‹ La Pucelle, ou, La France délivrée (volume 2)Chapitre 9 sur 10 · LA FRANCE DÉLIVRÉE CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

LA FRANCE DÉLIVRÉE CHANT PREMIER

Je chante la Pucelle et la sainte vaillance,

Qui dans le point fatal, ou périssait la France,

Ranimant de son roi la mourante vertu,

Releva son Etat sous l'Anglais abattu.

Le Ciel se courrouça, l'Enfer émit sa rage,

Mais elle, armant son cœur de zélé et de courage,

Par sa prière ardente, au milieu de ses fers,

Sut et fléchir les Cieux et dompter les Enfers.

Ames des premiers corps, pères de l'harmonie, Messagers des décrets de l'essence infinie. Légions qui suivez l'éternel étendard, Et qui dans ce grand œuvre, eûtes si grande part ; Célébrez avec moi la guerrière houlette, Faites prendre à ma voix l'éclat de la trompette,

i LA PUCELLE.

Echauffez mon esprit, disposez mon projet, Et rendez mon haleine égale à mon sujet.

Auguste successeur de cet auguste prince, Par qui s'accrut jadis la française province, Lorsque son bras vengeur, par tant d'heureux combats, Du redoutable Anglais mit la puissance à bas;

^Henri le magnanime, illustre Longueville, Des errantes vertus, et le temple, et l'asile,

•^Colonne de l'État par Dunois rétabli, Héros dont les exploits ne craignent point l'oubli, Des véritables chants de mon noble Parnasse, Apprends les hauts desseins d'un guerrier de ta race, Et vois, dans leurs succès, jusqu'où le coeur humain Peut porter les efforts d'une mortelle main. Vois parmi la tempête aux injustes fatale, Resplendir de ton sang l'origine royale, Et contemple étonné, par quels brillants essais Se préparaient les Cieux à produire tes faits. -'^Durant le triste cours de cent longues années (1), L'équitable rigueur des saintes destinées,

La guerre de Cent ans nous mon: .rre — jadis con-

quise par les Normands français. — voulant prendre à son tour possession de la France : une guerre de représailles embrassant deux périodes que M. Henri Wallon, dans sa remarquable Histoire de Jeanne il' Arc, caractérise au mieux. « Dans la première, dit-il, la France eue par Edouard III sous Philippe de Valois et sous Jean, se relève avec Charles V. pendant la vieillesse d'Edouard et la minorité de Richard II, son petit-fils. Dans la seconde, après un intervalle où se produit, d'une part, l'usurpation des Lancastre (Henri IV), de l'autre la rivalité des Armagnacs et des Bourguignons, la France, vaincue sous Charles VI par Henri Y. ra sous Charles VII contre Henri VI ;

mais de quel abime elle se r quelle grâce :

Par mille déplaisirs, et par mille travaux,

Avait porté la France au comble de ses maux.

Deux déluges de sang, épanchés de ses veines,

De Poitiers, d'Azincourt, avaient noyé les plaines,

Et par deux coups de foudre, et Cravant, et Verneuil (i),

Venaient de la conduire à deux pas du cercueil.

Charles son jeune maître, et sa faible espérance,

Des fiers usurpateurs éprouvait l'insolence,

Loin du trône captif, errait désespéré,

Et savait son vassal en son lieu révéré.

Il voyait de l'Anglais, à son sceptre rebelle,

Prospérer, chaque jour, l'entreprise cruelle ;

11 voyait par l'Anglais ses Etats envahis

Et cherchait son pays dans son propre pavs.

Les coteaux, les vallons, les champs et les prairies

A ses regards troublés n'offraient que barbaries,

Et les vastes remparts des tremblantes cités

N'enfermaient que tourments et que calamités.

L'impitoyable mort, des provinces entières

Xe faisait désormais que de grands cimetières ;

Le sang, dans les ravins, par les routes coulait,

Et dans chaque rivière aux ondes se mêlait.

(i) Bataille de Poitiers, 1556; le roi Jean est fait prisonnier par le Prince Xo:r. — Bataille d'Azincourt, 1 4. î 5 ; c'est là que fut fait prisonnier le duc Charles d'Orléans, le poète, don: »se prolongea durant vingt-cinq années. C'est à lui qu'incombait le gouvernement de la ville d'Orléans, gouvernement que le bâtard d'Orléans, depuis appelé le grand Danois, e:;erça. en son lieu et place, à i'éroque du siège. — Bataille de Cravant, 1425. — Bataille de Verneuil, 1424: le jeune duc d'Alençon et le maréchal de Lafayette tombèrent aux mains de l'ennemi.

L'audace, la fureur, la discorde, la rage

Détruisaient à l'envi le royal héritage ;

Il ne paraissait plus qu'un foyer de malheurs,

Et l'endroit le plus sain était rempli de pleurs 1 1 .

Aucun mur ne portait une chaine légère,

Mais Paris, plus que tous, plongé dans la misère,

Méconnaissait son prince, et, lui manquant de foi,

Souffrait à l'étranger prendre titre de roi 2 .

