‹ La Pucelle, ou, La France délivrée (volume 2)Chapitre 10 sur 10 · LA PUCELLE. - CHANT SECOND · texte numérisé non relu

LA PUCELLE. - CHANT SECOND

Forme plutôt un camp d'enfants et de vieillards; Dieu conduira leurs mains et poussera leurs dards.

Soudain, de tous côtés, l'ordre vole et revole; Tout le pays s'émeut, tout le peuple s'enrôle, Et la ville et les champs enfantent des guerriers, Qui dans cette entreprise espèrent des lauriers L'ange du ciel s'y mêle, et dans chaque village, Au sein des moins âgés souffle un mâle courage, Remplit de feu les cœurs que l'âge a refroidis, Rehausse leur bassesse, et les rend plus hardis. Effet prodigieux ! merveille plus qu'humaine ! Il ne faut que six jours pour en couvrir la plaine ; Sous le mur de Chinon, six mille combattants, De vingt lieux, dans six jours, viennent en même temps. L'amas en est confus et la force impuissante ; En leurs bras toutefois Charles met son attente, Et ne saurait douter que leur vaillant effort, Xe fasse en sa faveur changer l'ordre du sort.

A semblable remède et dans semblable guerre, La cité qui depuis fut le chef de la terre (i), Avait jadis recours, quand ses fragiles toits Attendaient les assauts des terribles Gaulois. L'épouvantable avis du déluge celtique, Armait, en un moment, toute la République; Des jeunes, ni des vieux, nul n'était exempté. Tout içe combattait en cette extrémité.

(i) Rome.

4f LA PUCELLE.

Alors qu'ainsi se lève et s'assemble l'armée, La céleste guerrière au palais renfermée, Avant que de tonner sur le rebelle < Anglois », De la fortune encore lui veut donner le choix. Avant que de le perdre, elle veut qu'il entende Ce que du roi des rois le décret lui commande ; Et veut, par la terreur du jugement divin, L'induire à prévenir sa désastreuse fin. Pour lui, quoique tyran, sa charité s'allume ; Elle prend le papier, l'ange conduit sa plume, Et, l'esprit du Seigneur, animant son esprit, Dicte à sa forte main ce généreux écrit.

«; Étrangers, dont le fer dans le champ de la gloire, A tant de fois sur nous moissonné la victoire, Soumettez vos lauriers à la fille des cieux, Et craignez le destin des vœux ambitieux. Les crimes des Français, sans égaux sur la terre, Avaient contre leur chef provoqué le tonnerre, Le conseil éternel conclut leur châtiment, Et voulut que ces bras en fussent L'instrument. N'en sovez point plus vains; ces hautes entreprises, Ces bataillons défaits, ces murailles conquises, N'ont point pour fondement votre finisse vertu, Dieu, contre les Français, a par vous combattu. Son ire est maintenant par leurs maux apaisée, Et vous a désormais pour unique visée ;

Vos crimes, à leur tour, ont sur vous attiré

De son glaive vengeur le tranchant acéré.

De l'abîme profond Dieu va tirer la France,

Pour punir de vos mœurs la damnable licence,

Et vous allez, par elle, être précipités,

De ce sublime comble où vous êtes montés.

Mais, bien qu'un foudre ardent gronde sur votre tête,

Vous pouvez toutefois conjurer la tempête,

Adoucir du Seigneur le flamboyant courroux,

Et suspendre l'arrêt prononcé contre vous.

Ne vous obstinez plus sous la constante ville.

Qui rend, même aux abois, votre effort inutile,

Et tirez vos drapeaux des murs infortunés,

Qu'à subir votre joug leur sort a condamnés.

Repassez, revolez dans votre ile barbare,

Qu'à jamais de nos bords l'Océan vous sépare,

De cet heureux climat oubliez le plaisir,

Et perdant son aspect perdez-en le désir.

Que si vous résistez, d'une audace farouche,

Je vous l'annonce, Anglais, Dieu parle par ma bouche,

Dans ce point, où votre heur est le plus éclatant,

La chute vous menace et la mort vous attend.

Le bras du souverain détruira vos armées,

Otera votre joug aux terres opprimées,

Affranchira les murs asservis sous vos lois,

Et brisera le sceptre en la main de vos rois.

Après avoir perdu vos fameuses conquêtes,

Vous souffrirez encor de nouvelles tempêtes.

Vous perdrez la Guyenne, et les peuples Normands Cesseront d'obéir à vos commandements.

Jusqu'ici le Français, par nulle autre victoire, N'a porté son mérite à si haut point de gloire, Ni l'Anglais n'est tombé, par nul autre malheur, Dans un gouffre si bas de honte et de douleur. >•

Elle achève l'écrit, le signe, le cachette, Et le commet au soin d'un courageux trompette, Avec ordre qu'il aille et le rende à Bedford, En plein jour, devant tous, au milieu de son fort Il part à l'instant même et la laisse en prière ; La Pucelle à genoux passe la nuit entière, Et dans ce saint état, parmi de saints ennuis, Passe les jours suivants et les suivantes nuits. Enfin hors des remparts vers Charles retours Elle trouve du camp la milice ordonnée, Et confirme en l'esprit de ces nouveaux soldats, Et l'espoir du triomphe, et l'amour des combats. Aux flammes de ses yeux, à sa parole ardente, Se redouble le feu de leur valeur naissante ;

Usant toujours de son droit comme poète, Chapelain fait directement intervenir Bedford en toute circonstance, et personnifie en lui i'Ang'.eierre, dans la lutte engagée. C'est à ce titre que, dans ia Fuccllc, Bedford se retrouve à la tête de l'armée anglaise au siège d'O: alors qu'il était retenu, a Paris, par les soins d est vrai, l'intention de rejoindre ses troupes, mais la m; événements ne lui permit pas ce réaliser ce projet.

Ils brûlent de marcher, et du retardement, Escadrons, bataillons, murmurent hautement.

De l'arbitre des jours la lumière éclatante, Au dos des moissonneurs, n'était plus si cuisante ; Des monts et des forêts l'ombre s'agrandissait, Et, des champs altérés, la soif amoindrissait.

On aperçoit alors, le long du bord humide, Accourir un guerrier, d'une course rapide, Chacun le reconnaît pour le fort Godefroi. D'Orléans craint la perte et se glace d'effroi. De tant de braves chefs qu'enfermaient ses murailles, Godefroi n'eut d'égal que le fameux Xaintrailles, De ses superbes tours fut le second appui Et vit le grand Dunois seul au-dessus de lui (1).

Charles, ainsi que tous, et le voit, et s'étonne. Son esprit s'en émeut, et son corps en frissonne;

(ij On verra plus loin le même Godefroi commander les milices du Poitou, dans une revue de i'armée de Charles VII. C'était donc un gentilhomme de cette région ; peut-être un Lusiguan. Quoi qu'il en soit, l'honneur que lui fait Chapelain de le placer au même rang que Poton de Xaintrailles et de n'admettre que Dunois au-dessus de lui, ne saurait revenir qu'au célèbre La Hire (Etienne de Vignolles) dont le rôle est presque effacé dans le poème.

La Hire et Poton de Xaintrailles, — gascons tous les deux, et tous les deux étroitement liés, — après avoir débuté comme chefs de bandes, arrivèrent rapidement à la plus haute célébrité comme capitaines. Leur mémoire est restée populaire ; leur audace et leur bravoure tiennent de la légende : « Mo:i Dieu, disait le premier en allant au combat, je te prie que tu fasses aujourd'hui pour La Hire autant que tu voudrais que La Hire fit pour toi, s'il était Dieu et qus tu lus La H;re. >

Xaintrailles devint maréchal de France.

Cette hâte le trouble, il n'en peut bien juger, Et doute qu'Orléans n'ait reçu l'étranger. Plus le guerrier est prés, plus vite est sa carrière, Plus s'élève sous lui l'ondoyante poussière : Mais, joignant le monarque, il arrête son cours, Se prosterne à ses pieds, et lui tient ce discours :

— Jusqu'ici ton Dunois, par sa valeur divine, A de tes boulevards suspendu la ruine, Et Bedford jusqu'ici, malgré tous ses efforts, A les vouloir forcer n'a gagné que des morts. Pour les mettre à couvert d'un indigne servage, Il ne manque à Dunois, ni vigueur, ni courage, Le pain lui manque seul, et sans l'horrible faim, Tout le pouvoir anglais les presserait en vain. Mais si ce monstre affreux le contraint de les rendre, Il a les flambeaux prêts, pour les réduire en cendre, Pour les sauver ainsi de la captivité, Si le joug autrement ne peut être évité. Tes murs n'éprouveront la rigueur de son zélé, Que pour n'éprouver pas la rigueur du rebelle ; Par moi, de son projet il te fait avertir; Je lui dois ta réponse, et l'attends pour partir.

Le monarque l'embrasse, et le levant de terre, — Si ton roi, lui dit-il, fait encore la guerre, S'il se peut dire encor maitre de ses Etats, Après le grand Dunois, il le doit à ton bras. Je n'ai pas ignoré sa tragique pensée, Je sais de quels malheurs ma ville est menacée,

Et pour les assister dans leurs pressants besoins, Tu peux voir, sur ces bords, les effets de mes soins. Mais un autre secours leur rendra la franchise, Un secours, dont l'effort toute force méprise ; Un ange valeureux, qui du ciel envoyé, Pour foudroyer l'Anglais, a le bras déployé.

En achevant ce mot, il montre la Pucelle, Dont, en ce même instant, le regard étincelle ; L'Esprit saint la saisit, et son cœur embrasant, Rend son air plus auguste, et son front plus luisant. Sa vue un temps est fixe ; il se fait un silence Qu'elle rompt tout à coup avec véhémence, Adresse sa parole au monarque « François >, Et ne fait pas entendre une mortelle voix.

— Crains Dieu, prince, dit-elle, et l'invoque à ton aide, C'est lui, qui de tous maux est l'unique remède, C'est lui, qui, dans l'état le plus désespéré, Peut seul donner aux siens le salut désiré. Son bras de plus en plus te devient nécessaire, Si grands sont les apprêts de ton grand adversaire, Si nombreux les secours, que, pour mieux t'accabler, Il fait, de mille lieux, en un seul assembler. Rouen, Beauvais, Chalons, Reims, Sens, Chartres, Aux. Se vident pour remplir le camp de l'Angleterre ; Meaux pour lui se déserte, et de ses étendards Paris même pour lui désarme ses remparts. D'hommes et de chevaux la campagne fourmille ; Je découvre leur fer, qui flamboie et qui brille;

5o LA PL'CELLE.

J'ois de leurs cris tonnants retentir les éclats, Et je vois le terrain se cacher sous leurs pas. N'en crois pas toutefois leur perte moins certaine, Leur nombre sera vain, leur force sera vaine, Ils céderont au ciel, dont le juste courroux, Par ses traits enflammés, les va ranger sous nous.

Là se calme, et finit le transport de la Sainte ; A l'ouïr, à la voir, tous frémissent de crainte ; Tous sont émerveillés d'un regard si perçant, A qui rien n'est futur, à qui rien n'est absent. Tous s'étonnent d'entendre une voix si savante . Qui des lieux éloignés parle comme présente, Godefroi, plus que tous, en est épouvanté,' Et ne la croit pas moins qu'une divinité.

Tandis que le long jour ainsi coule et se passe, De tous les environs, un convoi se ramasse, Pour l'aller recueillir en cent endroits divers, Les chemins sont, partout, de charrettes couverts Mille officiers choisis, à bandes séparées, S'en vont porter la guerre aux dépouilles serrées, Forcent, d'un choc aisé, les granges d'alentour, Se chargent de leur proie et hâtent leur retour.

Ainsi, dnrant l'été, les fourmis prévoyantes Vont par mille sentiers, à files ondoyantes, D'un courage brûlant au pillage du grain, Qui doit, pendant l'hiver, les sauver de la faim.

CHANT SECOND. 5i

Cette noire milice, entre les molles herbes, Passe aux ardents sillons, y saccage les gerbes, En retourne chargée et va d'un pas léger Dans les greniers communs son pillage loger.

Trente larges bateaux attachés au rivage, Tous équipés de voile et garnis de cordage, Au monarque des lis semblaient offrir leur sein, Pour lui faire, sans peine, accomplir son dessein. A l'envi, sans tarder, les troupes assemblées Tirent les sacs pesants des charrettes comblées ; On marche, à dos courbé, vers les amples vaisseaux, Et chacun, tour à tour, y jette ses fardeaux. L'un va, l'autre revient, et la rive en est pleine ; L'espoir d'un bon succès les tient tous en haleine ; Le travail est bouillant et l'ouvrage pressé Finit presqu'aussitôt qu'on l'a vu commencé.

Les ténèbres enfin ramènent le silence ; Tout succombe* au sommeil, tout sent sa violence, La Sainte, moins que tous, lui soumettant ses yeux, S'éveille avant l'aurore et révère les cieux. Aux premiers rais du jour sa retraite elle quitte ; Charles quitte la sienne et les troupes visite, Y trouve la guerrière, et du prompt armement Défère à sa vertu le plein commandement. Au fort du noble soin qui la tient occupée, Arrive de Fierbois la foudroyante épée ; Chàteauroux s'agenouille, en la lui présentant, Et son bras, quoique fort, est faible en la portant,

L'acier large et massif de la fatale lame, Au travers du fourreau fait reluire sa flamme, Et son feu, que le temps ne saurait amortir, Dévore sa prison et tache d'en sortir.

— J'ai vu, dit le guerrier, cet antre vénérable, Qui conservait l'épée aux tyrans formidable, Et mon zélé brûlant, de bonheur assisté, A comme tu le vois, ton ordre exécuté. J'arrive, au second jour, à la forêt obscure, Où je devais tenter cette sainte aventure. Et, dés en l'abordant, je palis et je vois Que ce n'est pas à tort qu'on la nomme Fierbois. J'en perce l'ombre affreuse et je trouve en son centre Le vieux temple qui couvre et renferme cet antre ; Je me le fais ouvrir et rempli de terreur M'engage, pas à pas, en sa dévote horreur. Je descend jusqu'au fond de cette sainte grotte, Dont j'éprouve l'horreur encore plus dévote, Et demande soudain le coutelas sacré ; Mais ce que je demande est de tous ignoré... Nul, en ce lieu de paix, n'a jamais vu d'épée ; Je ne puis cependant croire ma foi trompée. Ni me persuader que ce fer glorieux Soit une illusion delà fille des cieux. Mon cœur triste s'adresse à l'Arbitre du monde,

qu'il l'illumine en cette nuit profonde ; Par mes cris, par mes pleurs, j'implore son secours, Et sans fruit, en priant, je consomme trois jours...

Le ciel semble d'airain, semble sourd à ma plainte,

Et laisse à mon esprit moins d'espoir que de crainte,

Lorsqu'un bruit de clairons, par la voûte épandu,

Avec frémissement est de nous entendu.

Au pied du saint autel humblement je m'abaisse,

J'embrasse le terrain, des lèvres je le presse,

Et demande au Très-Haut, d'une plaintive voix,

Le grand fer qu'il réserve à détruire « l'Anglois » .

Succès miraculeux ! au moment que j'achève,

Je sens que le terrain sous ma bouche s'élève.

Je le vois qui s'entr'ouvre. et qui, dans mille feux,

Expose à mes regards le sujet de mes vœux.

Je rends grâce au ciel d'une faveur si rare,

Et ravis ce trésor à cette grotte avare,

Puis repars, sans tarder, et reviens sur mes pas,

De cette ardente épée armer ton puissant bras.

La Sainte prend le fer, par la superbe garde, Et vers le firmament d'un œil ferme regarde, Haussant la main robuste à qui l'acier luisant, Malgré sa pesanteur, ne parait point pesant (i).

— Seigneur, dit-elle alors, si ta simple bergère N'est point trop au-dessous d'un si haut ministère,

(i) Cette épée était marquée de cinq croix et se trouvait en assez mauvais état, quand, sur l'indication de Jeanne, on la découvrit. Le fourreau en était entièrement usé ; on ei deux pour le rem-

placer, l'un en drap d'or, l'autre en velours. L'héroïne en commanda un troisième en cuir pour porter u< Cette épée était-elle, en réalité, celle dont Charies-Martel se servit pour exterminer les Sarrazins? Le fait n'est nu -jus les -.:te origine était une aubaine dont tout poète,' à l'égal de 'Chapelain, n'eût pas manqué de profiter.

Veuille l'accompagner de force et de bonheur,

Et rends ses actions dignes de ton honneur.

Fais croire à son envoi par d'illustres miracles,

Fais céder à ses coups les plus fermes obstacles,

Et par ce coutelas où reluit ton secours,

Fais que son roi prospère et triomphe toujours.

A la fin de ces mots, on entend sur sa tète,

Murmurer sourdement une douce tempête,

On voit fendre la nue, et d'un foudre innocent,

Tomber sur elle à plomb le trait resplendissant.

Du prodige nouveau la forme surprenante.

Epouvante les chefs, les soldats épouvante;

Mais elle, qui de Dieu conçoit les volontés,

Par ce nouveau signal, croit ses vœux écoutés.

Elle se sent, par lui, redoubler le courage,

Et d'un rouge embrasé s'allumant le visage,

Le front plein de lumière et les yeux flamboyants,

Parle aux guerriers émus, en ces mots foudroyants :

— Jugez mieux, compagnons, de ce signe céleste, C'est l'ordre du Très-Haut, aux ennemis funeste, Qui veut que notre bras lui serve d'instrument, Pour les précipiter au creux du monument. Des cruels étrangers le renfort innombrable, Vers le mur assailli, va d'un cours formidable, Et leur barbare chef, sur nos faibles remparts, Croit bientôt arborer ses heureux étendards.

Elle voulait ensuite annoncer leur défaite, Quand, poudreux et suant, arrive son trompette.

CHANT SECOND. y?

St lui dit : — Les tyrans du message offenses,

nous ont du feu tous deux lâchement menacés.

ils ont fait de ta lettre une indigne risée,

ils ont de tes avis la faveur méprisée,

Et contre ton honneur et contre ta raison,

s'ont versé qu'amertume et vomi que poison i .

s'attends des inhumains qu'une inhumaine guerre,

it par ton seul courage affranchis notre terre.

— La Sainte alors reprend : — Puisqu'il le veut ainsi,

Prisse en son orgueil le rebelle endurci.

Jjie l'Anglais insolent, pour sa perte incrédule,

uge mon entreprise, et vaine, et ridicule,

ït pense que le ciel, pour lui donner la mort,

:ùt eu besoin d'un bras plus adroit et plus fort;

1 verra que souvent l'ineffable sagesse

Drend pour les grands effets la plus grande faiblesse,

it qu'un bras à houlette, une seconde fois (2),

Vura mis, par son ordre, un géant aux. abois.

Ulons du dieu jaloux faire voir la puissance,

Vllons exécuter sa fatale ordonnance,

Mlons justifier notre céleste envoi,

3ue tardons-nous, soldats? allons, secondez-moi!

) La lettre de Jeanne avait, en effet, reçu très mauvais accueil, i bien que celui qui la portait. Les Anglais proférèrent les ini les plus grossières à l'adresse de l'héroïne. Ils l'appelèrent ude, Vachère et pis encore; en même temps, i'.s menace: Te brûler si jamais elle tombait en leurs mains. « Ils prirent le ait, dit un chroniqueur, et jurèrent qu'il serait <r ars » et firent l'attache pour le ardoir. » La crainte des représailles les fit re- :er à ce projet.

) Allusion à sainte Geneviève.

Comme un noble coursier, qui, sous un chef de guerre, Au front des bataillons, gratte des pieds la terre, N "entend pas le signal, qu'il va fougueux et prompt, Et veut se faire jour dans l'opposite front. Ainsi Charles s'échauffe, à cette voix ardente, Et le premier de tous pour marcher se présente; Mais il voit, par la Fille, arrêter son dessein, Et modérer le feu qui brûle dans son sein.

— Non, dit-elle, grand prince, une chaleur si belle Doit mieux se ménager, pour vaincre le rebelle; Tu te rendrais moins fort, tes forces conduisant; L'Anglais te craindra piu3 éloigné que présent. Il faut que, par ce camp, sa fureur réprimée réhende le choc d'une nouvelle armée, Et, qu'ayant reconnu le changement du sort, Ton absence le trouble, autant que notre effort. La juste ambition de ton cœur magnanime Demande des objets d'une plus haute estime; Ton Paris qui gémit sous un joug odieux. Peut seul rendre assez bien ton bras victorieux. Parais à la campagne, et recueille, sans peine, Tous ceux qu'à ton parti la fortune ramène ; Assemble un autre camp, digne du nom c François > ; Pour ce coup, par nos mains, tu combattras t l'Anglois »,

Charles reçoit cet ordre, et n'ose contredire ; De douleur toutefois hautement il soupire, Voit partir ses drapeaux d'un regard de courroux, Et du moindre soldat se témoigne jaloux.

Apres avoir des cieux imploré l'assistance,^ La Sainte prend la tète, et marche en diligence i ; Tous marchent sur ces pas, et d'un rapide cours, Aux boulevards pressés vont porter le secours. L'œil du monde sur eux ramasse sa lumière, Et de son plus bel or, peint leur noble carrière; Ils brillent sans brûler, et, couverts de splendeur, De ces feux éclatants n'éprouvent point l'ardeur. D'un essaim de zéphyrs la fraîche et douce haleine, D'entre les monts voisins se coule sur la plaine, Tempère du soleil les rayons enflammés, Et d'un souffle odorant tient les airs parfumés. La marche est de six jours, et la septième aurore Du sein de l'Océan se voit à peine éclore, Que le secours arrive, à pas précipité, Où d'un tertre éminent, il peut voir la cité [2)^

■ t de Blois. pour se rendre à Orléans, le 2^ avec le maréchal de Boussac Saint-Sevère

maréchal de Raïs, Poton de Xaintrailles, La Hire et plusieurs autres

chefs. L'effectif des troupes s'éleva;: à plusieurs milliers d'hommes;

— ou n'est pas d'accord sur le chiffre. Un convoi de vivres, pour le

llement de la place assiégée, taisait partie de L'expédition.

Jeanne avait avec elle les gens qui composaient sa maison militaire, officiellement instituée. Les deux premiers guides de l'héroïne, Je Metz et Bertrand de Poulangy, avaient été maintenus e:i sa compagnie. On leur avait adjoint Jean d'Aulon, écuy. . lumô-

nier. Deux pages et deux hérauts d'armes formaient le c

On s'étonnera peut-être de voir figurer ici le fameux Gilles de Laval. Il est vrai qu'il n'était ras encore le sinistre personnage qu'il

:. On se rappelle, sans doute, qu'il fut pe le 25 octobre 1440, en expiation de sa folie sanguinaire et de son monstrueux satanisme.

(2) La marche ne se prolongea pas six je lit le

poème. Le Journal du Sii^c et la Chronique de la Pucelk affirment

Là, montrant de la main, et l'Anglais, et la place, D'un ton qui, bien que ferme, a pourtant de la grâce, La Fille dit aux siens : Vous vovez ces remparts, De bataillons sans nombre, enceints de toutes parts ; Vous voyez cette ville, en force sans égale,

lite désormais à sa chute fatale, Et vous voyez conduits au dernier de leurs jours, Les vaillants protecteurs de ses fidèles tours. Elle a neuf mois en vain disputé sa franchise, Sans remède, à ce coup elle se juge prise, Et son peuple abattu n'attend, à tout moment. Que la rigueur des fers, ou que l'embrasement. Dunois, Dunois lui-même, après tant de batailles, Ne peut plus soutenir ces tremblantes murailles, Et voit Bedford tout près de les assujettir, Et songe à les brûler, plus qu'à les garantir. Mais, dans ce désespoir, la sage Providence Vient, par nous maintenant, embrasser leur défense, Vient, dans ce grand péril, leur servir de soutien, Et montrer en vos bras la puissance du sien. Quelle gloire ! ô guerriers, quel heurt, quel avantage, De pouvoir à ces murs épargner le servage, De pouvoir à Dunois rendre la liberté, A la France l'honneur, au roi la Royauté ! Des monstres infernaux, brisant tous les obstacles, Dieu par vos seules mains produira ces miracles,

que l'arrivée i Orléans eut lieu le 29 e: qu'on n'avai; paisé qu'une

Ht le monde étonné verra bientôt soumis A votre illustre joug ce monde d'ennemis. Profitez donc du bien que le ciel vous apprête, Venez faire éclater sa divine tempête, Venez, par le milieu des escadrons épais, Porter, dans ces remparts, la victoire et la paix. Je vous y vais tracer un passage bien ample, Suivez-moi seulement, imitez mon exemple, Je ne veux aujourd'hui, pour détruire « TAnglois », Sinon qu'à mes efforts vous joigniez vos exploits.

A ces mots, tous les siens, d'une voix éclatante, Témoignent pour la suivre une chaleur ardente ; Elle part enflammée, et, comme un tourbillon, Conduit aux boulevards son volant bataillon (i).

Bedfort, qui, dans Rouvray, du salut de la France, Avait vu, par l'Anglais, enterrer l'espérance, Vers les champs désormais ne craignant plus d'assauts. Contre la ville seule élevait ses travaux. Mais au premier avis de la nouvelle troupe, Qui brillait sur le tertre, et couronnait sa croupe, Il fait qu'une brigade avance, pour savoir, Qu'elle elle est, qui l'amène, et quel est son pouvoir.

(i) Un chantre d'épopée a toujours hâte de livrer bataille. La charge formidable qui, dans le poème, signaie l'arrivée de Jeanne à Orléans, n'est pas précisément historique. L'entrée de l'héroïne dans la ville assiégée n'eut à subir que des difficultés d'ordre secondaire. Les Anglais, sans qu'on pût s'en expliquer la cause, ne s'y or>posère Les Français, enhardis, assaillirent la bastille de Saint-LouD, et prirent une baumerc. La ville ctaut secourue, la lutte allait changer de face.

La Sainte, qui descend, d'une sainte furie, En commençant sa course, à haute voie s'écrie:

— C'est la Pucelle, Anglais! vos crimes infinis Par son tranchant acier enfin seront punis !

Et chargeant les soldats, qui pliaient devant elle, Donne, au seul qui résiste, une atteinte mortelle, Et dit : — Je te présente, ô Monarque éternel, Les prémices du sang de l'Anglais criminel (i).

—Tu fus, brave Clifford, la première victime, Qu'offrit au Tout-Puissant la Fille magnanime, Et mourus consolé, d'avoir vu. par son bras, Du premier de ses coups honorer ton trépas. Par-dessus le vaincu dans le gros elle passe, De la voix l'épouvante, et du fer le terrasse; Le Français suit ses pas, seconde ses efforts Et sème les guérets de blessés et de morts. L'escadron tout entier succède en la mêlée, Et tâche à rassurer la brigade ébranlée;

t M.H.W ".in, dont l'autorité est éminemment recommand affirme que Jeanne tu tua jamais personne. <> Pour ne pas s'y exposer dans la bataille, dit cet historien, eile abordait l'ennemi L'étendard à la main. * Aussi respectable qu'elle soit, cette assertion est néanmoins controver- ^urtout des qu'il s'agit d'une époque où l'on se battait, le plus souvent, corps à [ i l'avantage de la lutte dépend-

coups qa'on avait échangés. Toujours la première à l'assaut, toujours portée au plus gros de est évident que

endre tout comme ses soldats; or, comment se serait-, fendue si elle n'avait t'ait usage des armes au maniement desquelles, en ses jours d'épreuve, e ;quis une remarquable expérience?

Quoi qu'il en soit, le platonisme qu'on lui prête ne conve à l'épopée et l'on doit savoir gré à Chapelain de ce qu'il nous montre errière * frappant d'estoc et de taille, aussi bien que Dunois, ..es pouvaient le faire à ses côtés.

Le bras de la guerrière y fait le même effet,

Et, presque au même instant, l'attaque et le défait.

Aux bruissants éclats de cette main tonnante, L'audacieux Bedford sort du fond de sa tente, Voit son mal, s'en afflige, et son âpre douleur Réveille en son esprit la dormante valeur. A la céleste main, sa fureur enflammée Oppose tout le corps de son immense armée, Et va de toutes parts, d'un cours ardent et prompt, L'exhorter, à grands cris, à venger son affront.

— Voyez, dit-il, Anglais, quel est votre adversaire; Il n'est pas courageux, il n'est que téméraire, Ennuyé de la vie il cherche à la finir, Et méprise la mort afin de l'obtenir.

Contre un si petit corps, votre vaste puissance N'aura besoin d'user que de peu de vaillance, Que sous vous donc, .amis, il rende les abois, Et connaisse, en mourant, que vous êtes « Anglois » !

L'assiégeant innombrable, à cette voix ardente, Sur une longue ligne au Français se présente; La Sainte qui poursuit son cours victorieux, Reluit, en l'abordant, et du fer et des yeux. Ses yeux, sources de flamme, à travers la visière, Jettent aux ennemis une affreuse lumière ; Ils n'en peuvent souffrir l'épouvantable éclat : Son regard les aveugle, et son fer les abat. Il n'est acier si fort qui ses forces arrête ; Tandis que d'un revers il voit frapper sa tête,

Morgan d'un avant-main se sent trancher le bras. Et Grey d'un coup de pointe endure le trépas (i). Deux illustres jumeaux. Windesore et Cécile. S'unissent à sa perte et l'espèrent facile, Ils l'attaquent ensemble, et chacun, de son dard, Avec un même effort, tire vers même part; Mais leurs efforts sont vains contre la forte Sainte ; Chacun d'eux reçoit d'elle une semblable atteinte; Ils naquirent tous deux sous un semblable sort, Ils moururent tous deux d'une semblable mort. L'impitovable fer, d'un mouvement rapide, Tombe à chaque moment, et toujours homicide; Autour d'elle partout le sang coule en ruisseaux, Et de corps abattus s'élèvent des monceaux.

Ses soldats, animés par sa valeur divine. Sur le même ennemi, font la même ruine : Leur faiblesse est vaillante, et l'Anglais si puissant Succombe sous Feffort de leur bras languissant. Sous le petit Rambert, le grand corps de Xorgale, Parmi son sang fumeux, sa dure vie exhale; Par le vieillard Rimbaud Seymour est transpercé, Et Ralégue abattu par le jeune Lusse.

(i) Lord Grey était un des plus nobles bannerets d'Angleterre. Certains historiens le font à tort mourir d'un coup de coulevrine, que lui aurait tiré maitre Jean de Monteclère, le fameux canonuier lorrain qui, à l'aide d"un chariot léger, transportait son arme aux postes avancés et de là s'attachait à atteindre tous les chefs ennemis qui s'offraient à sa vue. Maitre Jean était très redoute des Anglais et il leur fit beaucoup de mal. C'est lui qui tua '. )elisle,

major général de l'armée assiégeante.

