LIV. 7S — PAUI. DE KOCK. — ÉD. J. ROIFF ET C
UV.78
BiJois se traînait avec ses paniers, allant de l'un à l'autre, faisant une mine piteuse lorsque M"' Moutonnet ne le pouvait point voir, et répétant avec Dupont :
— Oh! oui, il fait bien chaud!... et quand on porte des paniers comme cela!... Ouf! c'est tuant... Ah çà! est-ce qu'on ne s'arrêtera pas?... Je n'en puis plus !...
Mais tous ces messieurs étaient trop occupés pour faire altenlion aux plaintes de Bidois, que celui-ci ne prononçait d'ailleurs qu'entre ses dents de crainte d'être entendu de M™" Moutonnet. Quelquefois le vieux commis s'asseyait sur un banc de pierre ou contre une borne, mais comme on ne l'attendait pas, il reprenait alors ses fardeaux en répétant entre ses dents :
— Hum ! quel joli plaisir! la peste soit des dîners sur l'herbe ! Pourvu qu'on mange tout encore, et que l'on ne me fasse pas rapporter quelque chose!...
Enfin, on est dans les champs, ou respire un air plus frais, et quoiqu'il n'y ait plus de lilas à cueillir, on aime encore à se promener sous le feuillage.
Les sentiers que l'on suit sont quelquefois trop étroits pour que l'on puisse y marcher deux de front ; les dames quittent le bras de leur cavalier et ne le reprennent point, parce que chacun veut courir, sauter et faire ce qui lui plaît.
— Plus d'étiquette, plus de cérémonie, crie Bernard en lâchant le bras de M"" Moutonnet qu'il n'est pas fâché de quitter. H faut aller ici à la débandade... et les folies en avant.
Cette nouvelle manière arrang^c tout le monde. M. Gérard^ eu courant après M"° Mimi, la pousse derrière de gros buissons, et en l'attrapant saisit toujours quelque chose que la grande niaise se laisse pincer, parce qu'elle croit que c'est dans le jeu. M"° Cécile que la conversation de M. Moutonnet n'amuse pas extrêmement, est bien aise de pouvoir épier à son aise ce que font et disent les autres; et M°" Bernard tâche de faire courir le petit Estève en l'invitant à l'attraper.
Mais ceux qui sont les plus contents, sans oser le faire paraître, se sont hâtés d'imiter l'exemple du reste de la société, Adolphe a quitté le bras de M'"" Gérard ; M. Dupont a eu quelque peine à hiclier celui d'Eugénie, mais celle-ci la retiré tout doucement pendant que l'épicier commençait une phrase sur le plaisir qu'il éprouvait à être son cavalier.
— Comme cette jeune personne est m >dest(^l se dit Dupont, pendant qu'Eugénie court devant ; il n'y a pas moyen de lui faire entendre un corn-
M. DUPONT CIO
pliment ? non, elle ne veut pas les écouter... c'est cela de la pudeur! de la retenue !...
Et Dupont s'approche de M°° Moutonnet à laquelle il dit tout bas:
— Votre fille est singulièrement bien élevée!.
■ — Oh! pour cela je m'en flatte, répond M™" Moutonnet d'un air orgueilleux; j'en suis vraiment enchantée!... Plus vous la connaîtrez, plus vous en serez émerveillé !... Ah! je l'ai mise sur un bon pied : d'un ■oup d'œil, d'un mot, d'un geste, je la fais obéir comme un soldat prussien!... C'est ainsi que tout le monde marche chez moi.
— Je vous en fais mon compliment... une femme comme elle ferait liien mon affaire! dans un beau comptoir, entourée de pains de sucre... de confitures... d'olives... hein? une jolie figure placée là-dodans... ça ne nuit jamais. M"" Moutonnet.
— C'est bon, c'est bon, mon ami Dupont nous parlerons de cela.
Et M"° Moutonnet serre la main à l'épicier en lui lançant un regard lie satisfaction... Dupont est ravi, car Dupont est très amoureux d'Eugénie, si toutefois on peut appeler amour ces désirs qu'un sot éprouve en regardant une jolie femme, comme un gourmand regarde un pâté, comme iiu ivrogne regarde une bouteille, comme un normand regarde une pomme.
— Ahçà! ditl'épicier, votre mari connaît-ilmesintentions? Sait-il que... M"" Moutonnet ne lui laisse pas le temps de continuer; elle se
retourne en lui jetant un regard courroucé :
— Qui est-ce qui vous parle de mon mari?... Qu'ai-je besoin de le consulter? Est-ce qu'il se mêle de quelque chose? Est-ce que j'ai besoin de ses avis? Est-ce que je ne suis pas la maîtresse chez moi?
