‹ La Pucelle de FranceChapitre 30 sur 51 · I.'.vr.Jl RATION · texte numérisé non relu

I.'.vr.Jl RATION

devait se soumettre à l'Église. Elles lui avaient répondu, que « si elle désirait l'aide de Dieu, elle devait s'en rapporter à Lui dans toutes ses actions.») Ainsi sa conscience ne pouvait sanctionner sa soumission, bien qu'alors elle ait été presque à bout. « Serai-je brûlée ? » avait-elle demandé, et les Voix avaient répondu : « Il faut t'en rapporter à \'<>tre-Seigneur, il t'aidera. »

On lui demanda au sujet de l'histoire de la couronne si elle s'en rapporterait à l'archevêque de Reims: «Faites-le venir ici, que je l'entende parler; il n'oserait dire le contraire de ce que je vous ai dit. >>

Les juges alors, « voyant sa façon de répondre et l'endurcissement de son âme, et craignant que le supplice de la torture ne lui profitât peu, décidèrent qu'il y avait lieu de le différer, jusqu'à ce qu'ils eussent avis plus complet. »

Il y avait des bornes même à la dureté de leur coeur. Aussi la torture, et cela seulement, fut épargnée à la Pucelle. Le 12 mai, on discutait sur ce point en laissant, avec intention, Jeanne en suspens de jour en jour. Cauchon recueillit les opinions. Roussel était d'avis que la torture amoindrirait la majestueuse beauté du procès, tel qu'on l'avait mené jusqu'alors. Érard pensait qu'on avait assez de preuves sans qu'il fût nécessaire d'en venir à cette extrémité. Morelli, Thomas de Courcelles, Loiselleur étaient pour la torture, qui serait bonne pour le salut de son âme. Tous les trois étant mis en minorité, onze votes furent en faveur de la pitié.

Morelli, Loiselleur, Courcelles, demeurent trois noms flétris de la plus noire infamie.

Elle resta dans les fers encore une semaine, et les réponses triomphantes des professeurs, docteurs et maîtres de l'Université de Paris arrivèrent alors. Beaiipère et Midi leur avaient « élégamment »>

raconté les crimes de la Pucelle. Toute l'Université était unanime sur les douze articles. 11 était évident pour les esprits scientifiques que ,1e saint Michel, la sainte Catherine et la sainte Marguerite de Jeanne n'étaient en réalité que Bélial, Satan et Béhémoth (un grossier démon de la mythologie ancienne, qui, deux siècles plus tard, devait écrire par l'intermédiaire automatique de la main de sœur Jeanne des Anges, supérieure des religieuses ensorcelées de Loudun). Jeanne était une traîtresse rusée, cruelle, avide du sang humain, une lâche suicidée en intention, menteuse, schismatique, idolâtre, hérétique. Et voilà toute leur science ! Si, au moins comme Moïse, elle avait montré un signe, si elle avait pu changer un bâton en serpent ! Contrairement à Jean-Baptiste (qui, lui, ne montra pas de signe), elle ne citait aucun texte de la Bible en faveur de sa mission. Il est vrai qu'elle ne savait pas lire, sans quoi elle en eût cité plusieurs, et... c'eût été une preuve de plus de sa corruption !

Beaucoup de savants, bien que fiers de l'opinion de l'Université, étaient d'avis que Jeanne reçût encore une admonition douce. Rien ne pouvait plus 1p. sauver ; même acquittée, les Anglais avaient annoncé leur intention de la reprendre, et, suivant toute probabilité, ils l'auraient noyée.

Le 23 mai, Pierre Maurice lui adressa des exhortations après que les compliments de l'Université de Paris lui eurent été expliqués. Jeanne fit au sermon de Maurice sa réponse toujours la même : « Si je voyais le feu allumé, si j'étais dans les flammes, je ne dirais pas autre chose. » Le scribe écrivit en marge de sa feuille : Rcsponsio Johannce superba (« hautaine réponse de Jeanne »).

Ils n'avaient plus rien à lui demander ; ils l'abandonnèrent une fois de plus au badinage réjouissant des soudards de William Talbot et de John Gray.

Qui peut savoir ce qui se passait dans l'esprit de la Pucelle pendant que les soldats anglais dormaient ? Jusqu'alors, et même pendant une partie du jour suivant, elle avait interprété les paroles de ses Voix comme des promesses d'une victorieuse délivrance. Elle ne savait comment, mais sûrement tous les cœurs français de Rouen se tourneraient vers elle ; et même quand on la conduirait au bûcher, la foule s'assemblerait pour balayer la garde anglaise. Au dernier moment résonnerait une trompette, les portes de la ville seraient brisées et brûlées, elle entendrait les cris de Saint Denys ! et de Saint André! les étendards de Dunois, de La Hire, de Kennedy, de Chambers, de d'Alençon, de Poton de Xaintrailles, de Rais et de Florent d'Illiers, avec les pennons blancs aux fleurs de lys d'or, flotteraient au-dessus de la ligne des piques, tandis que d'Aulon serait au premier rang d'une charge de la chevalerie de France. Elle serait délivrée par une grande victoire. Ses saints le lui avaient promis, et ils ne l'avaient jamais trompée.

Mais maintenant chevaliers et saints ne la trompaient-ils pas tous à la fois ? Exténuée comme elle l'était, se souvenait -elle qu'elle était fille de l'Église... que ces prêtres prétendaient parler au nom de l'Église... que l'Université de Paris représentait l'Église et s'exprimait pour elle... avaientils tous tort?...

