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La Pucelle, ou, La France délivrée

Ce n'est pas pour susciter de nouvelles querelles que j'évoque, aujourd'hui, une figure qu'on s'est plu trop souvent à caricaturer. Il ne s'agit ici ni d'un engouement factice, ni du paradoxe hasardeux de poser en génie méconnu Fauteur de cette PiiccUe. Mon dessein est surtout de vulgariser une œuvre qui est dans le sentiment national actuel, et seconde la curiosité, — de plus en plus en éveil, — touchant les origines, les progrès et les perfectionnements dans l'art de notre langue.

Il importe, toutefois, de dire qu'on connaîtrait mal Chapelain si l'on prenait Boileau pour juge, ou si l'on s'en rapportait aux épigrammes dont le harcelèrent des poètes faméliques, exaspérés de sa fortune et de sa haute situation. On ne saurait, en erlet, nier le rang en quelque sorte exceptionnel auquel il s'éleva. A l'heure présente, il n'est pas d'écrivain, parmi les plus célèbres, qui puisse se

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flatter d'avoir atteint le même niveau, — du moins comme homme et comme personnalité.

La destinée, — si parcimonieuse pour le grand nombre, — se fait parfois un jeu d'être prodigue pour un seul. Chapelain fut ce privilégié. Il avait trente-trois ans à peine, quand Malherbe mourut, en 1628; aussitôt toutes les espérances se portèrent sur lui. Et Corneille vivait!... Mais il était de deux lustres plus jeune et ce n'est que huit ans plus tard qu'il devait faire représenter le Cid.

Des doutes, des incertitudes avaient pourtant attardé Chapelain au seuil de la carrière. Nul ne se ressentait plus que lui de la double influence qui t présidé à sa naissance et à son développement. Par son père, — qui était notaire au Châtelet, — il avait hérité toutes les qualités pratiques qui font l'administrateur intègre et prévoyant, l'homme d'affaires exact et ponctuel. Autre nature de la part de la mère, qui fréquentait avec les poètes et les romanciers. Elle avait connu Ronsard lorsqu'elle était jeune fille : elle se rappelait les honneurs dont il vécut environné, ceux qu'on rendit à sa mémoire après sa mort, et, dans l'exaltation de ses souvenirs, elle rêvait pour son fils d'une gloire pan

Sollicité dans l'un et l'autre sens, Chapelain s'appliqua à ne mécontenter personne. Pour répondre à l'attente du père, il étudia le droit et la médecine. Pour satisfaire les goûts de la mère, il n'e-

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pargna rien du côté des lettres et surtout de la poétique. A la connaissance approfondie du grec et du latin, il ajouta celle des langues modernes, à commencer par l'Italien et l'Espagnol.

Aussi bien préparé qu'il le fût, Chapelain resta assez longtemps indécis sur le parti qu'il devait prendre. Tour à tour il fit l'éducation de jeunes seigneurs et géra des biens de grandes familles. C'est ainsi qu'il s'acquit l'estime et l'amitié du marquis de la Trousse, grand prévôt de France, parent de Mme de Sévigné ; qu'il se rapprocha du duc de Longueville, à la générosité duquel il dut le bienêtre assuré pour toute la vie. Entre temps, il se livrait à des travaux littéraires : il traduisit Gu~man d'Alfaracbe de l'Espagnol, il écrivit la préface de YAdone, poème du chevalier Marini. — Les Italiens et les Espagnols étaient encore nos fournisseurs littéraires; le public français raffolait de leurs œuvres et nos écrivains avaient le tort de les imiter.

Les débuts de Chapelain éveillèrent l'attention. On s'entretint bientôt de lui, on vanta son carac: l'étendue de ses connaissances, ses aptitudes. Le bruit en vint à Richelieu, qui voulut le voir. Le cardinal, comme on sait, « cultivait les muses », — avec moins de succès, toutefois, qu'il n'en avait en politique. Il voulut apprendre de Chapelain la règle des trois unités dramatiques, car il met-

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tait une folle vanité à écrire pour le théâtre. — Cette règle ne comptait encore que de rares initiés.

Chapelain n'eut garde de laisser échapper une aussi belle occasion de se montrer poète. Il lit une ode qu'il dédia à son illustre élève et qu'on trouva très belle. Outre une pension de mille écus, elle valut à son auteur d'être pris pour arbitre et pour agent des libéralités du cardinal envers les gens de lettres. — Le tact et le discernement avec lesquels fut remplie cette mission valurent plus tard à Chapelain d'être chargé par Colbert de dresser et conserver la liste des écrivains français et étrangers dignes d1 pensionnés par Louis XIV.

