‹ La Pucelle, ou, La France délivrée (volume 2)Chapitre 2 sur 10 · NOTICE · texte numérisé non relu

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obtenu un magnifique succès auprès du véritable public. Ce succès, toutefois, eut à souffrir des susceptibilités de Richelieu qui, un peu avant, s'était attaché Corneille comme collaborateur dramatique, et qui, ne pouvant s'entendre avec lui, s'en séparé en prétendant qu'il « manquait de sui

L'accueil inattendu qu'on fit au Cid ne pouvait manquer d'envenimer cette brouille. Le ministre se promit d'humilier un auteur qui se permettait ainsi de réussir sans son appui et sans sa participation. Fidèles à son mot d'ordre, les courtisans redoublèrent donc de violence pour prouver que le jour du triomphe d'une telle pièce était aussi celui « de la décadence' du théâtre ». Richelieu ne se tint pas pour satisfait. Il en appela à l'Académie ellemême, — à la complaisance de laquelle il se croyait tout droit. — et la mit en demeure d'avoir à prononcer sur la question.

de la Compagnie, si, entraînée par la reconnaissance, elle eût, à ce moment, méconnu son devoir. Chapelain le premier avait compris le péril, et son attitude décida de celle de ses collègues. C'est lui qui rédigea, au nom de tous, le ce- . opuscule : Les Sentiments de l'Académie française sur la tragi-comédie du Cm. Ces sentiments donnent raison à l'auteur et au public contre Richelieu et la cabale. Ils sont plus qu'un acte d'indépendance, de justice et de probité, ils sont égale-

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ment le premier pas de la critique raisonnée s'attafchantà une œuvre française, dans un temps où il n'existait aucune loi certaine sur laquelle on pût se baser.

Cet arrêt eut une portée immédiate et décisive, grâce à l'habileté avec laquelle Chapelain envisagea l'ouvrage, aux connaissances qu'il déploya en faveur de la vérité, et aux idées, non seulement élevées mais encore dignes d'un homme de goût, qu il appliqua a l'art dramatique. Richelieu, bien que désappointé, se tint pour battu, et même il n'en garda rancune à personne. Ce géant antiféodal avait accoutumé de traiter de pair avec les représentants de l'intelligence, se réservant de faire sentir à d'autres le poids, parfois atroce, de son ressentiment et le joug, toujours inflexible, de ses despotiques volontés.

Chapelain devint dès lors, — si déjà il ne l'était avant la publication des Sentiments de V Académie, — l'oracle des gens de lettres et en particulier des poètes de l'époque. Il travaillait désormais à son poème de la Pucelle, et chacun voulait voir à l'avance, dans cette œuvre, ce qu'on appelait avec emphase : « Le plus beau monument du génie humain. »

Loin de se féliciter d'une telle attente, l'auteur en souffrait, au contraire, car il n'était pas de ces écrivains qui abusent des promesses pour tromper le

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public. C'était un esprit droit, une âme loyale, un cœur sincère. Comme savant, il était apte aux plus belles choses, mais le poète en lui était dominé par un excès de qualités pratiques. Il avait beau avoir subi l'influence maternelle, être resté imprégné du culte de Ronsard, l'hérédité paternelle étendait sur sa fiction l'ombre du Châtelet. Il y avait lieu de craindre que la pondération, qui avait fait jusquelà sa supériorité, ne devint pour lui une entrave dans les vastes espaces où se meut l'épopée.

Quelle que fût l'opinion que Chapelain avait de lui-même à cet égard, il était trop engagé vis-à-vis de tous pour pouvoir reculer. Le duc de Longueville, son protecteur et son ami, lui avait d'ailleurs coupé la retraite, en instituant, en sa laveur, pour faciliter le long travail de son poème et en écarter tout souci matériel, une pension viagère de mille écus. Le descendant du grand Dunois ne pouvait oublier que le premier de sa race allait se retrouver au premier plan d'une œuvre qui. à peine commencée, faisait événement, et c'est en grand seigneur qu'il entendait payer sa gloire, quelque réelle qu'elle fût. Le devoir qui s'imposait de ce ce l la pression exercée par l'opinion en général condamnaient donc Chapelain à subir l'épreuve la plus périlleuse qu'un poète puisse tenter.