Pierre Maurice pendant cette dernière exhortation avait en réalité parlé avec douceur et de façon familière ; il est bien possible qu'il ait eu l'intention de se montrer bienveillant. Il l'avait sollicitée en se mettant sur le terrain militaire et au nom de l'honneur : « Que penseriez-vous d'un chevalier dans le pays de votre roi, qui refuserait d'obéir à son seigneur et à ses officiers ? Eh bien ! vous, une fille de l'Église, vous désobéissez aux officiers du Christ,

aux évoques. N'ayez pas honte de cette obéissance, n'ayez pas une fausse honte ; tandis que vous croyez perdre l'honneur, nous en aurez un grand au contraire à faire ce que je vous demande, car c'est l'honneur de Dieu (paroles qui étaient de nature à produire sur elle un certain effet), et votre vie dans ce monde avec le salut dans l'autre, doivent être mis au-dessus de tout. »

L'honneur était ce que la Pucelle avait de plus cher au monde ; elle était en train de donner sa vie pour celui de son roi, allait -elle porter atteinte à l'honneur de Dieu? Elle n'avait point paru touchée quand Maurice prononça ces paroles et d'autres semblables, bien plus propres à l'émouvoir que des discours menaçants et injurieux. Peut-être pesa-t-elle cette exhortation, sa propre faiblesse et le manque de consolations humaines et religieuses, pendant la nuit précédant le jour où elle devait être conduite à la place du marché Saint-Ouen, au milieu de la foule auprès du bûcher, autour duquel le clergé, les seigneurs, les soldats, les prédicateurs et le peuple, seraient réunis pour la voir abjurer ses saints ou brûler. On avait coutume de faire un sermon à la sorcière condamnée avant de la brûler ; John Knox en fit autant à Saint-Andrews.

Beaupère déposa, qu'avant que Jeanne eût été mise dans le chariot qui devait la transporter à l'endroit de l'exécution, il se rendit seul dans son cachot pour lui conseiller de se soumettre. « Elle répondit qu'elle le ferait. » La chose semble improbable, mais Beaupère comprit ainsi sa réponse.

On la conduisit sur la place où l'on avait dressé une grande estrade remplie de seigneurs et de prélats, et une autre de moindre importance pour le prédicateur Érard, pour Jeanne et pour les prêtres. Érard était l'ami révéré de Machet, le confes-

L'ABJUR VTION

seiïr du roi de la Pucellc Érard flétrit le roi, et, comme nous axons déjà eu l'occasion de le dur,

Jeanne le proclama « le plus noble de tous les chrétiens » : lui, le misérable, qu'elle avait fait couronner et qui l'avait abandonnée.

Jeanne répondit courageusement aux paroles du prédicateur ainsi que ses Voix le lui ordonnèrent : « J'ai demandé à vos docteurs que toutes les œuvres que j'ai faites, et les dits, soient envoyés à Rome devers notre Saint Père le pape, auquel, Di< u premier, je me rapporte... De mes faits et dits je ne charge personne quelconque, ni mon roi ni autre ; et s'il y a quelque faute, c'est à moi et non à autre. »

Jamais on ne vit pareille loyauté, jamais un mot ne lui échappe qui puisse être interprété comme un reproche à l'adresse de ceux qu'elle avait servis et qui l'abandonnaient. On lui dit que le pape était trop loin et que les ordinaires étaient juges en leurs diocèses. Mais d'aucune façon Cauchon n'était son ordinaire.

Alors, pour suivre le compte rendu officiel donné dans le Procès, elle fut trois fois admonestée et l'on commença ensuite la lecture de la sentence « quand elle dit qu'elle s'en remettait à tout ce que les juges et l'Église décideraient et serait obéissante à leur gré. Elle ne soutiendrait point ses Visions et ses révélations puisque les prêtres disaient qu'il ne fallait ni les soutenir ni les croire. Puis elle fit son abjuration conformément au document qui lui fut lu en français et qu'elle répéta, et enfin elle signa de sa main le papier de la façon suivante » , c'est-à-dire son nom de Jehanne suivi d'une croix. Tel est le compte rendu officiel. Puis vient l'abjuration, document de quelque cinq cents mots tenant en quarante-six lignes environ de petits caractères d'imprimerie.

Dans cette formule elle est censée exprimer son regret d'avoir simulé mensongèrement les révélations de ses saints ; d'avoir fait de superstitieuses divinations en blasphémant Dieu et les saints ; d'avoir porté de façon indécente des vêtements d'homme, contrairement à l'honneur de son sexe ; d'avoir méprisé Dieu et ses sacrements en adorant et en invoquant de mauvais esprits ; d'avoir été séditieuse. Elle conclut par une longue apologie et un serment d'obéissance à saint Pierre, au pape et... à Cauchon ; et elle jure qu'elle ne reviendra jamais plus à ses erreurs.

Jeanne répéta-t-elle sciemment et en s'en rendant compte, cet énorme exposé de crimes dont elle était innocente? Le signa-t-elle, sa main tenant la plume conduite par quelque clerc, comme cela avait lieu quand sa signature venait s'ajouter aux lettres qu'elle dictait dans ses jours de victoire? Jura-t-elle du contenu de ce document avec une main sur l'Évangile suivant le cérémonial de l'abjuration ? Aucun témoin n'a déposé sur ce dernier point.

