‹ La pucelle de BellevilleChapitre 94 sur 104 · LIV. m, — PAOL DE KOCK. — ÉD. J. BOUFF KT c". UT · texte numérisé non relu

LIV. m, — PAOL DE KOCK. — ÉD. J. BOUFF KT c". UT

M. DUPONT 883

de ses amis, et cependant elle éprouve un trouble, un saisissementqu'elle ne peut définir, et que jamais la présence de son mari ne lui a fait connaître. On approche de sa chambre... D'où vient qu'elle frémit, que son cœur bat avec tant de violence?

— • Madame, dit Dupont en entrant, je vous présente...

Eugénie a levé les yeux, elle a reconnu Adolphe; elle pousse un cri déchirant et tombe sur le parquet.

— Allons! voilà encore une attaque, s'écrie Dupont en frappant du pied d'un air désespéré; cette femme-là passe son temps à se trouver mal!... C'est désolant. Monsieur, depuis que nous sommes mariés, elle n'en fait pas d'autres!... Et Jeanneton qui n'est pas là?.,. Que faire !... Je descends chercher des gouttes... de l'eau... de... Ne la quittez pas, monsieur, ie vous en prie, ne la quittez pas...

L'épicier descend quatre à quatre l'escalier, et déjà Adolphe est à genoux près d'Eugénie ; il soutient sa tète, il presse ses mains, ill'appelle, mais elle ne l'entend pas, elle ne rouvre point les yeux, et ses traits charmants sont couverts d'une pâleur effrayante.

— Ah! malheureux!... qu'ai-je fait! s'écrie Adolphe désespéré. Je l'ai tuée... je lui ai donné la mort.

- — Voilà des gouttes, voilà de la fleur d'oranger! dit l'épicier, qui accourt suivi d'un de ses garçons.

— Eugénie!... chèi'e Eugénie!... réponds-moi, je t'en supplie! dit Adolphe, soulenant toujours lajeuno femme, qu'il presse dans ses bras, et repoussani Dupont et Joseph qui lui présentent les petites bouteilles et des morceaux de sucre.

— Barbare!... vous n'avez point eu pitié de sa faiblesse...

— Qu'est-ce que vous dites donc, monsieur?...

— Mon Eugénie!...

— Son Eugénie?... Qu'est-ce que cela veut dire, Joseph?

— Daigne jeter encore les yeux sur ton Adolphe...

— Son Adolphe!... Est-ce que ce jeune homme devient fou?...

— Dis-lui que tu l'aimes encore...

— Dis donc, Joseph ! il veut que ma femme lui dise qu'elle l'aime... Comprends-tu cela?...

— Monsieur, c'est de l'éther qu'il faut lui faire respirer.

— Elle ne m'entend pas! dit Adolphe en repoussant de nouveau les petites bouteilles, qui vont se briser sur le parquet. Elle ne veut plus me voir...

— Monsieur, je trouve bien singulier...

— Monstre ! s'écrie le jeune homme en se relevant et s'avançant

88i OEUVRE DE PAUL DE KOCK

furieux sur Dupont, qui recule elfrayé ; barbare!... c'est vous qui êtes l'auteur de tous nos maux!...

— Monsieur!... monsieur!... Qu'est-ce que vous avez donc?...

— Vous vous êtes fait un jeu de ses larmes !... de nos tourments...

— Comment, monsieur?... Je n'ai rien fait...

— Mais tremblez!... c'estsur vous queretombera loulema fureur!...

— Ah! mon Dieu! ce jeune homme a le transport... Joseph, viens donc le retenir, il veut ni'étrangier.

Adolphe ne sait plus ce qu'il fait; il vient de saisir l'épicier à la gorge, celui-ci crie, et le garçon, épouvanté et n'osant s'approcher d'Adolphe, prend le parti d'aller chercher du secours. Heureusement Jeanneton arrive dans ce moment ; elle voit Eugénie étendue à terre sans connaissance, et Adolphe hors de lui, tenant dans un coin de la chambre le pauwe Dupont, que la frayeur a déjà rendu violet. Le plus pressé est de dégager l'épicier, qui crie : A l'assassin! Jeanneton court à Adolphe, s'empare de lui :

— Que faites-vous, monsieur, lui dit-elle à l'oreille, vous voulez donc perdre ma pauvTe Eugénie?... Eloignez-vous bien vite, ou songez aux suites de tout ceci... Au nom de ma chère maîtresse, partez, monsieur, je vous en supplie!

