‹ La pucelle de BellevilleChapitre 55 sur 104 · LIV. SO. — PALI. DE KOCK. — ÉD. J. ROUrK tl C'«. LIV · texte numérisé non relu

LIV. SO. — PALI. DE KOCK. — ÉD. J. ROUrK tl C'«. LIV

œUVRE DE PAUL DE KOCK

— Oui, maman.

On fait silence, et Eugénie chante des couplets pour la fête de son père ; elle tremble d'abord, mais ensuite elle se rassure, et met de l'expression à ce qu'elle chante, parce que son cœur est d'açcorJ avec ses paroles. Le bon Moutonnet embrasse sa fille : c'est le moment de l'attendrissement.

— Vraiment, dit Dupont, mademoiselle a une voix... de ces voix qui étourdissent!...

Adolphe ne dit rien ; mais il regarde Eugénie, et pour l'aimable fille cela vaut bien le compliment de Dupont.

<■ — • Maintenant, dit Bernard qui n'est pas porté pour le sentiment, il faut chanter du gai, du jovial.

— Ah ! oui, dit sa femme, de petites drôleries ; j'aime bien cela, moi.

— Madame, songez que nous avons des demoiselles ici, dit M"° Moutonnet en prenant un ton sévère.

— n me semble que je le sais aussi bien que vous, madame, répond M"" Bernard d'une voix un peu enrouée. Est-ce que je n'ai pas une enfant?

— Oui, sans doute, une enfant de quinze ans passés... C'est pour cela, madame, qu'il faut prendre garde à ce que l'on chante...

— Madame, ma fille, n'y entend pas malice ; tant pis pour celles qui en mettent dans tout...

— Si on voulait en mettre, les occasions ne manqueraient pas avec certaines personnes.

— Allons, allons, mesdames; est-ce qu'il faut se fâcher pour une chanson? dit l'épicier en présentant son sac de quatre mendiants : prenez une figue, madame Bernard... Tenez, madame Moutonnet, voici du raisin sans pépins...

— L'ami Dupont a raison, dit M. Bernard; d'ailleurs je sais choisir une ariette pour les circonstances...

— Chantez-nous quelque chanson à boire, dit le papa Moutonnet, il faut finir la bouteille daniselte.

— Va pour un air à boire, dit Bernard ; et le tabletlicr enlonue un refrain bachique. Ces messieurs font chorus, et l'anisette tire à sa fin, mais aussi les convives chantent à tue-tête ; la liqueur les met en train.

— Ah! mon Dieu, quel train! dit M"" Bernard eu se bouchant les oreilles; vos chansons à boire ne m'amusent pas du tout... J'aime bien mieux : Un jour Giiillot trouva Luette, ou la Béquille du père Barnaba.. •

— Fi donc! madame, s'écrie M"'° Moutonnet, la Béquille du père Barnaba!... et pourquoi pas lo pot pourri de la Vestale, peiulant que vous y otes...

— Madame, on le cliaiilc partout au dessert...

M. DUPOiNT 63S

— Oui, entre hommes, c'est possible; mais des mères de famille!...

— En vérité, cela devient d'un ridicule... est-ce qu'on n'est pas à la campagne pour rire!...

— Parce que madame veut rire, il faudra peut-être que ma fille écoute des choses que moi je rougis d'entendre!...

— Vraiment, ce serait rougir pour bien peu de chose!... et les gens qui sont si rigides en paroles ne sont pas toujours les plus sévères en actions...

— Qu'est-ce à dire, madame Bernard? »

jyjme jioutonnet s'est relevée à demi en prononçant ces mots; et ses regards semblent défier la tabletière ; et celle-ci, charmée de l'avoir piquée au vif, se contente de sourire malignement en regardant M. Gérard ; tandis que Bidois, qui voit que cela s'échauffe, rit en dessous et profite de la circonstance pour jeter à la volée, dans le bois, un pilon de la dinde, qui serait retourné dans le panier.

M. Bernard a l'esprit conciliateur, c'est toujours lui qui apaise les querelles ; d'ailleurs les autres hommes ne sont point en état d'y prendre part, Adolphe ne l'a pas écouté, Dupont ne sait pas ce qu'il doit dire, Gérard ne se soucie point de s'en mêler, et M. Moutonnet déjà étourdi par l'anisette, perd tout à fait la tête en voyant sa femme en colère.

C'est donc Bernard qui interrompt la dispute, en engageant les jeunes filles et les jeunes gens à aller danser pendant que les papas chanteront.

