‹ La Pucelle de FranceChapitre 33 sur 51 · FAITS RELEVÉS A LA CHARGE DE JEANNE · texte numérisé non relu

FAITS RELEVÉS A LA CHARGE DE JEANNE

Le signe donné au roi. — - Le costume d'homme. — ■ La question de la confession

Les interrogatoires auxquels Jeanne fut soumise étaient fréquemment renouvelés et adroitement dirigés sur les différentes points qui la concernaient. Mais aucun point n'eut plus d'importance dans l'esprit des juges, que le signe qu'elle était censée avoir donné au roi lors de sa première entrevue. En toute loyauté, comme nous l'avons vu, Jeanne ne pouvait révéler quel il était. L'eût-elle fait que les juges auraient triomphé en disant : « Charles de Valois, roi comme il s'intitule lui-même, n'est pas convaincu de sa propre légitimité, et il poursuit son droit à la couronne de France en s'appuyant sur l'assurance d'une sorcière qui est inspirée du démon. »

La Pucelle comprit parfaitement ces intentions, aussi disait-elle souvent qu'il y avait des questions auxquelles elle ne ferait pas de réponse ou une réponse qui ne serait point précise. En effet, dans ce long interrogatoire, elle cacha sous un voile léger de symbolisme, la vérité sur le signe donné au roi. Le signe, dit-elle à la fin, était une couronne mystérieuse apportée par un Ange, et ce

symbolisme avait pour but de mêler sa propre entrevue à Chinon avec le couronnement à Reims. M. Quicherat prétend ' , et la plupart des chercheurs sont d'accord avec lui, que Jeanne basa son histoire sur les questions qui lui furent posées et la développa d'après la suite même de l'interrogatoire. M. Anatole France déclare cette théorie « impossible. 0 Les juges, dit-il, « avaient appris par leurs informateurs, que Jeanne se vantait d'avoir donné un signe au roi, en la forme d'une couronne précieuse. Voilà la vérité sur ce point. » Au sujet d'un détail de la légende de sainte Catherine d'Alexandrie (qui dit-on, avait reçu d'un ange une couronne de grâce céleste et l'avait mise sur la tête de l'impératrice romaine), « Jeanne, qui était nourrie de cette histoire, disait que semblable chose lui était advenue. » En France (avant d'être captive), « elle avait fait plusieurs récits merveilleux de couronnes, et dans l'un de ces récits elle se représentait en la grande salle du château de Chinon, au milieu des seigneurs, recevant de la main d'un ange une couronne, pour la donner à son roi 2 . » M. France présente une variante de sa légende. Parlant du couronnement, il ajoute : « Dans un de ses rêves, elle avait donné naguère une couronne éblouissante à son roi ; elle s'attendait à ce que cette couronne fût apportée dans l'église par des messagers célestes. » Pour cette fable, M. France cite le Procès, t. I, p. 108. La page indiquée ne contient pas un mot sur ce sujet 3 . Il n'y a pas un seul point dans les témoignages rapportés qui soit de nature à prouver que Jeanne ait jamais eu ce rêve, ni qu'elle ait raconté

1 Aperçus nouveaux, p. 64.

2 A. France, Vie de Jeanne d'Arc, t. II, p. 265, 266.

3 Ibid., t. I, p. 520.

ces histoires à dormir debout, quand elle était en France et en liberté.

M. France qui regarde Jeanne ' comme « hors d'état de distinguer le vrai du faux » par suite de ses « hallucinations perpétuelles » , pense que néanmoins elle eut des doutes sur la vérité matérielle de cette merveilleuse histoire ; peut-être la tint-elle vraie seulement dans le sens spirituel. Quoi qu'il en soit, « à la façon dont les juges conduisaient l'interrogatoire, on voit bien qu'ils connaissaient toute cette histoire extraordinaire » — que Jeanne, d'après le critique, aurait raconté couramment, alors qu'elle se trouvait libre dans son pays2.

M. France renvoie pour son affirmation au chapitre et verset où Jeanne aurait raconté son histoire fabuleuse de couronne et d'Ange. C'en est assez pour le lecteur d'une façon générale, mais si l'on jette un coup d'ceil sur l'indication donnée, on a la preuve que le soi-disant témoignage de M. France n'a aucune valeur pour ce qu'il cherche à établir3. Le passage cité renferme seulement une partie de V histoire dite aux juges et n'établit point que le récit en ait été fait en France.

Tandis qu'il n'y a absolument aucune preuve que Jeanne ait jamais raconté en France une aussi sotte histoire, tous les témoignages contemporains de correspondants, tous ceux des témoins de 1450- 1456, la représentent simplement comme faisant au roi une communication verbale qui le surprit et lui plut, ou bien qu'il tint secrète. Dans une note je cite des exemples 4 .

