‹ La pucelle de BellevilleChapitre 85 sur 104 · LIV. lOo. — PAl'L DE KOCK. — ÉD. J. ROLFF ET C" . ■-''V · texte numérisé non relu

LIV. lOo. — PAl'L DE KOCK. — ÉD. J. ROLFF ET C" . ■-''V

834 œUVRE DE PAUL DE KOCK

• — Asseyez-vous, mon gendre, dit M"" Moutonnât à Dupont qui prend une chaise en étouffant ses soupirs, et dites-nous ce qui vous amène ce soir.

— Ce qui m'amène, belle-maman, n'est pas du tout agréable, et vous voyez un homme extrêmement vexé.

— Comment vexé? Qu'est-ce à dire, vexé, Monsieur Dupont? Comprenez-vous cela, Monsieur Moutonnet?

— Mon cœur, je comprends qu'il est vexé... et voilà tout.

- — Je vais me faire comprendre, belle-maman : il faut que vous sachiez que mon épouse se conduit déjà d'une façon...

— Qu"entends-je, mon gendre? Quoi! c'est encore pour vous plaindre de votre femme que vous revenez?... Ce matin c'était sa santé, ce soir c'est sa conduite ; vous n'êtes marié que depuis hier, et déjà vous accu.sez votre femme... Ah! M. Dupont, je ne m'attendais pas à cela de votre part!

— Belle-maman, je dis ce qui est; apprenez que mon épouse refuse • de descendre au comptoir.

— Elle refuse d'y descendre!...

— Oui madame et très positivement ; c'est avec un air fort doux, j'en conviens, qu'elle m'a appris cela ; mais enfm je veux que ma femme vienne tenir ma boutique...

— Vous voulez!... vous voulez!... je vous trouve bien plaisant, monsieur mon gendre; est-ce que vous voudriez faire le tyran chez vous?

— Comment le tyran ! belle-maman?

— Je veux que ma fille m'imite, je veux qu'elle soit maîtresse chez elle, c'est tout simple ; vous me l'avez demandée, je vous l'ai donnée : vous voilà marié, le i-este ne nous regarde plus. Tant qu'Eugénie a été sous ma dépendance elle a dû m'obéir ; la voilà mariée elle doit commander chez elle, c'est tout naturel; et quand une jeune personne a reçu l'éducation que ma fille a reçue, quand elle a puisé des principes et des exemples de sagesse et de vertu, elle ne peut pas se conduire mal, souvenez-vous de cela, monsieur Dupont.

— 'Slah, cependant, bolle-maman?

— Non, mon gendre, non, un mari ne doit jamais se plaindre de sa femme : si Eugénie ne veut pas descendre à votre comploir, elle a sans doute de bonnes raisons pour cela...

— Elle ne peut pas en avoir, belle-maman.

— Vous n'en savez rien, mon gendre; les femmes ne doivent pas rendre complo de tout h leurs maris. C'est à ceux-ci de s'en rapporter à Ja perspicacité de leurs femmes.

M. DUPONT

— Cependant, belle maman.

— En voilà assez, monsieur Dupont, je vous dis que vous avez tort, que ceci vous serve de leçon à l'avenir, et rappelez-vous que je vous ai donné un trésor.

— Bien obligé, belle-maman, dit le marié en prenant son chapeau. Il salue son beau-père et Bidois, et rentre chez lui en se disant : Puisqu'elle ne veut pas venir au comptoir, il faudra bien s'en passer, et puisque belle-maman assure que c'est un trésor, je finirai sans doute par être très heureux. D'abord, ce dont je suis certain, c'est qu'elle m'aime... et c'est quelque chose.

Dupont, en faisant ces réflexions tâche de prendre son parti, il est toujours persuadé qu'Eugénie l'adore, et que le ton cérémonieux qu'elle a conservé avec lui tient à l'éducation qu'elle a reçue.

Huit jours s'écoulent, pendant lesquels le nouveau marié ne voit sa femme que quelques moments dans la journée et aux heures des repas. Il s'informe exactement, chaque jour, de la santé d'Eugénie. Jeanneton tâche de lui faire accroire que sa femme est encore malade ; mais Eugénie sait moins dissimuler, et, quoique toujours triste, toujours plongée dans la douleur et les regrets, elle a recouvré une partie de ses forces, et son teint est moins pâle que le jour de ses noces.

« Tu as beau dire, reprend Dupont à sa servante, ma femme se porte fort bien maintenant... je vois qu'elle est guérie...

— Ne vous y fiez pas, monsieur... c'est un mal qui couve, voyezvous...

— Qui couve! tant que tu voudras! il peut couver comme cola une année entière... D'ailleurs je connais le meilleur remède aux souffrances d'une jolie femme... Je le connais, Jeanneton, et je l'appliquerai...

— Le mal de madame ne ressemble pas à celui des autres, monsieur, et votre remède n'est pas celui qui lui convient.

M. Dupont n'écoute plus sa servante, et il se rend auprès de sa femme, afin de lui faire entendre qu'il ne compte pas vivre toujours ainsi avec elle.

Eugénie passe presque tout son temps à travailler à l'aii^uille dans sa chambre, quelquefois elle se place à la fenêtre qui donne sur la rue; mais alors elle y reste bien peu de temps, car il lui semble que toutes les personnes qui passent la regardent. Il lui semble aussi que parmi ce monde il y a quelqu'un qui la cherche^ qui brûle de l'apercevoir... elle craint de le voir... et pourtant ses yeux se portent avec avidité sur des personnes étrangères, puis elle quitte ti'istement la fenêtre en se disant :

(( Je ne dois plus le voir. »

En vain Jeanneton représente à sa maîtresse qu'elle ne saurait vivre continuellement renfermée clans sa chambre, et qu'elle linira par tomber réellement malade.

„ — Eh! qu'importe! dit Eugénie, la vie est-elle donc un bonheur pour moi !...

Dupont trouve se femme livrée à sa piofonde mélancolie. Mais a la vue de sou mari, Eugénie se lève, le salue profondément, et lui présente im siège.

« Elle est extrêmement polie, se dit en lui-même l'épicier; suite de sa bonne éducation , et si elle voulait seulement descendre au comptoii Mais enfin ce n'est pas de cela que je veux lui parler maintenant.

— Votre santé iro paraît intinimenl meil leure, ma tendre épouse, dit Dupont en prenant un ton senlimentalqu'iljuge nu-lqueloU elle se place à la leueli-e. être celui qui doit plaire à Eugénie.

— Oui, monsieur, je me sens en effet beaucoup mieux.

— J'en suis ravi... je dirai plus, j'en suis fort satisfait... J'attoudais votre rétablissement avec impatience, comme vous devez croire.

~ — Eh ! pourquoi cela, monsieur?

— Comment, pourquoi .'... maiij pour... Ma tendre épouse, il y a iiiiit jours que nous sommes mariés...

— • Oh! je ne l'ai pas oublié, monsieur, ce jour-lii no s'offacera jamais de ma mémoire !...

— Ah 1 vraiment, vous êtes trop bonne et je suis pénétre de vos sentiments... Mais cela ne suffit pas... et mon amour... vous sentez que mon amour no peut s'accommoder de l'éloignement dans lequel nous vivons... je me llatle que celle nuit ne ressemblera pas an\ autres...

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