‹ La pucelle de BellevilleChapitre 77 sur 104 · JEANNKTON CHANGE DE CONDITION · texte numérisé non relu

JEANNKTON CHANGE DE CONDITION

Revenons à Paris, et voyons ce qui se passe chez M. Moulonnct Après la nuit où Jacques le porteur d'eau s'est introduit daus la maison, M""" Moulonnet redouble de surveillance et fait eu sorte de hâter le jour où sa fille doit devenir M"" Dupont.

Eugénie est enfermée dans sa chambre; elle n'a plus la permission de descendre qu'aux heures des repas, et elle n'aperçoit plus Jeannetou qu'en |irésence de sa mère. Jeanncton parait fort triste aussi; M. Mou-

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tonnet ne dit rien et se contente de regarder sa femme. Bidois paraît Irùs affairé :ilya souvent des conférences secrètes entre lui et M°"Moutonnet, et le vieux commis, enchanté de posséder la confiance de sa maîtresse, prend un petit air d'importance, même avec M. Moutonnet.

Eugénie ne sait que penser de tout ce qu'elle voit : aurait-on appris son entrevue avec Adolphe?... Cependant sa mère ne lui dit rien. Mais Jeanneton qui ne lui parle plus!... et Adolphe qui ne cherche plus à la voir ! . . .

— Tout le monde m'abandonne ! dit-elle ; et la pauvre petite se désole, et ses jolis yeux sont rouges de pleurs, et les choses n'en vont pas mieux.

Jeanneton a reçu le billet d'Adolphe, mais Jeanneton est toujours courroucée contre le jeune homme qui couche avec une danseuse, pendant que son Eugénie ne rêve, ne parle et ne pense qu'à lui. Jeanneton a peu d'indulgence pour les erreurs d'un jeune homme, mais Jeannetnn n'est qu'une simple bonne, une grosse servante, il faut l'excuser ; une femme de chambre connaît mieux le monde : elle aurait fermé les yenx sur la peccadille d'Adolphe.

D'ailleurs Jeanneton ne saurait emrêcher les choses d'aller leur train; tout ce qu'elle pourrait faire serai; à.3 consoler Eugénie, mais pour

cela il faudrait pouvoir lui parler et que lui dire?... Que son amant

l'aime toujours, qu'il lui sera fidèle... Hle ne se sent plus le courage de dire cela,... elle craint aussi d'apprendre à Eugénie ce qu'elle sait, ce qu'elle a vu. Une seule espérance console Jeanneton ; si Eugénie épouse Dupont, il lui faudra une domestique, et la grosse fille se dit :

— C'est moi qu'elle prendra, et de cette manière je ne la quitterai pas. Tout est prêt, tout est terminé, le jour est arrêté, le mariage va so

conclure; Dupont a déjà fait ses emplettes ; il a acheté la corbeille do noce, dans laquelle il veut à toute force fourrer quelques rouleaux de chocolat de Bayonne et de pâte de guimauve. Depuis huit jours il a commandé un habillement complet pour l'époque de son mariage ; il engage son perruquier à inventer quelque chose de nouveau pour sa coiffure; il achète de nouvelles breloques qui, avec les anciennes, font tant de bruit qu'on l'entend marcher à cent pas et qu'on se retourne pour se garer, croyant que c'est un cheval avec des grelots. Dupont est enchanté d'être remarqué, et il sourit à tout le monde, et tout le monde rit en le regardant.

Il occupe un appartement au-dessus de sa boutique; mais cet appartement n'est plus assez vaste pour un homme qui va tenir un ménage. Dupont loue tout le premier étage et s'occupe de la distribution de son nouvel appartement.

Mais Dupont s'enfend peu à tout cola ; il fait monter ses deux garçons pour leur demander leur avis, et les garçons, qui ont autant d'esprit que leur bourgeois, ne voient dans chaque pièce qu'un bel emplacement pour une cuisine ou des lieux à l'anglaise. Dupont tient beaucoup à ces deux endroits-là ; mais son appartement ne peut pas consister en cuisines

et en lieux à l'anglaise et il se décide à allerconsulter M"' Moutonnet ; en attendant, il fait frotter et coller des papiers partout.

