QUI COMPREND CN ESPACE DE TROIS ANS
Au lieu de suivre la route de l'Italie, où il se proposait d'aller, Gustave tourna bride et se dirigea vers Ermenonville.
Benoît, qui ne connaissait pas la route, était fort curieux de savoir oii allait son maître. Il était un peu moins timide que lors de son premier voyage avec Gustave ; il approchait volontiers son cheval de celui de notre jeune voyageur, mais il n'osait encore se permettre de l'interroger.
On arrive enfin dans le village. Benoît reconnaît le château, le petit pont, et la maison du père Lucas, devant laquelle s'arrête Gustave : il ne peut résister au désir de savoir ce qu'il vient faire chez les villageois.
— Monsieur, est-ce que nous allons encoi , loger ici?
— Tu le verras.
— Monsieur, est-ce que vous allez encore mettre la maison sens dessus dessous? faire sauver les vaches et faire crier les vieilles femmes?
— Benoît, je ferai ce qu'il me plaira. Si lu te permets encore de me questionner, je te renvoie à Paris.
— Je ne dis plus rien, monsieur.
Gustave entre dans la cour de la maison ; une paysanne fait un cri en apercevant le jeune homme : c'est Marie-Jeanue, qui a reconnu Gustave ; celui-ci, avant de revoir la famille Lucas, est bien aise de savoir par la jeune villageoise comment il sera reçu; il fait signe à la grosse fille de venir lui parler.
— Quoi!... c'est vous, monsieur?... Ah ! je n'vous attendions guère... v'ia près d'un an que vous êtes venu... oui... il y aura un an dans trois mois... c'est environ aux prunes...
— Dites-moi, ma chère Marie-Jeanne, comment se porte-t-on ici? Est-on toujours gai, content?...
— Oh! monsieur, il y a bien du changement, allez!... dam', vous ne savez pas ça... mam'selle Suzon nous a quittés. Mais entrez donc, monsieur, notr' maîtresse va vous conter tout ça.
Gustave voit par les discours de Marie-Jeanue qu'on ignore qu'il est cause de la fuite de Suzon. Il entre dans la maison où il trouve le père et la mère Lucas. Les villageois le reçoivent avec amitié. Le père Lucas est
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET
un peu moins causeur, mais sa femme parle toujours autant ; elle raconte à Gustave la disparition de sa fille. La mère Lucas pleure en parlant de Suzon; et les larmes de la bonne femme retombent sur le cœur de Gustave, car il sent bien que c'est lui qui les fait couler. Sans son séjour chez Lucas, la jeune fille serait restée au village! Tranquille près de ses parents, elle n'aurait jamais songé à d'autres plaisirs, et son cœur aurait repoussé la pensée de se séparer d'eux, mais la présence de Gustave avait tout changé, et la mèi-e Lucas ne se doutait pas qu'elle parlait à celui qui avait tourné la tête à sa petite Suzon. Gustave est bien étonné lorsqu'il apprend que, depuis deux mois, Suzon écrit très souvent à ses parents, mais sans leur donner son adresse à Paris, parce qu'elle craint toujours qu'on ne veuille la marier à Nicolas.
— Aile a ben tort, c'te chère enfant, ajoute la mère Lucas. Pardi! Nicolas Toupet est marié, iln'pense plus à elle. Quant à nous, dam' j'étions ben chagrins, ben en colère dans les commencements de son départ; mais depuis elle nous a écrit des lettres si tendres, où elle nous demande ben pardon de c'qu'alle a fait, ah! ma foi! j'sommes pi'êts à lui pardonner, et j'espérons ben qu'elle reviendra bientôt.
Elle est toujours à Paris, se dit Gustave, et elle n'a point cherché à me voir depuis sa fuite de chez la mercière? Allons, Suzou no m'aime plus! Suzon a fait comme les autres; elle a écouté les propositions de quelque libertin... ne pensons plus à elle; je suis bien sot d'avoir cru qu'une fille aussi jolie me serait restée fidèle!... oublions-la... puisse-t-elle être heureuse!...