— C'est juste... c'est très juste... dit Dupont qui, effrayé par la volubilité avec laquelle M°° Moutonnet vient de lui répondre, s'aperçoit qu'il a dit une bêtise. Oui, certes, vous êtes la maîtresse... et tout le monde vous dira comme moi que... enfin c'est vous seule que cela regarde.
Pendant que Dupont cause avec madame la passementière, Eugénie et Adolphe se sont rapprochés. Pauvres jeunes gens! S'ils connaissaient le sujet de la conversation de l'épicier avec M""" Moutonnet, ils ne seraient pas aussi gais, aussi heureux; mais ils ne se doutent point de ce qu'on projette : laissons-les donc encore se livrer au plaisir... il est toujours assez tôt pour s'affliger.
Les amants ont une manière de s'entendre et de se dire beaucoup de choses en peu de mots; les cœurs les plus neufs, les plus novices, comprennent bien vite ce langage, car, pour tout ce qui tient à l'âme et à la nature, on n'a pas besoin de leçon. Eugénie n'est point coquette mais elle ■est sensible, aimante; elle ne cherche point à plaire, mais elle a besoin
d'aimer, ce sentiment si doux est fait pour celle qui désire un cœur qui réponde au sien. Eugénie n'éprouve point de ces goûts passagers qu'un autre fait disparaître; elle aimera avec passion, car elle aimera véritablement. Vous voyez qu'Eugénie n'est pas une femme ordinaire; ce qui m'étonne,' moi, c'est qu'elle soit fille de M. et M"" Moutonuet... Enfin : Sic *ata vohmt.
Adolphe que nous ne connaissons encore que fort peu, mérite-t-il d'être aimé d'Eugénie? Oui, s'il suffit pour cela de posséder un cœur sensible, généreux, une àme ardente, une tète exaltée... mais tout cela ne suffit pas près de M"" Moutonnet ; il faudrait des écus, et Adolphe n'a rien et n'espère rien :
il n'a plus au monde quo son père, et son père, après avoir éprouvé de grandes infortunes, est encore loin d'être heureux. Mais l'amour ne fait pas toutes ces réflexions :
il va son train, et les obstacles, loin de l'arrêter, redoublent encore sa force ; pour le vaincre, il faut le flatter au lieu de le combattre ; encore est-il bien difficile d'en triompher. Adolphe a aimé Eugénie dès qu'il l'a vue I c'est depuis ce temps qu'il s'est appliqué à se faire bienvenir de M™" Moutonnet, et ce n'est pas sans peine qu'il y est parvenu. Il ne se demande pas à quoi lui servira son amour; les amants ne se font jamais de telles qucslious; il aime, il adore Eugénie ; en être aimé serait le comble de ses vœux ; la posséder... il n'ose encore pensera cela. Cependant Adolphe a déjà eu plusieurs intrigues avec des demoiselles, qui avec toutes les apparences delà sagesse, n'étaient rien moins que des vertus : pourquoi le jeune hommen'esl>érait-il pas aussi triompher d'Eugénie, dont il ne peut encore connaître les aimables qualités? L'habitude des triomphes faciles fait bien du tort à la vertu ; on no croit plus à la sagesse, lorsqu'on est si longtemps sans la rencon-
II faut aller ici à la débandade. . . et les folies en avant!
M. DUPONT
trer. Je ne veux pas dire, cependant, qu'Adolphe soit un libertin, et qu'il ait formé le projet de séduire Eugénie. Non, Adolphe et comme tous les jeunes gens lorsqu'ils sont amoureux, espérant toujours, ne raisonnant jamais.
On court, on saute, on se livre à la gaieté; M. Bernard fait des niches, M. Gérard entraîne les dames dans les fourrés, le petit Estève cherche à se dégourdir, M. Moutonnet prend du tabac, et Bidois soupire en disant de temps à autre :
— Est-ce qu'on ne va pas s'asseoir ?
— ^ Tout à l'heure, répond M"" Moutonnet, quand nous serons dans le bois.
Dupont qui veut aussi faire l'aimable, va folâtrer près d'Eugénie, que le bruit des deux chaînes à breloques, qui se balancent sur la culotte de l'épicier, avertit toujours assez tôt pour qu'elle ne l'attende pas. Le petit Gérard se fourre partout, et se cramponne après le dos de Dupont, qui crie parce que cela faittomber sa poudre ; mais le parfumeur est trop occupé auprès de la grande Mimi, pour répondre à M. Dupont; et M"° Cécile, qui voit tout, a déjà remarqué que M. Gérard l'a embrassée deux fois, et que M"" Bernard fait courir son petit commis dans les endroits écartés.