Gontaud à Forbisher fait perdre la lumière, A Glocester Foras, à Draque Lutumiére, Anderson, Walsingame, Excester, Cumberland, Souffrent par d'autres mains un trépas violent.

Rodolphe, de sa sœur secondant le courage, Dans ce sanglant métier, fait son apprentissage ; Mais son foudre guerrier, bien que neuf aux combats, N'étonne pas l'Anglais par de communs éclats. De la fille héroïque imitateur fidèle, Il n'est, en beaux efforts, surpassé que par elle, Et contre les Anglais, après elle, entre tous, S'acquiert, en combattant, l'honneur des premiers coups.

Alors du camp nombreux les orgueilleuses ailes Marchent l'une vers l'autre et se joignent entre elles; L'invincible secours en est enveloppé, Et partout, contre lui, leur bras est occupé. De lances en arrêt et de piques baissées, Il voit, de toutes parts, ses brigades pressées, Il voit fondre sur lui des nuages de traits, Et voit voler la mort, et de loin, et de prés. Mais contre tant d'assauts gardant son ordonnance, Il fait, de tous côtés, égale résistance, Pousse même l'Anglais, et de soi l'écartant Poursuit toujours sa marche, intrépide et constant.

Ainsi quand sous un toit, qui brûle et qui pétille. Un père entend les cris de sa chère famille, Et que, pour l'en tirer, son tendre sentiment L'expose à la merci du rouge embrasement;

Bien que du feu cruel l'horrible violence Vers lui, deçà, delà, mille flammes élance, La peur de cette perte est si forte en son cœur, Qu'au travers du feu même il peut aller sans peur. ▼ Mais d'un cercle ennemi, la Sainte environnée Allait voir, en ce lieu, finir sa destinée : Aux cieux, en ce péril, elle lève les yeux; Son regard parle, prie et pénètre les cieux...

Vers la maison céleste, où la Vierge réside, Un antre étincelant s'élève en pyramide, En qui de tous les feux est le feu le plus chaud, Et qui sert d'arsenal aux armes du Très-Haut. Là se gardent les traits, les lances et les piques. Par qui furent vainqueurs les esprits angéliqucs, Lorsque l'esprit d'orgueil, sur l'aquilon monté, Disputa le saint trône à la divinité ^ Là de pur diamant sont les massives bondes, Dont les mers, de là-haut, sentent brider leurs ondes, Et qui, pour engloutir la race des pervers, Leur firent, en s'ouvrant, submerger l'univers (i) ; Là roulent, à grand bruit, les tourbillons de flammes. Dont l'ardeur consuma tant de villes infâmes (2),

(1) Souvenir du déluge.

[2 Sodome et Gomorrhe.

Et, vengeant le mépris des lois de l'Éternel,

Brûla les messagers d'un prince criminel ;

Là resplendit encore cette ondoyante épée,

Que dans un lac de sang Solime vit trempée.

Quand, au peuple d'Assur, l'ange exterminateur

Fit de ses coups mortels sentir la pesanteur (i).

On voit là les fléaux : Guerre, Peste, Famine,

Instruments plus communs de la tureur divine,

Dont le choix nécessaire, au berger couronné (2),

Pour expier son crime, autrefois fut donné.

On y voit les trois dards, si connus de la terre,

Sous les trois noms d'Éclair, de Foudre et de Tonnerre,

Par qui Dieu, dans son ire, avec ses propres mains,

Ou menace, ou punit les forfaits des humains.

Enfin là pend Pécu que la chrétienne France (3)

Eut jadis pour enseigne .ainsi que pour défense,

Et mille autres encor, tous de forme pareils,

Tous brillants à l'envi, comme autant de soleils.

^K mille anges guerriers le Seigneur les fait prendre,

Et par eux de Bedford veut la Sainte défendre ;

Des anges partagés, deux invisibles rangs,

D'un vol impétueux viennent couvrir ses flancs.

De ces fiers boucliers la solide muraille Soutient, sans nul effort, l'effort de la bataille ;

(1) Saint Michel.

(2) David.

1 5 A trois fleurs de lis.

Cent traits, contre chacun, sont en vain décochés, Et tombent sur-le-champ rompus ou rebouchés. Du milieu des pavois une lueur ardente Sort, en serpents de feu, par les airs ondoyante; Les airs sentent sa force, et l'Anglais qu'elle atteint. Plus que les autres dards, et la sent, et la craint. Il meurt peu de Français, sous cette âpre tempête; Mais un terrible obstacle à tous coups les arrête. Culan(i) et Godefroi, par leurs généreux cris, A passer, ou mourir, confirment leurs esprits. Bien que, de tous côtés, la mort les environne, Que leur fer, sous le fer, de toutes parts résonne , En tous lieux ils font tête, et demeurent debout; La fille seule attaque, et se fait jour partout.

C'est ainsi qu'un torrent d'une chute subite, Du sommet des rochers en bas se précipite, Roule par les vallons, et d'un cours furieux S'ouvre dans la campagne un chemin glorieux.

Bedford de ses soldats voit le triste carnage, En pleure de colère, en écume de rage, Perd, d'instant en instant, l'espoir de s'en venger, Et ne peut sa douleur sans vengeance alléger.

— Infortuné, dit-il. quel gouffre si funeste A vomi contre moi cette infernale peste?

(i) Louis de Culan, seigneur de Saint-Amand et de la Creste. bailli de Melun et amiral de France. Il avait subi une longue captivité en Orient : un des capitaines qui aidèrent le plus à chasser les Anglais de France.

Quel astre si malin, quel sort si malfaisant Ont mis ma gloire en proie à ce feu détruisant? Renforce-toi, ma main, renforce-toi, mon âme, Étouffons cette peste, éteignons cette flamme; Dans le sang des Français, lavons l'indigne affront, Dont une honteuse audace obscurcit notre front !

De ses vaillants drapeaux il ramasse l'élite. Et contre la guerrière à haute voix l'excite ; Tout l'effort du combat autour d'elle est réduit, Mais plus l'obstacle est grand, plus sa vertu reluit. Où pleuvent plus de morts, là d'une ardeur plus forte. Son indomptable cœur rapidement la porte, Elle charge, elle entr'ouvre, elle perce, elle rompt. Et de corps vers la ville elle se forme un pont. Des dards qui de cent lieux viennent fondre sur elle, Sa cuirasse s'embrase et son casque étincelle, Leurs flammes, d'un vrai feu, semblent toutes brûler, Et toutes par élans aux ennemis voler.

Mais le fier Bourguignon, que son sensible outrage (1) Avait toujours rongé d'une secrète rage, Et qui n'attendait plus qu'un propice moment. Pour laisser le champ libre à son ressentiment; Voyant l'occasion à ses vœux favorable, Voyant du saint secours le succès admirable,

(i) Philippe le Bon, duc de Bourgogne, dont nous connaissons l'entrevue avec Bedford, son beau-frère, et le ressentiment qu'il en a sarde.

Voyant par le Français l'Anglais demi dompté,

Se résout d'accomplir ce qu'il a projeté.

Il entend une voix aussi claire que forte,

Dont le son vigoureux au partement l'exhorte,

Et la voix est l'esprit, qui, pour le même « Anglois »

A déjà, dans son sein, mis du trouble une fois.

— Il est temps, il est temps, lui dit la voix de l'ange, Que du tort qu'on t'a fait ta sagesse te venge, Il est temps de laisser ce barbare insolent, Et de te décharger de son joug violent. A quitter l'inhumain toute chose t'invite, Tu le feras sans peine, et même avec mérite, Rien ne peut désormais empêcher ton départ, Au secours d'Orléans il te peut donner part. En ne concourant plus à l'anglaise entreprise, Tu lui conserveras sa première franchise, Et par un trait si beau, rendant Charles vainqueur, Tu calmeras pour toi le courroux de son cœur. Heureux, dans le malheur que ta retraite cause, Si tu peux de ton roi mériter quelque chose.

Il fait, après ce mot, la trompette sonner, Et, parles Bourguignons. l'Anglais abandonner. Bedfort voyant ce corps qui du sien se détache, S'en outrage le front, les cheveux s'en arrache, En accuse les cieux, et contre eux blasphémant, Marque son désespoir par son emportement. Même horreur, même trouble, occupent son armée; Elle craint de se voir entre deux renfermée,

CHANT SECOND. 6g

Songe à son salut propre et, suspendant ses traits, Laisse au vaillant secours finir sa marche en paix (r).

Dunois qui, sur les tours à périr condamnées, Veillait pour reculer leurs dures destinées, De loin vit le secours et le crut un renfort, Pour l'innombrable camp de l'orgueilleux Bedfort. Cet objet, ce penser, affermissent son âme, Dans le projet affreux de mettre tout en flamme, A le faire il s'excite, et d'avoir différé, Son magnanime cœur se tient déshonoré.

— Qu'attendons-nous, dit-il, vertu peu résolue, Pour aller à la mort que nous avons élue, Et par quelle raison pouvons-nous désormais Suspendre, en notre esprit, le plus beau de nos faits ? O valeur trop timide! ô désespoir trop sage! Quoi! même en la fureur nous manquons de courage, Après le coup mortel, nous pensons à guérir, Et nous songeons à vivre, en parlant de mourir ! De quoi saurions-nous plus flatter notre espérance ? Nous croyons-nous encore en état de « défence » ? L'Anglais est-il trop faible, et pour nous « terracer » Faut-il qu'un nouveau camp le vienne renforcer?

(i) Cette défection des troupes de Philippe est ingénieusemeru amenée, mais elle avait eu lieu déjà, quand Jeanne d'Arc se présenta devant Orléans. Philippe, à la suite de sa démarche restée infructueuse auprès de Bedfort, avait immédiatement retiré ses troupes. Leur ffectif était de quinze cents hommes.

;o LA PUCELLE.

Et le voilà ce camp; que doit-on plus attendre ? Que Bedford soit celui qui nous réduise en cendre? Non, il faut prévenir ses flambeaux inhumains, Et finir nos malheurs avec nos propres mains !

Mais, contre sa créance, ayant vu cette armée, En faveur des remparts, au combat animée, Et lui voyant produire, en ce choc périlleux, Tant de nobles exploits, tant défaits merveilleux; Son âme, tout à coup, d'allégresse remplie, Ses déplaisirs étouffe, et ses peines oublie; Il ne veut plus mourir et quitte le dessein, Que l'horreur du servage avait mis dans son sein. Il pense déjà voir de la ville éplorée Par ces braves guerriers la franchise assurée, Prétend part à leur gloire, et sort au même temps, Entouré de soldats et suivi d'habitants.

— Allons enfin, dit-il, après tant de souffrance. Donner à nos travaux leur juste récompense ; Allons, et qu'aujourd'hui ce camp soit consumé Du feu que pour nos toits nous avions allumé. Allons et que chacun sa défense déploie; Secourons le secours que le ciel nous envoie; Joignons nos bras aux siens, et ne permettons pas Que sa seule valeur nous sauve du trépas !

Par les gués reconnus ils passent tous la Loire, Et marchent dans l'espoir d'une prompte victoire ; Mais ils trouvent leur cours par l'Anglais traversé, D'un haut retranchement et d'un larsre fo^

CHANT SECOND. 7i

Le fer en mille endroits brille sur la « terrace » : On ne voit pourtant point ralentir leur audace; Tous montent d'un temps même et d'une même ardeur, Et chacun du péril méprise la grandeur.

A ce nouvel assaut, Bedford, rempli de trouble, Partage sa pensée, et son souci redouble. Il renforce ce lieu de chefs et de soldats, Et commet sa défense au fameux Glacidas : .

Le Français et l'Anglais, d'une égale vaillance, Attaque d'un côté, d'autre fait résistance, L'un sur l'autre s'acharne, et le retranchement Du sang de deux partis se teint également. 'Xargonne, Bévilliers, Souillac et Chanteréne, De quatre coups divers, tombent morts sur l'arène ; Stafford, Bulingan, Markenfeld et Howart, De quatre coups divers, meurent sur le rempart. Termes (2) et Westmorland, le bras haut, s'entremirent, Tous deux, de même force, en même instant se tirent, Et s'étant, l'un et l'autre, à la tête blessés, L'un roule dans le camp, l'autre dans les fossés. Mais le combat des chefs, plus qu'aucun est terrible, Tous deux également ont le cœur invincible,

(i) Glasdale dit Glacidas, général anglais d'obscure origine, mais qui ne le cédait en habileté à aucun autre de sa nation. Il était animé d'une haine farouche contre les Français; il la témoignait, en toute occasion, avec une grossièreté de laneraçre indigne de son ran<r. C'est lui qui, le premier, appela Jeanne : « la p... des d'Aï et qui

jura de la faire « ardoir » si jamais elle lui venait aux mains.

(2) Gautier d'Armagnac, sire de Termes et bailti de Chartres.

Tous deux, d"un même effort, se dardent à la fois, Dunois vers Glacidas, Glacidas vers Dunois. L'assaillant, l'assailli, dans sa main redoutable, Porte et montre, chacun, la mort inévitable, Chacun craint et fait craindre, et nul ne peut juger, Où la palme incertaine enfin se doit ranger.

Mais lorsque la victoire est le plus en balance, Un bruit la fait pencher du côté de la France; Ce bruit vient du Français, qui, d'aise transporté, S'est ouvert le passage aux murs de la cité. Glacidas se retourne, et contre sa pensée. Des bataillons anglais voit l'enceinte percée; Il se trouve au milieu de deux foudres ardents, Delà Sainte au dehors, de Dunois, au dedans. L'infortuné guerrier, contre ce double orage, Vainement, dans son sein, recherche du courage; Il s'étonne, et Dunois, redoublant son effort, Le heurte, le renverse, et le laisse pour mort; Puis va joindre, à grands pas, la glorieuse bande, Qui vient d'exécuter une chose si grande, Et court, loin devant tous, impatient de voir Quels hommes, quels héros ont eu tant de pouvoir.

Comme lorsque la lune, en la plaine étoilée, A d'un sombre bandeau sa lumière voilée, Et qu'un rouge sanglant, épandu dans ses yeux, D'un aspect infernal a contristé les deux; Aussitôt que l'horreur qui lui couvre la face, Après un long travail, se dissipe et s'efface,

Elle jette un éclat à nul autre pareil, Et de ses rais fait honte aux rayons du soleil. Ainsi lorsque la fille, après tant de carnage, Eut enfin découvert son céleste visasfe, (Elle brilla plus vive, et son front lumineux Jeta plus de splendeur et lança plus de feux. Pour respirer à l'aise, au bout de la carrière, Elle avait, et fait halte, et levé la visière ; Une vermeille flamme en son teint éclatait, Et sur lui la sueur en perles dégouttait. De ses cheveux épars les tresses vagabondes Formaient, au gré du vent, mille mouvantes ondes, De semblable rosée on les voyait mouillés, Et d'obscure poussière illustrement souillés. Ses plumes, à grands flots sur son dos épanchées, Étaient de sang rebelle, en mille lieux, tachées, Et de tout son harnais, For et l'argent brunis taient, en mille lieux, du même sang ternis. Dunois à cet objet, aussi noble qu'étrange, ^e croit pas voir un homme, et pense voir un ange; Soit aux traits de ses yeux, soit aux coups de sa main, (Ses sens émerveillés ne trouvent rien d'humain. 1 l'aborde, et lui dit, d'un ton grave et modeste:

— Guerrier, qui que tu sois, mais sans doute céleste, Dont l'ardente valeur, malgré l'arrêt du sort, \ garanti nos bras des chaînes de Bedford, Par aucun sacrifice et par aucune offrande, Ne pouvant reconnaître une faveur si grande.

Nous menons à tes pieds la même liberté, Que nous rend aujourd'hui ton courage indompté. Ces héroïques mains, par tant d'exploits si braves, En nous affranchissant, nous ont fait tes esclaves, Comme tels nous rendrons ton triomphe plus beau, Et porterons tes fers jusques dans le tombeau. Nos hymnes à la terre apprendront ta victoire. Plus haut que le soleil, élèveront ta gloire, Et feront, que, partout, le zélé des mortels, A l'honneur de ton nom dressera des autels. La Pucelle l'arrête, et d'une voix sévère: — Exalte moins, dit-elle, une simple bergère; Ton bonheur vient des deux, et c'est d'eux, seulement. Que ton humilité doit parler hautement.

Donne louange aux cieux, et non à ma bassesse, Je n'agis point par moi, qui ne suis que faiblesse, J'agis par l'Éternel; c'est lui, par qui mon bras Apporte aux uns la vie, aux autres le trépas. Xe bénis que sa grâce à tes besoins propice, N'offre qu'à ses bontés ton cœur en sacrifice, Xe rends qu'à son pouvoir tes vœux reconnaissants. Et pour son seul honneur réserve ton encens.

De son trône d'azur la Majesté divine, En cet auguste état contemplant l'héroïne, D'une œillade parlante, où c'est ouïr que chef des séraphins expliqua son vouloir.

Dieu veut que, pour la fille, il remplisse de flammes Tout ce que les Français ont de guerrières âmes, Et, leur ôtant le goût de tout autre plaisir, En sa seule vertu renferme leur désir.

Sur tous, au grand Dunois, qu'un autre feu maîtrise, Il veut que, pour un temps, il rende la franchise, Et qu'ensuite il allume, en son sein glorieux, Un feu moins ordinaire et plus digne des cieux. Dieu veut ce changement et ce nouveau servage, Pour mieux à son saint but mener son saint ouvrage, Et faire, qu'entre tous, le grand cœur de Dunois S'applique, tout entier, au salut des « François ».

L'Ange, qui n'est qu'ardeur, fond au milieu des arme-, Confirme la guerrière en ses antiques charmes, Et dans tout son aspect et tous ses mouvements, Met un nouveau trésor de saints enchantements. De son modeste front, de sa douce paupière, S'élance dans les cœurs une sainte lumière, Un feu saint, un feu pur, qui tout autre chassant, Pour elle seule y laisse un brasier innocent. Tout le ciel y conspire, et fait briller en elle Des rayons empruntés de la gloire éternelle, Anime sa parole, et donne à ses accens D'enchainer les esprits, et d'asservir les sens. A l'entendre, à la voir, il n'est point de courage , Qui, d'un choix volontaire, en ses fers ne s'en Et Dunois, plus que tous, à l'entendre, à la voir. D'un volontaire choix, se met sou^ sod pouvoir.

Cependant elle part, et va droit à la ville; La terreur de ses coups rend son chemin facile, A son bras désormais elle voit tout soumis, Et désormais pour elle, il n'est plus d'ennemis. L'Anglais ne la suit plus, et lui laissant la place. Sent sa chaleur éteinte et convertie en glace ; Il rentre dans ses forts, morne et découragé, Et d'assiégeant qu'il fut, se change en assiégé. Elle, sans s'arrêter, va vers le mur fidèle... Le haut retranchement s'abaisse devant elle ; Elle va triomphante, et Dunois, enchanté, Accompagne ses pas, et marche à son côté. Ils arrivent au fleuve, et sur le fleuve même, Découvrent leurs bateaux en un péril extrême, Par un vent orgueilleux vers le bas repoussés, Et de bateaux anglais assaillis et pressés. Ce malheur, plus que tous, inquiète la Sainte; En ce moment, son âme est capable de crainte, Car, les grains se perdant, elle voit que la faim, L'aura, pour ces remparts, fait travailler en vain.

— Grand Dieu, dit-elle alors, si ta bonté propice A voulu d'Orléans être la protectrice ; Si de toi, si des cieux, j'ai vanté mon envoi, Sans avoir abusé, ni des cieux, ni de toi ; Accorde à ma requête un visible miracle, Affranchis nos vaisseaux de ce cruel obstacle, Et que ce vent superbe, à leur cours opposé. En faveur de ce mur soit soudain apaisé.

Elle achève ces mots, et les achève à peine, Que le vent ennemi sent calmer son haleine (i), Et qu'un contraire vent, par le ciel suscité, Emporte le convoi vers la forte cité.

O merveille adorable! une foi vive et pure, Seule, peut renverser les lois de la nature, Peut faire violence à tous les éléments, Et de tout l'univers changer les mouvements.

De chacun des vaisseaux la voile rehaussée, Par un souffle puissant, contre-mont est poussée, Et, d'un rapide cours évitant mille dards, Va surgir, sans dommage, au pied des boulevards.

— Louange à toi, Seigneur, crie alors la Pucelle, Qui joins à tes bontés cette bonté nouvelle, Et qui si pleinement, par ce dernier effet, Envers ce triste peuple accomplis ton bienfait !

En parlant elle marche, et couverte de gloire, Traverse lentement les ondes de la Loire, Le mobile gravier s'affermit sous ses pas, L'eau répand sous ses yeux de lumineux éclats. Hors des murs secourus, sur le bord du rivage, Le nombreux habitant, de tout sexe et tout âge, La reçoit plein de joie et de ravissement, Et fait voler son nom jusques au firmament. Cent tambours résonnants, cent trompettes aiguës, Se mêlent à leurs cris et pénètrent les nues;

( i) Le changement de vent qui permit aux bateaux de remonter la Loire pour aller chercher les vivres., est un tait historique.

De ce son, en tous lieux, confusément volé, La terre semble émue et le ciel ébranlé. Entre un monde infini, l'invincible guerrière Fournit dans la cité son illustre carrière (i ; Elle y passe en triomphe, et son front glorieux Sur lui, de toutes parts, attire tous les yeux. Le chemin s'étrécit, et même enfin se bouche; Bienheureux qui la voit, plus heureux qui la touche; On la presse, et Dunois à peine, en s'efforçant. Du peuple transporté contient le flot puissant.

De branchages feuillus on jonche son passage. De rieurs sur son armet on répand un nuage, On célèbre sa grâce, on bénit sa valeur, Et sa vue en plaisir transforme la douleur. Mais ni pour cet amour, ni pour cette louange, Ne s'enfle sa vertu, sa pudeur ne se change. Son regard immobile est aux cieux attaché, Et d'aucun autre objet son esprit n'est touché. Dunois, qui mieux que tous la fille considère, Toujours, de plus en plus l'estime et la révère.

(i) « Elle entra dans Orléans à huit heures du soir, armée de toutes pièces et montée sur un cheval blanc. Elle s'avançait précédée de sa bannière, ayant Dunois à sa gauche. C'est en vain qu'on voulut tenir la foule éloignée : tous les habitants étaient accourus à sa rencontre, portant des torches et manifestant «c une aussi grande joie que « s'ils avaient vu Dieu descendre parmi eux». Jeanne, en effet, était pour eux comme lange du Dieu des armées. » (Jeanne d'Arc, par H. Wallon, t. I, p. 140.)

Le Journal du Siège fait dire aux Orléanais:

Ung de nous en vault mieux que cent

Soubs Vestendard de la Pucelle.

Et dans seb yeux de feu, son brasier allumant, Toujours de plus en plus se connaît son amant.

A lents et graves pas, la guerrière divine En militaire pompe, au temple s'achemine, Entre mille drapeaux, entre mille étendards, Et dans un bois touffu de lances et de dards. De si loin qu'elle voit la demeure sacrée, Un saint contentement sa sainte âme récrée; La selle elle abandonne, et par le lieu pressé, S'avance l'œil modeste et le front abaissé. D'un ordre alternatif, sous les larges portiques, Un double chœur de voix entonne des cantiques, Et de ces saints accords les sons harmonieux Redoublent en son sein les mouvements pieux. Elle entre, et de la foule en entrant est suivie; Puis, comme dans les cieux, par son zèle ravie, Humblement se prosterne au vénérable autel. Et prononce ces mots, d'un ton plus que mortel :

— Grand Dieu, Dieu des combats, dontlatoute-puissance A réprimé le cours des malheurs de la France, Nous te glorifions, dans l'admirable effet, Qu'avec nos faibles mains ta seule Dextre a fait. Ce mur, prêt à tomber sous le joug du rebelle, Reconnait son salut de ta grâce immortelle, Et, rempli d'une sainte et dévote ferveur, Exalte dans ses chants cette immense faveur.

So LA PUCELLE.

Ce visible secours de ton bras adorable,

A jamais, ô Seigneur, lui sera mémorable,

Et ce bienheureux jour, à ses saints habitants,

Sera saint et sacré, jusqu'à la fin des temps.

Mais il ne suffit pas d'une seule victoire.

Pour remettre la France au comble de sa gloire ;

L'Anglais est trop puissant, pour succomber d'abord,

Pour terrasser ce monstre, il faut plus d'un tffort.

Tant que l'usurpateur de ces belles provinces

Les pourra contester aux légitimes princes,

Tant qu'un sujet perfide y pourra commander,

Nous devons le combattre, et tu dois nous aider,

Paris, le grand Paris, le siège de l'empire,

Sous les lois du tyran, plus que jamais, soupire.

Finis donc, ô Seigneur, l'ouvrage commencé,

Par L'affranchissement de Paris oppressé.

A l'envi de son roi, son peuple et sa milice

Le viennent demander à ta sainte Justice,

Et, si de tout leur sang il doit être acheté.

Veulent de tout leur sang payer sa liberté !

La Pucelle. à ces mots, fond en pleurs et s'arrête; Tous, par leurs vœux ardents, secondent sa requête. Et, mêlant à leurs vœux leurs larmes et leurs voix. Conjurent l'Éternel de détruire « l'Anglois ». Alors un bruit semblable à celui du tonnerre, Murmure sous le temple, et lait trembler la terre; Chacun en a d'horreur les cheveux hérissa Le cœur saisi de crainte et les esprits glacés.

CHANT SECOND. Si

L'autel, en même temps, sur la troupe guerrière,

Jette de tous côtés une vive lumière,

Un plus grand bruit s'élève, et dans ce nouveau bruit,

On entend prononcer : L'ANGLAIS SERA DÉTRUIT.

Et l'ange du Seigneur, embouchant sa trompette,

Confirme de l'Anglais la future défaite.

L'airain en resplendit au milieu d'un éclair.

Et le son par trois fois en éclate dans l'air.

A ce divin signal d'assauts et de batailles,

Tous sentent, jusqu'au fond, émouvoir leurs entrailles;

Tous brûlent de combattre, et pensent déjà voir

Le superbe étranger soumis à leur pouvoir.

Transportés d'une ardeur, qui tient delà furie:

— Guerre et mort a « l'Anglais » ! chacun alors s'écrie;

Et ce cri formidable, aux rangs les plus épais,

Retentit longuement : Guerre et mort a l'Anglais !

La Sainte, contre lui, d'un saint zèle embrasée. En jure la ruine et la promet aisée, Xe pouvant, qu'avec peine, attendre au lendemain, A lui faire éprouver sa foudroyante main. Sur la tour elle monte, et de l'anglaise armée, Ne voit pas, sansiureur, la campagne semée. Contre elle elle s'ébranle et veut quitter la tour, Puis remet sa défaite aux premiers feux du jour. Le valeureux Dunois, qui la fille accompagne, Comme elle, tout autour, découvrant la campagne :

— Regardez, lui dit-il, le cercle de ces forts, Et combien peu d'espace il laisse à nos dehors,

Ils renferment les champs, ils embrassent les iles;

Les grands sont dix en nombre, et paraissent dix villes;

De ceux qui sont petits le nombre est infini,

Et d'hommes et de traits chacun d*eux est muni.

Suffolk et Glacidas, à la gauche, commandent

A ceux qui vers le nord d'un long ordre s'étendent;

Umford et Raveston commandent, en suivant,

Ceux que l'on voit régner du côté du Levant.

Sur tout ce rang d'après, que le Midi regarde,

Descales et Falstolf (i) veillent, et font leur garde,

Et Talbot (2) nous resserre et nous tient prisonniers,

Avec ceux que le jour éclaire les derniers.

Mais voyez, entre tous, s'élever les Tourelles,

Voyez ce grand quartier du grand chef des rebelles;

Cette orgueilleuse masse était l'horrible écueil,

Qui, sans votre secours, nous eût mis au cercueil.

Dunois voulant poursuivre, et déclarer sa flamme, Sent sa voix enchaînée au profond de son âme ; Et la crainte en son sein, étouffant le désir, Sa bouche, au lieu de voix, ne pousse qu'un soupir.

1 Descales : Thomas lord Scales, connu, en France, depuis Cravant et Verneuil. — John Falstolf, lieutenant du roi d'Angleterre au siège d'Harfleur. chef de la maison militaire du duc de Bedfort. : Jean, sire de Talbot, comte de Shrewsbury, surnommé Y Achille de l'Angleterre, et le plus chevaleresque d'entre les capitaines que cette nation, bien plus qu'aujourd'hui, comptait alors. Talbot fut fait maréchal de France en 1458, sans que la France eut jamais souscrit à cette élévation. Il fut tué en 1453, à la bataille de Castillon, la dernière journée de la guerre de Cent ans. Umford

t Raveston — et non Ramesson — deux des principaux chefs

ng lais.

La Sainte lui répond, sans remarquer sa peine : — Dans le second soleil cette captive plaine Sera libre de forts, sera libre « d'Anglois », Par l'aide du Seigneur, et par vos grands explois. Le Ciel et votre bras lui rendront la franchise, Et le mien aura part à la belle entreprise ; Cependant, pour l'aurore, allez tout préparer.

Et ces mots achevés, il la voit retirer. Le char de la clarté, sous l'hémisphère passe, Et la volante nuit vient occuper sa place ; Alors, dans un lieu saint de vierges babité, La sainte se dérobe aux yeux de la cité. Dunois demeure seul, et, contre le barbare, Actif et diligent toutes choses prépare,* D'échelles et d'écus fait un nombreux amas, Et, pour l'assaut prochain, les divise aux soldats. Puis, sur le tour des murs, il va faire sa ronde, Ayant le cœur blessé d'une atteinte profonde, Et nourrissant dès lors, avec étonnement, Pour la sainte Pucelle, un saint embrasement. Tant d'efforts de valeur, tant de traits de prudence, Cette mâle beauté, cette auguste présence, Et cet air de vertu, que respire sa voix, L'ont d'abord asservi sous le joug de ses lois. Il parait que les Cieux, par ces hautes merveilles, Enchantant du guerrier les veux et les oreilles. De son antique ardeur blâment la fermeté. Et l'obligent à faire une infidélité.

La Sainte désormais est toute sa pensée. De tout son souvenir Marie est effacée (i). Il change sa princesse, et ne saurait juger Quel violent destin le force à la changer.