Le jeune homme quitte la maisonnette, après avoir laissé à Marie- Jeaune des marques de sa libéralité ; il s'éloigne d'Ermenonville ; mais il se promet tout bas d'y retourner en revenant de ses voyages, pour savoir si Suzon est enfin revenue près de ses parents.
Gustave se rend directement en Italie sans qu'il lui arrive en route aucun événement remarquable. Il arrive enfin dans la patrie des Césars; il visite le Capitole, la basilique de Saint-Pierre, les tombeaux des pontifes; il trouve encore dans les ruines des temples et des palais des vestiges de la grandeur des Romains; mais il cherche en vain parmi les habitants les traces de ce peuple fier et belliqueux; il ne voit que des mendiants et des moines là où vivaient les consuls et les républicains.
— Et ce sont là des Romains! se dit Gustave en considérant ces hommes blêmes et sales, qui fourmillent dans les rues de la ville où beaucoup passent leur vie sans avoir d'autre logement qu'un enfoncement entre deux bornes, d'autres couvertures qu'un manteau sale et en lambeaux, d'autre nourriture que du macaroni bouilli dans de l'eau.
— En vérité, je suis presque fâché d'être venu à Rome : je perds ici
une partie des illusions de ma jeunesse, et je commence à croire que le seul fruit quou retire de ses voyages est de juger la différence qui existe entre le passé et le présent, entre les rêves de Timagination et la réalité. C'est sans doute pour cela que les voyages rendent plus sages et forment la raison. Je conçois, en effet, que tout ce que Ion voit peut donner lieu
à des réflexions très philosophiques : une église où était un cirque ; un bureau de loterie auprès de la roche Tarpéienne; et des polichinelles sur la place où périrent les fils de Brutus! Qu'aurait dit ce farouche républicain, si on lui eût prédit que sa pairie serait un jour celle des escamoteurs, des paillasses et des marionnettes?...
Gustave quitta Rome sans regret; Benoît regretta les parades dont il se régalait en parcourant la ville. Notre héros visita une partie de l'Italie, puis se rendit en Es- Benoit prenait des leçon» de flûte de la fille de la maison.
pagne, en Portugal, en
.\llemagne, en Pologne et en Angleterre. Partout notre jeune homme eut des aventures; mais le récit de bonnes fortunes qui se ressemblent presque toutes aurait peu de charmes pour le lecteur. Là où le cœur n'est pour rien, les liaisons amoureuses sont bien monotones. Chez les Italiennes, Gustave n'avait pour ainsi dire pas besoin de faire une déclaration, ces dames lui en épariinaient la peine; et quoi qu'on puisse dire de la galanterie, de la coquetterie des Françaises et des mœurs relâchées des femmes de Paris, cela ne peut se comparer à la facilité avec laquelle les Italiennes nouent une intrigue.
Cependant Gustave eut la gloire ou plutôt le malheur d'inspirer de violentes passions ; il emporta d'Italie quelques coups de stylet, et Benoît, des déclarations et des propositions qu'il se promit bien do se faire exjiliquer à son retour par son cher papa.
GL'STAVE LE MAUVAIS SUJET
En Espagne, Gustave pinça de la guitare, et fit l'amour à travers «le pelites jalousies. Il alla au sermon admirer les jolies femmes et échanger des œillades; à la porte, il présenta de l'eau bénite, et de vieilles mégères qu'on nomme par là duègnes, et qu'ici nous appellerions diffélemment, le suivirent à son logement et lui portèrent des billets doux, i-^n Espagne, il y a pins de luxe et plus de mendiants encore qu'en Italie : les extrêmes se touchent presque toujours.
Benoît, qui ne savait pas que dans ce pays- là la mendicité est une profession, elles gueux des gens auxquels on ne doit répondre qu'avec respect, eut uu jour le malheur de repousser un peu brutalement un iehor mendiant qui lui demandait la caristade ; aussitôt une foule de gueux assaillirent Benoit : il fut battu, roulé, maltraité; Gustave, apercevant son valet aux prises avec un ramas de misérables, fondit à coups de canne sur les mendiants :
alorsl'affaire devintgrave.
