‹ La pucelle de BellevilleChapitre 84 sur 104 · VISITES DL' .MARIÉ A SA BELLK-MÈRE · texte numérisé non relu

VISITES DL' .MARIÉ A SA BELLK-MÈRE

Le lendomain de son mariage. DnponI rit en s'évcillant de se voir seul dans son lit.

— Je gage, dit-il, que tout le monde croit que j'ai couché avec mon

M. ÛL-pOiNT

épouse... Ces gens-là seraient bien attrapés s'ils savaient qu'il n'en est rien. Le fait est que c'est drôle de coucher seul la première nuit de ses noces, et je n'y complais pas du tout; mais enfin cela se voit quelquefois... Jla pauvre femme qui ajustement ses attaques de nerfs... C'est dommage, cependant, que cela lui ait piùs si vite; celte voiture m'avait monté lalêle... Je me sentais très amoureux, et j'étais furieusement entreprenant... Peste!... j'étais comme un petit lion!... enfin, ce n'est que partie remise. Allons nous informer de la santé de mon épouse.

Dupont se lève et se rend à l'appartement d'Eugénie ; mais, au moment d'y entrer, il rencontre Jeanneton.

— Eh bien ! comment se porte mon épouse ? demande le marié à la bonne.

— Comme ça monsieur; elle repose maintenant... mais la nuit a été terrible...

— Terrible! ah ! mon Dieu !... pauvre petite!... Et crois-tu que cela sera tout à fait passé cette nuit.

— - C'te nuit, monsieur! Mais vous n'y pensez pas... Après une crise aussi violente la v'ià malade au moins pour huit jours, comme je vous le disais hier et peut-être plus, si elle a des rechutes...

— Tu me fais trembler, Jeanneton... Voilà qui serait extrêmement... contrariant... Car enfm, quand on se marie, ce n'est pas pour coucher l'un sur le poivre etl'autre sur le miel... Tu m'entends?

— Eh! mon Dieu monsieur, est-ce que vous n'avez pas tout le temps? La vie est longue... Vous êtes encore...

— Oui, sans doute, je suis jeune... et c'est justement pour cela que je veux communiquer avec ma femme... Parbleu ! si j'étais vieux, je n'y tiendrais pas tant.

— Dam, monsieur, on ne peut pas empêcher une femme d'être malade. ..

— Non, mais on peut tâcher de la guérir ; je vais aller chercher le médecin, Jeanneton.

— Eh! monsieui", à quoi bon!... les médecins n'entendent rien aux attaques de nerfs... C'est une si drôle de maladie... ça vous prend tout d'un coup... ça vous quitte quand on n'y pense pas... L'meilleur moyen pour que vot' femme n'en ait point, c'est de ne jamais la contrarier... Oh i d'abord, dès qu'on contrarie une femme nerveuse.;: crac! v'ià ses attaques qui lui prennent.;. Ça ne peut pas manquer.

— Oh! alors, sois li-anquille, je ne la contrarierai point... Diable! je m'en garderais bien!... mais cependant un médecin pourrait me dire si...

— Eh ! monsieur, avec de laileur d'oranger, de l'étber et des gouttes d'Offmann, je suis tout aussi habile qu'un médecin. .. La preuve, c'est que

quand madame en avait chez sa mcre on n'appelait jamais de docteur.

— Et tu dis que cela se gagne, Jeanueton ?

— Oui, monsieur; cela se gagne en couchant ensemble...

— Alors, j'attendrai qu'elle soit parfaitement guérie ■ — Et vous ferez bien, monsieur.

— îlais je vais aller voir belle-maman, cl je me plaindrai de ce qu'elle m'a caché la maladie de sa fille.

— Eh benl monsiem-, savez-vous ce que M"" Moutonnet vous répondra?

— ^Jon... jele saurai tout à l'heure ..

— Oh! c'est que je la connais, M°" Moutonnet... Elle vous répondra que vous ne savez ce que vous dites.

— Comment, je ne sais pas ce que je dis?

— Oui, monsieur, elle vous dira cela, et elle vous soutiendra que sa fille se porte comme vous et moi.

— Ce serait un peu fort, par exemple!

— Est-ce que vous croyez qu'une maman convient de ces choses-là... ? Non, monsieur; elle est même capable de vous dire que sa fille n'a jamais eu d'attaques de nerfs... Ah! pour se trouver mal, c'est difTcrent ! Mais^ quant il cela, vous eu avez été témoin plus d'une fois, et vous étiez encore libre alors do ne pas épouser mamzcUe; ifiais je me rappelle ben que vous avez dit, au contraire, que ça vous plaisait.

— Oui... oui... une fois par hasard... je ne dis pas... Et puis, cela ne durait pas huit jours... j-lcoute donc, que ma femme se trouve mal dans la journée, encore passe, mais je veux au moins (ju'clle se porte bien la nuit.