— Par quel ordre, dit-il, par quel prodige étrange. Ainsi dans un instant, puis-je courir au change ? Quel caprice du sort, ainsi dans un instant, Rend, malgré mon vouloir, mon esprit inconstant? Mais, ô belle Marie, une telle inconstance, A sainement parler, n'est rien moins qu'une offense; Je sors de vos liens, sans haine et sans mépris, Et sais que des beautés vous remportez le prix. A vous, rien de mortel, n'est égal en mérite, Aussi rien de mortel ne fait que je vous quitte; Ce qui m'arrache à vous mérite des autels, Et peut prétendre place entre les immortels. J'aime, ou plutôt j'adore une sainte guerrière, Qui des cieux est venue, à mon heure dernière; Pardon, si je préfère à l'éclat de vos yeux, Le beau feu que les siens ont apporté des cieux. Mais quel est ce brasier qu'il excite en mon âme ? L'oserais-je nommer une amoureuse flamme? Est-ce avoir de l'amour, que d'aimer sans dessein, Et d'un ferme propos vouloir servir en vain ? Pour ces célestes yeux, et ce front magnanime, Je n'ai que du respect, je n'ai que de l'estime,

(i) Cette belle princesse, dame des pensées de Dunois jusqu'au jour où survient l'héroïne, va se retrouver dans l'action.

Je n'en souhaite rien, et, si j'en suis amant. D'un amour sans désir, je le suis seulement. De ce feu toutefois que me sert l'innocence ? Si, tout sage qu'il est, il me fait violence ; Hélas! il me dévore, et mon cœur embrasé, Déjà, par sa chaleur, est de force épuisé. Eh! bien, consumons-nous d'une flamme si belle, Brûlons en holocauste au feu de la Pucelle, Laissons-nous pour sa gloire en cendres convertir, Et tenons à bonheur d'en être le martyr !

De semblables discours il entretient sa peine. Elle le suit partout, partout elle le mène, L'amour le fait veiller, autant que le devoir, Et le sommeil sur lui voit manquer son pouvoir.

L'ombre n'est plus si noire, et la nuit moins profonde D'un voile plus léger enveloppe le monde, Les regards sont bornés d'un cercle moins étroit ; Et jusqu'à l'horizon l'espace s'entrevoit.

La guerrière, en ce temps, quitte le sombre cloitre, Et vient avec l'aurore, à la terre c paroitre » ; L'éclat, qui de leurs fronts se répand à l'entour, Fait douter qui des deux a ramené le jour. Dunois lui vient alors, d'une ardeur enflammée. Présenter le bâton que respecte l'armée : — Et, je veux, lui dit-il, sous vos aimables lois, Comme votre soldat, marcher contre * l'Anglois ».

Il eût dit : votre amant, mais une froide crainte Lui glace la parole, à l'aspect de la Sainte, Son esprit se confond, et troublé de sa peur Laisse mourir ces mots dans le fond de son cœur. Elle prend de sa main le spectre militaire, Voit que le camp s'assemble et brûle de bien faire,

Le tire hors des murs, en couvre les sillons,

Et de tous ses drapeaux forme vingt bataillons.

Elle charge des uns le généreux Xaintrailles,

Si fort dans les assauts, si fier dans les batailles,

Le belliqueux Illiers, Chabanes le puissant,

Et Girême fatal aux cornes du croissant.

A ces quatre elle joint le vaillant Saint-Sévère,

Fratames l'indompté, Canède l'insulaire,

Coulouces, Termes, Rieux, le brave Arragonnois,

Et sur tous, comme chef, l'invincible Dunois.

Des autres qu'elle a pris pour combattre avec elle.

Elle charge Gaucourt, le chevalier fidèle,

Graville, dont les traits de tous sont les plus craints,

Puiseux et Capdorat, le plus beau des humains.

Elle en charge Yillars, honneur de la milice,

Ycrduzan, Chàteaubrun, Valpergue, la Palisse,

Yignoles, Deloré, Yillandrade, et Corras,

Tous du corps de la France infatigables bras (1).

L'Anglais qui, de vingt forts et de deux cents redoutes,

Avait semé la plaine et traversé les routes,

d) Parmi les noms d'ordre secondaire, cités par Chapelain, ceux qu'on trouve le plus souvent reproduits sont ceux de : Jacques de Chabanes, sénéchal du Bourbonnais; Raoul de Gaucourt, bailli d'Oriéans; Florent d'Illiers, capitaine de Chateaudun ; le sire de Graville; Thibaut d'Armagnac, seigneur de Termes ; Nicole de Girême, chevalier de Rhodes; le Lombard Yalpergne, qui devint plus tard bailli de Lyon; Guillaume de Flavy, qui devait jouer un si triste rôle au siège de Compiègne; le seigneur de Verduzan, de Rieux, Alain de Giron, Canède, écossais, etc.. Les noms méridionaux viennent ensuite en grand nombre.

Dans ses divers réduits, de machines armés.

Tenait ses étendards désormais renfermés.

D'un œil judicieux, la céleste guerrière

En choisit deux des grands pour l'attaque première,

Veut que Dunois au droit s'efforce de passer,

Et, pour elle à l'envi, prend le gauche à forcer.

— Français, dit-elle alors, votre mâle courage S'excite assez tout seul sans l'aide du langage, Et, pour vous acquérir le titre de vainqueurs, Il suffit du brasier qui consume vos cœurs. Allez donc à ces forts, dont la superbe enceinte, Vous cachant les Anglais, vous découvre leur crainte, Et pour mieux l'entreprendre, en vous-mêmes c songes i Que leur camp tient encor vos remparts assiégés.

Elle leur parle ainsi d'une voix foudroyante, Et soudain aux deux forts l'escalade se plante ( i ) ; On v fait en cent lieux cent vigoureux efforts, Et l'ardeur est pareille, au dedans, au dehors. A celui de Dunois, les troupes attachées, Sous les dards qu'on leur jette à l'instant sont cachées.

(i Pour synthétiser l'action. Chapelain fait commencer l'attaque .s le lende:. - feanne a Orléans.

En réalité, l'héroïne n'ouvrit les hostilitésque le 4 niai, à l'arrivée d'an | second convoi de troupes que Dunois était allé rejoindre à Blois, ] et à l'occasion d'un convoi anglais que Falstolf ramenait de Paris. Ce jour-là, on prit la bastille de Saint-Loup, et ce: avantage fut I suivi d'un jour de trêve. Le 6, les Français occupèrent le fort I des Augustins, qu'ils enlevèrent d'assaut. Le 7, eut lieu l'attaque de I la forteresse des Tourelles et la sanglante bataille à la suite de laquelle | les Anglais, le lendemain, levèrent le siège.

CHANT TROISIEME. 8g

Et tous presque, en montant, par l'Anglais repoussés, Vont tapisser la vase et remplir les fossés. Peu des plus valeureux vers la cime s'avancent; Les cailloux et les traits se roulent et se lancent. La mort, en cent façons, vole de toutes parts, Et le sang épanché rougit les boulevards.

Coulouces vers le haut de l'échelle dressée, |A deux mains par Huntley voit la hache abaissée. Coup sur coup sur l'échelle il la voit délâcher, Et, grimpant contre-mont, espère l'empêcher. Mais le robuste Anglais enfin Payant coupée, Du Français courageux l'espérance est trompée; |Le guerrier et l'échelle, en tombant à la fois, JLaissent plus d'un soldat accablé de leur poids. Fratames, remarquable en grandeur de stature, jApprochait du sommet de la forte clôture, : Et refrappant plus fort ceux qui l'avaient frappé, JBrandit son large fer dans leurs veines trempé. JDescales plein de trouble accourt en cette place, Voit de quoi ce grand corps la courtine menace. Et d'un roc, qui jadis fut la crête d'un mont, [Le renverse, pour mort, au lieu le plus profond. Le Français qu'à son tour cette infortune trouble, S'excite à la vengeance et sa fureur redouble, Il redouble sa force, il redouble l'assaut, Et toujours rejeté, toujours remonte en haut. Rais, Canéde, Giron, Xaintrailles, Rieux et Termes. Contre l'effort anglais demeurent les plus fermes,

Abandonnent plus tard le créneau défendu Et regagnent plutôt l'avantage perdu.

Ainsi du vert palmier l'ambitieuse branche A peine sous le faix, contre terre se penche, Qu'on lui voit aussitôt, d'un élan glorieux, Même avec tout son faix, remonter vers les cieux.

Durant l'âpre combat, l'invincible Pucelle Fait, au second des forts, attaquer le rebelle; Le courage des siens va jusques à l'excès, Et semble lui promettre un plus heureux succès. Au redoutable mur chaque bande s'applique, Les uns, pour se guinder, se servent de la pique, Les autres de la main, les autres du poignard, Et, même sans échelle, échellent le rempart. Mais si l'assaut est rude, aussi l'est la défense; Aucun trait par l'Anglais vainement ne se lance, Aucun dard ne se perd; tous vont chercher le flanc, Tous s'y font ouverture et s'y teignent de sang.

Pour gravir au sommet, Alard et Richardelle Se prêtaient l'un à l'autre une aide mutuelle, Quand un fléau, sur eux, brandi d'un pesant bras, A tous deux, en tombant, vient donner le trépas. Lancôme s'avançait, quand une flèche aiguë Voie et siffle vers lui, le traverse et le tue; Le pied manque à Chavagne, il se prend à Cussé, Et d'un grés l'un et l'autre, en glissant, est blessé. Vignolles, abattu d'un coup de javeline, Voit de corps renversés une pile voisine,

CHANT TROISIExME. 01

Et, par cette autre voie à la cime aspirant, D'une autre javeline en reçoit un plus grand. Rodolphe, Chàteaubrun, Verduzan et Graville, Malgré tout, vers le haut, s'élèvent entre mille, Par les traits, par les dards, ne sont point arrêtés, Et les Anglais, par eux, craignent d'être emportés. Le vaillant Raveston, contre tant de vaillance, Recueille en ce péril sa dernière puissance, A chacun des guerriers oppose vingt soldats. Et par force à la fin les précipite en bas.

Ainsi lorsque des mers les vapeurs orageuses Viennent couvrir du ciel les plaines lumineuses, Et, se haussant toujours d'une constante .ardeur, Du trône des clartés offusquent la splendeur; Le soleil éclatant, pour venger son outrage, Avec tous ses rayons bat le sombre nuage, Et, brisant à la fin son orgueil indompté, Le fait rechoir en pluie et se rend la clarté.

Mais, bien que de plusieurs la chute soit mortelle, Ardemment toutefois l'assaut se renouvelle, Leur perte les irrite, et tant d'affreuses morts Demandent à leurs mains de plus mâles efforts. Chacun d'eux animé de douleur et de honte, D'un mouvement rapide au boulevard remonte; On les voit tous, en l'air, rabattre heureusement Les traits dont l'ennemi les charge incessamment. Rodolphe, entre les chefs, plus que tous se signale, Soutient de plus d'épieux l'impression fatale,

Et, sous son grand pavois à leurs pointes caché,

Moins que tous, en montant, sent son cours empêché.

La Pucelle, en tous lieux, à vaincre les exhorte,

Et par ses cris ardents aux terrasses les porte ;

lis v touchent partout, et vont a cette fois

Au fort, désormais faible, asservir les « Anglois » ;

Quand, des prochains réduits, quatre bandes pressées

Aux réduits combattus viennent piques baissées,

Et la Sainte et Dunois, tous deux en même temps,

Ont, contre leurs deux corps, deux mille combattants.

Alors, comme à l'envi l'un et l'autre s'apprête, A prévenir l'effet de la double tempête, Et, tournant vers le champ le feu de leur courroux. Délivre les remparts de la peur de leurs coups. Plusieurs cèdent d'abord à leurs regards terribles, Plusieurs tombent d'abord sous leurs bras invincibles. Plusieurs perdent le cœur avec le jugement, Et peu s'osent résoudre à mourir noblement. Stafford contre Dunois, Holland contre la Sainte, Dans l'effroi général semblent être sans crainte, Par gloire ou par pudeur ils se montrent vaillants, Et s'opposent au cours des deux forts assaillants. Mais qui peut soutenir cette double puissance? Son choc impétueux brise leur résistance. Et malgré la vigueur de leur bras indompté, L'un y perd la franchise, et l'autre la clarté.

De fuyards éperdus la campagne est sem. La Guerrière les chasse, aux veux de leur armée.

Jusques sur les fossés le Guerrier les poursuit, Et nul à leur secours ne vient de son réduit. Le rebelle, en tous lieux, d'épouvante se glace, Il se croit en péril, même dans sa « terrace », Le feu qui lui restait à ce coup s'amortit, Et le camp le plus grand a peur du plus petit.

Tel le rhinocéros, que la terre africaine A vu longtemps régner sur sa brûlante arène. Et, par sa corne horrible, en leurs antres profonds. Resserrer de frayeur éléphants et dragons ; Au rugissant assaut de la fiére lionne, Malgré sa fermeté, sent son cœur qui s'étonne, Et, le pied glorieux devant elle lâchant, ■ Dans la grotte se cache, et tremble en s'y cachant.

Les troupes sont à peine en leurs forts rechassées, Qu'ils retournent tous deux aux courtines laissées, Et chacun voit les siens, des boulevards tentés, Avec beaucoup de sang, partout précipités. La Guerrière s'écrie : — O guerriers sans courage, Quoi! l'Anglais contre vous garde son avantage, Quoi ! par votre faiblesse, il vous voit en ce lieu, Rendre vain, le secours de la bonté de Dieu ! Imprudents ennemis de votre propre gloire, Vous laissez vers Bedford envoler la victoire ; Ah ! remontez, soldats, et, méprisant la mort, Sur- le corps des tyrans, suivez-moi dans ce fort !

L'assaillant refroidi, tout à coup, dans son âme. Par le feu de ces mots sent rallumer sa flamme,

De toutes parts remonte, et partout désormais Supporte, sans céder, les cailloux et les traits. Devant les plus ardents resplendit la Guerrière, Qui plus que tous s'expose à la grêle meurtrière, Chacun, par son exemple, autant que par sa voix. Se résout de mourir, ou de forcer « PAnglois ». Il semble, en se guindant vers l'effroyable cime, Qu'elle y tire, après soi, le Français magnanime ; Sous elle, à droite, à gauche, ils la suivent en haut, Et portent aux remparts un formidable assaut.

Proche d'elle s'élève, et doucement éclate Du vaillant Capdorat la beauté délicate. Et de ses cheveux blonds les anneaux radieux, A l'égal de son fer. éblouissent les veux. Un peu plus à l'écart, le puissant Villandrade, Le javelot en main la courtine escalade; Les fermes échelons se courbent sous ses pas, Et son bras lui promet l'effet de mille bras. L'assailli qui ne craint que celui de la Sainte, Et de qui la valeur s'anime par la crainte, En tous autres endroits résiste faiblement. Et, dans cet endroit seul, combat obstinément. Elle, de plus en plus, s'éloigne de la terre, Et soutient sur son dos tout le faix de la guerre ; L'Anglais tonne sur elle, et tonne à grands éclats; Mais, bien qu'il la foudroie, il ne l'étonné pas. Elle dissipe enfin la tempête mortelle, Et luit affreusement au sommet de l'échelle.

Dans ses yeux embrasés et dans son fer ardent, L'étranger reconnaît son trépas évident.

Mais tandis qu'à son mur la Guerrière s'élève, Le grand Dunois au sien ne donne paix ni trêve ; Il le veut emporter, et le premier de tous Se présente à l'attaque et s'abandonne aux coups. A la merci des traits, contre-mont il s'élance, Voit en vain, contre lui, renforcer la défense, En vain, sur son armet, sent fondre mille dards, Et touche désormais le front des boulevards; Quand ainsi qu'un soleil, qui brûle autant qu'il brille, Il voit, d'un œil jaloux, la valeureuse Fille, Maitresse du réduit si longtemps défendu Et le fier Raveston sous ses pieds étendu. De douleur il s'écrie : — O faibles, ô timides, Quoi ! vous tardez encore à dompter ces perfides ; Et voilà cependant, que dans cet autre fort, Par les bras d'une Fille, il endurent la mort!...

Il parle, et sa parole est âpre et véhémente, Son éclat aux Anglais donne de l'épouvante, Ses coups les font frémir, et Descales en vain Oppose à ce tonnerre, et la voix, et la main. Des créneaux, à la fin, Dunois se rend le maître; Nul Anglais, devant lui, n'oserait plus paraître, Par le chemin frayé, sa bande suit ses pas, Et remplit tout d'horreur, de fuite et de trépas.

L'étranger emporté s'effraie et se disperse, Et pressé du Français, l'un l'autre se renverse; Descales cède même, et par Dunois poussé, Tombe, mais après tous, dans le bas du fossé. Il n'est plus d'ennemi qui ne fuie ou ne meure, Le fort aux assaillants, sans obstacle, demeure, Le sang rebelle v coule, et les vainqueurs épars, Dans le sang répandu plantent leurs étendards.

La Sainte Fille alors, rayonnante de gloire, A grands cris, par les siens, fait chanter la victoire ; La troupe de Dunois, à ces cris éclatants, Par de semblables cris, répond en même temps. Ce chant, deçà, delà, par trois fois se redouble, De ces échos guerriers l'air s'émeut et se trouble ; Mais l'orgueilleux Bedford, de douleur accablé, A ce bruit triomphant, plus que l'air est troublé. Dans ses autres remparts la crainte le resserre, Il semble terrassé de deux coups de tonnerre, Tout espoir l'abandonne, et sa triste raison Pour lui, n'offre à ses sens, que mort, ou que prison,

Le jour luisait encore, et le flambeau du monde, Allait, comme à regret, s'éteindre au sein de Fonde; Dunois, sans perdre temps, veut sur les autres forts, A la faveur du jour, employer ses efforts. Mais des deux grands succès l'Héroïne contente. Réprime du Héros la fougue impatiente,

D'un éloge obligeant tempère son refus, Et veut au lendemain remettre le surplus. De pics et de brandons la populace armée, Contre les forts conquis, va de rage animée, Et violant la paix de la tranquille nuit, Les pille, les abat, Jes brûle, les détruit. Le vainqueur cependant s'arrête et prend haleine, Mais s'arrête en vainqueur et loge dans la plaine; Il a rompu ses fers, et du joug déchargé, Répute à déshonneur d'agir en assiégé.

Assiégeant, à son tour, il dispose ses bandes, Sur les coteaux voisins, dans les voisines landes ; Et par toute l'enceinte, avec cent petits corps, Des boulevards anglais coupe tous les'abords (i).

Autour des feux ardents, les brigades couchées, Sur l'aride sablon ou les herbes séchées, Sans trouble désormais, le couteau dans la main, Sur les vivres tranchés assouvissent leur faim. Des vins délicieux les écumeuses ondes Se versent coup sur coup, dans les tasses profondes, Et prises à longs traits, par leur douce liqueur, Réveillent les esprits et réchauffent le cœur.

Les uns dansent en rond, en rond les autres chantent, Ceux-ci content leurs faits, les content et les vantent,

(i) Chapelain fait entrer dans une seule journée tous les faits d'armes qui se succédèrent depuis l'arrivée à Orléans jusqu'à la prise du fort des Augustins. Les Français passèrent la nuit sur le champ de bataille, pour être plus à portée, le lendemain, d'attaquer les Tourelles.

Ceux-là plus enflammés se lancent à leurs dards,

Et des timides forts menacent les remparts.

Le tremblant ennemi, du haut de ses « terraces »,

Voit tous leurs mouvements, voit toutes leurs menaces,

Et palissant d'effroi, demande à sa valeur

De réparer sa perte et dompter son malheur (i .

Entre tant de grands forts qu'occupent les rebelles, Aucun n'est comparable au grand tort des Tourelles ; Il est vaste d'enclos, il est haut élevé, Et son pied, tout autour, par la Loire est lavé; Mais, vers deux des côtés de la superbe masse, La brûlante saison rend la rivière basse, Et sans mouiller les flancs, au midi comme au nord. Du rivage opposé on peut aller au fort. Le général anglais de sa nombreuse armée, Là, pour vaincre ou mourir, tient l'élite enfermée, Et, sur ce beau théâtre, aspire à faire voir Ce que peut la vaillance unie au désespoir.

La Sainte, aux premiers rais de la vermeille aurore Se tourne vers les cieux, leur assistance implore, Puis se montre à son camp, et de ses bataillons Couvre, au son des tambours, les arides sablons. Alors pleine de feu : — Compagnons, leur dit-elle, Achevez de punir cette race infidèle,

(i) « Et là demeurèrent toute nuyt — raconte un ancien chroniqueur. — Et ce voyant quelques seigneurs que la Pucelle estoit fort folée (épuisée), la menèrent dans la ville pour soy refreschir. »

Achevez d'affranchir la fidèle cité.

Du joug insupportable à ses murs apprêté.

Qu'au grand fort, à grands pas, chacun de vous s'avance;

Je vois d'ici l'Anglais qui tremble et qui balance :

Marchez, courez, volez, et n'appréhendez rien;

Il se défendra mal, si vous l'attaquez bien!

Sa voix est foudroyante, et les claires trompettes Semblent être auprès d'elle, ou faibles, ou muettes ; On marche, on court, on vole, et, d'une et d'autre part, On traverse les gués, on monte au boulevard. L'étranger accueilli de ce funeste orage, En repousse l'effort d'un semblable courage ; Le Français et l'Anglais, également bouillants, Sont tous deux assaillis et tous deux assaillants.

Dunois vers le midi ses brigades anime, Et présente à leurs cœurs la périlleuse cime ; Mille morts à la fois partent de mille bras, Et du comble tenté rejettent les soldats. Rassan périt d'un trait, et Valin d'une hache, Un roc tombe sur l'Ile et de son poids Pécache (i), Laigues par une flèche, et Morgues par un dard, Perdent avec le jour le sommet du rempart. De tant de sang versé, l'onde au-dessous est teinte ; Chabanes, de douleur se sentant l'âme atteinte, Pour venger ses amis son échelle dressant, Vers l'horrible créneau s'élève en menaçant ;

iij L'écrase, le broie.

ioo LA PUCELLE.

Quand de trois marteaux lourds la sonnante tempête.

Par l'effort de trois bras vient fondre sur sa tète ;

Il résistait aux deux, mais au troisième enfin,

Il perd la connaissance et cède à son destin.

Termes, qui de Bedfort méditait la ruine,

Trébuche, en l'approchant, sous une javeline.

Et Rieux. plus haut encor vers la cime avancé,

Par une demi-pique est sur lui renversé.

Canéde le dernier, dans l'attaque terrible,

F.ntre mille vaincus semblait être invincible,

F.t. bien que mille traits l'atteignissent d'en haut,

D'un pas moins résolu n'allait pas à l'assaut.

Lors un fléau bruyant, qu'un bras nerveux desserre.

Le mesure, l'atteint et le porte par terre;

Par le fléau tournant, il est pris en travers,

Et loin des premiers chus, s'en va choir à l'envers.

Il n'est rien cependant, qui leur valeur rebute, Rien n'alentit leur cours, ni blessure ni chute; Tous butent à la palme, et veulent, dans le fort, L'aller même cueillir aux dépens de leur mort. Le prince, impétueux, parmi les siens se mêle (i). Et, plus que tous, s'expose à la mortelle grêle; Son armet en résonne, et les coups violents Tirent de son écu des feuxétincelants.

Aucun d'eux ne l'abat, aucun d'eux ne l'arrête; Il s'élève toujours, malgré l'àpre tempête,

( il Dunois.

Etonne et fait blêmir les nombreux défenseurs. Et va du boulevard se rendre possesseur, Lorsqu'un énorme grés, poussé de la « terrace », Lui roule sur le dos et l'échelle fracasse. Le Fort, par ce tonnerre, à son bras est ravi; Il tombe, et de cent dards en tombant est suivi. Soudain, à la vengeance, il s'apprête et s'excite; La perte du rempart plus que son mal l'irrite, Et, bien qu'il ait le corps en plus d'un lieu froissé, Il retourne plus fort à l'ennemi laissé.

La Sainte, en même temps, d'une ardeur véhémente. Au nord du boulevard l'escalade présente; Elle brille entre tous, et ses yeux flamboyants Attirent, sur son chef, cent rochers^foudrovants. Mille soldats choisis, trente pour chaque échelle, Sur le bois ondoyant se glissent avec elle ; Un orage mortel se décharge sur eux, Et souvent un seul dard fait plus d'un malheureux. Bidache et Senarpont, d'une fougue empressée, Montaient l'un après Pautre, à l'échelle dressée ; Un javelot lancé par un robuste bras, Les perce l'un et l'autre et les livre au trépas. Alain, qui voit leur chute, adroitement se cache, Sous le solide acier d'une grande rondache, Et volant conîre-mont, par le métal épais, Du brave défenseur rebouche tous les traits ; Mais de bois enlacés une vaste machine, Par l'effort de cent mains, lui fondant sur l'échiné.

Il se couvre sans fruit de son large pavois; La machine, en tombant, l'écrase sous son poids. Argimont approchait la formidable cime, Quand d'une faux aiguë il devient la victime; Atteint par le gosier, il prend un rude saut. Et fait, en trébuchant, trébucher Concressaut. Humbert reçoit au ventre une profonde plaie, Ossemont à la gorge, à la tête Canaie, Au genou Roquepine, à la hanche Barrain, A la cuisse Xargonne, et Yandenesse au sein. Le sort est implacable et la sainte Guerrière Avait seule évité la grêle meurtrière (i\ Elle touchait au comble, et, dans le vaste fort, D'une main triomphante allait prendre Bedford; Lorsqu'au fond des bas lieux, le prince des ténèbres, Entre les pleurs amers et les accents funèbres, Dans sa grotte embrasée, au milieu de sa nuit, Sut l'état où l'Anglais par elle était réduit.

(i) Parmi les projectiles, dont se composait cette « grêle meurtrière », il faut comprendre ceux que lançait l'artillerie. On sait que l'usage du canon remonte à la bataille de Créer, c'est-à-dire ù 154K A dater de ce moment, les armes à feu se multiplièrent et arrivèrent à un perfectionnement relatif. Au xve siècle, l'artillerie comprenait les canons bombardes, les canons pierriers, les courtauts, les coulevrines, les bâtons à feu. Les grosses pièces lançaient des projectiles en pierre et les autres des balles de plomb.

Orléans était muni d'une quantité considérable de pièces d'artillerie. Après la délivrance de la ville, les Orléanais prêtèrent une partie de leurs canons à l'armée de la Loire, entre autres leur grosse bombarde, la Bergère, le courtaut Monliirgis et un certain nombre de coulevrines.

CHANT TROISIEME. io3

De tout temps le démon, en son âme inhumaine, Nourrissait pour la France une implacable haine, Ayant vu, tant de fois, ses projets inhumains, A son grand déshonneur, par elle, rendus vains : De l'effroyable Hun les drapeaux mis en fuite, Du nombreux Sarrazin la puissance détruite, Du profane Lombard le règne anéanti, Du Saxon révolté l'orgueil assujetti ; Sur le fier musulman Solyme reconquise, L'Albigeois égaré reconduit à l'Eglise, Enfin, malgré les flots, les écueils et les vents, Le Maure attaqué même en ses sables mouvants. Mais, outre tant d'affronts, dont, sur l'illustre France, Son empire abattu lui demande vengeance, Si rien fait qu'il en veuille être persécuteur, C'est de voir que Michel en est le protecteur (i). Sa rage le transporte, autant de fois qu'il pense Au coup démesuré qu'il reçut de sa lance, Quand des cieux assaillis dans L'abîme jeté, Il perdit, pour jamais, la gloire et la clarté. Le poids d'un si grand coup incessamment l'oppresse, Ce Michel, cette France, à lui s'offrent sans cesse, Et d'un fiel embrasé lui remplissent le cœur, Contre son ennemie, et contre son vainqueur; Mais sa mortelle rage, et sa haine immortelle, Ne pouvant rien sur lui, se déchargent sur elle.

i L'archange saint Michel.

io4 LA PUCELLE.

A ces vieux aiguillons, un nouveau, succédant, Xe fait qu'aigrir le fiel de son courroux ardent. Dans la centième année, un prince d'Angleterre, Déclarant à l'Eglise une sanglante guerre (i), Doit altérer son culte, et, vrai monstre d'horreur, En infecter le sein de licence et d'erreur. Satan qui de ce mal flatte sa frénésie, Et qui voit cette porte ouverte à l'hérésie. Par ce malin espoir ses douleurs consolant, En éprouve l'accès un peu moins violent. Comme des Anglais seuls il attend toute chose, Selon leurs intérêts ses desseins il dispose, 11 seconde leurs vœux, il soulage leurs soins, Il épouse leur cause, et veille à leurs besoins. Pour eux, pour leur fortune, il est toujours en crainte, Aussi, voyant leur chef succomber sous la Sainte, Dans le même moment, pour le sauver des fers, Des démons les plus forts il prive les enfers.

Entre les légions qu'arme la noire plage, Sur toutes une excelle en grandeur de courage ; Pour garde il la choisit, et, de près l'animant, La rend de ses fureurs l'ordinaire instrument (2).

Allusion au schisme d'Henri VIII, roi d'Angleterre ; schisme qui devait se produire un siècle plus tari.

(>) Ainsi qu'on a déjà pu le voir, le merveilleux dans cette épopée repose sur la donnée suivante : la France est la fille aînée du ciel et l'instrument des justices divines. L'Angleterre, par contre, est l'agent direct des puissances infernales, le bras droit de Satan. Partant de ce principe, le poète élargit le théâtre de la lutte, pour nous montrer.

CHANT TROISIEME. io5

— Va, lui dit le démon, va. fidèle milice, Garantir mes Anglais du fatal précipice, Va détourner le coup du fer victorieux, Que leur tient sur le front la Guerrière des cieux. L'état où je les vois, des états est le pire, De leur salut dépend l'honneur de mon empire, J'ai pour ce rare exploit destiné ta valeur; Va vite, et de leur sort répare le malheur.

La bande, à ce discours, se répand sur la terre. Et vient mêler sa rage à celle de la guerre ; L'air en est agité, le soleil en pâlit, Et la Loire s'en trouble au plus bas de son lit. Dans son dernier instant, Bedford sait leur venue. Et se sent assisté d'une force inconnue ; Ils passent dans son sein, ils passent'dans son bras. Et lui font de la Fille espérer le trépas. Du fort impérieux elle tenait la cime.

Et le faisait trembler sous son bras magnanime, Quand d'un bras animé par les monstres d'enfer, Contre elle, avec grand bruit, il darde son grand fer.

Vers où l'épaule gauche à la gorge est conjointe, Le sacrilège fer. de sa mortelle pointe, Bouclier et cuirasse et le col entamant, Se fait jour par le dos, et fuit rouge et fumant (i).

au-dessus de la mêlée terrestre, la bataille engagée, dans i\ entre les légions célestes qui combattent pour la France et les : de l'enfer qui combattent pour l'Angleterre.

