PROPHÉTIES ATTRIBUÉES A BEDE ET A MERLIN
On a souvent attribué les succès de la Pucelle à l'influence de soi-disant prophéties de Bède et de Merlin, inventées ou altérées par des prêtres du parti de Jeanne.
Nous avons dit assez au sujet des prophéties de Merlin. Nous avons en effet montré ces dictons obscurs attribués à Merlin et rapportés par Geoffrey de Monmouth (vers 1145), sur une vierge bienfaisante originaire du Nemus canutum que l'opinion publique rattacha au Bois chesmt de Domrémy. On s'attendait à ce que la dite vierge vînt du Bois chesnu, c'est-à-dire « des marches de Lorraine. » Dans la prophétie de Marie d'Avignon sous Charles VI, cette vierge devait sauver la France par les armes (après que ce pays aurait été ruiné par une autre femme, la femme du roi fou, ajoutait le peuple) ] . Cela se disait couramment dans la vallée de la Meuse et était connu des paysans avant que Jeanne eût annoncé sa mission ; de sorte qu'un clerc avisé ne pouvait l'avoir composé dans l'intérêt de cette dernière. Un tel dicton peut l'avoir ou non encouragée ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle s'en servit pour persuader Catherine Royer.
] Procès, t. III, p. 83, 84.
Les preuves de tout ceci ont été données. Mais la prophétie attribuée à Bède est une autre affaire. Nous ne devons point, comme M. Anatole France, confondre la prédiction de Bède avec celle de Merlin1! « Bède i> ne dit pas un mot du Bois chesnu.
Le dicton de Merlin (qui en somme s'appliquait tout naturellement à la Grande-Bretagne et non à la France) avait fait son chemin dans les légendes populaires. La prédiction de Bède était en latin et elle fut faite après que Jeanne eut levé son étendard.
La soi-disant prophétie de Bède ne se trouve pas dans les ouvrages de cet auteur : c'est un chronogramme, « dc.te fournie par les lettres numérales d'une phrase ou d'un vers servant, le plus souvent, d'inscription ». En choisissant des lettres qui sont en même temps des chiffres romains, tels que i I, v V, 1 L, etc., et en 1 s additionnant, leur total donne l'année de l'événement qu'on veut rappeler. Le chronogramme est un moyen mnémotechnique pour les dates.
Le chronogramme de la date de l'assassinat de Jean sans Peur est : Toile, toile, crucifige eum si vis, a Prenez-le, prenez-le, crucifiez-le si vous voulez ! » Pour en extraire la date, le chronogramme est écrit de la façon suivante :
ToLLe, toLLe, CrVCIflge eVM si Vis.
En réunissant la somme de tous les chiffres romains, M (mille) et ainsi de suite, on obtient 1419. Les quatre L donnent 200, les deux C =? 200 -f- M égalent 1400, les trois V font 15, les quatre I + 4 ; résultat total : 1419. On trouve plusieurs chronogrammes analogues, chacun repre-
1 Anatole France, Vie de Jeanne d'Arc, t. I, p. 204, note 1, dans laquelle la prophétie de Bède d'après Morosini, t. IV, p. 324, est identifiée avec la prédiction de Merlin.
sentant la figuration mnémotechnique d'une date, dans la Chronique de Saint-Michel l .
Ces chronogrammes ne sauraient prétendre être prophétiques. Mais la soi-disant prophétie de Bède relative à la Pucelle fut donnée comme prophétique. Seule sur les trois lignes qu'elle comporte, la première est un chronogramme.
Nous en entendons parler pour la première fois dans une lettre italienne du 9 juillet 1429, écrite de Bruges à Venise ". L'écrivain dit 3 qu' « à Paris... on a trouvé beaucoup de prophéties qui font mention de cette jeune fille (la Pucelle), parmi lesquelles il y en a une de Bède dans Alex(andro). » Le chronogramme est donné, il reproduit la date de 1429 4 .
Quand quelque événement remarquable se produisit, les savants fouillaient leurs collections d'oracles, fadaises qu'Onomacrite, dit-on, conservait et interpola "t de façon analogue dans l'ancienne Athènes.