1 A. France, Vie de Jeanne d'Arc, t. I, p. m.

2 Ibid., t. II, p. 265, note 5.

3 Ibid., t. II, p. 266. Procès, t. I, p. 120-122.

* Rotselaer, 22 avril 1429. Procès, IV, 426. Alain Chartier, juillet 1429. Procès, V, 133. Pasquerel, Procès, III, 103. D'Aulon, Procès, lit, 209. Morosini, III, 47, 48, note 1 : le sons en est

D témoignage déclare seulement que le signe Eut transmis par une communication verbale. Si Jeanne avait colporté l'histoire d'un ange et d'une couronne, le fait serait signalé dans les lettres des correspondants italiens et allemands. De plus, Jeanne n'était point sotte. Sa première entrevue avec le roi eut comme témoins de nombreux courtisans et des ecclésiastiques qui ne virent ni couronne, ni ange. Si en France elle avait jasé sur un ange et une couronne, elle eût été contredite par des centaines de témoins oculaires et du coup aurait perdu tout crédit. Elle distingua parfaitement ce qui, pour elle, était réel dans ses Visions et ce qui était de sa propre initiative. Ce qu'elle fit à Rouen et qui avait pour point de départ les questions qui lui étaient posées, était résolument arrêté dans le but de cacher la vérité du secret du roi. Nous allons en citer les preuves d'après le témoignage des juges eux-mêmes, en la suivant maintenant à travers le labyrinthe des questions et des réponses.

Le 22 février elle dit : <s Avant de me mettre en œuvre, le roi a eu beaucoup d'apparitions et de belles révélations. » Sur ce sujet elle refusa d'entrer dans le détail. On peut concevoir ce qu'elle voulait dire d'après un exemple contemporain. En févriermars 1858, M. J.-B. Estrade fut présent plusieurs fois quand Bernadette Soubirous, en extase à la grotte de Lourdes, vit l'apparition, qu'elle seule apercevait, de la Dame qui se présentait comme Y « immaculée conception. » En 1888, M. Estrade rencontra l'archevêque de Reims, qui lui dit : « Il paraît que vous avez été un des témoins favorisés des apparitions de la grotte. — Oui, monseigneur,

obscur. Lettre de Bruges du 10 mai (?) 1429. Ayroles, La Vraie Jeanne d'Arc, III, 576. Morosini, III, 97, note 2. Lettre du 9 juillet 1429. Procès, V, 133.

indigne comme je le suis, la Vierge m'a fait cette grâce1. »

L'archevêque et M. Estrade tous les deux, dans un cas tout à fait semblable à celui de la Pucelle, parlèrent des apparitions dont M. Estrade fut le témoin, bien qu'en fait il n'ait vu qu'une chose : Bernadette en contemplation.

Jeanne se servit de la même forme de langage. Le roi avait eu d'elle beaucoup de révélations sur ses apparitions, et peut-être la vit-il quand elles se manifestaient.

Elle alla même plus loin : « Le roi et plusieurs autres ont vu et entendu les Voix quand elle les a perçues ; Charles de Bourbon était présent avec deux ou trois autres2. »

Il y a des détails qui semblent indiquer, qu'avec la permission du roi, elle révéla à certains gentilshommes de la cour, sous serment d'en garder le secret, ce que les Voix lui communiquaient au sujet des doutes que le roi entretenait sur sa légitimité.

Le 27 février, elle dit : « J'ai eu sur le roi des révélations que je ne vous dirai point.

— La Voix le défend-elle ?

— Je n'ai point pris conseil. Donnez-moi un délai de quinze jours et je vous répondrai... Je crains plus de déplaire à ces Voix, que d'avoir à vous répondre3. »

Jadis, dans une seule entrevue, elle avait dit à son roi ce qui lui avait été révélé \

« Y avait-il un ange au-dessus de la tête de votre roi quand vous l'avez vu pour la première fois ?

— • Par notre Dame, je ne sais pas, je n'en vis point. »

1 Les Apparitions de Lourdes, p. 9; 1906.

2 Procès, t. I, p. 56, 57.

3 Ibid., t. I,p. 63. Antérieurement : Procès, t. I, p. 56.

4 Ibid., vol. I, p. 73.

Les juges paraissent avoir entendu parler de cette légende d'après laquelle elle aurait reconnu le roi dans la foule, à la vue d'un ange planant au-dessus de lui. « Le roi avait un bon signe pour croire en moi et per clerum » (il avait l'assentiment des docteurs). Les révélations que le roi avait eues, « elle n'en parlerait point cette année t> , mais il avait eu un gage de factis suis (« sur ses propres actes») avant d'avoir confiance en elle1. Si notre traduction de de factis suis est exacte, Jeanne a dit là toute la vérité, sauf qu'elle garde le silence sur la nature des jacta, la prière secrète du roi.