Dupont sort d'assez mauvaise humeur, et se rend ciiez M"" "\loutonnet qu'il trouve déjeunant avec son mari et lîidois.

Dupont rit en s'éveillanl de se voir seul dans son lit.

M. DUPONT

— Ah! ah! vous voilà, mon gendre, dit le papa Moutonnet d'un air malin. Eh bien! comment vous trouvez-vous ce matin?

— Très bien, beau-père ; oh ; moi, je me porte à merveille!

— Regarde donc, mon cœur... comme il a l'air fier!... comme il paraît satisfait!... il a, ma foi, encore le teint fleuri... Et après une première nuit... C'est une bien jolie chose qu'une première nuit... vous en souvenez-vous, mon cœur?

— Oui, monsieur, oui, je m'en souviens quelquefois...

— Hein! Dupont... comme la mariée a les yeux baissés le matin... et l'air pensif... embarrassé... Madame Moutonnet, vous étiez bien intéressante dans ce moment-là.

— On le croit sans peine, dit Bidois en saluant la passementière qui baisse les yeux avec pudeur

— Taisez-vous donc, monsieur Moutonnet.

vous me feriez rougir...

— Et,pourquoi donc, mignonne? C'estbien naturel de penser à cela un lendemain de noce.

C'est gentil, n'est-ce pas, Dupont?

— Oui, oh ! c'est fort gentil, répond l'épicier d'un air boudeur.

— Il fait une drôle de mine ! dit tout bas le vieux commis regardant d'un air goguenard le marié qui ne sait comment s'expliquer.

— Eh bien ! mon gendre, vous ne nous dites rien... Est-ce que le plaisir vous a ôté la parole?

— Non, beau-père... non, il ne m'a rien ôté assurément;..

— • Mais, vous faites une singulière figure, mon gendre, dit à son tour M"' Moutonnet, il me semble qu'à votre place j'aurais l'air plus gai, plus joyeux.

Eh bien! comment se porte ma femme.

830 œUVRE DE PAUL DÉ KOGK

— Belle-mamaa, je serais très joyeux si... eufin... .Mais après loul. je n'ai pas sujet d'être fort satisfait... Vous entendez bien que quand ou sait ce que je sais...

— Qu'est-ce à dire?... Et que savez-vous, s'il vous plaît?

— Je sais que ma femme.:, votre fille... mon épouse enfui... est sujette à certaine chose.. Tenez, belle-maman, vous auriez dû me dire cela plus tôt... Que diable! j'aurais fait mes réflexions... Quand j'achète du café, je veux savoir si c'est du moka ou dumartinique... et quand je vends des amandes ameres, je ne les donne pas pour des douces.

— • ilon gendre, expliquez-vous un peu plus clairement, je vous prie. Que signifient ces cerlaiaes choses?... Quel rapport entre ma tille et vos amandes ?

— Yous m'enlendez bien, belle-maman, et vous concevez qu'il est désagréable de ne point pouvoir... communiquer avec sa femme, quand on compte là-dessus.

— Y comprenez-vous quelque chose, Bidois?

— Rien absolument, madame.

— Moi, je n'y vois que du feu, dit M. Moutonuet.

— Eh bien! c'est comme moi, beau-père, je n'y ai encore vu que du feu, et on se marie pour voir autre chose.

— Monsieur Dupont, savez-vous que ceci commence à nvimpatienter, dit M"" Moutonnet.

— Parbleul belle-maman, si cela continue, cela ne m'amusera pas

— Qui vous empêche de... communiquer avec votre femme, s'il vous plaît?

— Son état, c'est tout simple.

— Son état?

— Sa maladie, si vous aimez mieux.

— .Ma fille est malade?...

— Parbleu! je crois bien ; cUe a eu une crise terrible, et qui durera peut-être huit jours...

— Une crise... de quoi? De quoi? de quoi?...

— Vous le savez bien, de quoi. Mais quand une jeune personne a une maladie chronique, je vous répète, madame, qu'on doit en prévenir le iiiniide.

-- Une inalaclio chronique I... ma fille!... Avez-vous ponlu la tète, monsieur Dupont?... Ma tille se i)orle bien, monsieur... elle s'est toujours bien portée, on!endez-vous ; je vous ai donné une femme charmante, et je vous trouve bien impertinent de venir médire que ma bile...

— .\h ! on m'avait bien dit que vous ne voudriez pas en convenir...

M. DUPONT 831

— Monsieur Dupont, ne me rompez plus la tète avec, vos sottises, je vous en prie.

— Suffit, belle-maman, je me tairai ; j'espère d'ailleurs que cela ne durera pas toujours... Encore, si ça ne se gagnait pas...

— Qui est-ce qui se gagne, mon gendre?

— La maladie de mon épouse... Ses attaques nerveuses

— Vous êtes fou, encore une fois; si ma fille est indisposée aujourd'hui, soyez bien sûr que cela ne sera rien...

