‹ La pucelle de BellevilleChapitre 86 sur 104 · M. DU PO. M · texte numérisé non relu

M. DU PO. M

Vous me comprenez, madame Dupont...

— Non, monsieur.

— Je m'expliquerai mieux ce soir... et j'espère que l'heure du berger, ou... l'étoile de Vénus... enfin, que je ne coucherai pas dans ma chambre.

— Comment! monsieur, prétendriez-vous changer quelque chose à notre manière de vivre ensemble?

— Mais, ma tendre épouse, notre manière de vivre ensemble ne ressemble à aucune de celles que l'on a pratiquées jusqu'à ce jour et je tiens à suivre les anciens usages. Est-ce que votre cœur ne mo comprend pas?...

— Mon cœur, oh ! non monsieur, il ne vous a jamais compris...

— Ah! j'entends : suite de votre éducation et de votre extrême innocence !... mais je saurai le faire parler, ce petit cœur...

— Monsieur, je me ferai toujours un devoir de faire toutes vos volontés, mais je vous préviens que je ne changerai rien à la manièi^e dont je vis maintenant avec vous. Continuons d'habiter chacun de notre côté, voyons-nous dans la journée, lorsque cela vous sera agréable, et j'aurai toujours pour vous, monsieur, le respect et les égards que l'on doit à un époux; mais si vous pensez avoir avec moi des l'apports plus intimes, oh! je vous assure que vous vous abusez.

— Par exemple, voilà qui serait plaisant... J'espère, madame, que vous ne savez pas ce que vous dites... Est-ce qu'on se marie seulement pour déjeuner et diner ensemble?... on y couche aussi, madame... entendez-vous? c'est une des premières conditions de l'hymen... D'ailleui's, ma tendre épouse, quand on s'aime comme nous nous aimons, il ne faut pas que l'innocence soit farouche jusqu'à ce point-là Que diable ! c'est très bien d'élever les demoiselles sévèrement, mais ça ne doit pas aller jusqu'à les empêcher de... communiquer avec leurs maris... M""" Moutonnet pousse les principes ti-op avant !...

— Oui, monsieur; je crois en effet que, quand on s'aime, on n'a rien àse refuser ; maisje n'ai jamais eu d'amour pour vous, monsieur, vous le savez bien : je vous ai épousé malgré moi et par pure obéissance ; vous ne devez donc pas me demander des sentiments que je ne vous ai jamais témoignés.

— Eh bien ! voilà du nouveau à présent... Vous ne m'aimez pas, madame?...

— Non, monsieur...

— Vous n'êtes pas amoureuse de moi?

— Oh ! no;i monsieur...

— Il ne fallait donc pas en avoir l'air, madame.

— Jo ne l'ai jamais eu, monsieur...

— Je vous dis, moi, que vous m'avez fait des yeux... des res^ards!... Et me dire tout cela après huit jours de mariage.

— Ah! monsieur, jaurais bien voulu vous le dire avant!... mais on ne m'en a pas laissé la liberté.

— Tout ceci est fort agréable pour moi; mais enfin, madame, nous sommes mariés et une femme doit toujours aimer son époux ; que ce soit avant ou après, cela n'y fait rien ; or, vous devez m'aimcr et coucher avec moi.

— - J'en suis bien fâchée, monsieur, mais cela ne sera pas...

— C'est ce que nous verrons, madame.

— Allons trouver belle-maman, se dit Dupont, car voilà une petite femme qui, tout en me faisant la révérence, est considérablement entêtée; mais je ne conçois pas pourquoi elle ne m'aime point, et il faut absolument que belle-maman m'explique cela.

Dupont sort fort en colère, et Jeanneton, qui a entendu la discussion qui vient d'avoir lieu entre les époux, gronde sa maîtresse de ce qu'elle a parlé trop franchement.

— Il fallait feindre uu peu, madame ; en vous disant malade nous aurions toujours trouvé moyen de l'éloigner.

— Mais, Jeanneton, il aurait toujours fallu qu'il découvrit la vérité... et puis tu sais, je ne puis mentir, j'ai mieux aimé lui dire sur-le-champ ce que je pense... au moins, à présent, il ne me tourmentera plus. •

— Vous croyez ça!... J'ai bien peur, au contraire, qu'il n'en devienne que plus obstiné ; et nous aurons ben de la peine à vous tirer de là.