Il n'est pas besoin d'insister, je pense, sur la difficulté, tant de fois reconnue, que présente le

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poème épique. Son genre commande l'envolée la plus haute et l'art le plus soutenu, — encore ne répond-il presque jamais à l'effort qu'il nécessite. Non seulement les modèles impérissables que nous ont laissés Homère et Virgile n'ont pas été égalés, mais encore l'exemple qu'ont donné le Tasse, Camoëns, Klopstock et plusieurs poètes français, en voulant s'en rapprocher, n'a pas été suivi. De toutes les langues européennes modernes, il en est à peine quatre dans la littérature desquelles figure le poème épique. Dante et Milton, comme on sait, n'ont triomphé que dans un genre plus approprié à leur génie.

Si la France a été particulièrement féconde en épopées, cela tient à son histoire, comme aussi à la fièvre d'héroïsme et de chevalerie qui, à différentes reprises, a influencé sa littérature. Avant Corneille et la tragédie, ce s;enre était le seul auquel un poète pût recourir, dès que sa conception dépassait le cadre de l'ode ou de l'épitre. Chapelain n'avait donc pas eu à choisir; mais, bien qu'il doutât de lui-même, il s'était attaché à l'épopée avec d'autant moins d'hésitation qu'elle lui fournissait le moyen de marcher sur la trace du poète auquel l'avait lié une admiration atavique. La Pucelle est venue de la Franciade de Ronsard, et ces deux poèmes n'ont pas été vraisemblablement indifférents aux déterminations que prirent, par la suite, ^\ ol-

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taire et Alexandre Soumet d'écrire, l'un la Henriadc, l'autre la Divine épor.

Si Chapelain savait combien serait nuisible à son œuvre la trop grande attente qu'on en avait, il ne prévoyait pas, en revanche, que la langue dans laquelle il la commençait subirait un jour la réaction préparée par les hommes de la génération nouvelle. Fidèle à son point de départ, il apporta, pendant vingt ans, un soin immuable à écrire et à terminer son poème; et, lorsque celui-ci fut publié, la réforme classique était en voie de s'accomplir. En sorte que la Pitcelle, démodée avant même d'avoir paru, arrivait juste à temps pour fournir à certains l'arme avec laquelle ils s'efforceraient d'abattre la personnalité de plus en plus envahissante de l'auteur.

Chapelain s'était pourtant montré plein de bienveillance envers la jeune génération, chaque fois qu'il lui avait été donné d'encourager ses essais ou de faciliter ses de-buts. C'est de lui que Racine prit conseil, lorsque, encore inconnu, il fit son ode : L Nymphes de la Seine. Colbert, sur la demande de Chapelain, envoya, de la part du roi, cent louis au jeune poète; un peu après, il lui lit une pension de six cents livres.

Boileau, par contre, fut loin de produire une aussi

impression. — et cela se conçoit, — quand il

lut à l'hôtel Rambouillet, devant les « oracles

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révérés » de la maison : les Adieux d'un poète à la ville de Paris, sa première satire. La froideur qu'on lui marqua, en cette circonstance, lui laissa une grosse amertume au cœur; la rancune qu'il témoigna plus tard a une foule de gens vint en partie de la déconvenue qu'il avait essuyée ce jour-là.

Loin de moi la pensée de contester à Boileau l'art admirable avec lequel il écrivait envers et son éclectisme en tout ce qui touche au langage rythmé. Cependant, l'enseignement classique n'a-t-il pas exagéré l'empire que ce législateur du genre et de la forme exerça sur la littérature du grand règne? Est-il vrai que son influence ait hâté le développement des génies qui se produisirent et que son esthétique ait été la source d'une foule de chefsd'œuvre ?

L'exagération en tout ceci est manifeste. Supposons que Boileau n'ait jamais existé. Pense-t-on que le xvne siècle semblerait pour cela de beaucoup amoindri? Je ne parle pas de Corneille, — puisqu'il avait précédé, — mais Molière et Racine eussent-ils été inférieurs à ce qu'ils ont été? La Fontaine en eût-il moins produit ses Fables et ses Contes? En quoi Boileau pouvait-il imprimer une direction à ces poètes incomparables ? Qu'était-il, d'un autre côté, aux prosateurs qui contribuèrent pour une si large part au perfectionnement de notre langue? Est-ce que Rabelais et Montaigne, long-

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