LE POITRINAIRE
Adolphe aperçoit de la lumière à travers une dc^ fenêtres de l'appartemen'qu'occupe M. Dalmout. 11 frappe, et bientôt la voix de son père se fait entendre.
— Ouvrez, lui dit Adolphe, ouvrez, mon père, c'est votre fils...
— Mon fils!... dit d'une voix faible M. Dalmont.
Il descend aussi vite que f.cs forces le lui permetlent, il est bientôt dans les bl'as de son fils. Ils furent accostés par un mcndtaut.
Adolphe presse son père dans ses bras ; mais quel sentiment pénible vient troubler sa joie! Il remarque le changement effrayant qui s'est opéré dans toute la personne de l'auteur de ses jours. M. Dalmont n'a que quaranle-deux ans, et déjà il paraît faible et languissant : ses yeux sont caves quoique brillants, son teint pâle se charge quelquefois de petites couleurs qui n'annoncent point la fraîcheur de la sanlé, mais un mal intérieur que l'art des médecins parvient rarement à guérir ; eufiu une tou.x continuelle
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fatigue celui qui en est attaqué, et ceux qui. forcés de l'entendre, en prévoient les tristes suites.
Cependant Adolphe cache à son père les craintes qu'il éprouve.
— Vous êtes malade, lui dit-il, et je m'empresse de venir être votre gardien.
— Ce n'est rien, ce n'est rien, dit M. Dalmont; un rhume un peu opiniâtre qui me fatigue... Ta présence hâtera ma guérison.
Adolphe s'établit près de son père, qui, faute de moyens, n'a personne avec lui pour le soigner.
— Je ne vous quitterai plus, lui dit-il, que vous ne soyez entièrement rétabli.
Et, dès le lendemain, le jeune homme se charge de veiller à tous les détails de leur petit ménage.
Adolphe voit avec plaisir que la maladie n'a point ajouté à la mélancolie habituelle de son père ; au contraire, M. Dalmont paraît plus gai ; il fait de charmants projets pour l'avenir.
— Mon ami, dit-il à Adolphe, je crois que le sort se lasse enfin de m'ètre contraire ; je me suis lié ici avec un homme estimable, qui vient d'obtenir à Paris une place importante dans le ministère. Loin de m'oublier dans sa pi'ospérité, il s'est déjà occupé de moi et de toi, mon cher Adolphe; dans sadernière lettre il me promet une place avantageuse auprès de lui. Je serai près de mon fils, nous vivrons ensemble, et, sur la fin de ma carrière, je pourrai enfin être heureux.
Cet espoir charme aussi Adolphe, et, sans trop se flatter que cet ami de Paris réalisera ses promesses, il entrelient son père dans celte douce idée, qui embellit pour lui l'avenir.
Chaque matin lorsque le temps est beau, Adolphe sort avec son père dont il soutient la faiblesse; il le guide, il lui donne le bras pour aller respirer l'air pur dune belle matinée d'hiver, et cet emploi lui semble bien doux. Soigner son père a pour lui mille charmes ; si le souvenir d'Eugénie vient occuper aussi ses pensées, et lui arrache parfois un soupir, jamais l'idée de quitter son père ne s'est mêlée aux regrets qu'il éprouve d'êlre éloigné de son amante. Ne recevant point de nouvelles do Jeanneton, il pense qu il n'y a rien de nouveau, qu'Eugénie est parvenue à gagner du temps, et que l'époque du mariage n'est pas encore arrêtée.
Malgré les tendres soins de son fils, M. Dalmont ne va pas mieux. Bientôt il n'est plus en élat do sortir de sa chambre ; il faut qu'il passe sa journée assis près de sa cheminée. Son fils lui lient fidèle compagnie, el
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M. Dalmont, se flattant toujours de l'espoir d'obtenir une place à Paris, lui fait part de ses projets pour l'avenir. Adolphe écouteet approuve tous ses plansj; mais en examinant les traits de son përe , en con sidérant ses yeux caves , ses joues creuses, en entendant surtout cette voix dont le son n'est plus le même qu'autrefois, Adolphe détourne la tête pour cacher une larme qui coule de ses yeux.
