LIV. 81. — PAl'L DE KOCK. — ÉD. J. RDUl-'F ET C
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les pas et les gambades du tablolier ne paraissenL pas plaire, et qui le regarde de travers en s'apercevaut qu'il a sali son pantalon de nankin ; mais Bernard va toujours son train, sans faire attention aux propos du paysan; il veut électriser sa danseuse, tandis que, de son côté. M"" Bernard se trémousse tant qu'elle peut avec M. Gérard.
Un peu plus loin, Dupont danse avec Eugénie; l'épicier, voulant plaire à la jeune personne, fait tout ce qu'il peut pour se rappeler les leçons de son maître, à vingt-quatre sous le cachet. Il s'élance, saute, se remue comme un possédé; ses deux chaînes de montre qui se balancent sur sa culotte et les pièces de cent sous qui remplissent ses goussets font, quand il danse, un accompagnement qui ressemble au tambour de basque.
Eugénie fait tout son possible pour ne pas rire ; cependant elle ne peut toujours retenir un sourire, surtout lorsque ses yeux rencontrent ceux d'Adolphe, qui admire aussi la danse de l'épicier. Dupont est charmé de la gaieté de la demoiselle ; il est persuadé qu'il a fait sa conquête, et il danse avec plus d'ardeur, malgré les gouttes de sueur qui découlent de son front, et qui, se mêlant avec la poudre qui tombe de sa coiffure, forment de petits ruisseaux blanchâtres et tranchent agréablemçnt avec sa figure devenue pourpre.
M"° Moutonnet et Bidois aperçoivent facilement l'habit bleu de ciel se dessinant dans les airs. Ils approchent du quadrille.
— Comme il danse bien! dit M"" Moutonnet en contemplant Dupont ; quelle grâce ! quelle facilité!
— (^est vrai, dit Bidois, il n'a pas l'air d'y penser; et s'il ne suail pas tant...
— Il sue, il sue... est-ce que tout le monde ne sue pas en dansant.' Est-ce que M. Moutonnet ne sue pas en dansant le menuet?... Et vou: qui parlez, Bidois, vous aviez ce matin l'air d'un caniche sortant de l'eau.
— C'est juste, madame, tout le monde sue... Je voulais dire, au contraire, que ce n'est pas la danse qui le fait suer, mais que c'est dommag( que la chaleur d'aujourd'hui... Car il a fait terriblement chaud aujourd'hui...
— ■ Expliquez-vous donc alors ; vous tournez deux heures votre languf avant de pouvoir arranger vos phrases... Ah! quelles pirouettes? avezvous vu?
— Oui, madame... c'est comme à l'Opéra!
— Est-ce que vous avez été à l'Opéra, Bidois?
— Oui, madame, j'y suis allé une fois, il y a trente ans environ; mais j'en ai gardé de précieuses traditions : j'y ai vu Psyché et l'Avocat Patelin!... ce sont de fameux opéras...
— C'est dommage que ses breloques fassent tant do bruit...
— Ah! madame, ce brait-là n"a rien de désagréable, cela annonce toujours un homme à son aise.
— • Oui, au fait, vous avez raison, cela annonce des montres.
— Mademoiselle voire lille a une bien jolie danse.
— Une danse décente, Bidois; en un mot, la danse que je lui ai enseignée.
— Elle tiendra de sa mère; ce sera une bien jolie femme!... elle vous ressemble comme deux et deux font quatre.
M"" Moulonnet ne répond pas à ce compliment, elle se contente de sourire eu regardant sa tille ; et dans ce moment elle est fière de sa beauté. Jamais, en etfet, Eugénie n'avait été plus jolie; ses traits animés par la danse, la présence d'Adolphe, ce qu'il lui avait dit, le nouveau sentiment qu'elle éprouvait, tout répandait sur sa physionomie une expression charmante que Dupont interprétait en sa faveur, tandis que la maman n'attribuait cette agitation qu'au plaisir de la danse. Une seule personne savait le secret de la jeune fille, et devinait pourquoi un trouble charmant se peignait sur son visage.