Voilà donc un jeune homme, appartenant à une classe encore suspecte à la caste privilégiée, qui, en quelques années, se rapproche des grands, s'attire leur estime, mérite leur confiance, capte leur amitié. Il arrive au ministre, — le plus grand aux veux de l'histoire, — et il en reçoit aussitôt une mission qui lui crée une sorte de souveraineté sur les intelligences. Quelle que soit la part accordée aux circonstances fastes, aux caprices de destinée, encore faut-il admettre que le jeune homme appelé à une collaboration si haute, — délicate entre toutes, — avait personnellement une valeur réelle, indéniable. N'eût-il fallu dresser qu'une liste d'animaux savants. Richelieu connaissait assez les hommes pour n'en pas charger le premier venu.

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A l'exemple du cardinal, c'était à qui ferait maintenant le plus de cas de Chapelain. Nous avons vu qu'il était l'ami du marquis de la Trousse, du duc de Longueville; même qualité lui fut acquise aupiès de la duchesse de Longueville, — l'héroïne de la Fronde; de la marquise de Sévigné, — la princesse Clarinte ; de la marquise de Rambouillet, — l'immortelle Arthénice ; de Julie d'Angennes, — l'Idole du Pays de tendre; de Mlle de Scudéri, — la moderne Sapho. Grands seigneurs et grandes dames, les plus austères comme les plus frivoles, avaient vu en lui l'homme nécessaire, chacun voulait se l'attacher. C'est à lui que le comte de Xoailles, en 1652. offrit le secrétariat général de l'ambassade de Rome, à laquelle il venait d'être nommé. Le poste était séduisant; Chapelain aima mieux persévérer dans ce qu'il appelait « les occupations de son goût ».

Il ne lui eût pas été facile, en effet, de quitter Paris, à ce moment, tant étaient nombreux les liens que lui créait sa personnalité de plus en plus agissante. Depuis trois ans, il était à la tète d'un groupe de lettrés qui insensiblement avait pris les proportions d'un cénacle, et dont les réunions avaient lieu régulièrement chez Valentin Conrart, conseiller et secrétaire du roi. A ce rendez-vous des talents de l'époque, s'étaient d'abord rencontrés l'abbé Godeau, futur évèque de Valence, — le nain de Julie d'Angennes, — Gombault, les frères Habert,

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j, Giry, Serizay. Parmi les principaux qui vinrent ensuite, on trouve Desmares:, Montmort, du Chastelet, Bois-Robert. Colletet, Saint-Amant. :. Racan. Servien, Beautru, Séguier. Voiture et Guez de Balzac, — « le père de l'harmonie dans la langue française », et le fondateur de soupers littéraires où la bonne humeur était de mise.

Richelieu avait été vivement frappé de cette initiative. Il lui parut que les réunions tenues chez Conrart ne pouvaient rester stériles, et que dans ce concours d'intelligences était le noyau d'une institution à laquelle il serait glorieux pour lui de s'intéresser. Dès lors, vint au grand ministre l'idé fonder l'Académie française. Mais un projet semblable voulait être étudié, élaboré, mûri. Richelieu s'en ouvrit à Chapelain; en même temps, il le chargea de rédiger des statuts, de tracer un programme des travaux et d'intervenir avec toute la diplomatie nécessaire pour recueillir les adhésions. Chapelain s'acquitta au mieux de cette tâche. Il rédigea les statuts, — qui sont depuis restés les mêmes — arrêta le programme des travaux et, dans ses démarches auprès de tous, triompha des résistances, rompit les hésitations, fit taire les rivalités. Bref, grâce a son habile ascendant, à sa connaissance des affaires, à son génie organisateur, il mena à bonne fin une entreprise, qui sans lui n'eût peutde sitôt abouti.

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La faveur qu'il s'acquit de la sorte n'est pas indifférente à sa mémoire. Aussi acerbes qu'aient été, de nos jours, certaines critiques, on reconnaît sans peine l'excellence de l'Académie, non seulement au point de vue des œuvres d'un grand nombre de ses membres, mais aussi par rapport aux œuvres des écrivains qui n'en font pas partie. C'est un foyer d'émulation dont l'influence s'étend a tous : à celui qui, secrètement ou d'une manière avouée, aspire au titre d'académicien, comme à celui qui affecte publiquement de n'en vouloir à aucun prix. Encore le rôle de celui-ci est-il très difficile. A moins de tomber dans le ridicule, il lui faut une supériorité vraiment éclatante, pour pouvoir faire parade d'un aussi invraisemblable éloignement.

Un décret royal, rendu au mois de juin 1635, consacra officiellement l'existence et le fonctionnement — déjà établis en principe — de l'Académie française. Le cardinal de Richelieu, — auquel revenait l'honneur de la fondation, — prit vis-à-vis d'elle le titre de Protecteur, titre qui, après avoir passé par le chancelier Séguier, un des membres, devait être revendiqué par Louis XIV. — Si j'insiste sur ce protectorat, c'est parce qu'il faillit être funeste à la compagnie, dès la première année de son existence.

Ce fut à l'occasion du Cid. L'ouvrage de'Corneille — tiré d'une pièce de Guilhem de Castro — avait

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