LE JOLI MENAGE
Nous avons laissé Adolphe pleuraut son père, dont la mort lui enlève le seul ami qu'il avait au monde, le seul être près duquel il pouvait trouver des consolations, de sages avis, et connaître les doux épanchemenls de l'amitié, sentiment si beau, et que l'on rencontre si peu chez les hommes! Que de gens vivent et meurent sans avoir eu un ami!... L'amitié est aussi rare que l'amour est commun.
Mais un bon père est le premier ami que nous donne la nalure ; quels regrets ne doit-on pas éprouver en le perdant, surtout lorsqu'une douce intimité en a fait le confident de nos peines et de nos plaisirs :
On remplace un ami, son épouse, une amante, Mais un vertueux père est un bien précieux Qu'on ne tient qu'une fois de la bonté des dieux !
Heureux encore d'avoir pu adoucir les derniers moments de Fauteur de ses jours, et fier d'avoir été son gardien, son appui , d'avoir jusqu'au terme fatal rempli les devoirs d'un bon fils, Adolphe sent bientôt une douce mélancolie remplacer la douleur amère qui l'accablait, iln'ouhlic pas son père, il y pense souvent, mais ce souvenir a pour lui des charmes, car il peut se dire : « Jamais mon père n'a eu à se plaindre de son (ils. » Il emploie quelques jours à se défaire du modestf mobilier de .M. Dalmonl.
.\yant réalisé son petit héritage, il va saluer la tombe de sou père, et repi'end le chemin de Paris Il y a un peu plus de deux mois qu'il est parti, cl il est loin de se dou-
U presse sa m&rclie.
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ter de tout ce qui s'est passé pendant son absence. Le silence de Jeanneton le surprend ; mais il présume que, les choses élant encore telles qu'il les a laissées à son départ, la bonne n'a pas cru devoir lui écrire.
Cependant, en approchant de Paris, il est moins tranquille, de nouvelles craintes agitent son cœur. Pourra-t-il revoir son Eugénie? Est-elle toujours renfermée aussi sévèrement? Trouvera-t-il le moyen de parvenir jusqu'à elle?... Telles sont les questions qu'il s'adresse; et plus son inquiétude augmente, plus il presse sa marche pour arriver à Paris. Il est enfin dans la capitale ; son premier soin est de se diriger vers la demeure de son Eugénie, sans savoir encore s'il lui sera possible de l'apercevoir, d'apprendre quelque chose ; il sait qu'il verra la maison quelle habite, et, pour un amant, c'est déjà beaucoup.
Adolphe entre dans la rue Saint-Martin. Comme son cœur bat en appi'ochant de la boutique de passementerie!... C'est là... Il va la voir peut-être... Depuis deux mois on a dû lui rendre la liberté... Il regarde à travers les carreaux... il ne la voit pas... il repasse encore... il s'arrête plus longtemps... il n'aperçoit que Bidois et M™" Moutonnet assis dans les comptoirs.
« Eh quoi! se dit Adolphe, toujours la même sévérité!... Pauvre Eugénie... et c'est moi qui suis cause!... Si je pouvais rencontrer Jeanneton ! Il faut attendre la nuit!... Toujom"s attendre! Et ce soir, serai-je plus heureux?... Il me semble qu'il y a un siècle que je ne l'ai vue, et je suis bien sur qu'elle éprouve cela comme moi!... Allons questionner ma bonne femme, et savoir si elle a remis la lettre à Jeanneton, ensuite j'irai me chercher une chambre quelque part!... car je ne veux plus loger dans celle... Non, non, je neveux plus du voisinage de M"" Zélie ! Les hommes sont si faibles !... si !... mais je saurai ne plus l'être!... Je dois être fidèhà mon Eugénie!... »
Avant de s'éloigner, Adolphe veut encore passer une fois devant la boutique et y jeter un dernier regard. Bidois, qui a reconnu le jeune homme regardant au travers des carreaux, quitte sa plume et son grattoir, et vient, d'un air goguenard, se placer sur le seuil de la porte, où, sans oser regarder Adolphe, il tâche, en se pinçant les lèvres et en prenant une prise de tabac, de donner à sa physionomie une expression maligne et moqueuse.
