‹ La pucelle de BellevilleChapitre 9 sur 104 · ENCORE UN · texte numérisé non relu

ENCORE UN

Trois semaines se sont écoulées depuis que le cuirassier et Doudoux ont quille BelleviUe. Adrienne a essuyé ses larmes en se disant : Mon cousin ne mérite pas que je le pleure. ^ — Quand une femme se dit cela, c'est qu'elle n'aimait pas beaucoup. Virginie n'a pas eu besoin d'essuyer ses yeux, parce qu'elle n'a point pleuré; mais elle regarde à sa croisée si l'un de ses deux amoureux est revenu; et elle dit: C'est fort ennuyeux de n'avoir plus quelqu'un à qui l'on puisse faire des signes!

Un soir M. Renard, aprîjs avoir péroré chez M. Troupeau pendant près d'une heure, s'écrie :

— Savcz-vous la nouvelle?...

— La nouvelle! répond M. Troupeau, qui n'est pas fâché de pouvoir enfin placer un mot. Mais d'abord de quelle nouvelle voulez-vous parler?... Il se peut que je...

— Je veux vous demander si vous savez que, depuis trois ou quatre jours... je crois même qu'il y a six jours déjà... mais je ne l'assurerais pas, noire ami Vauxdoré a un localaire?

— Un locataire?...

— Oui, sa maison élant i>lus grande qu'il ne faut pour sa famille, vous savez qu'il reloue un polit appartement de gar(;on au second?...

--- Ah! oui. . il y avait inênic une A-ieilk' femme dans ce logement de j;ari;on.

J,A PUCELLE DE I5ELLEVILLE 13S

— Mais ih lui ont donné congô parce qu'elle faisait sa cuisine sur l'escalier et jetait ses épluchures de salade dans les plombs... Je sais tout cela : bref, ce petit local était vacant depuis assez longtemps, ils viennent de le louer à un jeune homme.

— A un jeune homme! dit M"" Troupeau en haussant les épaules; ces gens-là sont étonnants I... l'expérience ne les corrige pas!... Encore un loup dans la bergerie.

— • Et probablement dit Troupeau, ils le reçoivent... ils en fontleur société.

— Oui, le jeune homme va chez eux... je l'y ai vu; il fait la partie d'écarté avec Vauxdoré.

— Et quelle espèce de jeune homme est-ce? dit M"' Troupeau.

— Ma foi... c'est un grand... un homme de ma taille... bien fait, joli garçon! oh, il est très bien... il a des manières distinguées, et vous savez que je m'y connais.

— Comment se nomme-t-il? que fait-il? pourquoi vient-il loger à Belleville?

— Oh! je sais tout cela... il se nomme... attendez donc... son nom m'échappe... jel'ai entendu nommer cependant; ce qu'il fait... je croirais assez que c'est un jeune homme qui... ayant des moyens... je lui crois beaucoup de moyens. Alors vous savez... les jeunes gens... quelquefois ils ne savent pas eux-mêmes ce qu'ils veulent faire; quand au motif de son séjour à Belleville, c'est par goût... pour être à la campagne... ou pour sa santé... j'ai deviné cela sur-le-champ.

— M"° Adrienne va encore faire parler d'elle, dit à demi voix ^jme Xroupeau, afin de ne pas être entendue de sa fille, qui est en train d'enfiler des petites perles pour faire des bagues.

— Eh dame! il est certain que... si elle allait avec lui au bois de Romainville... c'est un bois si perfide!... j'y ai fait tant de...

— Chut!... M. Renard!... je vous en prie... dit M"° Troupeau en lançant un coup d'œil au voisin.

— C'est juste, l'innocence nous écoute. Ah çà, est-ce que vous êle brouillés avec les Vauxdoré?

— Je n'y mettrai plus les pieds, avec ma fille du moins. Mon mari peut y aller... M. Vauxdoré vient quelquefois ; mais je ne veux plus que ma Virginette fasse société avec M"" Adrienne.

— Pourquoi donc cela, maman? demande Virginie sans lever les yeux de dessus les perles.

— Ma fille, parce que... M"" Adrienne... est beaucoup trop rieuse.

trop évaporée... trop... Cela ne nous convient plus enfin. A tout %e, ma fille, il faut être difficile dans le choix d'une amie!... Tu es encore trop enfant pour comprendre cela, et c'est à ta mère à te guider dans tes affections.

— Parfaitement raisonné ! dit Renard. Je vais aller chez Vauxdoré, tâcher d'avoir des renseignements plus positifs sur leur locataire ; et je viendrai demain vous en faire part.

• — Volontiers... Cela nous amusera.

Tout en enfilant ses perles, Virginie n'a pas perdu un mot de ce qu'a dit M. Renard; elle trouve qu'Adrienne est bien heureuse d'avoir déjà une société qui remplace son cousin. Ce qu'on a dit du jeune locataire a piqué sa curiosité, aussi le lendemain est-elle toute oreille, lorsque M. Renard revient d'un air radieux et en se frottant les mains, comme quelqu'un qui a beaucoup de choses à dire.

— Je suis très instruit aujourd'hui, dit le voisin en se jetant dans un fauteuil. Oh! j'ai eu des renseignements sur le locataire de Vauxdoré. D'abord je sais son nom, il s'appelle Auguste.

— Auguste... quoi?

— Ma foi, Auguste... tout simplement! à ce qu'il paraît; on ne m'a dit que cela.

— Ce n'est là qu'un nom de baptême.

— - Ou est libre de n'avoir que celui-là.

-— C'est-à-dire que quelquefois on y est obligé; mais ensuite?

— • Ensuite, M. Auguste est riche, ou du moins très à son aise, à ce qu'on présume, car il va achevai souvent, et vous savez que cela revient cher de louer des chevaux.

— Et son état, sa profession, à ce monsieur?

— Pour cela, on n'en sait encore rien ; le jeune homme a déclaré à Vauxdoré qu'il vivait de ses rentes, mais on soupçonne que c'était pour cacher sa profession.

— Du mystère! je n'aimerais pas cela chez moi.

— M. Auguste s'enferme quelquefois dans sa chambre des journées entières, puis on l'entend parler tout haut, quoiqu'il soit seul.

— C'est peut-être un acteur?

— Oh! non... il faudrait qu'il allât tous les soirs jouer... Celui-ci passe presque toutes ses soirées chez Vauxdoré, mais quand il lui vient du monde de Paris, il défend qu'on vienne l'interrompre, et ne répond plus 5i on l'apiielle.

— C'est peut-être un mouchard!

— Ah! M"» Troupeau! quelle idée!

— C'est i]ue tout cela me parait fort louche!...

11 la raiiporte â ses parculs. ^1'. U2.)

Je vous assure que le jeuue homme ne l'est pas, il a de fort beaux

yeux, de belles manières... il est musicien... il a fait venir un superbe piano de Paris... un piano droit, en bois de citron ; M""" Vauxdoré assure en avoir vu de semblables à l'exposition.

— S'il a un piano droit, ce doit être un jeune homme comme il faut, dit M. Troupeau.

— Si cela est, je m'étonne qu'il se plaise à passer ses soirées chez les

Uv. 13. pALL DE KOCK. — LA PUCELLE DE BELLEVILLE. — ÉD. J. ROUFF ET C'=. LIV. 18.

Vauxdoré. dit M"° Troupeau, puis elle ajoute en baissant la voix : A moins que déjà les œillades de M'" Adrienne n'aient subjugué ce monsieur!...

— C'est ce que je crois, dit Renard.

— Si du moins celui-là l'épousait!

— Huml... ce n'est guère présumable.

Virginie soupire, et ne dit rien; mais elle voudrait qu'Adrienne vînt encore dans sa chambre lui faire des confidences.

La famille Troupeau était fort curieuse de voir le monsieur qui logeait chez Vauxdoré, surtout depuis que 31. Renard âaîl accouru un malin dire qu'il y avait une voiture bourgeoise arrêtée devaat la maison Vauxdoré, et qu'il en était descendu un monsieur décoré que venait voir le jeune locataire.

— Il connaît des voitures bourgeoises! s'était écrié M. Troiapeau-

— Et décoré, mon ami!... avait ajouté madame.