Adolphe voudrait bien aussi être à l'écart avec Eugénie ; peut-être la jeune personne voudrait-elle de son côté causer avec Adolphe loin des regards curieux, mais ni l'un ni l'autre n'ose s'éloigner. Eugénie s'arrête dès qu'elle s'aperçoit que la société est en arrière ; elle tremble que sa mère ne remarque que c'est avec le beau jeune homme qu'elle court de jiréférence. M"" Moutonnet est bien éloignée de songer à cela ; elle a une trop haute idée de la réserve de sa fdle ; elle la croit trop soumise pour penser qu'elle soit capable d'éprouver un seul sentiment sans sa permission : mais les mères les plus sévères ne voient pas tout.
Cependant cette journée si belle pour les amants s'écoulera bien vite et de telles occasions ne reviendront pas de fort longtemps peut-être !
— Ah! se dit Adolphe, il faut absolument que je lui cause, il faul qu'elle sache que je l'aime, et que je l'adore. Si je ne le lui dis pas aujourd'hui, quand donc luidirai-je ?...
Et Eugénie se dit de son côté :
— Je voudrais bien savoir ce qu'il pense de moi!... Il me regarde, il soupire, qu'est-ce qui le fait donc soupirer? Ah! s'il ne me l'apprend pas aujourd'hui, je ne le saurai pas de bien longtemps !... »
Pauvres amants! vous brûlez de vous faire de doux aveux... la crainte vous retient encore ; mais si votre bouche se tait, vos yeux s'entendent déjà, et leur langage n'est-il pas celui du cœur?
OEUVRE DE PAUL DE KOCk
Palience, vous voilà au bois de Romainville, et j'ai dans l'idée que c'est là que vous achèverez de vous enteadre. Au milieu du bruit des petits jeux, du désordre de la fête, il est impossible que vous ne trouviez pas l'occasion de vous rapprocher. Le site vous sera favorable. Oui, c'est un bien joli endroit que le bois de Romainville, c'est dommage pourtant qu'il ne soit pas plus épais ; mais il faut se contenter de ce qu'on a ; d'ailleurs je suis bien persuadé que les petites fillettes, les grisetles, les villageoises et les belles dames de Paris, n'y vont jamais dans l'intention de cheixher les bosquets touffus et les sentier? écartés.
Enfin on est dans le bois.
— Grâce au ciel, dit Bidois, il était temps, j'allais me trouver mal.
— Je ne serais pas fâché de me reposer, dit le papa Moutonnet. cette chaleur fatigue.
— Un instant, monsieur Moutonnet, il faut choisir une bonne place.
En disant ces mots, M"° Moutonnet se met à la tète de la compagnie et marche à la découverte. Elle s'arrête bientôt à une place assez unie.
— Il me semble que cet endroit estjoh, dil-elle?
— Fort joli, répond M. Moutonnet, et le bonhomme étale son mouchoir pour s'asseoir dessus.
— • Oui, c'est fort gentil ici, dit Bidois posant les paniers et s'asseyant sur le gazon.
— Non, non, dit M"" Bernard, le site n'est pas bien choisi, cela ne va pas assez en amphithéâtre.
— C'est vrai, dit Gérard, on est mieux quand le terrain va en pente.
— Voyons plus loin, dit M"' Moutonnet.
— Va pour l'amphithéâtre, dit le papa Moutonnet en se relevant: j'étais pourtant bien assis. Et toi, Bidois ? »
Bidois ne répond pas ; il se reUîve eu grognant, prend les paniers avec un geste de désespoir et suit la société. On s'arrête un peu plus loin.
— Voici un joli amiiliilhéàtre, dit M. Bernard; il me semble que c'est notre atiairc.
— Oui, vraiment, dit .M""" Gérard, cela vaut bien mieux que l'autre.
— Allons dit M. Moutonnet. puisque c'est notre alfaire. je m'installe.
M. DUPONT
Et il retire son mouchoir qu'il étale de nouveau à terre, puis se jette dessus. Pendant ce temps, Bidois s'est assis entre les deux paniers et commence à se mettre à son aise.
Un instant, un instant, dit M"" Moutonnet arrêtant les dames prêtes à s'asseoir : comment pouvez-vous dire que cette place estbelle?...
regardez;... on a fait des ordures tout autour et je crois vraiment que
Bidois s'est assis sur... Ah ! mon Dieu, c'est une peste!... Prenez donc garde à ce que vous faites, Bidois, vous êtes si pressé de vous asseoir....