Les grimaces de Bidois attirent l'attention d'Adolphe; il brûle de le questionner, mais il n'ose, et, après avoir cherché un moment à lire dans les yeux du vieux commis, il s'éloigne rapidement, tandis que Bidois retourne à ses calculs, enchanté de ce qu'il vient do faire.
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Adolphe court chez la portière qui s'est chargée de sa lettre pou, Jeanneton. Elle fait un cri en apercevant le jeune homme.
— Comment! vous v'Ià, monsieur?... Ah! vous avez été bien longtemps absent!...
— Je no pouvais quitter mon père, madame Remy... et il est mort dans mes bras...
— Pauvre cher homme I... Et de quoi est-il mort?
— Je vous conterai cela plus tard, madame Remy; mais, de grâce vous allez me dire si vous avez remis à Jeanneton ce billet...
— Yot" lettre? Oui, monsieur ; oh ! j'iui ai donnée à elle-même le soir de vot' départ?...
— • Ah! je vous remercie; me voilà plus tranquille!... Et quelles nouvelles dans ce quartier, madame Remy? chez M. Moutonnet?...
— Quelles nouvelles? Ah ! ma foi, depuis six semaines il n'y a rien eu de nouveau !
— Depuis six semaines ! Est-ce qu'à celte époque il s'est passé quelque chose d'extraordinaire?
— Mais le mariage de M''" Eugénie, v'ià tout.
— Le mariage d'Eugénie?
• — Oui... le mariage... Mais qu'avez-vous donc, monsieur? Comme vous pâlissez!...
■ — ISun, non, ce n'est rien... mais vous vous trompez sans doute, madame Remy, ce ne peut être d'Eugénie... delà lille de M. Moutonnet que vous voulez parler?...
— Mais si, monsieur. M"" Eugénie Moutonnet. Pardi! je la connais bien! Le mariage s'est l'ail à Saint-Nicolas... Asseyez-vous donc, monsieur. Comme vous tremblez!... Vous allez vous trouver mal, c'est sûr... Buvez un peu d'eau... un peu de vin...
— i\on... non, madame... ce n'est rien... je me sens mieux... cela va se passer.
— Pauvre jeune homme ! i;a me fait paur do le voir comme ça!... C'est-un étourdissemeut... la fatigue peut-être... Ces jeunes gens vont si vite... on a chaud, et jiuis...
— Oui, madame... c'est un étourdissement... mais cela se dissipe.. Et quelle est la personne qui a épousé M"" Eugénie?
— j\l. ])u[u)nt, épicier rue aux Ours... Un gros, court, l'air un peu bêle... Vous devez l'avoir vu...
— Oui. oui, je II- connais... Ils sont mariés... depuis six semaines, dites-vous?
— Oui. monsieur; oh! c'est une noce qui a fait as.sez de bruit; on
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avait mis des bouquets aux têtes et aux queues dc3 chevaux : vous enteu (lez ben que tout le monde voulailvoir ça!... Et puis le marié. M. Dupont, avait une figure si drôle...
— Je vous remercie, madame Remy, je n'en veux pas savoir davanlago...
— Vous vous en allez, monsieur?... et v'ot paquet?...
— Gardez-le encore, si cela no vous gêne pas...
— Oh! du tout, monsieur; et vous ne voulez rien faire dire à mam'zelle Jeanneton? Elle est maintenant en service chez M""' Dupont ; elle nu pas quilté sa jeune maîtresse.
— Chez M"° Dupont!...
— Oui, monsieur, chez l'épicière.
— Chez... Adieu, madame Remy.
— Vous ne voulez pas que je lui dise rien? Je la vois rarement ; mais, pour vous obliger, je...
— Non, non, je n'ai plus rien à lui dire ; je vous remercie. Adolphe sort de chez la portière, et s'éloigne de la rue Saint-Martin.
sans passer celte fois devant la boutique de M""° Montonnet. Il marche precipilamme.it, et sans avoir de but, sans savoir où il va; il ne cherche maintenant qu'à s'éloigner de la demeure d'Eugénie, il la fuit avec autant d'empressement qu'il en mettait à s'en rapprocher quelques heures auparavant.
