LIV. 19. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. BOLFF El C'''. LIV
œL'VRE DE PAUL DE KÛCK
Bidois ne peut se décider à se mettre ea marche ; mais la vois de M"^ Moutonnet se fait entendre :
— Comment ! messieurs dit-elle, vous n'êtes pas encore partis ? Vous devriez être revenus... Mais, allez donc... nous avoïis soif...
— Nous partons, ma femme... c'est Bidois qui n'en finit pas...
— Allons donc, monsieur Bidois. Dieu! que vous êtes lourd aujourd'hui I... vous ne pouvez plus vous relever !...
Bidois se lève cependant, et suit M. Moutonnet en marronnant tout le long du bois.
— Jouons, courons, amusons-nous, dit M"^ Gérard.
Eugénie, qui ne demande qu'à quitter sa place, est bien vite levée. M°" Moutonnet et M"° Cécile, qui ne courent plus, restent assises près des paniers; mais il est convenu qu'on ne s'éloignera pas d'elles.
Cependant on n'est plus sous les yeux de ses parents. Eugénie respire, et Adolphe espère ; en courant les uns après les autres, ils se rencontrent souvent. Adolphe, pour attraper Eugénie, saisit sa main, ses bras entoure quelquefois sa taille charmaute. Eugénie ne retire pas sm*le-champ sa main, lorsqu'elle rencontre celle d'Adolphe qui la presse tendre ment: ces moments sont pour eus les plus doux de lajournée !... Profitezen, jeunes amants ; les riens sont beaucoup en amour, et c'est souvent avec des riens que se compose le bonheur.
L'ami Dupont veut aussi courir après les dames, et surtout après M"° Moutonnet; mais l'épicier n'est point leste, il court mal, il est bientôt essoufflé...
— Vous allez trop vite, mademoiselle, crie-t-il à Eugénie, vovs vous ferez du mal ; vous vous donnerez une fluxion de poitrine.
Eugénie ne l'écoute pas, et n'en court que plus fort; elle sait bien qu'il y a quelqu'un qui l'atteindra.
M. Gérard propose de jouer à cache-cache ; on ne demande pas mieux.
— C'est moi qui, le serai, dit Dupont cl vous verrez que je vous aurai bieulôt trouvés.
On accepte. L'épicier va s'assoir près de M™" Moutonnet, en altondant qu'on lui crie : C'est fait.
M. Bernard entraîne M"" Gérard; le petit garçon grimpe sur un arbre; M"" Beruard s'est déjà, éclipsée avec Estèvo, et M. Gérard reprer.d le bras de M"" Mimi avec laquelle il va se cacher.
Eugénie et Adolphe restent seuls ensenihlo ; ils se regardent quelques instants et ne bougent point.
— Mais cependant, dit Adolplie, il va revenir... il faut nous cacher...
M. DUPONT
— Oui, monsieur, dit Eugénie en baissant les yeux.
— Venez, mademoiselle, je vois là-bas un endroit cbarniant !
Le jeune homme prend la main d'Eugénie qui la lui abandonne. Il l'entraîne : ils courent, ils s'enfoncent dans le plus épais du bois.
— Mais nous allons bien loin, dit Eugénie,
— Est-ce que vous voulez que M. Dupont vous trouve de suite ?
— Oh ! non; j'en serais bien fâchée !
Et Eugénie rougit de ce qu'elle vient de dire. Elle se tait, mais suit toujours Adolphe. Des buissons, des branches d'arbres leur barrent le passage ; ils s'arrêtent enfin. Eugénie regarde aloi's derrière elle, mais ne voit plus personne ; le feuillage des chênes qui l'entourent lui dérobn même une partie du bois.
— Je crains que nous ne soyons bien éloignés, dit-elle en reportant les yeux sur Adolphe, et en les rebaissant bien vite, parce qu'elle rencontre ceux du jeune homme, qui ont beaucoup d'expression. Adolphe ne répond pas, mais il tient toujours la main d'Eugénie, et la presse encore plus tendrement, puis la porte à ses lèvres, et la couvre de baisers ; et Eugénie le laisse faire, elle ne dit plus rien... mais son cœur bat d'une force... On est si heureux en recevant les premières caresses de la personne que l'on aime, surtout quand la pudeur, la crainte, les convenances ont longtemps retardé ce moment-là.
Mais ce silence ne pouvait durer. Eugénie brûlait du désir d'entendre Adolphe, et n'osait parler la première. Adolphe cède enfin à tout ce qu'il éprouve :
— Ah! mademoiselle, dit-il, en fixant sur Eugénie les plus doux regard s ; depuis bien longtemps je désirais me trouver un moment seul avec vous, et vous avouer mon amour... Vous allez vous fâcher peut-être !... mais excusez-moi, plaignez-moi plutôt ; il est si difficile de vous parler... je n'aurai que ce moment... et depuis que je vous ai vue, je vous aime, je vous adore... je pense à vous à chaque instant ; je voudrais vous voir sans cesse... 0 ciel! qu'avez-vous ?