Battre des mendiants I c'était porter atteinte aux coutumes, aux usages, aux privilèges des Espagnols, et ces gens-là n'eiilendent pas raison sur tout ce qui touche leur orgueil; ils mettent de la fierté dans des bassesses, de l'amour-propre à des enfantillages, de l'entêtement à des puérilités.
Les alguazils arrivèrent; on conduisit Gustave, Benoît et les mendiants chez monseigneur le corrégidor. Monseigneur donna raison à la hère canaille, trouva fort mauvais qu'un manchot eût reçu deux coups de bâton, et ne fit pas attention au dents cassées et aux oreilles déchirées de Benoît. Gustave jura, s'emporta; monseigneur allait le faire mettre en prison avec son valet, mais heureusement la duègne de madame arriva : elle reconnut Gustave pour un joli garçon qu'elle avait servi dans maintes occasions, et qui payait bien les services
Il ne s'arrêtait que pour boirel
qu'on lui rendait. Elle le protégea, elle le sauva, et Gustave quitta l'Espagne, dégoûté d'un pays où les lois sont faites par les inquisiteurs, les moines et les mendiants.
En Allemagne, notre héros trouva des femmes aimables et des maris tumeurs. 11 logea chez une belle Allemande qui aimait la valse de passion, inventait chaque jour quelque figure nouvelle (car en Allemagne, lorsque l'on valse on ne se contente pas de tourner comme on le fait en France). L'hôtesse de Gustave ne se lassait jamais, c'était bien pis que Jean-Jean Courtepointe ; pendant qu'elle valsait, son mari faisait de la musique, et Benoît prenait des leçons de flûte de la fille de la maison, grosse réjouie qui jouait de tous les instruments, et qui faisait sa partie dans un quatuor.
Mais la valse fatiguait Gustave, et la flûte maigrissait Benoît. Notre héros quitte l'Allemagne convaincu que les femmes y sont de la première force pour la danse, et Benoît satisfait d'être devenu musicien.
— C'est un joli pays, disait-il à son maître; sans savoir l'allemand, les dames vous comprennent tout de suite ; et les hommes ! prononcez seulement devant eux, Haydn et Mozart, ils vont parler deux heures sans vous donner le temps de leur répondre.
— Qui t'a appris cela ?
— La grosse fille qui me montrait la flûte. Ce sont les seuls mots que j'ai appris d'allemand, encore ne sais-je pas ce que cela veut dire : mais quand vous alliez valser avec l'hôtesse, ma joueuse de flûte parlait au mari Haydn et Mozart; oh ! alors il prenait son violon, et il ne s'arrêtait que pour boire !... ah! ça faisait un terrible musicien!
Gustave s'embarqua pour l'Angleterre. Benoît se fit her à une planche pendant la traversée, afin d'être certain de surnager si le bâtiment périssait. Mais on arriva sans avoir essuyé de tempête. Benoît en fut quitte pour vomir quatre jours de suite ; il prétendit en sortant du vaisseau que sa langue était alloiigée de deux pouces. Le séjour de la Grande-Bretagne ne peut plaire qu'à un homme qui met ses plus grands plaisirs dans les courses de chevaux, les combats de coqs, les paris, les punchs et les plum-puddings. Un Français doit trouver singulier de voir au dessert toutes les femmes se lever de table, et les hommes se livrer à la grosso gaieté que leur inspire l'cau-dc-vie. brûlée, sans regretter le dépai't du beau se.xe, qui est au contraire pour eux le signal de la folie (si toutefois 011 pi'ul appeler folie le plaisir de boire jusqu'à lombor sous la table).
Le jeune voyageur trouvait aussi bien triste le choix des promenades anglaises : c'est dans les cimetières que l'on va do préférence prendre l'air et se délasser du travail et des affaires; à la vérité, les cimetières sont fort beaux, et on lit sur les tombes des inscriptions quelquefois touchantes
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et souvent originales. Mais il faut être Anglais pour qu'une pareille promenade ne porte pas l'âme à la mélancolie ; c'est un sentiment qu'il est quelquefois agréable d'éprouver, mais auquel il est dangereux de se livrer souvent. Gustave remarqua jusqu'à quel point ce peuple penseur porte l'attention aux petites choses et l'exactitude des usages. On se moq«a du jeune Français, dans un cei'cle brillant, parce qu'en buvant du tlié fort chaud il versait le contenu de la tasse dans sa soucoupe et parce qu'il ne mettait point sa cuiller dans sa tasse lorsqu'il ne voulait plus boire.
