‹ La pucelle de BellevilleChapitre 69 sur 104 · LE PLUS SAGE EX EUT FAIT AUTANT · texte numérisé non relu

LE PLUS SAGE EX EUT FAIT AUTANT

Adolphe a bientôt terminé un modeste déjeuner, et il retourne dans la rue Saint-Martin recommencer ses promenades devant cette maison dont l'entrée lui est interdite : mais point d'Eugénie!.... Serait-elle plus malade? Cette idée désole le pauATe garçon, qui donnerait tout ce qu'il possède pour avoir des nouvelles de son amante. Il est bien décidé à ne point s'éloigner sans avoir vu Jeanneton. « Si je ne puis entrer dans la boutique, dit-il, du moins la rue est libre, et on ne m'empêchera pas de m'y promener... quoique ce vieux commis ait l'air d'être chargé de me guetter. »

En effet, Bidois, qui a reçu des instructions de M"" Moulonnet, va de temps à autre tailler sa plume sur le seuil de la porte de la boutique et il sourit d'un air goguenard en voyant Adolphe passer et repasser; mais Adolplie, remarquant le petit manège de Bidois, se pi-omet de lui ôter l'envie de le gueller : il attend que le \'ieas. commis revienne se montrer

M. DUPONT

avec sa plume et son canif, et passant alors tout contre lui, il le pousse si brusquement, que Bidois fait une pirouette, et manque de tomber au milieu de la rue, où il laisse voler sa plume, tandis que son canif roule dans le ruisseau.

— Que le diable les emporte tous ! dit Bidois en refermant avec violence la porte de la boutique, et se replaçant avec humeur au comploir; je ne me mêle plus de rien, qu'ils s'arrangent comme ils voudront... Une plume délicieuse perdue!... et un canif qui n'avait encore été repassé que dix ou douze fois !... Ce jeune homme me ferait un mauvais parti, il a déjà manqué de m'étrangler... M"" Moutonnet dira ce qu'elle voudra, je suis dans sa maison comme commis, chargé des comptes et des calculs, mais je n'y suis point pour guetter les amoureux de sa fille... C'est un peu trop dangereux. Je resterai neutre à l'avenir dans cette atfaire-ci.

Adolphe attend avec impatience que Jeanneton vienne lui apporter (juelques consolations. Enfin le jour baisse, la bonne sort de la boutique et va rejoindre notre amoureux à l'endroit qu'elle lui avait indiqué.

— Pourquoi n'ai-je point vu Eugénie? lui demanda Adolphe dès qu'il l'aperçoit. Pourquoi n'est-elle point descendue aujourd'hui? Serait-elle plus malade?

— Non, monsieur, grâce au ciel, elle va un peu mieux, quoiqu'elle soit toujours bien triste!... mais c'est vot' faute si mamzelle ne descend pas àla boutique; on a remarqué que vous étiez sans cesse en faction dans la rue,- et M"" Moutonnet a annoncé à c'te pauvre petite qu'elle ne quitterait sa chambre que pour aller se marier.

— Ah! Jeanneton, que m'apprends-lu!... je ne la verrai plus, je ne lui parlerai plus...

— ■ Dam' monsieur, comment voulez-vous faire? madame ne plaisante pas, Eugénie pleure et se désole toute la journée... ça me fend le cœur!

— Jeanneton, ma bonne Jeanneton! permets-moi de la voir, de la consoler..

— Mais c'est impossible, monsieur!

— Si tu me refuses, je fais quelque coup de désespoir! je mets le feu h la maison !

— C'est ça, nous grillerons tous!... joli moyen pour la consoler... ■ — Du moins elle n'épousera pas Dupont !

— Un instant, monsieur, ne faites pas de bêtises comme ça...

— Ah! Jeanneton, je ne sais plus que devenir, je vais me jeter dans la rivière !

— Allons, le v'ià dans l'eau à présent... Ah! que les amants sont ter-

libles! Et vot' père, monsieur, vot' pauvre père que vous aimez tant, vous n'y pensez donc plus?

— Hélas 1 Jeanneton, l'amour me tourne la tête ! Mon père est malade depuis quelque temps; à présent que je suis libre je devrais aller le voir... il habite Senlis, ce n'est pas loin d'ici... Mais Eugfénie absorbe tous mes autres sentiments ! je ne songe, je ne vis que pour elle. . .

— Si ça continue, vous n'irez pas loin... depuis deux jours vous êtes changé... ça fait peur!... Pourquoi se désespérer ainsi? Le mariage ne doit se faire que dans un mois, peut-être dans deux... Si d'ici là vous pouviez faire fortune.

— Ahl c'est impossible!... je n'ai plus pour parents que mon père qui est loin d'être fortuné, il avait un frère qui s'est embarqué fort jeune pour les Indes et qui est mort, sans doute, car on n'a jamais eu de ses nouvelles... Tu vois que je ne puis espérer de fortune que celle que j'amasserai moi-même.