Quelquefois M. Dalmont pense à son frère Georges.
— Peut-être n'est-il pas mort, dit-il à Adolphe ; peut-être le reverronsnous un jour ce pauvre Georges! que j'aurais de plaisir à l'embrasser'.... Que sait-on? il a peut-être fait fortune!... Et, si cela est, je suis bien sûr qu'il la partagera avec nous.
Heureux le malade qui ne voit pas son état, et que l'espérance berc.' jusqu'au tombeau! Pour lui, la mort n'est qu'un sommeil profond, il s'endort sans prévoir qu'il ne se réveillera plus!... Mais pour ceux qui l'entourent, que de tristes moments!... Voir s'éteindre un père, un frère, un ami... le voir, jeune encore, succomber sous le mal qui le tue, et savoir que rien ne peut nous le conserver, que bientôt nous serons séparés pour jamais!... Cette idée a quelque chose d'afl'reux, dedésolant,et chaque fois que l'on entend celui que l'on va perdre former des projets pour l'avenir, on sent augmenter encore sa douleur.
Six semaines se sont écoulées depuis qu'.VdoIphe a quitté Paris, et toujours point de nouvelles d'Euijénie ; le pauvre amant ne sait que penser de ce silence ; mais sûr de l'amour de celle qu'il aime, comptant sur le serment qu'elle lui a fait de lui rester fidèle, Adolphe se persuade que les choses sont encore au point où il les a laissées en s'éloignant ; et, quand même il en serait autrement, pourrait-il maintenant quitter son père?
Les forces de M. Dalmont diminuent chaque jour davantage; il ne se lève plus qu'avec difficulté, ses jambes ont peine à le porter ; son fils le soutient, en cherchant toujours quelque motif naturel à ce redoublement de faiblesse. 11 tiem'ole que son père ne s'aperçoive de son état; lui conserver l'illusion, c'est adoucir la fin de sa carrière.
Cependant M. Dalmont soupire quelquefois de la longueur de sa maladie.
— Que je te cause de peine ! dit-il à son fils. Que de soins lu prends de moi! Que de tourments lu te donnes pour me procurer tout ce qui peut m'être nécessaire!... Cher Adolphe, tout cela est peut-être inutile...
■ — Ah! mon père, vous ne le pensez pas, j'espère.
— Ali! je crains que ma maladie ne dure encore longtemps... Mes forces
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ne reviennent pas... nous sommes en hiver, il est vrai. .
— Oui, mon pèi'B, et ce n'est sans dffute qu'au printemps que vous recouvrerez la santé... Il faut prendre patience.
— Oui, en effet ; je voudrais déjà être au printemps pour sortir avec toi, pour voir la verdure embellir les champs, pour me promener dans la campagne, sous de belles allées d'acacias... Je sens que tout cela me fera du bien... Au printemps je serai guéri... Cependant mes forces diminuent chaque jour, mes mains tremblent, je puis à peine les conduire.
— Cela vient des nerfs, et non de faiblesse.
— Ahl mon ami, quelle triste situation que celle d'un malade dans l'infortune! Tu te prives de tout pour moi...
— Que dites-vous, mon père?... On vous paye toujours les appointements de votre place, et moi, j'avais amassé quelque chose à Paris... ne vous inquiétez donc de rien, ne songez qu'à vous guérir, et bientôt nous serons heureux. »
C'est ainsi qu'Adolphe cherchait à cacher à son père son état et sa situation. Mais cet état ne fait qu'empirer : bientôt l'infortuné Dalmont n'a plus la force de faire usage de ses bras pour se nourrir des légers aliments que sa maladie lui permet encore de prendre. Il essaie de porter sa main jusqu'à ses lèvres, et sa main tremblante retombe sur ses genoux et lui refuse son secours. Les yeux du malade se remplissent de larmes ; pour la première fois peut-être il devine sa position. Adolphe a vu les pleurs de son père, et jamais sentiment plus pénible n'a déchiré son cœur. Il court, il vole près du malade.