La veille. Jeanne avait dit a sou confesseur : — i Levez-vous

io6 LA PUCELLE.

D'une atteinte si rude, étourdie, ébranlée, Elle voit de ses mains la victoire écoulée ; Les Anglais, les démons contents et furieux, D"épouvantables cris font retentir les cieux. A l'éclat, au fracas de ce nouveau tonnerre, Le Français sent son cœur, qui se glace et se serre, 11 croit la Sainte morte, et pleurant son trépas, Du rempart assailli se retire à grands pas. Seule, bien que le sang de ses veines ruisselle, Elle tient ferme encor au faite de l'échelle, Et, rassurant les siens dans leur étonnement, En ces termes leur parle, et d'un ton véhément : — Quoi ! valeureux guerriers, quoi ! dans votre avantage, Un peu de sang perdu vous fait perdre courage? Pour moi, je le répute à suprême bonheur, Et, dans ce petit mal, je trouve un grand honneur. Le succès, bien qu'heureux, n'eût eu rien d'honorable, Si le Ciel n'eût permis un coup si favorable ; Vous n'en verrez pas moins vos bras victorieux, J en verrai seulement mon nom plus glorieux.

Elle est, en ce moment, de cent flèches couverte, Et désormais aucun ne doute de sa perte; Des flèches toutefois aucune ne l'atteint, Ou du moins, l'atteignant, de son sang ne se teint.

demain de grand matin, vous ferez plus qu'aujourd'hui. Tenezvous toujours auprès de moi ; car j'aurai moi-même beaucoup à faire, et plus que je n'ai jamais eu. Demain, mon sang coulera de mon . corps, au-dessus du sein. »

Mais la force la quitte, et l'oblige à descendre;

Si grande âme y répugne, et voudrait s'en défendre;

Il le faut, elle cède, et crie à haute voix :

— Reçois de mon retour ce noble gage, « Anglois », Retiens-le ! — Sur ce mot, recueillant sa puissance, Haut, dans le sein de Pair, son enseigne elle lance; L'enseigne vers les cieux, s'élève avec effort, Puis se va replanter dans le milieu du fort. La Sainte aux siens se tourne et :— Nous verrons, dit-elle, Qui la possédera, de nous, ou du rebelle; Nous verrons qui de nous la laissera périr, Et si je serai seule à l'aller requérir !

Dunois qui, dans son poste à ce poste opposite, Pressait des ennemis la belliqueuse élite, Du coup de la Guerrière entend le triste bruit, Et sent couvrir ses yeux d'une ombrageuse nuit. De douleur il soupire, et devient froid et pale, Son cœur se sent percé de l'atteinte fatale, Et pour se maintenir, sans en être abattu, Se trouve avoir besoin de toute sa vertu. Il accourt vers la Sainte, et ses armes appre Mais, il n'est guère loin, que sa course il arrête. L'honneur retient ses pas, qu'avait poussés l'amour. Lui montre la courtine et l'invite au retour. Un trouble violent s'élève dans son âme, Son devoir est contraire au dessein de sa flamme, L'un et l'autre, un grand temps, contestent de pouvoir, Enfin la flamme cède et fait place au devoir.

— Dure loi, dit le Prince, en retournant aux bandes Qui de ma passion la tendresse gourmandes, Et qui me rends barbare envers le saint objet, Par qui du sceptre anglais je ne suis point sujet, Aux dépens de mon cœur, eh ! bien, sois satisfaite, Contente ton désir, dans ma lâche retraite, Pour plaire à ta rigueur je consens d'être ingrat, D'être mauvais amant, pour être bon soldat! Malgré toi toutefois, inhumaine contrainte, Ma vaillante douleur combattra pour la Sainte, Et mon bras dans le sang fera les corps nager, Sinon pour la sauver, au moins pour la venger; Je plongerai ce dard au sein du parricide î . . . .

Aux remparts, à ces mots, il va d'un cours rapide. Les siens il y remène, et l'Anglais plein d'horreur, Tremble au terrible aspect de leur noble fureur.

Cependant le Très Haut contemplant sa Guerrière. Et voyant de ses yeux obscurcir la lumière, Plutôt que de laisser le saint œuvre imparfait, Lui veut d'un saint secours faire sentir l'effet.

Aux jardins étoiles, dont les fleurs et les plantes Ont le suc salutaire et les feuilles brillantes, Sur toutes une luit, qui pleine de vertu, X'a jamais sans victoire aucun mal combattu. Le peuple aimé des cieux, à l'antique monarque, Dont les jour^ n'attendaient que le fer de la Parque.

Vit jadis cette fleur, dans les champs palestins. De trois lustres entiers prolonger les destins. Son bouton est vêtu d'une pourpre enflammée, Qui, sans nombre à l'entour, d'astres d'or est semée; Sa tige est haute et droite, et d'un azur changeant, Qui traîne en serpenteaux ses racines d'argent. D'une tendre émeraude, en lames divisée, La merveilleuse plante a sa fleur composée, Et, sans s'épanouir, celte puissante fleur Tient sa force cachée aux replis de son cœur.

Par le pouvoir divin, un des anges la cueille ; Il presse entre les doigts sa verdoyante feuille, Et, pour remède unique au mal qu'a fait le trait. En tire un lait plus doux que le terrestre lait. L'ange avec la liqueur, d'une chute soudaine, Vient où la fille souffre une cuisante peine, . Et, dans son coup mortel, sans paraître à ses yeux, Verse insensiblement ce baume précieux.

L'efficace pouvoir de ce nouveau dictame, De la brûlante plaie ôte toute la flamme. Chasse tout le venin, et, ses bords unissant, Rend la force première à son bras languissant (i). Elle se sent guérie, et du secours céleste Voit, dans sa guérison, la preuve manifeste,

(i) Depuis qu'elle n'est plus cultivée dans les «. Jardins étoiles », la joubarbe, car c'est d'elle vraisemblablement qu'il s'agit, a beaucoup perdu de ses dons merveilleux. Cependant, on s'accorde encore à lui reconnaître quelque vertu curative.

Bénit le Souverain, adore ses bontés, Et retourne aux Anglais à pas précipités.

Mais contre les démons, dont la troupe invisible Rend le haut du rempart à tous inaccessible, L'ange, qui se voit seul, en ce besoin pressant, Pour n'y pas succomber, recourt au Tout-Puissant.

— L'enfer, s'exclame-t-il, ô majesté divine, Des perfides Anglois ne veut point la ruine. Il borde de leurs murs, et le front, et le flanc. Et des Français partout a répandu le sang. Contre sa violence et contre sa malice, A nos faibles efforts joins ceux de ta milice, Et, par tes esprits saints, dans les feux éternels, Veuille précipiter les esprits criminels.

Dieu voit le grand péril, accorde la demande, Et de soldats ailés fait partir une bande. Uriel est à la tête, il tombe, en un moment, Du ciel le plus sublime au plus bas élément. Il fond, avec les siens, sur la troupe infernale, En valeur, en fureur, là chacun se signale ; Les anges, les démons, d'un foudroyant éclat, Sur le mur combattu font un âpre combat. Deux nuages de feu, l'un clair et l'autre sombre, Semblent faire heurter la clarté contre l'ombre, On voit leurs tourbillons l'un vers l'autre voler, Et de leur choc ardent la flamme étinceler. Tantôt l'un, tantôt l'autre, en égale balance, Dans la plaine des airs, ou recule, ou s'avance;

CHANT TROISIEME. ni

Tantôt d'égale force, à l'envi se poussant,

Ils font pour s'ébranler maint effort impuissant :

Mais enfin, tout à coup, le ténébreux nuage

Au nuage brillant laisse prendre avantage ;

On le voit entr'ouvert, on le voit enfoncé,

On le voit, en cent parts, en cent lieux, dispersé.

Sur ce temps l'Esprit saint, garde de la guerrière.

Lui lève le bandeau qui voilait sa paupière,

Et lui découvre a nu les escadrons d'enfer,

Ecartés loin du fort par l'angélique- fer.

Il lui découvre à nu, dans rhorrible bataille,

Les saints qui d'Orléans protègent la muraille,

Saint Agnan, saint Envert, qui de leurs saints bâtons.

Des anges à l'envi, poursuivent les dçmons.

Cet objet la surprend, et d'aise la transporte ;

Il lui hausse le cœur, et rend sa main plus forte ;

Elle crie : — O Français, l'enfer est « terracé »,

Le ciel veut à ce coup que l'Anglais soit forcé.

Donnons ! Et de furie en parlant elle donne ;

Le Français donne alors, le rebelle s'étonne,

Et, comme si l'effroi l'avait rendu perclus,

Il demeure immobile et ne résiste plus.

Durant ces hauts exploits, le renommé Giréme, • Terreur de l'Ottoman et son horreur extrême, Pour aller à l'assaut du rempart orgueilleux, Avait pris entre tous un chemin périlleux. A la tête des siens, sous des armes dorées, De mille blanches croix couvertes et parées.

ii2 LA PUCELLE.

Il court au boulevard, un long trait à la main, Et se prépare à faire un acte plus qu'humain. La grande croix d'argent, sur sa rondache empreinte, Eblouit le rebelle et le remplit de crainte, L'infidèle partout devant elle a tremblé, En ce lieu le chrétien devant elle est troublé. Le pont, par qui le fort se joignait à la ville, N'était plus sur les eaux qu'une masse inutile, Depuis que l'assiégeant, resserrant l'assiégé, L'eut pour son assurance à le rompre obligé. Par là le grand guerrier son attaque médite, La grandeur du péril sa vertu sollicite, Il y va plein d'ardeur, d'un cours précipité, Vient à l'arche rompue, et s')' trouve arrêté. Le vide en est, à l'œil, de largeur excessive, Il veut pourtant rejoindre et l'une et l'autre rive. Et d'une étroite planche, aussitôt vif et prompt, Sur le pont démoli, fabrique un autre pont. Avec peine et danger, il fournit cet ouvrage, Avec peine et danger, il s'en fait un passage ; La planche, sous ses pieds, semble rompre à tous coups, Et lui montre la Loire, et la mort au-dessous. Toutefois, sans frayeur, d'un pied ferme il y passe, Et suivi de sa troupe avance à la « terrace » ; Il y monte et remarque, avec étonnement, Que l'Anglais à son choc s'oppose lâchement.

Entre le haut des cieux et le bas de la terre, Dans la plaine étendue où règne le tonnerre, Habite la Terreur, qui par cent froides mains, Serre et glace les cœurs des malheureux humains. On connaît sa nature et non son origine, Le ciel se l'attribue, et la nomme divine, L'enfer s'en dit le père et croit devoir ce fruit A l'effroyable sein de l'éternelle nuit. Elle a. comme le corps, les deux ailes couvertes De bouches aux clameurs incessamment ouvertes, Et darde prés et loin, par cent ressorts divers, Cent visages hideux et cent gosiers ouverts. D'un mouvement rapide elle vole et revole, Du levant au couchant, de l'un à l'autre pôle, S'accommode sans peine aux changements du sort, Et se range toujours au parti du plus fort.

Sur le dernier instant que la bande céleste Donnait à l'infernale une chasse funeste, La volage Terreur vint dans le vaste fort En faveur du Français intimider Bedford (i). Elle étouffe en son cœur tout ce qu'il a de flamme, D'affreuses visions elle agite son âme, Et lui feint, et Giréme, et la sainte, et Dunois, Avec cinquante dards et cinquante pavois. A ses regards douteux elle peint et figure Chacun des assaillants immense de stature,

( i) Tous les historiens sont unanimes à mentionner la panique dont fut prise l'armée anglaise, a ce moment.

ii4 LA PUCELLE.

Les figure chacun de deux masses armé.

Envenimé de haine, et de sang affamé.

Ainsi dans sa fureur, par son crime excitée. Sur le haut Citheron, le fabuleux Penthée Voyait, ou pensait voir, de ses farouches yeux, Et deux Thébes en terre, et deux soleils aux cieux.

Chacun de ses soldats, non moins que lui, se trouble; A leur sens égaré le Français se redouble; Ils lui cèdent partout, se confessent vaincus, Laissent tomber leurs traits et jettent leurs écus. La Guerrière, Dunois, et le brave Girème, Se lancent dans le tort, d'une vigueur extrême, Xaintrailles, Châteaubrun, Yillandrade et Flavy. D'une extrême vigueurs'}* lancent à Penvi, Là se fait du rebelle un horrible carnage, Le sang s'y verse à flots, les corps y vont à nage, Et le fer altéré s'y voit, avec plaisir, Dans un rouge Océan étancher son désir.

Bedford, à la faveur d'une obscure poussière. Sur le pont abaissé traverse la rivière. Et, dans l'un de ses forts se tenant resserré, Là même du vainqueur se croit mal assuré. Les siens suivent ses pas et se sauvent en foule, La crainte, vers le pont, l'un sur l'autre les roule. Le généreux Talbot et le fier Glacidas Pensent, mais vainement, retenir leurs soldats. La Terreur les poursuit de mille ombres funestes, Et pousse vers ce lieu leurs misérables restes ;

CHANT TROISIEME. u5

Par un chemin étroit, tous veulent, à la lois,

Eviter la rigueur des armes du « François »,

Mais se voulant couvrir de cette âpre tempête,

La hâte les retarde, et l'ardeur les arrête ;

D'un effort inutile, ils s'empressent toujours,

Et toujours, par la presse, embarrassent leurs cours.

La foule, en cet endroit, de plus en plus s'augmente, Ht désormais le pont l'éprouve trop pesante, Il gémit, il éclate, et, dans le fond de l'eau, Précipite avec lui son énorme fardeau.

L'infortuné rebelle, en sa chute effroyable, Pousse un cri, jusqu'aux cieux, horrible et pitoyable ; Chacun tombe, et tombant voit l'infaillible mort... Lâches et courageux, tous ont le même sort. Le fleuve les reçoit dans ses grottes profondes, Et, plus haut que le fort, fait rejaillir les ondes ; Il blanchit tout d'écume, et roulant à grand bruit, Vers l'un et l'autre bord se rejette et s'enfuit. Dans cette déplorable et terrible aventure, Mille Anglais sous les eaux trouvent leur sépulture Et là, confusément, demeurent entassés Les faibles et les forts, les sains et les blessés. Toi-même, ô Glacidas, toi par qui l'Angleterre Avait cru remporter le prix de cette guerre, En ce triste accident, vaincu mais non troublé, Par les ruines du pont tu te vis accablé (i).

(i) « Glacidas, Glacidas, lui cria Jeanne, Rends-ti, Rends-li (Rendstoii,au roi du ciel !...Tu m'as appelée p..., j'ai grand pitié de ton âme. •>

no LA PUCELLE.

De tant de corps meurtris, la Loire ensanglantée. Aux maritimes flots, courut épouvantée, Et, leur communiquant sa nouvelle couleur, Du superbe étranger leur apprit le malheur. Talbot seul, entre tous, dans l'injure commune, A respecter sa tête obligea la Fortune, Et du pont et des siens, pêle-mêle chargé, Sous les vagues pourtant ne fut pas submergé . 11 tomba, mais tout droit, et du gouffre de l'onde A peine eut des deux pieds touché la vase immonde, Qu'au-dessus à l'instant, d'un élan vigoureux, On le vit apparaître, ardent et valeureux. De l'une de ses mains, il tient son cimeterre, De l'autre il fend les eaux et s'élance à la terre, Et, bien qu'il soit suivi d'un orage de dards, Sur le rivage enfin, triomphe des hasards.

Au boulevard conquis alors tournant la vue, De colère et de rage, il sent son âme émue, Menace les Français de cent cruels trépas, Et vers les autres forts dresse ses tristes pas. Lors pour dernier malheur, il voit de son armée, La colline couverte et la plaine semée, Il voit ses bataillons de frayeur éperdus, Il les voit ébranlés, il les voit confondus. L'invincible terreur, au grand fort dominante. Avait de là, partout, jeté son épouvante, Et, par l'augure affreux, de mille dures morts, De son plus froid venin rempli les autres forts.

Par cent griffes d'acier, par cent secousses fortes, Elle en avait brisé les remparts et les portes, Et, par cent fouets sonnants, des rebelles chassés, Avait, aux champs voisins, les drapeaux dispersés.

Talbot vient sur ce temps, et le monstre effroyable Vole soudain ver lui, mais visible et palpable, Se lance dans ses yeux, s'empare de son sein, Et l'oblige par force à changer de dessein. Malgré lui, son grand cœur, à ce coup, l'abandonne, Il craint, et de sa crainte il a honte et s'étonne, Il ne prend pas la fuite, et toutefois il suit Le soldat, qui de peur, se débande et s'enfuit.

Dans l'éclat cependant de sa haute victoire La Sainte voit manquer quelque chose -à sa gloire. Et du milieu des morts tirant son étendard, Songe à finir la guerre et sort du boulevard.

Le soleil, affaibli d'ardeur et de lumière, Languissait désormais au bout de sa carrière, Précipitait son cours vers le bas horizon, Et s'allait renfermer dans sa moite prison.

Il restait peu de jour, mais la Fille céleste, Veut détruire Bedford dans le jour qui lui reste, Traverse le grand fleuve, avec le fort Dunois, Et chacun d'eux s'anime à de nouveaux exploits. Ils couraient aux réduits vides et sans défense, Et préparaient contre eux une vaine vaillance,

n8 LA PUCELLE.

Quand de soldats anglais et d'anglais étendards,

Ils découvrent les champs couverts de toutes parts.

Tous d'eux à cet objet sont transportés de joie,

Et, comme deux aiglons qui découvrent leur proie,

Au vaste sein de l'air, loin de l'abri des bois ;

Tous deux prennent leur course et fondent sur « PAnglois » .

Mais les tristes démons, au bruit de la tempête, Qui gronde sur Bedford et menace sa tète, Xe pouvant se résoudre à le laisser périr, Pour la seconde fois, le viennent secourir. Des plus sombres vapeurs de l'infernale plage, Ils forment à l'instant un ténébreux nuage. Et, de son épaisseur, environnant Bedford, Le cachent à la Sainte et l'ôtent à la mort. Elle veut toutefois poursuivre sa victoire, Et s"élançant d'ardeur, où l'ombre est la plus noire, Eclate, brille, et semble un soleil qui reluit. Et qui chasse, à longs traits, les horreurs de la nuit.

Déjà par ses efforts la nue était percée, Et sur les derniers rangs la charge commencée ; La Sainte avait déjà son grand bras déployé, Et Bedfort était prés d'en être foudrové. Lorsqu'aprés la nuit fausse, une nuit véritable Vint aux fuyards tremblants se montrer secourable; Si son voile eut plus tard le monde enveloppé, Du fer victorieux nul ne fut échappé.

Qui deçà, qui delà, sans ordre et sans conduite, D'une épouvante égale ils prennent tous la fuite,

CHANT TROISIEME. ng

Les uns courent vers Meun, les autres vers Jargeau ; La campagne en est pleine et la rive de Peau (i).

Ainsi lorsqu'un milan, de pénétrante vue, Tombe à plomb, tout à coup, du milieu d'une nue, Et fond dans un grand lac, où les vagues poissons Eprouvent rarement le fer des hameçons ; Si d'un brouillard soudain l'onde couvre sa face, Aux peuples écaillés il donne en vain la chasse, Et le troupeau muet, par la crainte écarté, Dans les roseaux touffus cherche sa sûreté.

D'une éclatante voix, la Sainte, à chaque bande, Vers le mur affranchi, la retraite commande, Et son autorité modérant leur chaleur, Au plus fort de leur course, arrête leur valeur. Elle ordonne cent feux, pour témoins de sa joie; Leur flamme en crépitant vers les astres ondoie ; La nuit s'en illumine et son obscurité Se dissipe aux rayons de ce jour emprunté. Le camp vole à la proie et ses mains triomphantes Recueillent des vaincus les dépouilles sanglantes; Puis, sur le tour égal d'un cercle spacieux, De mille grands harnais revêtent mille pieux. Dans le milieu du cercle, ensuite l'on entasse Pique sur javelot, cuirasse sur cuirasse,

(i) • S'ensauvèrent et deslogèrent si haustement. » écrivait peu après Charles VII, aux habitants de Narbonne, qu'ils laissèrent leurs bombardes, canons, artillerie et la plupart de leurs vivres et

Magnifique trophée et sacré monument

Dressé par la Pucelle au roi du firmament.

Après ce beau travail, la Guerrière modeste,

Brûlant d'un feu dévot et d'un zèle céleste,

Monte sur le trophée, et, sa voix renforçant,

Au camp parle en ces mots, d'un ton grave et puissant,

— Bénissez, compagnons, la sainte Providence, Qui, d'un œil pitoyable, a regardé la France, Et qui, sous ces remparts, domptant vos ennemis, A, dans les champs français, les lys d'or affermis. C'est par son ordre seul, que l'injuste Angleterre A senti cet effroi d'une nouvelle guerre; C'est elle, dont la force a poussé tous nos dards, Et dans tous ces réduits planté nos étendards. Qu'étais-je ? qu'étiez-vous ? pour tenter l'entreprise. Qui de ces murs tremblants a sauvé la franchise ? Quelles étaient nos mains, et quels étaient nos cœurs, Pour ravir aux Anglais le titre de vainqueur ? Cet innombrable camp dont ils couvraient la plaine, Etait insurmontable à la puissance humaine; Les cieux seuls, à sa force, étaient à redouter, Et ce n'est qu'eux aussi, qui l'ont pu surmonter. Au seul Dieu souverain tout l'honneur s'en doit rendre, Ou si dans ce succès nous pouvons rien prétendre, C'est l'honneur d'être élus, parmi tant de guerriers, Pour cueillir, en son nom, de si fameux lauriers. Cette grâce, pour nous, est une insigne grâce, Ainsi que notre espoir, nos désirs, elle passe;

Et toutefois, encor ce rare événement

N'est de notre honneur que le commencement.

Nous allons bientôt voir la Beauce reconquise,

Bientôt voir la Bourgogne en liberté remise,

Bientôt voir la Champagne et les saints murs de Reims,

Resoumis à leur roi, par l'effort de nos mains.

Vos yeux verront enfin le trône de vos princes,

Paris, ce noble chef des françaises provinces,

Parle bras du Seigneur, en ses maux assisté,

Triomphamment sortir de sa captivité.

Louons donc le Très-Haut, qui, par cette victoire,

Ouvre à notre courage un si beau champ de gloire,

Et s'il nous a choisis pour de si grands exploits,

Ne nous témoignons pas indigne de ce choix.

Tous d'un commun esprit et d'une voix commune, Rendent grâces au ciel de leur bonne fortune, Et, sans présumer rien de leur infirmité, Donnent tout au pouvoir de la divinité. Pour ses illustres morts, la pieuse Guerrière Fait mettre, au même lieu, les troupes en prière, Intercède pour eux, leur impétre la paix, Et d'éloges choisis couronne leurs hauts faits. Puis, dans le sein profond de cette terre même, Qui doit sa délivrance à leur valeur suprême. Elle veut que leurs corps soient en pompe inhumés, Et de traits ennemis leurs sépulcres semés.

Mais Orléans à peine a vu sa délivrance, Que l'avis incroyable en vole par la France ; Et le peuple asservi sous le joug étranger, L'éprouve, à ce bruit seul, plus doux et plus léger. Par les faits plus qu'humains de la sainte Pucelle, Dans les cœurs abattus l'espoir se renouvelle, Et chacun désormais, d'un bras si redouté, Ainsi que sa vengeance, attend sa liberté. La seule intortunée et sensible Marie (i) Xe peut voir par ce bras relever sa patrie ; Seule elle l'appréhende, et pleine de douleur Plus que ne fait l'Anglais, l'estime son malheur.

i Ce personnage, éminemment sympathique, de la princesse ne peut être qu'imaginaire, du moins, suivant la condition où il est présenté. On ne le retrouve nulle part dans les généalogies. A cette époque, d'ailleurs, Dunois était déjà marié, depuis quatre ans, avec Marie Louvet. la fille d'un favori de Charles VII. Il ne pouvait donc pas avoir échangé, depuis, des serments tendant au mariage. Il ne pouvait pas non plus songer encore à Marie d'Harcourt, sa seconde femme, puisqu'il ne l'épousa que dix ans après le

LA PUCELLE. — CHANT QUATRIEME. i23

Les superbes rameaux de sa tige natale Sont unis aux rameaux de la souche royale, Et non moins florissants, non moins ambitieux, S'élèvent à l'envi vers la voûte des cieux. A son port, à son geste, à sa voix, à sa mine, On la juge d'abord une chose divine, Et, par l'unique Agnès, le prix de la beauté Lui peut être ici-bas justement disputé. Sur son iront découvert, tranquille et sans nuage, En deux torrents égaux sa tresse se partage, Et ses cheveux châtains, en boucles annelés, Flottent négligemment sur son col avalés. Dans l'ouverte prison de ses blanches paupières, Deux soleils animés renferment leurs lumières, Et, parmi les éclats de leurs feux violents, Conservent la douceur à leurs rayons brûlants. Un air grave, mais doux, règne en tout son visage, Rien ne se voit en lui, que riant et que sage, Et l'on trouve mêlés, en chacun de ses traits, Cent attraits inconnus, et cent charmes secrets. Mais, comme en toute chose elle se montre belle, Il n'est point de vertus qui ne brillent en elle,

siège, en r4?a. Maintenant Chapelain aurait-il voulu idéaliser tout autre inclination chez un héros dont la galanterie est restée légendaire? On a souvent chuchoté le nom d'une reine, à l'occasion des amours de Dunois. Serait-ce cette reine — Marie d'Anjou — qui aurait inspiré au poète le portrait de la princesse Marie: Cela n'est pas non plus vraisemblable. Le mieux est donc de conclure que ce gracieux personnage est fait de toutes les Maries dont le souvenir est resté attaché à la bannière du héros.

i24 LA PUCELLE.

Les cieux en sa faveur prodiguant leurs trésors, Pour embellir son âme à l'égal de son corps.

Avant que la Bourgogne, unie à l'Angleterre, Eût rallumé le feu de cette horrible guerre, Ses yeux, astres nouveaux de l'empire d'amour, Même, dés leur lueur, éblouirent la cour. Leur flamme sut brûler, à l'âge le plus tendre, De leurs puissants ravons nul ne se put défendre, Et quiconque aperçut un si divin objet, N'eut le sein que de roche, ou devint son sujet. En vain de mille amants elle fut recherchée, On ne la vit jamais de leurs larmes touchée, Et, si jamais Paris n'eût vu le grand Dunois, L'amour en vain sur elle eût vidé son carquois. Dunois lui ravit seul le titre d'invincible ; Seul à sa passion la fit être sensible, Et. sans aucun effort, de sa glace vainqueur, Put tout seul obtenir d'être roi de son cœur.

Par le puissant effet de la douce influence, Qui les avait conjoints, au point de leur naissance. Pour faire à leurs esprits même feu concevoir, Il ne leur fallut rien que naitre et que se voir. L'ardeur parut en eux soudaine et mutuelle, Elle brûla pour lui, comme il brûla pour elle, Et dans un même instant, par les traits de leurs yeux, Tous deux furent vaincus, tous deux victorieux. Tant que dura la paix, on vit leurs jeunes âmes Nourrir paisiblement leurs légitimes flammes,

CHANT QUATRIEME. i25

Et, sans rien refuser à leurs chastes désirs, Goûter ce que l'amour a d'innocents plaisirs. Mais lorsque la discorde, avec toute sa rage, Vint rallumer la guerre au français héritage, Et que le champ des lis, en deux parts divisé, Fut inhumainement à soi-même opposé; Philippe, rendu maitre en la ville maîtresse, Prés de l'antique reine y trouva la princesse, L'y trouva, le cœur triste et le corps abattu, Mais soumis l*un et l'autre à l'austère vertu. Du Bourguignon nièce, et, sans père et sans mère, Exposée aux travaux, aux soins, à la misère, De lui seul, contre tout, elle fit son appui, Et n'eut, dans sa conduite, autre règle que lui. Ni la vertu pourtant, ni l'étroit parentage, N'en purent adoucir le barbare courage ; Sa passion l'aigrit, il improuva ses vœux, Et, non moins que l'Etat, tyrannisa ses feux.

Soumise à tant de maux, la misérable amante Conserva son amour, généreuse et constante, Entretint son brasier de mémoire et d'espoir, Ne vit plus son amant et l'aima sans le voir. Cent fois, par le conseil de son amour fidèle, Elle voulut quitter la muraille rebelle, Cent fois un frein puissant de crainte et de pudeur La détourna de croire à la fidèle ardeur. La pudeur et la crainte, arbitres de son àme, Rompaient tous les desseins qu'avait formés sa flamme,

Et le sévère honneur faisait que sa raison

Jugeait la liberté pire que la prison.

À de si rudes lois soumise et condamnée,

La princesse en langueur passa plus d'une année.

Et rien ne l'empêcha de mourir sous ces lois.

Que de ne douter point de la foi de Dunois.

Ainsi quand, aux beaux jours de la saison nouvelle. Se sent prise au lacet l'amante tourterelle, Et qu'elle voit son pair, de l'embûche échappé, Avoir de l'oiseleur l'artifice trompé; Seulette elle gémit, elle languit seulette, Elle hait la clarté, la mort elle souhaite, Et si rien désormais lui fait souffrir le jour, C'est de croire son pair fidèle en son amour.

Non loin du grand Paris, vers la fertile plaine, Où les flots de l'Yonne enflent ceux de la Seine, Une épaisse forêt d'arbres hauts et serrés, Couvre un stérile fonds de sables altérés. De cerfs et de chevreuils mille troupes sauvages, Habitent de ses torts les verdoyants ombrages, Et la terrible dent des fauves sangliers Brosse dans ses buissons, et tranche ses halliers. C'est là le lieu fameux des champêtres délices, Que réservent les rois pour leurs doux exercices; Et c'est là que leurs bras ensanglantant leurs traits, Représentent la guerre au milieu de la paix.

Dans le centre du bois, en un champ solitaire, Sourd entre les rochers une fontaine claire, Qui, cavant par son cours un naturel canal, Roule sur le gravier son liquide cristal. Ses eaux, quand de leur source elles sont répandues, Ne semblent pas des eaux, mais des perles fondues, Avec qui lentement coulent entremêlés, Des diamants dissous, des saphirs distillés. C'est un miroir céleste, et jamais l'œil du monde Xe se trouve si beau que dans cette belle onde; Elle est vive, elle est pure, et telle est sa beauté, Que ce bois a son nom d'elle seule emprunté. De coteaux monstrueux, cette illustre fontaine Découvre à l'entour d'elle une superbe scène, De rocs, qui, vers les cieux en pointe s" élevant, Offrent leur tête nue aux attaques du vent. A l'effroyable aspect de leur rustique masse, Le cœur le plus hardi se transit et se glace, L'œil en refuit l'horreur, et demeure surpris, De voir un grand désert si près du grand Paris, Mais un vaste palais d'architecture rare, Adoucit de ce lieu l'objet rude et barbare, Et, durant les beaux jours que ramène l'été, Rend de princes chasseurs le désert fréquenté (1).