La contredanse allait finir, et M""" Moutonnet, tout occupée de sa fille, avait pour un moment oublié son mari, lorsqu'un grand bruit se fait entendre. On crie, on se dispute, on se menace; tout le monde se porte vers le lieu de la querelle. Bidois penche pour ne pas se mettre dans la foule; mais M"''' Moutonnet n'a peur de rien et tient à savoir ce que c'est, parce qu'elle a reconnu la voix de M. Bernard : elle force donc le vieux commis à avancer, ce qu'il ne fait qu'à regret. Bientôt les villageois, qui se pressent derrière eux, les portent vers l'endroit d'où partent les cris. Un grand homme en veste tient M. Bernard par les cheveux, et celui-ci, de son côté, a saisi son adversaire à la gorge. Le villageois las de recevoir à chaque instant dans les jambes ou sur les pieds le résultat des gamitades du lablelier. avait fini par le pousser si rudement, que Bernard était allé tomber au milieu de son quadrille; mais en se relevant il avait appelé le villageois manant : à ce mot, celui-ci avait sauté sur M. Bernard; et les adversaires en étaient aux mains lorsque les cris de M"" Bernard el de .M""" (iérard avaient interrompu la contredanse.
— ^.\h! mon Dieu! s'écrie M"' Moutonnet. c'est M. Bernard qui a une dispute ; j'étais bien sûre que cela finirai mal.
— C'est qu il a trop bu d'anisette, murmure Bidois.
— Ce sont ces paysans... ces rustres, ces malotrus, crie M'"' Bernard, qui veulent empêcher mon mari de danser, comme si la place n'était p;.s libre.
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Ces mots, loin de calmer la querelle, irritent les villageois, qui prennent tous le parti de leur camarade.
— Ce grand imbécile qui donne des coups de pied à tout le monde I...
— A-t-il l'air bête! disent les paysannes; et c'te femme, qui nous appelle malotrus!... regarde donc, n'a-t-elle pas l'air de grand'chose...
— Tiens, Fanchon, je gage que ce sont des laquais de Paris qui viennent ici se donner des airs pour singer leurs maîtres...
— Et c't'autre louchon qui sent si bon qu'on ne peut pas y tenir. ..
— Il a voulu faire le Grand-Turc...
— Et ça voudrait nous faire la loi ici...
— Faut les faire danser sans musique.
Pendant ce dialogue, qui jette l'épouvante dans l'âme de Bidois, M. Bernard continue à se débattre avec son adversaire, qui, plus fort que lui, va le terrasser, lorsque heureusement le garde parvient à les séparer. M. Gérard tire depuis longtemps le bras de sa femme ; il veut s'éloigner de la foule et quitter bien vite le bal. Le garde conseille à M. Bernard d'en faire autant; mais notre tabletier est un héros quand il a bien dîné : il revient vers le villageois, qu'il traite de canaille. Le paysan se retourne pour lui donner un coup de poing; mais dans ce moment le pauvre Bidois, qui se trouve malgré lui au milieu du tumulte, s'avance, d'après l'ordre de M"" Moutonnet, pour tirer M. Bernard par son habit, et c'est sur son nez que tombe le coup destiné au tabletier.
« Je suis mort! » s'écrie Bidois; et dans sa douleur, il lilche le bras de M""" Moutonnet. Les villageois rient de plus belle; et M"" Bernard veut absolument que son mari rosse les drôles qui osent se moquer d'elle. Mais, à force de faire le méchant, Bernard .se fait bousculer par tous les paysans, qui le poussent hors de l'enceinte de la danse, de manière à lui ôter l'envie de s'y représenter.
M"" Moutonnet court après son mai'i; elle le trouve enfin, assis à l'écart, loin de la dispute, à côté d'une pelite brune à laquelle il allait ollrir des macarons.
— Que faites-vous là, monsieur? lui dit sa femme en lui saisissant le bras. Quoi! pendant que l'on se bat, que l'on se dispute, vous...
— Ma femme, je viens de tirer ; à tout coup l'on gagne... J'allais vous porter ces macarons, ma mignonne...
— Il s'agit bien de macarons!... entendez-vous ce tapage!... Allons chercher ma fille, et hâtons-nous de quitter ce bois. M"" Bernard, avec ses sottises, a ameuté tous ces paysans contre nous.
— Ah ! mon Dieu !...
— Venez, venez, monsieur... vous m'expliquerez plus tard votre conduite.
