LIV. 102. — 1 Al], DE KOCK. — Kl>. J l'.niTF ET {}'. UV
810 œUVRE DE PAUL DE KOCK
Cependant, le parfumeur, toujours plus empressé auprès de la dame Monde qui paraît l'écouter avec complaisance, pense que le moment de tumulte est favorable pour risquer une tendre déclaration ; et comme il craint, en la faisant de vive voix, d'être entendu par ses voisins, ou remarqué par sa femme, il sort, va écrire en bas un poulet bien amoureux, et rex-ient se placer près de sa dame, tortillantson billet entre ses mains ; il saisit un moment favorable, et le glisse dans la ceinture de la blonde qui a la taille entourée d'un beau ruban rose. La jeune femme frémit de la hardiesse de son voisin, elle craint d'être compromise, elle ne sait si elle veut garder ou rendre le billet, elle tremble qu'on ne l'aperçoive, et dénouant doucement sa ceinture, elle la roule sur son genoux et attache avec une épingle le poulet au ruban rose. Plus tard, en allant rattacher sa ceinture, elle pourra lire à son aise le billet du parfumeur.
Mais M. Fanfan, au moment de sortir de d>^ssous la table, aperçoit enfin un beau ruban sur les genoux d'une dame ; il ne doute point que ce soit la jeirretière qu'on aura oublié d'attacher plus bas ; il saisit le niban qui est roulé avec soin, et sort de dessous la table en criant de toutes ses forces :
— J'ai la jarretière de la mariée... Voilà la jarretière.
C'est bien singulier, dit M"" Moutonnet, elle se l'est donc mise ellemême ! . . .
— Voyons la jarrelière, crient tous les hommes... nous en voulons. » Le petit Fanfan déroule son ruban, se pique parce qu'il rencontro
l'épingle, demande pourquoi on met des épingles dans les jarretières ; enfin il parvient à le défaire et s'écrie :
Tiens 1 tiens... il y a un papier ! dit Fanfan.
— Un papier I... disent les damos...
— Et un papier écrit, dit M"" Cécile avec malice.
— Ah ! mon Dieu ! c'est ma ceinture ! dit la dame blonde à son voisin : monsieur vous me compromettez!...
— Cieil... c'est une déclaration! dit le parfumeur; elle n'est point signée!... et avec le trognon de plume que j'avais, j'ct>pèro que mou écriture ne sera point reconnaissahle.
— Ma filli', reruban osl-ilà vous? demande d'un air sévère ]\I°'° Moutonnet à Eugénie.
— Non, madame, répond Eugénie il ne vionl pas de moi.
— D'ailleurs ce n'est pas là une jarrelière, c'est une ceinture... Voyez, mesdames... c'est juste, disent toutes les dames.
— A qui donc esl-cUo?
— Ce n'est pas à moi... ce n'est pas à moi. » répi'Ient les dames en
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tàtant leurs ceintures; la voisine de M. Gérard en dit autant en feignant de tâter sa taille qu'elle a eu soin de cacher avec sa serviette.
— Voyons ce qu'il y a sur le papier, dit-on de tous côtés.
— Je vais le lire, dit Dupont; je gage que ce sont encore des couplets de circonstance...
— Non, je vais vous les chanter, » dit Gérai'd en s'avançant sur le marié, auquel il arrache le papier des mains ; il ouvre le billet et feint de lire :
L'hymen est un lien cliarmant Lorsque l'on s'aime avec ivresse...
— Comment! c'est là tout! dit Dupont.
■ — • Absolument, dit le parfumeur en déchirant le billet qu'il jette au feu; c'est un distique.
— Il me semble que ça ne rime pas ?
■ — Ce sont des vers blancs.
— Ah! on appelle ça des vers blancs?... Eh bien! je gage que j'en fais toute la journée sans m'en douter.
— C'est toujours une bien jolie pensée, dit M"" Moutonnet.
— Cela sentait diablement la tubéreuse, » dit Bidois.
Le son de la clarinette et des violons met lin à cette conversation, heureusement pour le parfumeur que la réflexion de Bidois avait embarrassé. Tout le monde se lève pour se rendre dans la .salle du bal. La dame blonde reste la dernière à table.
— On va s'apercevoir que je n'ai pas de ceinture, dit-elle, et on fera des propos.
— Feignez de vous trouver incommodée, dit le parfumeur, faites vous déclarer par une servante... On croira qu'alors vous avez ôté votre ceinture.