Il n'y a pas d'ouvrage de Bède In Alexandre-. Mais Bède, ainsi que le montre M. Lefèvre-Pontalis, a été confondu avec Merlin, l'historien chrétien (672-735) avec le prophète païen celtique de la cour d'Arthur. Or, Geoffrey de Monmouth dédia sa brochure sur les prophéties de Merlin à Alexandre, évêque de Lincoln (1123-1148) par les mots : « ad Alexandrum. » Cette dédicace fut prise pour le titre « In Alexandre- » , dans un livre intitulé Alexander. On ne fit qu'un de Bède et de Merlin, et les prophéties de ce dernier furent attribuées à Bède dans un livre de Bède qui n'existait point, In Alexandre-.
1 Procès, t. IV, p. 313, 314.
2 Morosini, t. III, p. 89.
3 Morosini, t. III, p. 127.
4 Morosini, t. III, p. 127. < On l'interprète de différentes façons. »
Christine de Pisan, religieuse de son époque reculée, du- Bède avec Merlin, dans un poème sur la Pucelle, écrit le 31 juillet 1429, quand on attendait Charles VII aux rxirtes de Paris1.
Longtemps auparavant, Creton, le chroniqueur français de la mort de notre roi Richard II, montre que la confusion de Merlin avec Bède était déjà laite en Angleterre2.
La soi-disant prophétie de Bède est donnée de façons différentes par le correspondant italien du 9 juillet 1429; par Jean Bréhal, grand inquisiteur5, par Bower, le chroniqueur écossais * ; et par d'autres.
La première ligne des trois concorde avec la date 1429. Les deux autres sont : « Les jeunes coqs français prépareront de nouvelles guerres, dans le signe du Taureau : voici les guerres qui commencent ; une Pucelle porte des étendards. »
En donnant son opinion lors du procès pour la réhabilitation de Jeanne, Bréhal fait remarquer « qu'on dit » que Bède a annoncé la Pucelle dans ce chronogramme. Bréhal n'y ajoute pas beaucoup d'importance ; il est bien plus impressionné par une prophétie de Merlin, qui, suivant lui, est une bonne légende populaire B. Il interprète une des formes de la version donnée par Geoffrey de Monmouth, et il omet la partie concernant Londres dont il n'a pas besoin 6 .
Il donne aussi et commente une longue prophétie attribuée à « Engelida, fille du roi de Hongrie. » Cette prophétie fut certainement composée après le
1 Procès, t. V, p. 12.
- Creton (Webb), p. 168, 169, 371 ; Buchon, p. 41-. à
'■■ Procès, t. III, p. 334-349; cf. 338-339-
* Ibid., t. IV. p. 481.
s Ibid., t. III, p. 338, 340.
« Ibid., t. III, p. 341, 342.
17 juillet 1429 et avant l'échec de Paris. Elle nous apprend que la Pucelle avait la voix dojce, une petite tache rouge de naissance derrière l'oreille et un cou mince (collum modicum), ce que Bréhal prend pour un « cou court. f>
Il dit que beaucoup considèrent plutôt cette prophétie comme moins qu'authentique ! Encore doit-on essayer de l'interpréter dans un sens favorable.
La conclusion paraît être :
i° Que Jeanne et ses compatriotes connaissaient une prophétie légendaire — infiltration de Merlin par l'intermédiaire de Marie d'Avignon, et qui était localisée au Bois chesnu — et que, d'autre part, les érudits connaissaient ce dicton sous une forme littéraire dans Geoffrey de Monmouth.
20 Un simple chronogramme, un nouveau jeu d'esprit sur les événements de 1429, fut en juillet de cette même année, à Paris, attribué à Bède (par suite de la vieille confusicn de Bède avec Merlin), et mis en circulation pour encourager le parti français par un témoignage sur des faits réels, — témoignage qui ne prédit point sa victoire. Paris fut la source de cette fausse prophétie, qui pouvait être due à l'habileté d'un carme attaché à son souverain légitime.