— Si les grands génies se font remarquer dans les petites choses, dit Gustave, à coup sûr les Anglais sont des hommes bien profonds. Mais je suis surpris alors que dans l'histoire des Athéniens, des Spartiates, et de tous ces peuples grecs renommés par leur esprit et par leur valeur, on ne nous dise pas de quelle manière un étranger devait tenir la coupe qu'on lui présentait. Benoît s'accoutumait aux usages de l'Angleterre : il mangeait cinq fois par jour, buvait du thé toute la journée et du punch dès qu'il faisait nuit. Déjà il voyait son embonpoint augmenter, et il apprit avec chagrin que son maître voulait quitter un pays où l'on vivait si bien.
Les jeunes miss étaient jolies, et en Angleterre les demoiselles jouissent d'une grande liberté; elles peuvent, sans qu'on le trouve mauvais, sortir seules avec un jeune homme, aller avec lui à la campagne, aux spectacles, au bal même; mais une fois mariées, quelle dillérence !... elles ne quittent plus leur maison sans leur époux, et se donnent tout entières aux soins de leur ménage. Cependant la société des jeunes Anglaises ne put faire oublier la France à Gustave.
— Sais-tu, dit-il un jour à Benoît, que voilà trois ans que nous sommes absents !
— Trois ans, monsieur !... Ah Dieu! comme mon papa me trouvera grandi, grossi et embelli !...
— Oh ! il ne te reconnaîtra pas...
— Les voyages m'ont bien formé 1...
— Nous sommes restés huit mois en Italie, six en Espagne, un an en Allemagne, trois mois en Pologne, et voilà près de deux mois que nous mangeons ici des biftecks et du rosbif,... j'en ai bien assez comme cela. Joignons à cela le temps que nous avons mis à faire ces différents voyages, oh ! il y a plus de trois ans que nous sommes partis. Prépare notre bagage, Benoît: je veux retourner près de mon oncle.
— Quel dommage ! je commençais à faire si bien le coup de poing!... Pendant ses voyages, Gustave avait reçu souvent des lettres de son
oncle. Le colonel avait fait une forte maladie dont il était enfin guéri. Il demandait toujours à son neveu s'il avait trouvé une femme ; dans cha-
cune de ses lettres il questionnait Gustave sur ce sujet ; mais dans ses dernières il lui témoignait le plaisir qu'il aurait à le revoir, et Gustave ne voulut pas différer plus longtemps son retour. D'ailleurs, notre héros était las de courir le monde. Comme Joconde, il avait eu bien des aventures galantes ; mais lorsque le premier feu de la jeunesse est calmé, on se fatigue de plaisirs imparfaits qui ne charment ni le cœur ni l'esprit. Gustave n'était plus ce mauvais sujet qui sautait par les fenêtres, réveillait tout un quartier et se battait avec la garde ;il était plus posé^ plus raisonnable, plus réfléchi qu'autrefois, et, sans cesser d'aimer les plaisirs et les belles, il sentait la nécessité de choisir ses connaissances. Son âme, détrompée sur les fausses jouissances, appréciait enfin la douceur d'un amour vrai et réciproque et les plaisirs purs de l'estime et de l'amitié.
— Partons, dit Gustave à Benoît, retournons en France. Je vais retrouver mon oncle sans lui présenter une femme de mon choix : ma foi, j'avoue que dans mes voyages je ne me suis point fort occupé d'en chercher une. Décidément je préfère une Française à toute autre: les Italiennes sont trop brûlantes, les Espagnoles trop jalouses, les Allemandes trop valseuses, les Polonaises trop froides, les Anglaises trop sentimentales.
— C'est vrai, monsieur ; j'avoue aussi que, hors la flûte, les marionnettes et le plum-pudding, je n'ai rien vu de bien remarquable dans les villes que nous avons visitées.