Pour dernier monstre enfin, l'exécrable Isabelle (3)

Immolait son fils propre à sa haine mortelle,

Et faisant violence aux naturelles lois,

Fomentait contre lui le parti de « PAnglois ».

De l'un à l'autre bout, la lamentable France

Aux heureux révoltés prêtait obéissance,

Et Marne, et Seine, et Loire, à peine, en leurs courants,

Trouvaient un boulevard franc du joug des tvrans.

Orléans, seul encor de tant de places fortes, Se pouvait dire libre, au dedans de ses portes,

Si on cultivait encore la terre, dit Thomas Rasin. dans sou Histoire de Charles VII, ce n'était qu'autour des villes et des châteaux à ia distance où du haut d'une tour le guetteur pouvait apercevoir les brigands. Au son delà trompe ou delà cloche, il rappelait des champs dans la forteresse. Et cela était devenu si fréquent, qu'au signal du guetteur, les bétes de somme et les troupeaux, formés par une longue habitude, accouraient tout effrayés au lieu de refuge, sans avoir besoin de conducteur. » Tel est le tableau de désolation que présentait le pays, de la Loire à la Seine et de la Seine à la Somme.

i, duc de Lancastre, de la famille — d'origine française — des Plantagenets ; frère d'Henri V et oncle d'Henri VI, rois d Anrégent du royaume de France pour l'Angletc: 3 L'Allemande Isabeau ou Elisabeth de Bavière, veuve de Charles VI,, roi de France, la mère dénaturée qui avait signé àTroyes traité par lequel son fils était dépossédé du trône.

Bien qu'avec désespoir il vit de toutes parts

Une armée innombrable entourer ses remparts (i)

Jusques vers le milieu de la neuvième lune,

Il avait tenu tête à son âpre fortune,

Il avait cent assauts l'un sur l'autre endurés,

Et cent fois dans leur camp les Anglais resserrés.

Par les bras vigoureux qui restaient à la France,

Enfin il avait vu tenter sa délivrance ;

Il l'avait vu sans fruit, et réduit aux abois

Bientôt des assiégeants allait suivre les lois,

Quand son grand défenseur, dont la force divine

Du chancelant État soutenait la ruine,

L'invincible Dunois, sur le haut de ses tours,

Au profond de son cœur fit ce triste discours :

— Ainsi, pour conserver cette fidèle ville (2), j'aurai fait à mon prince un serment inutile, Et ce généreux peuple, avec tout mon effort, N'aura pu s'affranchir des chaines de Bedfort.

(i) C'est le 12 octobre 1428 que l'armée anglaise, sous les ordres du comte de Salisbury, s'était présentée devant Orléans. Premier assaut, le 21 du même mois. Le 24, occupation du fort des Tourelles, principale défense du Pont. Le même jour, mort de Salisbury. Le comte de Suffolk (William Pôle), petit-fils du ministre de Richard II, lui succéda dans le commandement de l'armée anglaise. La famille de Pôle était originaire du Berry et avait commence sa fortune ^: négoce et les fournitures. Les revers plus tard essuyés en France rendirent Suffolk, bien qu'il eût été fait duc. très impopulaire aux yeux des Anglais. Il fut mis en accusation comme son aïeul et mourut tragiquement.

(2) Jean, dit le Bâtard, était fils de Louis de France d'Orléans, celui que fit assassiner Jean sans Peur, duc de Bourgogne. — Valentine de Milan, la veuve de ce prince, avait élevé Jean avec ses propres fils, et, pressentant sa grandeur future, elle disait : « On me l'a

Intrépides soldats, valeureux capitaines,

Qui foulant de Rouvray (i) les désastreuses plaines,

Résolus de vous perdre, ou de nous secourir,

Par les mains du rebelle avez voulu mourir ;

Que votre sort me plait, et que je vous envie

Une si belle fin de votre belle vie !

Car si votre projet a manqué de bonheur,

Au moins êtes-vous morts, et morts au champ d'honneur .

Danois infortuné, l'éclat de ta mémoire

Sera-t-il obscurci d'une tache si noire ?

Perdras-tu ton estime, et les siècles futurs

Te reprocheront-ils d'avoir livré ces mur

Loin de toi, loin de toi, cette honte et ce crime,

Plutôt de tes amis suis la fin magnanime ;

Meurs plutôt de cent morts que de ternir jamais

Par un si lâche fait la gloire de tes faits ;

Meurs plutôt que ce peuple endure le servage,

Dont ta foi lui promit d'exempter son courage,

Lorsqu'entre maints guerriers, non moins braves que toi,

11 t'élut pour l'aider à maintenir sa foi !..

roque du siège. Le B se du Mont- Saint-Michel et, un peu .la rescousse de Montargis contre W D que

il ne prit ce nom que onze ai lorsque le c . . s, son frère, lui eut donné le comté du Dunois.

le. Ce dernier comté fut érigé ché en 150'. Dunois commença la lignée des Longue"

t tant de personnages célèbres. Le héros de la P ce, mourut le 26 novembre : La bai //<■><• des ba ,12 février

•.ion, ensuit. nestes

aux :

Mais que lui servira que tu cesses de vivre ? Penses-tu que des fers ton trépas le délivre ? Non, non, crois bien plutôt qu'en perdant la clarté. Tu hâtes sa défaite et sa captivité.