Le 1" mars, on lui demanda quel signe elle donna à son roi. « J'ai toujours répondu que vous n'entendriez pas cela de ma bouche. — Ne savez- vous pas quel était le signe ? — Vous ne saurez point cela de moi. Je l'ai promis, dans telle place que je ne puis vous dire sans me parjurer, à sainte Catherine et à sainte Marguerite, sans qu'elles me l'aient demandé ; je l'ai fait parce qu'il y aurait eu trop de gens pour me presser de le dire, si je ne l'eusse promis à ces saintes. — Y avait-il quelque autre personne présente quand vous avez montré le signe à votre roi, en dehors de lui-même ? — Je pense qu'il n'y avait personne autre, bien que beaucoup de gens aient été assez près. &

Cela se rapporte à la première entrevoie de Chinon.

« Avez-vous vu une couronne sur la tête de voire roi, quand vous lui avez montré le signe?

— Je ne puis vous dire cela sans parjure. »

Ils semblent avoir entendu dire ou avoir supposé, qu'elle reconnut le roi soit par un ange au-dessus de lui, soit par une couronne imaginaire visible sur sa tête. Ce sont eux qui font figurer ici à la fois l'ange et la couronne.

Ils l'interrogèrent alors sur la couronne employée

1 Procès, t. I, p. 75.

à Reims, et, comme nous l'avons déjà montré (dans le chapitre sur le couronnement), elle dit qu'on se servit d'une couronne trouvée à Reims, mais que le roi aurait pu en avoir une beaucoup plus riche, s'il avait attendu. Cette couronne lui fut apportée plus tard l. Elle paraît avoir fait allusion, ainsi que nous l'avons vu, à une couronne actuellement encore existante, qui arriva trop tard pour la cérémonie (voyez p. 216-218). Si cette couronne était celle de saint Louis à Liège, ou une autre dans le même genre, elle était entourée de figures d'anges ciselés en argent.

Le 10 mars, on lui demanda : « Quel est le signe qui vint à votre roi ? » Elle répondit : « Il est bel et honoré, et bien croyable, et est bon, et le plus riche qui soit au monde 2 . »

Suivant l'opinion de Quicherat exprimée cidessus et que je partage, elle orienta dès lors ses réponses dans le sens que lui suggéraient les interrogatoires. Les juges avaient mis en avant l'histoire d'une couronne ou d'un ange au-dessus de la tête du roi. Le signe réel fut sa remarque relative à la prière secrète du roi, à ses doutes intimes sur sa propre légitimité, et à son droit d'engager le pays dans une guerre pour reconquérir la couronne. Dorénavant dans ses réponses, la Pucelle dit qu'elle lui a révélé son droit à la couronne, en parlant d'une couronne qu'elle lui a présentée et en symbolisant par là cette couronne impérissable « qu'aucun orfèvTe sur terre ne pourrait façonner » , le pouvoir légitime ; elle se représente elle-même comme l'ange qui apporta la couronne. Ainsi que nous l'avons vu, l'archevêque d'Embrun avait parlé d'elle comme d'un ange 3. L'allégorie est

1 Procès, t. I, p. 90, 91.

2 Jbid., t. T, i'. 119.

3 Ihid., t. III, p. 409.

APPENDK E < 393

claire ; si les juges n'en comprirent point lu portée générale, c'est qu'ils étaient très peu perspicaces.

On lui demanda pourquoi elle ne voulait pas montrer ce signe, comme elle-même avait désiré voir celui de Catherine de la Rochelle; elle répondit qu'elle n'eût pas demandé mieux que le signe de Catherine fût montré comme le sien, devant l'archevêque de Reims et d'autres prélats, Charles de Bourbon, La Trémoïlle, d'Alençon et d'autres < hevaliers, qui le virent et l'entendirent aussi distinctement qu'elle voyait ses juges.

A la demande si le signe existait encore, elle répliqua : « Il durera jusques à mille ans et outre, et — revenant à la couronne de France — il est au trésor du roi. — Est-ce or, argent ou pierre précieuse, ou couronne ? » Elle refusa de donner une réponse.

Ses Voix à Domrémy lui avaient dit : « Va hardiment ; quand tu seras auprès du roi, il aura un bon signe pour lui persuader de croire en toi et te recevoir l.

