‹ La pucelle de BellevilleChapitre 68 sur 104 · LIV. 91. — PADL DE KOCK. — ÉD. J. BOUFF ET Cl8 . UV · texte numérisé non relu

LIV. 91. — PADL DE KOCK. — ÉD. J. BOUFF ET Cl8 . UV

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guiilande et des pincettes ; enfin, au milieu de ce chaos, est étendue M"° Zélie, couciiée d'une manière assez gracieuse contre une chaise renversée, dans un désordre qu'on ne peut appeler un effet de l'art, mais oii se mêlaient peut-être quelques ressources de coquetterie.

M"° Zélie est une personne de dix-huit à vingt ans, mais que l'excès du travail (car une danseuse travaille beaucoup) a dû nécessairement fatiguer, et qui, par conséquent, n'a plus rien de la fraîcheur de la jeunesse. C'est une brune assez jolie, assez bien faite, une taille agréable, à laquelle il ne manque, pour lui donner plus de charmes, que ces deux globes rebondis qui sont si bien à leur place sur la Yénus de Médicis et la Galatée de Girodet; mais si notre danseuse n'en a pas le matin, en revanche le soir elle en possède de superbes. Ses yeux noirs sont vifs et brillants ; ils gagnent aussi à être vus à. la lumière, parce qu'alors on aperçoit moins le cercle brun qui les entoure ; enfin ses dents sont très blanches et sa bouche paraît de la plus grande fraîcheur... aux quinquints.

Malgré ces légères taches qui gâtent sa figure mutine. M"" Zélie peut, même le jour, faire encore des conquêtes ; ses regards malins, sa tournure agaçante, ses manières lestes ne sont pas dépourvues de grâces et d'agréments.

Adolphe n'a pas fait attention à tout cela ; peu lui importe que sa voisine soit laide ou jolie, il ne vient que pour la secourir et non pour la regarder. Il n'ei^ est pas de même de Zélie : d'un coup d'œil elle a examiné ï^on jeune voisin ; le résultat de cet examen est tout à l'avantage d'Adolphe, et on est charmé d'avoir trouvé le moyen de lier connaissance avec lui.

Adolphe s'approche de Zélie d'un air pénétré, car il la croit vraiment blessée, et pondant qu'il lui parle, celle-ci se mord les lèvres pour ne pas rire.

— Vous êtes blessée, mademoiselle?...

—. Oui, monsieur... je suis tombée je ne sais trop comment... Je répétais un pas que je dois danser dans un nouveau ballet... ma jambe a rencontré cette chaise... j'ai trébuché... enfin, sans vous, je ne sais comment je pourrais me tirer de là...

— C'est au pied seulement que vous souffrez ?...

. — Oui, au pied... et un peu au côté... Aidez-moi, je vous en prie, à me mettre sur mon lit... passez votre bras sous les miens... là... comme cela... oh ! n'ayez pas peur de me chiffonner...

— Pourrez-vous marcher?...

• — Oh! mon Dieu non, il faut que vous me portiez... prenez-m.oi à bras-le-corps... oh ! je ne suis pas bien lourde!...

Adolphe emporte M"° Zélie, qui se laisse enlever de la meilleure

grâce du monde. 11 est surpris que, malgré la douleur qu'elle doit éprouver, elle ait le courage de lui sourire fort joliment, et de manière à lui montrer ses dents qui sont très blanches, comme vous savez.

Adolphe dépose sa voisine sur sonlit ; il croit sa tâche terminée ; mais il n'est pas au bout.

— Je ne suis pas bien, dit Zélie en jetant sur son voisin des regards languissants. Monsieur, voulez-vous m'aider à me retourner?... Tenez, passez votre bras sous moi !... un peu plus bas... Ah! Dieu ! que je souffre! aidez-moi donc à lever ma jambe... je ne peux vraiment pas la bouger... soutenez-moi un peu les reins... Ah! je crois que je vais me trouver mal ! . . .

Diable! diable! dit Adolphe en lui-même, voilà une femme qui ma donnera bien de la besogne ; sans avoir aucune mauvaise intention, sans doute, elle me fait tâter ses jambes, ses reins, ses cuisses... Heureusement qu'elle est jolie et assez bien faite...

Les hommes sont toujours les mêmes, et à vingt ans on ne fait pas impunément l'inspection des charmes d'une jeune femme. Adolphe sent que les secours qu'il donne à sa voisine commencent à lui monter la tête ; mais comme il adore Eugénie... ou plutôt comme il ne se soucie point de succéder à M. Poussard (car l'amour le plus extrême empêche rarement une infidélité}, notre amoureux s'éloigne du lit etaquilte M"° Zélie, qui a toujours mal quelque part, et voudrait sans cesse se faire retourner.

La danseuse regarde Adolphe d'un air étonné :

— Quoi, monsieur vous me quittez? lui dit-elle.