M"° Dufour, c'est le nom de la jolie bloude, adopte l'avis de Gérard, et se rend dans le petit cabinet pour s'y trouver mal à son aise. Cependant le bal est en train, tout le monde s'anime ; Eugénie seule résiste aux invitations qui lui sont faites, sous prétexte d'une migraine qui la tourmente. Les petites filles ne conçoivent pas qu'on se marie sans danser; Dupont cherche en vain à entraîner Eugénie.
— Elle est trop émue... trop tremblante, dit M"° Moutonnet; le mariage fait un effet étonnant...
— C'est bien heureux qu'il ne fasse pas cet effet là sur toutes les demoiselles qu'on marie, a dit tous bas Bidois.
Dupont prend son parti et danse pour deux. Ses breloques, ses écus
sautent ; il est décidé à s'en donner, quitte à faire recraquer sa culotte dont il a fait le sacrifice.
Mais qu'est donc devenue M""' Dufour dit M"° Cécile qui s'aperçoit de tout,
— Elle se trouve mal, dit une des servantes et gnia un monsieur à odeurs qui la soigne.
Toutes les personnes qui ne dansent pas vont aider M""" Dufour, qui se laisse délacer et déshabiller afin de cacher la perte de sa ceinture. M. Gérard avait trouvé différents prétextes pour écarter toutes les servantes, et, toujours amoureux, toujours entreprenant, il allait faire de vive voix sa déclaration... lorsque plusieurs personnes viennent s'informer de l'état de M"° Dufour qui, à force de bâiller, de geindre et de faire semblant d'étouffer, a fini par se donner une indigestion.
Eugénie, toujours bonne, toujours sensible aux peines des autres, oublie un moment ses chagrins pour aller secourir la malade; mais, en approchant du cabinet, elle voit M"" Dufour entourée de plusieurs dames.
« Mes soins sont inutiles, » dit-elle en s'éloiguant, et elle porte ses regards autour d'elle; pour la première fois delà journée elle estseule...
« Ah ! respirons un moment en liberté, <> dit alors la triste Eugénie. Elle entre dans une chambre déserte, et là, n'étant pas entourée de témoins indiscrets, elle laisse couler les larmes qui la suffoquent depuis le matin.
« Je suis mariée... tout est fini pour moi, dit Eugénie, plus d'espoir de bonheur!... et je ne puis mourir !... Que la vie va me sembler longue !... Mes rêves de félicité sont évanouis pour jamais... je ne peux même plus me bercer d'espérance!... 11 ne faut plus que j'aime Adolphe!... il ne faut plus que je pense à lui ; ah ! cela m'est impossible... Je serai iidèle à l'honneur... Que peut-on exiger de plus de moi?... mais je serai fidèle aussi au serment que j'ai fait à Adolphe. »
Eugénie est depuis longtemps livrée à sa douleur. Plusieurs jeunes geus courent dans la maison, en appelant la mariée qui ne répond pas parce qu'elle est entièrement absorbée dans ses pensées, et qu'elle n'enlend pas les garçons de la noce qui ont déjà passé plusieurs fois devant la petite chambre en appelant M"" Dupont. Mais on lui répéterait cent fois ce nom qu'elle ne répondrait pas, car elle ne peut jamais se persuader qu'elle se nomme M""" Dupont. M. Dupont, tout entier à la danse, était en train de faire un (juadrille qu'il avait commencé en face de sa dans seuse et qu'il allait finir, suivant son habitude, dans un autre quadrille.
— Belle-maman, s'écrie-l-il en courant après M'"' .Moutonnet, il mo faut mon épouse !.. Qu'avez- vous fait de mon éoouse?...
— Mon gendre, elle ne peut être loin d'ici, je vais à sa recherche. Dansez toujours, je vous promets que je la trouverai bientôt... je sais même où elle est... elle s'est rendue quelque part... vous m'entendez...
— Ah ! j'y suis maintenant... On voulait me faire peur... c'était une plaisanterie... Nous amusons nous aujourd'hui !.
M"° Moutonnet s'éloigne eneiïet pour chercher sa fille. Elle se doute bien que c'est dans quelque endroit solitaire qu'Eugénie s'est retirée pour rêver en liberté.
Dans sa précipitation à aller chercher sa fille, M""" Moutonnet n'a point soui:é à prendre de lumière.