— Diable!... ce serait une connaissance qui nous convien'lraiL . . Moi, qui ai les moyens de bien les recevoir... j'aaraisété flatté... mais certainement je n'irai pas chez les Vauxdoré chercher c« monsieur.

Les choses en étaient là lorsque M. Tir, que nous avons laissé avec son étoile, trouva, sans s'en douter, moyen de contenter tout le monde.

L'amateur d'artifice ne s'était pas tenu pour battu après l'échec qu'il avait essuyé le Jour de la fête de M"' Troupeau. H s'était promis au contraire de prendre une éclatante revanche, et de faire biiller son étoile de tellemanière qu'elle efîaç4t toutes oeLes du firmament; pour cela, il s'était remis à la besogne, il avait revu son travaU, refait des cartouches, des conducteurs ; Pétard et Poudrette n'avaient été occupés qu'à ficeler et eoiiper des mèches. Tout c?la avait pris du temps ; mais ^issi M. Tir se flattait d'avoir fait un îeu darlifice digne de Ruggieri, et devait se voir de fort loin.

Lorsque son travail est achevé, M. Tir s'occupe de ses ïnTÎtations ; car c<?lte fois c'est lui qui donne la fête da::s laquelle on ne doit voir que du feu. il n'a pas de jardin, mais dans la maison où il demeure il y a une cour assez vaste, c'est là que M. Tir tirera son artifice et qu'il placera son monde; là du moins il sera maître, et personne ne contrecarrera ses dispositions.

M. Tir invite non seulement toutes ses connaissances, mais encore il leur dit :

— .\menez vos amis... ara'^ncz toutes les personnes que vous voudrez. Plus il y aura de monde, et plus je serai coulent... Ça fait qu'on parlera de mon feu.

— 11 aurail ilù faire afiiclier (ju'il invitait Uelloville et ses environs, dit .\I. Renard. Où diable mcttra-l-iltant de monde !... Ou ne tiendra jamais

dans sa cour! Ce sera un fouillis! une cohue... C'est égal,j'ii'ai par curiosité.

Comme tout fait événement dans un petit endroit, et que les occasions de se divertir sont rares, chacun se dispose à se rendre à l'invitation de M. Tir.

La famille Troupeau a nécessairement été engagée. Virginie en est enchantée, quoiqu'elle ne le fasse pas paraître, etlM. Troupeau dit à sa femme:

— Il est probable que les Vauxdoré y seront avec leur locataire... Nous verrons ce jeune homme qui i un piano droit.

Le jour ou plutôt le soir qui doit voir briller l'étoile de M. Tir est enfin arrivé. Vous ne connaissez pas encore M"" Tir, par la raison que cette dame, ne sortant plus de chez elle depuis plusieurs années, n'était point au déjeuner donné par M. Troupeau. M""" Tir est une énorme boule, plus large que haute, espèce de cul-de-jatte, qui ne veut plus mettre que des bonnets ronds et ne va guère que de son lit à sa cuisine et à son fauteuil. Des personnes, peu charitables sans doute, assurent qu'autrefois elle était leste et ingambe, mais que son mari l'a rendue presque imbécile à force de lui faire coller des bandes de papier brouillard ; le fait est que la pauvre femme, qui du reste n'a jamais été un génie, ne sait plus que dire à tout le monde : Et cette santé?... Tout doucement, n'est-ce pas?... c'est comme moi.

Le logement de M. Tir se compose de cinq petites pièces qui pourraient passer pour des cabinets, et dans lesquelles trois personnes ne savent jamais où se mettre, par la raison que les chaises et les meubles sont garnis de baguettes à fusée. Le maître du logis, quoique n'ayant pas inventé la poudre, a compris que toutes les personnes qu'il a invitées ne tiendraient pas dans son appartement; mais comme il présume et avec raison qu'on ne vient chez lui que pour voir son feu, il se propose de recevoir sa société dans sa cour. A cet clfet, il a disposé des bancs, des gradins, des estrades, le tout à l'instar de ce que l'on voit sur les boulevards à Paris, lorsqu'un cortège doit y passer : il y a même jusqu'à des futailles avec des planches dessus, afin que la ressemblance soit plus frappante! Tout cela n'est pas élégant, tant s'en faut; la cour de M- Tir ressemble à l'atelier d'un menuisier, mais il en revient toujours à son but — Le principal est qu'on soit bien placé pour voir mon l'cul... et sa femme lui répond : — • Tout doucement, n'est-ce pas? c'est comme moi.

Le soleil s'est couché, et les invités, qui n'attendait que ce moment, se rendent en foule chez M. Tir. Celui-ci reçoit sa société dans sa cour, tandis que sa femme, qui n'a pas voulu descendre, salue de sa l'enèlre, disant à chacun, même aux personnes qu'elle n'a jamais vues :

— Et cette santé? Tout doucement, n'est-ce pas.

Quelques personnes, qui ne supposent pas que l'on doive rester constamment dans la cour, sont montées près de M"" Tir; mais elles ne tardent pas à redescendre, n'ayant pas trouvé en haut une place pour s'asseoir.

Au milieu de ce monde qui entre et tâche de se caser dans la cour, la famille Troupeau se fait remarquer par sa grande tenue, qui iure un peu avec le décor de l'endroit où se tient la réunion. M"" Troupeau a un chapeau tellement surchargé de plumes, qu'une mauvaise langue a déjà prétendu qu'elle ressemblait à un cheval de Franconi; M. Troupeau est tout en noir avec pantalon collant; il a l'air de ne pouvoir se baisser; enfin, Virginie est en blanc, avec une fleur pareille dans ses cheveux. Mais, pour elle, on ne la trouve pas ridicule, au contraire. Toutes les femmes soni forcées de convenir, ou au moins de penser, qu'elle est gentille. Quant aux hommes, c'est à qui s'approchera d'elle pour tâcher d'en obtenir un regard: mais, dans les grandes réunions, Virginie eu est très avare. Elle lient presque toujours ses yeux baissés; et l'on murmure autour d'elle :

— Quelle charmante petite vierge !

La famille Troupeau cherche les Vauxdoré. Ceux-ci ne sont pas encore arrivés. M"^ Troupeau monte avec sa fille sur des gradins très élevés, d'où l'on voit parfaitement le feu. Il faut que la société elle-même s'occupe de se placer; car M. Tir se contente de saluer, en disant : Tâchez de vous asseoir; puis il retourne à ses fusées.

A chaque instant la foule augmente. Les gradins, les estrades, les futailles sont envahis; bientôt il ne restera plus un petit coin de libre.

— Tout cela est-il bien solide?... demande M. Renard en grimpant sur une vieille futaille.

— Ohl ça tiendra toujours le temps du feu, répond Pétard. • — Diable! alors tâche qu'on commence bientôt.

Lu mouvement qui se fait du côté de la porte annonce qu'il arrive encore du monde. C'est la famille Vauxdoré avec son jeune locataire.

Tous les yeux se portent sur ce dernier personnage, qui fait sensation dans Belleville depuis que des gens à voiture viennent le voir. Cette fois Virginie lève les yeux pourregarder aussi. M. Auguste lui parait fort bieu, infiniment supérieur aux Doudoux et aux cuirassiers; non qu'il ait la belle taille de l'un elles jolies couleurs de l'autre; mais sa figure est expressive, distinguée; ses grands yeux sont à la fois fiers et doux; il a une tournure élégante, sans affectation, et enfin quelque chose qui plaît et eulraiiio vers lui ; les hommes ont aussi cela quelquefois.

Si bien que Virginie le regarde toujours... le suit des yeux et le voit avrr regret sur un banc fort loin d'elle, encore est-ce avec beaucoup de [cnc que le jeune houime a trouvé celle place; il n'a pu rester avec

M"" Vauxdoré et Adrienne, que l'on a fait grimper sur des planches plus loin.