Au moment où l'épicier va sortir pour se rendre chez sa future belle-mère, Jeanneton paraît devant lui. Le sursis quelle a obtenu de M"" Moutonnet vient d'expirer, la servante sait que le mariage doit se faire dans quelques jours, et elle se décide à se rendre surle-champ chez le futur époux d'Eugénie.

— Comment : c'est toi»

Jeanneton! dit Dupont en apercevant la grosse bonne.

— Oui, monsieur, me v'ià...

— Eh! que viens-lu taire ici?... viendrais-tu chercher quelque chose? va à la boutique, ma chère amie, et choisis tout ce que tu voudras...

— Non, monsieur; oh! ce n'est pas pour ça que je viens... Vous allc2 épouser mamzellc Hugénie, n'est-ce pas monsieur?

— Oui, Jeanneton, dans trois jours... jeudi prochain.

— Eh ben, monsieur, je viens m'iuslaller à mon poste.

— Comment! t'iustallcr?...

— Sans doute, no faut-il pas une domestique à vot' femme ! Eh ben, c'est moi que mamzcUe a choisie.

— Ah! c'est loi, Jeanneton ; eh beni j'en suis charmé... Au fait tu me conviens beaucoup : tu sais faire la cuisine?...

— Oh! oui, monsieur, cl joliment.

tdUDetuu parait devant lui.

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- — Tu feras notre afTaire Et puis, tu es jeune, alerte, tu as une

mine ronde et fraîche.. . et j'aime beaucoup les mines fraîches..,

— Vous êtes ben honnête, monsieur.

— Ah ça, tu quittes doncM"° Moutonnet?

— Oui, monsieur, oh! pour suivre mamzelle, je quitterais tout le monde...

— C'est très bien, cela prouve de l'attachement et... de l'attachement.

— Je m'suis fait renvoyer exprès... c'était convenu avec mamzelle...

— Eh ben ! cela n'est pas bête, au moins. Parbleu! Jeanneton, puisque te voilà, tu vasm'aider dans la distribution de mon logement...

— Comment! monsieur, il n'est pas prêt?

— Si, si, il n'y a plus que les meubles à disposer... Tu connais les goûts d'Eugénie?

— Oh I oui, monsieur, je les connais.

— Tu vas me guider, Jeanneton.

Et l'épicier fait entrer la bonne dans son nouvel appartement, où presque tous les papiers sont couleur chocolat... ■ — C'est ben triste ça, monsieur dit Jeanneton.

— Comment triste? ma chère... Ecoute donc, j'aime les papiers analogues à mon commerce. On dit : voilà un homme qui sait ce qu'il fait...

— D'ailleurs, mon alcôve est en pistache, et ma salle à manger en olive... Je suis enchanté de mon choix.

— Mais, monsieur, je ne vois qu'une chambre à coucher.

— Combien donc en veux-tu?

— Dam', une pour vous, une pour vot' femme.

— Sst-ce que je ne coucherai pas avec ma femme?...

— Oh ! monsieur, si vous voulez plaire à mamzelle, il faut lui donner sa chambre à elle seule... Voyez- vous, les jeunes femmes, à présent, aiment beaucoup à avoir leur chambre... C'est ben pus commode... Vous pouvez aller, venir sans déranger madame • d'abord, vous vous levez matin, et mamzelle se lèvera très tard quand elle sera mariée . . .

— Ah I elle se lèvera tard... Tu es sûre de cela?

— Oui, monsieur, c'est mamzelle elle-même qui me l'a dit... — • M""" Moutonnet me disait qu'elle était fort matinale.

— Oui, monsieur à présent; mais une fois mariée, vous entendez bon que mamzelle compte faire ses volontés.