Eugénie, émue par celte brusque déclaration, à laquelle cependant elle devait s'attendre. Eugénie peut à peine supporter !e plaisir qu'elle ressent; une coquette l'aurait caché, mais un cœur tout neuf, un cœur aussi aimant, ne pouvait déjà se contraindre; elle se sent défaillir :1a joie fait quelquefois plus de mal que la peiue^ mais ce mal-là est rarement dangereux.
Adolphe soutient Eugénie ; il l'entoure de ses bras.
— Qu'avez-vous ? lui dit-il.
cela.
— Ah ! ce n'est rien... Je ne sais... mais je n'ai jamais éprouvé
— ■ Vous ne m'avez pas énouté, je gage?
— Oh... si!...
— El vous ne me répondez rien ?...
— Que puis-jo répondre ?...
I v^»^^ "^ ' En effet, elle lui souriait si tendrement!...
<Ju aurait-elle pu dire qui valût ce regard charmant!... Adolphe au comble du bonheur, jure encore de l'aimer, de l'adorer toute sa vie ; il la presse contre son cœur et elle n'a pas la force de se dégager de ses bras.;.
Ah ! madame Moutonnet, si vous n'aviez pas élevé votre fille si sévèrement, elle saurait bien mieux se détendre ; c'est en connaissant le péril qu'on le brave, c'est lorsqu'on est surpris que l'on succombe et une fille qui ne sait rien est bien plus facile à séduire que celle qui se
doute de quelque chose.
Adolphe, heureux de presser Eugénie dans ses bras, n'ose pas encore lui dérober un baiser, que cependant il meurt d'envie de cueillir sur cette bouche fraîche qui va répondre à ses serments... lorsqu'une voix se fait entendre :
• — Ah ! pour le coup, en voilà que je tiens... vous êtes pris...
Eugénie reconnaît la voix de Dupont; elle tremble qu'il ne les ail aperçus; elle s'éloigne d'Adolphe, et sort du taillis. Mais ce ne sont poini nos amants que l'épicier vient de découvrir. Le pauvre Dupont cherchait , <liiniis très longtemps sans rien trouver, parce que chaque couple s'était for! bien caché, lorsqu'on passant devant un épais buisson, une odeur de parfums vint frapper son odorat.
Devant un épais huisson. une odeur de parfum vint frapper son odorat.
M. DUPONT
Dupont ne doute point que Gérard ne soit caché par là. Il s'avance, l'odeur le guide, et, en effet, il ne tarde pas à trouver monsieur le parfumeur assis tout contre M"" Mimi, qui est couchée sur le gazon.
Comme M. Gérard et la grande demoiselle ne sont pas fort éloignés de nos deux amants, ceux-ci entendent les cris de joie de Dupont et sont bientôt auprès de lui.
1\ faut rejoindre la société, retourner près de M"' Moutonnet. Quel dommage!... lorsqu'on aurait encore tant de choses à se dire! lorsqu'on était si heureux, seuls, sous les épais feuillages !... Jlais il faut se soumettre; d'ailleurs ils s'entendent maintenant, le plus important est dit; peut-être trouveront-ils l'occasion de se parler encore... et à coup sûr ils ne la laisseront pas échapper.
— Vous vous étiez joliment cachés, dit Dupont ; sans l'odeur de vanille... de jonquille...
je crois que je chercherais encore... mais cela m'a mis sur vos traces, monsieur Gérard.
— Ah ça ! où est donc M""" Bernard? dit le tabletier, est-ce que vous ne l'avez pas trouvée ?
— Non... j'ai pourtant fureté partout.
— • Je gage qu'elle aura fait courir Estève jusqu'à 2'extrémité du bois... elle s'amuse à le faire enrager I... Ma femme est comme moi ; elle aime à faire des espiègleries.
En disant cela, M. Bernard va se perchersurune branche d'arbre, après laquelle il veut se balancer comme le petit Gérard ; mais comme il pèse trois fois comme le petit garçon, la branche casse et M. Bernard roule sur le gazon. On s'empresse autour de lui, on craint qu'il ne soit blessé ; mais Bernard se relève en assurant qu'il l'a fait exprès, et s'efforce de rire quoiqu'il ait le nez écorché et une grosse bosse au front
M. Mouloiiuet paraît, cbargè de pains et de verres.
— Mais il me semble que vous êtes blessé au visage, dit M"° Moutonnet en voyant revenir M. Bernard.