Il s'arrête, incertain du conseil qu'il doit prendre ; Il lui faut désormais ou mourir ou se rendre, Et, dans ce choix forcé, son esprit éperdu, Entre ces deux partis demeure suspendu.

Mais en ce même instant, soit destin, soit rencontre, Tout à coup, à sa vue, un nuage se montre, Qui d'orage grossi, perce le sein des airs De foudres allumés et de volants éclairs. Du Palais étoile la voûte se présente Sous l'effroyable aspect d'une fournaise ardente ; Et par ce rouge éclat, le regard abusé Juge que l'univers en est tout embrasé.

— O Ciel, dit-il alors, je conçois ton langage, Tu m'apprends le chemin d'éviter le servage, Pour affranchir ce peuple et garder mon serment, L'infaillible remède est le feu seulement. Recourons, recourons aux brasiers favorables, Rendons-nous, par la flamme, un peu moins misérables. Et, puisque tout nous manque en cette extrémité, Employons le feu même à sauver la cité.

Il résoud sa ruine, et son âme oppressée Entretient dans son cœur cette horrible pensée. Le désespoir l'anime, il marche en furieux Et fait luire un flambeau dans chacun de ses veux.

Le sein bouillant d'ardeur et le front plein d'audace, Il s'avance à grands pas au milieu de la place, Assemble autour de lui les confus habitants, Et fait retentir l'air de ces mots éclatants :

— Amis, notre fortune est enfin déplorée (i), De notre liberté la perte est assurée, Le valeureux secours en campagne défait, Traine, après son malheur, ce nécessaire effet. Pourquoi vous déguiser l'effroyable nouvelle, Si le sort nous condamne à servir le rebelle, Si, pour ce cher rempart tant de mois défendu, Tout espoir de ressource est maintenant perdu ? Pourrons-nous, toutefois, porter notre courage A rendre à l'étranger un véritable hommage ? Nous verra-t-on fléchir sous son commandement ? Non ! non, mourons plutôt que vivre lâchement ! La mort seule nous reste, en ce point lamentable, Mais ce n'est pas un mal, à qui vit misérable ; A l'Anglais comparée, elle est pleine d'appas: L'Anglais est aux Français pire que le trépas... Votre foi qui put seule arrêter sa victoire, Jamais sans l'irriter ne s'offre à sa mémoire ; Il ne peut sans fureur penser a vos efforts, Et sur chacun de vous veut venger tous ses morts. Ce grand nombre de morts, — et parmi ce grand nombre, L'inhumain Salsbury (2), cette impérieuse ombre, —

1 vieux langage, le mot « déploré • répo.idàcelui de t désespéré ». de son droit de poète. Chapelain écrit « Salsbury -

Sollicitent Bedford de les venger sur vous, Du sang qu'ils ont versé, sous le poids de vos coups. Il vous accablera d'insupportables chaînes, Il vous tourmentera de douloureuses gênes, Et vous verrez par lui vos soldats désarmés, Vos biens mis au pillage, et vos toits enflammés. Vos yeux verront par lui déchirer vos entrailles, Profaner vos autels, renverser vos murailles, Enlever vos enfants vers un bord écarté, Et de vos chastes lits souiller la pureté. Une fin magnanime, un sépulcre honorable, Est, à tant de rigueurs, sans doute, préférable, Sans doute les Français, qui sont nés généreux, Mourant sans s'avilir, croiront mourir heureux. S'il faut perdre le jour, de vous-mêmes, sans doute, Vous prendrez du tombeau la ténébreuse route, Vous mourrez par vos mains, et ne permettrez pas Que Bedford ait l'honneur de votre beau trépas. Dans les champs de la mort, il n'est âpre carrière, Où n'aime mieux courir votre vertu guerrière ;

au lieu de Salisbury. Le commandant ei .se fut

tué le 24, après la prise du fort des Tourcanon. — « Monseigneur, lui disait à ce moment un de ses c: regardez votre ville ; vous la voyez d'ici bien à plein. » — Ilrej tt il tomba frappé à la tête. On l'emporta à Meun, où il mourut au bout de trois jours. Suivant une légende orléanaîse, le coud de c qui atteignit S été tiré par un enfant qui r

remparts, pendant que les hostilités étaient suspendues, li av. une pièce chargée, aba: u C'était un coup de maitre.

Sous terre, au fond des eaux, et jusques dans les feux,

Vous saurez vous soustraire à son joug odieux.

Oui, je lis sur vos fronts, je découvre en vos âmes,

Qu'il est plus craint de vous que ne le sont les flammes.

Et que rien de si dur ne se saurait offrir,

Que plutôt que ses lois vous ne puissiez souffrir,

Des lors, d'un ferme cœur, contre sa violence,

De ces derniers remparts embrassons la défense,

Et si notre ennemi nous force à le quitter,

Otons-lui les premiers ce qu'il doit nous ôter.

S'il nous met en état de ne le plus défendre,

Remplissons tout de feu, réduisons tout en cendre,

Contentons le destin contre nous irrité,

Et ne survivons pas à notre liberté !