Ci) Le château de Fontainebleau. — Il ne faut pas oublier que c'est de l'ancien qu'il s'ngit, celui sur l'emplacement duquel François Ier, d'après les plans du Primatice, fit édifier un palais auquel vinrent successivement s'ajouter des constructions portant chacune la

r28 LA PUCELLE.

Philippe, mécontent et plein d'inquiétude, Avait fait sa retraite en cette solitude, Et, par la solitude aigrissant sa douleur, Xe pensait qu'aux moyens de venger son malheur. La perte d'Orléans tourmentait sa mémoire... Tel se montre un taureau, plein d'amour et de gloire, Qu'un autre plus vaillant, jaloux de son bonheur, A par force privé de maitresseet d'honneur. Au fond du bois obscur, loin de son pâturage, Il rumine sa perte et s'enflamme de rage; Ses desseins sont cruels, contre son fier rival, Et le lieu solitaire envenime son mal.

Vers le prince irrité, la princesse affligée, Au bruit de son courroux, s'était soudain rangée, Et, croyant ce désordre utile à ses désirs, D'une ombre de plaisir flattait ses déplaisirs. Elle jugeait qu'alors devaient entrer en guerre L'orgueilleuse Bourgogne et la fiére Angleterre, Qu'à Charles désormais Philippe se joindrait, Et que leur union son Dunois lui rendrait.

Son aimable Dunois déjà, dans sa pensée, La venait consoler de sa langueur passée, Par les plus doux serments l'assurait de sa foi, Et lui jurait de vivre et mourir sous sa loi.

marque de son époque, et rappelant les règnes de Henri II. Charles IX.

Henri IV, Louis XIII et Louis XIV. iL'ancien château

de Robert le Pieux, suivant les uns, de Louis VII disent les autres, de

pe-Auguste ou bien de saint Louis affirment plusieurs. On ne

s au juste.

Son espoir endormi se réveillant en elle, Fait qu'aux yeux de Dunois elle veut être belle; Elle redonne l'ordre à ses cheveux épars, Et rallume le feu dans ses sombres regards. Elle aiguise les traits, dont l'atteinte agréable Puisse blesser Dunois d'une plaie incurable, Et, pour le confirmer à se plaire en ses rets, Prépare contre lui mille nouveaux attraits.

Ce jour même, exposant sa beauté sans seconde, Au tranquille miroir de la source profonde, Et consultant ses eaux, pour savoir quels appâts Pouvaient le mieux donner un amoureux trépas; Elle voit accourir la discrète Yolante (1), De ses plus chers secrets fidèle confidente, Et crier : — A ce coup, le grand siège est levé ! Bedford a pris la fuite, et Dunois est sauvé. Marie, à ce discours, ne peut cacher sa joie, Le plaisir sur son front aussitôt se déploie, Et sa riante bouche, et ses yeux éclatants, Laissent voir à quel point ses esprits sont contents.

— Il est vrai... — dit Yolante; et là, sans plus rien dire. Elle baisse la vue et tristement soupire ; Son visage se trouble, et, changeant de couleur, L'accuse de celer quelque insigne malheur.

(1) Libre à Chape'ain décrire Yolante, au iieu de Yolande, un nom qui devait être alors à la mode, puisqu'il était celui de Yolande d'Aragon, veuve de Louis II d'Anjou et mère de Marie d'Anjou, erame de Charles VU.

i3o LA PUCELLE.

La princesse en frémit et, confuse et craintive, N'ose lui commander qu'elle parle et poursuive; Puis tout à coup l'en presse, et, la voyant trembler, Prend de son tremblement sujet de redoubler. Alors et tout en pleurs : — Il est vrai, lui dit-elle, Que Dunois, envers vous, passe pour infidèle, Et que le bruit commun veut qu'en ce changement D'une simple bergère il se soit fait l'amant.

Par ces funestes mots la princesse abattue, Sent au fond de son sein, la douleur qui la tue, Elle perd force et voix, et le feu de ses yeux S'éteint et lui ravit la lumière des cieux. De même le poisson, qu'attire l'apparence, Vers le morceau flottant, famélique, s'élance. Et prenant l'hameçon, sous le trompeur appât, Au lieu de nourriture y trouve le trépas. Son cœur est impuissant à soutenir sa peine; Elle tombe pâmée au bord de la fontaine, Et, dans cet accident, son immobile corps N'est dissemblable en rien des mourants et des morts. Volante se récrie et se jette sur elle, A leurs premiers devoirs ses puissances rappelle, Et par l'eau de la source et celle de ses pleurs, La ravit à la Parque et la rend aux douleurs.

— Ah! lui dit-elle alors d'une voix languissante. Quel discours m'as-tu fait, inhumaine Volante? Pourquoi venir, hélas ! par de si tristes mots, Détruire mon espoir et troubler mon repos?

CHANT QUATRIEME. i3i

A croire un si grand mal ton âme est trop légère, La bouche qui Ta dit, sans doute, est mensongère, Non, non, de l'équité les cieux sont trop amis, Pour souffrir que Dunois ait ce crime commis. Mais quoi? tout est possible ; amante infortunée, Ainsi de mon amant serais-je abandonnée ? Ah ! soyons, sans tarder, de ce doute éclaircib. Et la mort, s'il est vrai, finisse nos soucis !

Là s'arrête Marie, et la morne pensée Sans se résoudre encore demeure balancée, Elle craint, elle espère, et craint plus, toutefois, Qu'elle n'ose espérer de la foi de Dunois. Mais de son changement la funeste nouvelle, Se confirme à la fin par un courrier fidèle, Et la princesse apprend que. d'un divin objet, L'objet de son amour est devenu sujet.

Elle apprend qu'une sainte et vaillante Bergère, Vient de le garantir de la force étrangère, Et qu'étant par ses faits en liberté remis, A son glorieux joug il aie col soumis. De ce dernier malheur à ce coup assurée, Et d'un dépit mortel violemment outrée, Elle éclate en ces mots ardents et furieux, Et n'a pour tous témoins qu'Yolante et les cieux.

— Il est donc vrai, dit-elle, amant faux et parjure, Que tu m'as bien pu faire une si grande injure ? Donc ce cœur de héros, autrefois si vanté, Aura pu consentir à cette lâcheté ?

i3a LA PUCELLE.

Est-ce ainsi que les maux qu'il a pour toi chéris,

Par ta reconnaissance, à la fin sont guéris ?

J'ai pour toi sur les bras la France et l'Angleterre,

La Bourgogne, pour toi, m'a déclaré la guerre,

Et je me suis, pour toi, fait autant d'ennemis,

Que les traits de mes yeux m'ont de princes soumis.

Ils ont tous vu, pour toi, leurs flammes négligées,

Et sur moi cependant nul ne les a vengées;

Toi seul, pour qui ma foi produisait leurs travaux,

As puni ton amante et vengé tes rivaux.

Traître, dissimulé, que sous un doux visage

Tu m'as caché longtemps ce barbare courage !

Ton cœur, en mes liens, languissait feintement,

Et, pour me trahir mieux, contrefaisait l'amant.

Mais en brisant mes fers, aveugle volontaire,

De quelle autre beauté te rends-tu tributaire ?

Quelle rare vertu, quelle auguste splendeur

Allume dans ton sein cette nouvelle ardeur ?

Ah ! trop lâche Dunois, une fille champêtre

Est l'illustre beauté, dont les yeux l'ont fait naitre ;

C'est elle, dont les yeux ont bien pu t'engager

A dédaigner ma flamme, et la tienne changer!

Pour écarter de toi les tempêtes guerrières,

J'ai conçu mille vœux, j'ai fait mille prières;

C'est par moi que tu vis, et l'objet de tes feux,

S'il te possède, hélas ! ne te doit qu'à mes vœux.

Les cieux m'ont exaucée, hélas ! pour ma rivale;

O cieux! ne gardez plus cette âme déloyale,

CHANT QUATRIEME. i33

Laissez l'ingrat en proie à son mauvais destin, Que des méconnaissants il rencontre la fin; Qu'en guerre désormais la fortune ennemie L'accable de malheurs, le couvre d'infamie, Et que le feu nouveau, dont il est embrasé, Par ce nouvel objet demeure méprisé !

D'une mortelle peine à ce mot oppressée. Elle sent, sur son cœur, sa plainte repoussée; Dans sa gorge, à sa voix elle sent un retien, Et, pour vouloir trop dire, elle ne dit plus rien. Tout le reste du jour passe dans le silence, Sans que de sa fureur cesse la violence ; A la fin, vers la nuit, ce transport véhément, Laisse régner en elle un plus doux mouvement.

Le devoir d'une fille, et la vertu passée Reviennent tout à coup s'offrir à sa pensée, Et son sens moins troublé juge que son ardeur L'a portée au delà des lois delà pudeur. Dans son sein ébranlé, l'amoureuse tourmente Toujours de plus en plus se rend moins violente ; Toujours plus la sagesse, après ce grand travail, De son sens égaré reprend le gouvernail. Mais bien que la tempête, ou cesse, ou diminue, Son âme toutefois en est encore émue, Et tout ce qu'elle obtient de ses vives douleurs, C'est de pouvoir se plaindre et répandre des pleurs. A ses pleurs retenus elle lâche la bonde, De leur débordement son visage s'inonde,

i34 LA PUCELLE.

Son cœur se sent, par eux, allégé d'un grand poids, Et sa langue muette en recouvre la voix.

Alors de son beau sein tristement elle tire Le portrait du cruel, qui cause son martyre; Gage autrefois donné d'un amour éternel, Maintenant devenu perlide et criminel.

De nœuds de diamants, et de chaînes dorées, Il avait les deux mains étroitement ferrées. De chaines et de nœuds son col était pressé, Et le nom de Marie y brillait en" Fixe elle l'envisage, et longtemps considère Ce glorieux captif, cette tète si chère, Attache à cet objet ses regards languissants, Et d'une douce erreur laisse abuser ses sens. Dans le trouble, où la tient son ardeur enflammée, Yovant au naturel cette image exprimée.

Elle croit voir présent l'auteur de son ennui, Et, parlant au portrait, pense parler à lui.

— Ces liens, lui dit-elle, amant faible et volage, T'engageaient à me rendre un éternel hommage. Rien ne les devait rompre, et tu les romps pourtant ; Une autre t'asservit, et te rend inconstant. Une autre, mais quelle autre ? Ah ! guerrier sans courage. Préférer à mes fers cet infâme servage!... Qui l'eût jamais pu croire ? — A ces mots soupirant, De pleurs, sur le portrait, elle verse un torrent. Mais au milieu des mots, dont son âme est pressée, L'amour ingénieux vient flatter sa pensée,

CHANT QUATRIEME. i3;

Et, par un beau retour, tache à lui faire voir Reluire en ce malheur quelque rayon d'espoir.

— Qui sait, dit-elle, ingrat, si ta flamme nouvelle T'a soumis tout entier au joug de la Pucelle ?

Et qui sait si ton cœur, à mon cœur attaché, A pu dans cet effort m'ètre tout arraché ? Non, tu ne m'as pu faire un si barbare outrage! Ton cœur, bien que changé, garde encor mon image ; Le feu qui l'enflamma n'est pas encore mort, Il se peut rallumer, plus ardent et plus fort. J'espère encore en toi, parce que je t'estime; Tu n'as pas un esprit à se souiller d'un crime, Tu conçois la raison, tu chéris l'équité, Et n'as rien en horreur comme la lâcheté. Excite ta vertu, romps les indignes chaines Qu'autant qu'à mon dommage, à ta honte tu traines ; Sois juste envers Marie, et rends à ses liens, Ton cœur, son fugitif, le plus grand de ses biens ! La princesse, à ces mots, finit sa plainte amére ; Volante, qui l'écoute, et qui voit qu'elle espère, Veut espérer aussi que le cœur de Dunois Ne sera pas en tout affranchi de ses lois. Elle veut croire au moins qu'un vigoureux langage Peut, dans ses premiers fers, rengager le volage. Et, par cette croyance allégeant son ennui, A Marie, en ces mots, offre d'aller vers lui.

— Donnez soulagement à votre âme oppressa : Je viens de concevoir une noble pensée,

Une entreprise haute, et qui peut succéder,

Si par mon zèle ardent vous vous laissez guider.

Il faut qu'avant le jour, en homme déguisée,

Du camp victorieux je prenne la brisée,

Et que, me présentant à ce cher ennemi,

Je réveille pour vous son amour endormi.

Je sais l'art de fléchir ce superbe courage,

Je sais ce qui Fémeat, je sais ce qui l'engage,

Ma liberté lui plait, et mes fermes discours

A tout ce que je veux le disposent toujours.

Souffrez que, pour un peu, je m'éloigne et vous quitte,

De tenter ce projet ma foi me sollicite;

Vous ne hasardez rien, souffrez-le seulement,

Et n'attendez de moi que du contentement.

D'un dessein si hardi la princesse ofïensée. D'Yolante, d'abord, rejette la pensée, Mais son cœur amoureux d'espérance flatté, A la seconde fois, est par elle emporté. Elle s'y détermine : — Va, je me rends, dit-elle. Aux puissantes raisons que t'inspire ton zélé ; Je n'espère qu'en lui, dans mon âpre douleur, Et veux seul l'opposer aux traits de mon malheur. Je ne te prescris rien ; seule tu peux élire, Et ce qu'il faudra faire, et ce qu'il faudra dire ; Seule je t'établis maîtresse de mon sort, Et remets, en tes mains, et ma vie, et ma mort. Va donc, et, sans tarder, à partir te prépare.

Pour s'aller travestir la fille se sépare,

La princesse qui souffre et ne peut reposer, Par le portrait chéri fait sa peine amuser. La nuit en cet état se coule tout entière ; Elle aperçoit enfin le ciel gros de lumière, Et partout désormais l'horizon blanchissant Sous les premiers rayons du soleil renaissant. Vers elle, en habit d'homme, alors vient Yolante, Presse, pour son envoi, la malheureuse amante, Et dit qu'avant six jours, cet esclave léger Pour jamais à ses pieds reviendra se ranger.

— Pars donc, répond Marie, et trouve ce volage, Présente à ses regards cette amoureuse image (i) ; A ton ferme discours, joins sa muette voix, Et que Dunois te serve à me rendre Dunois. Pars, et pour mieux agir, songe que je te fie L'espoir de mon repos, et celui de ma vie ; Parle avec tant d'adresse, avec tant de bonheur Que je paraisse amante et conserve l'honneur.

La fille, sur ce mot, à ses genoux se baisse, Lui prend sa belle main, la baise, puis la laisse, Et, traversant du bois la plus sombre épaisseur, Commence son voyage et le poursuit sans peur.

Mais, dans les forts conquis, la triomphante armée A peine est par ses chefs éparse et renfermée,

(i) Le portrait.

i38 LA PUCELLE.

Que la sainte aussitôt va, d'un rapide cours, Annoncer à son roi l'effet du saint secours. Elle veut l'informer, et par sa bouche môme, Des exploits dont l'éclat lui rend le diadème. Et veut, de vive voix, le presser ardemment, De s'apprêter au sacre, et d'armer puissamment. Pour ces nobles desseins, les troupes elle quitte, Et soudain vers le roi sa course précipite ; Rodolphe l'accompagne, et dans moins de deux jours, Le sourcilleux Chinon les voit entre ses tours. La. le prince elle aborde et de zèle remplie :

— J'ai, dit-elle, 6 grand roi, ma promesse accomplie; Les cieux ont par ce bras et le bras de Dunois, Garanti ta cité des étrangères lois.

La justice des cieux, sur l'injuste Angleterre, Par nos fragiles mains, a lancé le tonnerre, Voici de ton bonheur le retour arrivé, Bedford a pris la fuite, Orléans est sauvé. Mais c'est peu qu'Orléans soit remis en franchise, Plus loin que son salut s'étend notre entreprise. Ce coup n'est que L'essai d'un plus heureux destin, Qu'il nous faut constamment pousser jusqu'à la fin. Nous devons, au travers des terres usurpées, Faire par notre cœur passage à nos épées, Sans donner paix, ni trêve à nos vaillantes mains, Que l'onction des cieux ne t'ait sacré dans Reims (i).

(i) Charles avait été couronné roi. mais, aux yeux des populations

CHANT QUATRIEME. i3g

Cet honneur te manquant, à peine tes provinces

T'osent-elles compter au nombre de leurs princes ;

Ton régne, sans le sacre, est un régne imparfait.

Et sans lui le tyran ne peut être défait.

Ainsi, pour l'obtenir, excite ton courage,

Excite tes soldats à ce divin ouvrage,

Mets le feu dans leurs cœurs, hâte leur partement,

Et n'appréhende rien que le retardement.

Mais, pour ce grand projet, que ta plaine est déserte !

Elle, qui d'escadrons devrait être couverte ;

Ah! par de nouveaux soins, et de nouveaux courriers,

Répare la lenteur de tes apprêts guerriers !

Charles hors de lui-même, à la grande nouvelle. Redouble son respect, pour l'illustre Pucelle, Et dit : — Fille admirable, en ton bras redouté, J'adore le pouvoir de la Divinité.

Orléans secouru, les Anglais mis en fuite, Font trop voir à mes yeux la céleste conduite, Ce miracle évident prouve trop désormais, Que le Dieu des combats est Fauteur de tes faits. Mon espoir, jeTavoue, 6 généreuse Sainte, S'est trouvé jusqu'ici balancé par ma crainte ; Avant ce haut succès, j'ai bien pu croire en toi, Mais je n'avais encor qu'une tremblante foi. Maintenant je crois tout, et je veux tout attendre, Du bras par qui le ciel est venu me défendre ;

d'alors, le sacre était la seule sanction capable d'établir indissolublement le prestige royal.

Je suis prêt à le suivre et à le seconder,

Hasarder tout sous lui, ce n'est rien hasarder.

J'irai seul, si tu veux, ou si tu me demandes,

Que je joigne à ton bras ceux de toutes mes bandes,

Dans moins de dix soleils, tu verras tout ce champ

Caché sous les drapeaux d'un innombrable camp.

Attends donc en ces murs cette vaste puissance,

Qui doit aider la tienne à délivrer la France ;

Laisse-nous, dans tes yeux, charmer un peu nos maux,

Et respire un moment, après tant de travaux (i).

— Non, prince belliqueux, lui repart la Guerrière, Je ne dois reposer qu'au bout de la carrière ; Je ne puis dans mon cours un instant m'arrêter, C'est un ordre d'en haut, qu'il faut exécuter. Tandis que. de cent lieux, en ce lieu tu ramasses Le camp qui doit vers Reims, suivre tes nobles traces, Jargeau, Meun, Baugency, retraite des fuyards, Par mes mains à tes lois soumettront leurs remparts.

iui de Laval, auteur des Lettres, raconte avoir vu Jeanne à cette époque, pour la première fois. Elle était allée à Selles et partir pour Romorantin : « Et la vit, dit-il, monter à cheval, armée et tout en blanc, sauf la tête, une hache en sa main, sur un coursier noir, qui à l'huis de son logis se démenait très fort et ne souffroit qu'elle montât. t dit : « Menez-le à la croix, » qui

Levant l'église, auprès du chemin. Et lors elle monta, sans qu'il se mût, comme s'il se fût lié. Et lors. Jeanne se tourna vers l'huis ce l'église qui était prochain, et dit en assez bonne voix de femme : « Vous prêtres et gens d'églises, faites procession et prières à Dieu ». Et lors se retourna à son chemin en disant : i Tirez avant, tirez avant. » son étendard ployé que portait un gracieux page, et avait sa hache petite à la main. »

Le rameau le plus grand de la royale souche, Alençon, dont l'orgueil rend la vertu farouche, Bouillant, ambitieux, ennemi du repos, De la Fille et du Prince entendit les propos, Mais, de la Sainte Fille retenant le langage, Il sentit d'un feu saint enflammer son courage, Se soumit à son joug et voulut désormais, Prendre part à l'honneur de ses illustres faits. Humblement il l'approche, humblement il la prie De souffrir qu'avec elle il serve sa Patrie ; La Guerrière l'agrée, et le Roi l'approuvant, Ils partent et leur vol prévient celui du vent (1).

Cependant Volante, en homme déguisée,

Par les champs découverts de la Beauce embrasée,

Vient aux murs délivrés et, sur un boulevard,

Voit Dunois, qui pensif se promène à l'écart.

Seul, d'abord, à ses yeux la fortune le montre,

Elle tient à miracle une telle rencontre,

En tire un bon augure et flattant son ennui,

Au Prince se découvre et s'avance vers lui.

D Alençon, Jean II une ie Beau, avait hérité le duché

cT Alençon en 141 ', à l'âge de six ans. Fait pri la bataille de

Verneuil, il venait de se libérer de sa rançon au pris des pius gros sacrifices. C'est lui qui eut le - ïment de la ee que

le roi mit, en cette circonstance, à la disrosition de Jeanne pour enlever aux Anglais leurs dernières positions sur la Loire.

i42 LA PUCELLE.

Il reconnaît Volante et ne peut à sa vue Cacher le mouvement dont son âme est émue, Il rougit,, il pâlit... Elle s'en aperçoit, Et d'un succès heureux, l'espérance conçoit. Au guerrier étonné, feignant de l'ignorance Du tort qu à sa maîtresse a fait son inconstance, Elle tient dans son cœur son déplaisir enclos, Lui sourit, le va joindre et lui parle en ces mots :

— Je viens, parfait amant, des lieux où ta princesse A passé, loin de toi, ses beaux jours en tristesse, Non, pour te reprocher, les maux que, dans les fers, Sous l'anglaise insolence, elle a pour toi soufferts; Son amour est trop noble et ta gloire sublime Allume, dans son sein, un feu trop magnanime, Pour permettre à sa voix, même dans le trépas, De se plaindre des maux que tu ne souffres pas. Du bonheur que le ciel à tes armes envoie, Je viens t'apprendre ici sa véritable joie, Et te dire qu'enfin s'approche l'heureux temps, Où tes pudiques vœux doivent être contents. Tu n'as plus d'ennemis, puisque Bedford lui-même, Sans ressource est tombé sous ta valeur suprême ; Et Philippe d'ailleurs, au gré de tes désirs, Semble avoir oublié ses cuisants déplaisirs. Ton cœur ne voit plus rien qui sa flamme importune, Tu touches de la main à ta bonne fortune, Il ne tiendra qu'à toi d'aspirer désormais A l'accomplissement de tes chastes souhaits.

CHANT QUATRIEME. i43

C'est ce que ta princesse et ta chère espérance,

Est pressée d'accorder à ta persévérance,

Sans que l'injuste bruit, qui te nomme inconstant,

Près d'elle t'ait fait tort, non pas même un instant.

Après cent et cent vœux de n'estimer rien qu'elle,

Elle sait que ta foi ne peut être infidèle,

Et ne croira jamais qu'aucune autre beauté

Ait pu, dans ses liens, prendre ta liberté ;

Bien moins une Bergère, un prodige d'audace,

Dont l'effort, je le veux, a sauvé cette place,

Mais qui, par sa bassesse, est mal propre à pouvoir

Forcer ton grand courage à trahir son devoir.

Durant tout ce discours, la fille accorte et sage, D'un regard attentif, le guerrier envisage, Et voit dans son teint pâle et dans ses yeux ardents, De sa confusion les signes évidents.

Elle voit sur son front, elle voit en sa vue Cent divers mouvements d'une âme irrésolue ; Elle le voit qui tremble et d'un tacite aveu. Confesse que son sein brûle d'un nouveau feu.

— Pardon, enfin, dit-il. pardon, chère Yolante. Si ma voix est craintive et ma parole lente ; J*ai balancé longtemps et me suis vu tenté. D'ajouter la feintise à la légèreté.

Mais si, par le défaut de l'humaine faiblesse, J'ai bien pu faire injure à ma belle princesse, Je n'ai pu. ni voulu, d'un silence insolent, Accroitre mon offense en la dissimulant.

J'ai failli, je l'avoue, et j'ai pu dans mon âme. Allumer pour une autre une amoureuse flamme, Je me suis laissé prendre, et l'objet qui m'a pris Est celui que tu crois si digne de mépris. J'ai failli, mais, crois-moi, la faute est pardonnable, A la considérer d'un esprit équitable ; J'aime ces deux objets, et sans être changé, Mon amour seulement entre eux est partagé. Crois-moi, si de Dunois, tu peux jamais rien croire, Ma princesse a toujours sa place en ma mémoire ; Tout captif que je suis de ce nouveau vainqueur, Elle possède encor la moitié de mon cœur.

Volante, à ces mots, perd toute retenue, Et ne peut endurer que Dunois continue ; De sa faible défense, elle interrompt le cours, Le regarde en fureur et lui tient ce discours :

— Il est donc vrai, perfide, et c'est ta bouche même Qui, contre ton honneur, profère ce blasphème ! Tu manques à Marie et tu la peux laisser ; Ah ! c'était une faute à ne point confesser ! Mais de mille raisons tu colores ton crime ; Marie, en ton esprit, conserve son estime, Tu lui gardes encor la moitié de ta foi ; O grand effort d'amour, qui n'appartient qu'à toi ! O grand cœur de Dunois, le plus grand de la terre Qui, sans peine, en lui seul, deux grands amours enserre ! Cœur adroit, qui dans soi, par des moyens aisés, Peut seul unir en paix deux amours opposés !

Non, non, n'allègue point ces excuses frivoles,

Il n'est plus temps de croire à tes vaines paroles,

Ton esprit est trompeur, tes discours superflus,

Nous te crûmes jadis, nous ne te croyons plus.

Oh ! que par le transport d'une ardeur déréglée,

La raison des humains est souvent aveuglée,

Que le vice est peu sage, et que facilement,

En suivant sa conduite on perd le jugement !

Xe recours point, Dunois, à ces mauvaises ruses ;

Te pensant excuser, toi-même tu t'accuses ;

Entre ces deux objets te dire partagé,

C'est dire qu'au premier tu n'es plus engagé.

De ces deux, ô cruel, pèse bien les mérites ;

Vois celui que tu prends, vois celui que tu quittes ;

Connais quel est leur prix et quel est ton devoir.

Mais je te presse en vain de connaître et devoir...

Par la folle valeur de l'illustre Effrontée,

Ton esprit est charmé, ta vue est enchantée ;

Et qui sait même encor, si, pour t'en rendre amant,

Elle n'a point usé d'un pire enchantement ?

Je crains avec sujet que ces superbes armes

Xe cachent, pour ton mal, quelques magiques charmes ;

Je crains un sortilège à ta vertu fatal ;

Sais-tu quel est l'endroit d'où t'es venu ce mal ?

Sous un visage humain, une noire Furie,

A ravi ton amour à l'amour de Marie ;

La Sorcière a sur toi fait ce puissant effort,

Et tout ton changement n'est que l'effet d'un sort.

i45 LA PUCELLE.

Enivrant ton esprit d'un amoureux breuvage, De la droite raison, elle t'ôte l'usage, Et ton sens désormais, ne discernant plus rien, Prend le bien pour le mal et le mal pour le bien. Quitter une princesse et suivre une Bergère ! En la place d'un ange, élire une Mégère ! Un cœur si magnanime, un esprit si parfait, De son mouvement seul ne l'aurait jamais fait !

Le prince se rassure à cette voix accorte, Et se montre agité d'une peine moins forte ; Volante l'observe, et de ce changement, Tu^e à son avantage et suit adroitement :

— Mais, soit crime ou malheur, sortilège ou faiblesse, Qui t'ait mis sous le joug de cette autre maitresse, Ce joug est trop indigne et le brave Dunois Ne peut être sans honte asservi sous ces lois. Sus donc, affranchis-toi de cette servitude, Qui mêle en toi l'opprobre avec l'ingratitude, Brise ces derniers fers, infâmes, odieux, Et reprends les premiers, justes et glorieux. Rentre dans la prison de cette infortunée, Qu'à souffrir, pour toi seul, les cieux ont condamnée. Et qui, dans ses plus longs et plus âpres tourments, T'a toujours conservé ses plus chers sentiments. Artus et Lionnel (i), que je nomme entre mille, Pour eux, l'ont éprouvée à l'amour indocile,

..ble Arthur de Richement. — Lionne] fils de Talbot.

Et, quoi que la fortune ait su lui présenter, Pour te manquer de foi, rien ne la put tenter. Pour lui manquer de foi, cœur rempli de faiblesse, Tu t'es laissé tenter; et par quelle maîtresse !

Dunois, à ce reproche amer et furieux, D'un nuage nouveau se recouvre les yeux. La fille s'aperçoit que son projet s'avance, Et poursuit, en ces mots, avec plus d'espérance ;

— Non, ne te trouble point, sois sans crainte, c'est moi, Moi seule, qui te blâme, et doute de ta foi. Oui, c'est moi toute seule, et non pas ton amante, Qui croit ta passion, et fidèle et confiante, Et dément les avis, qui devant sa bonté, T'accusent d'inconstance et d'infidélité.

Ce miracle d'amour, pour ta bonne fortune, Combat, en ta faveur, la créance commune, Et te croit bien plutôt semblable à ce portrait, Que tel que je te trouve et que le bruit te fait. Elle te croit encor lié de cette.chaine, Elle se croit encor ta maîtresse et ta reine, Elle croit du vrai bruit le témoignage vain, Et t'en donne, ici même, un gage de sa main.

Volante, à ce mot, le portrait lui présente ; Le prince le reçoit, mais d'une main tremblante, En tremblant le regarde, et dans son action, De son coupable cœur fait voir l'émotion. Son cœur, à cet objet, plus que devant se trouble ; La rougeur sur son front s'accroît et se redouble ;

Mais un plus grand désordre agite ses esprits, Lorsqu'il voit, au-dessous, ces quatre vers écrits :

« Dis ce que tu voudras, trompeuse renommée, Seule, de mon amant, je suis toujours aimée; Nulle autre dans ses fers ne le tient engagé, Et ce n'est que des miens qu'il peut être chargé. »

D'abord il reconnaît les charmants caractères, Qui servirent jadis aux amoureux mystères, Et poussé d'un instinct, qu'il ne peut maitriser. Sur chacun d'eux imprime un amoureux baiser. Sa vieille passion lui fait cette surprise ; A chaque mot qu'il lit son brasier se ratti Chaque trait le reblesse, et d'instant en instant, Ramène à son devoir son esprit inconstant. La fille le remarque, et de sa repentance Concevait désormais une ferme espérance, En faisait voir sa joie et se sentait flatter De celle qu'à Marie elle croyait porter. Quand la Sainte, en ce lieu, sur ce moment, arrive, Et d'un clin de ses yeux d'espérance la prive ; Le prince, quoi que d'elle à-demi diverti, A peine la revoit qu'il reprend son parti. Il allait sur le champ satisfaire à Marie, * Mais, voyant la Guerrière, aussitôt il s'écrie :

— Volante, j'ai tort, je ne m'en défends pas; Mon crime, ou mon erreur, mérite cent trépas.