Jeanneton pousse Adolphe vers la porte ; le jeune homme, qui n'a plus la tête à lui, se laisse emmener ; il jette un regard sur Eugénie.

— Ne craignez rien, je vous réponds d'elle, lui dit Jeanneton. Adolphe cède enfin et quitte l'appartement ; il descend l'escalier

comme un fou, traverse la boutique sans voir autour de lui.

— Prenez garde, prenez garde, crie Joseph aux personnes qui sont en bas, il a le transport, et il est méchant comme un âne!

Tout le monde s'écarte du passage d'Adolphe, qui est bien loin avant que l'on se soit décidé à courir après lui. Dès qu'Adolphe est éloigné, Jeaimcton court donner ses soins à Eugénie, et Dupont se jette dans un fauteuil en desserrant sa cravate.

• — Tu m'as sauvé, ma chère, dit-il à la bonne ; sans toi, j'étais étranglé I Le maudit jeune homme!... Je ne sais ce qui lui a pris ; il appelait ma femme son Eugénie et moi un barbare! Conçois-tu cela, Jeanneton?

— Eh! monsieur, vous voyez bien qu'il est fou !... qu'il ne sait ce qu'il dit...

— C'est ce que je me suis dit tout de suile... Quelle diable d'idée ai-je eue de le faire monter avec moi! Il était bien tranquille en bas, ça lui a pris quand ma femme s'est évanouie... Et comment va-t-ellc, Jeanneton?

M. DUPONT 883

— Oh! mal... bien mal... bien mal, monsieur, et cette fois je crains bien qu'il ne nous faille le médecin.

La vue d'Adolphe a causé à Eugénie une telle révolution que tous les secours de Jeanneton ne peuvent parvenir à lui faire reprendre ses sens ; on fait chercher le médecin, il déclare la jeune femme en danger. En effet, lorsqu'elle rou\Te les yeux, une fièvre ardente la dévore, le délire s'est emparé d'elle, la pauvre Eugénie est pendant quinze jours dans le plus grand péril. Jeanneton ne quitte pas sa maîtresse ; jour et nuit elle est à ses côtés. Dupont, fort affligé de l'état de sa femme, n'épargne rien pour qu'elle ait tous les secours de l'art. M. et M"" Moutonnet viennent s'informer de la santé de leur fille, le père pleure sur son état. M"" Moutonnet, toujours froide, toujours sévère, ne laisse rien paraître, mais il jfaut présumer qu'elle gémit intérieurement : une mère pourrait-elle voir avec indifférence les souffrances de son enfant!

Enfin, la jeunesse, la nature, triomphent; Eugénie est sauvée, mais le médecin déclare que la convalescence sera longue, et exigera les plus grands ménagements. Dupont, tranquille sur le sort de sa femme et prévoyant, d'après la longueur que doit avoir la convalescence, qu'il atout le temps d'apprendre par cœur les articles du Code civil, se décide à entreprendre un voyage utile à son commerce et qu'il a différé jusque-là. C'est dans le Midi qu'il doit se rendre, et, comme les opérations qu'il va faire peuvent le retenir longtemps absent de chez lui, il place une personne fidèle dans son comptoir. Après avoir recommandé à Jeanneton la santé de sa femme, Dupont monte en diligence, et s'éloigne de Paris. En sortant de la demeure de Dupont, Adolphe reste quelque temps sans savoir où il est et où il va ; mais enfin le grand air calme ses sens, il revient à lui et se dirige alors vers la rue habitée par ses nouveaux amis : il sait que c'est près de Charles et de sa femme qu'il trouvera des consolations.

— Ah ! mon Dieu! dit Louise en le voyant arriver encore tout en désordre, qu'y a-t-il donc de nouveau?... Qu'avez-vous fait depuis ce malin?... Regarde donc, Charles, comme il a l'air effaré.