« Un ange, de par Dieu et non de par autre, bailla le signe à mon roi... Les clercs cessèrent de m'arguer, quand ils eurent su ledit signe. »

M. France écrit qu' « elle semble oublier que l'entrevue de Chinon précéda les interrogatoires de Poitiers. Il y a peut-être intérêt à remarquer que frère Pasquerel, qui sait ces choses par elle, fait dans sa déposition la même méprise -. » La réponse

i Procès, t. I, p. 120.

2 A. France, Vie de Jeanne d'Arc, t. II, p. 301, note 1.

M. France a mal lu le passage, je pense, car Pasquwel parle de la réponse de Jeanne au roi : « Je te dis, de la part de Messire, que tu es vrai héritier de France et fils de roi » , comme venant après plusieurs questions -postes par le roi et non par les ecclésiastiques à Poitiers. Lors de la première entrevue qu'elle eut avec le roi, celui-ci, déclare Pa=-

de Jeanne est claire ; il est vrai que les religieux commencèrent à l'importuner pour savoir ce qu'elle avait dit au roi, mais ils cessèrent quand ils surent quel langage elle avait tenu.

Jeanne dit que le roi se montra satisfait du signe, qu'elle se retira dans une petite chapelle et qu'elle « ouït dire » qu'après son départ plus de trois cents personnes avaient vu le signe. Il est fort improbable que tant de gens aient été admis à la connaissance du secret. Quand on lui demanda si elle-même et le roi avaient fait la révérence à l'ange, elle répliqua : « Oui, pour ce qui est de moi. Je m'agenouillai et ôtai mon chaperon » , — probablement pour sa prière dans la chapelle l.

Les juges doivent alors avoir été suffisamment embarrassés ou avoir vu qu'elle voulait seulement les berner par une histoire.

querel, dit à son entourage : < Jeanne m'a révélé certains secrets que personne ne connaissait ni ne pouvait connaître que Dieu seul. » (Procès, t. III, p. 103, note 1.)

D'Alençon n'assistait pas à cette entrevue, et Jeanne voulait dire que lui et les autres, avec l'archevêque et plusieurs évêques, étaient présents à la fin de la seconde enquête à Poitiers, et avaient été informés de ce qu'avait été le signe en réalité. Après cela les clercs cessèrent de discuter avec elle.

Tant que le roi vécut, la nature réelle du secret ne put être révélée, mais l'insistance avec laquelle Jeanne affirma qu'elle avait confié aux clercs de Poitiers beaucoup de détails que ceuxci ne révélèrent certainement jamais, donne à penser qu'à cette époque les serments relatifs à un secret étaient scrupuleusement gardés. L'opinion que le secret fut deux fois révélé, d'abord au roi, plus tard à son conseil et à quelques gens d'Église, semble plus probable que d'admettre que Jeanne ait oublié l'ordre des événements et placé sa première entrevue avec Charles après les enquêtes de Poitiers, et ait perdu si prématurément le souvenir des faits, qu'elle en ait mal informé Pasquerel. Mais ce dernier fait simplement allusion plus tard aux interrogatoires de Poitiers et aux délais causés par tantis interrogationibus, « tant d'interrogatoires. >

1 Procès, t. I, p. 122.

Le 12 mars, ils n'obtiennent d'elle rien de plus, et néanmoins ils recommencent le 13. «Je promets que je n'en parlerai plus à homme qui vive » , ditelle, et après cet avertissement elle affirma qu'un ange avait promis au roi son royaume par l'aide de Dieu et de son intervention à elle, et non autremont. « L'ange mit-il la couronne sur la tête de votre roi ? — Elle fut baillée à un archevêque, c'est à savoir celui de Reims, comme il me semble, en la présence du roi. Ledit archevêque la reçut et la bailla au roi ; et j'étais moi-même présente ; et elle est mise au trésor du roi. »

Cela indique simplement le couronnement de Reims. Questionnée sur le moment où la couronne fut apportée, elle revint à la scène de Chinon ; c'était à une heure tardive en mars.

« La couronne était de fin or... elle signifiait que le roi tiendrait le royaume de France.

— Est-ce que vous la maniâtes ou la baisâtes ?

— Non. »

Interrogée sur la façon dont vint l'ange, elle répondit qu'il entra par l'huis de la chambre, qu'il s'inclina devant le roi et prononça les paroles déjà dites au sujet du signe, c'est-à-dire que le roi serait couronné avec l'aide de Jeanne et tiendrait le royaume. Ici l'allégorie est vraiment transparente — tout le monde pouvait voir que ce n'était point « un ange » , mais elle-même qui avait fait la révérence à un roi mortel en s'inclinant devant lui !