Cependant Dupont arrive chez son beau-père, où ou ne l'a pas vu depuis quelques jours, et Bidois se dit, en examinant la figure de l'épicier :

« i\ous allons encore apprendre du nouveau. »

-^ Ah! je suis charmé de vous trouver, belle-maman! dit Dupont en s'asseyant près du comptoir où est assise M""" Moutonnet ainsi que son mari.

— Eii bien! mon gendre, je suis bien sùro que vous faites maintenant un ménage de tourtereaux.

— • Je le gagerais aussi, mon cœur, dit le papa Moutonnet; et je vois h l'air de Dupont qu'il est enchanté de sa petite femme.

— Eh bien! beau-père, vous n'y êtes pas du tout. — - Comment... jo n'y suis pas!...

M. DUPOiNT 839

— Nous ressemblons plutôt à un chien et à un cliat, je viens encore vous parler au sujet de mon épouse... nous sommes jusqu'à présent comme le sel et le poivre.

— lime paraît mon gendre, que vous êtes difficile à contenter!...

— Oui, difficile... c'est ça... 11 faudrait être d'une pâte bien singulière pour s'accommoder d'une femme aussi farouche que la mienne... Écoulez donc, belle-maman, vous auriez dû parler à votre fille le jour de ses noces; il me semble que ça se fait ordinairement, et alors une demoiselle soumise sait... ce qu'elle sait, et ça va tout seul, mais, moi au contraire, c'est que ça ne va pas du tout, et voilà, ce dont je me plains.

— En vérité, mon gendre, vous vous plaignez toujours; mais enfin expliquez-vous mieux, car je ne vous comprends pas.

— Je vous dis, belle-maman, que ma femme est un tigre...

— Un tigre!... ma fille, un tigre!... M. Moulonnet, vous en êlesvous jamais aperçu?

— Non, mon ange.

— Et vous Bidois?

— C'était un agneau, madame.

— Et monsieur ose l'appeler un tigre!..

— Mais, belle-maman, entendons-nous... je veux dire un tigre pour la sagesse...

— Eh bien! monsieur, c'est de cela que vous vous plaignez! voilà qui est nouveau :.. . Ce qui fait le bonheur, le repos des époux!... une femme sage !... monsieur s'en plaint !

— Ah ça belle-maman, si vous ne voulez pas m'écouter !... Que ma femme soit sage, j'en suis charmé certainement; mais, avec moi, il me semble qu'elle ne doit pas être inabordable, et qu'elle doit souffrir tout ce que...

— Ah! taisez-vous, M. Dupont, taisez-vous, ie vous en prie!... vous allez nous dire des choses !... de la décence dans vos propos!*...

— Enfin, belle-maman, ça ne peut pas durer comme ça ; je veux une femme pour tout de bon, et non pas seulement pour qu'elle me fasse la révérence et qu'elle me présente une chaise quand j'entre chez elle !... D'ailleurs, madame, elle m'a dit qu'elle ne m'aimait pas, et qu'elle ne m'avait jamais aimé!... et vous me laissez croire qu'elle m'adore, c'est fort désagréable !

— Eh! monsieur, est-ce que vous avez besoin d'être adoré de votre femme? Qu'est-ce que c'est que cette idée qui vous passe par la tête? Les meilleurs ménages ne sont pas ceux où l'on s'adore, mon gendre.

— Mais, au moins, bellc-mamaa, on en a l'air, et on ne se dit pas CCS choses-là en face!...

— Je crois vraiment que vous perdez l'esprit, mon cher Dupont : je vous ai donné une fille sage, honnête, qui a reçu une excellente éducation '...

— Oh! pour Féducation, ça je ne dis pas...

— Eh bien ! monsieur, de quoi vous plaignez-vous? Rendez votre femme heureuse, et ne nous rompez plus la tète avec vos histoires !...

— 11 est certain, dit M. Moutonnet, que je ne comprends pas trop de quoi il se plaint...

— La chose est au moins fort extraordinaire, dit Bidois d'un air goguenard.

— La chose est fort claire, beau-père; mon épouse me conteste mes droits de mari.

■ — Et c'est pour cela, monsieur, que vous venez nous chercher! dit M""" Moutonnet... Esl-ce que ces choses-là nous regardent . . .

— Comment, mon gendre, à votre âge!...

Demandez à M°° Moutonnet si j'ai été chercher le voisin pour ça!...

— Voilà la première fois, dit Bidois, que j'entends un mari se plaindre pour un cas semblable.

— Allez, allez, mon gendre, il est de certaines choses qui doivent rester^dans le sein du ménage : Entre l'arbre et l'écorce on ne doi( jamais mettre le doigt...