Ce transport véhément, ce funeste langage, Excite en chacun d'eux une subite rage, L'affreuse servitude étonne leurs esprits, Et fait que pour la mort ils n'ont que du mépris. Une illustre fureur s'empare des familles, Les enfants, les vieillards, les femmes et les filles, Tous suivent de Dunois l'horrible mouvement, Et de leurs chers remparts veulent l'embrasement.

Tel, sur les champs salés, le courageux pilote Pressé de toutes parts d'une puissante flotte, Sur le point d'être pris, peut, à l'extrémité. Choisir plutôt la mort que la captivité. Il le propose aux siens, les presse a s'y résouci Sous le tillac conquis roule la noire poudre,

CHANT PREMIER. u

Et d'un bras vigoureux y porte le flambeau, Pour se faire de l'onde un superbe tombeau.

Le prince confirmé dans son penser tragique, Dépite la fortune à sa valeur inique, Repousse des Anglais les violents assauts, Et de leur propre sang arrose leurs travaux. Bedford s'en émerveille, et ne saurait comprendre, Qui fait que l'assiégé veut encore se défendre, Qui fait qu'ayant perdu tout espoir de secours, Et sans ressource aucune, il résiste toujours.

Cependant, à l'avis de l'échec déplorable, Qui rendait d Orléans la perte inévitable (i), Charles d'un rude choc a l'esprit terrassé, Et d'un mont de douleur son cœur est oppressé. Sur quel point maintenant va-t-il tourner sa vue ? Dans sa situation, quelle sera l'issue?

Au bas du précipice il se sent arrivé, Et, sans retour, enfin, croit son régne achevé. Il consulte ses chefs sur la triste défaite, Et trouve en ce malheur leur prudence muette, Muet il les regarde, et d'un œil étonné Se voit par leur silence à périr condamné. De surprise et d'horreur il a Pâme interdite, Le chagrin le dévore et le trouble l'agite,

(i! La bataille de Rouvray.

il LA PUCELLE.

Son désastre l'effraie ; dans cet instant fatal,

Il contemple la mort, comme son moindre mal.

Alors, intervenant, son ange tutélaire D'un céleste rayon ses ténèbres éclaire, Et présente à ses yeux le roi de l'Univers, Qui tient aux affligés les bras toujours ouverts.

Sous Chinon, la Vienne arrose en son rivage (i), Le pied vert et moussu d'un antique ermitage, Où le Dieu tout-puissant avec zélé adoré, Ne fut jamais d'aucun vainement imploré. Mille lampes d'argent, mille vases antiques Enrichissent sa voûte, et parent ses portiques, Vœux, depuis plus d'un siècle, à l'Eternel rendus, Par ceux que des périls sa grâce a défendus.

Charles rempli de Dieu, pour aller à ce Temple, Quitte du bois sacré la route la plus ample, Coupe, par un sentier, dans le taillis obscur, Et découvre de loin le solitaire mur.

Il se dirige alors, vers la sainte caverne, Sur son rustique seuil en tremblant se prosterne, Laisse parler un temps ses pleurs et ses sanglots, Puis v mêle sa voix, et prononce ces mots :

C'est au château de Chinon que celui qu'on appelait par dérision le roi il Bourges s'était retiré. C'est là qu'il vivait dans la dépendance de son favori La Trémouille, auquel il était sans cesse obligé de recourir pour avoir de l'argent. En 1428. au 29 octobre, l'état des sommes avancées par le favori, s'élevait au chiffre de 27.000 livres, en remboursement de laquelle somme la chatellenie de Chinon servait de gage. La Trémouille avait pris un tel ascendant sur le roi que, suivant l'expression d'un contemporain, «personne n'osait le contredire».

CHANT PREMIER. i

— Monarque souverain des hommes et des anges (i Dont la terre et les cieux célèbrent les louanges, Inébranlable appui des fragiles mortels, Qui d'un fidèle culte encensent vos autels. Je sais que des Français les transports indomptables Leur ont souillé le cœur d'offenses exécrables, Et que tous enivrés d'un semblable poison, Ainsi que l'innocence ont perdu la raison; Aux pécheurs toutefois votre grâce est propice, Pour eux votre bonté combat votre justice, Les Français contre vous ont cent crimes commis. Mais ils sont vos enfants et non vos ennemis. C'est cette nation qui de saintes armées A couvert tant de fois les plaines Idumées, Et c'est ce peuple élu, qui doit à l'avenir, Sous votre aimable joug, tous les peuples unir. Seigneur, soyez humain à la faiblesse humaine, Leur forfait en lui-même a rencontré sa peine ; \h ! ne leur donnez point de plus âpre tourment,

les punit assez sans autre châtiment, \prés tant de malheur, après tant de souffrance, 7aites leur désormais sentir votre clémence, Zalmez en leur faveur votre juste courroux, it modérez pour eux la rigueur de vos coups.

(i) Cette prière remplace celle que l'histoire elle-même reconnaît voir été dite par Charles VII. C'est après en avoir rappelé les termes - alors que cette prière était le secret du roi — que Jeanne

arvint à convaincre celui-ci de sa mission.

i4 LA PUCELLE.