— Ohl elle les fera, Jeanneton, je ne prétends pas la contrarier...

— Et vous ferez ben, monsieur, et je gage que vous serez aussi heureux que M. Moutonnet.

— Tu crois? Et puis monsieur, ça n'est pas le tout : mamzelle est

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souvent malade... Elle a des attaques de nerfs... Et si vous couchiez avec elle... dam', je vous préviens que ça se gagne...

— Comment, ça, se gagne?...

— Oui, monsieur...

— Diable! Mais... M°" Moutonnct ne m'avait pas dit cela... Et dis donc, cela se gagne-t-il quand elle ne les a p:is?

— Oh! non ; monsieur...

— Ah ! c'est bien heureux.

— Allons, Jeanneton, je vois que tu as raison; il vaut mieux que nous ayons chacun notre chambre, cela n'empêche pas de... quand on veut... n'est-ce pas, Jeanneton ?

— Pardi, monsieur, est-ce que vous n'êtes pas toujours le mari?

— C'est juste, au fait, je suis toujours le mari. Et puis, deux cham bres... cela donne un air de noblesse... de grandeur... de... Je suis enchanté que tu m'aies donné cette idée-là.

— Mais, surtout, monsieur, ne parlez pas de tout ça à M"' Moutonne!, elle le dirait à sa fille... et vous lui ôteriez le plaisir de la surprise.

— Sois tranquille, je ne dirai rien... Ah! dis donc, je fais une réflexion : la première nuit, ma femme viendra-t-elle dans ma chambre, ou irai -je dans la sienne ?

— Dam', monsieur... i"m'semble que c'est au mari à aller trouver sa femme...

— C'est juste, c'est très juste; à présent, me voilà sûr de mon fait : j'irai trouver ma femme. Jeanneton, fais tout arranger, tout disposer, je m'en rapporte à toi.

Jeanneton choisit, pour Eugénie la chambre qui est la plus éloignée de celle de M. Dupont. Cette chambre a deux portes, dont l'une donne dans un salon et l'autre dans un passage qui conduit à une pièce qui touche à la cuisine, et qui sera occupée par Jeanneton; de celte manière, la bonne fille sera toujours près de sa maîtresse, à portée de la servir, de la consoler à toute heure du jour et Jeanneton est bien sûre que cette .distribution conviendra à Eugénie.

Pendant que Jeanneton s'installe chez l'épicier. M"" Moutonnet va trouver sa fille; elle lui annonce que dans trois jours elle sera M°° Dupont, et lui ordonne de cesser des plaintes et des jérémiades qui ne changeront rien à sa volonté.

« Eh bien! puisqu'il faut que cela soit, se dit Iuii;éiiie, (]u'on m'y force... j'épouserai M. Dujiont; mais je mourrai, et de celte manière je serai fidèle à .Vdolplie.

Pauvre petite! elle se persuade ijne l'un meinl parce qn'«ni n'épouse

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pas celui qu'on aime... il y a bien encore quelques jeunes tilles qui ci'oient cela, mais le nombre eu diminue tous les jours.

Eugénie appelle Adolphe, mais Adolphe ne l'entend pas, elle appelle .Jeanneton, et Jeanuetou ne peut lui répondre. Une nouvelle servante vieille, revèche, maussade, l'a déjà remplacée. A son aspect, Eugénie sent qu'il n'y a plus d'espoir.

« On a renvoyé ma bonne Jeanneton, se dit-elle, je n'ai plus personne pour me consoler... pour me plaindre... personne à qui je puisse parler de lui !... Je vois bien qu'on veut que je meure !...

On apporte à Eugénie la corbeille de mariage, de laquelle M"° Moutonnet a ôté les rouleaux de chocolat et la pâte de guimauve. On étale ilevant elle la riche parure en topazes, les châles, les étoiles, les garnilures.