Adolphe raconte ce qui vient de lui arriver.

— Ah ! mon Dieu ! le drôle d'homme que ce M. Dupont, dit Louise : mais il est bête!... vouloir à toute force vous mener chez sa femme; et cette pauvre Eugénie qui se trouve mal!... Ah! ça ne m'étonne pas!... Quelle révolution votre vue a dû lui causer!... Ah! tenez, monsieur Adolphe, il ne faut plus faire de ces choses-là. Celle que vous aimiez est mariée, il ne faut plus la voir, n'est-ce pas, Charles? Vous la feriez mourir, cette pauvre petite femme!... Et auriez-vous été bien avancé si vous aviez étranglé son mari... qui a l'air d'un bon homme au fond?

œUVRE DE PAUL DE KOtlv

Non, monsieur, non, il ne faut plus recommencer, ça serait très mal... — Vous avez raison, Louise, je ne la verrai plus, je la fuirai, je vous le promets ; d'ailleurs, je suis bien certain qu'elle ne m'aime plus... Elle s'est évanouie, parce que la surprise... l'émotion... un mouvement de repentir peut-être... Dupont m'a dit qu'elle l'adorait!...

— Oui, monsieur, oh! ça m'en a toutlair effectivement! mais, qu'elle l'adore ou non, devez-vous pour cela troubler son repos, chercher à la rendre encore plus malheureuse dans son ménage?... Croyez-vous que ça serait beau, monsieur? Et si elle avait eu un autre mari, un homme jaloux, qui vous eût entendu l'appeler votre Eugénie, et lui, monstre e* barbare ! pensez-vous qu'il aurait pris cela aussi tranquillement? Et quand même elle aurait été inconstante, est-ce donc une si belle vengeance de chercher à perdre une femme dans l'esprit de sonmari... ça serait vilain!,., bien vilain!... mais vous me jurez que cela ne vous arrivera plus...

— Oui, Louise, oh ! je vous le jure... Mais, avant de l'oublier tout à fait... je voudrais cependant savoir comment elle est maintenant... Je l'ai laissée sans connaissance... et quoiqu'elle ne m'aime plus, je sens que je m intéresse encore à elle.

— Oh ! pour ça, c'est trop juste, mais ça me regarde, et je me charge de ce soin... Bientôt vous aurez de ses nouvelles...

— - Quoi! vous auriez la bonté...

— La bonté! belle bonté vraiment! d'aller s'informer de l'état de cette jeune femme! Ne v'ià-t-il pas une chose bien merveilleuse!... D'ailleurs, monsieur, je m'y intéresse aussi, moi, à cette pauvre Eugénie; et je suis bien aise de savoir... Tu le veux bien, n'est-ce pas, (iharles?...

Charles n'a jamais d'autre volonté que celle de sa femme. Louise met à la hâte un petit bonnet, un fichu sur son cou, renoue le cordon de son tablier noir, donne un petit coup d'oeil au miroir, un baisera Charles, et part en disant à Adolphe :

— Attendez-moi ici, je ne serai pas longtemps....

Adolphe reste auprès du jeune graveur, et pendant que celui-ci travaille, il-iui parle d'Eugénie, toujours d'Eugénie, qu'il ne verra plus, qu'il évitera avec le plus grand soin, qu'il veut enfin oublier entièrement, et à laquelle il pardonne son inconstance, faisant encore des vœux pour son bonheur et son repos, qu'il jure de ne plus troubler. Charles répond à Adolphe en lui parlant de Louise, de ses qualités, de ses vertus, de son esprit, de ses attraits; du plaisir qu'il goûte dans son heureux ménage. Ils ne s'aperçoivent pas qu'aucun d'eux ne répond à l'autre; ils cau.seraicnt comme cela pendant la journée entière.