CHAXT QUATRIEME. 149

Tu m'avais convaincu, je voulais te complaire,

Cet objet (1) m'en détourne, et m'engage au contraire;

Le droit et la raison cèdent à son pouvoir,

Il le fallait voir moins, pour suivre son devoir.

Pardonne à la fureur qui m'enflamme et m'agite (2). . .

— Je l'ai vu, je le suis ! — Il finit, et la quitte.

Yolante confuse, et pleine de douleur, Retourne à la princesse, et pleure son malheur. Elle arrive prés d'elle, et plus morte que vive, lui lui voulant parler, sent sa langue captive. Sent étouffer sa voix par son mal violent, Mais, bien que sans parler, son silence est parlant. Des yeux seuls, la princesse entend ce qu'il veut dire, Elle y voit prononcé l'arrêt de son martyre. Elle y voit clairement son amour rejeté, Et dans d'autres liens son amant arrêté. L'excessive grandeur de sa peine enflammée. Ne peut être assez bien, par sa voix, exprimée, Son cœur, dans ses replis, en retient les éclats. Et croit se plaindre mieux de ne se plaindre pas. Sur le bord de son lit, plus qu'à demi couchée, Et l'immobile vue à la terre attachée, Elle parait un corps, autrefois animé, Qu'un puissant déplaisir en roche a transformé.

(1) Cet objet, c'est-à-dire Jeanne qui vient d'intervenir.

(2) Fureur. Le mot Fureur est pris ici dans le sens de passion.

i:o LA PUCELLE.

Ses beaux yeux, où l'amour avait mis tous ses charmes. Xe sont plus désormais que deux sources de larmes, Qui, d'un flux éternel coulant amèrement, Au défaut de la voix, expliquent son tourment. Yolante Faccompagne en ses larmes améres, Et, pour la soulager, partage ses misères ; Elles pleurent sans cesse, et le cours de leurs pleurs, Loin d'adoucir leur peine, enaccroit les douleurs.

Cependant la Guerrière accourant au volage : — Aux armes, lui dit-elle, achevons notre ouvrage, Ce peuple, ces remparts, ne sont francs qu'à demi. Si la Loire est encor sous le joug ennemi. Au-dessus, au-dessous, son onde assujettie Demande que sa chaine enfin soit ralentie, Et tient à déshonneur, que, sous des fugitifs, Ses flots impérieux roulent toujours captifs. Jargeau, Meun, Baugency, conjurent nos courages D'aller- de leurs tyrans, nettoyer leurs rivages; Pour terrasser l'Anglais faible et désespéré, Le Français triomphant n'a que trop respiré. Pour forcer sa faiblesse en ces murs renfermée. Attendraient-ils les bras de la royale armée. Eux qui, par leurs bras seuls et par leurs seuls efforts, Ont pris si vaillamment ses imprenables forts? Prévenons sa venue, et hâtons la victoire, Empêchons sa valeur d'offusquer notre gloiie;

CHANT QUATRIEME. i5i

Et que seul, avec nous, entre tous ses guerriers, Le vaillant Alençon partage nos lauriers.

Alençon, à ses mots, s'incline et la révère ; Dunois ne répond rien, mais s'apprête à bien faire, L'esprit inquiété, par un jaloux soupçon, D'avoir en son amour pour rival Alençon. En chacun des quartiers à l'instant même il passe ; Il fait dès lors à tous endosser la cuirasse, Et recommande aux chefs, qu'au point du jour suivant, Leurs corps mettent, partout, les étendards au vent.

Le soleil cependant se rallume et se lève ; Le camp de tous les forts s'assemble sur la grève, Et la Loire tranquille, en ses humides bords, De cent corps différents voit assembler un corps. A détruire l'Anglais chaque troupe s'excite, L'éclatante trompette au départ les invite, Et tous, d'un même temps, contre le cours de l'eau, Marchent, après la Sainte, aux remparts de Jargeau, Un escadron s'avance, et sous la forte place, Pousse les ennemis et leur donne la chasse ; Suffolk son défenseur, ménageant ses efforts, Evite le combat et quitte les dehors.

Il met, en son mur seul, toute son espérance. Il tient sur tout le mur ses drapeaux en défense, Il couronne ses tours, et d'archers, et de traits, Et cache ses créneaux sous des piles de « grais ».

Ainsi le laboureur qui, le long d'un rivage, Sillonne, aux jours d'hiver, son fertile héritage,

i5i LA PUCELLE.

Si du faible torrent le bouillon élevé S'avance pour couvrir ce qu'il a cultivé, Sans attendre le flot, qui déjà court la plaine, De ses bœufs découplés l'attelage il ramène, Gagne son toit rustique, et là se renfermant, Oppose sa muraille au prompt débordement.

Ensuite vient l'armée, et sans trouble, et sans peine, Non loin des boulevards se loge sur l'arène. Ouvre plus d'un travail dans le sable mouvant, Les mène, adroite, à gauche, et toujours en avant. Avec des pieux fichés, et des planches couchées, Elle soutient partout ses mobiles tranchées ; Les pics cavent le champ, et les pelles soudain, Du côté des remparts rejettent le terrain. Même pendant la nuit, l'ouvrage continue, A l'œil, de plus en plus, l'espace diminue, Et, devant que le jour soit deux fois effacé, En chacun des travaux on perce le fossé. Puis on cherche en tous lieux, à l'aide de la sonde. Quels ont le fond plus ferme, et Teau la plus profond* Et roulant de grands sacs, pleins de menus cailloux, A la hauteur du reste, on en comble les trous. Des taillis abattus on y joint le branchage; L'un et l'autre affermit le tremblant marécage, Et, pour tenter l'assaut, le soldat valeureux N'y trouve plus de bourbe, et n'y sent plus de creux.

Mais, bien que tout soit prêt, la paresseuse aurore Aux portes d'Orient ne parait point encore.

CHANT QUATRIEME. i53

L'ombre couvre toujours le dormant univers, Et ne fait qu'un aspect de tant d'aspects divers. Alençon plein d'ardeur conjure la Pucelle, De souffrir qu'à la place il dresse son échelle ; Dunois l'en importune, outré de déplaisir Qu' Alençon le premier ait montré ce désir. Il pense voir en lui naitre la même flamme, Que les yeux de la Sainte ont produite en son âme, Et son esprit jaloux, ne saurait, sans douleur, Voir, en un tel rival, ces marques de valeur. Coulouces, Archambaud, Termes et Villandrade. La pressent à l'envi d'ordonner l'escalade ; Girème, Chàteaubrun, Amador et Paumi, Même sans son congé, vont chercher l'ennemi, Mais par ces graves mots la Sainte les réprime :

— Invincibles guerriers, jeunesse magnanime, Maîtrisez ce transport et suspendez un peu Les exploits qu'à vos mains promet un si beau feu. Quand vous ne craindriez point de ternir votre gloire, Ne remportant ici qu'une obscure victoire, Croiriez-vous le pouvoir, durant l'air ténébreux ? Ne comptez-vous pour rien ces boulevards affreux ? Derrière eux l'étranger veille en pleine assurance, Il est leur défenseur, comme ils sont sa défense, Français, avant le jour les vouloir écheler, C'est vouloir aux Anglais sa valeur immoler.

Au fort de leur chaleur, ces remontrances sages Modèrent les bouillons de leurs mâles courages ;

i54 LA PUCELLE.

Xaintrailles et Gaucourt. de tous les vieux suivis, D'une commune voix approuvent cet avis.

On attend la lumière, et durant cette attente, La Guerrière dispose une attaque prudente ; L'autre vole en tous lieux, et marque les endroits Par où chaque drapeau doit assaillir « l'Anglois ». — Le feu de l'aube enfin, se dégageant de l'onde, Commence à reblanchir les ténèbres du Monde ; L'ombre se décolore et se désépaissit, Et d'instant en instant Phorizon s'éclaircit.

— Il est temps désormais, dit alors la Pucellc, Allez cueillir la palme au sommet de l'échelle ; Le ciel vous la promet, si votre brave coeur, Ici, comme partout, veut bien être vainqueur.

Soudain, aux boulevards, tous vont porter la guerre, Par les chemins creusés, par Paréneuse terre ; Les premiers sont choisis entre les cavaliers, Et s'avancent de front sous de fiers boucliers. Par le rang qui les suit, les échelles portées, Dans le moite sablon, fermement sont plantées, Et leur faite branlant sur les créneaux penché, S'y tient par deux crampons fermement accroché. L'Anglais, qui voit venir ce belliqueux ors Pour l'éloigner des murs invoque son courage, Accourt à la défense et, contre l'assaillant, Sa puissance recueille et se montre vaillant. Suffolk de tous côtés à combattre l'anime :

— Voici le lieu, dit-il, qui nous rendra l'estime,

CHANT QUATRIEME. i55

Repoussons à grands coups le superbe « François », Et s'il nous a vaincus, vainquons-le cette fois. Dans ces murs, l'Angleterre est toute renfermée, Si nous sommes forcés, sa gloire est opprimée ; Elle n'a plus d'espoir qu'en l'effort de nos dards... Ah ! sauvons l'Angleterre en sauvant ces remparts !

Barat et Corneillan. d'une pareille audace, Avaient à leurs crochets fait mordre la « terrace » , Et, pour se signaler dans le mortel assaut, D'un menaçant regard en mesuraient le haut. Ils montaient, à grands pas, vers la cime effrovable, Quand un éclat de poutre en tombant les accable ; Ils tombent, tout froissés, et de sang tout couverts, Tous deux les pieds en haut et la tête à l'envers. Au robuste Caussade. à l'ardent Hauteiïve, Loin du sommet encore, même fortune arrive, Et sous deux gros chevrons, sur leur tête poussés, Ils tombent à l'envers, et sanglants et froissés.

Mais, pour ces tristes morts, la guerrière jeunesse Xe va pas, vers la cime, avec moins d'allégresse; Le bouclier au poing et brandissant le dard. Contre-mont elle vole et joint 1a force à l'art. Le mur partout la voit, l'attaque est générale ; Tous, pour se le soumettre, y vont d'ardeur égale ; Les timides Anglais, rassurés par c Suffort » : . Résistent en tous lieux et d'un semblable effort.

(i) Suffolk.

i56 LA PUCELLE.

A peine l'assaillant a paru sur l'échelle, Qu'il sent fondre sur lui les cailloux du rebelle ; Sous leur pesante chute et leurs coups redoublés, Les plus faibles d'abord demeurent accablés. La plupart, toutefois, portés par leur courage, Xe baissent point le front sous l'homicide orage, Se soutiennent dans l'air et. s'élevant toujours, Brillent prés du sommet des créneaux et des tours. Alors, de traits perçants et de flèches pointues, Les troupes sont de prés vivement combattues, Hallebardes, épieux, demi-piques et dards, Les tiennent éloignés du haut des boulevards.

Il faut qu'à tant de traits, la valeureuse bande, Des murs, presque conquis, se renverse ou descende ; Sa valeur est forcée et voit ses vains exploits. Suivis de cris moqueurs et d'insolentes voix. On la couvre de dards, de cailloux et de flèches, Et partout on lui fait d'irréparables brèches ; Aucun d'eux n'est sans plaie, et Rodolphe, entre tous, Trébuche sous les dards, les flèches, les cailloux. Il trébuche sanglant et l'invincible Sainte, D'une amère douleur, en sent son âme atteinte ; Mais elle se maitrise en un si grand malheur, Ht. d'un coeur magnanime, étouffe sa douleur.

Six bataillons d'archers, pour montrer leur vaillance Attendaient le signal avec impatience ; La Guerrière le donne, et tous d'un pas pressé, Marchent à découvert jusqu'au bord du fossé.

CHANT QUATRIEME. i57

Aux boulevards anglais, chacun d'eux prend sa mire. Et la flèche empennée à son oreille tire ; Deçà, delà, partout, on voit les traits ailés, Vers leur but, en sifflant, de leurs arcs envolés. Pas un n'adresse à faux, pas un ne manque à faire Couler le sang fumeux sur le mur adversaire ; Sans cesse les archers renouvellent leurs coups ; Alençon les anime et reluit entre tous. De tant de dures morts, Suffolk, rempli de rage, Vient sur les assaillants réparer le dommage ; Alexandre, son frère, en rage l'imitant, Pousse, vers les créneaux, ses archers à l'instant ; La vengeance, à l'instant, vers le Français revole, Et par autant de morts, de leurs morts les console. Le Français y répond et le nombre des traits. Par les routes de l'air, forme un nuage épais. Alençon, sur ce temps, aperçoit la Pucelle, Qui, du bas du fossé, le regarde et l'appelle ; Alors, se retournant au brave Clérembaud (i) : — La Sainte, lui dit-il. me convie à l'assaut.

Prends ma place, j'y cours. Clérembaud prend sa place,

Et soudain un grand dard le perce et le e terrace » ;

Le dard cherchait le prince et pour lui fut lancé :

Son ami tint sa place, en sa place percé.

Le prince voit le coup, en ressent la blessure,

Serre son javelot et la vengeance jure ;

(i) Golles Clérembaut, seigneur de Lude. — Avait seivi ous le duc d'Anjou. roi de Sicile,

i58 LA Pl'CELLE.

Il va joindre la Sainte, et la Sainte à l'abord :

— Dieu, dit-elle, par moi. t'a sauvé de la mort (i).

Pour le bien de la France, il fallait que ta tête

Echappât à l'effort de cette âpre tempête,

Et que de Clérembaud, le chef infortuné

Reçut le coup fatal à ton chef destiné.

Tu pleures. Alençon. cette mort déplorable ;

Ah ! venge-la plutôt par un coup mémorable ;

Alexandre est celui qui l'a privé du jour,

Alexandre est celui qui défend cette tour. Il regarde la tour, il regarde Alexandre,

Et fait vœu de le perdre, et fait vœu de la prendre ;

Il dresse son échelle et. de fureur bouillant,

Monte, et fait, en tous lieux, remonter l'assaillant.

Son exemple l'invite et lui rend l'assurance ;

Il remonte et partout l'attaque recommence ;

L'Anglais, de son côté, superbe et triomphant,

Partout avec ardeur du Français se défend.

Mais, plus qu'en nul endroit la résistance est grande,

Où Dunois est présent, où la Sainte commande,

Où du triste Alençon la terrible valeur

Fait ses derniers efforts pour venger son malheur.

(i) Quand le duc d'A'.ençon prit le commandement de l'armée, Jeanne avait dit à la duchesse, sa, femme : — «Ne craignez point, madame, je vous le rendrai sain et sau , et en tel point qu'il est ou mieux encore. * D'un autre côté, pour rompre les hésitations, elle avait dit au duc : — * Ah ! gentil duc, as-tu peur r » — Ce qu'il importait à Jeanne, c'était d'avoir auprès d'elle un prince de sang royal pour fortifier l'empire qu'e'.'.e exerçait sur ses s^.

CHANT QUATRIÈME. i5g

De flèches et de traits, une mortelle grêle,

Du haut des boulevards, tombe là pêle-mêle ;

Là tombent à monceaux, les dards et les cailloux,

Et rien, en sûreté ne demeure au-dessous.

Alençon, toutefois, sur la ployante échelle,

Evite, en s'élevant, cette grêle mortelle,

Et de trois coups à peine, entre mille, effleuré,

Touche du javelot au créneau désiré.

Dunois, non moins que lui, vers la cime s'avance,

Avec sa jalousie, aiguise sa vaillance,

Et ne peut supporter qu'un si puissant rival

En courage, aux yeux saints, paraisse son égal.

La Guerrière, échelant la muraille élevée, Bientôt à son sommet se fait voir arrivée. Ecarte avec son trait les épieux de « l'Anglois », Ou les rompt dans l'acier de son large pavois, Quand les monstres d'enfer, en -cette affreuse guerre, Partisans obstinés de l'injuste Angleterre, Accourent en ce lieu pour lui donner secours, En bordent la courtine et remplissent les tours.

C'est désormais l'enfer, dont la troupe invisible Rend de ces boulevards le haut inaccessible, Verse sur l'assaillant des montagnes de « grais », Et fait pleuvoir sur lui des déluges de traits. Malgré tous ses efforts, voyant que de l'échelle, Sa rage veut en vain renverser la Pucelle, Qu'il ne fait que d'un peu son triomphe arrêter, Et qu'elle va bientôt la terrasse emporter,

i6o LA PUCELLE.

Il veut que la terrasse, en ce péril extrême, De la fatale main se défende elle-même. Et soudain à l'Anglais, inspire le penser D'en démolir le comble, et de le renverser. Avec cent forts leviers. l'Anglais le déracine. Et pour sauver le mur, le mur même ruine ; L'ouvrage est de cent bras, mais l'effet principal. Dans ce travail commun, vient du bras infernal.

Les esprits ténébreux poussent, sur la Guerrière, Du faite détaché la masse tout entière; L'assaillant la croit morte, il change de couleur, Et de l'Etat perdu déplore le malheur.

De l'horrible fardeau la bruyante tempête Tombe à plomb sur la Sainte, et lui couvre la tète ; L'ennemi, qui le voit, de joie est transporté, Tient la guerre achevée, et le Français dompté. Elle voit son trépas, mais l'ange, qui la veille, Fait voir, en sa faveur, une rare merveille, Aux Anglais invisible, invisible aux « François », Il supporte du mur l'insupportable poids. Sur elle, en ce moment, se brise, comme verre. L'épaisse dureté de ce monceau de pierre;' La nature est vaincue, et la roche soudain Se dissout au toucher de l'angélique main. Il semble, aux yeux trompés, que la pesante masse Sur l'écu de la fille, en tombant, se fracasse ; Seule elle en sait la cause, et, dans cet accident, Reconnaît du Seigneur le secours évident.

Laroche convertie en poussière menue, Par l'angélique main dont elle est soutenue, S'épand sur l'héroïne et, pour un peu de temps, Ravit à son harnais ses rayons éclatants.

Ainsi parfois, dans Pair, une vapeur grossière Ment du flambeau des cieux offusquer la lumière, Ht, cachant aux humains le feu dont il reluit, Enveloppe le jour du manteau de la nuit.

Dans cet événement, l'assistance céleste Parut, de plus en plus, aux Français manifeste, Et l'incrédule Anglais crut alors à ses yeux. Que le bras de la Sainte était le bras des cieux. L'Anglais, épouvanté de ce nouveau miracle, A son cours triomphant n'apporte plus d'obstacle ; Si le rempart le quitte, il quitte le rempart, Ht fuit la mort certaine, en fuyant le saint dard. Le mur s'ouvre à la fille et, devant son courage, Semble se séparer pour lui faire passage ; Elle entre par la brèche et, de son bras vainqueur. Donne aux démons la fuite, ôte aux Anglais le cœur. Dunois gagne le mur, un moment, après elle, Alençon tarde seul à forcer le rebelle ; Alexandre est celui qui le peut retarder. Mais ce dernier, enfin, est contraint de céder (i). Il voit la place prise, et voit devant la Sainte, Ses défenseurs saisis d'une mortelle crainte ;

: Alexandre Pôle, le frère de Suffolk.

Il les voit tous fuyant, et sur lui, désormais. Du combat inégal va tomber tout le faix. Il quitte, et dans la tour, désormais sans défense, Alençon, d'un plein saut, au temps même se lance, Et, de son adversaire apercevant le dos, L'appelle et le retient par l'aigreur de ces mots :

— Tourne, mauvais archer, montre le front, arrête î Jusques dans tes remparts je t'apporte ma tête ;

De loin, tu l'as manquée ; éprouve si, de prés, Tu rendras plus heureux tes homicides traits. Mais, prés de l'ennemi, ta main perd l'assurance, Et tu mets en tes pieds toute ton espérance ; Tourne, lâche, ou ce dard, plus vite que tes pas, Te va d'un coup honteux envoyer au trépas !

Le dernier de ces mots sensiblement le touche ; Il revient au combat, généreux et farouche ;

— Oui, je viens, lui dit-il, me venger, par ta mort, Et de ton injustice, et de celle du sort;

Vois, si je suis un lâche. — En parlant il l'approche,

Et puissamment sur lui son dernier trait décoche.

Le trait siffle par l'air et, d'un vol élancé.

Dans la gorge du prince allait être enfoncé ;

Mais dérobant le corps, son atteinte il esquive,

Et de son juste effet adroitement le prive.

Alexandre s'étonne, et se jette à l'écart ;

Alençon le poursuit, et l'atteint de son dard;

Au flanc gauche il l'atteint, et le fer qui s'y cache,

D'un gros bouillon de sang ses claires armes tache ;

CHANT QUATRIEME. i63

Le guerrier affaibli, sans se plus ménager, Par la mort d'Alençon veut la sienne venger.

Il se jette sur lui, le saisit et l'enserre. De son fer, il le blesse, et le porte par terre ; Ils s'embrassent l'un l'autre et, par terre luttants, Pour gagner le dessus, contestent quelque temps. Tous deux ont désormais peu de sang à répandre ; Enfin toute vigueur abandonne Alexandre ; Invincible il rend l'âme, et ses derniers efforts Rompent les faibles nœuds qui l'attachaient au corps.

— Clérembaud, dit le prince, ami trop magnanime. De ma sanglante main recois cette victime, Et, si de tout son sang tu n'es pas consolé, Reçois le sang qu'au sien mes veines ont mêlé...

Il tombe, en achevant ce discours lamentable, Etendu prés du mort, au mort presque semblable, Privé de sentiment, dépouillé.de chaleur, Et n'ayant rien de vif que sa vive douleur.

Pendant l'àpre combat, Dunois et la Pucelle, Vers deux lieux opposés, courent le mur rebelle, En chassent les Anglais et, sur les boulevards, En cent lieux différents, plantent leurs étendards. Le vaincu prend partout l'épouvante et la fuite. Et partout est pressé d'une ardente poursuite. Des soldats, ni des chefs, nul ne tourne le tront, Et tous, de tous côtés, se rangent vers le pont.

i64 LA PU CELLE.

Suffolk, sous le Français, voit succomber la place. Dans le malheur commun plaint sa propre disgrâce, Vers le pont se retire, et, là, de toutes parts, Pour résister encor, recueille les fuyards. A la faveur du lieu dont l'espace se serre, Il croit pouvoir encor renouveler la guerre, A montrer du courage exhorte les « Anglois », Et du bras les anime, autant que de la voix. De son corps il les couvre et sa ferme vaillance Aux efforts du vainqueur seule fait résistance, Mais, ce peu qui l'assiste, étant mort ou soumis, Seul, il demeure en butte aux coups des ennemis. Autour d'un homme seul, un vaste camp s'assemble, Et le lait seul l'objet de mille traits ensemble ; Contre un camp tout entier, Suffolk juge qu'en vain Il voudrait opposer son courage et sa main, Tous chargent; mais Renaud plus que tous se signale Témoigne à l'attaquer une ardeur sans égale,

(il Guillaume Réglait, écnyer d'Auvergne. Pressé de très près, se voyant pris, Suffolk avisa ce jeune h qui le chargeait :

— Etes-vous chevalier: lui -t-il.

— Non.

Il lui donna l'accolade, et serer. .

Un chroniqueur affirme, d'un autre côté, que Suffoik ne voulant pas se rendre au duc d'Alençon et autres seigneurs qui tous convoitaient de l'avoir, aurait dit : « Je me rends à la Pucelle, qui est la plus vaillante femme du monde, et qui nous doit tous subjuguer et mettre en confusion. » Là-dessus, il aurait remis son épée à Jeanne.

On estime que la première version est la seule vraie.

CHANT QUATRIEME. i65

Lui fait de tous les coups sentir les plus pesants. Incroyable valeur en de si jeunes ans ! Il n'a guère franchi les bornes de l'enfance, De fille il a la voix, de fille l'apparence. Son teint est délicat et, du premier coton. L'on ne voit pas encore ombrager son menton. Suffolk qui, sans espoir, ne veut plus se défendre, Entre tous les Français, le choisit pour se rendre, Et lui dit : — Jeune Mars, agréable guerrier, Je t'honore aujourd'hui d'un superbe laurier : Je te fais mon vainqueur. Alors l'attaque cesse, Et désormais aucun de son dard ne le presse.

— Toutefois, reprend-il, si tu n'es Chevalier, Je ne puis, sous ton joug, ma tète humilier.

— Non, lui repart Renaud, mon âge me l'envie ; Mais j'ai prétendu l'être aux dépens de ta vie.

— Sois-le donc, dit Suffolk. 11 l'accole à l'instant. Puis, le couvre, en travers, de son fer éclatant.

— Maintenant, poursuit-il, qu'à l'ombre de ce titre. De mon funeste sort tu peux être l'arbitre, Abandonné de tout, je veux me rendre à toi.

Et, comme ton captif, me soumettre à ta loi.

En prononçant ces mots, ses armes il lui donne ; Renaud, de sa fortune, en lui-même s'étonne. Et. parmi ce transport, ne voit pas sans pudeur, Scuslui, d'un tel captif, abaisser la grandeur.

Comme quand sous les flots de cette mer profonde. Qui naguère a produit un autre monde au monde.

iG6 LA PUCELLE.

Quelque nouveau pêcheur plonge pour éprouver Jusqu'où peut, dans son art, son adresse arriver ; Si d'abord et sans peine, et contre son attente, Une perle sans prix à ses yeux se présente. Il juge que pour lui ce trésor est trop grand Et, bien que plein de joie, avec doute le prend.

Sur ce temps vient la Sainte, en forme de tempête; Tout cède, et Renaud seul dans sa course l'arrête :

— Le chef anglais, dit-il. tombé dans mes liens. Xe s'en peut consoler qu'en recevant les tiens.

— Je l'accepte, dit-elle, et le met en ta garde ; Puis elle suit son vol et rien ne le retarde ;

Elle cherche l'Anglais et remarque en tous lieux, Les ennemis vaincus, les siens victorieux (i). L'invincible Dunois la rejoint, l'accompagne, Pousse, après les fuyards, dans la vaste campagne ; Avec un petit nombre il fond sur les derniers. Et, sans verser de sang, fait plusieurs prisonniers. Du malheureux Suffolk, Pôle, le second frère, Vovant le sort volage à leurs vœux si contraire, La muraille forcée et le pont occupé.

Suivait les pas errants de l'Anglais dissipé ;

(Y) La prise de Jargeau eut lieu le 12 juin. On n'est pas ci'.. sur la durée du siège. 11 s'était prolongé au plus quelques jours. Certains ont affirmé que le premier assaut avait eu lieu le 1 1. et que la ville avait été rendue le lendemain. Toujours est-il qu'on y rit un grand carnage de tous les défenseurs. Un des frères de Suffolk, Alexandre fut réellement compté au nombre des victimes. Maître Jean avec sa terrible coulevrine rit <> merveille » encore une fois.

Mais au fort de sa course, un remords magnanime Reprochant à son cœur que sa fuite est un crime, Et qu'il laisse son frère à la merci du sort, La honte étouffe en lui la frayeur de la mort. Il tourne vers le pont et court à toute bride, Dunois suspend alors sa poursuite rapide ; Il l'attend au passage et, son bras déployant, Le charge et l'étourdit d'un revers foudroyant. Pôle tombe, du coup, étendu sur la terre; Dunois saute sur lui, le casque lui desserre, Le trouve vif encore, l'aide à se relever, Et lui fait doublement sa douceur éprouver ; Et lui tendant la main, il lui dit : — Brave Pôle, Ne plains point ta prison, elle est sur ta parole ; Je rends à ta vertu l'honneur que je lui dois, Tu n'auras de lien que celui 4e ta foi.

Le triomphant guerrier retourne vers la ville ; — De captifs enchaînés suit une longue file ; — La Sainte, au pied des murs reconquis par son bras, En le voyant venir, s'avance quelques pas.

— Invincible Dunois, louons Dieu, lui dit-elle ; Sa dextre, encore un coup, a frappé le rebelle ; L'œuvre toujours s'avance et notre bon Destin Toujours de plus en plus l'achemine à sa fin. Suivons un si bon omide et marchons sur sa trace : Employons bien le temps que nous donne sa grâce ; Repartons dés l'aurore et toujours * combattans >, Dans Meun. dans Beau^encv. foudrovons nos titans.

i6S LA PUCELLE.

Dunois consent à tout et s'oblige à bien faire ; Ils rentrent dans la ville en pompe militaire ; Leur vue y rend le calme, et fait, soudainement, Cesser partout le meurtre et le saccagement ! Après tant de fureurs, et tant d'actes horribles, Les murs à leur aspect redeviennent paisibles. Et l'ordre, désormais, au trouble succédant. En adoucit un peu le funeste accident.

Sur cent petits bateaux, l'impétueuse Loire Reçoit les prisonniers qu'a produits la victoire ; Et murmure, en son cours, de voir les matelots, Pour avancer le leur, battre ses vites flots. Vers Orléans, comme eux. sur la rivière même. Rodolphe, tout sanglant, l'œil mort et le teint blême. Dans un bateau couvert, des autres écarté. Par le soin de la Sainte est doucement porté. Alençon, pour guérir ses blessures profondes. Vers les mêmes remparts court sur les mêmes ondes. Et son sage vaisseau, de peur de l'ébranler. N'use point de la rame et ne fait que couler. Le sang si généreux dont ses rovales veines, Sous le fer d'Alexandre, ont rougi les arènes,-^ La langueur survenue et l'affaiblissement, A produit dans son corps un vif embrasement. Mais si, par ce brasier, son corps est tout en flamme, L'amour, d'un moindre feu, n'échauffe pas son âme ; La guerrière l'allume, et sa vive splendeur Par ses brûlants rayons, en attise l'ardeur.

De ce nouveau bonheur, la céleste Héroïne Rend grâces, pour la France, à la bonté divine, Et par un corps choisi de mille combattants, Des remparts de Jargeau s'assure en même temps ; Puis, dépêchant au Roi, sur la place conquise, L'informe du progrés de la sainte entreprise, A Dieu seul l'attribue, et finit, en pressant Que l'armement promis soit et prompt et puissant.