— Ce n'est rien; ce n'est rien, lui dit-il... Vous tremblez, vos nerfs sont plus agités... Ahl permettez-moi...
El Adolphe fait manger son père, et il s'efforce de ne point paraître alarmé, afin de le rassurer et de le tromper encore sur sa situation. Pauvre Adolphe! tous tes soins ne sauveront pas ton père, mais au moins ils adouciront ses derniers moments, et le souvenir de ce que lu fais maintenant mêlera un jour un peu de charme à ta douleur. 11 est si pénible d'avoir quelque chose à se reprocher dans la conduite que l'on a tenue envers celui que la mort nous a ravi ! Il n'y a plus moyen de réparer sa faute, et li'S regrets sont éternels !
Chaque jour les facultés du malade diminuent ; à peine s'il peut encore prendre les potions que sou fils lui présente. Déjà il n'est plus que l'ombre do lui-même, sa voix est éteinte, ses traits portent déjà l'empreinte du Iréjjas ; pour les étrangers, ce n'est plus qu'un squelette effrayant ; pour Adolphe, c'est toujours son père. M. Dalmont n'a plus la force de parler
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L'amour rit des pleurs qu'il fait verser. (P. 791).
mais il sourit encore à son fils, et sa main chancelante s'efforce de presser la maia de ce fils chéri.
Adolphe ne prend plus de repos ; il veille continuellement près du lit du malade. Lorsque le sommeil a, pour quelques instants, fermé les yeux de M. Dalmont^ Adolphe contemple ses traits, et, en examinant les ravages delà maladie, il prévoit que hientôt ses yeux chercheront eu vain son père.
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Après cette nuit pénible, Adolphe succombe malgré lui au sommeil; îl s'endort, la tête appuj'ée sur le chevet du lit de son père. Adolphe ne s'est point couché depuis quatre jours ; la fatigue engourdit ses sens ; il ne s'éveille que tard dans la journée. Quelle est sa surprise de sentir la main de son père dans la sienne I mais cette main est glacée... Adolphe regarde M. Dalmont ; ses yeux sont fermés, et il n'entend plus son fils qui l'appelle à grands cris.
Depuis longtemps Adolphe devait prévoir cet événement; mais perdon jamais entièrement l'espérance I,.. Des voisins officieux accourent aux cris d'Adolphe et veulent l'entraîner loin de ce triste spectacle.
— Non, non, dit Adolphe, je suis homme, je saurai supporter ma douleur, et jusqu'au dernier moment je garderai mon père... Et pourquoi donc fuir avec autant de précipitation les restes de ceux que l'on a aimés?... Pourquoi cette terreur secrète que tant de gens éprouvent près d'un être qui n'est plus !... Peut-on jamais craindre celui qui nous chérissait ?... Et croit-on rendre hommage à ceux que l'on a perdus en les fuyant avec effroi !... ISou, jusqu'au dernier moment je resterai près de mon père. »
Les voisins s'étonnent de cette l'ésolution; il leur paraît singulier que l'on puisse supporter un spectacle qui doit entretenir notre douleur. Adolphe ne sent pas de même ; éloigné de son père, sa douleur n'en serait pas moins vive; et, d'ailleurs, loin de cherchera la distraire, il trouve de la douceur à s'y livrer. M. Dalmont était pauvre : son fils seul accompagna son convoi. Mais un bon fils vaut à lui seul un cortège nombreux formé par l'étiquette ou la vanité, et parmi lequel souvent le défunt n'aurait pas trouvé un ami.