‹ La pucelle de BellevilleChapitre 82 sur 104 · LIV. 103. — PALL DE KOCK. — ÉD. J. ROUFF ET C'«. UV · texte numérisé non relu

LIV. 103. — PALL DE KOCK. — ÉD. J. ROUFF ET C'«. UV

de vive force dans le rond ; on la fait aller, passer, tourner : et la jeune femme, la tète étourdie par le bruit, les éclats de rire, se laisse conduire sans savoir ce qu'elle fait. Laboulang-ère ne dure qu'une heure et quart ; ce n'est pas trop quand on est quarante personnes à la danser, car elle est entremêlée de petits accidents qui en font le charme, et ajoutent aux plaisirs de la société. 31. Moutonnet y perd sa perruque; M"" Cécile, ses jai'retières; M"' Moutonnet y déchire sa robe; M""" Gérard y fait une chute ; son mari se laisse rouler avec sa voisine, en faisant l'allemande à gauche ; Bidois y salit ses bas, et le marié achève de déchirer sa culotte ; mais cette fois ce n'est plus par devant.

On s'arrête enfin, exténué, abîmé, couvert de sueur et de poussière, et Dupont s'écrie plus fort que jamais :

— Ah Dieu! nous amusons-nous!...

Mais déjà les oncles se sont emparés des tantes, et les cousines des cousins ; on songe à la retraite. M°" Moutonnet s'approche de son gendre, et lui dit à l'oreille, d'un ton à la fois tendre et mystérieux :

— Vous pouvez vous retirer... l'instant est arrivé...

— Je vous comprends, belle-maman, répond l'épicier en laissant échapper un sourire malin, je vous comprends!...

Le marié court aussitôt vers sa femme ; et lui prend la main, l'entraîne... Eugénie se laisse conduire sans dire un mot, ils montent en voilure...

— Chez moi, rue aux Ours, crie Dupont, et les chevaux emmènent les nouveaux époux.

Pour la première fois depuis qu'ils sont mariés, les voilà en tète-àtète. Cet instant est le plus doux de toute la journée pour un jeune cou pie bien amoureux qui brûle de pouvoir se livrer à son ivresse, qui peut enfin exprimer librement tout ce qu'il sent et entendre ces doux aveux que ne gène plus une foule importune.

Mais pour Eugénie et son mari, que ce moment est différent!... La jeune femme commence à redouter alors l'approche d'un danger auquel elle n'a point songé depuis le matin, parce qu'elle a cru que l'icn no pouvait augmenter son malheur. Mais la jeune fille la plus sage, la plus innocente, sait fort bien, en se mariant, qu'un époux a des droits sur elle ; l'instant où clic doit se donner h ce nouveau maître fait battre avec crainte le cœur de la jeune vierge, même lorsqu'elle aime celui auquel elle vient de s'engager : quelle doit donc être la situation de celle qui se voit livrée à un homme qu'elle déleste!

Eugénie se blottit dans un coin de la voilure... son mari se met d'abord respectueusement sur le devant, mais ensuite, voyant que sa femme ne

M. DUPONT RJ9

tient que fort peu de place, il s'assied à côté d'elle, et Eugénie se recule encore dans son coin. On ne dit rien : Eugénie n'a rien à dire, et le marié ne sait jamais par où commencer une conversation. Eugénie lui impose une sorte de respect... avec elle il n'y a pas moyen de plaisanter. Cependant Dupont s'enhardit, et se décide à entamer l'entretien.

■ — Notre noce a été bien gaie... Qu'en pensez-vous, mon épouse?

— Oui, monsieur...

— On s'est fièrement amusé... Le repas était bon... j'avais dit au traiteur de le soigner... On a joliment mangé... N'est-ce pas, mon épouse?...

— Oui, monsieur.

— Ma culotte s'est déchirée de nouveau; je crois que je ne pourrai plus la porter... à moins qu'on y mette un nouveau fond... elle en vaut la peine... c'est du drap de première qualité en elbeuf... Savez-vous raccommoder les culottes, ma chère épouse?...

— Je l'essaierai, monsieur.

« Voilà une femme charmante, se dit Dupont, elle raccommodera mes culottes!... Ce que c'est que la bonne éducation!... comme elle est soumise !... Elle parle peu, mais elle parle bien. »

Dupont se rapproche de sa femme, qui fait ce qu'elle peut pour s'éloigner de lui; il s'enhardit jusqu'à lui prendre la main, qu'Eugénie retire aussitôt.