Vraiment nous ne savons pas exactement ce qui a eu lieu. Le compte rendu officiel de l'abjuration est régulier, mais en réalité il y eut interruption, confusion, tumulte, d'où il résulte que le témoignage de 1450-1456 est embrouillé. Toutefois il existe l'accord important de cinq témoins sur ce point que Jeanne signa un document très bref. Sans doute Jeanne interrompit par quelques mots la lecture de la sentence. Un témoin dit « qu'elle cria à haute voix qu'elle se soumettait au jugement de l'Église et priait saint Michel de lui donner avis et conseil. »

Selon les nombreux témoignages de 1450-1456, la procédure fut interrompue après cette exclamation ; il y eut une manifestation de courroux populaire dû à la crainte qu'elle n'échappât, et

des mots désagréables furent échangés sur l'estrade où se trouvaient les nobles anglais et les clercs français. Suivant Massieu, l'interruption de la lecture de la sentence donna lieu à un grand tumulte dans la foule, et des pierres furent lancées, par qui, il n'en sait rien ; contre qui, il ne le dit pas. Pour Marguerie et d'autres, le tumulte n'était pas limité à la populace ou aux soldats. Sur la tribune des nobles et des prélats, un aumônier du cardinal de Beaufort, s' adressant à Cauchon, cria qu'il était favorable à Jeanne. « Vous mentez s> , riposta ce dernier avec une douceur apostolique. Beaufort ordonna à son aumônier de se taire. Lemaire, qui était présent, rapporte par oui-dire que plusieurs des nobles étaient mécontents et que Maurice, Loiselleur et d'autres coururent le danger de mort. Maurice eut peur d'être battu. Plus tard quelques assistants déclarèrent que l'abjuration était une moquerie.

Fave « avait entendu dire » que certains Anglais menacèrent l'évêque et les clercs de leurs épées, mais cela eut lieu après l'abjuration, quand la réunion eut pris fin.

En résumé, le témoignage établit que quand Jeanne interrompit la lecture de la sentence, il y eut une sorte d'émeute : on lança des pierres, dirigées probablement, quels que fussent les auteurs de cette agression, contre Maurice, Érard, peutêtre Massieu, peut-être Loiselleur, qui précisément, contre la volonté des Anglais, essayaient de convaincre la Pucelle qu'il fallait signer. Ceuxci désiraient sa mort immédiate. D'après les témoignages de 1450- 1456, il est impossible d'être exactement fixé sur la forme de l'abjuration.

Massieu, qui alors tenait à la main et lisait à Jeanne le document, rapporte « qu'à la fin du ser-

mon » Érard énumérait à Jeanne les péchés qu'elle devait abjurer. Jeanne fit remarquer qu'elle ne comprenait point, et Érard ordonna à Massieu de lui donner un conseil. Celui-ci lui dit qu'elle serait brûlée si elle refusait d'accepter les articles, et l'engagea à en appeler à l'Église universelle sur le point de savoir si elle devrait ou non se^ soumettre. Elle fit cet appel à haute voix, mais Érard ajouta : « Il faut te soumettre de suite ou tu seras brûlée. » Avant de quitter sa place elle abjura et apposa une croix sur le papier où étaient inscrits les articles. Ce papier ne contenait pas plus de huit lignes en tout. Ce n'était point l'abjuration reproduite dans le compte rendu officiel ; Massieu qui le lut savait bien que ce n'était point la formule officielle. Courcelles, dont la mémoire était courte, se rappelait bien que Vendérès avait copié les articles, commençant comme ceux du compte rendu officiel, mais il n'en savait pas davantage. Désert dit que Jeanne sourit en prononçant quelques-unes des paroles. Il y avait d'autres témoignages sur ce point.

La Chambre déposa qu' Érard lui avait promis de la délivrer de la prison tandis qu'elle prononçait après lui les paroles écrites en six à sept lignes sur un papier plié. Ce témoin se tenait tout auprès et pouvait voir les lignes. Or, l'abjuration dans le compte rendu officiel remplit, imprimée, quarantesix lignes de petits caractères. Migiet dit que le texte répété par Jeanne avaient la longueur de l'oraison dominicale, tandis que dans la version officielle il y a environ cinq cents mots. Manchon dit que Loiselleur lui promettait grand bien et sa remise aux mains de l'Église, si elle voulait porter des vêtements de femme, et qu'elle sourit en répétant les paroles qui lui étaient ordonnées. Taquel était là aussi à côte, quand Massieu lut

la pièce à la Pucelle ; elle était écrite en grosses lettres et tenait environ six lignes.

De l'ensemble de ces témoignages donnés sous la foi du serment, la plupart par des prêtres, à une époque où l'on craignait d'être damné éternellement en cas de parjure, il semble résulter que Jeanne ne répéta point la longue liste de crime; cl d'engagements à se corriger que rapporte le compte rendu officiel. Nous avons le choix entre deux alternatives : ou bien les cinq témoins ont dit la vérité, et Cauchon, avec ceux qui ont fabriquele compte rendu officiel, délayèrent et revêtirent de la signature de Jeanne la petite note qui lui avait été lue, ou bien elle a répété et signé le document diffus et les cinq témoins se sont parjurés avec ensemble. Cette dernière opinion semble plus improbable que l'autre. La question est importante, car on fait remarquer que si Jeanne prononça les mots de la longue formule d'abjuration elle se parjura, et ne peut alors être regardée comme une personne de vertu sainte et «héroïque. »

Eu égard aux circonstances où elle se trouvait, à ses longues souffrances, à la confusion causée dans son esprit par le tumulte, à la promesse qu'on allait la délivrer de la triste société de ces vils palefreniers anglais, à sa terreur du feu, je ne puis la considérer — même si elle récita et signa la longue abjuration — comme moins « héroïque » que ne l'était saint Pierre quand par trois fois il renia son Maître. Il est cruel, il est inhumain de blâmer cette jeune fille de ne point s'être élevée au-dessus de l'héroïsme apostolique du fougueux Galiléen... d'avoir été, pendant un court instant, inférieure à elle-même.