M. Auguste, en arrivant, donnait le bras à Adrienne, et il souriait parfois en lui parlant. Depuis qu'il est placé loin d'elle, Adrienne se donne presque un torticolis afin de le voir encore; et lorsqu'elle rencontre ses regards, ce sont do nouveaux sourires que l'on écliange. Virginie voit tout et cela lui fait éprouver une sensation pénible. Cependant elle ne cesse pas de les regarder.

jjme Xroupeau se penche vers M. Renard, qui est au-dessous d'elle, et lui dit :

— Est-ce là le locataire?

— C'est lui-même. N'est-ce pas qu'il est bien?

— C'est vrai.... aussi les Vauxdoré ont l'air de ses domestiques. Adrienne a aperçu Virginie. Mais celle-ci baisse les yeux dès qu'elle voit son ancienne amie la regarder. Lesparents se sont salués; Vauxdoré crie à M. Troupeau :

— As-tu uueplace près de toi?... j'étouiïc déjà, ici... Je veux être assis, ou je m'en vais jouer aux dominos.

Vauxdoré pousse tout le monde pour parvenirjusqu'à M. Troupeau; il enjambe les bancs, escalade les tables, saute pardessus les planches, et parvient à s'asseoir. La foule augmente toujours; on a envahi les appartements, on est monté près de M"° Tir, qui s'est enrouée à force de dire : « Tout doucement, n'est-ce pas? c'est comme moi. » M. Tir étant convaincu qu'il ne peut tenir une personne de plus dans la cour, se dit : « Je puis tirer mon feu. »

Une fusée donne le signal. On se tourne vers l'artifice. Les uns se lèvent, les autres s'exhaussent en s'appuyant sur leurs voisins, les planches

ni. Auguste donnait le bras à Adrienne

tremblent et craquent; les dames ont peur et crient; les hommes font les braves et rient; M. Tir fait partir des soleils et se mire dans son ouvrage. On l'applaudit après chaque pièce, et il dit ;

— Vous en verrez bien d'autres!

— C'est très joli pour Bellevillc, ditM. Renard, mais je connais toulça. C'est pour son étoile que M. Tir a réservé ses grands effets : il a

aussi un grand bouquet qui doit terminer le feu, et que Pétard est chargé d'allumer. Depuis longtemps le jeune Tir est à son poste, impatient de mettre le feu au bouquet, qu'à l'insu de son père il a augmenté d'un grand nombre de fusées. On ne lui a pas encore donné le signal, lorsqu'un monsieur de la société, qui est caché derrière deux énormes dames, et qui s'ennuie de ne voir que leurs jupons, se met à crier :

— A vous Pétard, en avant le bouquet !

Le jeune Tir croit que l'ordre vient de son père ; il met le feu à ses pièces, au moment où M. Tir fait partir son étoile. Tout cela fait un tapage ellroyable. On est d'abord dans l'admiration; mais bientôt un autre sentiment s'empare de la société: les fusées et les gerbes prennent une mauvaise diiection, et retombent dans la cour. Les dames s'eiïraient, et veulent se sauver ; dans ce mouvement subit, trop de personnes pèsent sur les échafaudages, les planches craquent, cassent, et plusieurs personrtes roulent les unes sur les autres ; pour achever d'augmenter le désoanire, des baguettes ensffiammées tombent sur la société ; des dames soM atteintes, l'une a son. châle, Fautre son bonnet brûlés, enfin une lueiirbrille sur la lèie de M™ Troopeau : e« sont ses plumes qui sont en feu.

— Ma femma eat aliamée T crie M, Troupeau en essayant de parvenir jusqu'à sôn épouse. Celle-ci a ea l'esprit de jeter son chapeau en l'air, et elle tombe échevelée dans le* Èras de son mari. Mais le tumulte augmente : le chapeau de JI°" Troupeau a mis le feu à une futaille qui soutenait des planches ; en voyant le tonneau fumer, quelqu'un s'écrie : — La maison est incendiée ! et on se bouscule pour sortir. Dans ce désordre, M"" Troupeau s'est trouvée séparée de sa fille, qui est sur les gradins. La maman vent retourner chercher son enfant, la foule l'en empêche ; M. Troupeau n'est pa.s plus heureux : les deux époux se désolent, en appelant Virginie. Uu jeune homme a tu leur anxiété. Il a percé la foule, enjambé les jdanches, il est arrivé près de Virginie, qui ne courait aucun danger: il lui a offert la main, celle-ci a trouvé plus agréable de s'évanouir dans ses bras ; et il la rapporte k ses parents, qui reconnaissent dans le libérateur de leur fille le jeune local;ure des Vauxdoré.

— .\h ! monsieur, qnollt? reconnaissance ! s'écrie M"" Troupeau, vous avez sauvé notre enfant I... Mais elle est évanouie I...

— Je pense que ce n'est que la frayeur, dit Auguste, et que ce n'est pas dangereux.

En effet, dans son évanouissement, Virginie avait conservé de forl jolies couleurs, ce qui n'empêche pas sa mère de l'inonder d'eau de Cologne, et son père de courir chercher du vinaigre.

On entoure la jeune fille qu'on a déposée sur un banc de pierre.

— Qu'est-il donc arrivé ? demande Vauxdoré.

— • C'est ma fille qui était incendiée sans le courage de monsieur.

Le jeune homme explique qu'il n'a fait qu'une chose bien simple ; mais jjme Troupeau veut que cela soit une action héroïque. Adrienne no dit rien : elle écoute et regarde Virginie, à qui elle vient de prendre la main, et qui s'obstine à tenir ses yetix fermés. M. Troupeau revient avec un litre de vinaigre : au moment oii il veut asperger le visage de sa fille, celle-ci reprend ses sens.

— Elle est sauvée ! s'éinie M"" Troupeau

— Et ce grand incendie est éteint, dit en riant le jeune homme. Voyez, il n'y a plus personne dans celte cour, et tous les feux ont cessé !

— Alors, allons nous coucher dit Vauxdoré.

— ■ Ma fille, es-tu en état de revenir jusque chez nous ? dit M"" Troupeau,

— Oh ! oui, maman, je me sens bien mieux...

— C'est monsieur qui t'a sauvée, ma fille.

— Ah ! monsieur...

— Mon Dieu ! mademoiselle, je n'ai fait qu'une chose fort simple et qui ne méritait pas tant de remerciements.

— Vous êtes trop modeste, dit M. Troupeau ; mais je vous prie de croire, monsieur, que nous savons apprécier... et que... d'ailleurs... voici ma carte, mon adresse... nous espérons avoir le plaisir de revoir le libérateur de notre enfant.

— C'est beaucoup d'honneur pour moi, monsieur.

Ces mots sont accompagnés de saluts réciproques ; puis on se sépare .M. Auguste offre son bras à Adrienne, qui le prend en étouffant un soupir. Mais tout le long du chemin elle ne dit rien ; cet événement vient de lui ùler toute sa gaieté, que la connaissance de M. Auguste lui avait rendue. La sensible Adrienne ne demandait qu'à s'attacher ; elle était gentille, aimable, rieuse. Le jeune locataire de son oncle avait paru prendre beaucoup de plaisir dans sa société ; il était devenu galant, assidu près d'elle, et plus d'une fois en causant sa main s'était emparée de celle de sa jeune hôtesse, qu'il avait serrée fort tendrement. Tout cela avait tourné la tête d' Adrienne ; elle cédait au penchant qui l'entraînait vers Auguste, en se

disant: Oh ! celui-là m'aime véritablement, j'en suis sûre, et j'espère bien qu'il ne fera pas comme les autres... Si cela arrivait, je n'aurais plus qu'à mourir car je sens que je l'aime bien plus et Lien autrement que les autres. Chaque jour augmentait les espérances d'Adrienne ; car chaque jour M. Auguste restait plus longtemps près d'elle ; il ne s'était pas contenté de

lui serrer la main ; il avait porté à ses lèvres cette main qu'elle lui abandonnait si volontiers, et le baiser qu'il avait imprimé dessus avait, en quelques secondes, été aucœurdela jeune fille, qui se flattait d'être enfm sincèrement aimée, lorsque M. Tirdonnala soirée qui devait amener tant d'événements.

— Est-ce que le feu vous a aussi beaucoup effrayée, dit M. Auguste en s'en revenant avec Adrienne, vous ne dites rien, mademoiselle, èles-vous, indisposée '?