Et qu'elle me prùsenle une chaise quand j'entre chez elle.

— Mais belle-maman, il n'est pas question d'y mettre le doigt...

— (>royez-moi, ne venez plus nous conter de pareilles folies, car on se moquerait de vous.

— Mais, bfllo-maman...

— Oui, mon t^endre; oui, on se moquerait de vous.

M. DUPONT

Il reste stupéfait en voyant dans le couloir, un lit. (P. 830).

min, afin de faire tomber les paquets de colle qui couvrent sa culotte.

Il est plus de deux heures du matin, et Dupont, fatigué de sa nuit, ne juge pas convenable de retourner près de sa femme .

— Ce sei'a pour une autre fois, se dit-il en rentrant dans sa chambre; je connais le chemin à présent, et il ne m'arrivera pas toutes les nuits une sérénade.

UV. 107. — PAUL DE KOCK. — ÉD. ]. ROUFF ET c'e. LIV. 107

8o0 ŒUVRE DE PAUL DE KOCK

Trois joui's se sont écoules depuis la sérénade, et Dupont n'a pas encore recommencé ses tentatives conjugales. Cependant, depuis celte nuit où Eugénie a aperçu son époux en caleçon, près de son lit, elle n'ose plus se livrer au repos, elle ne se couche qu'en tremblant, et l'oreille toujours au guet, elle se lève au plus léger bruit. Jeanneton promet à sa maîtresse de veiller pour elle, et la supplie de prendre du repos, car ces veilles continuelles doivent finir par altérer sa santé ; mais Eugénie n'ose se fier à sa bonne : celle-ci imagine alors un moyen pour lui donner plus de tranquillité. Elle place tous les soirs son lit de sangle dans le couloir qui conduit à la chambre d'Eugénie, et, de celte manière, en ferme le passage. Jeanneton couchant là, on ne peut pas venir jusqu'à sa maîtresse sans qu'elle le sache ; il n'y a pas moyen de passer sous le lit placé en long et qui est fort bas, et pour passer par-dessus, il faudrait nécessairement monter sur le lit et l'éveiller.

Ce que Jeanneton a prévu arrive en effet, Dupont prend le même chemin que la première fois pour arriver chez sa femme. Il traverse la chambre de la domestique qu'il croit endormie, mais il reste stupéfait en voyant dans le couloir un lit de sangle qui lui barre le passage, Jeanneton a entendu venir Dupont ; mais elle feint de durmir pour savoir ce qu'il fera. L'épicier s'arrête, jure entre ses dents, regarde s'il pourra passer sous le lit, cl voyant que c'est impossible, se consulte, indécis s'il moulera dessus. Il se décide à ne point franchir la barrière, parce qu'il pense bien qu'il ne peut le faire sans réveiller Jeanneton, et il retourne eu marronnanl dans son appartement.

— Il s'en va, dit Jeanneton à demi voix à sa maîtresse qui a aussi entendu venir M- Dupont, et la servante ne peut s'empêcher de rire de la ligure que faisait le marié.

— Ahl Jeanneton, dit Eugénie, toujours de nouvelles entreprises! Que je suis malheureuse!... Me faudra-l-il doue vivre comme cela?...

— Il est certain que vous faites un drôle de ménage... Cependant Dupont n'est rentré dans sa chambre qu'avec l'espérance

d'être plus heureux une autre fois. Dès le lendemain malin il appelle Jeanneton, qui devine bien pourquoi.

— D'où vient que vous ne couchez plus dans votre chambre? lui demande l'épicier.

M. DUPONT 851

— Monsieur, c'est que madame a peur la nuit... voilà pourquoi... j'aimis mon lit dans le couloir, afin d'être plus près d'elle.

— Si mon épouse a peur, c'est à moi de la rassurer; je vous défends, mademoiselle Janneton, de remettre votre lit dans le couloir; si je veux aller chez ma femme, c'est bien le moins que je puisse passer d'un côté ou d'un autre.

— • Mais monsieur. .. madame...

— Mais, mais, mais, encore une fois je vous défends de replacer votre lit là... ou je vous renvoie... Que diable! c'est bien drôle que je ne puisse pas rassurer mon épouse qui a peur...

— Je ne le mettrai plus, monsieur...

— A la bonne heure; je veux pouvoir entrer chez ma femme sans difficulté.

