‹ La pucelle de BellevilleChapitre 92 sur 104 · LIV. 110. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. RODPF ET C'". UV. UO · texte numérisé non relu

LIV. 110. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. RODPF ET C'". UV. UO

874 lA^UVRE DE PAUL DE KOCK

poir. Ah! c'est bien mal, monsieur! Est-ce qu'il n'y a pas une Providence? Est-ce qu'il fautjamais en douter?... Ah! c'est bien mal!... Dis-lui, Charles, dis-lui donc que c'est affreux de vouloir se tuer.

— Allons, monsieur, dit l'autre personne, revenez à vous; chassez ces idées-là... et reprenez courage... Si c'est le besoin, la misère... ah! nous ferons pour vous tout ce que nous pourrons!... Songez, monsieur, à vos parents, à votre mère...

— Je n'ai plus de parents... je n'ai point d'amis... Une seule femme. . . mais elle ne m'aime plus...

— Eh bien! monsieur, nous vous aimerons, nous serons vos amis, nous, n'est-ce pas, Cbai'les ? Et vous verrez que vous n'avez pas tout perdu!-..

Adolphe regardeles personnes qui luiparleut : c'estunjeune homme de vingt ans. dont le costume annonce un simple artisan ; c'est une femme qui en paraît à peine seize, et vêtue en modeste ouvrière. Ce sont eux qui étaient assis non loin d'Adolphe ; ils l'ont vu se lever précipitamment ; sa démarche, le désordre de sa mise, les mots entrecoupés qui lui échappaient, ont fait naître eu leur cœur un secret pressentiment. Ils ont suivi Adolphe et sont arrivés assez à temps pour l'empêcher d'accomplir son fatal dessein. Les jeunes gens entourent Adolphe, lui serrent les mains, le regardent avec le plus touchant intérêt. Adolphe, ému, atteudri, sent qu'il peut encore éprouver de doux sentiments; sa poitrine se gonfle, un torrent de larmes s'échappe entiu de ses yeux, et le jeune couple mêle ses pleurs aux siens.

— Dites, ah! dites-moi, monsieur, que vous ne songez plus à la mort... que vous ne voulez plus mourir, dit la jeune femme à Adolphe. que \ous n'aurez plus de ces vilaines pensées-là !

— Non... non, mes amis,... mes bons amis!... Vous venez de me faire sentir que mon cœur peut encore éprouver quelques douces sensations sur la terre... Hélas! je ne le croyais plus!... Mais les leu-mes que vous m'avez fait répandre viennent de me soulager...

— Pleurez!... ah! pleurez, cela fait du bien!...

— Venez avec nous, monsieur, vous nous conterez vos peines, cela les adoucira.

— Oh! tu as raison, Charles, il ne faut pas qu'il nous quitte cette nuit ; il restera chez nous... D'ailleurs, il nous a appelés ses amis, il verra que nous sommes dignes de l'èlre.

Le jeune homme et sa compagne prennent chacun un bras d'.V.doiplie et on se met on marche. Adolphe se laisse conduire ; son cœur, plein de

reconnaissance pour l'intérêt que lui témoignent ces jeunes gens, se sent déjà disposé à les aimer.

— Nous ne sommes pas bien riches, dit en route la jeune femme à Adolphe. Charles, mon mari, est graveur, et moi je brode; mais nous sommes bien heureux!...

— Vous êtes mariés, dit Adolphe en les regardant tous deux avec surprise.

— Oui, monsieur, il y a bientôt cinq mois!... Ah! monsieur est peut-être étonné de nous avoir vus, Charles et moi, assis tout seuls au bord de l'eau... mais nous sommes si bien ensemble dans les endroits solitaires... nous aimons tant à nous parler d'amour, que nous ne nous promenons pas où il y a du monde ; v'Ià pourquoi on nous prend encore pour des amants... Mais, quoique mariés, nous léserons toujours, n'est-ce pas, Charles?

— Oui, ma chère Louise ; ost-ce que l'on peut se lasser d'être heureux ?

Adolphe admire l'union de cesjeunes époux et soupire en songeant à Eugénie : c'est comme cela qu'il espérait vivre avec elle!...

On arrive rue Saint-Paul : c'est là que demeurent les jeunes gens. Ils font monter Adolphe à un quatrième étage, et il entre dans un petit logement bien simple, mais arrangé avec goût, et où régnent partout l'ordre et la propreté. On le fait asseoir; et pendant que le jeune homme fait du feu dans une cheminée, la jeune femme dresse une table, prépare un souper frugal ; en un moment, tout cela est terminé, et Adolphe se trouve assis à table entre ses nouveaux amis.