Mais en fait — et cela est aussi près que possible de la vérité — bien qu'elle ait redit qiielques paroles et signé quelque écrit, elle n'a ni répété ni signé

la longue et fulminante abjuration donnée dans le compte rendu officiel. Il est clair que les assesseurs de Cauchon ne pensaient pas qu'elle abjurait ainsi. Cela est clair, car le 29 mai, à la dernière séance des assesseurs, Vendérès émit le premier vote : elle devait être condamnée comme hérétique et abandonnée à la justice séculière. Trente-neuf voix sur quarante-deux assesseurs approuvèrent l'abbé de Fécamp quand il la déclara relapse. « Cependant il est bon que le document déjà lu — c'était la longue cédule d'abjuration communiquée aux assesseurs — soit relu et expliqué devant elle, et que la parole de Dieu lui soit commentée. Quand cela aura été fait nous devrons la déclarer hérétique et l'abandonner à la justice séculière... »

Tout cela indique que la grande majorité des assesseurs, pour mettre leur conscience en repos, voulait être assurée qu'elle avait vraiment entendu et signé l'aveu de la longue liste de crimes, suivant la forme officielle de l'abjuration. Migiet, prieur de Longue ville, dit au procès de réhabilitation, comme nous l'avons vu, que Jeanne signa un papier dont le contenu n'était pas plus long que l'oraison dominicale. Le 29 mai 1431, il s'exprima ainsi : « Si, en pleine possession de ses facultés (passione remota), elle a avoué ce qui est contenu dans le compte rendu officiel, je me rallie au vote de l'abbé de Fécamp. »

Migiet savait qu'elle n'avait point avoué ce qui était contenu dans le compte rendu officiel, mais ce qui se trouvait dans une très brève formule pas plus longue que le Pater. Mais Cauchon ne tint aucun compte des trente-neuf votes ; la longue formule ne fut pas lue à Jeanne, qui naturellement aurait protesté qu'elle ne l'avait jamais vue. Ainsi Courcelles pouvait jurer que dans ce procès « il n'avait pas condamné Jeanne sans réserves. » Trente-

neuf sur quarante-deux assesseurs étaient dans le même cas; deux seulement Taxaient condamnée sans réserves. Cauchon et le vice-inquisiteur, les seuls véritables juges, la condamnèrent sans réserves.

Mais Jeanne elle-même, à moins de rejeter entièrement une autre partie du compte rendu officiel, reconnut et affirma que tout ce qu'elle avait dit et signé était péché de sa part.

Les historiens qui, se basant sur ses propres paroles citées plus loin, admettent que la Pucelle compromit son honneur sont accusés (par le chanoine Dunand, par exemple) d'avoir accepté « la légende anglaise » et d'avoir représenté Jeanne comme « apostat parjure. •>

La « légende » n'est certes point anglaise, mais française ; les rapports qui la renferment ont été faits en France par des Français. Tout ce dont les Anglais se préoccupaient, c'était de la brûler immédiatement comme sorcière ; les détails, les interrogatoires, la science, l'érudition, les records, ils laissèrent tout cela à leurs sujets français, pleins de bonne volonté et de zèle. Ils tenaient pour moins que rien le savoir, l'histoire, les records précis. Ils désiraient être débarrassés de la jeune fille qui les avait battus et frustrés de leurs possessions, qui avait démoralisé leurs hommes et sapé leur empire. Cauchon mena l'affaire avec ardeur ; ce fut lui qui fit l'histoire ou bien la légende. Le désir des Anglais n'était pas que Jeanne abjurât, mais qu'afin d'aller plus vite en besogne, elle refusât d'abjurer et fût brûlée tout de suite. Ils ne tenaient point à « la légende anglaise » de l'abjuration ; ils réclamaient sa mort immédiate. Légende ou histoire, le récit est entièrement français. L'affaire une fois terminée, les Anglais ne se soucièrent pas plus de l'histoire que d'un fétu de paille. Ils n'avaient point de chroniqueurs à cette époque.

36o LA PUCELLE DE FRANCE

Leur « légende » plus moderne fut tirée de Polydore Yirgil et des historiens français et bourguignons.

Cependant nous pouvons citer le propre verdict (lue la Pucelle rendit sur elle-même le 28 mai 1429 : « Dieu m'a mandé par sainte Catherine et sainte Marguerite, la grande pitié qu'il a de cette trahison à laquelle j'ai consenti quand j'ai fait abjuration et rétractation pour sauver ma vie ; il dit que je me damnais pour sauver ma vie... Si je disais que Dieu ne m'a pas envoyée, je me damnerais, car vraiment Dieu m'a envoyée. Mes Voix m'ont dit depuis que j'avais commis une grande faute en avouant que j'avais mal agi. Tout ce que j'ai dit, je l'ai dit par crainte du feu. » Puis elle rétracta alors tout ce qu'elle avait dit par crainte du feu, comme elle avait promis de rétracter tout ce que la torture pourrait lui faire dire. Elle maintint encore la vérité de sa parabole sur l'Ange et la couronne. Elle ne trahit jamais le secret du roi.

A moins que quelqu'un puisse établir qu'il s'agit là d'un compte rendu faux ou falsifié, cas dans lequel la critique est inutile, la Pucelle déclare elle-même avoir abjuré sa mission et avoir été coupable de trahison pour sauver sa vie. Son repentir fut rapide et complet. Elle était l'âme même de l'honneur, et pour moi je serai le dernier à la déshonorer en démentant ses propres paroles... en admettant qu'elle les prononça réellement. Elle a dit en effet qu'au marché Saint-Ouen « elle n'avait point renié ou n'avait point entendu renier ses Apparitions, à savoir celles de sainte Catherine et de sainte Marguerite. »

Cela semble signifier simplement qu'elle ne se rappelait pas avoir eu conscience de nier explicitement l'identité de ses saints. « Je n'ai eu l'intention de rétracter qu'autant que cela serait le bon plaisir de Notre-Seigneur. » Ces paroles ont l'air

L'ABJURATION <i

de souvenirs confus dans une âme troublée. M. Quicherat indique que <■ comme pour ne pas laisser de doutes sur fa lucidité de sa conscience au moment où elle sVt.iit rétractée, elle ajouta que ses \'<>ix l'avaient avertie à l'avance du péché où elle tomberait. »

Ses paroles enregistrées le 28 mai sont : « Dit que, avant de jeudi, ses Voix lui avoient dit ce qu'elle feroit, et qu'elle fist ce jour. » Mais la confession continue : « Ses Voix[lui avaient dit sur l'échafaud de répondre hardiment à ce prédicateur, et elle l'appelle un faux prédicateur qui lui a reproché bien des choses qu'elle n'a pas commises. » Elle lui avait en effet répondu hardiment quand il insultait son roi ; elle avait obéi à ses Voix. Voulaitelle signifier que, le 28 mai, ses Voix, comme la Voix de Notre-Seigneur à saint Pierre, lui avaient prédit son abjuration? S'il en était ainsi, que devient le libre arbitre au sujet duquel on accusa la Pucelîe de soutenir des doctrines erronées ?

