieur Dubourg; il a demeuré rue Chariot: il doit SI' rappeler le bruit

que vous fîtes dans sa rue cette nuil-lk en frappant à toutes les portes.

M. Dubourg ne disait mot depuis le commencement du récit de M°" de Saint-Clair, mais il écoutait très attentivement et paraissait fort agité. Ce que M. Dubourg craignait le plus, c'était de paraîln- sot et berné. 11 croit voir dans l'ciilrutieu de M"'' de Saiul-Clair et de Gustave

Je suis cocn, monsieur, cela est clair comme le jour.

une scène préparée pour le mystifier; dès lors il jure de se venger de cet affront, et, après avoir lancé à sa femme un regard terrible, il frappe sur le bras de Gustave et l'invite à le suivre.

M°°Dubourg pleure et se désole en voyant son mari sortir avec Gustave? M"° de Saint-Clair feint le plus grand étonnement et demande ce que tout cela signifie. Eugénie ne dit mot, mais on voit qu'elle soulTre et qu'elle cache ses tourments.

Cependant Gustave a suivi M. Dubourg; ils sortent du spectacle.

— Pourrais-je savoir, monsieur, dit enfin Gustave, ce que vous avez à me dire et pour quel motif vous me faites promener ainsi?

— Vous savez fort bien monsieur que vous m'avez outragé... Je n'ai pas besoin de vous expliquer les choses que vous connaissez parfaitement, mais je vous apprendrai qu'on ne se moque pas de moi en face... Faire un mari cocu, c'est fort mal!.. Du moins quand il l'ignore il n'en peut pas rougir; mais le lui dire en présence de témoins!... parbleu, monsieur, c'est trop fort!.... et cela ne se passera pas ainsi!...

— Monsieur, je vous ferai observer que je n'ai pas dit un mot de tout cela... d'abord parce que cela n'est point, ensuite parce que si cela était je ne serais pas assez lâche pour compromettre ainsi madame votre épouse. On peut frapper la nuit à une porte sans monter chez vous. Songez donc, monsieur, qu'un amant favorisé ne fait pas de bruit et ne réveille pas tout un quartier.

— Ah! monsieur avoue que c'était lui!

— ■ Oui, monsieur, mais je ne connaissais pas madame votre épouse. — -A d'autres, vraiment!... Vous m'avez fait cocu, monsieur, le fait est clair... mais vous m'en rendrez raison.

— Morbleu ! monsieur, devriez-vous croire les propos d'une femme qui ne cherche qu'à brouiller les ménages?

— M""" de Saint-Clair est une femme honnête et incapable de dire ce qui n'est pas. Certes si elle eût su que j'étais le mari de la patrouille, elle n'aurait pas conté votre aventure devant moi. Mais ces dénégations ne m'abuseront pas. Je suis trompé, c'est un malheur... cela arrive à beaucoup de gens d'esprit.

— Mais, monsieur...

-— Je suis cocu, monsieur; cela est clair comme le jour...

— Eh! monsieur, je ne vous dis pas le contraire! soyez-le tant qu'iî vous plaira, cela ne me regarde pas.

— Monsieur, vous ajoutez de nouveaux outrages... nous nous battrons!

— Battons-nous, monsieur, et que cela finisse.

Gustave et M. Dubourg conviennent d'un rendez-vous pour le lendemain. Le mari retourne au spectacle, et Gustave reste dans la rue, ne sachant s'il doit retourner près d'Eugénie. Il craint, en rentrant dans la loge, de redoubler l'embarras de M"" Dubourg et la joie de la perfide Saint-Clair : cependant ne pas aller chercher Eugénie, qui est venue seule avec lui au spectacle, c'est manquer aux égards, aux convenances.

— Rentrons, dit Gustave. Pau%Te M"^ Dubourg!... Il faut avouer que son mari est un homme singulier ! il veut absolument être cocu, et c'est à moi qu'il s'en prend pour cela! Parbleu, j'ai du malheur : j'ai trompe bien des gens qui n'en ont rien vu, et c'est un homme dont je connais à peine la femme qui me fait mettre l'épée à la main!... Ah! M™° Dubourg si l'occasion se présente, je tâcherai de ne plus faire menth* votre mari.

Gustave se fait ouvrir la loge où il était; mais M. et M"" Dubourg n'y sont plus, Eugénie est partie, jM"° de Saint-Clair seule est restée; elle se retourne pour regarder Gustave ; elle ne dit rien, mais elle soui-it, et ce sourire perfide exprime bien tous les sentiments de son âme.

Gustave va éclater... mais il retient sa colère, dont le spectacle ne paraît qu'augmenter encore le plaisir de celte femme artificieuse. Il s'éloigne, ne pouvant se livrer h toute l'indignation que lui inspire M°" de Saint-Clair ; il se rappelle qu'elle est d'un sexe que l'on doit respecter, lors même que la personne est méprisable.

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