— Oh ! non, monsieur, je ne m'évanouis pas, moi comme. . . Virginie.

M. Troupeau revient avec UQ litre de vinaigre.

— Vous connaissez celte jeune personne ?

— Oui, depuis longtemps...

— Vous ne vous êtes pas parlé, cependaut.

— Nous ne nous parlons jilus, nous sommes brouillées... Je l'aimais beaucoup... mais elle ne m'aimait pas, elle 1

— C'est surprenant! cette jeune flllc a un air de candeur... d'iiigénuilé ! . . .

— Ah ! vous trouvez ?... et comptez-vous vous rendre à l'invitatioa de ses parents ?... irez-vous chez eux?

— Pourquoi pas? ils m'ont fait tant d'honnêtetés... Je croirais être impoli en n'allant jtas les voir.

— 11 ira !... se dit Adrienne eu rentrant dans sa chanibrc, il ira... il verra Virginie... elle lui plaira I... Mon Dieu ! mais c'est doue mon mau-

l'ardou, mille [lar.lons. [?. liT.

vais génie que cette fille-là... elle m'enlèverait encore mon amoureux !... les autres je lui pardonne... mais M. Auguste, quej'aime tant !...0h! non, non, je ne veux pas qu'il m'oublie, qu'il me délaisse. Mademoiselle Virginie aura beau faire... Je saurai bien le forcer à m'aimer toujours!

Et Adrienne se eouciie en cherchant comment on peut forcer un homme à être constant. Pauvre fille ! autant vaudrait chercher la pierre philosophale.

LIV. 19. — PAUL DE KOCK. — U PL'CELLE DE BELI.EVII.LE. — ÉD. J K.'.CKK ET C'° Ll V . 1 Û .

KII

DES CAQUETS ET DE L AjIOUR

^ Il viendra nous voir !... se dit Virginie lorsqu'elle est seule dans sa chambre. Ah ! que je suis contente !... Comme c'est heureux que les fusées soient retombées sur la société !... Que j'ai bien fait de rester sur les gradins, au lieu de suivre maman ; puis de faire semblant de m'évanouir !... Il viendra... je le reverrai... il ne m'a pas beaucoup regardée. . . Peut-être qu'une autre fois... Jlais Adi'ieune, il la regardait bien souvent !

Et Virginie pousse un gros soupir ; ce qui ne lui était pas encore arrivé, car jusque-là l'amour l'avait seulement fait rire ; mais ce qu'elle ressent pour le jeune étranger est tout différent de ce qu'elle avait éprouvé ; pour la première fois elle devient l'êveuse, pensive, et son esprit est agité par un autre sentiment que la malice et le plaisir.

— Ma chère amie, dit M. Troupeau à sa femme, c'est bien heureux que notre lille ait cté sauvée par ce monsieur de chez Vausdoi'é... C'est un jeune homme qui a l'air distingué... opulent... qui a de fort belles connaissances, d'après ce qu'on dit, et il est bien plus agréable de devoir un service à un homme comme il faut qu'à un malotru.

— Oui, sans doute, mon ami, d'autant plus que cela nous fera faire la connaissance de ce monsieur, car je ne doute pas qu'il se rende à ton invitation. Je pense qu'ensuite notre maison, notre société lui plairont bien plus que celle des Vauxdoré... Cela fera enrager ceux-ci et je n'en serai pas fâchée.

Cependant deux jours s'écoulent après la soirée de M. Tir, et le locataire de Vauxdoré ne s'est pas présenté chez M. Troupeau. Le ci-devaul marchand de crin et sa femme en sont très mortifiés.

— C'est fort singulier que ce monsieur ne vienne pas, dit madame Troupeau. Lui as-tu bien donné ta carte avec ton adresse ?

— Oui, certainement, ma carte rose à lilets d'or. .. D'ailleurs je suis a^sez connu dans cet endroit !

— Ces Vauxdoré se sont peut-être permis quelques ju'opos sur nous.

— Oh I quelle idée !... (jui- pourrail-ou dire? .) ai gagné ma forluue loyalement... je n'ai pas fait banqueroute... personne ne peut me de-

mander un sou ! Quant aux mœurs, j'espère queno're maison est comme, et du côté de l'innocence, notre fille est une Jeanne d'i\.rc dans toute la force du terme ! es n'est pas comme M""" Adriennc !

— Alors pourquoi ce monsieur ne vient-il pas ?

Virginie ne souffle pas mot, mais elle se dit : Parce qu'il aime mieux rester auprès d'Adrienne.

Dans la journée du troisième jour, la famille Troupeau était réunie dans son salon. Monsieur, en robe de chambre, lisait le journal et s'interrompait pour parler politique, parce que c'est la ressource des gens qui n'ont rien à dire. Madame, en nég-lig-é du matin, et n'ayant pas encore ôté ses papillotes, se regardait dans la glace ; elle avait l'air de comprendre ce que disait son mari ; mais dans le fait elle n'était occupée que d'une ride qui se prolongeait depuis le dessous de son œil, jusqu'à son oreille ; cette ride la contrariait infiniment, car elle ne voyait pas moyen de mettre un ruban ou des cheveux tout le long de sa joue.

Virginie était assise près de son père, elle faisait du filet ; c'est un travail qui n'empêche pas de penser, les îemmes aiment beaucoup ces ouvrages-là.

Tout-à-coup Babelle ouvre la porte en disant :

— M. Montreville demande s'il peut voir monsieur et madame.

— M. Montreville ! dit Troupeau en se penchant dans son fauteuil, qu'est-ce que ce monsieur-là ?... Le connaissez-vous, Babelle?...

— Non, c'est la première fois que je le vois.

— ■ Est-ce un homme ou un monsieur ? dit M"" Troupeau.

— Oh 1 c'est un monsieur... et fort élégant.

— C'est peut-être ce monsieur qui m'a sauvée ? s'écrie Virginie.

— Ah ! mon Dieu!... tu as ra|^son, ma fille !... c'est probablement lui... Faites enti'er, Babelle...

— Mais je suis en robe de chambre, moi.

— N'importe, mon ami, nous ne pouvons faire attendre ce monsieur. Babelle fait entrer M. Montreville, qui est en effet le locataire des

Vauxdoré. Le jeune homme se présente av-c aisance et politesse, M. et M'"' Troupeau lui font beaucoup d'accueil, Virginie a fait à l'étranger une modeste révérence, et elle a repris son ouvrage : cela lui sert de maintien.

— Pardon, mille pardons de vous recevoir en robe de chambre, dit M. Troupeau, mais ne sachant pas...

— Chez soi, monsieur, on est toujours bien...

— Moi, monsieur, je vous demanderai la permission d'aller ôler mes papillotes.

— Non, madame, restez, de grâce, vous êtes trop bien ainsi.

— Ma fille, avez-vous salué monsieur... votre libérateur ?...

— Oui, maman...

— Quittez donc votre ouvrage, ma fille...

— Non, mademoiselle, continuez, je vous prie... Je vais me retirer si ma présence trouble vos occupations...

— Alors, monsieur, c'est pour vous obéir.

Madame Troupeau veut encore parler de sa reconnaissance pour le service que le jeune homme leur a rendu ; celui-ci la supplie de ne plus revenir sur ce sujet, et il change de conversation.

— Nous ne savions d'abord qui nous arrivait, dit Troupeau ; car voire nom... de famille ne nous était pas connu.

— Oui, dit M"" Troupeau, on nous avait assuré que vous ne vous appeliez que Auguste.

Le jeune homme sourit

en disant : C'est aussi

comme cela que mes

amis me nomment habituellement ; mais, pour nio présenter chez vous,

madame, j'ai cru plus convenable de prendre mon nom de famille...

— Monsieur... assurément... Montroville !.. mais il me semble que ce nom ne m'est pas inconnu...

— Vous avez pu le voir quelquefois dans les journaux...

— Dans les journaux ! répète M"" Troupeau en ouvrant de grands yen»; puis elle se retourne et arrache trois de ses papillotes.

— Enelfct, rcjireiid Troupeau, j'ai In dernièrement qu'un colonel... Oui. c'est bien un colonel .Montrevillo qui vient d'être nommé général de division...