Gustave dit adieu aux bords de la Tamise. Il s'embarque sur le paquebot, et arrive bientôt à Calais. 11 sourit de plaisir en mettant le pied sur la terre natale; il est avide de revoir son oncle et ses anciennes connaissances ; et Benoît impatient de pouvoir raconter à son père tout ce qu'il a entendu, aperçu, admiré, et probablement même ce qu'il n'a pas vu.
l'aviez-vous DEVIN'É?
Gustave avait prévenu son oncle de sou retour : en débarquant à Calais, il vit venir à lui un grand garçon de bonne mine qui était habillé en postillon et tenait une lettre à la main.
— Monsieurn'est-il pas M. Gustave Sainl-Réal?
— Oui, mon ami ; que me voulez-vous?
— J'épiais votre arrivée, monsieur; je suis envoyé par monsieur votre oncle, le colonel Moranval : je dois d'abord vous remettre celte lettre...
— Une lettre de mou oncle? donnez vile...
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET
C'est Suzou qui est devaut lui. ^P. jhb.j
Gustave prend el lit :
« Mon cher Gustave, tu dois être fatigué de voyager et einpiossé d'être à Paris ; pour te revoir plus tôt, je t'envoie Germain, mon nouveau palefrenier, avec une bonne chaise de poste. Germain sera ton condiK'leur, el j'espère bientôt t'embi-asser.
(' Le colon(!l Mou.vnvai,. »
— Parbleu I on n'est pas plus aimable, dit Gustave, et mon oncle n
U\: ~S. — P.4l'L DE KOCK. — GUSTAVE LE MAIVAIS SUJET. — th. J. HdtlW ET r.io. LIV. 73
fort bien fait : je suis las du cheval ; d'ailleurs le mien est mort en Allemagne : au moins je vais arriver à Paris comme un seigneur. Ainsi, Germain, tuas donc une chaise de poste?...
— Oui, monsieur, et qui est toute prête.
— C'est charmant : dès que j'aurai dîné, nous partirons.
Gustave se fait conduire par Germain à l'auberge où est la chaise de poste, et, après avoir bien dîné, monte en voiture avec Benoît, en recommandant à Germain de les mener bon train.
— Ma foi! monsieîir, dit Benoît en s'asseyant en face de son maître, c'est bien honnête de la part de monsieur votre oncle de nous avoir envoyé une bonne voiture avec un cocher... On est très commodément comme cela, et du moins nous arriverons tout frais à Paris.
Gustave ne répondait pas à Benoît ; il était enfoncé dans ses réflexions; il pensait à toutes les personnes qu'il avait laissées en France, et songeait aux changements que trois ans peuvent apporter dans les situations. Le premier jour les voyageurs ne s'arrêtèrent que pour manger et changer de chevaux. Gustave était fort content de Germain, qui le menait comme le vent. Le second jour tirait à sa 6n ; il commençait à faire nuit, et Gustave songeait avec joie qu'il ne devait plus être fort éloigné de Paris. Il met la tête hors de la voiture. Il lui semble ne plus être sur la grande route.
— Germain, où sommes-nous?
— A six lieues de Paris, monsieur, nous approchons de Montmorency. • — Es-tu bien sur que tu as pris le bon chemin?
— Oh! oui, monsieur j'ai fait un détour qui raccourcit beaucoup.
— S'il allait nous égarer, monsieur ! dit Benoît avec inquiétude.
— Eh bien I imbécile, n'as-tu pas peur."'
— Dam'! monsieur, il fait nuit... je ne vois pas de maisons.. .
— Est-ce que tu vois toujours des maisons sur les grandes routes?
— Mais puisque vous dites que nous ne sommes pas sur une gramlc roule...
— Dors, ou tais-toi...
— Monsieur, je ne poux pas dormir (juand j'ai peur.
Germain allait moins vite : il s'arrête bientôt tout àfait pour parler à son maître :
— Monsieur, je crois que vous avez raison,... je me suis égaré, je ne reconnais plus mon chemin...
— J'en étais sûr! dit Gustave.