— Oui, et ça ne s'amasse pas en un mois... Ah! si vous gagniez un quaterne à la loterie !. . .

— Ah! Jeanneton, quelle ressource m'offres-tu là? Si j'étais pauvre et joueur, je deviendrais bientôt fripon.

— Ah ! vous avez raison, monsieur, ne jouez pas, c'est un vilain défaut... Mais comment donc vous enrichir!

— Il n'est pas question de m'enrichir, mais de me faire voir Eugénie ; je serai toujours assez riche si elle m'est fidèle...

— Oui, mais c'te fortune-là ne vaut toujours pas les paquets de chandelle de vot' rival !

— ■ Jeanneton, je ne te quitte pas que tu ne m'aies promis de me faire parler à Eugénie.

— Je ne peux pas vous promettre ça.

— Il le faut où je meurs... pendant que tout le monde dormira, tu peux facilement m'ouvrir la porte de l'allée et m'introduire dans la maison.

— Ah! monsieur, que dites- vous-là!... vous me faites trembler!... Si on savait...

— On ne saura rien...

— Si on découvrait ..

— Impossible !

— Madame ne dort plus que d'un œil depuis qu'elle sait que sa fille est amoureuse.

— Je ne resterai qu'un moment...

— Ah! quand une fois un amant est entré, c'est le diable pour le faire sortir!

M. DUPONT

Adolphe s'arrête pour la laisser passer. (P. 730.

— Mais tu seras là, Jeanneton, tu ne nous quitteras pas. Je ne veux parler à Eugénie qu'en ta présence-

— Tout cela est bel et bon, mais je n'ose...

— Jeanneton, tu aimes ton Eugénie, et tu me refuses ce moyen de la consoler un instant !

— C'est parce que je l'aime que je vous refuse; ces consolations-là seraient dangereuses!

UV. 92. — PAUL DE KOCK. — ÉD J. ROLFF ET c'° LIV. 92

œUVRE DE PAUL DE KOCK

— Ah ! je te croyais sensible je me suis trompé.

— Mon Dieu! eh ben je vas consultermamzelle, etdam' si elle le veut aussi, demain j' vous ferons entrer...

— Ah! Jeanneton que je t'aime! que je t'embrasse...

— Prenez donc garde, les passants vous prendront pour un fou!... Je rentre... A demain, ici... je vous dirai ce que mam'zelle aura décidé. Mais ne passez pas si souvent devant la porte afin d'éloigner les soupçons.

— Sois tranquille, demain je resterai chez moi jusqu'à l'heure de notre rendez-vous.

Jeanneton s'éloigne; Adolphe rentre chez lui, se reportant d'avance au lendemain et cherchant comment il pourra abréger le temps qui va se passer jusque-là. En montant son escalier, il rencontre sa voisine en chapeau à plumes, en robe à triple garniture, en souliers chamois et ayant sur les épaules un châle à palmes. Adolphe s'arrête pour la laisser passer, et Zélie enchantée d'être vue en grande toilette, et qui depuis une heure attendait pour descendre l'escalier le moment où Adolphe rentrerait, lui jette en passant un regard moqueur, puis s'éloigne en sautillant et en fredonnant un morceau d'opéra.

— Qui croirait, dit Adolphe en la regardant aller, que cette femme élégante habite une chambre sous les toits ?... Elle n'est vraiment pas mal... Mais rentrons, soupons, couchons-nous et dormons; c'est quand on dort que le temps passe vite.

Notre amoureux dormait en effet d'un profond sommeil, et il était minuit sonné, lorsque plusieurs coups frappés à sa porte vinrent troubler son repos.

— Qui est là? dit Adolphe sans quitter le lit.

— .Vlon voisin, je vous en supplie, ou%Tez-moi, donnez-moi de la lumière.

— Comment! c'est encore vous qui m'éveillez, mademoiselle! vous avez donc juré de ne poinf me laisser en repos?

— .^lon Dieu ? monsieur, mais il n'est que minuit ; je ne savais pas que vous étiez couché.

— Je le suis depuis sept heures.

— Couché à sept heures !... un jeune homme... mais c'est une iiorreur!... comme les poules, absolument!...

— Cela ne vous regarde pas, je crois ; laissez-moi dormir.

— .\llumez-moi ma chandelle, et je vous laisse tranquille. • — Je n'ai pas de lumière, je ne peux pas vous en donner.

— Vous me battrez le briquet, je n'en peux pas venir à bout.

— Je ne sais pas le battre.

• — Qu'il est aimable et qu'il est complaisant!... comme c'est agréable d'avoir un voisin comme monsieur !

— Pas plus que d'avoir une voisine comme vous!