— C'est mon frère, répond le jeune homme en s'inclinant.

— Il a un frère général ! murmure Troupeau en regardant sa femme Je cours ùter ma robe de chambre!

Il s'fcria, je le savais

I, PtJCELLE DE BELLEVILI.E

Et Troupeau s'éclipse en disant: Je suis à vous.

— Je dérange peut-être monsieur votre mari, dit Auguste ; je crains d'être venu dans un mauvais moment.

— Ah! monsieur... il ne peut jamais y avoir de mauvais moment pour vous. Nous espérons que vous voudrez bien nous honorer quelquefois de vos visites.

— Ce sera un plaisir pour moi, madame.

Troupeau revient avec un habit noir. — Quoi ! monsieur, vous avez été changer... faire de la cérémonie ! dit le jeune homme.

— Non... pas du tout, quoique mes moyens me permettent de faire tout ce que je veux... mais c'est que je suis bien plus à mon aise en habit qu'en robe de chambre.

— • Si vous me connaissiez davantage, vous sauriez que je suis ennemi de toute cérémonie

— Nous serons charmés, monsieur, de vous connaître davantage...

Etes-vousfixéàBelleville?

— Oh ! non...

— C'est ce que nous pensions... car alors vous ne resteriez pas chez Vauxdoré : ce logement serait trop petit pour vous qui avez un piano droit et qui recevez du monde...

Car vous recevez je crois souvent des visites de Paris?

— Mais. .. quelquefois, répond le jeune homme en souriant

— Cependant, monsieur, Belleville est un bien joli endroit

— Je m'y plais beaucoup aussi ; mais mon frère désirerait que j'allasse à sa terre en Bourgogne...

— Son frère a une terre ! murmure Troupeau tandis que sa femme se retourne et, dans sa précipitation à ôter le reste de ses papillotes, wrache deux de ses boucles de cheveux.

Est-ce fju'i! me trouve laide?

■ — Cependant j'aime mieux èlre à Belleville, reprend le jeune homm;'. Le voisinage de Paris m'est commode.

— Pour vos occupations peut-être, dit Troupeau.

A cette indiscrète question, le jeune homme ne répond rien et se tourne vers Virginie en disant : M'" est votre unique enfant?

— Unique de fille... mais nous n'avons pas de garçon.

— Elle ne s'est pas ressentie de sa frayeur?

— Aucunement. Vous l'avez si bien portée 1...

— Mais je gage que mademoiselle n'aimera plus les feux d'artifice.

— Oh ! pardonnez-moi, monsieur, je voudi'ais en voir un autre ce soir, dit Virginie, quand je devrais m'évanouir encore!

Ces mots sont accompagnés d'une vive rougeur qui vient colorer les joues de la jeune fiUe, car alors M. Auguste laregarde plus atlentivemcnt.

— Ma fille est l'innocence même... cela lui est égal de s'évanouir... Ma chère enfant, je suis assez riche pour te donner souvent des feux d'artifice ; mais je crains les accidents. On ne trouve pas toujours des gens qui se dévouent pour...

— Je fus témoin d'accidents plus graves... à une fête qu'on donnait chez mon oncle le préfet...

— Il a un oncle préfet ! répète tout bas M"" Troupeau, et son mari lui dit à l'oreille : Va mettre tes girandoles de diamant.

M""" Troupeau s'éclipse à son tour en disant : Je suis à vous, monsieur. Le jeune homme, qui ne comprend rien à cette manière de recevoir son monde en disparaissant chacun son toux, craint d'être indiscret en prolongeant sa visite. Après avoir causé encore quelques minutes avec M. Troupeau, il se lève et prend congé au moment où madame revient avec ses girandoles.

— Vous nous quittez déjà, monsieur Montreville, dit M. Troupeau.

— Oui... j'attends aujourd'hui du monde de Paris...

— Ah ! fort bien... Et pour affaires peut-être ?...

Le jeune homme sourit et salue. La famille Troupeau le reconduit jusqu'à la porte en lui faisant promettre de revenir bientôt.

— Certainement, c'est un homme... du grand monde I dit M"" Troupeau quand M. Auguste est parti.

— Oui, pardieu ! il a un frère général et un oncle préfet...

— Il y a cependant un peu de mystère dans sa conduite... il n'a pas répondu quand nous lui parlions de ses occupations.

— Ma chère amie, c'est peut-être et même probablement un mystère qui lient à l'Etat... et qu'on ne doit pas percer... Je soupi^onne ce monsieur d'être dans la diplonialic... dans le gouvernement.

— Ta crois ?

— Ecoute donc, puisqu'il a uu frère général et un oncle préfet, il n'y aurait rien d'étonnant à ce que lui-même fût grand dignitaire... incognito.

— C'est vrai !...

— Nous l'inviterons à dîner.

— Et j'aurai quatre enti'ées.

— Sans compter les cornichons et les anchois; car on ne sait pas... la connaissance de ce jeune homme pourrait devenir... fort intéressante...

En disant ces mots, M. Troupeau regarde sa fille et pousse le genou de sa femme.

— J'ai déjà eu de ces pressentiments-là... dit tout bas la maman de Virginie. Mais, chut ! monsieur Troupeau, de grâce ! rien qui donne l'éveil à l'innocence.

— Sois tranquille, nous la laisserons dormir !... Ce sont de ces pensées qui ne doivent pas sortir de notre tète. Ce qui me tourmente, c'est que notre tante ne nous répond pas.

— C'est vrai... et cependant notre lettre était si bien loui'née!... Espérons encore.

— Espérons toujours.

Virginie est moins satisfaite de cette visite qu'elle avait si ardemment désirée, elle trouve que M. Montreville l'a peu regardée, et qu'il n'y avait que la froideur de l'indilTérence dans ses yeux, — M. Dou doux L le cuirassier me regardaient autrement! se dit la jeune fille en fi'oissant avec dépit son ouvrage. Pourquoi M. Augute ne faisait-il pas comme les autres?... Est-ce qu'il me trouve laide?... est-ce qu'il me croit sotte el bêle?... Au fait je me sentais tout embarrassée devant lui... mais il reviendra, et je ne serai pas si gaucho en sa présence... J'ai bienfait la con- (|uête des autres, pourquoi ne ferais-je pas la sienne?... Les autres... c'était pour rire, mais celle-ci ! ah ! il me semble que ce serait différent.

Dans un petit endroit tout se sait bien vite ; d'ailleurs M. Troupeau cnait à ce que l'on sût que le locataire des Vauxdoré était venu lui faire isite. Il s'empresse d'aller conter cela à son ami Renard, qui est la plus : rande commère du pays, et il ajoute:

— J'en sais déjà bien plus que vous sur ce jeune homme, qui s'adi:elle Auguste Montreville, et non pas Auguste tout court; il m'a témoigné la plus grande confiance. Il a un frère général avec une terre en Bourgogne, et un oncle préfet, et j'ai presque la certitude que M. Montreville est dans la diplomatie.

M. Renard est vexé qu'un autre en sache plus que lui, il s'écrie:

152 œUVRE DE PAUL DE KOCK

Je savais tout cela! je n'en disais rien, parce qu'on m'avait recommandé le secret; mais certainement j'étais instruit.

De peur que Troupeau n'aille encore apprendre ces nouvelles avant lui, M. Renard se met à courir dans tout Belleville ; et suivant l'usage des bavards qui amplifient sur toutes les histoires, il affirme que le locataire de Vauxdoré est secrétaire intime d'un ministre, et qu'il n'est venu loger à Belleville que pour y lever incognito un nouveau plan de fortifications qui doit commencer à la Courtille.

En allant de bouche en bouche, ces nouvelles arrivent chez Yauxdoré, auquel on dit :

— Il parait que vous logez un grand personnage.

— Bah ! et qui donc cela? répond Vauxdoré.

— Parbleu ! voire élégant locataire 1...

— C'est un gi'and personnage?

— On assure qu'il tient au gouvernement. - — Mais il ne s'occupe que de musique.

— Il parait que c'est pour cacher son jeu.