3° La prophétie d'Engelida a été fabriquée entre le 17 juillet et le 8 septembre 1429 ; mais Jeanne avait délivré Orléans du Ier au 8 mai, et je ne vois pas bien comment « sans ces fraudes pieuses » (le chronogramme et Engelida) « les merveilles de la Pucelle ne se seraient pas produites l. 0
Du Ier au 8 mai Engelida n'avait point encore vaticiné; et si quelqu'un pense que Saint-Loup, Les Augustins, Les Tourelles et Jargeau furent enlevés
1 Anatole France, Vie de Jeanne d'Arc, t. I, p. 207.
par la vertu d'un chronogramme disant qu'une jeune fille porterait des étendards, chronogramme écrit certainement après que la Pucelle eut levé sa bannière victorieuse, je lui envie sa foi robuste, tout en désirant de la lui voir consacrer à des opinions plus vraisemblables.
(Je me suis basé sur l'érudition de M. Lefèvre- Pontalis dans Morosini, t. IV, annexe xvi, pour mes conclusions particulières.)
l'attaque de paris
Dans le texte j'ai fait ressortir que le récit de Jeanne de l'attaque de Paris (8 septembre 1429) est pleinement confirmé par celui d'un froid observateur, Fauquemberque, qui se trouvait parmi les assiégés.
La Pucelle dit que les nobles avaient l'intention de faire une escarmouche, une démonstration militaire l. Fauquemberque répète deux fois qu'ils espéraient faire plus par une sédition populaire que par la force extérieure des armes 2 .
M. France dit que sans nul doute l'attaque était décidée par le conseil du roi. Assurément elle l'était, mais des huit citations qu'il fournit à l'appui, aucune ne prouve la chose et toute la responsabilité en fut re jetée sur Jeanne par l'accusateur3.
« La Pucelle n'était pas, à ce qu'il semble, informée des résolutions prises. » Les quatre citations destinées à étayer cette opinion sont muettes à ce sujet *. Tandis que les nobles ne voulaient faire qu'une démonstration, Jeanne était résolue à une attaque ferme, tout en sachant bien, con-
1 Procès, t. I, p. 146, 147.
2 Procès, t. IV, p. 456-458.
3 A. France, Vie de Jeanne d'Arc, t. II, p. 73, note 2.
4 Ibid., t. II, p. 73, note 3.
formémenl à L'assertion de Fauquemberque, que Leur projet se bornait à une simple démonstration devant provoquer une sédition populaire.
S'ils avaient voulu poursuivre l'affaire sérieusement, comme le suppose M. France, d'après les grosses pertes qu'ils firent en matériel de siège, ils n'auraient point commencé l'attaque à deux heures de l'après-midi et disposé leurs canons « un peu en arrière de la butte des Moulins, à l'abri des plombées et des pierres que commençait à cracher l'artillerie des remparts * . » Ils étaient derrière la colline, en embuscade, dans l'espoir de pouvoir tomber à l'improviste sur toute sortie des troupes de la garnison'-.
Si leurs canons avaient été susceptibles de bombarder la ville, de l'endroit où ils se trouvaient derrière la colline qui masquait la présence du gros de l'armée, la canonnade eût révélé l'embuscade.
Quant au fait d'avoir laissé leur matériel de siège derrière eux, ils savaient que les assiégés ne feraient pas de sortie pour aller le chercher, et ils n'en firent point 3 . Le lendemain la Pucelle était debout à l'aube quoique blessée4, et bien entendu c'était dans ses desseins de retourner et d'aller reprendre son matériel de siège ; mais le roi envoya deux princes du sang pour l'empêcher d'aller plus loin"' .
Par conséquent, le matériel du siège et 700 chariots tombèrent entre les mains du peuple et de la garnison de Paris, qui ne furent point inquiétés. C'est ainsi du moins que j'interprète le témoignage. Toute la faute retombe sur le roi.
1 A. France, Vie de Jeanne a" Arc, t. II, p. 75.
2 Chartier, Procès, t. IV, p. 87.
:5 A. France, t. II, p. 80.
* Ibid., t. II, p. 82.
s Ibid., t. II, p. 82, 83.