« Peste, se dit Dupont, elle sera farouche jusqu'au dernier moment!... suite de la bonne éducation!... Il faudra pourtant que... Enfin, c'est ma femme !...

— C'est une belle chose que le mariage, dit Dupont après un moment (Eugénie soupire et ne répond rien), surtout quand on s'aime comme nous nous aimons...

Eugénie soupire et se tait.

— Comme nous allons être heureux!...

Eugénie soupire plus fort et ne dit mot.

— Ah ! mon Dieu ! dit Dupont effrayé de ses soupirs, est-ce que votre dîner vous fait mal?...

— Non monsieur.

— J'avais cru... Vos soupirs... Ah! j'entends... l'émotion... la situation... le désir... Croyez que je partage tous vos sentiments... ma tendre épouse !

Eugénie porte son mouchoir sur ses yeux...

« Elle estconsidérablementémue, se ditDupont; effet de la pudeur... Si je lui prenais un baiser... Depuis que je suis son époux, je ne lui ai

encore rien pris... Un baiser sera un très joli début... cela chassera sa

timidité... Prenons-lui un baiser.

Et Dupont se jette à corps perdu sur Eugénie. Celle-ci. effrayée d'une

attaque à laquelle elle ne s'attendait pas, rassemble ses forces et repousse

Dupont qui tombe sur la pnille entre les deux sièges, les jambes et les

bras en l'air.

— Elle est considérablement farouche!

dit le marié en s'accrochant aux portières pour se relever; suite de son éducation!... Mais il faut cependant que j'apprivoise sa vertu.

Décidé à prendre un baiser, Dupont se précipite de nouveau sur Eugénie; celle-ci veut le repousser encore, mais ses forces diminuent. Le marié est vigoureux. Eugénie se défend, se débat; elle crie, pleure, supplie Dupont de la laisser; mais celui-ci, persuadé que celte défense est une suite de l'éducation de sa

Il toujba eutre les deux sièges les jambes et les bras un l'air.

femme, et qu'au fond elle sera charmée de se rendre, continue son attaque. La pauvre petite est affaiblie, elle va tomber en son pouvoir... lorsque la voiture s'arrête dans la rue aux Ours.

r— Nous voici arrivés, dit Dupont; c'est dommage, j'allais le prendre... mais ça n'est que différé.

U saute hors de la voiture, fait descendre sa femme qui peut à peine marcher et tremble comme la feuille, et l'introduit dans son nouveau domicile. Eugénie, épuisée par la lutte qu'elle vient de soutenir, respire à peine et se sent mourirenentrantdans son ap|iailemcnt. Une femme l'y attend; elle court à elle... c'estJeannelon. Eugénie la reconnaît, ellopousse uncri.

— Sauve-moi, lui dit-elle; et elle se laisse aller mourante dan ses bras.

— Ail! ma pauxre lùigénie ! s'écrie .leanucton. dans quel état ji' la

M. DUPONT

revois ! . . . Tenez, monsieur. . . elle se meurt. . . elle iia plus de connaissance.

— xih! mon Dieu!... tu crois? dit Dupont en aidant Jeanneton à transporter Eugénie sur son lit. Mais d'où vient donc... C'est bien singulier... Pour un baiser que jai voulu lui prendre.., Serait-ce une attaque de nerfs?...

— Oui, monsieur, oui, justement... Vous savez qu'elle en a souvent... — Crois-tu que cette altaque-ci durera longtemps?...

— Huit jours au plus, monsieur...

— Huit jours... diable! cela vient bien mal à propos... la première nuit de nos noces... Que faire Jeanneton?

— Laissez-moi la soigner, monsieur, je la veillerai toute la nuit... Je sais ce qu'il faut en pareil cas.. . All<'/. vous coucher, monsieur, je garderai madame.

— Diable! diable!...

c'est fort contrariant, dit Dupont en regardant Eugénie dont les yeux sont fermés; j'espérais tout autre chose... Tu conviendras, Jeanneton, que, pour une première nuit...

il est désagréable de coucher seul...

— Eh bien ! monsieur, il s'agit bien do cela... quand votre femme est mourante !

■ — Oui, je vois bien qu'elle aies yeux fermé.s . . .

Diable ! j'aime les femmes nerveuses, c'est vrai; mais je ne voudrais pas cependant que cela lui arrivât

souvent... Belle-mamau ,, ,^ ., ,

'' preQ>I à regret le chemin de sa cliambre. aurait dû m'avertir...

