UNE LETTRE A LA TANTE
— Comment, mon cher ami, cette elTrontée d'Adrienne était cachéa dans les taillis avec son cousin? dit M'"° Troupeau à son mari lorsqu'ils se retrouvèrent chez eux.
— Oui, ma femme, elle avait les yeux rouges et gros comme des oignons!... Le jeune homme l'embrassait...
— Assez mon ami, je devine le reste.
— Ah! je dois avouer que nous n'en n'avons pas vu davantage.
— .Je ne veux plus que notre fille se trouve avec Adrienne... Vos Vauxdoré se fâcheront s'ils le veulent, c'est un parli pris, il ne faut pas que le contact de la perversité vienne flétrir l'innocence.
— C'est juste, ma bonne amie. Ce M. Godibert!... mener sa cousine dans les broussailles!... Fi... celalui fait perdre beaucoup de mon eslime. Avec tout cela, je suis inquiet, moi ; nous ne recevons pas de nouvelles de notre tante... Mademoiselle Beliavoine nous tient rigueur.
— C'est vrai, cela me tourmente beaucoup aussi... Elle devait mander Virginette près d'elle... elle ne la demande pas... il paraît qu'elle est encore fâchée.
— Diable!... vingt-cinq mille livres de rente, cela mérite considération !
— Mon ami, il faudrait lui écrire demain une lettre qui la persuadât du regret où nous sommes de lui avoir déplu.
— Sans doute... mais vous savez que je n'aime pas beaucoup à écrire, et puis c'est fort difficile à tourner ; mais n'importe, je vais y rêver cette nuit.
Pendant que M. Troupeau rêve à la lettre qu'il doit écrire pour rentrer
128 œUVRE DE PAUL DE KOCK
dans les bonnes grâces de M"" Bellavoine, Virginie pense à sa course à cheval avec Venlre-à-Terre, à l'entretien qui a suivi, et à tout ce qui allait suivre peut-être, si Adrienne n'était arrivée avec son âne. Le beau militaire avait des manières d'agir toutes ditTérentes du fils de M"" Ledoux, il brusquait les événements, mais son impétuosité n'avait pas allumé un grand courroux dans l'âme de la jeune fille ; elle se tourne, elle se retourne sur son lit solitaire où elle ne peut trouver le sommeil, parce que son imagination travaille beaucoup ; elle se dit : Il paraît que tous les hommes ne font pas une déclaration d'amour de la même manière. M. Doudoux me regardait, soupirait et ne bougeait pas ; mais M. Yentre-à-Terre!... comme il est vif, comme il m'embrassait!... Je n'avais pas le temps de l'en empêcher... Adrienne avait l"air en colère de me trouver là, causant avec son cousin... J'en suis fâchée! mais est-ce ma faute si on la quitte pour venir près de moi... si je tourne la tête à ces pauvres jeunes gens!...
De son côté, le jeune cuirassier se disait : Cette petite Virginie est adorable..., j'en suis fou, voilà la chose..., auprès d'elle il n'y a pas moyen de répondre qu'on sera sage... Elle est riche et je no le suis pas. ..Mais si elle m'aime, si elle me donne son cœur, il faudra bien que ses parents nous unissent! Je ferai toujours mon possible pour être son vainqueur, car elle m'a l'air de ne pas me détester.
Quant à la pauvre Adrienne, autrefois si gaie, si rieuse, elle avait pleuré presque toute la nuit ; non qu'elle eût un amour bien profond pour son cousin : mais les jeunes filles qui ne demandent qu'à aimer prennent souvent pour de l'amour ce qui n'est que de l'amitié, et l'habitude d'être avec un jeune homme leur fait croire qu'elles l'adorent, lorsqu'elles ne l'aiment que faute de mieux. Eufin Adrienne pleurait surtout de dépit de voir pour la seconde fois les espérances qu'elle formait renversées par un seul regard de Virginie.
— Si cela continue, disait-elle, je ne pourrai jamais avoir un pauvre petit amoureux... par conséquent aucun mari! M"° Virginie m'enlèvera toutes mes conquêtes!... c'est bien cruel!... Mon Dieu! comment donc laire |iour empèchur un lionune de changer?
Le lendeniaiH malin, Vauxdoré fait venir son neveu devant lui, et lui dit:
— Mon cher ami. je t'ai trouvé hier consolant ta cousine, que probablement tu avais fait pleurer...
— Mon onrle...
— Tais-toi et laisse-moi liiiir. Si lu es amoureux d'Adriennc, il faut l'épouser ; si lu ne l'es pas, il ne faut pas la conduire dans les petits fourrés
Vous partez, monsieur... (P. 130.)
du bois, ce qui nuit essentiellement à sa réputation... Veux-tu épouser ta cousine?
— Non, mon oncle, car je ne suis pas amoureux d'elle, je n'ai pour Adrienne qu'une sincère amitié.