La nuit est venue, Adolphe marche toujours, une seule pensée l'occupe : elle est mariée !... A chaque minute il se redit ces mots, et il a peine encore à se persuader qu'une erreur ne l'abuse point, que ses oreilles ne l'ont point trompé. Cependant les détails que lui a donnés la portière ne peuvent lui laisser aucun doule; et, d'ailleurs, cette union n'était-elle pas projetée, ne devait-elle passe faire?... Comment espérait- il l'empêcher? Il n'en sait rien lui-même, mais Eugénie lui avait juré de n'être qu'à lui!... Eugénie si tendre, si aimante, si sincère... a pu oublier Adolphe pour épouser Dupont ! Il ne se dit pas : On a pu l'y contraindre, il fallait obéira ses parents, elle n'avait aucune force pour résister.
Il ne se dit rien de cela;' car la jalousie rend injuste ; et, loin de chercher maintenant des motifs pour excuser Eugénie, il l'accuse, il l'accable de reproches, il ne lui voit que des torts, et ne songe pas aux larmes qu'elle a pu répandre, aux tourments qu'elle a dû éprouver; mais l'amour est égoïste, il veut qu'on lui sacrifie tout, et ne lient aucun compte des pleurs qu'il fait verser.
« Que les femmes sont perfides! se dit Adolphe; épouser ce Dupont qu'elle disait délester!... A peine suis-je éloigné, et elle cède!et elle se
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Tiiarie! elle oublie tout ce qu elle ma promis à noire dernière entrevue !...
Et alors combien elle paraissait m'aimerl... »
Tout en marchant, Adolphe se trouve, sans savoir comment, au bord
de la rivière, auprès de Bercy. Ses jambes refusent d'aller plus loin, il
s'assied à terre, en descendant au bord de i'eau. Un jeune homme et une
femme sont assis un peu plus loin se tenant tenilrement entrelacés. Le murmure de l'eau, le si- Irnce de la nuit, le vent (]ui souffle, la solitude du lieu, inspirent à Adolphe les plus tristes pensées et ajoutent à ses tourments. Pour le couple amoureux assis un peu plus loin, le bruit de l'eau est plein de douceur, le silence de la nuit a des charmes, le vent est un zéphir qui les caresse, et la solitude convient àleur tendresse et rassure leur amour.
Tout ce qui nous environne prend la couleur Un jeune homme et une jeune femme sont assU. jgg sensations de notre
âme, et ce qui charme l'humnie hem-eux attriste quelquefois les regards du pau\Te. Aos yeux voient les beautés de la nature ; mais notre cœur seul les sent, et un cœur souffrant se laisse difficilement charmer.
Les deux amants se donnent un baiser... Adolphe l'entend, il se lève, s'éloigne à grands pas : il ne peut plus supporter le tableau de l'amour heureux.
Des idées sinistres s'emparent de son esprit; il conçoit le projet de chercher au fond de l'eau la fin de ses tourments. Il s'arrête morne, pensif, devant cette eau qui coule à ses pieds... Il la regarde d'un œil sec, et déjà son àme s'élance dans l'immensité.
i< Que ferai-je encore sur la terre'? dit-il en souriant à l'idée du trépas. Elle ne m'aime plus... elle esta un autre... elle ne peut phis être à moi !... .l'ai j)crdu mon pi'rel... je n'ai j)Ius pcrsoniu- (jiii ni'aitne!... »
M. DUPONT
Adolphe se laisse condaire. (P. 874.)
Et Adolphe fait un mouvement pour s'élancer dans l'eau... mais des bras l'entourent, le saisissent^ le retiennent... Il se sent entraîné par deux personnes dont l'une ne quitte pas son bras , tandis que l'autre mouille sa main de larmes.
— Ah! monsieur! que faites-vous, qu'alliez-vous faire? lui dit une voix douce et émue ; mourir! mourir si jeune... vous abandonner au déses-