— II ne le cache pas, car on l'entend du jardin.

— Enfin, ne reçoit-il pas des gens à voiture?

— Quelquefois.

— Quand il y a du monde de Paris chez lui, ne défcnd-il pas qu on vienne le déranger?

— C'est possible.

— Vous voyez bien, il y a des secrets d'Élat là-dedans. Tâchez foujours de savoir de lui si ma maison se trouve comprise dans le nouveau plan de fortifications, vous me rendrez bien service.

— Informez-vous pour la mienne aussi, vous m'obligerez...

— Mais de qui tenez-vous tout cela ?

— De Renard et de Troupeau. Votre locataire a été faire visite à ce dernier, et il paraît que c'est là qu'il s'est déboutonné.

— Je ne sais pas si nous logeons un grand personnage, dil la tante d'Adrienne, en tout cas, il ne fait pas d'embarras, il est fort jioii ol trouve toujours ma cuisine bonne.

■ — Qu'il soit ce <]u'il voudra, dit Vauxdoré, ce sont ses alTaires ; du moment qu'il se conduit bien dans ma maison, je n'ai rien à lui dire?... D'ailleurs, je ne crois pas à tous ces propos... C'est Renard qui les aura inventés.

— Ce (pi'i! y a de certain, se dit Adricnni', c'est qu'il a été chez M. Troupeau. Que m'importe i\ moi qu'il soit dans les !.'randeurs... Ce n'est pas pour cela que je l'aimais! mais il va chez le père de Virginie...

^sÉE==— "^^^^Ùi

Ah!... c'est vous, m.-idemoiselle... (P. 155.)

il la veiTa... et olic va peut-être encore être la cause qu'on oubliera la pauvre Adrienne!... Mon Dieu! comment empêcher cela?

La jeune fille pleurait en secret, car elle eût été bien fâchée qu'on la vît répandre des larmes; mais le chagrin ne se cache pas aussi facilement que le bonheur; il est rare qu'il ne laisse pas quelques traces. Celui d'Adrienne augmente chaque jour ; elle apprend que M. Auguste est retourné chez les parents de Virginie, puis enfin qu'il doit y dîner. M. Mon-

UV. 20 — PAUL DE KOCK. — L.\ PUCELLE DE BELLEVILLE. — ÉD. ROrFF ET C'°. LIV. 20.

trevUle ayant accepté l'iavitation de M. Troupeau, celui-ci s'est empressé de le dire partout.

— Hy va dîner! dit Adrienne. Ah! mon Dieu!... c'est peut-être le repas des fiançailles... il va sans doute épouser Virginie... et c'est pour cela que depuis quelques jours il me parle moins... il est moins aimable, et ne cherche pas à me rencontrer seule dans les chambres ou sur l'escalier pour me prendre la main, la taille, et me dérober un baiser.

Depuis quelques jours en effet le locataire de Yauxdoré semblait êlre très occupé, il restait enfermé dans sa chambre, ou il se rendait à Paris et en revenait en tenant toujours des rouleaux de papier à la main. M. Renard, qui passe son temps à épier ce que fait Auguste, l'a rencontré plusieurs fois allant à Peiris ; U court dire à Troupeau :

— N'otre jeune diplomate est bien occupé dans ce moment-ci!... D porte à Paris des rouleaux très volumineux.

— Des rouleaux d'argent?

— Non, des plans, des papiers... et il revient presque toujours en cabriolet avec d'autres rouleaux .

— Diable ! cela îaàt présumer de bien hautes affaires... Il \-ient dîner chez nous jeudi prochain.

— Yraimenl?

— Comme je vous le dis... voulez-vous en être?

— C'est-à-dire que vous me faites le plus grand plaisir en m'invitant. Et Renard serre la main de Troupeau avec un mouvement convulsif

tant il est enchanté de dîner avec M. Montreville.

Le matin du jour où M. Auguste doit dîner chez M. Troupeau, il a de bonne heure envoyé chercher les journaux, et le domestique de Vauxdoré rapporte à son maître que le jeune homme a presque sauté de joie en les £tarcourant.

— Je commence à croire que Renard ne s'est pas trompé, dit Vaux doré. Si ce jeune homme a sauté en lisant le journal, c'est qu'il est quelque chose dans l'Etat 1

— Il est peut-être nommé ministre? dit M"" Vauxdoré, et alors il n'est pas probable qu'il reste à Belleville.

— ■ J'en serais fâché... mais je lui demanderais sa protection ; car on ne sait ce qui peut arriver.

Adrienne écoute tout cela sans dire un mot, elle descend dans le pitit jardin de leur maison, parce qu'elle a encore envie de pleurer, et ijue cela lui fait mal de ne pouvoir se désoler tout à son aise.

Eu arrivant dans le jardin, Adrienne y rencontre M. Auguste qui

tenait les journaux, les regardait les uns après les autres, et paraissait fort joyeux. Le jeune homme court à Adrienne.

— Ah !... c'est vous, mademoiselle...

— Oui, monsieur... c'est moi.

— Il y a bien longtemps que je n'ai pu causer avec vous!

— C'est que cela ne vous a pas plu apparemment, car j'étais toujours ici.

— C'est que depuis quelques jours j'ai eu beaucoup à faire à Paris

— Oh ! oui... vous ne pouviez pas penser à moi.

Auguste regarde Adrienne plus attentivement et lui dit d'un ton affectueux :

— Qu'avez-vous donc?... vous me semblez moins gaie qu'à votre ordinaire?

- — Pardonnez-moi, monsieur, je suis très gaie. Et la jeune fille s'efforce de som'ire ; mais un gros soupir trahit l'état de son cœur.

— Vous me parlez aussi avec un air cérémonieux... Après m'avoir habitué à un si aimable abandon, d'où vient donc que vous me traitez ainsi ?

— Monsieur... c'est que... je ne savais pas. . avant de connaître le rang. . la position des personnes, on peut se croire le droit de... causer familièrement avec elles,... mais quand on ne l'ose plus...

— Mon Dieu! mademoiselle, que signifie tout cela? que me parlezvous de rang, de position?... De grâce, expliquez-vous!

— Eh bien ! monsieur, on a dit à mon oncle, et l'on assure dans Belleville, que vous êtes un grand personnage attaché à l'Etat, et que vous ne voulez pas le dire pour raison politique.

— Je suis un grand personnage... moi? et qui diable a deviné cela?

— M. Renard et M. Troupeau.

Le jeune homme rit aux éclats, puis il reprend:

— Je ne m'étonne plus des politesses, de l'air respectueux qu'on me témoigne depuis quelques jours, et votre oncle lui-même...

— Mon oncle... a fini par croire comme les autres, et la joie que vous avez témoignée ce matin en lisant les journaux a semblé une preuve de plus.

— En effet, les journaux de ce jour m'ont apporté une heui'ouso nouvelle... et je suis bien content aujourd'hui.

— Ah ! je le crois... avec cela que vous dînez chez M. Troupeau !...

— C'est vrai, et d'après ce que vous venez de me dire, je me propose de bien m'y amuser.

— Il paraît que vous vous y amusez toujours, car vous y allez souvent!...

— On m'a fait tant d'accueil... d'instances...

— Et M"^ Virginie... la trouvez- vous... bien aimable?...

— Mais elle est fort gentille... Les premières fois que je la vis, elle ne soufflait pas mot et se tenait bien raidel... Depuis, je me suis aperçu qu'elle ne manque pas d'esprit... et...

— Adieu, monsieur...

■ — Eh quoi ! vous me quittez si vite?...

— Je ne puis rester... D'ailleurs, je crains de vous retenir I vous uvcz tant d'affaires maintenant...

— Ne savez-vous pas, charmante Adrienne, ijue mon plus grand bonheur est d'être près de vous?

— Oh! non! je ne le sais plus, je ne le crois plusl... Ce mystère qui jTOus environne,... ces conjectures que l'on fait sur vous..., tout cela fail que je n'ose plus causer avec vous comme autrefois.

— Eh bien ! je vous dirai tout... je vous dévoilerai ce mystère, qui est bien peu de chose ! je ne veux avoir aucun secret pour vous.