Cet avis est approuvé généralement ; M""" Moutonnet elle-même engage sa fille à aller danser.

— Cela vaudra beaucoup mieux, dit-elle, que d'écouter les chansons de ces messieurs.

• — Allez! enfants, dit M"" Bernard, nous irons bientôt vous rejoindre; je compte bien danser aussi.

Eugénie est enchantée de la permission, elle se lève ainsi que la grande Mimi; Adolphe, Estève et le petit Gérard suivent ces demoiselles; et M"° Cécile, qui se met probablement au nombre des enfants, va rejoindre la jeunesse qui se rend à la danse.

Dupont hésite, il ne sait s'il doit suivre Eugénie ou rester près de ul°' Moutonnet; pendant qu'il se consulte, les jeunes gens se sont éloignés. Comme il n'est pas très grand danseur, il les laisse aller, se réservant pour les dernières contredanses.

Adolphe, un peuplus hardi, a pris le bras d'Eugénie ; Estève offre le sien à M"" Mimi ; le petit Gérard court devant, et M"° Cécile est forcée de marcher seule, ce qu'elle fait eu médisant des jeunes gens qui sont maintenant si mal élevés ! Comme si une douce sympathie ne devait pas entrai-

ner la jeunesse vers la jeunesse, et un rœur aimant vers la beauté! Les préférences sont donc toutes naturelles 1 Mais on ne se rend jamais justice; on veut à quarante ans en paraître Aingt, on veut plaire avec une figure maussade, on veut attirer avec des manières revêches, se faire écouter lorsqu'on ennuie, et au lieu de faire un juste retour sur soi-même et de

ne rien exiger, on trouve plus commode de médire du siècle, des hommes, des mœurs, et on se venge ainsi des ravages du temps.

Mais laissons grommeler M"° Cécile, suivons Adolphe et Eugénie ; tout en se rendant à la danse, ils trouvent de temps à autre le moyen de passer derrière un épais buisson qui les dérobe aux regards furieux de la vieille fille; alors Adolphe saisit Eugénie dans ses bras, il la presse fortement contre son cœur en prenant un baiser, puis un second, puis un autre encore, sur son cou, sur ses joues, sur sa bouche même et Eugénie le laisse faire ou se défend si mal!... Que voulez-vous !.. . l'anisette a fait aussi son effet sur les jeunes lètes ; Adolphe est plus entreprenant, Eugénie plus tendre! ... Et si on ne les suivait pas de près ! Je crois vraiment qu'il est très heureux que ce soit dimanche, et qu'il y ait beaucoup de monde dans le bois.

Mais eu marchant, en se serrant, en s'embrassant, on échange quelques phrases brûlantes, des demi-mots qui achèvent de potier l'ivresse dans le cœur d'Adolphe, et un trouble, un charme inexprimables dans celui d'Eugénie.

— Je vous aimerai toujours, dit .\dolphe, je ne vivrai désormais que pour vous adorer.

— Et moi.... .\h! je vous promi'ls aussi

Il la presse fortement contre son cœ-.ir.

M. DUPONT

Elle n'ose achever, mais ses yeux lemiinciU ce qu'elle a commencé, et un doux serrement de main confirme ce naïf aveu.

— Que je suis donc heureux aujourd'hui! dit Adolphe.

— Ah! je n'ai jamais eu tant de plaisir, répond Eugénie; pourquoi faut-il que la journée finisse? qu'elle m'a paru courte!...

— Et à moi.... surtout depuis que je sais.... depuis que je vous ai dit tout ce que je sens.... Quand vous verrai-je maintenant?

— liélasije ne sais.... peut-être dans huitjours.... dans quinze jours...

— Oh! je veux vous voir tous les jours, chère Eugénie; est-ce que je pourrais exister sans cela!...

— Ah! je le voudrais bien aussi.... mais comment faire?... Vous savez que je suis toujours au comptoir....

— Oui, mais je passerai souvent devant votre boutique.... et quand votre mamann'y sera pas,

vous pourrez bien vous tenir un instant sur le pas de votre porte....

— Ah ! je tâcherai....

— ■ Et alors je pourrai

vous dire un mot

— Ah ! cela sera bien rare.... bien difficile.