Accordez-leur la vie, et bornez leur supplice... Où s'il faut d'une mort payer votre justice, Pour les en délivrer, je la veux bien souffrir, Et viens à votre foudre en leur place rn offrir !

Alors du roi des rois la vénérable image Fit d'un soudain éclair resplendir son visage; Charles baise la terre à l'aspect de ces feux, Renforce sa prière, et redoubie ses vœux.

Loin des murs flamboyants, qui renferment le monde, Dans le centre caché d'une clarté profonde, Dieu repose en lui-même, et vêtu de splendeur Sans bornes est rempli de sa propre grandeur. Une triple personne en une seule essence, Le suprême pouvoir, la suprême science, Et le suprême amour, unis en trinité, Dans son régne éternel forment sa Majesté. Un volant bataillon de ministres fidèles Devant l'être infini soutenu sur ses ailes, Dans un juste concert de trois fois trois degrés, Lui chante incessamment des cantiques sacrés. Sous son trône étoile, patriarches, prophètes, Apôtres, confesseurs, vierges, anachorètes, Et ceux qui par leur sang ont cimenté la foi, L'adorent à genoux saint peuple du saint roi. A sa gauche est debout la Vierge immaculée, Qui, de grâce remplie, et de vertu comblée,

Conçut le Rédempteur dans son pudique flanc

Entre tous les élus obtient le premier rang '

Au même tribunal, où tout bon il réside

La sage providence à l'univers préside

Et plus bas à ses pieds, l'inflexible destin

Recueille les décrets du jugement divin

De son être incréé tout est la créature

li voit rouler sous lui Tordre de la nature

Des éléments divers est l'unique lien,

Le père de la vie et la source du bien.

Tranquille possesseur de sa béatitude'

Il n'a le sein troublé d'aucune inquiétude

Et voyant tout sujet aux lois du changement

Seul, par lui-même en soi, dure éternellement

Le qu il veut une fois est une loi fatale

Qui toujours, malgré tout, a soi-même est é-ile

Sans que rien soit si fort, qu'il le puisse obliger '

A se laisser jamais, ni fléchir, ni changer

Du pécheur repenti la plainte lamentable

Seule peut ébranler son vouloir immuable

ht forçant sa justice, et sa sévérité.

Arracher le tonnerre à son bras irrité (i)

Du prince humilié la fervente prière, Pénétra jusqu'en haut le séjour de lumière,

écarte le panthéisme pa°r ce vere : . De *n %£* »' ?»» côté, il créature „ ; un peuplas loin, il prévient le *ÏÏJ2J TV0? eSl ,a

admettant que le repentir du pécheur peu ch^l *"$»"* en « qu« toujours, maigri tout, à soi-niéme e?st UL ? **' ^ f*tate>

j6 LA PLCELLE.

Émut Dieu sur son trône, et pleine de vigueur, Pour le bien des Français amollit sa rigueur. La vierge mère alors, la céleste Marie, D'un mal si déplorable ayant l'âme attendrie, Conjure l'Éternel de finir leurs malheurs, Et parle avec la voix, les soupirs et les pleurs :

— Contemple, lui dit-elle, ô Monarque suprême, Tes Français accablés sous leur misère extrême,

Et te satisfaisant des maux qu'ils ont soufferts, Veuille les garantir du trépas et des fers. Il n'est point de mortel qui, d'un semblable zèle, Ait jamais confessé ton essence immortelle, Ni qui d'un sentiment si plein d'humilité, Ait rendu son hommage à ta divinité.

Qu'il serve à ces pécheurs, pour apaiser ton ire, D'avoir en l'univers fait fleurir ton Empire, Et, d'un cœur en ta foi pleinement confirmé. Toujours dans leurs besoins ton pouvoir réclamé. Dieu répond à la Vierge. Au son de ses paroles, La machine des cieux chancelle sur ses pôles, Le feu brille d'éclairs, l'air de foudres frémit, La mer est agitée, et la terre gémit.

— Soit, dit le Tout-Puissant, et cesse ma colère; Que le Français pour lui m'éprouve moins sévère, Qu'à la rigueur enfin succède la douceur; J'accorde son salut à son intercesseur.

Je le veux de ma main tirer du précipice,

Je veux que de la mort mon bras seul l'affranchisse,

Et que désespéré de tout secours humain, En la main d'une fille il connaisse ma main. Pour honorer ton sexe, et relever sa gloire, Je veux: qu'en ce combat il gagne la victoire. Que du sexe robuste il soit le ferme appui, Et qu'en le soutenant il triomphe pour lui. Je veux que des Anglais la longue tyrannie, Par ce faible instrument, soit à la fin punie, Et que par ses efforts leur orgueil abattu, Fasse dans le bas monde éclater ma vertu.

La bien heureuse cour, dans un profond silence, Entend du roi des rois la sacrée ordonnance, Puis, d'un ton de transport et d'applaudissement. Bénit à haute voix le divin jugement.