— Ah ! que c'est beau ! dit Bidois qui a monté la corbeille dans la I liambre d'Eugénie. Que c'est brillant I...

— C'est superbe!... dit la vieille servante en mettant ses lunettes. Ce M. Dupont fait bien les choses!...

Eugénie leur fait la grimace, et jette toutes les parures sur une commode sans les regarder. Une jeune fille ne point examiner de semblables présents!... Pauvre Eugénie ! il faut qu'elle aime bien Adolphe.

Eugénie espère encore qu'il naîtra quelque accident qui retardera son mariage ; elle ne peut se persuader qu'elle épousera l'épicier. La nuit, elle ne dort point; au moindre bruit, elle se lève pour écouter à sa fenêtre, à sa porte, si elle n'entend pas la voix d'Adolphe ; elle attend qu'il vienne à son secours... elle implore l'Amour, la Providence!... Mais l'Amour rit des pleurs qu'il fait verser, et la Providence se mêle rarement de ces choses-là.

Le jour qui précède celui de son mariage est près de finir, et rien n'est changé dans la situation d'Eugénie.

« C'en est fait! se dit-elle en essuyant ses larmes, il me faut épouser un homme que je déteste!... on me sacrifie!... Je l'épouserai, puisqu'il faut obéir ; mais, j'en fais de nouveau le serment, je serai fidèle à Adolphe.

La jeune fille se met à genoux dans sa chambre ; et prend le ciel à jémoin du serment qu'elle vient de prononcer, en le priant aussi de h faire mourir de sa douleur. Mais le ciel ne l'exauça pas; et il fit bien; une jolie femme ne devrait mourir que de plaisir.

Pendant qu'Eugénie prie, pleure et se désole, on est rassemblé en bas, dans l'arrière-boutique, et là on se réjouit du prochain mariage.

— C'est pour demain dit M"" Moutonnet d'un air triomphant.

— C'est pour demain, répond son mari en prenant sa prise de tabac.

— Oui, c'est demain, dit Bidoisen se frottant les mains, comme quelqu'un qui a contribué à la réussite de l'aiïaire.

— Ce n'est pas sans peine, dit M"" Moulonnet; cette petite osait, pour la première fois, montrer une volonté... Elle s'avise, je crois, d'avoir des préférences ; mais grâce au ciel, j'ai du caractère, et je n'ai point écouté

ses soupirs, parce que c'est pour son bonheur, et je suis bien certaine que, dans six mois, elle me remerciera de l'avoir mariée à Dupont.

— Oui, certes, madame, dit Bidois, elle sentira ce qu'elle vous doit.

— Oui, m'amour... elle le sentira assurJ'ment...

— Ah I pourtant, monsieur, s'il n'y avait eu que NOUS pour terminer ce mariage, je suis bien sûre qu'il aurait été manqué.

— Aussi, mon cœur, vous voyez que je ne m'en suis pas mêlé.

— E t vo us avez bien fail.

— Grâce à ma vigilance, dit Bidois, ceux qui

voulaient faire les mutins n'ont point osé se présenter.

— Oui, Bidois, je suis très satisfaite de votre conduite ; vous serez de la noce, mon ami...

— Ah ! madame, dit le vieux commis en s'inclinant jusqu'à terre.

~ — Enlends-lu, Bidois? dit M. Moutonnct, tu seras de la noce... .Ma femme t'invite... tu seras le premier garçon.

— Le premier garçon 1 y pensez-vous, nionsieurMoutonnet? ditlapassementière ; est-ce que Bidois est d 'âge à être premier garçon d'mie noce?

— C'est juste, mon cœur, je voulais dire... qu'il sera toujours un des garçons, puisqu'il n'est pas marié... Ah çà, il y a donc une noce, ma belle !

— Oui, monsieur, c'est l'usage ; d'ailleurs Dupont est bien aise qu'il y en ait une, et c'est lui qui en fait les irais.

— l'^t un i)al, mou cœur?

La jeune fille se met k genoui.

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