Les yeux d' Adrienne deviennent brillants de plaisir, et elle s'écrie :

— Quand me direz-vous tout cela ?

Auguste se rapproche d'Adrienne et, passant son bras autour d'elle, lui dit à demi-voix :

— - Ici... ou là-haut; chez votre tante, nous ne pouvons pas causer librement... Plusieurs fois je vous ai suppliée de ne point fermer tout de suite votre porte quand vous rentrez vous coucher et de me permettre d'aller un instant jaser avec vous...

— Oh! non, monsieur... vous recevoir dans ma chambre... cela ne se peut pas... cela ne se doit pas...

— Et qui le saura ?...

— - .Mais je le saurai, moi. ..

— Si vous aviez pour moi un peu... d'amitié, me refuseriez-vous?... Ce soir... en revenant de chez M. Troupeau, je passerai devant votre porte pour rentrer chez moi... ne la fermez pas, et j'irai vous conter tout ce que vous désirez savoir.

— Non .. je ne le veux pas...

— • Adrienne !. .je vous en supplie...

— C'est très mal, ce que vous me demandez- 1."\..

— Est-ce aussi très mal de vous aimer... do...

La voix do Vauxdoré interrompt le jeune homme : on appelait Adrienne, elle est obligée de remonter près de son oncle.

— A ce soir, lui dit Auguste. Adrienne s'éloigne et ne répond pas.

Chez M. Troupeau on a pour habitude de dîner à quatre heures précises ; mais, pour recevoir M. Monlreville, on a pensé qu'il serait plus convenable de dîner tard, et on a fait les invitations pour cinq heures et demie. Ne voulant point avoir beaucoup de monde afin que le jeune diplomate put parler avec plus de confiance, et n'osant cependant pas le recevoir qu'en famille, Troupeau n'a invité que Renard, qui est adroit el a promis de faire jaser le jeune homme, plus un ancien épicier fort riche, qui mange et boit bien, mais ne sait pas dire quatre paroles : celui-là ne sera là que pour représenter un convive, et on est sûr qu'il ne se mêlera jamais à la conversation.

Depuis que Virginie a revu Auguste, elle a été moins embarrassée devant lui, et plus d'une fois ses regards ont cherché les siens. Pourtant elle éprouve encore une émotion dont elle n'es!

pas maîtresse : pour attirer l'attention de M. Montreville, elle ne trouve pas les petits expédients qui lui venaient si facilement à l'esprit près de Doudoux et du cuirassier.

Un mot d'Auguste lui fait oublier ce qu'elle voulait dire, un de ses regards la trouble ; elle se dépite contre elle-même et se dit:

— Que je suis sotte 1...

Et d'où vient que je no puis surmonter cela?

Il est cinq heures sonnées. M. Renard et l'exépicier, que l'on nomme M. Praline, sont à leur poste ; tous deux en noir et cirés dans la perfection. M. Renard se promène dans le salon en jouant avec les breloques de sa montre. M. Praline est allé s'asseoir dans un coin où il n'ouvrira pas la bouche jusqu'au dîner ; mais il ne la fermera qu'après le dessert.

Auguste ne se fait pas attendre ; les propos qu'on lui a rapportés lai

M. Renard se promène dans le salon.

ont semblé si plaisants qu'il compte s'amuser chez M. Troupeau. Sa physionomie, ordinairement assez sévère, a quoique chose de moqueur, qui semble à la société d'un augure très favorable.

— M. Montreville semble fort en train de rire aujourd'hui, dit Troupeau à sa femme, cela prouve qu'il est bien aise de venir chez nous... Je n'ai pas besoin de te recommander à table de le servir toujours le premier et souvent.

— Sois tranquille, je ne le perdi'ai pas de vue.

On a placé le jeune convive entre lanxère et la fille. L'une est pour lui pleine de prévenances, elle veut sans cesse couvrir son assiette et remplir son verre ; l'autre baisse les yeux et ne le regarde qu'à la dérobée, mais elle ne laisse pas deux minutes ses jambes en repos sous la table : dans ce mouvement perpétuel, son genou et son pied heurtent assez souvent le genou et le pied de son voisin. Alors celui-ci se recule, et Virginie murmure un : «Pardon, monsieur... je ne l'ai pas fait exprès ! » Mais elle recommence deux minutes après. Si bien que le jeune homme se dit: « Voilà une singulière famille: le père me traite en seigneur, la mère me bourre à m'étouffer, et la fille me donne des coups de pied. »

On n'avait rien épargaé pour bien recevoir M. Montreville, aussi M. Praline, qui voulait maHger de tout," n'avait-il encore dit que: « Volontiers, j'en accepterai, j'enve.tx bien. » M. Renard lui-même bavardait moins, pour faire honneur au repas ; mais Auguste, qui était en train de rire, soutenait la conversation sur le ton de la gaieté : on accueillait avec transport ses moindres plaisanteries, et M"° Troupeau disait à demi-voix :

— 11 est extrêmement aimable, ce monsieur.

— II est pétri d'esprit ! répondait Troupeau.

— Il conte parfaitement I répliquait Renard.

— Il est bien accommodé I... murmurait M. Praline, qui pensait qu'on pai'lait d'un plat.

Virginie parlait très peu, mais elle continuait d'avoir des inquiétudes dans les jambes.

Cependant on est arrivé au desserl, et Troupeau dit tout bas à Renard :

— Abordons la politique...

■ — Je vais le mettre au j)iod du mur, dit Renard, cl l'amener à nous découvrir tous ses secrets.

Alors, après avoir avalé un verre de i)ordoaux, M. Renard s'adresse à Auguste :

— Ne pensez-vous |)as connue moi, monsieur Montreville, que l'année ayant été bonne en blé, il serait dans la p(tlili(iue du gouvernement que nous eussions le pain bon marciiû?

Le jeune homme réprime avec peine l'envie de rire que lui cause la naïveté de cette question : il répond en prenant un air imporlant et secouant la tèL€ :

— Monsieur... le pain bon marché... hum!... c'est fort bieni mais... huml...

— Oui! je vous comprends! s'écrJe Renard, cela tient encore à des circonstances... plus ou moins... suivant que... on ne peut pas répondre!...

— Messieurs, reprend Auguste en jouant avec son couteau, tandis que les convives semblent craindre de perdre une seule de ses paroles, messieurs!... dans ce momedt-ci... nous ne pouvons nous dissimuler que... hum!... il y a bien des choses à dire...

— ■ Il y en a immensément! s'écrie Renard.

— ■ Oh ! il y en a que cela fait peur, dit Troupeau. Puis il se penciie vers Renard en disant :

— Ça va bien, nous sommes sur la voie !...

— Chut ! il va se lâcher.

Après avoir plusieurs fois fait résonner son verre avoc son couteau, Auguste reprend :

— Yous me direz : les opinions sont libres, chacun peut penser comme il entend! oui! je respecte aussi une opinion!... telle quelle...

— C'est ce qu'il y a de plus respectable au monde, dit Renard.

— Je respecle même ceux qui n'en ont pas! dit Troupeau en se permettant de badiner aussi avec son couteau, pour ressembler à son jeune convive.

— Mais, messieurs ! qu'arrivera-t-ilde cette fluctuation. . . de cette divergence... de ces oppositions, qui, bien que prises dans le sens convenable... ne laissent pas de... par la suite... ou plus tard, devoir amener une péripétie?...

— Comme il devient profond! dit Troupeau en regardant sa femme, et celle-ci s'écrie :

— Ah! Dieu ! que j'aime à entendre parler politique!

— • Messieurs! reprend Auguste, je ne suis pas de ces gens qui aflirment... qui sont certains... et qui, en retombant dans des systèmes, reviennent sur des principes exceptionnels, telle ne fut jamais ma façon de penser!...

— Ni la mienne, dit Renard.

■ — • Ni la nôtre, ajoute Troupeau en faisant tomber son couteau par terre.

— Ah ! messieurs ! reprend Auguste, si nous voulons ensuite envisager les divers cabinets de l'Europe, le cas peut devenir dilîérent!

