‹ La Pucelle de FranceChapitre 29 sur 51 · CHAPITRE XXÎY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXÎY

l'abjuration

Parmi les scribes et les docteurs du parti anglais qui avaient été consultés, les chanoines de Rouen manquaient de zèle, et ils étaient peu portés à condamner la Pucelle. A la réunion du 13 avril, le plus grand nombre d'entre eux faisaient défaut. On décida de les convoquer à nouveau le jour suivant, les absents devant être privés de l'ordinaire pendant une semaine. Cette menace leur donna des jambes, et ils votèrent que les articles seraient expliqués à Jeanne en français, qu'on lui ferait de douces admonestations pour l'inviter à se soumettre, et que les délibérations seraient remises au jugement de l'Université de Paris. Mais Jeanne se trouvait maintenant dangereusement malade ; la prison, les chaînes, la société de soldats brutaux, l'angoisse et la fatigue de sa lutte contre ces prêtres tour à tour violents et cajoleurs avaient épuisé ses forces. Seul son esprit demeurait intact.

Le 18 avril, Cauchon vint à sa cellule avec quelques membres de sa triste société, pour essayer les effets d'une « plus douce exhortation. » Cauchon lui expliqua qu'il était charitable et bienveillant de leur part de lui rendre visite dans son affliction. Peut-être que, pauvre fille ignorante et illettrée, elle ne se rendait pas compte de l'abîme de ses erreurs. Des hommes d'Eglise bien disposés allaient

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lui communiquer leur science. Us désiraient seulement le salut de l'âme et du corps (dont ils s'étaient si singulièrement préoccupés). Us seraient patients : « l'Église ne ferme point son sein à qui lui revient. >> Son état de faiblesse et ses appréhensions percent à travers le latin de cuisine de ces savants. Elle les remercia d'abord courtoisement pour leur sollicitude au sujet de sa santé ; elle rendait toujours politesse pour politesse. « Il me semble, vu la maladie que j'ai, que je suis en grand péril de mort. S'il en est ainsi, Dieu veuille faire de moi à son plaisir. Je vous requiers de me faire avoir confession, et le corps de mon Sauveur aussi, et de me mettre en terre sainte. »

On peut imaginer la pâle figure de Jeanne, ses grands yeux et l'accent plein de pitié de cette voix douce et affaiblie, qui résonnait dans la bataille comme l'appel du clairon. Une fois encore dans sa victoire finale sur elle-même et sur la crainte, cette voix devait s'élever comme jadis.

« Si vous voulez recevoir le sacrement, il faut vous soumettre à la Sainte Eglise. »

Elle répondit avec ennui : « Je ne vous en sçaroye maintenant autre chose dire!

— Plus vous craignez pour votre vie, plus vous devriez vous amender et vous soumettre.

— Si mon corps meurt en prison, je compte que vous le ferez mettre en terre sainte, sinon je m'en remets à Notre-Seigneur. »

Ils continuèrent à l'éprouver : « Quoi qu'il doive m'ad venir, je ne ferai ni dirai autre chose que ce que j'ai déjà dit au cours du procès. » Us lui adressèrent une admonition plus douce et la prêchèrent avec onction. Si elle ne se soumettait pas, on devrait « la traiter comme un Sarrasin.

— Je suis bonne chrétienne, j'ai été baptisée et je mourrai en bonne chrétienne. »

Cinq docteurs l'examinèrent tour à tour.

Us lui offrirent une belle procession ; elle dit qu'elle serait heureuse que l'Eglise et les bons catholiques prient pour elle. Ils l'abandonnèrent ensuite à la société des hommes de John Gray et de William Talbot, qui avaient le loisir de boire, de jouer aux dés et de badiner auprès du lit sur lequel reposait son pauvre corps angoissé. Elle ne pouvait pas mourir, « tant l'âme chez elle était fortement chevillée au corps. »

Des délégués furent envoyés à l'Université de Paris avec les douze articles... grande fête pour les savants professeurs ! Le 2 mai, Cauchon prépara une admonestation publique dans la salle de Parement, dépendant du grand hall du château. Avec lui se trouvaient soixante tonsurés, comprenant Courcelles et le bon dominicain Isambart de La Pierre. Cauchon fit un discours.

« Lisez votre livre, dit la Pucelle avec mépris, puis je vous répondrai. Je m'en rapporte à Dieu mon créateur, que j'aime de tout mon cœur. »

On lut « le livre. » C'était la vieille histoire ; on l'accusait de mensonges énormes et manifestes, au sujet de l'Ange qui apporta la couronne à son roi, et de toutes ses autres fautes. Elle répondit qu'elle s'en remettait à ses précédentes réponses :

« Si je voyais le feu allumé devant moi, je vous dirais ce que je dis maintenant et rien autre chose.

— Si un concile général et le Saint Père étaient ici, voudriez- vous vous soumettre à eux ?

— Vous ne tirerez rien de plus de moi là-dessus.

— Voulez- vous vous soumettre à notre Saint Père le pape ?

— Menez-moi à lui et je lui répondrai. t> Elle en avait déjà appelé au pape.

Elle ne désirait pas s'en rapporter aux nobles de son parti, qui avaient vu, dit-elle, l'Ange et la cou-

ronne, sans leur avoir au préalable envoyé une lettre. Elle devait naturellement leur expliquer son allégorie, et de même elle ne voulait pas s'en rapporter au clergé de Poitiers. Elle leur demanda : « Croyez-vous me prendre de cette façon? » Dans chaque question elle voyait un piège, et elle avait toute raison de se méfier des clercs pusillanimes de son parti. Menacée du feu temporel et éternel, elle répondit que s'ils la brûlaient, il arriverait malheur à leur corps et à leur âme. Son courage était tel qu'elle n'essaya pas de cacher le mépris qu'ils lui inspiraient — « Lisez votre livre ! » Elle répondait menace par menace, si bien qu'ayant appris tout cela, les chanoines de Rouen la condamnèrent dans un document daté du 4 mai. Le 9 mai, on l'amena dans la pièce où se trouvaient les instruments de torture ; les deux bourreaux se tenaient là, tout prêts à se mettre au travail ; Erard, Loiselleur et le sympathique Massieu étaient présents. On lui montra les instruments, le chevalet, les machines à pression et les exécuteurs, puis on lui commanda de modifier ses réponses.

« Vraiment même si vous deviez me faire arracher les membres l'un après l'autre, et me faire partir l'âme du corps, je ne vous dirais pas autre chose ; et si je vous disais quelque chose, je déclarerais toujours que vous me l'avez extorqué par la force. »

Une telle déclaration faite dans la quinzaine, aurait suffi pour annuler des aveux obtenus au moyen de la question, tout au moins d'après la loi de l'Ecosse protestante. C'était aussi la règle de l'inquisition espagnole, et des victimes rusées avouèrent au premier contact du chevalet, pour se rétracter ensuite.

Le jour précédent (le 8 mai), Jeanne avait été encouragée par saint Gabriel ; ses Voix lui avaient appris que c'était lui. Elle leur demanda si elle

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