Jeanneton va contera sa maîtresse les ordres de son maître. Eugénie pleure, gémit, implore le ciel, et la servante se dit :

<< Ça devient fièrement embarrassant !... »

La nuit suivante, Dupont a remis le bonnet au nœud bleu de ciel, la robe de chambre et le caleçon ; il prend son bougeoir, il s'achemine chez sa femme.

Le lit n'est pas dans le couloir, Jeanneton est couchée dans sa chambre où elle feint de dormir ; mais, ainsi que sa maîtresse, elle est aux aguets.

A peine Dupont a-t-il mis le pied dans' la chambre de sa femme, qu'un bruit semblable à une pile d'assiettes qu'on brise se fait entendre dans la cuisine. Dupont fait un saut de saisissement; Eugénie se lève sur son séant, et Jeanneton crie.

■ — Qu'est-ce que c'est que cela? demande l'épicier en tremblant.

■ — Je meurs d'effroi, dit Eugénie.

— Ah! mon Dieu! c'est le diable, dit la servante.

— Le diable? répèle Dupont ne sachant pas s'il doit aller dans la cuisine. Enfin il se décide à montrer du cœur, et retourne dans la chambre de Jeanneton qui feint alors de sortir de son lit.

— Avez-vous entendu, monsieur?

— Oui sans doute, j'ai entendu... Qu'est-ce que c'est?

— Ce que c'est?... Ah! monsieur, c'est une chose terrible !...

— Comment une chose terrible!... Tu sais donc ce que c'est?

— Non, monsieur, je ne sais rien; mais demandez à madame...

— Elle le sait?

— Non, monsieur; mais elle vous dira, comme moi, que c'est bien effrayant... et qu'il n'est pas étonnant qu'elle ait pour la nuit... Ce n'est

pas la première fois que nous entendons ua bruit semblable... Quelquefois c'est plus sourd... on dirait des gémissements, des soupirs... des plaintes...

— Comment! y aurait-il des voleurs dans la maison?

— Oh! monsieur, je ne crois pas que ce soient des voleurs... j'ai souvent été visiter partout, et je n'ai rien vu... Ah! comme c'est heureux que vous vous soyez trouvé \h aujourd'hui, monsieur... Ah ! si vous pouviez découvrir ce que c'est...

— Oui... c'est très heureux, comme tu dis...

— Tenez, monsieur, vous qui avez de l'esprit, vous allez me traiter de bète ; c'est égal, je n'en croirai pas moins qu'il y a ici un revenant...

— Un revenant !... Allons, tu es une folle, Jeanneton! »

Et l'épicier n'ose plus tourner les yeux du côté de la cuisine.

— Allons rassurer ma femme, » dit-il à Jeanneton. Tous deux rentrent dans la chambre d'Eugénie, qui s'est levée, habillée et assise près de son feu.

— Quoi!... vous êtes levée, madame!

— Oui , monsieur; il me serait impossible de me rendormir après la frayeur que je viens d'avoir. . .

— Jeanneton dit que vous entendez souvent des bruits sourds...

— Ici, monsieur, je suis continuellement inquiète. .

— Je m'en plaindrai au propriétaire, madame.

— Eh! monsieur, dit Jeanneton, si c'est le diable qui vient dans la maison, que voulez-vous que le propriétaire y fasse?

— Je ne crois pas aux revenants, Jeanneton; ce serait plutôt des voleurs... Viens avec moi, allons visiter la cuisine...

— Vous le voulez, monsieur?

— Attends, je vais d'abord appeler mes deux garçons... Ilolà! Joseph! François?...

Aux cris de leur bourgeois, les deux garçons s'éveillent et montent. Jeanneton et Dupont se font accompagner par eux pour visiter la cuisine. On y trouve une demi-douzaine d'assiettes brisées à terre.

— Eh ben! monsieur, dit Jeanneton, qu'est-ce que c'est que cela?

— Ce sont des assiettes cassées.

— Oui, mais qui est-ce qui les a cassées?...

— Je le le demande, Jeanneton...

— C'est le revenant, monsieur.

— Ikih, bah! Jeanneton, lu ne sais ce que tu dis... répond l'épicier en allant se placer entre ses deux garçons.

M. DUPONT

— Mais ces assiettes ne se sont pas cassées toutes seules... encore si on avait un cliat... on dirait que c'est lui.

— • Oh! pour des bêtes je sais qu'il n'y en a pas chez moi. Allons François, Joseph, regardez partout si vous trouverez quelqu'un caché.