— Fort bien, mais comme la sincère amitié le fait jouer à cache-cache avec elle, et que cela pourrait donner lieu à la procréation d'un petit innocent qui se trouverait être l'enfant de l'amitié, tu vas me faire un plaisir ;
LA PU:EI-I.F. de BELLEVILLE — ÉH. 1. ROLTF ET
130 CEUVRE DE PAUL DE KODK
c'est de choisir Ion domicile ailleurs ; je ne veux pas te garder, toi et mo nièce ; ça me donnerait trop d'occupation, et on fait déjà assez de propos?
— Comme vous voudrez, mon oncle. Je serais moi-même désolé de faire du tort à ma cousine.
— Je te conseille de dire cela! il est temps.
— Vous verrez plus tard que vous étiez dans Terreur. Je vais allei à Paris, tâcher d'obtenir mon congé. Je reviendrai d'ans quelque temps vous voir en bourgeois.
— Comme lu voudras.
Le jeune militaire a bientôt fait ses apprêts; il va embrasser sa tante, il sori'e la main de son oncle, et quand il est près de sa cousine, il lui dit à l'oreille :
— Si vous voyez M"° Troupeau, assurez-lui que je reviendrai bientôt... et que pour la vie... mon cœur... enfin...
— Je ne lui dirai rien du tout, répond Adrienne, car j'espère bien ne plus la voir. Tâchez de faire vos commissions vous-même.
Alors Venlre-à-Terre prend son sabre et se décide à quitter Belleville pour se rendre à Paris ; mais auparavant il veut revoir Virginie, et pour cela il ne voit pas d'autre moyen que d'aller faii-e ses adieux à sa famille.
M. Troupeau n'avait pas encore trouvé ce qu'il voulait écrire à sa tante, sa femme était près de lui et tâchait de l'inspirer, Virginie se tenait un peu plus loin, près de la fenêtre, lorsque le grand cuirassier se présente devant eux.
M. Troupeau lui fait un salut cérémonieux, madame le reçoit d'un air sévère, et Virginie lui aclresse un petit sourire imperceptible, tout en restant contre la fenêtre, au travers de laquelle elle regarde fréquemment.
Le cuirassier est un peu décontenancé de la réception froide des parents; il balbutie :
— J'ai cru pouvoir me permettre de venir faire mes adieux aux personnes qui ont eu la bonté de me recevoir.
— Vous partez, monsieur... Ventru-à... monsieur Godibcil? dit .M"- Troupeau.
— Oui, madame, je quitte Beilevillc... momentanément...
El le cuirassier lâche, en regardant obliquement, de voir quel elïï'l l'annonce tle son départ a produit sur Virginie; mais celle-ci a l'air de faire en ce moment de petits signes à travers les carreaux de la fenêtre, cepcudaiit elle se retourne bientûl vers la société.
— J'ai l'intenlion de quitter le service, reprend Godihcrt: je coni[ilo avoir bi(Mitôt mou consé.
— Gomment? vous voulez quitter le service, après avoir tué six Bédouins! dit Troupeau.
— Monsieur, ces occasions-là ne se retrouvent pas assez souvent... J'ai hérité... je possède quinze cents francs de rente...
Troupeau sourit dédaigneusement, en disant :
— Quinze cents francs 1... et vous croyez, jeune homme, que c'est 1] le'quj chose?...
— Certainement, monsieur, c'est toujours des pommes de terre ef des haricots d'assurés pour ses invalides !
— Oh! sans doute... je sais que tout le monde n'a pas le moyen.., tout le monde n'est pas à son aise... comme je le suis.
— Virginie! que regardes-tu donc par la fenêtre? dit M"' Troupeau à sa fiile.
• — Rien, maman... c est le chat de nos voisins qui court dans la rue.;;
— - Voilà un chat qui l'occupe bien! se dit le cuirassier.
— - Et vous quittez Belleville sur-le-champ, monsieur?
— Oui, madame; mais j'espère y revenir bienlôt... J'ai dos espérances... des désirs., qui me ramèneront à Belleville.
— Oui.., oui... nous comprenons, dit Troupeau en souriant.
— Nous vous souhaitons un bon voyage, monsieur... Allons, Virginie, viens, ma fille, tu as assez regardé ce chat.
M"" Troupeau accompagne ces mots d'une froide salutation, son époux l'imite. Le jeune homme voit qu'il n'y a pas moyen de rester davantage. Il s'incline profondément devant les parents de Virginie; celle-ci lui fait une belle révérence, mais sans lever les yeux; car sa mère est là, et le cuirassier sort assez mécontent de ses adieux, en se disant : A peine si elle m'a regai'dé... Maudit chat qui l'occupait... si je le rencontre, je lui casse les pattes.
Et Venlre-à-Terre, en ouvrantla porte de la rue, va se donner le nez sur celui d'un jeune homme qui regardait en l'air précisément vers la fenêtre où se tenait Virginie.