— Du tout, mesdames, du tout,., c'est une plaisanterie. ..une farce... A la campagne il faut s'amuser, et je suis là!
^jma Bernard reparaît enfin avec son commis. La tabletière est encore plus rouge qu'à l'ordinaire, et le petit Estève a les yeux qui lui sortent de la tête.
— Oii diable étiez vous donc ? dit Dupont ; j'ai cherché de tous côtés.
— Nous n'étions cependant pas loin.
— Est-ce qu'Estève a attrapé un coup de soleil, dit M. Bernard, le pauvre garçon est tout bouffi ?
— Non, non, c'est qu'il s'est trop penché pour me chercher des fraises.
— Des fraises! des fraises!., je t'ai déjà dit, ma chère amie, que dans ce bois-ci on ne trouve que des glands.
— C'est vrai, tu as raison, je n'ai trouvé que des glands superbes.
— Madame Bernard, votre mari s'est fait une bosse au front.
— Oh ! cela ne m'inquiète pas, son front est fait à cela.
— Mais les rafraîchissement n'arrivent pas, dit Dupont, qui s'est mis en nage pour jouer à cache-cache.
— Ah ! mon mari et Bidois sont d'une lenteur, ils me font mourir !... — ■ Victoire, victoire, les voici.
En effet, M. Moutonnet paraît chargé de pain et de verres, tandis que Bidois porte un panier garni de bouteilles pleines de vin et d'eau.
— Allons donc, messieurs, allons donc, dit M""" Moutonnet, à quoi pensez-vous d'être deux heures pour apporter cela !
— Mais ma femme c'est que c'est aujourd'hui dimanche.
Eh bien! monsieur, est-ce qu'on ne boit pas le dimanche comme les autres jours.
— Au contraire, ma belle, on boit davantage; c'est ce qui fait....
— A la santé d'Eustache! dit M. Bernard en s'empai-ant de la bouteille. Tout le monde répond à l'appel du lableticr, et le bon Moutonnet remet de nouveau son mouchoir sur l'herbe et s'assied dessus avec délices, enchanté de pouvoir se reposer, ce qui ne lui arrive que rarement le jour de sa fête.
On ne joue plus à caciie-cachc, parce qui! fait trop ciiainl, et que ces messieurs ne veulent point se fatiguer. Eugénie et Adolphe regrettent ce joli jeu, qui leur a fourni l'orcasion d'être un moment seuls, el qui leur en prometlait de si doux. l'iMil-être y a-t-il encore dans la com-
M. DUPONT 631
pagnie des personnes qui seraient bien aises de retourner se cacher, mais on n'ose pas en témoigner l'envie.
Nous y rejouerons après dincr, dit M. Bernard, il ne fera plus si chaud, et nous aurons plus d'ombre.
Le temps se passe bien vite. Quatre heures arrivent, il faut dîner: c'est pour beaucoup de personnes et surtout pour le héros de la fête, l'instant le plus intéressant de la journée. Les paniers sont vidés, les provisions sont étalées ; on s'assied à peu près en rond. Celte fois, Adolphe trouve le moyen de se mettre près d'Eugénie; le gros épicier est à la gauche de la jeune lîlle ; mais le joli garçon est à sa droite, et il y aura du moins compensation.
On tiouve tout bon, tout excellent; l'appétit assaisonne les mets; ou fête le petit vin du garde. Jusqu'à présent tout se passe fort bien; chacun est gai, joyeux; le plaisir préside à Ja fête; mais Bidois, qui a assisté à toutes celles de la famille Moutonnet, se dit en lui-même :
« Pourvu que cela finisse bien aujourd'hui, et qu'il n'ai'rive pas quelque catastrophe, quelque querelle, comme c'est l'ordinaire aux Saint-
Eustache et aux Sainte-Barbe; on commence en riant, en chantant on
revient en criant et en se disputant!... »
En attendant, le vieux commis mange et boit comme quati-e, enchanté de voir disparaître les vivres, parce qu'il espère rapporter les paniers vides.
jNous avons vu comment M. Moutonnet s'y est pris pour découp r la superbe volaille dont il ne pût venir à bout, malgré le secours de M°" Bernard; nous avons vu ensuite l'humeur de M"" Moutonnet, qui n'aimait pas que d'autres qu'elle fissent quoique chose avec son mari .
Nous savons aussi que l'on dansait déjà devant la maison du garde, pendant que l'on dînait dans le bois. Quoiqu'il ne fût alors que cinq heures, le bal était déjà en train, parce qu'à la campagne on commence de bonne heure et que l'on ne craint pas de danser au soleil. Puisque , nous retrouvons les choses telles que nous les avons laissées, voyons maintenant comment se terminera la fête de M. Moutonnet, et si les pressentiments de Bidois étaient fondés.