— Est-ce qu'on dit ça, monsieur, quand on veut marier une demoiselle?...

— Tu as raison, on ne dit pas ça...

— Pauvre petite! ça n'est pas sa faute... Allez vous coucher, monsieur.

— Oui, je crois en effet que c'est ce que j'ai de mieu.\ à faire. Veille-

ŒLVRli DK PAUL DE KOCK

la bien Jeanneton; et si elle se trouvait rétablie dans la nuit, tu viendrais me chercher.

— Oui. monsieur, je n'y manquerai pas.

Le marié se munit d'une lumière et prend à regret le chemin de sa chambre. Il se couche en maudissant l'attaque de nerfs, et passe la première nuit de ses noces à ronfler, sans s'éveiller, jusqu'au lendemain.

OUI FAIT VOIR qu'il NE FAUT PAS ÉPOUSER UNE FILLE MALGRÉ ELLE

Lorsque son mari est éloigné. Eugénie reprend ses sens. Les femmes nerveuses ont un bonheur singulier qui fait qu'elles ne recouvrent leurs facultés que lorsque la circonstance est favorable.

— Est-il parti ? demande la jeune femme n'osant encore ouvrir les yeux qu'à demi.

— Oui, oui... mamzelle... mada... ma chère Eugénie.

— Jeanneton, appelle-moi toujours ainsi... jamais de madame Dupont, surtout... je t'en prie!

— C'est entendu... oh! n'ayez pas peur que je prononce ce nom-là...

— Tu dis donc qu'il est éloigné?...

■ — Oui, oui, il est allé se coucher... D'ailleurs, pour plus de sûreté, j'vas fermer c'te porte à double tour...

— Mets aussi les verrous, Jeanneton.

— Faudrait pour ça qu'il y en eût. Soyez tranquille, il ne reviendra pas ; je lui ai dit que vous seriez malade au moins huit jours.

— Ah ! Jeanneton... que ne te dois-je pas!... Tu m'as sauvée... mais dans huit jours...

— Ah, dam' ! alors. . . il sera difficile de. . . C'est vot' mari. .. et il a le droit.."".

— Ali! jamais, jamais, Jeanneton ; non, je le jure : j'aimerais mieux mourir! On a vouUi (jue je l'épouse, on m'y a forcée... que peut-on exiger de plus?...

— Ah! pardi! il est lien sûr (]ue vos parents n'ont plus rien à vous dire; mais est-ce que vous croyez qu'on épouse une jolie et jeune femme pour... Enfin, c'est qu'ça n'est pas l'usage, voyez-vous.

— Je suis sa femme!... je no puis plus être à Adolplie!... ne suis-je pas assez mallieureuse!... Ah ! Jeanneton, si tu savais... ce vilain homme...

M. DUPONT

tout à riieui'e... en revenant dans cette voituiv... il a voulu, il a osé chercher à m'embrasser...

— Pardi ! il cherchera ben autre chose...

■ — Je me suis défendue... je l'ai repoussé... mais hélas! mes forces m'abandonnaient, il se faisait un jeu de mes prières et de mes larmes... Ah! je me sentais mourir!... Heureusement qu'alors la voiture s'est arrêtée. Ah! Jeannetonrje ne pourrais plus supporter une scène pareille!.. Mais te voilà... lu es près de moi... oh! je ne crains plus rien, maintenant, chère Jeanneton; tu ne me quitteras plus... n'est-ce pas?...

— Vous savez ben que je ne demande pas mieux... Ne donnerais-je pas ma vie pour vous savoir heureuse !...

— Heureuse!... hélas ! Jeanneton, cela est impossible maintenant... il n'y faut plus penser... Ces rêves si doux, ces projets si charmants que je faisais la nuit, dans ta chambre... en parlant de lui... il faut oublier tout cela. ..je suis la femme d'un autre!... Conçois-tu bien mon malheur?... Et Adolphe... peut-être un jour oubliera-t-il aussi ses serments... son Eugénie... Je n'aurais pas le droit de l'accuser... mais il en aimera une autre que moi... Ab! Jeanneton, cette idée m'est insupportable!

— Allons... ne pleurez donc, pas ainsi, manizelle. Eh! mon Dieu les hommes...

Jeanneton s'arrête, elle sent qu'elle va en dire trop. Pourquoi déchirer le cœur d'Eugénie en lui apprenant qu'Adolphe a déjà été inlidèle? N'esl-elle pas assez malheureuse? Il faut au moins lui laisser le souvenir d'Adolphe tendre et constant. Jeanneton sent tout cela et se tait. Les attentions les plus délicates en amour sontsenties par une simple servante comme par l'amie la plus fidèle : il ne faut qu'un cœur sensible pom* deviner ces choses-là.