— Eh bien! lui dit Louise en lui prenant la main, ne trouvez-vous pas encore quelques charmes à l'existence ?

• — Ah! mes amis, dit Adolphe on les regardant avec attendrissement, je sens maintenant combien j'étais coupable; tant que l'honneur nous reste, on ne doit point disposer de sa vie!... C'est une lâcheté de ne point savoir souffrir; je rougis de ma faute!... Et quand vous saurez que c'est pour une femme...

— Ah! monsieur, cela n'est pas raisonnable, dit Charles

— Quoi! c'est pour une femme!... dit Louise, ah! c'est ditîérent... je vous pardonne alors... quoique cela soit toujours une folie ;mais c'est bien d'aimer quelqu'un comme cela... Ah! c'est très bisn!... Cependant se tuer... c'est trop fort, car il n'y a plus d'espérance alors, et tenez, en amour, il faut toujours en aNoir... Mais contez-nous vos chagrins, vos peines... ne nous cachez rien...

Adolphe fait le récit de ses amours, il n'omet rien depuis la Saint-

Eustache jusqu'à son retour de Senlis. Le jeune couple l'écoute avec attention.

— ■ Ah! c est bien mal, dit Charles, de s'être mariée malgré tout ce quelle vous avait promis ; oubliez-la, monsieur Adolphe, oubliez-la, il faut suivre son exemple.

— Mais cependant, dit Louise, si on a forcé cette pau^Te Eugénie... si sa mère l'a voulu, que vouliez-vous qu'elle fit?... Une jeune fille ne fait pas ses volontés... et puis vous n'étiez pas là!

— Mais, ma chère amie, on aurait dû lui écrire, puisque Jeanneton le savait à Senlis...

— Oui, mais il n'aurait pas quitté son père mourant... n'est-ce pas, monsieur Adolphe?...

— Oh! sans doute ! Tenez, mes amis, je vais tâcher de l'oublier...

— Vous feriez bien, dit Charles, une femme qui en épouse un autre ne mérite pas nosregrets!... Vous en trouverez mille qui vous consoleront.

— Fi! monsieur Charles, que c'est vilain ce que vous dites là! dit Louise à son mari; si on m'avait forcée d'en épouser un autre que toi, tu te serais donc bien -site consolé...

— Oh! non... mais... Enfin, tu veux donc qu'il se chagrine constamment?

— Jeveux... je veux... qu'il l'oublie, oui... mais qu'il l'aime toujours un peu.

— Vous n'avez pas de logement pour ce soir, dit Charles, vous coucherez chez nous... Louise^ ôte un matelas de notre lit, et mets-le dans cette pièce-ci...

— Oui, tout de suite.

— Mais cela vous gênera, mes amis ! dit Adolphe.

— Nous gêner!... Au contraire, cela nous fait plaisir de vous garder plus longtemps...

— Je coucherai sur une chaise, je ne veux pas que vous détassiez votre lit...

— -Oh! notre lit est toujours assez doux, dit Louise en souriant.

Et en un instant le lit est préparé. Les jeunes gens souhaitent le bonsoir à leur nouvel ami et l'engagent à prendre du repos. Ils se retirent dans leur petite chambre à coucher, qui est pour eux le temple du bonheur, et Adolphe se dit en soupirant : « Le joli ménage!... »

Le lendemain matin, .\doIphe, que la fatigue d'une longue route et les secousses de la veille ont enfin endormi, voit à son réveil Louise qui travaille déjà à côté de son mari.

— Je vais vous quitter, mes bons amis, dit .Vdolphe, mais je vous

M. DUPONT

demande la permission de venir vous voir souvent ; le tableau de votre bonheur et votre amitié seront désormais mes plus douces jouissances.

— Ah! nous l'espérons bien que vous viendrez nous voir. Ce serait beau de nous oublierl... Qu'allez-vous faire maintenant, dit Charles, avez-vous besoin d'argent? Je n'en ai guère^ mais cependant je puis encore partager avec

vous.

— Je n'en ai pas besoin , mes amis ; mon modeste héritage, réuni à ce qui me restait, me fait encore possesseur de près de six cents francs :

avec cela, vous le voyez, je puis attendre que j'aie trouvé un emploi, et je vais d'abordlouer un petit logement...

— Ah ! tâchez que ce soit près de nous.

— Bah!... dit tout bas Louise, je gage bien que ce sera près d'Eugénie!...

Adolphe embrasse ses nouveaux amis, leur promet de les revoir bientôt, et les quitte moins malheureux que la veille.

— Maintenant, se dit-il, je sais qu'il y a encore des cœurs qui répondent au mien.

11 apprenait par cœur

Page 1