!]lle s'engage dans plusieurs corridors obscurs où elle ne rencontre personne, parce que la plunart des gens de la maison regardent danser, et (jue ceux qui étaient allés à la découverte de la mariée, ayant entendu sa mère dire qu'elle sait où elle est, n'ont pas jugé à propos de continuer leurs recherches. Le bal va son train ; le marié est infatigable, il ne quitte pas la place, et il fait des pas tels qu'on en a jamais vu. Les deux garçons de boutique de Dupont se font un devoir d'imiter leur bourgeois : c'est à celui qui fera le plus de ronds de jambe et de jetésbattus; personne ne peut approcher de ce quadrille-lù, où M. Moutonnet fait le quatrième, suant à grosses gouttes pour danser comme son gendre, et ne s'apercevant pas, dans l'ardeur qui l'anime, que sa perruque est à moitié retournée et que sa cravate est descendue en Colin.
— Peste ! dit Bidois qui tourne autour des danseurs depuis que le bal estcommencé, indécis s'il dansera ou s'il ne dansera pas. On voit bien que M"" Moutonnet n'est pas là, voilà son mari qui va perdre sa perruque !
— Eh bien! mon garçon, dit M. Moutonnet à son commis après la contredanse, est-ce que tu ne danses pas?
M™» Moutonnet se débat avec un marmiton.
— Ma foi, je me consulte; c'est que j'ai des bas blancs... et... je ne voudrais pas les salir.
— Bidois, on ne va pas tous les jours à la noce.
— C'est vrai, et si j'étais sûr de ne pas salir mes bas...
— Mais je ne vois plus M"" Moutonne t! » dit M"" Cécile qui ne danse pas parce qu'on ne l'invite jamais, et qui n'est occupée qu'à s'inquiéter de ce que chacun fait.
— ■ Tiens, voilà belle-maman qui a disparu aussi, dit Dupont.
— C'est singulier ! dit M. Moulonnet.
— Je vais à la recherche de ces dames, s'écrie M. Gérard; je vous les ramène bientôt.
Et le parfumeur s'élance hors de la salle du bal, espérant trouver la mariée seule et lui adresser une partie des jolies choses qu'il n'a pas eu le temps de dire à M"° Dufnur.
Cependant la danse continue, et Gérard ne revient p is.
— Qu'est-ce que cela veut dire? répèle M"° Cécile. Est-ce qu'ils vont faire tous comme cela ?
Et la vieille fille court de M"' Gérard au marié, du marié à M. Moutonnet, en faisant tout ce qu'elle peut pour leur donner de l'inquiétude; Mais la parfumeuse est tout à la danse. M. Moutonnet n'est peut-être pas fâché de se trouver un moment libre de faire ce qu'il veut, et le marié répond que sa femme est avec sa belle-maman.
— A-t-on jamais vu une noce comme celle-ci ! murmure M"° Cécile; cela crie au scandale.
— Si j'étais certain de ne point gâter mes bas ! » dit Bidois en s'arrètant devant chaque demoiselle, jetant un coup d'oeil sur la danseuse et un autre sur ses jambes;
Tout à coup un grand bruit se fait entendre; on crie au secours, au meurtre, au viol même.
— Au viol! s'écrie le marié; ah! mon Dieu! et mon épouse qui ne S3 retrouve pas.
~ — Je vous disais bien qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, dit M"" Cécile; mais on ne veut pas m'écoutcr !
Toute la noce court vers le lieu d'où partent les cris : ou monte plusieurs escaliers ; on traverse une partie de la maison, on arrive enfin dans un petit cabinet où M"'° Moutonnet se débat avec un marmiton ; et, dans une chambre un peu plus loin, on trouve le parfumeur lenaut dans SCS bias une laveuse de vaisselle, sur laquelle il veut passer sa fureur gdaiile. M"' Moutonnet, en cherchant sa fille, s'était écrarée dans la maison; elle avait monté et descendu plusieurs escaliers, appelant toujours Eugénie.
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Ne recevant pas de réponse, elle avait voulu retourner à la danse, espérant y rcirouver sa fille, mais elle n'avait pas pris le bon chemin et avait fini par entrer dans le petit cabinet noir. Or, comme partout il y a des intrigues amoureuses, rue des Martyrs comme au Cadran-bleu, etenti-e les marmitons et les laveuses de vaisselle comme entre les Frontins et les Marions ; comme tout le monde fait l'amour, enfin depuis le plus petit jusqu'au plus grand, depuis le plus riche jusqu'au plus pauvre, et qu'il n'y a de dilîérence que dans la manière de le faire, ou plutôt dans celle de l'exprimer, un marmiton du traiteur où se faisait la noce de Dupont avait des connivences avec une servante de la même maison, et, pendant que tout le monde devait être du côté du bal! ils s'étaient promis de se retrouver d'un côté opposé je ne sais pas précisément pourquoi faire, mais cela ne nous regarde pas. Le marmiton arrive le premier au cabinet, lieu du rendez-vous; il entend soupirer : il s'avance, saisit une robe, ne doute pas que ce ne soit sa belle, parce qu'un marmiton ne se connaît point en étoffe , et commence la conversation par un baiser ; début qui, comme on peut le croire, étonne M"" Moutonnet.