— Oui, mademoiselle ; l'heure se passe, j'ai affaire... mais je vais vous envoyer quelqu'un de la maison.

— Ah ! vraiment, vous êtes bien galant...

— Il me semble que j'ai fait tout ce que je pouvais faire...

— Ah! vous croyez cela!... répond Zélie en riant d'un air moqueur.

— Je crois d'ailleurs que vous souffrez moins... mais, je vous laisse, jevais vous envoyer la portière...

— Ah! ah! ah! ne vous donnez point cette peine, monsieur; je lâcherai de m'en passer.

En disant cela, Zélie saute en bas de son lit, en riant comme une folle de la figure que fait Adolphe.

— Est-ce que vraiment vous m'avez crue blessée? dit-elle en sautillant dans la chambre.

— Et jionrquoi ne l'aurais-je pas cru?... Quel niutif aviez-vous doue pour me tronifier?

— Quel motif, monsieur? J'ai voulu vous faire voir qu'on ne refuse pas impunément une carafe d'eau à sa voisine, et que je trouverais bien le moyen de vous faire quitter votre lit.

— Vous m'avez fait voir beaucoup de choses, en effet; et je vous remercie, mademoiselle, de la leçon que vous avez bien voulu me donner...

— Oh! ce n'est point une leçon... je n'en donne que de danse... pour celles-là, si vous en désirez, ce sera avec grand plaisir.

— Je vous remercie; mais je n'ai nulle envie d'apprendre à danser...

— C'est dommage ; vous seriez charmant au théâtre... ah! ah! ah! par exemple, il ne faudrait pas conserver cette mine sévère que vous faites maintenant.*.. Ah! quel air sérieux pour un jeune homme!

Et tout en parlant, M"° Zélie faisait des battements, des écarts des plies, des pirouettes, et levait parfois sa jambe à la hauteur de son épaule. Adolphe, qui n'avait jamais fréquenté de danseuses, ni visité les coulisses d'un théâtre, ne pouvait s'empêcher de regarder Zélie avec étonnement, car tout ce qu'il voyait était nouveau pour lui.

— Je suis sûre que je vous ai réveillé ce matin de bonne heure.... dit Zélie en continuant son travail. Vous avez entendu ma querelle ? Que voulez-vous? c'est un monstre qui me trompait; mais, à présent, je suis enchantée qu'il m'ait quittée, je ne le reverrai de ma vie. Me voilà libre comme l'air!... mais je ne veux plus avoir de sentiments, c'est fini! les hommes sont si faux ! ils ne valent pas la peine que nous poussions un soupir pour eux!... aussi je ne veux plus aimer... je me donne toute à mon art; je vais travailler six heures par jour. C'est un rude métier que de danser, et cela ne s'apprend pas en se promenant. Pourrait-on savoir ce que monsieur fait?...

— Je ne fais rien, mademoiselle.

— Rien!... diable! c'est un bel état!... je voudrais bien en faire autant que vous, je ne serais pas obligée de mettre mes pieds dans une boîte. Monsieur vit de ses rentes apparemment?

— Non, mademoiselle, je n'ai point de rentes...

— Ah! c'est différent alors je comprends... quand on est joli

garçon, on a toujours des ressources.

Adolphe lance à Zélie un regard qui lui fait manquer une pirouette.

— Mon Dieu! monsieur, je n'ai pas eu dessein de vous fâcher, lui dit-elle en s'arrêtant, j'ai dit cela... sans y penser. .. et... certainement... Ah! vous seriez bien gentil de me nouer ma robe par derrière; je ne songeais plus que je dois, ce matin, aller déjeuner chez une de mes amies et on m'attend...

— Je ne sais pas nouer les robes, mademoiselle.

■ — Mais doù sortez-vous donc? vous ne savez rienl.. C'est bien facile, et je vous montrerai... Si vous vouliez venir déjeuner avec nous, vous serez bien reçu, monsieur...

— Je vous remercie, mais je ne vais que chez les personnes que je connais.

— Oh! vous n'êtes pas un jeune homme comme un autre; vous avez l'air d'un original... Venez, mon voisin, vous serez bien aimable...

— Non, ma voisine; je vais rentrer chez moi...

— Comment, monsieur, vous ne voulez pas seulement m'altacher ma robe, me mettre une épingle...

— Je vous dis, que je n'y entends rien ; mais je ^mis vous envoyer la portière 1...

■ — Allez au diable avec votre portière!... Ahl quel ours j'ai pour voisin ! . . . .

Adolphe n'écoute plus Zélie; il rentre chez lui en se disant : « Quelle différence de celte femme à Eugénie! » Et Zélie dit en elle-même : « Quelle différence de ce jeune homme-là à Poussard, qui m'a tout de suite déclaré sa flamme en prenant une bavaroise. »

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