— Est-ce que nous passerons la nuit dans les champs ! s'écrie Benoît
— Va toujours. Germain : à la promii'rn habilnliim tu demanderas ton clirmin.
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET 579
— Mais, monsieur, le diable s'en mêle !... voilà un de mes chevaux qui est déferré; il a de la peine à trotter, et si je continue de galoper, cela pourra le blesser.
— Parbleu, marmotte tout bas Benoit, il faut qu'il soit bien bêle pour perdre les fers de ses chevaux... Nous voilà dans une jolie position 1...
Gustave ne sait quel parti prendre. Germain propose d'aller à la découverte : il croit apercevoir de la lumière sur la gauche, il veut aller demander son chemin.
— • Si c'est une maison où l'on veuille nous loger, dit Gustave, nous y passerons la nuit dans le cas où tu ne pourrais pas faire referrer ton cheval.
Germain va et revient bientôt vers Gustave. La lumière qu'il a aperçue part d'une maison de belle apparence, où l'on consent volontiers à loger les voyageurs.
— Allons donc demander l'hospitalité, dit Gustave, mais toi, Germain, tu tâcheras d'aller jusqu'au prochain village, et tu ramèneras un maréchal ferrant ; je ne renonce pas à l'espoir d'arriver cette nuit à Paris.
— Oui, monsieur ; comptez sur mon zèle.
Gustave descend de voiture et, suivi de Benoît, s'achemine vers la demeure hospitalière où l'on veut bien les recevoir. 11 voit une jolie maison qui doit être la demeure de gens fort unes. 11 frappe ; une dame âgée vient ouvrir.
— • On m'a dit, madame, que le maître de la maison daignait me permettre do m'arrèter quelques instants chez lui pendant qu'on répare ma voiture?
— Oui, monsieur, oui : vous pouvez entrer,... je vais vous conduire. La domestique fait monter Gustave et Benoît au premier et leur
ouvre la porte d'un salon élégamment meublé. Le maître et le valet regardent autour d'eux et ne voient personne. La domestique invite Gustave à se reposer et sort en laissant de la lumière.
— Monsieur, dit Benoît, en examinant chaque meuble l'un après l'autre, nous sommes chez quelqu'un de distingué.
■ — J'espère que nous verrons bientôt le maître du logis ; il me tarde de le remercier.
La domestique revient avec des rafraîchissements.
— Aurai-je le plaisir de saluer votre maître? lui dit Gustave.
— Monsieur, c'est uns dame qui habite cette maison avec ses domestiques ; elle donne volontiers un logement aux voyageurs, mais elle ne leur parle et ne les voit jamais.
— Comment ! je ne pourrais remercier votre maîtresse?
— Oh! cela est inutile, monsieur.
(JElJVliE DK PAUL DE KOCK
— Ni la voir?
— Elle ne veut voir pers(3nne.
— C'est bien singulier I...
— Monsieur il y a du mystère, dit tout bas Benoit à son maître. Gustave allait encore basarder quelques questions, lorsqu'on entendit
un grand bruit au dehors. Benoît fait un saut; la domestique descend pour savoir ce que c'est. Bientôt Germain paraît et aborde Gustave d'un air tremblant.
— Qu'est-ce donc encore, Germain?
— Ab ! monsieur... vous allez me gronder... Je suis bien maladi'oil... Heureusement que cela n'est pas arrivé pendant que vous étiez dedans! Pourtant ça n'est pas ma faute !
— Mais explique-toi donc?
— C'est une maudite ornière que je n'ai pas vue!... Je tenais un de mes cbevaux en main, et pendant ce temps-là...
crac!... la chaise de poste roule de côté.
— Quoi ! la voiture..
— Ah! mon Dieu, monsieur, elle est abîmée!
Une roue de cassée...
l'essieu brisé ! . . .
— Nous voilà jolis garçons ! dit Benoît en frappant du pied avec colère tandis que Gustave riait.
— Quoi! monsieur, cela vous fait rire!...
— Je pense à l'idée que mon oncle a eue de m'envoyer Germain et une voiture pour me revoir plus tôt; ma foi, cela a bi>Mi roussi !... Mais avec tout cela oii passerai-
jc la nuit.'...