De son côté, le parfumeur s'était aussi engagé à tâtons dans les corridors ; il n'avait pas pris de lumière à dessein, se flattant que l'obscurité lui serait favorable. 11 rôdait et furetait depuis quelque temps sans faire de rencontre, lorsqu'enfin il distingue le bruit des pas d'une personne qui court devant lui; il court après elle, l'atteint par ses jupons, ce qui lui prouve que c'est une femme, et il n'en demande pas davantage; il la saisit et la fait entrer dans la première chambre venue, entamant la conversation comme son voisin le marmiton. Cependant, aux baisers on répond par des soufflets et des coups de poing, parce que M""" Moutonnet est un dragon de vertu, et que, revenue de sa surprise, elle a retrouvé toute son énergie. La laveuse de vaisselle en fait autant, parce que, sans être un dragon de vertu, elle veut être fidèle à son marmiton, et que, l'odeurde la vanille et du jasmin n'ayant aucun rapport avec celle que son amant exhale habituellement, elle ne doute point qu'il n'y ait erreur.
Aux baisers et aux soufflets ontsuccédéles cris. C'est alors ijue toute la noce en al irme arrive sur le lieu de la scène. Dès que la lumière a L'clairé les traits de M"" Moutonnet, le marmiton s'enfuit sans qu'on ait besoin de le chasser, et Gérard, interdit, a lâché la servante.
— Il faut avouer, dit M"" Moutonnet au traiteur, que vous avez chez vous des garçons bien hardis!... Le petit drôle!... si vous n'étiez pas arrivé... On n'est pas en sûreté dans vos cabinets.
— Et vous, monsieur Gérard, que faisiez-vous avec cette fille? demande la parfumeuse à son mari.
• — ^lafoi, dit Gérard, j'ai cru que c'était un voleur, cl je voulais absolument l'arrêter.
— Un voleur en jupon 1...
— Ecoutez donc... dans l'obscurité... il pouvait s'être déguisé.
On fait semblant de croire à la méprise du parfumeur, et on retourne à la salle de bal, où l'on retrouve la mariée, qui, ayant entendu le vag carme que l'on faisait dans la maison, avait enfin quitté sa retraite pour retourner près de la société.
— Eh bien: mon épouse que nous cher chions, et qui était là! dit Dupont en s'approchant d'Eugénie. Ah! comme nous nous amusons aujourd'hui! Comment vous trouvez- vous mon épouse?
— Toujours de même, monsieur, dit Eugénie, et ses yeux se portent sur une pendule: elle regarde l'heure en soupirant. Dupont s'aperçoit de cela : il s'approche de l'oreille d'Eugénie, et lui dit d'un air tendre :
— La soirée s'avance, ma chère épouse !
— Ah ! qu'elle me semble longue ! répond Eugénie.
— Vous êtes trop aima ble en vérité; et jepartage bien l'impatience que...
Eugénie le regarde d'u 1 air surpris, ne comprenant pas ce qu'il veut dire; et Dupont s'éloigne en se frottant les mains, et répétant tout bas:
— .le gage que c'est l'amour qui lui donne la migraine... cette fommelà m'adore. »
Enfin ou propose la contredanse de clôture, la gothi(]ue boulangère qiu', au lieu de terminer les bals, les prolonge, souvent une heure de plus; contredanse fort agréable, sans doute, où des personnes déjà fatiguées par l'exercice de la soirée, achèvent de s'arrèliM" en tournant peu dant une heure sur le même refrain, ne s'arrétant que pour voir un
Ou trouve le parfumeur tenant dans ses bras une lavouse de vaisselle.
C'est une belle chose que le mariage dit Dupont après un moment (P. 819).
monsieur ou une dame courir après cliaque danseur ou danseuse, et leur faire faire l'allemando à gauclie le plus vite possible ; figure très gracieuse, après laquelle celui qui a parcouru tout le rond revient essoufflé, en nage, et sans respiration, reprendre sa place. C'est une bien jolie danse que la boulangère !
Pour ceile-là, Eugénie ne peut se dispeuser d'en être ; on l'entraîne