Et nos deux amants

soupirent Mais le son

du crin-crin leur rappelle où ils sont, et on oublie bien vite les chagrins à venir pour jouir du bien présent. La danse est animée, le bal de Romainville est dans tout son éclat. Adolphe et Eugénie se mêlent aux villageois; ils danseat sans prétention et sans remarquer la

danse de leurs voisins. Au milieu du bal ils sont encore seuls; ils ne voient point le monde qui les entoure, un seul sentiment les anime, une seule pensée les occupe : ils s'aiment et ils sont ensemble.

Le jeune Estève fait danser la grande Mimi, qui ne veut se mettre que dans un quadrille bourgeois, ne voulant pas figurer avec les paysans,

Le jenue Estève fait danser la grande Mimi.

parce qu'aux yeux de la jeune fille un garçon tailleur est bien au-dessus d'un laboureur. Il est certain qu'un laboureur ne sent ni le savon parfumé, ni l'eau de miel.

M"° Cécile est allée s'asseoir sur un des bancs qui entourent la place où l'on danse; elle fait galerie, elle ne fera probablement que cela. Si encore le petit Gérard voulait danser avec elle; mais le petit drôle aime beaucoup mieux courir et sauter dans le bois. Dans les moments de repos, Adolpbe voudrait bien emmener Eugénie dans le bois ; mais si M"° Moutonuet revenait et ne trouvait point sa fille à la danse!... Oh! il n'y a pas moyen de s'éloigner. Adolphe le sent et soupire, mais il ne veut pas exposer Eugénie aux reproches de sa mère, il faut d'ailleurs éviter de laisser naître le moindre soupçon dans l'esprit de la maman, qui alors séparerait bien vite les jeunes gens.

Il faut donc se contenter de danser ensemble, en se disant mille jolies choses, en se faisant de tendres serments, en se prouvant lamour que l'on ressent, par ses regards, par ses soupirs C'est déjà beaucoup.... Adolphe trouve que ce n'est pas assez; mais les amants ne sont jamais contents. L'amour est ambitieux : plus il obtient, plus il veut avoir, mais l'ambition n'est jamais satisfaite, et l'amour lest trop tôt.

On est à la quatrième contredanse, et pour nos amants c'est encore la première; tandis que M"° Mimi, déjà fatiguée, et trouvant peut-être que le petit Estève n'est pas aussi aimable que M. Gérard, est allée se reposer auprès de M"° Cécile.

Tout à coup, un bourdonnement sourd, un mélange confus de cris, de ris et de chants annoncent l'arrivée de toute la société ; M. Bernard marche en avant avec M"" Gérard, faisant plus de train à lui seul que l'orchestre villageois. Il pénètre dans l'enceinte, et se promène avec sa dame, malgré les remontrances des danseurs qu'il dérange, passant à travers les chaînes anglaises et les poules, sans écouter M"" Gérard qui lui crie de s'arrêter. Mais Bernard a la tête montée, il a mis son chapeau de travers, rien ne i'aiTête; il semble vouloir défier tout le bal.

M. Gérard donne le bras à M"° Bernard qui ne marche plus qu'en sautillant depuis qu'elle approche du bal, cherchant à se rappeler le pas de la trénis quelle a oublié, et sur lequel le parfumeur n'a que des notions très imparfaites, parce que, depuis vingt ans qu'il danse, il ne fait que le pas de Zéphirc dans toutes les figures.

Dupont conduit M""" Moutonnct, écoutant patiemment ses plaintes au sujet de la tablotière, qu'elle se promet de ne plus inviter à aucune de ses fêtes, trouvant sa conduite et ses propos plus libres qu'à l'ordinaire. Les

M. DUPO.N'T

chansons que ces messieiu's ont chantées après le départ des jeunes demoiselles ont encore augmenté la mauvaise humeur de M"" Moutonnet, et ce n'est pas sans peine que l'on a évité une nouvelle dispute entre les doux amies. A tout ce que dit la passementière, l'épicier répond :

« C'est très juste ; vous avez parfaitement raison ; je suis de votre avis. »

M. Moutonnet suit de loin la compagnie; le pauvre homme se sent étourdi et n'est pas solide sur ses jambes, ne marche que derrière sa femme chantonnant un petit refrain guilleret, et roulant des yeux effarés, en regardant les petites paysannes qui passent près de lui.

C'est Bidois qui ferme encore la marche. Il tient les deux paniers renfermant les débris du dîner, et, grâce à toutes ses petites ruses, une grande partie de la volaille est restée dans le bois de Romainville; les paniers sont donc assez légers, mais Bidois les trouve encore trop lourds. Il est surtout fort en colère d'être obligé de rapporter à Paris les deux bouteilles vides dans lesquelles étaient le muscat et l'anisctte, présent de l'ami Dupont.