M. Moutonnet ne se fait pas répéter cet ordre; il suit, sa femme, qui retourne vers la danse dans l'espoir d'y trouver sa fille : mais elle n'y trouve que Dupont, qui ne sait pas ce qu'est devenue sa danseuse.
— Où est ma fille, monsieur Dupont?... Qu'en avez-vous fait?...
— Mais je la cherche, comme vous voyez... Cette cohue nous a séparés...
— Ah! mon Dieu ! serait-elle égarée !...
— Non, non, je crois que M. Adolphe est avec elle... Ils ne peuvent être loin.
Les amants ont profité de la querelle, car les amants profitent de tout, pour se rejoindre, se parler, et être encore quelques minutes ensemble. Il faut qu'ils se répètent, avant de se quitter, qu'ils s'aiment, qu'ils s'adorent toujours, qu'une seule personne va désormais occuper toutes leurs pensées, qu'ils n'auront qu'un but, qu'un espoir, celui de vivre à jamais l'un pour l'autre. Ils se sont déjà dit cela cent fois : mais en amour on aime à s'entendre répéter ce que l'on sait déjà, on veut l'entendre encore, on ne l'entend jamais assez! C'est une bien jolie chose d'aimer et d'être aimé!
Cependant, comme il faut que tout ait une fin, que c'est l'ordre de la nature, et qu'il n'appartient j as à nous autres, pauvTes mortels, de goûter éternellement les plaisirs réservés aux bienheureux; enfin, comme nous ne sommes pas bien heureux sur la terre, afin sans doute de l'être davantage dans le ciel, nos plaisirs y sont très courts, et voilà pourquoi le doux entretien d'Eugénie et d'Adolphe ne dura pas plus de dix minutes, niaigré tout le charme qu'y trouvaient nos deux amoureux.
La voix de M°"= Moutonnet, qui appelait sa fille, vint détruire leur bonheur; on se sauva bien vite par un autre côté, puis on arriva dans l'enceinte du bal, où le désordre régnait encore, et où l'on eut l'air de chercher nos parents. Eugénie peint tout l'eiTroi qu'elle a éprouvé, et M"*" Moulonnet remercie Adolphe d'avoir veillé sur sa fille. Bidois paraît, tenant son mouchoir sur son nez meurtri. On cherche les paniers... on n'en trouve qu'un, et c'est celui dans lequel ne sont point les bouleillos.
— Les paysans auront volé l'autre, dit Bidois, croyant trouver des bouteilles pleines.
— (j'est bien probable, dit .M. .Moutonnet.
— C'est bien malliiMireux, dit sa femme; deux bouteilles de Sèvres! je les regrette.
— C'est vrai, dil le vieux ronnnis, elles éliiirnl sn]uMbosI...
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Et il se retourne pour cacher un sourire malin qui pourrait le traiiir.
— Allons, allons... partons... quittons ce maudit bois; en voilà pour quelque temps de Romainville.
— Où sont donc les autres, ma femme?
— Ma foi, cela ne m'inquiète guère. Ces Bernard!... Ah! quand il m'ari'ivera de faire une partie avec eux ou de les invitera une fête!... Monsieur Dupont, donnez le bras à ma fille. Allons, monsieur Moutonnet, pressez unpeu le pas ; ne voyez-vous pas que tous ces paysans nous regardent de travers ?
— Oui, vraiment, dit Bidois, ils ont de mauvais desseins.
Enfin la famille Moutonnet gagne la grande route sur laquelle elle ne tarde pas à rencontrer toute la société. M; Gérard avait beaucoup de peine à calmer M"" Bernard, qui, furieuse de quitter le bal après une contredanse, se répandait en invectives contre les habitants de Romainville; son mari faisait chorus, et la famille du parfumeur, craignaut une nouvelle scène avec les villageois, était sur le point de quitter le tabletier et sa femme, lorsque le héros de la fête les rejoignit avec sa femme et le reste de la compagnie.
— Eh bien! monsieur Moutonnet, dit Bernard dès qu"il l'aperçoit, j'espère que voilà une fameuse scène !
— Oui, dit la tabletière, il est gentil, voire bal de Romainville... je m'en souviendrai longtemps.