Les deux garçons épiciers, qui ne sont pas poltrons, vont visiter l'appartement et viennent rassurer leur maître; ils retournent ensuite se coucher, et Dupont propose à sa femme de passer la nuit auprès d'elle ; mais elle le remercie et dit qu'elle lira pr'es de son feu. Jeanneton jette des cris et fait des sauts au moindre bruit qu'elle entend, en jurant qu'elle va fermer la porte de la cuisine, et qu'elle n'y entrerait pas seule, la nuit, pour tout l'or du monde.

Dupont n'insiste pas pour rester près de sa femme. L'histoire du revenant, les assiettes bri- ^- . , ,7.: ---^--i===is^:r*=?^^ sées, et les contorsions

, , . . ,. . , Aux cris de leur bourgeois, les deux garçons s'éveillent.

de Jeanneton ont dissipe

toutes ses idées amoureuses. Il reprend assez tristement le chemin de sa chambre, marchant sans regarder autour de lui : et, arrivé là, il se fourre bien vile dans son lit, où il met sa couverture par-dessus sa tète. Plusieurs jours se passent, et l'épicier n'a point fait de nouvelles visites nocturnes à sa femme ; Jeanneton s'applaudit du succès de son histoire de revenant, et Eugénie elle-même se rassure un peu. Cependant Dupont se propose tous les malins, en se levant, d'aller passer la nuit suivante près de sa femme ; mais lorsque la nuit vient, lorsque le calme succède au bruit causé par les allants et venants, enfin lorsque les marchands ont fermé leur boutique et que chacun va se livrer au repos, Dupont éprouve un certain serrement de cœur; les propos de Jeanneton lui reviennent dans la tête, et tout en se répétant qu'il ne croit point aux revenants, il ne peut se décider à passer par la cuisine pour aller chez sa femme.

« Parbleu ! se dit-il un soir, je suis bien bon de faire un grand détour pour aller chez mon épouse... Elle ferme à double tour sa porte qui donne dans le salon, parce qu'elle a peur... et je ne peux vraiment pas la blâmer d'avoir peur... mais je n'ai qu'il me faire faire une double clef (le sa porte; de cette manière, j'entrerai chez elle sans passer parla cuisine, et j'aime mieux cela, parce que c'est plus court. »

Le lendemain, Dupont s'empare adroitement de la clef; et, comme c'est une serrure fort ordinaire, dès le même soir le serrurier lui arrange une clef qui doit ouvrir la porte de l'appartement de M°" Dupont. L'épicier a replacé l'ancienne clef chez Eugénie, qui ne s'est aperçue de rien, et il attend, avec impatience, la nuit qui doit enfin couronner son ardeur; car si les obstacles irritent l'amour, Dupont doit être bien amoureux. Celte nuit arrive enfin : chacun se retii e chez soi, l'heure du mystère vient de sonner, il est minuit, et tout en passant sa robe de chambre et en mettant son bonnet, Dupont éprouve un certain tremblement; est-ce d'amour, est-ce de peur?... c'est peut-être l'un et l'autre.

Cependant l'épicier est bien décidé : il lient d'une main son bougeoir ordinaire, de l'autre la clef qui doit l'introduire chez sa femme, et il arrive à son appartement. £1 écoute un moment avant de mettre sa clef <lans la serrure; le plus grand silence règne dans la maison.

« 11 paraît que ce soir le revenant se lient tranquille, dit Dupont ; ouvrons vite. »

Ouvrons est bien dit ; mais une clef neuve ne va pas souvent aussi bien qu'on le voudrait. Le pauvre mari tourne et retourne plusieurs fois sa clef dans la serrure; enfin la porte s'ouvre, et le voilà dans cette chambre où il a eu tant de peine à pénétrer.

Mais le bruit qu'il a fait avec sa clef a réveillé Eugénie; elle écoute, regarde, voit entrer Dupont, et jette un cri perçant au moment où il s'approche de son lit.

A ce cri Jeanneton s'éveille, accourt auprès de sa maîtresse, et en apercevant l'épicier se doute bien de ce qui cause ses alarmes.

— Ah! ma pauvre maîtresse ! dit la servante en se jetant sur la main d'Eugénie !

— Eli bien! qu'est-ce donc? qu'y a-l-il? demande Dupont effrayé

lui-même du crique sa femme a poussé. Qu'est-ce qui Un prend donc?... Pourquoi a-t-elle crié comme cela?

— Eii! monsieur, c'est un accès... une attaque qui lui [»rend... Tenez, monsieur, tenez... la voilà qui se raidit...