Pour accomplir son œuvre, aussitôt il commande A l'un des messagers de Pangélique bande, Qu'il aille vers l'Ardenne, et trouve dans son bois La fille destinée cà sauver les « François » , Que, par les traits ardents d'un céleste langage, Il allume en son cœur l'héroïque courage, Qu'il dispose son bras aux grandes actions, Et chasse de son sein les basses passions.

Sur les confins douteux de France et de Lorraine (1), Une épaisse foret s'avance dans la plaine,

(1) Le mot « douteux » dont se sert ici Chapelain, pour en venir à Donuemi, village où naquit Jeanne d'Arc, le 6 j..:.

jS la pucelle.

Où des arbres chenus les troncs démesurés, Sont, malgré mille hivers, par les temps révérés. Sous leur branchage courbe, et leur feuille touffue, L'or des rayons du jour ne frappe point la vue, Et le brillant soleil, quand plus fort il reluit, N'en fait point écarter les ombres de la nuit. Là domine la paix, là le repos habite, Là, ni meute, ni trompe, aucun bruit ne suscite, Là, les rampants ruisseaux coulent sans murmurer, Et là le plus doux vent n'oserait soupirer. A l'abord de ce bois, d'une soudaine crainte Les errants voyageurs sentent leur âme atteinte, Et, cent fantômes vains à tous coups se formant, Passent ses noirs sentiers avec frémissement.

En ce lointain séjour, une modeste fille, L'honneur de son pays, et l'heur de sa famille, Sous le tranquille abri des ombrages couverts, Adore incessamment l'auteur de l'univers. Un troupeau de brebis, ainsi qu'elle innocentes, Occupe de ses ans les forces impuissantes, Dans ce simple exercice elle régne en ces lieux, Mais son cœur a pour but de régner dans les deux. La grandeur du Très-Haut est son objet unique; Elle en repait le feu de son amour pudique,

tion. Il est aujourd'hui avéré que cette localité faisait partie du territc . La Lorraine finissait à la rive droite de la Meuse et

Domremi se trouve sur la rive gauche. Née d'un père français dans un village français, Jeanne d'Arc n'était nullement Lorraine. Néanmoins, on a pu dire avec raison qu'elle venait des marches de Lorraiue.

Et, par les vifs élans de sa dévote ardeur,

Monte jusqu'à sa gloire, et soutient sa splendeur.

Sur le Lion brûlant l'astre de la lumière, Marchait avec lenteur dans sa longue carrière, Et raccourcissant l'ombre en rallongeant le jour, Eclairait aux mortels du plus haut de son tour. L'ange, en ce même temps, vient d'une aile légère Porter le grand message à la sainte bergère, De pompe revêtu, de splendeur couronné, Et d'un globe de feu partout environné. Plus prompt que n'est l'éclair qui prévient le tonnerre, De sphère en sphère il passe et descend vers la terre; Le monde voit sa chute avec étonnement, Et croit que le soleil tombe du firmament.

Ainsi, lorsque la nuit couvre tout de son voile, On aperçoit souvent une brillante étoile, Qui du ciel se détache, et se précipitant, Trace l'air ténébreux d'un sillon éclatant.

Il descend sur le bois, où la fille médite, L'ombrage s'en éloigne, et ces flammes évite; Il n'est tronc ni rameau, qui n'en semble doré. Et le fort le plus noir en demeure éclairé. Ce brusque événement interrompt sa prière, De frayeur elle tremble, et cille la paupière, Ses yeux perdent le jour, à force de clarté, Et d'un trouble inconnu son cœur est agité. Du globe lumineux, qui brille autour de l'ange, Sort une voix alors, mais une voix étrange,

Dont le son plus qu'humain et les graves accents Lui pénétrent l'esprit, et ravissent les sens (i).

— Bergère, dit la voix, Pucelle juste et sainte, Calme ton tremblement et dissipe ta crainte, Du monarque éternel je suis l'ambassadeur, Et te viens annoncer ta future grandeur. Par ton bras, aujourd'hui, l'auguste Providence Veut redonner la vie aux peuples de la France, Et, pour leur bien montrer qu'ils la doivent aux Cieux, Te vient tirer du fond de ces sauvages lieux. Ton bras sera le bras du grand dieu des armées, L'Anglais verra par toi ses forces consumées, Orléans déploré s'affranchira par toi, Et par toi Reims verra le sacre de son roi. A ces faits merveilleux prépare ton courage, La gloire du Très-Haut luira sur ton visage, Et sa vertu guerrière animant ta vertu, Fera mordre la terre à l'Anglais abattu.

La fille à ces grands mots oppose sa faiblesse, Ne peut ni ne veut croire à la haute promesse, Et se renfermant toute en son humilité, S'anéantit aux yeux ce la divinité.

Mais l'ange qui l'observe et qui voit sa pensée : — Ton àme e . lit-il, est ici balancée,

Dieu, le dieu des combats, t'ordonne par ma voix, De partir, d'attaquer et de vaincre < FAnglois > !

chroniqueurs, ou du moins certains, s'accc: ce messager divin, l'archange saiut Michel.