— Mais, madame, c'est que
— Allons, levez-vous vite et cherchons un autre endroit.
— Allons, cherchons un autre endroit, dit M. Moutonnet reprenant son mouchoir en soupirant, et suivant la compagnie, tandis que le A'ieux commis, après avoir tàté sa culotte, où il jure qu'il n'y a rien, met un quart d'heure à se relever et à reprendre ses paniers qu'il secoue avec fureur, pour se venger sur eux de la fatigue qu'ils lui causent -
On s'arrête à une autre place.
Il me semble, dit M. Gérard, que celle-ci réunit tout : ombrage . fraîcheur, le pittoresque et l'agréable.
• — Oui, dit Dupont, c'est d'un pittoresque qui... On y sera très bien pour dîner. Qu'en pensent ces dames?
— Oui, oui, restons ici.
— Ma foi, se dit Bidois en se laissant aller à terre et se débarrassant des paniers, qu'on ait fait ici tout ce qu'on voudra, je ne me lève plus... c'est fini, je suis cloué.
M. Moutonnet regarde sa femme avant de se rasseoir, et voyant iiu'elle paraît satisfaite de la place, il se décide alors à étaler pour la troisième fois son mouchoir sur l'herbe. Chacun se place selon son goût : M"" Bernard, qui aime les terrains qui vont en pente, se met sur une hauteur, relevant ses genoux sur lesquels elle s'appuie avec grâce ; M. Gérard se place beaucoup plus bas, mais en face de madame la tablolière sur laquelle il a toujours un œil braqué.
Adolphe espère trouver une place auprès d'Eugénie ; déjà il s'approche doucement de la jeune fille qui, en s'asseyant, a jeté un regard de son côté ;... mais ce lourdeau d'épicier l'a prévenu; il se jette sur le gazon et {^ombe presque sur Eugénie ; elle n'ose plus bouger, elle est forcée de rester à côté de M. Dupont, qui, en voulant faire l'aimable, le folâtre, se penche constamment sur elle, et lui fait supporter une partie de son individu.
— • Ah ! quel supplice! dit en elle-même Eugénie, moi qui croyais tant m'amiiser !... Ce vilain M. Dupont a donc juré de se tenir sans cesse près de moi. ..Ah !jene l'aimais pas, mais maintenant je sens que je le déteste!..
Et la pauvre petite fait une moue bien triste, pendant que l'épicier fait l'aimable près d'elle ; mais celui-ci ne s'aperçoit pas de l'humeur de sa voisine, et il va son train, toujours charmé de la décence et de la sévérité d'Eugénie qui n'écoule pas ses compliments.
— Il n'est que midi, dit M. Moulonnet, nous pouvons faire quelque chose avant dîner...
— Oui, dit Bernard, jouons à des petits jeux, par exemple... Qu'en pensez-vous, Gérard'!...
Gérard qui contemple toujours son vis-à-vis, répond sans se dé tourner:
— Je ferai tout ce qu'on voudra.
— Avant tout, dit M"" Moutonnet, il faut s'assurerde l'essentiel qui est le pain et et le vin ; monsieur Moutonnet, vous allez vous rendre chez le garde avec Bidois, et vous vous ferez donner tout ce qu'il nous faut...
Nous serons bien aises, d'ailleurs, de nous rafi'aîchir à présent.
— Oui, certes, dit l)u-
Jlme Beruard se met sur une bautcur relevant ses genoux.
pont, cela ne fera pas de mal...
— Rafraîchissons-nous, dit Bernard.
— Oh 1 oui, dit M°" Bernard, car j'éprouve une chaleur éloullaiiLe et pourtant je me donne de l'air tant que je peux.
— Pas encore assez apparemment, dit Gérard.
Pendant ce temps, le papa Moutonnet, qui aurait préféré rester assis et se reposer, se lève à. regret, prend sou mouchoir et se dispose à se rendre chez le garde. Il s'approche de Bidois qui est uu peu plus loin assis entre les deux paniers, et fait semblant de ne pas entendre M™' Moutonnet.
— Viens-tu, Bidois ? dit le passemonlicr.
— (Comment 1... où dune i ria ?
M. DUPONT
Adolphe soutient Eugénie. (P. S27.)
— Chercher du pain, du vin et des verres...
— Est-ce que uous n'avons pas le temps ?...
— On demande à se l'afraîchir...
— Apeine si je suis assis... vous voulez me faire re trotter 1... Laissezmoi donc respirer un moment.
— Mais ce n'est pas moi, c'est ma femme qui veut que...