— Comment! encore une attaque !... C'est désolant, Jcannelon !

M. DUPONT

— Dam', monsieur, c'est votre faute aussi, vous arrivez comme un revenant! ça lui aura fait pour!...

— Eh! comment donc veux-tu que j'arrive? je m'y prends cependant de toutes les manières... Vite, de la Uour d'oranger... des gouttes d'Holfmann, de l'éLlier... Heureusement que j'ai ça tout prêt. «

Jeauneton court prendre plusieurs petites fioles, et vient eu faire respirer à sa maîtresse. Eugénie la repousse, parce qu'elle a peine à se prêter à ce slratagème, mais la servante lui dit tout bas :

— Il n'y a que ce moyen, madame ; et Eugénie se laisse frotter lo nez et les tempes avec de l'éther.

— Si j'aUais chercher du monde? dit Dupont.

— Oh! ce n'est pas la peine, monsieur, il y aurait là vingt personnes qu'on ne poui'rait pas lui faire autre chose.

— Une attaque de nerfs, ce soir! elle se portait fort bien ce matin...

— Eh ! monsieur, il faut si peu de chose à une jeune femme ; vous lui avez fait peur, c'est sur, il fallait frapper, monsieur, on n'entre pas comme ça, en sournois, chez le monde...

— Gomment, en sournois !... quand je viens chez ma fcmmo...

— Mais, monsieur, je vous ai déjà dit que la nuit nous avons pour des esprits !

— ■ Esl-ce que j'ai l'air d'un esprit, moi, Jeauneton?

— Ah! il est certain que non, surtout avec vot' bonnet de coton!

— Elle ne rouvre pas les yeux, Jeauneton.

— Oh! monsieur, elle ne les rouvrira pas tant que vous serez h;,.. la v'Jà encore malade pour huit jours au moins...

— Ah! me voilà bien guéri des femmes nerveuses, Jeauneton !...

— Il est certain que, quand on est sensible, ça faitben de la peine!...

— Allons, veille-la bien, Jeanneton; je vois qu'il faut encore que j'aille me coucher.

— Allez, monsieur, et ne vous inquiétez pas ; ça ne sera pas plus long qu'à l'ordinaire.

Dupont rentre chez lui, jurant contre sa belle-mère qui lui a caché l'étal de sa fille. Il se met au lit; mais il est tellement contrarié de ce nouvel événement, qu'il ne peut parvenir à fermer l'œil. Après avoir passé plus d'une heure à chercher le sommeil, il se dit :

« Puisque je ne dors pas, retournons savoir comment va ma femme. »

Après son départ, Eugénie s'était levée et était allée dans la chambre de Jeanneton causer de cette nouvelle visite, et on était loin de penser que Dupont reviendrait dan? la même nuit. Il revient cependant; il s'ap-

proche doucement du lit de sa femme... elle n'y est pas.

« Ah ! mon Dieu ! s'écrie l'épicier, qu'est devenue mon épouse ? Que lui est-il arrivé?... ■>

Et il appelle Jeanneton.

Celle voix fait frémir Eugénie et sa bonne; mais celle-ci ne perd

pas la léte, elle accoiir!

d'un air effaré auprès de Dupont.

— Me v'ià, monsieur, me v'ià...

— Et ma femme! ..

ouest ma femme?...

— Là-bas, monsieur, dans ma chambre...

• — Et pourquoi al-elle quitté son lit?...

— Elle se promène là-bas, i'vous dis.

— ■ Elle n'est donc plus malade?

— Ah I c'est ben autre chose à présent.., c'est son autre infirmité qui lui pi end...

— Go mme nt I . ..

quelle autre infirmité?...

Elle jeUe un cri perçanl au moment où il s'approche. Vousle savezbcn

monsieur... qu'elle a depuis son enfance...

— Depuis son enfance!... mais quoi donc, Jeanneton?

— Pardi, monsieur, depuis son enfance elle est somnambule... et dune fiera force, allez...

^^ Ma femme est somnambule!... .\h! mon Dieu, voilà bien aiitie chose.

— Comment, monsieur, vous ne le saviez pas?

— Et comment veux-tu que je le sache, puisque je n'ai pas encore, couché avec elle!

— .\h ! c'est juste, monsieur; tenez, voulez-vous la voir ?... venez avec moi... suivez-moi.

Jeanneton guide son maître dans sa chambre, où Eugénie est assise immobile près d'une table.

M. DUPONT

Elle aperçoit un homme ea chemise près de son lit. (P. 845).

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