— Mais par quel hasard, par quel bonheur te trouvé-je ici, près de moi... dans cette maison? demande Eugénie à Jeanneton.

Et celle-ci lui conte ce qu'elle a fait, et la manière dont elle s'est présentée chez M. Dupont.

— J'ai bien pensé que cela ne vous fâcherait pas de me trouver installée ici, dit la bonne fille, et voilà pourquoi j'ai fait tout cela sans vous en demander la permission.

— Ma chère Jeanneton, la présence m'aidera à supporter la vie... sans toi, je serais morte de douleur ici!... avec toi, du moins, je n'ai pas tout perdu!... Je pourrai encore quelquefois te parler de... mais à présent queje suis mariée, puis-je encore t'en parler?... C'est peut-être un crime I...

■ — Ah dam... je ne peux pas trop vous dire... tant que vous ne ferez qu'en parler, m'est avis que ce n'est pas un grand crime, et il y a ben des

maris qui voudraient être sûrs que leurs femmes ne sont coupables qu'en paroles... Mais écoutez : pour arranger tout au mieux, vous ne m'en parlerez pas, vous, mais moi j'vous en parlerai...

— C'est cela, Jeanneton. Oh! tu m'en parlera souvent, n'est-ce pas?

— Pardine! allez, tant que j 'verrai que ça vous fra plaisir...

— Ah ! tu m'en parleras toujours, alors... Pauvre garçon! s'il sait... Crois-tu, Jeanneton, qu'il sache que je suis mariée?...

— Oh! non, mamzelle... madame...

— Oh! je t'en prie entre nous appelle-moi toujours mademoiselle...

— Ehben! va pour mamzelle; aussi ben, vous l'êtes à peu près encore.

— Tu crois donc quil no sait pas?...

■ — Oh! non, non; j'en sommes sûre même...

— Comment, tu as donc eu de ses nouvelles?... Où e,st-il? que fait- il maintenant?

— Prenez garde, mamzelle, je crois que c'est vous qui eu parlez à ct'heurc...

— Mais aussi pourquoi ne t'expliques-tu pas mieux?

— Monsieur Adolphe n'est pas à Paris pour le moment... ■ — Il n'est pas à Paris!...

— Il est allé auprès de son père qui est très malade...

— Pau^Te jeune homme! et quand il reviendra... ah! Jeanneton, il en mourra...

— Eh non, mamzelle... j'vous assure qu'il n'en mourra pas... puisque vous n'en êtes pas morte, vous...

— Il va m'accuser,me maudire peut-être!...

— Est-il vot'mère? esl-il vot'père?... Tenez, après tout, s'il avait ou tant de crainte de vous perdre, il ne serait pas parti justement daus le moment où l'on devait vous marier.

— Mais ce mariage ne devait se faire que dans un mois ; ou en a avancé l'époque, sans doute pour mieux tromper Adolphe : d'ailleurs, pouvait-il ne pas aller soigner son père!... Et tu l'accuses, Jeanneton... tu l'accuses d'être bon fils!...

— Non, mamzelle... non... Oh! je ne ne l'accuse pas de ça... je dis seulement que les hommes, voyez-vous... Eh ben! ça n'est pus comme les femmes... ça aime ben, etmalgré ça... enfin, v'ià ce qui fait qu'ils sont plus heureux que nous.

— El moi, qui le cherchais des yeux sur mon chemin!... et je croyais le voir partout... Hélas! je ne le verrai plus! n'est-ce pas, Jeanneton?...

— Dam', il moins que vous ne le rencontriez cependant.

— Oui, mais où pourrais-jo le rencontrer! je ne veux plus sortir. ..

M. DUPONT

Dupont est agréablement surpris eu voyant sa femme levée. (P. 831).

je resterai ici... toujours seule avec toi... Ecoute, Jeaaneton. voilà le plan que je me suis tracé : M. Dupont est mon mari; à ce titre je lui dois des égards, du respect, et je le remercierai de ce qu'il a fait pour moi en me rendant mabonne Jeannelon; je lui en témoignerai toute ma reconaissance... mais pour de l'amour, quand on épouse une fille malgré elle, quand onla conduit en pleurs à l'autel, a-t-on le droit de lui en demander?

Page 1