Elle avança alors bien près de la révélation de la vérité du signe et du secret.

« L'ange rappela au roi sa loyale résignation dans les grands troubles qui venaient de fondre sur lui. & C'était sous le poids de ces troubles que Charles fit la prière résignée qu'a rapportée Pierre Sala sur l'autorité de Boisy, que le roi lui-même avait mis dans le secret :

« Disant dedans son cœur, sans prononciation de parole, que si ainsi était qu'il fut vrai héritier descendu de la noble maison de France, et que le royaume justement lui dût appartenir, qu'il lui plût de lui garder et défendre, ou au pis lui donner grâce d'échapper sans mort ou prison, et qu'il se pût sauver en Espagne ou en Ecosse, qui étaient de toute ancienneté frères d'armes et alliés des rois de France l. »

Telle était « la loyale résignation s> dont l'ange, c'est-à-dire Jeanne elle-même, avait parlé à son roi. Devant ses juges, elle a été à deux doigts de révéler son secret.

De là elle se lança dans la description des compagnons célestes de l'ange, fit le récit du regret qu'elle éprouva à son départ ; il est à présumer qu'elle eut une de ses Visions ; peut-être elle les accommoda simplement à la circonstance 2.

Pour ce qui est de la couronne, quand on lui demanda où l'ange l'avait prise, elle dévia en pleine allégorie : « Il n'est orfèvre au monde qui saurait en faire une aussi belle et aussi riche... elle sent bon et sentira bon toujours, pourvu qu'elle soit bien gardée ainsi qu'il convient. » Ce qui veut dire que la couronne n'est point matérielle et qu'elle durera tant que les rois de France la maintiendront comme il faut. M. France considère qu'elle avait oublié tout « l'endoctrinement s> sur l'exercice du pouvoir royal conformément à la volonté de Dieu, tel que des prêtres pieusement trompeurs le lui avaient inculqué " . Comme nous pouvons le constater, elle n'avait oublié aucune de ses idées.

Enfin, le jour de son martyre, s'il faut en

1 Sala, Procès, t. IV, p. 280.

2 Procès, t. I, p. 140-144.

3 A. France, Vie de Jeanne d'Are, t. II, p. 263, 264.

croire le document informe que les clercs refusèrent de signer, Jeanne avoua que l'histoire de ki couronne « était une fiction et que c'était elle l'ange l. » C'était suffisamment manifeste, mais les tristes juges paraissent avoir été aveuglés. La confession prouve que Jeanne faisait la part des réalités et de l'imagination.

Ils ne découvrirent point le secret du roi, bien que Jeanne ait en quelque sorte voltigé sur ses confins.

Il n'existe nulle part d'insinuation relative à un « on dit » sur une couronne réelle ou quelque objet matériel ayant trait au secret et incorporé avec lui, excepté dans les lettres italiennes de juillet 1429 2.

En répondant à ses juges, Jeanne n'a rien dit sur une couronne réelle ou symbolique, jusqu'à ce qu'ils aient provoqué eux-mêmes cette question à son cinquième interrogatoire (ier mars 1431) : « Avez-vous vu une couronne sur la tête de votre roi quand vous lui avez montré le signe ? A Reims avait-il une couronne ? 5 3

Dans le courant des interrogatoires elle montra comment elle appréciait la vérité du cas. On lui demanda si elle voulait s'en référer pour son histoire de la couronne à Charles de Bourbon, à La Trémoï'L; à La Hire et à Boussac, ou à d'autres dont elle avait parlé comme de témoins. Ils écriraient leur témoignage sous cachets. Elle répondit : « Donnez-moi un messager et je leur écrirai tout sur ce procès. » En cas de refus elle ne s'en rapporte pas à eux. - Faites-les venir et alors je répondrai.

— Voulez-vous vous en rapporter et vous soumettre à l'Église de Poitiers ?

1 Procès, 1. 1, p. 480, 481.

2 Morosini, t. III, p. 161-163.

3 Procès, t. I, p. 91.

— Croyez- vous me prendre ainsi et m'am ïner à me trahir? » Ni clercs, ni courtisans, comme elle le savait, n'auraient pu témoigner sous serment de la présence d'une couronne ou d'un ange \

Du commencement à la fin, son esprit est parfaitement clair, sans être obscurci par des rêveries. Ce n'étaient point là <s les rêves incertains d'une enfant 2. t> Dès le début, elle avait averti ses juges que sur certains points elle ne dirait pas toute la vérité ; elle en dit plus que la prudence ne l'exigeait.

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