Louise revient tout cssoufllée. La jeune femme est entrée dans la

M. DUPOINT

boutique de Tépicier, et, tout en faisant quelques emplettes, elle a appris des nouvelles, ce qui n'était pas difficile, car l'aventure du matin avait mis en mouvement toutes les cuisinières du quartier. On court chez Dupont pour écouter le récit de Joseph, lequel raconte à qui veut l'entendre, et toujours avec quelque circonstance nouvelle, l'arrivée d'un jeune homme qui est devenu fou subitement; ce qui a fait évanouir M"° Dupont et a manqué de causer la mort de son mari. Enfin, Louise sait que la jeune femme est fort mal. Elle se garde bien de dire cela à Adolphe, de crainte qu'il ne fasse quelque nouvelle folie ; elle le rassure, au contraire, sur l'étal d'Eugénie, mais elle se promet bien d'aller en secret s'informer de sa situation.

Adolphe, un peu plus tranquille, retourne chez lui. 11 cherche, en se livrant à la lecture, à l'étude, l'oubli d'une passion qui est désormais sans espoir. C'est auprès de Charles et de Louise qu'il va passer une partie de son temps; ses jeunes amis se font un plaisir de le distraire, de le consoler, et lui donnent les preuves de la plus touchante amitié. Louise, qui est i-etournée en secret phisieurs fois chez Dupont, sait qu'Eugénie est enfin hors de danger, et, tranquille désormais sur le sort de cette jeune femme, elle ne s'occupe plus qu'à consoler son amant.

La triste Eugénie entre en convalescence ; la bonne Jeanneton en éprouve la plus douce joie, la santé de sa maîtresse est le prix de ses soins. Cependant, Eugénie, tout en lui témoignant sa reconnaissance, ne paraît conserver qu'à regret une existence qui n'a plus de charmes pour elle.

Ce n'est pas sans beaucoup d'efforts que Jeanneton lui fait suivre exactement le régime ordonné par le médecin. La pauvre servante se désole de voir sa maîtresse plus triste que jamais: elle ne sait que faire pour la ranimer. La vue d'Adolphe a rouvert toutes les blessures d'Eugénie ;

— Que pense-t-il de moi? répète-t-elle souvent à Jeanneton ; combien il doit m'accuser!

«Elle sera triste tant qu'elle l'aimera, se dit Jeanneton: elle l'oubliera peut-être si elle sait qu'il lui a été infidèle : oui, je crois que c'est le meilleur moyen de la guérir. »

Jeanneton se décide à raconter à sa maîtresse ce qu'elle a vu, et comment Adolphe se conduisait loin d'elle.

— Il n'a pas le droit de vous accuser, dit-elle à Eugénie ; et il ne mérite vraiment pas que vous vous chagriniez comme cela.

Elle dit enfin tout ce qu'elle sait, tout ce qu'elle a vu. Eugénie tremble et pâlit en l'écoutant; mais bientôt elle se remet, se calme, et répond à sa bonne en souriant :

— Tu t'es trompée, Jeanneton, ce n'était pas lui. .

— Comment, ce n'était pas lui !,..

888 ŒUVRE DE PAUL DE KOCIi

— Non ; tu t'es trompée, te dis-je ; Adolphe m'aimait trop pour m'ou blier!... Ah! je connais son cœur !. ..

— Mais quand je vous dis que je l'ai vu... vu de mes yeux !...

— Tu as cru le voir. . .

— Cru!... Ah! pardi, v'ià qu'est fort, par exemple !... — -Tu avais vu cela et tu ne me l'as pas dit plus tôt!... — • Dame! je craignais alors de vous affliger...

— - Bonne Jeanneton,je devine tes motifs; tu as inventé aujourd'hui cette histoire, parce que tu penses que j'en oublierai plus vite Adolphe !

— Comment, j'ai inventé!...

— Va, je te remercie de tout ce que ton amitié t'inspire, mais n'accuse point Adolphe, ne cherche pas à lui donner des torts imaginaires !.. Je tâchei'ai de ne plus l'aimer, mais je l'estimerai toujours.

« Allons, se dit Jeanneton, il n'y a pas moyen de lui faire croire la vérité! et à moins qu'elle ne voie de ses deux yeux... Ma fine, je le voudrais maintenant. »

L'âme aimante et pure d'Eugénie ne conçoit pas que l'on puisse être infidèle sans cesser d'aimer, et c'est ici le cas de dire comme Dupont: Cela tient à l'éducation sévère qu'elle a reçue.

Page 1