Nous ne saurons jamais ce que voulait signifier l'étrange sourire qui passa sur ses lèvres quand elle prononça les quelques mots d'abjuration. Plusieurs témoins le remarquèrent ; l'un dit qu'elle traça une sorte de 0 (zéro) en signe de moquerie, sur le papier que lui tendit Laurent Calot, secrétaire de Henri VI ; et qu'il lui prit la main tenant la plume pour lui faire tracer un autre signe. Mais ce témoin est Macy qui donne à Érard le nom de Midi et son témoignage ne mérite pas confiance.

Quoi que Jeanne ait dit alors, quoi qu'elle ait signé dans ce moment terrible, elle a condamné plus tard ses propres actes, elle s'est repentie, et sur la terre comme dans le ciel, elle n'a mérité qu'amour, pitié et pardon.

« Mes saints, mes saints, pourquoi m'avez-vous abandonnée? 9 aurait - elle pu crier du fond du

cœur; et à ce moment elle renia sinon ses saints, tout au moins sa mission. Elle douta d'elle-même quelques instants. Pauvre jeune fille de dix-neuf ans, abandonnée, qu'une année d'emprisonnement et huit mois de captivité intolérable, d'outrages, de persécutions n'avaient point encore ébranlée ! Le fait miraculeux, c'est qu'elle ait été ébranlée, mais elle était bien jeune, dans l'abandon, sans un seul ami, tourmentée, brisée et honteuse de toutes ces menaces, de ce bruit et de ces cajoleries. Le Prince des Apôtres a trois fois de suite renié le Seigneur, et cela sans avoir devant les yeux le feu et le bûcher, comme le dit l'un des docteurs du procès de réhabilitation.

Son Maître seul, après avoir divinement supporté la vie, pouvait dire : « Éli, Éli, lamma sabacthani ? » et cependant, quoique « abandonné » , il était capable de continuer à boire cette coupe, obéissant à la volonté de son Père. Il y a eu beaucoup de martyrs, mais peu ont eu à affronter des épreuves comme celle du procès de la Pucelle. Se sentir délaissée par les puissances visibles, qui pendant si longtemps avaient été pour elle des amies et qui, à ce qu'elle croyait, lui avaient promis sa délivrance avec une grande victoire, cette épreuve fut son Gethsémani.

( HAPITRE XXV

L'abjuration ayant eu lieu, quelle qu'en ait été la forme, Cauchon lut la sentence à la coupable. Une fois de plus on répéta à Jeanne qu'elle avait péché en forgeant des révélations mensongères, en se posant comme devineresse, en blasphémant Dieu et ses saints... et tout le reste du réquisitoire. Mais maintenant qu'elle avait abjuré elle était relevée de l'excommunication. Pour sa pénitence, l'Église la condamna à la prison perpétuelle, « avec le pain de douleur et l'eau d'angoisse. » Avec moins d'humilité qu'on n'en attendait d'une pénitente, la Pucelle s'entretint avec Loiselleur, l'espion, qui lui dit : « Vous avez fait une bonne journée ; s'il plaît à Dieu, vous avez sauvé votre âme. » Sans répondre à ses paroles, elle cria : « Or ça, gens d'Église, menez-moi à vos prisons, que je ne sois pas dans les mains de ces Anglais ! »

Même à cette heure critique, elle ne pouvait contenir « le calme, profond et inébranlable dédain » qu'elle éprouvait pour les savants docteurs. Mais elle ne les connaissait pas encore. « Menez-la où vous l'avez prise » , dit Cauchon.

L'ermitage ecclésiastique dans lequel elle devait purifier ses péchés par la pénitence, était la vieille

cellule malpropre, où dans les fers et dans la compagnie des soudards de John Gray et de William Talbot, elle allait se consacrer à une vie de repentir. D'après la règle de l'inquisition, les femmes étaient séparées des hommes et gardées par des femmes. Avec une cruauté qui égalait son hypocrisie et sa perfidie, Cauchon passa outre et remit Jeanne dans cet enfer, au tourment moral inexprimable. Il n'eut jamais l'intention d'agir autrement. Dès le début, l'Angleterre avait stipulé qu'elle reprendrait sa victime s'il y avait acquittement. C'est ainsi que, du commencement à la fin, le procès demeura une hypocrisie organisée de la part des juges français. Cauchon jeta par-dessus bord les règles de l'Église, et fit cadeau de Jeanne à ses ennemis politiques. Ouicherat essaie d'atténuer cette suprême iniquité; son désir d'impartialité l'a conduit à une étrange partialité.

Si quelque chose pouvait tout spécialement pousser Jeanne à l'abjuration telle qu'elle la fit, après la perspective de la torture par le feu et de la mort immédiate, c'était cette société des houssepailliers anglais à laquelle on la contraignit jour et nuit. Je considère que ce fut là la partie la plus cruelle de son long martyre ; et maintenant elle devait séjourner parmi eux sans la protection de son habillement ordinaire. Le bruit courut que Warwick n'était pas encore satisfait et qu'il malmenait les religieux français. Un d'eux lui dit : « Soyez tranquille, monseigneur, nous la rattraperons bien. » Les hommes d'armes se moquaient de Jeanne sans qu'on leur en fît des reproches.