Puis, d'un céleste feu, l'ombrageant tout entière, Lui souffle du Seigneur la puissance guerrière, Lui fait dans les regards éclater sa terreur, Et lui met dans les mains les traits de sa fureur. Dans le sein, à grands flots, il lui répand ses grâces, Il lui fait dédaigner les entreprises basses, Et la déterminant aux actes valeureux, Lui donne un avant-goût du sort des bienheureux.

Le jour s'éteint alors et le lieu solitaire Demeure dans l'horreur de sa nuit ordinaire, Le silence y retourne, et son ombrage épais Redevient le séjour du calme et de la paix. Jeanne voit le désert tout semblable à lui-même, Mais elle sent en elle un changement extrême ; De cette nouveauté son esprit est confus, Elle se cherche en elle, et ne s'y trouve plus. Son troupeau, sa forêt, ses prés et ses fontaines. Pour elle désormais sont des images vaines, Dieu, l'Anglais, le Français, les sièges, les combats, Seuls maintenant, pour elle, ont de dignes appâts.

Pour sauver le rovaume elle prend la campagne 1 , Rodolphe, son cher frère, en son cours l'accompagne ;

(1) Jeanne partit de Vaucou'.eurs pour se rendre à Chinon , le 23 février 1429. — « Allez, et advienne que pourra, • lui dit le sire de Baudricourt. capitaine commandant la localité, lorsqu'elle se mit en route Elle était accompagnée de deux gentilshommes de sa contrée : Jean de Metz et Bertrand de Poulengy. qui subvinrent pour la p'.us grande part aux frais du voyage. La petite escorte comprenait en outre Jean de Honecourt, Colet de Vienne, l'archer Richard et un servant appelé Julien.

Chapelain fait entrer un frçre de l'héroïne en cette compagnie ; c'est

Elle se sent vaillante, et sa sainte chaleur

L'excite à rechercher l'objet de sa valeur.

Par les lieux que Bedfort a réduits en servage,

Elle fait en marchant un périlleux voyage,

Les champs et les cités, les neuves et les bois,

Toute chose est contre elle en faveur de c l'Anglois » .

Mais le saint messager, sans paraitre à sa vue.

Autour d'elle ramasse une volante nue,

Ce précieux dépôt à sa garde est commis,

La fille sous ce voile échappe aux ennemis.

Vers Chinon elle accourt des provinces lointaines,

Elle passe les monts, elle passe les plaines,

D'aucun empêchement son cours n'est arrêté,

La nue à son dépôt garde fidélité.

Dans les murs d'Orléans, tous, d'une ardeur égale, Xe s'abandonnaient pas à leur perte fatale, Et l'illustre projet de leur embrasement, N'était pas approuvé de tous également.

Neuf riches citoyens, basses et iaibles âmes, Craignirent de brûler en de si belles flammes, Leur courage glacé ne les put concevoir, Et la peur en leur sein fit renaître l'espoir. Pour remède aux grands maux, dont la ville est pressée, Le prince bourguignon s'offrit à leur pen

à tort. Deux des : . :111e, Jean et Pierre. — et non Rodol-

phe. — rejoignirent, il est vrai, le ndis qu'elle était à Chi-

non. Tous les deux prirent part avec elle au si ...us.

Et le plus résolu, par de secrets détours, Vint, contre Dunois même, implorer son secours. Du haut des cieux alors un autre ange invisible, Fond au camp de l'Anglais durant l'ombre paisible, Et voit que d'après soins Philippe travaillé, Dans le repos commun languit seul éveillé (i). Il voit que de Bedford l'insolente fortune Est ce qui l'inquiète, et ce qui l'importune, Se coule dans son âme, en accroît la langueur, Et fait sonner ces mots au profond de son cœur. — Ainsi, par L'étranger ta grandeur méprisée, A tes propres sujets servira de risée, Ainsi ceux dont l'orgueil s'abaissait devant toi, Dans tes propres États te donneront la loi ! C'est là l'heureux effet de la folle vengeance, Qui rangea ton Paris sous leur obéissance, C'est ce que mérita le transport déloyal. Qui te les fit placer sur le trône royal. Tu te laissas conduire à ton aveugle rage, Sans voir qu'en la suivant tu courais au servage; Maintenant de leurs fers tu ne te peux garder, Tu les as commandés, ils te vont commander. Cette forte cité, bien qu'à demi conquise, Seule en te résistant conserve ta franchise ;

(i i Philippe III {dit le Bon ! . fils de Jean sans Peur, duc de Bourgogne. Il s'allia d'abord aux Anglais contre la France, et ne se rapprocha définitivement de Charles VII que vers 145 >. Il contint les révoltes des Flamands, exerça une puissance royale et institua l'ordre de la Toison d'or. [] laissa pour héritiers le comte de Charoiais, connu, dans l'histoire, sous le nom de Charles le Téméraire.

Juge dans quels filets ton courroux t'a jeté, Si tu gagnes ces murs, tu perds ta liberté !