— Ici, monsieur, dit à Gustave la vi.'ille domestique, qui élaitprésente
pendant le récit de Germain. Votre voilure a besoin d'èln> réparée, vous
no pouvez continuer votre route... Mais dans cette maison, vous no man-
Je ne reconnais plus mon chemin.
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET
querez de rien, et cela ne gênera nullement ma maîtresse ; elle m'a chargée de vous dire que vous pouvez rester tant que cela vous conviendra...
— D'honneur, voire maîtresse est trop bonne... Puisqu'elle veut bien le permettre, j'accepte pour cette nuit son obligeante hospitalité.
— Je vais préparer votre chambre, monsieur, et celle de vos domesliques... Bientôt ou vous servira à souper.
La servante s'éloigne et Germain la suit pour faire entrer ses chevaux et sa voiture dans la maison; car il est trop tard pour qu'il aille au prochain village chercher des Ouvriers.
— Sais-tu bien, Benoît, que la maîtresse de cette maison est bien aimable? dit Gustave en se jetant dans un fauteuil.
— Ma foi, monsieur, nous sommes très heureux d'être chez quelqu'un d'aussi obligeantl... Cependant je vois ici un air de mystère...
— Qui pique ma curiosité, je l'avoue... Cette dame qui reçoit si bien des étrangers et ne se montre pas...
— C'est qu'elle est laide, monsieur.
— Tu crois? Moi, je trouve dans sa conduite je ne sais quoi de romanesque... Si j'étais encore en Italie je verrais, dans tout ceci, une aventure galante. Vraiment nous sommes bien singuliers I... quand quelque chose se dérobe à nos regards, nous brûlons de l'apercevoir... Je serais enchanté de voir cette dame mystérieuse...
— Attendez, monsieur, on monte l'escalier... Ah I monsieur, j'aperçois... ah! c'est tout ce qu'il y a de mieux...
— Quoi donc, une jolie femme?. ..
— Non, monsieur, c'est le souper qu'on a servi dans la salie voisine.
— Peste soit du gourmand, avec son souper I
La domestique entre prévenir Gustave que le souper l'altenil. Gustave passe dans une salle à manger, et s'assied devant une table élégamment servie. Il adresse en soupant do nouvelles questions à la domestique : mais celle-ci ne paraît pas bavarde : tout ce qu'il peut en tirer, c'est que la maîtresse du logis est jeune et a un enfant.
Le souper terminé, la servante conduit Gustave dans une jolie chambre à coucher, et le prévient que ses domestiques coucheront audessous de lui, et qu'il pourra facilement les avoir, s'il en a besoin.
Gustave est seul. Apri^s deux jours passés en chaise de poste, il devrait avoir besoin de repos : cependant, il ne se sent nulle envie de dormir. La soirée est belle, il ouvre sa croisée. La lune vient de se montrer et permet de distinguer les objets. Gustave voit de sa fenêtre une partie des jardins de la maison. Sur la droite est un corps de logis dans lequel il aperçoit de la lumière, c'est là sans doute que loge cette dame qui ne veut
pas même qu'on la remercie pour sa touchante hospitalité. Les regards attachés sur la fenêtre éclairée, notre jeune homme voudrait percer dansl'intérieur de l'appartement, mais bientôt il se sent honteux de sa curiosité.
— Eh quoi ! se dit Gustave, parce qu'une daffie ne se soucie pas de voir un étranger, je me monte la tête!... je me crée mille chimères!... C'est une beauté, c'est une merveille!... Eh! mon Dieu! c'est probablement une femme fort ordinaire qui aime à être utile et ne désire pas faire société avec ceux que le hasard lui fait recevoir. Il n'y a rien là de bien mystérieux... Et pour un homme qui vient de parcourir l'Europe, je m'étonne de peu de chose, moi qui prétends être maintenant raisonnable!.. Couchons-nous, cela vaudra mieux que de contempler la lune et l'appartement de cette dame.