A cet avis heureux, Charles, comblé de joie, Partout, ordre sur ordre, à ses peuples envoie, Et, dans ses mandements, pour les mieux émouvoir, Se sert de la prière autant que du pouvoir. A cette fois, enfin, des troupes enrôlées, Les coteaux sont couverts, et les routes foulées ; Chacune au rendez-vous en bataille c paroit », Et le camp, d'heure en heure, et se forme et s'accroit. Chinon voit, sous ses tours, mille tentes superbes Couvrir des prés fauchés les renaissantes herbes,

i;o LA PUCELLE.

Et voit mille drapeaux, sur la rive plantés, A l'envie des guidons, par les airs agités. A cet aimable aspect, le belliqueux monarque De son ravissement donne plus d'une marque ; Son âme sur son front fait lire son plaisir, Et montre du combat un généreux désir.

Tel est un jeune amant, qui, longtemps misérable, Eprouve enfin le sort à ses vœux favorable, Et qui, de son hymen résolu par les Cieux, Voit les riches apprêts exposés à ses yeux; Dans une vaste mer d'inexprimable joie, Son cœur, épanouit, nage, pâme, et se noie, Et, dans les mouvements du visage et du corps, Laisse, sans se contraindre, éclater ses transports.

A l'égal de leur Roi, tous brûlent pour la guerre, Tous menacent de mort le tyran de leur terre, Et leur entretien seul est du céleste bras, Par qui l'orgueil rebelle est déjà mis à bas. Tous: ondent leur espoir sur le bras de la Sainte; Le superbe Amauri seul en a de la crainte ; 11 redoute sa force, et de ses hauts exploits , N'est pas moins alarmé, que s'il était « Anglois ».

Amauri, par le sort, qui du monde se joue (i), A la faveur royale élevé de la boue, Bien qu'il fût sans mérite, et sans extraction, Ne souffrit point de borne à son ambition.

Chapelain a fait d'Amauri un personnage apocryphe, mais il lui assigne le rôle que joue Georges de La Trémouille. Celui-là était

Tout ce que de Français il restait à la France,

Son heur prodigieux le mit sous sa puissance;

Il maitrisa son Maître, et bannit de la Cour

Tout ce qu'il jugea propre à gagner son amour.

Par mille vains soupçons, dont il chargea les princes,

De fameux exilés il remplit les provinces,

Et. d'entre tous les grands, ne laissa, près de lui,

Que ceux dont sa grandeur sut faire son appui.

Il aima mieux régner dans une Cour déserte,

Que d'être incessamment en crainte de sa perte,

Et préféra de vivre accablé de travaux,

A voir au gouvernail prétendre ses rivaux.

Tout lui sembla contraire, et tout lui fit ombrage,

De tout sexe il eut peur, il eut peur de tout âge,

Ne se crut jamais bien, dans son poste, affermi,

Et qui put être aimé devint son ennemi.

Agnès le ressentit, cette belle-Agnès même,

Qui voyait à ses pieds le français diadème,

Que Charles adorait, et pour qui seulement,

Il ne dédaignait pas la qualité d'amant.

Sous couleur de soustraire une si chère tête,

Aux succès incertains de l'anglaise tempête,

Il l'éloigna du prince et, tout seul désormais,

Posséda le timon, et le régit en paix.

à ce moment sans rival auprès de Charles. Depuis deux ans, Giac et Beauiieu avaient successivement succombé, dans des conditions tragiques, à la haine du connétable de Richemont. Resté seul, à la suite, La Trémouille avait provoqué la disgrâce de ce dernier.

i72 LA PUCELLE.

Mais lorsque sa faveur relevait sur la nue

Au besoin de FEtat la Fille survenue,

Par sa haute promesse, et ses faits plus qu'humains,

Arracha le timon à de si viles mains.

Il en conçut d'abord une âpre jalousie,

Qui depuis, s'accroissant jusqu'à la frénésie,

Lui fit faire, en secret, plus d'un puissant effort,

Pour dérober aux lis ce céleste support.

De son art toutefois la force redoutable,

Trouvant à ses assauts la Sainte inébranlable,

Troublé de jugement, et privé de repos,

11 tire à part son père, et lui tient ce propos :

— Le Destin envieux ma ruine a conjurée; Mon bonheur lui parait de trop longue durée, Mon crédit l'importune, et son courroux ardent Prépare à mon honneur un mortel aecident. J'ai tout dit, j'ai tout fait, contre cette Pucelle ; Rien ne m'a profité, Charles n'aime plus qu'elle ; Elle occupe le trône; elle est reine du Roi; La Fortune la cherche et s'écarte de moi. Dans ce fatal revers, quel conseil dois-je suivre ? Dois-je, en perdant mon grade, à ma gloire survivre ? Ou, noyant ma douleur, dans les flots de mon sang, Me montrer, par ma mort, digne du premier rang ?

Gillon, l'oracle seul, qu'il consulte en ses crimes, Surpris de voir en lui ces pensées magnanimes, L'interrompt par ces mots : — Non, non, cette valeur Est un mauvais moyen pour guérir ta douleur :

CHANT CINQUIEME. i;3

Ton salut, Amauri, dépend de ta prudence.

Tu ne peux que par art surmonter la vaillance ;

La finesse est ta force, il faut la pratiquer,

Et, par elle aujourd'hui, la Guerrière attaquer.

Mais emploie, à la perdre, un moins fol artifice.

Que celui qu'autrefois t'inspira ton caprice,

Quand tu privas la Cour de l'illustre beauté,

Qu'à tort tu crus fatale à ton autorité (i).

Il te fallait servir de ce charmant visage,

Pour amollir du Roi le trop mâle courage ;

Si de tous ses appas tu l'eusses combattu,

Il n'eut jamais fait luire un rayon de vertu.

Son cœur, vide d'Agnès, par ta grossière adresse,

A donné libre entrée à cette autre maîtresse,

Qui le remplit tout d'elle, et dont l'orgueil brutal,

Dans sa prétention, n'admet point de rival.

Imprudent ennemi de ta propre fortune,

Sans trouble, avec Agnès, tu peux l'avoir commune,

(i) Celle dont parle Gillon n'est autre qu'Agnès Sorel, la dame de Beauté, la Belle des Belles, dont la mémoire est étroitement liée au règne de Charles VII.

.Agnès, de belle Agnès retiendras le surnom, Tant que de la Beauté sera le nom.

n Le roi l'avait mise, elle, pauvre demoiselle, adit un chroniqueur, en tel triomphe, que son estât estait à comparer aux grandes princesses du royaume. » Autant elle était riche, autant la misère était grande à la cour. Cependant, on s'accorde à reconnaître qu'elle n'abusa pas de son empire. Le poète Baïf lui fait dire à son royal amant.

Si l'honneur ne vous peut de . ertir}

Vous puisse au moins l'amour de V honneur avertir.

iô

Et dans l'aveuglement, dont tes yeux sont couverts,

Pour la vouloir entière, entière tu la perds.

Sois plus sage, à ce coup. Mais par quelle sagesse

Peux-tu de ton pouvoir soutenir la faiblesse ?

Ta conduite insensée à ce point l'a réduit ;

Ta défaveur prochaine en est le juste fruit.

Je ne vois qu'un remède, au mal qui te possède,

Et la belle exilée, Agnès est ce remède ;

En la rétablissant, tu l'auras pour soutien,

Et, par son intérêt, la mettras dans le tien.

Fais en donc ta ressource et te ligue avec elle ;

Fais lui, pour son salut, embrasser ta querelle ;

Oppose fille à fille, en cette extrémité,

Et fais, de la valeur, triompher la beauté.

Il lui tint ce discours avec des yeux de flamme ; Le son en retentit au profond de son àme, Et, dans ses facultés la force en imprimant, A suivre cet avis força son jugement. L'espérance perdue en son cœur se réveille; Il dépêche à l'instant vers la jeune merveille; L'ordre est qu'elle revienne, et Roger, entre tous, Est choisi pour lui faire un message si doux.

De ces enfants d'honneur, que les grands des provinces Attachent, comme otage, à la suite des princes, Le beau Roger fut l'un, par Agnès présenté, Et parut bien son frère, à sa rare beauté. A la chasse pénible, à la guerre mortelle, Il assista son Roi, valeureux et fidèle,

CHANT CINQUIEME. i75

Et de sa grâce encor demeura possesseur, Lorsque la jalousie en eut banni sa sœur.

Le favori l'appelle, et, sans peine, l'engage A partir et porter l'agréable message.

Il part, descend au fleuve et saute en un bateau ; L'onde s'enorgueillit, d'un si riche fardeau. Le bateau fuit la plage et prend le fil de l'onde, La rame aide son cours et le vent le seconde, Un trait est moins léger; Chinon baisse, décroit, S'éloigne, se blanchit, s'efface, et « disparoit s. Roger, de temps en temps, voit, sur les deux rivages, Aller, chemin contraire, et châteaux et villages, 11 voit, de plus en plus, le flot se déployer, Puis, dans un lit plus ample, il le voit se noyer. La Loire le reçoit, et reçoit la chaloupe; Le vent frais continue à lui souffler en poupe ; Une heure, ou moins encor, lui fait gagner Saumur, Et raser en glissant le pied de son beau mur. Jour et nuit elle coule, et nul temps ne l'arrête; Nuit et jour, son voyage est exempt de tempête. De Se viennent les Ponts, elle y dresse son cours, Les passe, puis, d'Angers voit et laisse les tours. Enfin, au premier feu de la plus vive étoile, Xon loin de Chantonceaux, elle baisse la voile, L'aviron lui suffit et, par son seul effort, Avant la nuit venue, elle surgit au port.

Où, vers les champs bretons, la Loire, moins pressée^ N'a plus que le terrain pour bride et pour chaussée,

170 LA PUCKLLE.

Et se donnant par force un lit plus spacieux. Va grossir l:Océan de flots audacieux ; Non loin de son rivage, une basse colline Porte un vaste palais, qui la plaine domine, Qui domine le fleuve et, comme roi de l'air, Toujours, aux environs, le voit tranquille et clair. Tout rit, et ciel, et terre, à ce rare édifice, Ce que peut la nature unie à l'artifice, L'assiette, le dessein, la structure, à souhait, Concourent à le rendre un ouvrage parfait.

La forme en est carrée, et son altiére masse De quatre pavillons les étoiles menace ; D'un fossé large et creux, il est environné, Et, pour être étendu, n'en est pas moins orné. De jaspe et de porphyre, une solide écaille Revêt par le dehors son épaisse muraille, Le portail est de marbre, et son cintre pesant Pose sur dix piliers de métal reluisant. Entre chacun des jours, deux colonnes d'albâtre Font de la cour pompeuse un noble amphithéâtre, Et cent bustes de bronze, en cent niches d'azur, Entre chaque colonne embellissent le mur. L'escalier est profond, et sa douce montée De précieux cailloux est peinte et parquetée ; Il est haut, et son faix, d'un et d'autre côté. Par vingt géants d'airain, sur la tête est porté. Le plafond éclatant de la superbe salle Semble avoir appauvri la ville orientale.

CHANT CINQUIExME. 177

Tant l'art imitateur a, dans ses ornements,

Semé de faux rubis, et de faux diamants.

Une suite sans fin de pièces magnifiques,

Où, parmi les tableaux, éclatent les antiques,

Où l'or débat du prix ainsi que le cristal,

Fait les riches dedans de ce palais royal (1).

A l'œil, pour loin qu'autour ses regards il promène,

Paraît plus d'un parterre et plus d'une fontaine ;

Ce ne sont que canaux, que bosquets et que prés

Semés d'antres moussus, au repos consacrés.

Ce lieu comprend, tout seul, ce que l'humaine envie Peut concevoir de propre au bonheur de la vie ; Dissipe tous les soins, et repait tous les sens, D'objets délicieux, de plaisirs innocents. Des princes angevins il fut le doux asile, Quand le sort leur ôta l'une et l'autre Sicile, Et, dans un si funeste et si triste malheur, put consoler leur chute et flatter leur douleur. Avant leur régne éteint, sur le bord de la Loire, Robert le construisit, pour témoin de sa gloire,

(1) Le château de Loches (Indre-et-LoireV — Charles VII en fit présent à Agnès Sorel ; il sert aujourd'hui de sous-préfecture. On y voit encore le tombeau en marbre blanc de la avorite. Ne ras confondre le château avec le donjon de Loches, dont la construction remonte au xn" siècle. A un des angles de cette forteresse, est une tour ronde que fit bâtir Louis XI, et dans les fondements de laquelle est une salle voûtée, où l'on plaça les fameuses cages auxquelles est resté attaché le souvenir de La Balue, Commines et autres victimes de la politique royale. Le donjon de Loches sert encore aujourd'hui de prison.

Et, de tous ses Etats la richesse y portant. Ainsi qu'un autre ciel, le rendit éclatant. Au milieu des partis, cet espace de terre Etait seul respecté du démon de la guerre. Sans que l'étranger même eût entrepris jamais D'en violer l'enclos, ni d'en troubler la paix.

En un désert si beau, la belle confinée, Seule, en pleurs et soupirs, passait chaque journée. Sans qu'il pût de son sein, par aucun agrément, Bannir le déplaisir de son bannissement.

Roger, touchant le port, de sa barque se lance. Et vers le beau palais rapidement s'avance; Il v cherche sa sœur, mais en vain toutefois; Par les jardins elle erre, elle erre par les bois.

Peu loin du haut palais, vers où l'herbe fleurie Peint de mille couleurs une vaste prairie, D'un insensible trait, s'élève un tertre bas, Sur q«i Flore et Zéphyre étalent leur appas. A travers la prairie et, dans le sein de l'herbe, D'arbres droits et branchus, une route superbe. Du palais y conduit et, de son berceau vert, Contre le chaud du jour, forme un chemin couvert. Où la route finit, la terre se présente, Et convie à monter par sa facile pente ; Le pied en est humide et trempe en un fossé, Qui le tient, tout autour, comme une ile. emb

Au milieu de sa côte, une vi\*e fontaine,

A travers les cailloux, s'épanche dans la plaine,

Et, de mille ruisseaux la plaine entrecoupant,

Y nourrit la verdure et s'y pert en rampant.

Par un jeu tout nouveau de l'artiste nature,

Dix roches, d'une affreuse et bizarre figure,

Sèment le tour du tertre, et leur difformité,

Par un contraire effet, en cause la beauté.

Mais les deux grands rochers, dont se forme sa crête,

Aux cieux plus fièrement dressent leur chauve tête,

Et. par le bel excès de leur énormité,

Dominent sur le tertre en toute majesté.

Tous deux, comme à l'envi, par leurs pointes cornues,

Provoquent au combat et les vents et les nues,

Et montrent, dans leur tour et leur sein ténébreux,

Cent grottes, cent vallons et cent abîmes creux.

Du plus haut au plus bas, en touffes différentes,

Partout, d'entre les rocs, sortent de vieilles plantes,

Qui pendant les chaleurs, sous leur feuillage épais.

Et conservent l'ombrage, et maintiennent le frais.

Ce lieu, sur tous les lieux du royal hermitage,

Au jugement d'Agnès remporte l'avantage;

Il la retient les jours, il la retient les nuits,

Et lui fait quelquefois supporter ses ennuis.

Roger impatient, vers l'aimable colline, Pour rencontrer la belle, à grand pas s'achemine, Et, l'ayant aperçue, au pied de ces grands bois, De tout loin qu'il la voit, lui crie à haute voix.

iSo LA PUCELLK.

— Reprend?, ma chère sœur, ta première allégresse ; Ta destinée enfin demeure la maitresse ; Amauri s'humilie, et consent qu'à la Cour Tu fasses, à sa honte, un triomphant retour. De ton astre cruel, l'influence adoucie Permet qu'à sa faveur ton rival t'associe ; Il t'y veut pour compagne et t'invite, par moi, A venir avec lui reposséder ton roi.

Agnès, que son exil, dans la mélancolie, Profondément alors tenait ensevelie, Répond nonchalamment : — Ah! que dis-tu, Roger, Contre ses intérêts voudrait-il m'obliger ?

Il repart : — L'intérêt de sa propre puissance, A te faire cette offre, engage sa prudence ; Il le fait pour lui-même, et met, dans ton secours, Ce qui reste d'espoir à ses malheureux jours. Le pitoyable ciel, pour finir ta misère, A fait naître un beau monstre, une illustre bergère, Dont l'effort héroïque, en relevant l'Etat, De l'auteur de tes maux le grand colosse abat. Charles, sur elle seule, aujourd'hui se repose : Il veut que, de l'armée, elle seule dispose ; Par ses mouvements seuls, tout le Conseil agit, Et la France, par elle, aujourd'hui se régit. Amauri, dont la chute est, par elle, évidente, Met en toi son recours, en toi met son attente, Et veut que la beauté combattant la valeur, Lui serve à réprimer le cours de son malheur.

Sur le point du naufrage, à son aide, il implore Le visage divin que l'univers adore; A son aide il t'implore, et te veut bien devoir Tout ce qu'à l'avenir il aura de pouvoir. Tandis qu'à ta grandeur le sort est favorable, Abandonne ce lieu, pour toi si misérable, Quitte cette prison, viens régner à la Cour, Et viens y rallumer le flambeau de l'amour. Par ton propre ennemi, puissamment secondée, Tu reprendras la place, autrefois possédée, Détruiras la guerrière et, prés du jeune roi, Xe verras rien de grand, qui ne soit moins que toi. De transport elle baise, elle embrasse son frère, Désormais, de son sort, toutes choses espère, Vers le riche séjour, tourne à l'instant ses pas, Et sent, avec plaisir, réveiller ses appas. Elle ordonne, en marchant, que sa galère aimée De voile et d'avirons soit promptement armée. Et que chacun des siens, le sommeil bannissant, Soit prêt à s'embarquer au soleil renaissant. Dans sa chambre elle passe, et là, pleine de joie, ' Des vêtements pompeux l'abondance déploie, Et pour accompagner ses précieux habits, Tire des diamants, des perles, des rubis. Sa main en trouve plus que son cœur n'en désire, Le nombre l'embarrasse et sa peine est d'élire; Elle en pare à la lin, avec adresse et choix, Sa simarre, son col, sa coiffure et ses doigts.

iS2 LA PUCELLE.

La nuit se passe toute en ce bel exercice, Sans que, sous ses pavots, Agnès s'appesantisse, Mais, attendant le jour, qui tarde à revenir, Elle veut que Roger la vienne entretenir.

Elle se fait conter l'envoi de la guerrière. De son avènement l'admirable manière, Les forts qu'elle a conquis, les chefs qu'elle a domptés, Et surtout, ses attraits, sa grâce et ses beautés. Roger l'instruit de tout et, louant la Pucelle, En beauté, toutefois, la fait bien moindre qu'elle, Elle, qui se connaît, le croit facilement, Et s'en ose promettre un bon événement. Seule enfin il la laisse, et voit, sur le rivage, La nombreuse famille et le riche équipage; L'embarquement se fait et, sous le grand fardeau La galère s'enfonce et se met à fleur d'eau.

Agnès demeure seule, en sa chambre dorée. Qui de brillants miroirs tout autour est parée. Et, de quelque côté qu'elle tourne les yeux, Y voit l'objet de tous le plus délicieux. En la plus haute part d'un visage céleste, Les glaces lui font voir un ront grand et modeste, Sur qui, vers chaque tempe, à bouillons séparés, Tombent les riches flots de ses cheveux dorés. Sous lui, roulent deux cieux, d'où mille ardentes flammes. Mille foudres, sans bruit, se lancent dans les âmes; Deux yeux étincelants, qui, pour être sereins, N'en font pas moins trembler les plus hardis humains.

CHANT CINQUIEM I". i83

Là, forgent les amours les redoutables armes,

Dont les coups, pour du sang, ne tirent que des larme-..

De là volent les dards, de là volent les traits,

Avec qui les esprits n'ont ni trêve, ni paix.

Au-dessous se fait voir en chaque joue éclose.

Sur un fond de lis blanc, une merveille rose.

Qui. de son rouge centre épandue en largeur.

Vers les extrémités fait pâlir sa rougeur.

Plus bas s'offre et s'avance une bouche enfantine.

Qu'une double fossette aux deux angles termine.

Et dont le petit tour, fait d'un corail riant.

Couvre un double filet de perles d'Orient.

On voit que la nature, achevant son ouvrage. D'un exquis artifice arrondit ce visage. A ses plus petits traits donne un air délicat. Et mêle, en tout son teint, la fraîcheur à l'éclat. On voit que, sous son col. un double demi-globe Se hausse par mesure et soulève sa robe; L'un et l'autre d'un blanc si pur et si parfait. Qu'il ternit la blancheur de la neige et du lait. On voit, hors des deux bouts de ses deux courtes manches. Sortir, à découvert, deux mains longues et blanches. Dont les doigts inégaux, mais tous ronds et menus. Imitent l'embonpoint des bras longs et charnus. S'observant tout entière. Agnès se trouve grande. De la juste grandeur que son sexe demande. Ht, dans sa taille noble et sa libre action. Elle ne voit que gloire et que perfection.

En ce rayonnement, elle-même s'admire.

Et de son propre amour, atteinte, elle soupire ; Elle se croit déesse et. des humbles mortels. S'apprête à recevoir l'encens et les autels.

— Agnès, dit-elle alors, contemplant son image. Enfin, ton ennemi t'est venu rendre hommage; Tu le vois à tes pieds, tu le vois plein d'ennui. Qui recourt à ton aide et brigue ton appui. A quel plus grand honneur aurais-tu su prétendre ? La gloire de ton nom plus loin ne peut s'étendre, Désormais que sous toi s'abaisse la fierté Sous qui le monde a vu succomber la beauté. Ménage, heureuse Agnès, cet instant favorable, Qui peut changer en mieux son état misérable ; Du gré de ton rival, va de lui te venger; De ton prince, avec lui, va l'amour partager. Va partager son sceptre, avec ton adversaire. Mais ne te joins à lui que pour mieux le défaire ; Xe songe, en le sauvant, qu'à le faire périr, Et te garde d'aimer qui n'a pu te chérir. Le jaloux, à son aide, aujourd'hui ne t'appelle, Que pour vaincre, par toi. l'invincible Pucelle; Son danger lui fait seul ce remède embrasser; La Pucelle chassée, il voudra te chasser. Chasse-la de la Cour, puis lui-même l'en chasse (i). Prés du roi seulement songe à rentrer en grâce ;

i Agnès semble en effet, s'être prêtée, par la suite, aux projets des ennemis de La Trémouille, et il est très vraisemblable qu'elle ne

Peu de temps suffira, pour rengager ce cœur. Sous l'agréable joug de son premier vainqueur. Mais il faut l'attaquer avec toutes tes armes, Montrer tous tes appas, étaler tous tes charmes, Et, déployant ta force et ta dextérité, Pour la seconde fois, dompter sa liberté. Vienne après cette Fille, effroi de l'Angleterre, Pour t'ôter ce captif, te déclarer la guerre. Malgré tout son pouvoir, ses cieux, ou ses enfers, Tu retiendras ta prise en tes aimables fers,

Roger entre à ces mots, et lui dit que l'Aurore Eclairât déjà l'ombre et commence d'éclore, Qu'il est temps de partir et que les matelots N'attendent qu'après elle à sillonner les flots.

— Ma sœur, ajoute-t-il, de ta grandeur future Renforce l'espérance avec ce bon augure ; Le vent frais, qui vers toi m'a si vite amené, Pour seconder tes vœux, tout à coup s'est tourné. Jusques dans ce désert, la fortune changée Te vient faire raison de t 'avoir outragée ; Elle vient au-devant de ta rare beauté, Pour lui servir de guide au trône souhaité. Sors donc, brillant soleil, de cette nuit profonde, Et reviens de ta flamme illuminer le monde.

Agnès, dans le désir d'aller luire à la Cour, Abandonne à l'instant ce superbe séjour.

fut pas étrangère à l'indifférence que témoigna Charles, en 145-, pour l'arrestation et l'exil de son favori.

Elle court vers le port, par Roger soutenue,

Et marque ses beaux pas dans l'arène menue.

Le vaisseau la reçoit sur un pont préparé,

Et de l'humide bord est soudain séparé.

Pour donner à sa course un chemin plus facile,

La Loire s'aplanit, et semble être immobile;

Le pilote, à la poupe, alors vient se placer,

Et fait la voile au mât sur l'antenne hausser.

On ne voit plus aux cieux paraitre aucune étoile,

Un amoureux zéphyr enfle la riche voile,

La chourme, en ses deux bords, suspend les avirons,

Et voit le fleuve calme, en tous les environs.

Contre le cours des flots, on ouvre la carrière :

L'eau bouillonne devant, et murmure derrière,

Le vent pousse, et l'endroit, où la proue a passé,

Garde longtemps d'écume un blanc sillon tracé.

Jargeau voit, cependant, par Dunois et la Sainte. Avec tous leurs drapeaux, occuper son enceinte, Et voit en tous ses toits, le camp victorieux, Par les mains du sommeil, souffrir clore ses yeux. Mais, avant que le jour sorte du sein de l'onde Et rende la couleur à la face du monde, Chacun, par la trompette, au départ excité, Prend la route de Meun, d'un pas précipité. On va, comme en volant, et le cours de l'armée Laisse à peine sa trace en l'arène imprimée ;

Orléans la revoit, et. sous ses hauts remparts,

En retient, pour un temps, les braves étendards.

Honteux de n'agir point en sa propre querelle,

Son citoyen s'anime à combattre pour elle.

Et mille, des moins vieux, sur sa place enrôlés,

Volontaire recrue, aux soldats sont mêlés.

Vers Meun tire l'armée, et l'aube renaissante,

Lui fait voir de ses toits la cime blanchissante ;

Les coureurs avancés y donnent brusquement,

Et franchissent, d'un saut, le bas retranchement.

De la tète du pont, au temps même, ils s'emparent ;

Le défenseur se trouble et ses esprits s'égarent;

Il craint, il fuit d'abord, et le poste occupé

De peu de noble sang en demeure trempé.

Sans peine, la Guerrière emporte le passage.

Gagne, ainsi que les siens, l'opposite rivage.

Et, d'un pas de vainqueur, approche Baugency.

Devant que l'horizon soit partout « obscurcy » .

Au bruit de ses tambours, l'Anglais tremble et frissonne,

Abandonne le champ, la muraille abandonne.

Et. dans le seul château sur la ville élevé,

Croit du foudre français pouvoir être sauvé (1).

De ce sourcilleux fort la ceinture terrible

Borde un roc escarpé, hautain, inaccessible,

(1) La prise de Jargeau avait eu lieu le 12 juin Le 13, Jeanne se rendit à Orléans pour réunir de nouvelles troupes, le 15, elle : sur Meun dont eile occupa le pont; le 16, elle était à Baugency et, lendemain 17, elle prenait la place. Le 18, bataille de Patay.

Où mène un endroit seul, et de ce seul endroit. Droite et raide est la côte, et le sentier étroit.

L'Anglais, bien que sur lui tombe toute la France, A l'abri de ce mur fait voir de l'assurance, Et se figure encor qu'il peut du conquérant, Par cette forte digue, arrêter le torrent. Mais l'affreuse terreur, qui. contre la Pucelle, Voit, dans cette espérance, obstiner le rebelle, D'un si frivole espoir sourit amèrement, Et, vers les champs bretons, vole soudainement.

Vers la nuit, la Guerrière, arrive sous la place, La somme vainement, vainement la menace. Partout, aux environs, va les gardes poser. Puis au camp, sous leur foi, permet de reposer. Voyant du monde enfin les ténèbres chassées, Elle éveille, en tous lieux, les troupes délassées, Les assemble, et leur dit : — A vos vaillantes mains, On ne peut opposer que des obstacles vains. Il n'est rien de si grand, rien de si redoutable. Où ne puisse aspirer votre cœur indomptable, Et ce roc, qui si bas vous découvre au-dessous. Va bientôt éprouver ce que pèsent vos coups. Quoiqu'il soit défendu, par sa pente coupée. Il va voir, sur sa cime, éclater votre épée, Et quoiqu'à la nature, en lui. se joigne l'art. Il va voir, sous vos pieds, l'orgueil de son rempart.

Tous, d'un même transport, ces paroles entendent; Tous l'attaque impossible, à haute voix, demandent;

L'Héroïne les loue et fait, dès ce moment. D'un ample cavalier jeter le fondement (1). Par ses ordres, en rond, la figure s'en trace ; De gazon et de bois s'en compose la masse; D'heure en heure il se hausse et, dans moins de cinq jours. De la superbe place il commande les tours. Tout le camp à l'envie s'occupe à cet ouvrage ; Son oblique chemin doucement se ménage, Et sans être, en nul lieu, ni roide ni glissant, Chacun le monte à Taise, à Taise le descend. Dans cinq jours on l'achève, et déjà, sur le faite, Le foudroyant métal fait bruire sa tempête ; Déjà les assiégés qu'elle voit au-dessous, Malgré leur assurance, en redoutent les coups. Vers le bas de la Loire, une guerrière bande Sur ce temps se découvre, et se découvre grande ; Ses harnais sont polis* et, battus du soleil, Lui rendent un éclat à son éclat pareil. L'effroyable terreur, turbulente et rapide, Lui tient lieu, dans son cours, de trompette et de guide. Fend les airs à sa tête et. d'un vol élancé, La mène au boulevard, par la Sainte, pressé. Elle a pour chef Artus, ce Breton magnanime {2). Qui, sur cent nobles faits, bâtissant son estime.

(1) Amas de terre terminé en plate-forme sur laquelle on dressait des batteries.

(2) Le connétable Arthur de Richemont. fils de Jean V, duc de Bretagne. Il fut fait prisonnier à Azincourt. Nature chevaleresque, mais violente, il avait été l'agent de la fortune de La Trémouille, et c'est ce

igo LA PUCELLE.

Au degré le plus haut, où montent les soldats. A l'ombre des lauriers, avait porté ses pas. En cent occasions, sa force et sa conduite Aux troupes des mans avaient donné la fuite. Avaient de leur bonheur arrêté le progrès, Et mis Fhonneur du prince à couvert de leurs traits. Mais la peste des Cours, la noire jalousie, Contre tant de vertus, armant sa frénésie, Le jeune Roi par elle, et surpris, et gagné. L'avait indignement de sa grâce éloig Et ce fatal exil, cette injure soufferte. Aux maux de la couronne ayant la porte ouverte. Le valeureux Breton, par les siens, outragé. Par son propre ennemi, se vit trop bien vengé. Un cœur moins généreux eût aimé sa vengeance; Le sien ne put l'aimer, aux dépens de la France; Il la souhaita libre, et crut toujours devoir Pour elle, quoique ingrate, employer son pouvoir. Ainsi, lorsqu'un amant, par son noble service. 2 ses envieux réveillé la malice, Et que sa dame faible, et soumise à leur loi. A d'un bannissement récompensé sa foi ; Si de quelque grand mal il la voit menacée. Il sent renaitre en lui sa tendresse passée;

.-. qui avait préparé sa disgrâce auprès de Charles VII. Il est vrai que cette disgrâce avait été motivée par l'attitude que venait de prendre

: ie Bretagne vis-à-vis de la France. Le connétable n'en e moins la gloire des'étre assoc i 'Arc. et d'avoir con-

tribué plus tard à chasser les Ang'.a mandie et de l* Guyane.