Dans l'après-midi, Courcelles, Loiselleur, Midi, La Pierre et d'autres s'en vinrent au cachot et parlèrent à Jeanne de la grande pitié et de l'indulgence des hommes d'Église. On lui dit qu'elle devait revêtir une robe de femme et on lui en

apporta une. Elle s'en revêtit et permit que la coupe toute militaire de ses cheveux fût modifiée à la façon des femmes.

La duchesse de Bedford, après avoir constaté avec Anna Bavon la virginité de Jeanne, avait donné l'ordre à Gray, à Talbot et aux autres de ne pas lui faire de violences. La noble dame lui envoya à ce moment un tailleur, Jean Simon, avec une robe. Pendant l'essayage ce misérable lui prit le sein et reçut un soufflet.

Nous ne savons pas, nous ne saurons jamais, heureusement, tout ce qui s'est passé dans ce cachot entre le 24 mai, jour de l'abjuration, et le 27, dimanche de la Trinité. Ce qui est connu, c'est que la nuit elle avait les jambes prises dans les fers, avec deux anneaux attachés à une chaîne fixée elle-même par un cadenas à une grande poutre de bois. Elle demeura ainsi du 24 au 27 mai. Ce jour-là, le bruit parvint aux scribes et aux docteurs que Jeanne était relapse et avait repris l'habit d'homme. Les clercs s'en allèrent à plusieurs au château ; mais comme ils se tenaient dans la cour, une centaine de soudards anglais les accueillirent avec des insultes et des mots injurieux. Ils apprirent qu'ils étaient « des traîtres armagnacs et de faux conseillers » , et ils furent heureux de pouvoir s'échapper de la cour sains et saufs. Manchon qui se trouvait là en fut si effrayé que, sommé de venir le lundi suivant au château, il ne voulut pas s'y rendre jusqu'à ce que l'un des hommes d'armes de Warwick lui eût servi de protecteur. Comme l'un des clercs, Marguerie, avait demandé « pourquoi la Pucelle s'était revêtue du costume d'homme » , un soldat anglais le menaça de sa pique, à sa grande terreur.

Il fallut pourtant le lundi admettre Cauchon et ses acolytes. Ils la trouvèrent revêtue de son

habillement ancien et lui demandèrent pourquoi elle était relapse. D'après le record officiel, elle répondit qu'elle le préférait et qu'elle ne comprenait pas qu'elle eut juré de ne plus le porter. « Il était plus convenable pour moi de reprendre un habit d'homme, étant entre les hommes... *> et elle ajouta qu'on n'avait point tenu la promesse qu'on lui avait faite qu'elle recevrait la communion et serait mise hors des fers. « J'aime mieux à mourir que d'être aux fers ; mais si on me veut laisser aller à la messe et ôter hors des fers, et mettre en prison gracieuse, je serai bonne et ferai ce que l'Église voudra. »

« Je serai bonne ! » Elle revenait à l'innocence d'un enfant se soumettant à sa mère et parlait comme un enfant. Telle est la version officielle.

La Pierre atteste qu'elle afhrma publiquement que « les Anglais lui avaient fait beaucoup de tort et de violence quand elle était vêtue d'habits de femme » , et que son visage « plein de larmes, défiguré et outragé » , émut de compassion le dominicain. Ladvenu ajouta un récit trop horrible pour être rapporté, au sujet d'un lord anglais, et jura que la Pucelle en fit nettement la déclaration.

Manchon ne va pas si loin ; il dit simplement que « ses gardes voulaient lui faire violence » , et que ce fut la raison pour laquelle elle changea de costume.

On ne lui aurait pas donné ses habits de femme, malgré ses prières ; c'est pourquoi elle serait restée au lit jusqu'à midi, et alors, contrainte de se lever, elle fit comme elle put. Massieu jura que Jeanne lui dit la chose le 29 mai, en réponse à ses questions, après dîner, lorsque Warwïck et Estivet l'avaient laissé seul avec elle. Cette version est la plus probable. En tout cas, les Anglais avaient in-

LA DERNIÈRE MATINÉE EN PRISON 3r,7

tentionncllement laissé le vêtement défendu à sa portée.

Le compte rendu officiel rapporte qu'elle dit, à ses geôliers apparemment, que ses Voix étaient revenues et lui avaient donné des conseils. Nous ne savons à quel moment cela se produisit. Nous ne pouvons connaître les détails de son état de « relapse » , et volontiers on détourne les yeux de la cruauté qui fut déployée dans ce sombre endroit de la terre. Il existe cependant, ainsi que nous le verrons, un témoignage digne de foi contre l'histoire révoltante rapportée par Ladvenu.

Pour les juges, c'était l'essentiel que, par des moyens à la rigueur infâmes, ils l'eussent rattrapée, et qu'elle fût « relapse. » Le 29 mai, Cauchon réunit ses bandits, les « révérends pères en Christ » — les cruels et les lâches — Courcelles et Loiselleur, Ladvenu et Isambart de La Pierre, tous de même acabit, dans la chapelle du palais de l'archevêque de Rouen.

Tous furent d'avis, y compris La Pierre, que Jeanne devait être remise au bras séculier, bien entendu après qu'on lui aurait lu la confession de ses péchés. Cette condition, nous l'avons vu, ne fut jamais remplie. Les meilleurs d'entre eux étaient des poltrons; mais un pauvre moine avec la mort en perspective doit obéir à la volonté de ses supérieurs. Nous qui ne sommes pas des moines, et qui n'avons pas été tentés comme eux, il nous est facile de les censurer à notre guise.