— Vous êtes le premier auquel cela ne plaît pas.

— Chacun a sa manière de voir.

— La vôtre n'est guère honnête, toujours.

— Mademoiselle, voulez-vous me laisser dormir?

— Vous êtes las de dormir, puisque vous êtes couché depuis sept lieures... Dites donc, mon voisin... ah? vous croyez peut-être que je vais vous laisser tranquille, mais je frapperai plutôt jusqu'au jour!...

— Je me plaindrai demain au propriétaire.

— Ça m'est bien égal, je déménage après demcùn. »

Et Zélie continue à frappera la porte d'Adolphe, qui se décide à lui ouvrir pour mettre fin à ce tapage. Il se lève, ouvtc sa porte et va se rcrouchcr; M"" Zélie entre à tâtons.

— Ah! c'est bien heureux, il m'a ouvert enfin... Est-il gentil !... On ne voit pas clair ici.

Tout en tâtonnant, elle arrive jusqu'au lit d'Adolphe, sur lequel ell^! s'assied provisoirement.

— Ah! je n'en puis plus!... ce nouveau pas est fatiguant...

— Que faites-vous donc, mademoiselle?

— Vous le voyez bien, je me repose.

— Vous pourriez, il me semble, vous reposer chez vous.

— C'est apparemment que j'aime mieux me reposer ici.

— Où est votre briquet? donnez-le moi que je le batte.

— Mon briquet?... ah! ah! ah! qu'il est drôle avec mon briquet! Cherchez le vôtre, monsieur, cela vaudra mieux : je suis sûre que vous ferez feu sur-le-champ.

Adolphe se lève sans répondre, et va en eilet chercher son briquet, qu'il a d'abord beaucoup de peine à trouver ; enfin, il le tient. Il frappe et refrappe la pierre, mais son amadou ne veut pas prendre, et Adolphe impatienté, jette au milieu delà chambre, pierre, amadou et allumettes, eu jurant après son hôte qui ne lui a pas donné un briquet phosphorique.

Pendant ce temps, M"° Zélie, qui est venue frapper chez son voisin dans un costume fort léger, a trouvé plus commode de ne point rester exposée au fz-oid, et elle a pris la place d'Adolphe dans le lit où elle ne souffle plus mot.

— Ma foi ! dit le jeune homme, vous voyez que j'ai fait ce que j'ai pu

pour VOUS procurer de ]a lumière ; j'espère que maintenant vous allez me laisser dormir.

On ne répond rien.

— Serait-elle partie? se dit Adolphe; c'est bienheureux!...

Et il court se fourrer dans le lit, et il jette un cri de surprise en se

trouvant dans les bras de quelqu'un, et il est près de se lever... mais il ne se lève pas, il reste couché parce qu'il est liomme, qu'il est jeune, et que l'amant le plus sage, le plus fidèle ne peut pas répondre de lui dans pareille circonstance.

— Ah!... ce n est pas ma faute, se dit Adolphe, désespéré, certainement j'ai fait tout ce que j'ai pu potir que cela ne fût point... mais cela devait arriver apparemment.

— Tu es un ours, dit Zélie en riant ; mais j'aime biiaucoup les ours, et

... iMus.curs c,..:,,- :r.,H - r. > I . i , ' ni troubles J'avais jUré de t'appri-

soii rei^or. voiser.

Et probablement Adolphe s'apprivoise, car à 9 heures du matin le soleilles trouve encore endormis l'un à côté de l'autre.

Adolphe s'éveille le premier. Il se frotte les yeux; il croit encore rêver ^;n vo3'ant Zélie auprès de lui ; mais bientôt les souvenirs de la nuit arrivent un ioule. Adolphe, désespéré, saute hors du lit ; il se repent de sa faiblesse. C'est toujours lor.sqiio les sens sont calmés qu'on s'étonne d'avoir pu faillir.

— Eh quoi! dit-il, j'ai pu un moment oublier Eugénie que j'adore!... Eugénie si douce, si belle, si aimante! pour une femme!... que je n'aime pas... que je méprise!... Et jiendant qu'elle pleure, qu'elle se désole!... j'étais!... ah! c'est affreux!... c'est indigne! mais je jure bien que cela ne m'arrivera plus!... Non, ma chère Eugénie, je n'aurai plus de faiblesse; je serai digne de toi!... reçois le serment que je fais de ne plus t'oublier un seul instant!...

M. DUPONT

Adolphe s'est habillé promptement, et avant que Zélie soit éveillée il est déjà loin de chez lui. Mais Zélie s'éveille enfin ; elle cherche des yeux Adolphe.

— Comment! il est parti ! dit-elle en se levant; quel singulier jeune homme!... il est bien original!... mais il a des qualités précieuses,.. Il faut lui passer quelque chose.

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