Toute injuste qu'elle est, il la chérit toujours. Et ne peut plus songer qu'à lui donner secours.

Enfin, avec cent voix, la vague Renommée Le vient entretenir de la Bergère armée, Et, lui contant au long ses valeureux exploits, La lui fait croire née au salut des « François » . Au bruit d'une si rare et si haute merveille, Le généreux Artus son courage réveille; L'entreprise le charme ; il y veut prendre part, Ramasse sa puissance et hâte son départ. Tout ce que la Bretagne a d'âmes belliqueuses, Suit du héros breton les enseignes fameuses, Et, de ses bords tiré, par l'espoir des combats, Vers la Loire, après lui, précipite ses pas. Ces invincibles cœurs, du fond de leur province, Au secours de la France, accompagnent leur prince, A ses commandements ont leur vouloir soumis. Et brûlent d'affronter les drapeaux ennemis.

Aux remparts d'Orléans, par le milieu du Maine, Infatigable et prompt, leurs brigades il mène, Et sur la Sarthe apprend que le sort est changé, Et que Dunois assiège, au lieu d'être assiégé. Sous Vendôme, il apprend, que de l'anglaise armée Par la valeur française à demi consumée, Dans le fort Baugency, les restes ramassés, Par le bras de la Sainte, allaient être forcés. Il répute à malheur ces heureuses nouvelles, Et, pour joindre Dunois, voudrait prendre des ailes:

— Ah ! compagnons, dit-il, pressons, doublons nos pas, Et que l'Anglais, par nous, souffre quelque trépas. Si nous ne nous hâtons de lui porter la guerre, Nous aurons vainement traversé tant de terre, Et ce dernier rempart, qu'attaque le « François », Sera, sans nous encore, asservi sous ses lois.

Le Breton à ces mots, d'une course hâtive, Jusques aux murs de Blois, ce même jour, arrive, Dans l'ombre suit sa course, et, trompant le sommeil, Est déjà loin de Blois, au lever du soleil. A la fin, Beaugency lui découvre sa roche; Le Français le découvre et le voit qui s'approche ; Il le juge ennemi, suspend tous ses travaux, Et le va reconnaitre, avec mille chevaux. Il va. songe à combattre, et ses armes apprête; Des escadrons serrés la Sainte prend la tête. Artus la voit venir, arrête ses soldats, S'avance seul vers elle et marche au petit pas. Elle, à qui plait du chef la guerrière assurance, Au petit pas, vers lui, seule marche et s'avance ; Il a la lance haute, elle l'a haute aussi, Mais prête à la coucher, lorsqu'il lui parle ainsi :

— De grâce, fais-moi voir la vaillante Pucelle, Qui remplit l'univers de sa gloire immortelle; Des rivages bretons, je viens la visiter.

— Tu la vois, répond-elle, et te peux contenter.

Il reprend : — O des cieux, merveille incomparable, Au malheureux Artus montre-toi favorable;

CHANT CINQUIEME. i93

Reçois-le au rang des tiens, et, comme ton soldat,

Laisse-lui, par ses faits, mériter de l'Etat.

Ses perfides rivaux, par leur noir artifice,

Contre lui, de son prince ont surpris la justice;

Leur adresse maligne a pu le lui ravir,

Et l'a réduit, par force, à ne le plus servir.

Toi, qui lis dans les cœurs, ô Sainte magnanime,

Vois si son infortune est l'effet de mon crime,

Si ses peuples, par moi, sont accablés de fers,

Et si je suis l'auteur des maux qu'ils ont soufferts.

Des lâches courtisans défends mon innocence,

Et sers toi de mon bras pour le bien de la France;

J'implore ta bonté, j'implore ton pouvoir,

Fais que je vive et meure en suivant mon devoir.

Tu vois, de mes vassaux la généreuse élite :

Leur naissance est illustre, illustre leur mérite :

Tout cède à leurs efforts, et le superbe « Anglois »

Est déjà, sous leurs coups, tombé plus d'une fois.

Je t'offre cette bande, et je m'offre avec elle,

A ta rare valeur, joins sa force et mon zèle,

Aux dangers les plus grands, éprouve notre foi,

Et crois que nous mourrons ou vaincrons avec toi.

Elle répond alors : — Quelle lointaine plage Du généreux Artus ignore le courage ?

Quel climat si barbare et si peu fréquenté, N"a pas su sa confiance et sa fidélité? Oui, je reçois ton offre, et je tiens même à gloire De remporter, par toi, le prix de ma victoire;

io4 LA PUCELLE.

Je renforce mon camp de tes braves guerriers. Et veux bien, comme à toi, leur devoir mes lauriers. Ton monarque saura combien ton assistance Aura de son pays hâté la délivrance, Et sans plus écouter, ni jaloux ni flatteur, Chérira désormais un si grand serviteur. A l'accueil obligeant de la Fille divine, Sur l'arçon, devant elle, humblement il s'incline; Elle tourne et l'emmène; il suit d'aise ravi, Et des siens, vers le mur, en bon ordre est suivi. L'assiégé qui le voit, et qui voit la Pucelle Enfler ses escadrons d'une troupe nouvelle, Glacé par la terreur, et du Français poussé, Se sent de sa vertu, tout à coup, délaissé.

La nuit survient obscure et, du bras de la Sainte,

Dans l'esprit des Anglais vient redoubler la crainte ;

Et la froide terreur, ses glaces y semant,

Leur fait de leur salut juger sinistrement.

Elle n'offre à leurs yeux que des objets funèbres,

Et la lumière à peine a banni les ténèbres,

Que. dans le désespoir d'un assez prompt secours,

Ils se montrent, sans dards, au sommet de leurs tours.

A ce signal de paix, l'attaque est suspendue;

La place capitule et soudain est rendue (i);

(i) Le bailli d'Evreux qui commandait la place, obtint une capitulation pour lui et les siens. A la nouvelle de la prise de Beaugency. les Anglais, dont l'armée s'était portée sur Meaux, ne songèrent plus qu'à

Douze enseignes d'élite et cinq forts étendards,

Sous la foi du traité, sortent de ses remparts.

Les démons, dont la rage a formé tant d'obstacles,

Cèdent à ce torrent de visibles miracles,

Et, trop faibles contre eux, veulent, pour quelque temps,

Cesser de traverser les Français combattants.

Jamais aucun dessein n'eut un cours si rapide;

D'un commun sentiment, c'est le Ciel qui le guide;

Le doigt de Dieu s'y voit, et, dans tout son progrès,

Parait l'exécuteur des souverains décrets.

Les vaincus à Janville obtiennent qu'on les rende;

Un grand corps est choisi, Xaintrailles le commande;

Il va pour leur escorte et, dans Meun repassant,

Voit, contre lui, l'Anglais en bataille avançant.

Le péril de Jargeau, sensible à l'Angleterre, Avait porté ses chefs à retenter la guerre, Et Talbot, avant tous, redevenu puissant, Raccourait vers la Loire, en ce besoin pressant. Mais, dans sa prompte marche, avisé de la prise, Bien que ce mal le touche, il feint qu'il le méprise, Et, sans laisser troubler son ferme jugement, Tourne vers Beaugency, d'uns oudain mouvement. La véhémente peur de ce nouveau dommage, Dans son valeureux sein, renforce son courage,

battre en retraite encore une fois. « Derrière une première troupe, conduite par un chevalieranglais, marchaient l'artillerie et les bagages, puis venait le corps de bataille sous les ordres de Falstolf, de Talbot. de Raveston; puis l'arrière-garde toute composée d'Anglais de race. » Jeanne d'Arc, par H. Wallon.

Il anime ses gens, et ses gens animés Renforcent leur courage et marchent enflammés. Talbot de Meun s'approche et, hors de sa muraille, Aperçoit les Français, qui viennent en bataille ; Puis voit un corps serré, de neuf fois cent soldats, Se détacher du leur et venir à grands pas. A l'aspect de ce corps, le cœur rempli de joie, Pour les siens, il le juge une facile proie. Commande, contre lui, douze gros escadrons. L'ordre n'est pas donné, qu'ils partent vifs et prompts ; Humford qui les régit, voit, et non sans merveille, Que l'enseigne opposée à la sienne est pareille, Puis à la contenance, à l'habit, à la voix, Reconnaît que la troupe est d'amis, et d'« Anglois ». Leur chef, en l'abordant, parle ensemble et soupire :

— Beaugency, lui dit-il, n'est plus sous notre empire; Il nous vient d'échapper et, le secours, douteux, Nous a réduits à prendre un parti si honteux.

Humford à cet avis, l'âme pleine de glace, Va surprendre Talbot par cette autre disgrâce; Et le brave Talbot, du coup inopiné, Bien qu'il le cèle encore, a le cœur étonné. Il se dit à soi-même : — Enfin si, sur la Loire, Dunois s'est vu, partout, suivi de la victoire; S'il a, sous Orléans, notre lustre obscurci ; ^^

S'il a forcé Jargeau, s'il a pris Beaugencv, Que lui reste-t-il plus, qu'à voir notre défaite ? Pour la seconde fois, songeons à la retraite,

Cédons au plus puissant, révérons son bonheur, Et laissons à sa gloire immoler notre honneur.

Dans un ordre serré, pour chercher un asile, Aussitôt sur ses pas, il tourne vers Janville; De temps en temps s'arrête, et montre à l'ennemi, Sur un front découvert, un courage affermi. Le cavalier français le poursuit de furie, Et, dés le premier choc, rompt sa cavalerie; Puis, en queue, à la tête, aux côtés, le chargeant, Il le contraint de faire un cours moins diligent.

Talbot va lentement, mais toujours gagne terre, Sans laisser perdre l'ordre aux troupes d'Angleterre ; Falstolf est devant tous, après tous est Humford; L'un perce le Français, l'autre en soutient l'effort. Longtemps, en cet état de guerre et de voyage, L'Anglais marche et résiste avec peu de dommage, Et déjà sous Patay, malgré tout, arrivé, Voit les murs de Janville, et s'estime sauvé; Quand la Sainte et Dunois, sur l'avis de Xaintrailles, Quittent de Beaugency les conquises murailles, Et, vers le fier Talbot, fendant le sein des airs, Viennent environnés de foudres et d'éclairs.

A l'avis redoublé, qui les presse et represse. Ils rasent les sillons d'une égale vitesse ; Avec eux est Artus, avec eux ses soldats, Et l'aride terrain résonne sous leurs pas. Mais ils ont beau piquer et beau lâcher la bride, Leur carrière est en vain vigoureuse et rapide,

rg8 LA PUCELLE.

Un bois sombre et touffu, rencontré sur leur cours,

Les égare d'abord en ses confus détours.

Dans ses forts, vainement, plus d'un passage ils s'ouvrent ;

Les Anglais à leurs yeux, par ce voile, se couvrent;

La chasse est en défaut, et le bouillant Dunois

Se plaint que son malheur lui dérobe 1' « Anglois > ;

Artus en Darait triste et regarde la Sainte :

— Marchons toujours, dit-elle, assurée et sans crainte.

Talbot sera ma proie, il ne peut l'éviter;

Le ciel, en ma faveur, va sa trace éventer.

Et, sur ce même temps, en ce lieu même, arrive Un cerf, large de tête, et de taille excessive (i), Qui d'un collier d'argent a le grand col armé, Et l'argent, tout autour, de lis d'or est semé.

Ce cerf, depuis un siècle, en ces provinces erre, Et jouit de la paix, au milieu de la guerre, Par un heureux destin de gloire accompagné, Respecté des veneurs et des chiens épargné.

: Les historiens n'hésitent pas a relater, eux aussi, la légende de ce cerf. Fourvoyé parmi les Anglais, le noble animal provoqua de la part de nos ennemis une telle clameur, que les Français prévenus, accoururent aussitôt. Les historiens se gardent, en revanche, d'attribuer à ce cerf la longévité invraisemblable et le patriotisme que .iin lui prête. Cette légende dans son sens exagéré, n'en est pas moins jolie, et le collier d'argent qui la rattache à l'avènement de Philippe VI, parla main d'une reine, est d'un tour agréable et vraiment ingénieux. En cela, d'ailleurs, Chapelain n'a fait que s'inspirer des chroniques.

Pris jeune sous la biche, il eut pour sa maîtresse Du premier des Valois la femme chasseresse 1 , Et de sa noble main flatté, paré, nourri, Vécut, parmi sa cour, animal favori, Là, poussé d'un instinct, ou d'une connaissance, Comme s'il eût prévu les succès de la France, Par cent signes divers, mais signes évidents. Il lui marqua toujours ses futurs accidents. Rendu même aux forêts, et libre de servage, De ce pressentiment il n'eut pas moins l'usage, Et ne parut depuis que pour lui présager, Ou son proche bonheur, ou son proche danger.

La Sainte le découvre et : — Voilà, leur dit-elle, Qui va dans un moment nous montrer le rebelle. C'est le ciel, qui l'envoie; allons, et, sur ses pas, Portons à l'ennemi la honte et le trépas.

Le cerf, en ce moment, abandonne la place, Et la Fille et Dunois le suivent à la trace, Artus comme eux le suit, et tous trois, pleins d'ardeur. Courent en le suivant, de pareille roideur. Mais la légère bête, en sa longue carrière, Prend toujours avantage et les laisse derrière ; Sans ailes elle vole et se perd devant eux ; Leurs pas encore un coup sont errants et douteux. En vain chacun regarde, en vain chacun écoute, De l'Anglais derechef ils ignorent la route,

1 1 ) Jeanne de Bourgogne ou Blanche de France, car Philippe VI. devenu veuf de la première, épousa la seconde.

20o LA PUCELLE.

Et, d'un trouble nouveau, leur esprit, occupé,

Le juge, par la fuite, à leurs mains échappé.

En cette incertitude, au plus fort de leur peine,

D'un endroit assez proche, où s'enfonce la plaine,

Mille effroyables cris, et confus, et perçants,

Par les routes de l'air, viennent frapper leurs sens.

Soudain, vers cet endroit, chacun tourne la bride,

Et redouble l'effort de sa course rapide;

L'Anglais s'offre à leurs yeux, et fait voir que ce bruit

Est l'effet de l'état où le cerf l'a réduit.

Ils remarquent le cerf, qu'une fureur subite

Au travers de ses rangs, à grands sauts, précipite,

Remarquent qu'il les trouble et, devenu guerrier,

Semble avoir au Français envié ce laurier.

La Pucelie s'écrie : — O Français magnanimes, Le ciel à votre fer demande ces victimes ; Il veut voir, sous vos bras, tout leur sang s'écouler, C'est lui qui vous les offre, en état d'immoler. C'est lui qui, par ce cerf, attaque le rebelle, Lui qui. par son exemple, à vaincre nous appelle; Allez donc mettre fin à ses rebellions, Et qu'un cerf aujourd'hui conduise des lions (i).

Ils piquent, et Talbot voit sa perte infaillible; Mais, dans sa perte même, il veut être invincible,

(i) Jeanne ne tint pas tout à bit ce langage, mais toutes les paroles qu'elle prononça réellement témoignent de son enthousiasme et de la confiance qu'elle avait dans sa victoire. C'est en prévision de la fuite désordonnée de l'ennemi qu'elle demanda au duc d'Alençon : — Avez-vous de bons éperons? * — S'adressant ensuite a Richemont :

Il est désespéré, mais non pas abattu, Et médite un trépas digne de sa vertu.

Tel est un grand lion, roi des monts de Cirène, Lorsque, de tout un peuple entouré sur l'arène, Contre sa noble vie, il voit, de toutes parts, Unis et conjurés, les épieux et les dards; Reconnaissant, pour lui, la mort inévitable, Il résout à la mort son courage indomptable; Il y va sans faiblesse, il y va sans effroi, Et, la devant souffrir, la veut souffrir en roi!

— Serrons-nous, dit Talbot, et roidissant nos âmes, Réveillons, rallumons nos généreuses flammes; Soutenons ce grand choc et, de cœur nous armant, S'il nous fait succomber, succombons vaillamment. A ne nous point flatter, dans ce fatal orage, Notre salut dépend de, notre seul courage; Si nous résistons mal, il nous faudra périr; Nous n'avons que le choix de vaincre, ou de mourir. Formons un bataillon, qui, partout, fasse tête, Et, partout, du Français repousse la tempête, Ces escadrons volants, contre un si ferme corps, Feront pour l'ébranler d'inutiles efforts. En cette extrémité ce remède est l'unique; Allons, homme contre homme, et pique contre pique,

— » Ah! beau connétable, s'écria-t-elle, vous n'êtes pas venu de par moi. mais puisque vous êtes venu, vous serez bien venu. » — A tous elle disait : « Le gentil roi aura, aujourd'hui, la plus grant victoire qu'il eut pièca (de long:emps). Et m'a dit mon conseil qu'ils sont tous nôtres. »

Opposons notre bois, de pointes hérisse;,

A ce bois que, vers nous, l'ennemi tient baissé.

Suivant ce prudent ordre, ils forment leur bataille Composent de piquiers une épaisse muraille, Attendent, résolus, un assaut furieux, Et, partout menacés, menacent en tous lieux.

La Sainte à la victoire excite sa vaillance, Serre les deux genoux, couche sa forte lance, Dans le milieu du gros, pousse son grand coursier, Et rompt plus d'une pique en son chanfrein d'acier. Par un si rude choc, il s'y fait ouverture, Mais reçoit, dans le flanc, une large blessure, un sang écumeux répandant des torrents, :e, de faiblesse, entre les premiers rangs. Sous le brave Dunois, et non loin de la Sainte, Trébuche le sien mort, d'une semblable atteinte; Le Prince s'en dégage, et bien que démonté,

,:ue, et de l'Anglais n'est pas moins redouté. Le chasseur Balibaud, à qui, dans son bocage, Jamais fort ni buisson n'a refusé passage, Se prétend faire jour au bataillon serré, Et donne, homme et cheval, dans le fer acéré.

I Talbot, dans ses paroles, rappelle ta tactique qui avait déjà si souvent réussi aux Anglais : « Les Anglais, dit M. H. Wallon, grâce à le emploi des armes de trait, à l'excellence de leur infanterie, qui reléguait au second rang les brillants usages de ta che\ avaient acquis dans les combats en rase campagne un renom de supériorité, consacré par les souvenirs de Crécy, de Poitiers etd'Azincourt. Ce prestige se dissipait comme les autres. * Jeanne tome 1, page 206.

Mais l'inflexible fer, sans se ployer qu'à peine. Etend homme et cheval transpercés sur l'arène, Et l'un, ainsi que l'autre, en rendant les abois, Voit de combien le fer est plus dur que le bois. Trois valeureux amis, Bins, Charlus et Courances, S'unissent pour l'attaque et baissent leurs trois lances; L'Anglais, au triple effort, sent ébranler son front. Et, plein d'étonnement, et s'entame et se rompt. Il est vrai qu'aux Français dure peu cette gloire ; De leurs mains aussitôt s'envole la victoire, Et, par le front anglais rejoint et redressé, Des trois, les deux sont pris, et l'autre est repoussé.

Artus, pendant ce temps, vers le front opposite, Avec moins de vigueur, son barbe précipite, Et, d'un projet rusé, par plus d'un feint assaut, Tàte s'il aura l'heur d'en trouver le défaut. Graville, à ses côtés, Xaintrailles et laHire (i). Chacun, d'ardeur pareille, aie trouver aspire; Chacun tient à l'envi l'adversaire pressé, Et chacun, de sa main, le croit voir terrassé.

(i) C'est la première fois que l'auteur fait intervenir le nom de, La Hire. Il eût été difficile de le taire, à l'occasion de cette bataille, où le héros gascon, qui commandait l'avant-garde, ayant avec lui Poton de Xaintrailles, se couvrit de gloire. « On leur avait laissé charge, dit un chroniqueur, d'aller courir et escarmoucher devant les Angloys. pour les retenir et garder d'eux retraite en lieu fort. Ce qu'ils feirent, et oultre plus, car ils se frappèrent dedans eulx de telle hardiesse, combien qu'ils ne feussent que quatorze a quinze cens combatans. qu'ils les mirent en desaroy et desconfiture, nonobstant qu'ils estoien: plus de quatre mil combatans. »

2o4 LA PUCELLE.

Cran s'avance plus qu'eux, plus qu'eux la Hunaudaie, Et chacun en rapporte une profonde plaie; Le sable, aux environs, en demeure abreuvé; Le Breton, au combat, en va plus réservé. Kermelec et Brémor, à qui cède, en adresse, Tout ce que mène Artus de vaillante jeunesse. S'ajustent pour l'attaque, et l'un d'eux biaisant Fait, sur lui, de plusieurs tourner le fer luisant. L'autre qui voit l'Anglais ouvrir son ordonnance, Dans l'espace accordé rapidement s'élance; Mais, par ses compagnons, négligemment suivi, A la clarté du jour il est soudain ravi. Karadreux, qui de près sur la gauche le serre, Joint, à son choc de foudre, une voix de tonnerre, Mais, atteint au gosier, par l'un de ces longs bois, Il perd, d'un même coup, et la vie, et la voix.

Talbot enveloppé de deux forces égales, Dépêche Humford vers l'une, et vers l'autre Descales, Et, tenant le milieu, fournit de toutes parts Le renfort nécessaire à ses guerriers épars. Falstolf et Raveston, dans ses ordres, l'assistent, Et tous deux aux Français, sous ses ordres, résistent; Tous deux, par leur exemple, autant que par leur voix, A résister, comme eux, excitent les c Anglois ». Là, chacun des partis témoigne sa puissance, Là, le sort incertain se maintient en balance, Et là, les assaillis, de désespoir, vaillants. Répondent, par leurs coups, aux coups des assaillants.

CHANT CINQUIEME. 2o5

D'un et d'autre côté, sous de mortels efforts, On voit le champ couvert de blessés et de morts.

De ce progrès si lent la Guerrière s'irrite, Veut vaincre, et sa valeur à la victoire excite, Excite son cheval, par des cris violents ; Mais, sous elle, il trébuche, à ses derniers élans. L'épée en une main, en l'autre la rondache, De plus prés, au rebelle alors elle s'attache, Le charge de pied ferme et, malgré tout, enfin, Au travers de ses rangs, s'ouvre un ample chemin.

La Sainte, en s'avançant, de sa troupe suivie, Veut ôter à Talbot la franchise, ou la vie; Lui, qui se voit perdu, l'apercevant venir, Se veut perdre avec elle et va la soutenir. En ce danger fatal, d'une héroïque rage, Il se sent tout à coup enflammer le courage, Envisage la Sainte et, puisqu'il faut mourir, Au moins, en périssant, la veut faire périr. D'un véhément effort il se darde vers elle, Et reçoit de son fer une atteinte mortelle ; L'un à l'autre s'attache, et bras à bras s'étreint; D'un sang noir et fumeux l'aride chamo se teint.

Artus, dont jusqu'alors l'adresse et la vaillance N'avaient pu de l'Anglais forcer la résistance, La force en ce temps même et, presque en un moment, Au fond du bataillon passe triomphament. Dans ce cours glorieux il vient jusqu'à la place, Où Talbot, embrassé, son ennemie embrasse;

iS

2o6 LA PU CELLE.

Elle, voyant Artus, lui crie à haute voix;

— Prince, j'ai dans mes mains le bonheur de l'« Angloisi La victoire douteuse est désormais certaine; Talbot n'agissant plus, nous l'obtiendrons sans peine.

Talbot à ce discours, d'un élan vigoureux, S'efforce, quoique en vain, de sortir de ses nœuds. Il se rend, et la Sainte à ses gardes le donne (i); Le général captif, ce qui reste s'étonne, Laisse choir, sur-le-champ, ses piques et ses dards, Perd le soin des drapeaux, et fuit de toutes parts. Humford, qui voit des siens la fortune détruite, Use de tout son art, pour arrêter leur fuite, Se sert de la prière et du commandement; Mais l'effroi leur ravit, et cœur, et jugement. Chacun, sans écouter reproche, ni menace, D'un désespoir commun, abandonne la place; Descales et Humford, dans ce confus débris, Par le brave Dunois sont, et chargés, et pris.

(i) Ce n'est pas Jeanne, mais bien Xaintrailles qui fit Talbot prisonnier.— «Vous ne pensiez pas, ce matin, que cela vous arriverait, » dit le duc d'Alençon au captif, comme on venait de le lui présenter. — « C'est la fortune de la guerre, » répondit celui-ci. Xaintrailles obtint de Charles VII l'autorisation de rendre la liberté à son prisonnier, sans en exiger de rançon. Les Anglais ont prétendu que l'illustre capitaine avait fait trois ans de captivité en France. Cela est tout à fait impossible, puisque dès r^o, Talbot s'empara de Laval. L'année suivante, dans une rencontre en Normandie, il fit, à son tour, Xaintrailles prisonnier. Et il s'acquitta de sa dette, en lui rendant généreusement sa liberté. Chapelain veut que le célèbre capitaine ait été délivré par son fils, peu après la bataille.

Falstolf moins malheureux, suivi de quatre mille,

Evite les liens et tire vers Janville;

Mais ce mur, redoutant le courroux du vainqueur,

Se tient clos aux fuyards et redouble leur peur.

Le dernier corps français, d'une course hâtive,

Dans le champ de bataille, en ce temps même, arrive,

Et, sur l'Anglais épars, exerce, avec horreur,

Tout ce que la licence inspire à la fureur.

Tout, sans distinction, passe au fil de Pépée,

De sang, en mille endroits, la campagne est trempée;

On ne voit, en tous lieux, que morts ou que mourants.

Leur sort est inhumain, mais digne de tyrans.

Le diligent Falstolf, et sa tremblante suite,

Par des chemins cachés, font une heureuse fuite (1),

Xaintrailles les poursuit et les poursuit en vain;

Corbeil, fidèle et sûr, les reçoit dans son sein.

Janville arbore alors l'étendard de la France,

Et désormais aux lis veut rendre obéissance;

La Sainte, en son pouvoir ayant reçu ses tours,

En belliqueuse pompe y termine son cours (2).

L'infortuné Talbot, à qui mille blessures Seraient moins que les fers importunes et dures,

(1) Cette heureuse juite valut à Falstoff la plus cruelle des disgrâces : la dégradation. Il obcint sa réhabilitation plusieurs années après, mais les Anglais ne lui pardonnèrent jamais la lâcheté qu'il montra ce jour-là.

(2) Tant morts que prisonniers, on estime que les Anglais perdirent 5.000 hommes à la bataille de Patay. La campagne de la Loire avait duré huit jours.

2o8 LA PU CELLE.

A pas tristes et lents, de gardes entouré, Suit les pas des Français, morne et désespéré.

Ce guerrier suit à peine, et, d'espace en espace. La douleur de son coup l'arrête sur la place ; La douleur de sa prise altère sa raison, Et lui fait préférer la mort à la prison. Il marche toutefois, et s'emporte de rage Contre l'injuste sort qui cause son servage, Quand la nuit, survenant, pleine d'obscurité, Par un heur imprévu, lui rend la liberté.

Le brave Lionnel, fils de ce brave père, Et le soutien naissant de la gloire étrangère, Des britanniques bords naguère retourné, Fut à ce grand exploit, par les cieux destiné. Pour faire une levée, et nombreuse, et soudaine, Talbot l'avait laissé sur les bords de la Seine ; Le parti de l'Anglais, dans ses présents travaux, Manquant également d'hommes et de chevaux. Lui qu'un respect cruel force à l'obéissance. N'omet, pour cet amas, ni soin ni diligence. Le commence, l'achève, et part, en même temps, Suivi d'un corps nombreux de nouveaux combattants. Vers Jargeau, puis vers Meun, d'une course rapide, S'avance, avec les siens, ce courage intrépide. Et s'il craint quelque chose, en ce projet guerrier, C'est que Talbot, sans lui, n'en cueille le laurier. Il n'a point d'autre peur; mais, ô peur décevante, Il voit l'événement contraire à son attente ;

Proche du haut Janville, il voit, de toutes parts,

Les sillons étendus semés d'Anglais fuyards.

L'un d'eux, pâle et tremblant, l'instruit de leur défaite ;

La troupe s'en effraye et songe à la retraite;

Lui, de tout son pouvoir, tâche à la rassurer,

Et, contre les vainqueurs, va sans délibérer.

— Allons, dit-il, amis, employer nos épées Sur ces bandes, sans ordre, à la proie occupées; Allons venger Talbot, et, par notre valeur, De l'Anglais déconfit réparer le malheur. Quoi! venir de si loin pour ne rien entreprendre? Assaillons l'assaillant, forçons-le à se défendre, Ou, s'il nous faut tomber sous son puissant effort, Rachetons notre honneur au prix de notre mort !

Il part en finissant, et -e jcur qui s'efface Contribue au succès de sa guerrière audace ; Ses soldats ranimés accompagnent ses pas, Et même du Français espèrent le trépas. Et voilà qu'à ses mains la Fortune présente Des tristes prisonniers la troupe languissante ; Il en charge la garde et, par cent rudes coups, Signale et satisfait son orénéreux courroux. Sans peine il la dissipe ou Tétend sur la terre ; Elle cède aux éclats de ce subit tonnerre ; Talbot, dans ce malheur, trouve sa liberté ; Son fils le reconnait et d'aise est transporté. Il l'embrasse et pour lui désormais appréhende ; Désormais son ardeur est moins vive et moins grande,

Et désormais il croit, le voyant délivré, Que c'est avoir vaincu, que l'avoir rencontré. Jaloux de ce trésor, maintenant il ne pense Qu'à le mettre à l'abri des armes de la France, Ordonne la retraite et, pour sa sûreté, Xe voit pas sans plaisir croitre l'obscurité. Loin des chemins battus, de bocage en bocage, Vers Paris il s'avance et hâte son voyage ; Talbot du sang qu'il perd baigne tout son cheval; Lionnel le soutient et console son mal. De cet événement la Guerrière informée, Après eux aussitôt met la fleur de l'armée; Trente escadrons épars les cherchent en tous lieux, Mais l'ombre de la nuit les dérobe à leurs veux.

FIN DU TOMi: PREMIER

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