La Pucelle fut citée à comparaître le 30 mai au Vieux-Marché. L'Église devait la remettre à la justice séculière en demandant que sa vie et ses membres fussent épargnés ! Si elle montrait des marques de sincère pénitence, on lui permettrait de recevoir le sacrement de confession qu'on lui avait refusé si longtemps.

Avec la déclaration de l'arrêt, cesse le compte rendu officiel signé par Boisguillaume, Manchon et Taquel. Mais il y a encore un document sur ses dernières confessions, document rédigé le 7 juin et après sa mort, lequel ne contient pas les attestations des records précédents, quoique donné par Cauchon comme officiel et comme faisant partie du compte rendu du procès. Manchon n'était point présent au soi-disant entretien de certains prêtres avec Jeanne dans la prison, au matin du 30 mai, le jour du martyre. Il s'enhardit donc, et bien que Cauchon ait tenté de le forcer de signer le document du 7 juin, il refusa. Aucun greffier ne valida ce compte rendu équivoque.

Cauchon désirait prouver que Jeanne abjura une seconde fois. Une apparence pour établir cette preuve est que de fait elle reçut le sacrement, et la déduction est qu'elle dut donner satisfaction à ces hommes. Le document est informe, mais il fait partie de l'histoire ou, si l'on veut, de la légende de Cauchon. Il fut accepté comme témoignage par Léliis, un des juges qui réhabilitèrent la Pucelle. Il tint comme prouvé que Jeanne, « après avoir reçu le sacrement, persista et continua jusqu'à sa mort de soutenir qu'elle avait eu réellement des Visions et avait entendu des Voix. s> Il est impossible qu'en cela elle ait menti, mais pour ce qui concerne la question de savoir si les esprits étaient bons ou mauvais, dit Léliis, elle laissa cela au jugement des hommes d'Église.

En tenant compte alors de la nature du rapport du 7 juin, qui ne fut signé ni par Manchon, ni par aucun greffier, et en nous rappelant que les témoins étaient de pauvres créatures sous le joug de Cauchon, suivons leurs récits. L'odieux Loiselleur et Maurice, le professeur de théologie, vinrent seuls, de bonne heure, le matin, dans le cachot. Ils de-

mandèrent à la Pucelle de leur dire la vérité sur l'Ange et la couronne. Loiselleur entendit Jeanne dire que c'était clic l'Ange, et qu'elle annonça la couronne à son roi. Tout cela ressort clairement de son propre récit allégorique tel qu'il fut fait aux juges. L'Ange, dit -elle, entra par la porte et salua le roi. Les Anges ne saluent pas ainsi les princes de ce monde (voir appendice C, sur le secret du roi). Il n'y avait point d'autre Ange dans la salle, la couronne était la promesse du couronnement. Quant aux Visions d'une multitude d'Anges, Jeanne déclare qu'ils lui apparaissaient alors : « Soient bons, soient mauvais esprits, ils me sont apparus. » Maurice ajouta « qu'elle entendait ses Voix plus fréquemment à l'heure de complies et aussi le matin au moment où les cloches sonnaient » (il n'est pas dit qu'elle eût ses Visions de saints précisément à ces heures-là, et, d'après ce que nous savons, elle entendit les Voix même durant la scène de Saint-Ouen). Les légions d'Anges « lui apparaissaient sous forme de choses fort petites. » Maurice lui dit que ces esprits étaient manifestement mauvais, qu'ils lui avaient promis sa libération et qu'elle avait été trompée. Jeanne répondit « que c'était vrai, qu'elle avait été trompée. » Loiselleur ajouta que tandis que Jeanne était sous l'impression qu'elle avait été trompée, elle posa aux clercs cette question : « Les esprits étaientils bons ou mauvais ? » mais elle n'avait plus confiance en eux. Cela est vague et n'est point attesté par Maurice. Peut-être si elle parla ainsi, sans nier que les esprits aient été bons, elle voulait simplement indiquer qu'elle n'avait plus d'espoir en la délivrance.

Ladvenu et Toutmouillé, un autre dominicain, entrèrent dans son cachot pour lui communiquer la nouvelle de sa mort prochaine par le feu. Le

7 juin 143 1, Toutmouillé corrobora le témoignage déjà donné, mais en 1450, il n'en dit rien. Il s'étendit sur le sentiment d'horreur qu'éprouva Jeanne en apprenant qu'elle allait être brûlée. Elle « commença à s'écrier douloureusement et piteusement, se destraire et arracher les cheveux : « Hélas ! me traitera-t-on aussi horriblement et cruellement qu'il faille que mon corps net et entier, qui ne fut jamais corrumpu, soit aujourd'hui consumé et réduit en cendres ? Ah ! ah ! j'aimerais mieux être décapitée sept fois que d'être ainsi brûlée. Hélas ! si j'eusse été en la prison ecclésiastique à laquelle je m'étais soumise, et que j'eusse été gardée par les gens d'Église, non par mes ennemis et adversaires, il ne me fût pas si misérablement arrivé malheur. Oh ! j'en appelle devant Dieu, le grand juge, des grands torts et ingravances qu'on me fait. »

Puis elle se plaignit de la cruauté et des violences de ses geôliers et de ceux qu'on laissait approcher d'elle. Cauchon étant survenu à ce moment, elle lui dit avec une courageuse énergie : « Évêque, je meurs par vous... et c'est pourquoi j'en appelle de vous devant Dieu. »

Si ce terrible témoignage est exact, Jeanne put au moins jusqu'à la fin proclamer sa virginité sans tache. Toutmouillé atteste (en 1431) que quand il dit qu'elle devait voir que ses Voix l'avaient trompée en lui promettant la délivrance, elle répondit : « Vraiment, je vois bien qu'elles m'ont trompée. s> Il ajoute que ce fut avant l'entrée de Cauchon que, sur cette question, si ses esprits n'étaient point mauvais, elle répondit : « Je ne sais point, je m'en remets là-dessus à ma mère l'Église » , ou bien : « à vous, les gens d'Église. » Mais Camus1 , qui entra avec Cauchon, exagère intentionnellement,