— Ainsi soit-il, belle-maman, je retourne auprès de mon épouse. Dupont quille ses nouveaux parents, qu'il laisse assez mécontents

de lui et fort surpris de ce qu'il leur a dit. Bidois seul devine qu'il y a là-dessous quelque ruse inventée par la jeune mariée.

L'épicier rentre chez lui. Après avoir vaqué quelque temps aux soins de sa boutique il monte à Tapiartement de sa femme et frappe doucement à sa porte. Eugénie elle-même vient lui ouvrir. Dupont est agréablement surpris en voyant sa femme levée ; il ne la supposait pas en état de quitter le lit; il la considère quelques moments en silence; et le résultat de son examen est qu'il serait bien dommage qu'une femme aussi jolie fût souvent malade. Eugénie est dans un déshabillé bien simple, bien modeste ; nulle prétention dans sa toilette, dans sa coilTure : ses cheveux, relevés simplement avec un peigne d'écaillé retombent en boucles sur son front ; une guimpe lui monte jusqu'au menton et couvre bien hermétiquement des formes ravissantes. Sur tous les traits de la jeune femme se peignent la tristesse, la méhuicolie, et malgré cela Eugénie est charmante... Elle plait sans le vouloir... lorsque tant d'autres mettent à contribution tous les secours de l'art sans pouvoir atteindre ce but. Eugénie fait à son mari une révérence bien respectueuse et va reprendre sa place. Dupont est embarrassé, il est malgré lui sur le ton de la cérémonie avec sa femme ; enfin il prend une chaise et va s'asseoir près d'elle.

— Comment vous trouvez-vous, ce matin, ma chère épouse?

— Je vous remercie, monsieur... je suis un peu mieux.

— Jeanneton m'a dit que celte nuit vous aviez eu une crise... C07iséquente...

— Oui, monsieur... Cette bonne fille a pour moi des soins... Ah! je vous remercie beaucoup de l'avoir attachée à mon service.

— Comment donc mon épouse... mais je serai toujours charmé de... et puis elle fait très bien la cuisine, je crois que c'est un bon sujet.

— Je vous réponds de sa fidélité.

— J'ai été bien pénétré de l'accident qui est cause... Vous entendez

bien que je ne comptais pas être si loin de vous cette nuit... mais au reste, cela ne durera pas toujours.

Eus^t-nie baisse les yeux et garde !e silence.

— Puisque vous vous sentez un peu mieux, ma chère épouse, vous plairait-il de descendre un moment au comptoir ?

— Pourquoi cela, monsieur?

— Pour vous mettre au fait des prix... Une jolie femme, voj'ez-vous, ça attire... on boit des petits verres et.. .

— Je n'y descendrai pas, monsieur.

— Comment dites-vous, mon épouse?

— Je dis, monsieur, que je n'y descendrai point.

— Ahl j'entends, vous vous sentez encore trop faible, trop souffrante.

— Ce n'est pas pour ce motif, monsieui-, mais je ne me sens aucun goût pour voire commerce. La solitude est désormais îe seul bien que j'amliitionne, je resterai dans mon appartement.

— Comment, madame, vous ne voulez pas venir au comptoir?

— Non, monsieur.

— Ah çà, madame, je me flatte que c'est une plaisantei'ie...

— Je n'ai nullement envie de plaisanter, monsieur.

— -Que diable, mon épouse, il fallait donc me dire cela avant de m'épouser!...

— Me l'avez-vous demandé, monsieur?

— Non, c'est vrai, je ne vous l'ai point demandé, mais je pensais qu'une fille soumise...

— Ah! monsieur, je l'ai bien montré que je l'étais.'...

— Je me suis marié pour mettre une femme dans mon comptoir, mademoiselle...

— Et moi, monsieur, pour obéir à mes parents...

— On obéit aussi à son époux, madame.

— Je me ferai toujours un dmoir de vous obéir, monsieur, lorsque je m'cfl sentirai la faculté.

— Et vous n'avez pas la faculté de descendre à mon comptoir?

— Non,monsieur,carje sens que j'y mourrais d'ennui et de chagrin...

— Eh bien! ça ne laisse pas d'être gentil... mais nous verrons, madame, nous verrons...

« Allons trouver belle-maman, se dit Dupont en sortant avec liumeur de l'appartement de sa femme ; tout ceci prend une tournure excessivement désagréable. » L'épicier prend son chapeau et se rend en toute hâte chez M"" Moutonnet, qui allait se mettre à tableavec son mari et Ridois.

Ea voilà assez, M. Dupont, je tous dit, que vous avez tort. (H. «ji;.

— Ah! ah! c'est mou gendre, dit le papa Moutonnet, je gage que maintenant il vient nous remercier du trésor que nous lui avons donné.

— J'étais bien sûre qu'il mettrait de l'eau dans son vin, dit jyjme Moutonnet.

— Je ne sais s'il y a mis de l'eau, dit tout bas Bidois, mais il est rouge comme un coq, on dirait que c'est de colère,

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