Ce jeune homme était Doudoux, qui adorait toujours M"° Troupeau; (luoiqu'il n'osât plus se promener dans la rue, il ne s'était occupé que des Moyens de la revoir ; mais son esprit peu inventif ne lui avait fourni aucun :pédient. M°^ Ledoux voyait sans cesse son fils soupirer et rêver sur ses livres, et, craignant que son amour pour la science n'altérât sa santé, elle avait songé à le faire voyager, et commençait par l'envoyer en Angleterre. Doudoux, n'osant désobéir à sa mère, quittait tristement Belleville, se promettant de ne pas être longtemps absent; mais, avant de partir, il n'avait pu résist-jr au désir de revoir Virginie; il était venu se placei
devant ses fenêtres, l'avait aperçue, et il lâchait par sig^nos de lui faire com- ])reudre qu'il s'éloignait, mais l'adorait toujours; c'est là le chat que la jeune fille regardait à travers les carreaux.
— Paidon, monsieurl... dit Dojdoux en ss frottant le front, que le militaire vient de lui heurter. Et le jeune homme s'éloigne en soupirant,
après avoir jeté un regard vers la fenêtre.
— Il y a quelque chose!
se dit Godibert en regardant Doudoux s'en aller.
Cepetitblanc-becquiavait le nez en l'air... Hum! ce chat dans la rue... Est-ce que mamzelle du Troupeau serait une coquette?
Eh ben! ça, m'est égal raison de plus pour que je m'y entête..., je lui ai pris un baiser, et il ne sera pas dit que Yentre-à-Terre en restera li avec uue aussi jolie fille.
— Je n'ai vu que son caleçon, se disait Doudoux en s'éloignant de la rue de Calais ; mais ce caleçon est toujours devant mes yeux... il ne me sort pas de la tête ; il n'y a pas de sacrifices, pas d'elforls dont je ne sois capable pour le revoir encore... El alors... Oh! alors! Labor improbus otnnia vincit!
— Ils partent tous deux! se disait Virginie en retournant dans sa chambre. Tous deux... c'est dommage! Ce pauvre Doudoux. comme il paraissait désolé ! cl le cousin d'Adrienne, comme il me regardait en relevant ses moustaches!... Si du moins il nous venait du monde de Paris pour me distraire. C'est bien ridicule à ces messieurs de s'en aller tous les deux en même temps!..
— Mon épouse, ne i'cncre, du papier, dit M. Troupeau à sa femme lorsque leur fille est retournée dans sa chambre.
— Est-ce que cela vous est venu, mon ami?
-- Oui, ma chère... je me sens en verve... je vais laisser couler mes
Pardon dit .M. Doudoux.
idées sur le papier... je suis persuadé que ma lettre sera persuasive, et que notre tante ne nous tiendra plus rigueur.
M"" Troupeau a donné à son mari ce qu'il demandait; celui-ci prend la plume, la trempe dans l'encre, et appuie sa tête dans sa main on regardant au plafond. Après plus d'uue heure employée à cet exercice, M. Troupeau s'écrie :
— C'est fini!... écoutez, madame Troupeau, voici ce que j'écris à notre tante.
— Je vous écoule, mon ami.
— Boiijour, notre tante; comment va F état de votre santé? ... Voistu, j'ai pensé que cela lui ferait plaisir devoir d'abord que nous nous occupons de sa santé...
— C'est bien vu, mon ami.
— N'est-ce pas? je
crois que c'est débuter assez gracieusement... Je poursuis... l'état de votre santé... je vous écris ces quelques lignes sans autre but... vois-lu la finesse?
pour qu'elle ne pense pas que ma lettre est préméditée.
— Je conçois
— Autre but. Cependant, ma chère tante, J'ai à cœur de me laver visà-vis de vous relativement à ce qui fut cause de votre colère et de votre départ... Ceci était le point chalouilleux, tu vas voir comme j'en suis sorti... // est bien vrai que f avais ôté mon caleçon et
que vous avez pu voir des choses désagréables ; mais cela ne se renouvellera plus ; ma femme est là pour vous affirmer que depuis votre départ j'ai toujours été dedans ; et si cela vous semble convenable je m'en ferai faire un en taffetas gommé avec lequel je coucherai] car il n est rien que ie ne fasse pour mériter vos bonna grâces. Nous en avons fait faire une
Je me sens ea verve.
douzaine de neufs pow notre Mie ; ma femme s'en est également fait cadeau de plusieurs en molleto/i, et moi J'ai augmenté les gages de Dabelle de six caleçons qu'il lui est enjoint de toujours porter , je me snk assuré qu'elle n'xj manque pas. Vous voyez, ma tante, que ma famille peut défier les coups de vent. Ma fille vous fait la révéreyice, nous la tenons toujours à votre disposition loi'squ' il vous plaira de la faire venir près de vous. Adieu, 7iolre respectable tante.
Votre 7ieveu et nièce Troupeau.
— C'est très bien, mon ami; c'est écrit comme si vous aviez passé toute votre vie dans les papiers et les plumes.
— N'est-ce pas que c'est passablement tourné... Ma foi, si après cela M"° Bcllavoine nous garde rancune, nous aurons bien du malheur.
La lettre est cachetée, M. Troupeau y met l'adresse et va lui-même la porter au bureau deposle pourêtrebien certaiuqu'elleparviendraàsatante.