IGO

œuVRE DE PAUL DE KOCK

— Je le crois parbleu bien ! s'écrie Renard; puis il ajouta tout bas à Troupeau : — Nous y voici... nous entrons dans le secret des cabinets.

- — Et il a dit que les cas seraient différents... je ne suis plus qu'oreilles.

Virginie jette un petil coup d'œil à la dérobée sur Auguste, parce qu'elle croit deviner que le jeune homme se moque de ses auditeurs ;mais Auguste, conservant toujours son flegme, reprend en pesant sur toutes ses paroles :

— On parle de l'Espagne.... c'est très bien; mais il y a aussi la Russie etlaTurquie... qu'on doit envisager avec attention... L'Angleterre estlà qui nous guette... La Suède compte pour quelque chose... Ensuite l'Italie... Ahl diantre, messieurs, l'Italie!... huml cela mérite considération, et peutêtre... hum 1

M. Praline, qui jusquelà n'avait fait que manger et boire et, pendant cette conversation, se bornait à rouler des yeux sur chaque personne, comme un enfant qui écoute une histoire qu'il ne comprend pas, ennuyé pourtant de ce que l'on ne prenait plus rien, se pei'met de dire, pendant qu'Auguste s'arrêtait sur ses hum:

— Votre café sera-t-il bien chaud?

Il faut voir alors l'indignation qui se peint sur le visage de Troupeau et de sa femme, et l'air de mépris avec lequel Renard le regarde.

— • Ah! monsieur Pra-

M.M., repreu.l Auguste.

Une! dit M"" Troupeau, pouvez-vous bien interrompre M. Montreville dans une conversation si intéressante. Nous parler do café ! lorsqu'il est question des secrets de l'Europe I...

— Cet homme est une vraie l)ruli' ! dit tout bas Renard.

— - .le nie confierais en (juatre de regret de lavoir invité ! dit Troupeau.

De grâce, laissez-moi, mousieui'. (P. 158..'

LIV. 21. — PAUL DE KOCK. — LA PLCELLE DE BEI.1.EVI:.LE. — ÉD. J. nOUFF ET C'". tIV. 2j

Et le pauvre Praline, tout honteux de l'accueil fait à sa demande, se rentre dans sa chaise et a Fair d'avoir envie de pleurer ; mais Auguste a pitié de l'ancien épicier, il s'écrie :

— • Ma foi, je suis fort de l'avis de M. Praline, j'aime le café hien chaud.

— En ce cas, allons le prendre! dit M"'^ Troupeau en se levant et présentant sa main à Auguste, et la société passe dans le salon.

On prend le café. Auguste s'occupe de Virginie et ne semble plus vouloir parler politique.

— C'est désolant! dit Troupeau à Renard. Nous allions tout savoir, et il se tait maintenant 1

— Attendez, dit Renard, J'ai un moyen ingénieux pour le faire parler.

Ce moyen, c'est le journal que M. Renard tire |de sa poche et qu'il développe en disant :

— Il y a aujourd'hui des articles bien intéressants ! des nominations, des mutations... l'avez-vous lu, monsieur Montreville ?

— Oui, monsieur, répond Auguste ; et je ne vous cacherai même pas qu'aujourd'hui j'avais des raisons personnelles pour l'attendre avec impatience...

— • Des raisons... personnelles? dit Renard en souriant. Eh bien franchement, je m'en étais douté !

— Des raisons personnelles ! reprend Troupeau. Et serait-il indiscret de vous demander... si c'est dans les nominations?

— Monsieur Troupeau, l'accueil obligeant que je reçois chez vous ne me permet plus de me taire,.. Je ne veux point avoir de secret pour une famille et des personnes aussi respectables... Vous allez tout savoir

Toutes les ligures deviennent l'ayonnantes, excepté celle de M. Praline, qui a le nez enfoncé dans un petit verre d'anisette, et qui ne remarque pas que M"" Troupeau se tourne vers lui et le regarde d'une façon qui signilie : — N'ayez plus le malheur d'interrompre monsieur.

On s'est rapproché dAuguste, et on attend avec impatience qu'il parle. Virginie partage cette impatience, il lui tarde de savoir ce que c'est que M. Montreville. Celui-ci commence enfin.

— Je suis venu me loger à Belleville... et on a peut-être remarqué un peu de mystère dans ma conduite... On ignorait quelle était ma profession, mon état dans le monde... Je ne me faisais d'abord appeler que Auguste ; enfin on pouvait me prendre pour un intrigant...

— Ah ! fi donc 1... je ne m'y suis pas trompé, moi ! s'écrie Renard.

— De grâce. Renard, n'interrompez pas Monsieur, dit Troupeau.

— Je dois donc vous avouer qu'en effet je suis venu me loger ici pour me soustraire aux regards de ma famille et me livrer librement à ma vocation. Celte vocation, mes parents ont voulu la combattre ; mais elle a triomphé de leurs efforts. Je me sens né pour composer, pour faire de la musique; enfin j'ai fait celle d'un petit opéra-comique; hier il a été représenté à Paris... Je n'ai pas eu le courage d'assister à îa représentation; mais il a réussi complètement... Voyez plutôt, messieurs... ici... à l'article théâtres... Voilà le motif de ma joie et de l'impalience avec laquelle j'attendais le journal.

Auguste a fini de parler. Beaucoup de figures se sont allongées, mais celle de Virginie est au contraire plus riante ; elle se dit :

— Il a du talent... c'est bien plus joli q^e de la politique !

— Comment, monsieur! vous travaillez pour le théâtre? dit enfin Troupeau d'un air désappointé.

— Oui, monsieur, et je viens de faire la musique d'un opéra-comique qui a réussi... On n'a nommé qu'Auguste : j'espère cependant que ma famille me pardonnera, grâce à mon succL-s.

— Et vous n'êtes point... attaché au gouvernement ? dit Renard.

— Non, grâce au ciel !... car je ne connais d'autre bonheur que les îirls et la liberté !

— Les arts... la liberté... tout cela ne vaut pas la fortune, monsieur.

— D'abord, monsieur, cela dépend du goût ; ensuite on peut s'en faire une par son talent...

— C'est juste... Et vous avez toujours uu frère général et un oncle préfet?

— J'espère qu'ils ne sont pas morts, répond Auguste en souriant.

— Enfin il a des parents en place, dit Troupeau à sa femme.

— Oui, mon ami; mais il travaille pour le théâtre! et si mademoiselfo Bellavoine savait seulement qu'il a dîné ici !

— .\h ! Dieu 1... c'est vrai... tu me fais frémir !

Les deu.K époux semblent consternés. Auguste ne prolonge pas leur embarras. Il était lard: depuis quelques instants ses regards s'étaient souvent dirigés vers la pendule ; il prend congé de la famille Troupeau. Virginie répond à son salut par un doux regard ; mais les parents remplacent par un froid cérémonial les transports de joie qu'ils avaient fait oclaler à l'arrivée du jeune liomme.

— Les sols ! se dit Auguste en rotnurMant à sa demeure ; ils me font froide mine maintenant, ]parce (jue je n'ai (]ue du talent au lieu d'emploi !... il n'y a qu(! la jeune fille qui m'ait dit adieu fort gracieusement

Ma-s ne songeons plus à M. Troupeau... Voici l'heure... Adrienno aura-t-elle cédé à mes prières? Adricnne !... aimable fille. Je la crois franche, bonne, sensible. Oui, j'aurais confiance dans son amour... Oh! les femmes! elles sont bien trompeuses!... j'en sais quelque chose... et je m'étais promis en venant à Belleville de ne m'y occuper que de musique !... Mais ayez donc des inspirations, du génie etuncœurfroid!.. Non, ce n'est pas possible...

Tout en faisant ces réflexions, le jeune homme est arrivé devant la maison de Vauxdoré. Il a une clef qui lui ouvre la porte d'en bas, et il peut rentrer sans réveiller personne. Il monte l'escalier sans faire de bruit; cependant il monte vite, car il a hâte de savoir si la jeune fille a cédé à ses désirs. Enfin il est au second, il entre dans le couloir : des rayons de lumière partent d'une chambre dont la porte n'est qu'à demi poussée.,, et cette chambre est celle d'Adrienne.

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