— Ilfaut convenir aussi, madame, répond la passementière, que votre mari n'élait pas raisonnable, et que vous-même, au lieu d'apaiser ces villageois, vous n'avez fait que les irriter encore davantage en leur disant des injures...
— Des injures, madame !... des injures!...
— Oui, madame, j'en appelle à toute la société...
— Ah ! ceci est un peu trop fort, madame Moutonnet ; je vous conseille de prendre le parti de gens qui nous ont maltraités, hués, chassés de la danse; qui ont jeté par terre M. Bernard et rossé votre commis!... Regardez son nez!... dans quel état il est!
— Ce n'est pas à lui que le coup de poing était destiné... Pourquoi va-t-il s'avancer dans ce moment-là?
— Je sais bien, madame, que vous auriez préféré que mon époux l'eût reçu ! . . .
— Au moins, dit tout bas Bidois, il aurait été à son adresse.
— Oui, dit Bernard... ce sont des drôles... et si j'avais eu là un piquet de gendarmerie à mes ordres, je leur aurais fait voir de quel bois je me chauffe.
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— Tout celane m'empêchera pas de dire, monsieur Bernard, que c'est vous qui avez commencé...
— - Jai commencé, madamel... j'ai dansé, voilà tout!... — ■ Oui, mais on danse de manière à...
— En voilà bien d'une autre ! ne faudrait-il pas restreindre ses pas pour ces manants?... Quand vous dansiez, vous, madame, il vous fallait aussi de la place; je m'en souviens, quoiqu'il y ait longtemps...
— Madame, point de personnalités, je vous en prie.
— C'est vous qui m'injuriez, madame.
— Il faudrait pour cela que j'eusse votre langue, madame.
— Oh! la parole est bien suffisaûte pour faire enrager voire mari, votre fille et tout ce qui vous entoure !... Ah! C'en est trop ! monsieur Moutonnet, on insulte votre épouse!...
M. Moutonnet regarde sa femme pour savoir s'il doit répondre et enfance son chapeau sur sa tête pour se donner de la fermeté. Pendant ce temps, la famille Gérard, qui voit qu'une nouvelle dispute va s'engager, s'empresse de doubler le pas pour ne pas être obligée de prendre parti pour quelqu'un.
— Oui, oui, s'écrie M"'^ Bernard, qui donne un libre essora sa colère, vous voulez partout faire la maîtresse, madame Moutonnet ; vous croyez que chacun doit trembler devant vous; vous prétendez enfin mener tout le monde comme votre mari; mais cela ne sera pas, madame : je suis bien aise de vous dire votre fait en passant; d'ailleurs, il y avait longtemps que cela m'étouffait !... Gardez vos fêtes et vos dîners, je garderai les miens qui les valent bien, je m'en flatte, et pour donner de la liqueur et du dessert, je n'attendrai pas que mon épicier m'en fasse cadeau !
— Quelle langue envenimée!... mais il faut pardonner cela à madame : on sait qu après son dîner elle n'a plus la tête à elle.
— ■ Ah! quelle horreur! on dit que votre épouse est grise, monsieur Bernard! entendez-vous celte méchante femme?...
— On dit cela! répond Bernard; ah! parbleu! si M™ Moutonnet était un homme... je sens que... Partons, madame Bernard... éloignonsnous... car cela se gâterait!...
— Oui, mon ami, vous avez raison... laissons ces gens-là... venez, Estève; marchez, ma fille.
Et la famille Bernard s'éloigne par un autre chemin, laissant M"" Moutonnet, que la colère sutïoque. près de se trouver mal sur la grande route.
— 11 ont bien fait de s'en aller, dit M. Moutonnet, je me sentais prêt à perdre patience.
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Ou ouvre la portière opposée à celle par laquelle Biduis s'est préseûté. (P. 653.)
— Celte M"" Bernard est un vrai dragon, dit Bidois ; les yeux lui sortent de la tète.
— Oui, dit à son tour Fami Dupont, qui n'a soufflé mot pendant toute la querelle, c'est une femme qui ne parait pas aisée à conduire !...
— C'est une bonne leçon, dit M"" Moulonnet, cela m'apprendra à mieux choisir mes amis. Monsieur Moutonnet, je n'ai pas besoin de vous défendre de remettre jamais les pieds chez les Bernard !