Le premier soin de M™' Moutonnet est de chercher sa fille.

— J'espère, dit-elle à Dupont, que vous allez maintenant la faire danser; les jeunes filles aiment la danse; c'est un plaisir innocent qu'il faut bien leur permettre, surtout quand cela n'arrive que trois ou quatre fois par an.

— • Vous avez raison, je suis de votre avis... d'ailleurs je danse aussi avec assez de goût... j'ai eu un maître de danse deux ans, à vingt-qualre sous le cachet.

— Diable ! vous devez être bien léger.

Adolphe reconduit Eugénie près de sa mère; les pauvres amants ont soupiré en la voyant paraître : il n'y a plus moyen de se parler bas !

Dupont s'empresse d'inviter Eugénie pour la première contredanse ; la pauvre petite regarde sa mère et voit qu'il faut accepter; mais elle jette aussi à la dérobée un regard sur Adolphe pour lui témoigner son chagrin de danser avec un autre que lui. Adolphe la comprend et lui répond; mais il faut se soumettre. Le jeune homme invite M"" Moutonnel celle-ci le refuse en le remerciant de sa politesse... depuis longtemps, elle ne danse plus; elle croit que cela compromettrait sa dignité. Adolphe n'insiste pas, comme on le pense bien ; il court s'emparer d'une grosse paysanne et se place en face d'Eugénie. De cette manière, c'est encore avec elle qu'il dansera.

— J'espère que nous allons la pincer, dit M. Bernard qui, depuis qu'il a bu de l'anisette, veut sauter plus haut que tout le monde.

— Tenez-vous bien, madame Gérard, j 'en danse six sans quitter la place

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La tabletière n'est pas moins en train que son mari, et c'est Gérard qui est son cavalier.

— Ah! dit tout bas M. Moutonnet, sima femme n'était 2)as là, je danserais l)ien aussi une contredanse, mais il faut que j'aille lui tenir compagnie.

— • Allez toujours, dit Bidois en le poussant, elle est près de M'* Cécile, elle ne vous verra pas...

— Tu crois, Bidois?... Voilà une petite brunetle que je ferais bien sauter; elle est gentille, hein!

— Bah! elle a la peau noire comme un pruneau! — • C'est égal, à la brune ça ne paraît pas.

— Allez donc l'iuviter.

— ■ Obi non... Si ma femme me voyait danser avec une jeune fille... C'est dommage, je me sens en train ce soir.

— Ils sont tous gris, murmure tout bas Bidois en allant s'asseoir avec ses paniers près de M'" Cécile; ils ont bu comme des trous... aussi les yeux leur sortent de la tète... Ce vieux Moutonnet qui veut encore danser!... Je suis bien fâché qu'il n'ait pas invité cette paysanne nous aurions eu une drôle de scène!... Sa femme lui aurait arraché les j^eux Hom! les maudites bouteilles! elles seront bien heureuses si elles reviennent!!..• à Paris sans être fêlées!

Le vieux commis, en disant ces paroles, secoue les paniers de manière à faire en effet danser les bouteilles; puis, s'apercevant que ftl"" Moutonnet n'est qu'à quelques pas de lui, et qu'elle peut le voir, il prend un air satisfait, et s'avançant la tète basse vers la passementière, il lui demande avec humilité si elle n'a pas besoin de son bras pour se promener autour de la danse.

— Où est M. Moutonnet?... Qu'en avez-vous fait, Bidois?

— Madame, il se promène par là-bas; il regarde danser sa fille, sans doute.

— Allons le rejoindre. Mettez ces paniers près de M"° Cécile, et donnez-moi votre bras.

— Avec infiniment de plaisir, madame.

Bidois se débarrasse de ses paniers en priant le ciel que quelqu'un veuille bien s'en emparer; puis, d'un air fier, il vient présenter son bras à madame, qui lui fait l'honneur de l'accepter; et, pour se rendre digne de celte faveur insigne, Bidois mesure ses pas sur ceux de sa maîtresse, avec autant d'attention qn'un conscrit qui marche à côté de son caporal.

L'orchestre a donné le signal ; les danseurs sont en mouvement. Bernard s'est élancé avant tous les autres, et, en passant son premier entrciliat, donne un croc-eu-janihc à nn beau-fils de l'endroit, auquel

Il s'élance, saute, se remue comme un possédé. (P. 643)

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