Gustave a fermé sa fenêtre... lorsque les sons d'une harpe parviennent à son oreille. Oh ! ma foi, la curiosité reprend le dessus ; il se replace à la fenêtre et écoute attentivement. On prélude avec goût : la personne qui joue n'est peut-être pas très forte ; elle ne surmonte point de ces difficultés qui étonnent sans charmer, mais elle met du goût et du sentiment dans son exécution ; bientôt une voie se mêle aux sons de l'instrument : on chante une romance. Gustave éprouve un plaisir extrême en écoulant la dame inconnue, car c'est elle assurément ; ce ne peut être une autre, pràsque la domestique a dit que sa maîtresse habitait seule la maison. Mais hélas ! le chant a cessé, la voix et la harpe sont muettes. Gustave écoule encore ; il voudrait les entendre toujours. Jamais la musique ne lui a fait éprouver d'aussi douces sensations. Après avoir écouté en vain pendant une heure, dans l'espoir de ressaisir quelques sons, Gustave se couche enfin ; mais il est décidé à tout tenter pour connaître la personne qui chanlo si bien, et il s'endort en pensant à sa mystérieuse iiùlcsse.
Le lendemain, Gustave est éveillé de bon matin; il descend, et rencontre la servante.
— • Ma bonne, puis-jc parcourir le jardin?
— Oui, monsieur. Oh! vous pouvez aller partout où cola vous plaira.
— Raccommode-t-on ma voiture ?
— Oui, monsieur; mais elle ne sera pas prête anjourd'liui.
— Cependant je no puis pas me permettre de rester davantage dan' cette maison...
— Pourquoi donc cela, monsieur ?
— Ce serait abuser de la bonté de votre maîtresse...
— Pas du tout, monsieur ; elle m'a dit de vous engager à rester jusqu'à ce que votre voiture soit en bon étal.
— Je crains de gêner... Et puisqu'elle ne veut pas me recevoir...
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET b83
— Oh ! monsieur ! ra ne fait rien... et cela fera plaisir à madame... Je vais préparer votre déjeuner.
La servante s'éloigne. — La drôle de maison, dit Gustave en entrant dans le jardin ; on vous traite parfaitement et on ne vent pas vous Aoir ! Ma foi, restons encore un jour : le hasard peut me servir et me faire rencontrer cette dame.
En entrant dans un partei're garni de fleurs charmantes, Gustave aperçoit une petite fille qui paraît avoir trois ans au plus : elle est jolie comme les amours, et court seule dans le jardin en cueillant des fleurs comme pour faire un houquet.
— Que faites-vous donc là, ma chère amie? lui dit Gustave en l'embrassant.
— Je Cueille des fleurs pour maman, répond l'enfant en souriant.
— Où donc est elle, votre maman ?
— A la maison.
— L'aimez-Yous bien ?
— Oui... et mon papa aussi.
Et son papa aussi ! diable ! voilà une réponse qui dérange les idées do Gustave : ce père existe donc... pourquoi n'est-il pas avec sa femme?. . C'est peut-être à cause de son absence que la dame ne reçoit personne.
Gustave essaie de faire parler encore la petite, mais l'enfant est trop jeune pour pouvoir bien s'exprimer; et sans lui répondre, elle s'échappe de ses bras et regagne la maison.
Gustave rentre pour déjeuner; il pense à cette petite fille dont les traits charmants lui rappellent des souvenirs confus, et à la voix de sa mère qui a retenti jusqu'au fond de son âme. Il est triste, rêveur : il ne touche pas au déjeuner. Benoît cherche en vain à distraire son maître et à le faire parler ; Benoît est forcé de manger pour deux ; mais il s'en acquitte bien, car il a apporté d'Angleterre l'habitude de manger toute la journée.
— Comment donc faire pour la voir? s'écrie enfin Gustave en sortant de taille.
■ — Oui donc, monsieur?
— Eh parbleu! la maîtresse de cette maison...
— Ah pardi ! je l'ai vue, moi, monsieur...
— Tu l'as vue, maraud, tu l'as vue, et tu ne m'en parles pas 1
— Ah! quand je dis que je l'ai vue... c'est-à-dire je l'ai aperçue par derrière en passant dans le vestibule, et entendue qui disait à sa bonne de porter sa harpe dans le petit pavillon du jardin.
— Elle a dit cela !