1 Ou Le Camus.

surenchérissant sur Toutmouillé, qui, nous le constatons, fit de son mieux pour se rappeler ses paroles exactes. Camus dit que Jeanne maintint qu'elle avait eu des visions et qu'elle avait entendu des Voix ; mais « comme elle n'avait pas été délivrée, elle croyait que ce n'était point Voix ni choses bonnes. » Comme l'écrit Lowell, « la préoccupation de Camus de plaire à Cauchon, le conduisit évidemment à l'exagération sinon au mensonge absolu. » Camus fait aussi dire à Jeanne, quand Ladvenu lui administra la communion, que le Christ seul pourrait la délivrer ; et quand ce religieux lui posa encore cette question si elle croyait en ses Vroix : « Je crois en Dieu seul, et non en mes Voix qui m'ont trompée. » Ladvenu lui-même, le 7 juin, dit à peu près la même chose, mais sans rapporter ses paroles au moment où elle reçut le sacrement. Il lui fait exprimer cette opinion que les esprits étaient mauvais et qu'elle s'en remettait à la croyance des gens qui l'entouraient. Ce sont eux qui le disent. Évidemment, si elle ne s'était mise d'accord avec eux dans des termes de ce genre, ils ne lui auraient pas accordé le sacrement. Mais si l'on doit croire le dernier témoignage de Ladvenu, au bûcher, elle revint à la foi en ses saints et la proclama à haute voix.

Le 7 juin, Thomas Courcelles donna un témoignage très bref et circonspect. Il dit que Cauchon demanda à Jeanne si ses Voix ne lui avaient pas promis la délivrance. Elle répondit : « Oui » , en ajoutant, à ce qu'il me semble : « Je vois bien que j'ai été trompée. » Alors, continue Courcelles, l'évêque fit remarquer à Jeanne qu'elle devait s'apercevoir que ses Voix étaient mauvaises et re venaient point de Dieu. Mais là Courcelles s'arrête, il ne parle pas de l'acquiescement de la Pucelle à ces paroles. Cette précaution de Courcelles est à noter ; il ne relevait

d'aucune façon de Cauchon et son témoignage est de beaucoup le moins favorable à ce prélat. Loiselleur dit qu'elle abandonna « aux clercs » la question de la bonté ou de la méchanceté de ses Voix et de ses Visions ; elle affirma leur réalité, mais n'avait plus confiance en elles. Il ajoute encore qu'elle devait faire cette confession de façon publique au bûcher et demander pardon au peuple de l'avoir trompé. Jeanne aurait répliqué qu'elle ferait ainsi et demandé à son confesseur de le lui rappeler. Aucun témoin ne rapporte cet aveu ni la prière faite sur le bûcher pour demander pardon d'avoir trompé qui que ce fût.

Quicherat écrit, probablement avec raison, que le document du 7 juin n'ect point d'un bout à l'autre simple fausseté. Courcelles qui rédigea le Procès y est cité, et il n'y aurait point laissé figurer sa déposition s'il ne l'avait pas faite. « En face de la mort, la pauvre fille soutint plus fermement que jamais le fait de ses apparitions ; mais humiliée devant ses juges par l'espoir d'obtenir d'eux la communion, obsédée de leurs raisonnements, ne sachant elle-même comment accorder un espoir de délivrance où l'avaient entretenue ses Voix avec la nécessité de mourir qui se dressait inévitablement devant elle, elle admit un moment que son sublime instinct avait pu la tromper. » Naturellement Jeanne ne dit et ne pensa rien au sujet de « son sublime instinct. »

A mon avis, elle avait méconnu le sens des paroles de ses Voix. « Prends tout en gré, c'est ainsi que tu t'en viendras au royaume de paradis. » Sa personnalité n'était pas toujours à la hauteur de ses mystérieux avertissements. Pendant un instant cette personnalité, qui ne comprenait point et se trouvait cruellement désappointée de ne pas être délivrée, fut prise d'hésitation... Jusqu'à quel

degré? le témoignage de Courcelles nous laisse dans l'incertitude à ce sujet. Il ne pouvait soutenir que Jeanne avait avoué que les Voix étaient mauvaises, et la noblesse de la nature de la Pucelle resplendit encore quand dans ce moment où sa foi est éprouvée, elle met toute sa confiance dans le divin Maître dont elle était la loyale servante.

Toutefois il est impossible, comme le fait remarquer Quicherat, de comprendre pourquoi — le document du 7 juin étant censé contenir le dernier interrogatoire officiel, celui du 30 mai — ce compte rendu d'une importance capitale pour l'accusation, n'avait pas été rédigé de suite et inséré dans le Procès le jour même de l'événement. Pourquoi l'huissier Manchon fut-il sommé de donner sa signature pour l'attestation de faits dont il n'avait pas été témoin ?

Ce document n'est pas digne d'être présenté à un jury et toute la conduite de l'affaire est suspecte. C'est pour Quicherat « un problème insoluble. » Néanmoins cette pièce, le point le plus faible pour ceux qui poursuivaient le procès, ne fut point l'objet de commentaires à la réhabilitation de 1450-1456. On ne posa aucune question sur la scène de la matinée du 30 mai, quoique Léliis ait eu en mains ce compte rendu. Peut-être son irrégularité fut-elle une raison suffisante pour n'en point tenir compte, car Manchon avait expliqué pourquoi il avait refusé de signer un interrogatoire « conduit par certaines personnes à titre privé. » Le document n'est certes pas de nature à compromettre la canonisation de la Pucelle, si pour d'autres raisons l'on fait aux saints l'honneur d'inscrire sur leur livre d'or son nom pur et glorieux

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