L'ange du Tout-Puissant, d'une ardeur véhémente, Par de semblables mots l'agite et le tourmente ; La nuit se passe en veille, et le nouveau soleil Cherche en vain dans ses yeux les traces du sommeil. L'esprit comblé d'horreur, au plus fort de sa peine, Il voit un citoyen qu'à sa tente on amène, Se trouble à son abord et consent à regret, Qu'au nom du triste peuple il lui parle en secret. L'habitant près de lui jusqu'en terre s'incline, Dit que ces boulevards sont près de leur ruine, Qu'attaqués de l'Anglais et pressés de la faim, Si son aide leur manque, ils résistent en vain.

— Désormais, poursuit-il, rien ne les peut défendre, Mais on les veut brûler, plutôt que de les rendre. La valeur de Dunois passe à l'extrémité. Et préfère la flamme à la captivité.

Contre ces nobles toits, et ce rempart fidèle, Son indomptable cœur rend sa vertu cruelle, Il a pris des soldats le funeste serment, Et la ville éplorée attend l'embrasement. Prends pitié de ce peuple, et tiens-le en ta garde ; C'est toi seul qu'aujourd'hui pour asile il regarde, Au dehors, au dedans, il ne voit que la mort; Sauve-le de Dunois, sauve-le de Bedford ! Pourrais-tu rejeter une gloire si grande ? Tu lui dois accorder le bien qu'il te demande ;

Affranchis-le du moins des étrangères lois,

Et s'il subit le joug, que ce soit d'un « François ».

Du prince criminel l'âme, à ces mots, confuse, Au message flatteur la créance refuse ; C'est le plus grand des biens qu'il puisse désirer, Il le voit, il le touche, et n'ose l'espérer. Enfin, ravi de joie, il reçoit la requête, Et se promet déjà le fruit de la conquête ; Il reprend ses desseins, et pense déjà voir L'audacieux Bedford ran^é dans le devoir. Il lui porte soudain l'agréable nouvelle, Qu'Orléans à leurs vœux cesse d'être rebelle, Mais que telle est en lui la frayeur de « l'Anglois », Que du Bourguignon seul il veut suivre les lois . Puis offre, si sa foi peut mériter ce gage, D'en rendre aux léopards un solennel hommage, De resserrer entre eux un éternel lien, Et dans leurs intérêts mettre toujours le sien.

Bedford baisse la vue, et le sourcil qu'il fronce i) , Fait, même avant qu'il parle, entendre sa « répons . Il est longtemps muet ; enfin haussant les yeux. Il profère ces mots d'un air impérieux :

(i) Cette entrevue du duc de Bour£r duc de Bedford, est parfaitement :xaci

quartier général anglais ainsi que Chapelain semb'.e le faire entendre. Klle'eut lieu à Paris où le duc Philippe avait emmené les d d'Orléans. A dater de ce moment, le Bourguignon devint un allié difficile et incertain pour les Anglais. Il ::e faut pas oublier, leurs, que les défenseurs de '.a v armagnacs .

présentaient "l'élite du

— L'inflexible rigueur des triomphantes armes Xe permet aux vaincus que l'usage des larmes, Et lorsqu'à la valeur la fortune se joint, Elle donne des lois et ne les reçoit point. Où jamais a-t-on vu qu'une ville captive, Au pouvoir du vainqueur, des limites prescrive. Pour maitre, dans les fers, ose le refuser, Et veuille d'elle-même à son gré disposer. Le légitime droit, qui suit l'heureuse guerre, Avec ses boulevards met tous ses droits par terre, Et du bras qui la dompte, on voit absolument Dépendre ou sa misère, ou son soulagement. Non, non. nous la prendrons cette orgueilleuse place. Nous camperons armés sur sa haute « terrace ». Nous aurons en nos mains sa vie et son trépas, Et lui ferons vouloir ce qu'elle ne veut pas ! C'est une gloire due à la seule Angleterre, Puisque son seul travail achève cette guerre ; Elle possédera ce superbe rempart, Et nul impunément n'y croira prendre part. Oui, malgré ciel et terre, il faut qu'elle en jouisse ; Il le faut par honneur, il le faut par justice ! Eh ! qui pourrait permettre, ayant bien combattu, Qu'un autre vint cueillir le fruit de sa vertu ?

Le Bourguignon surpris de sa réponse amére, En sent jusqu'à la rage enflammer sa colère; Il demeure sans voix, il change de couleur, Et d'un fixe regard témoigne sa douleur.

Plein de fiel il le quitte et s'enferme en sa tente, Contemple avec horreur sa fortune présente, Voit sa perte assurée, et forme, dans son sein, Par un sanglant dépit, un généreux dessein. Bedford prend l'habitant, et par plus d'une gène, Le force a déclarer le sujet qui le mène. Puis, d'un sombre nuage ayant le front chargé, Avec ces mots cruels, il lui donne conçue.

— Va, dit-il, et retourne à la ville obstinée, Dis-lui qu'à mille morts nous l'avons condamnée, Et qu'avec tout leur art, Philippe ni Dunois Xe sauraient la sauver de nos plus dures lois.

L'habitant effrayé dans la ville repasse, Et partout y répand l'arrêt de leur disgrâce ; Un même désespoir maîtrise tous les cœurs, Et chacun se prépare aux dernières rigueurs.

De toutes parts alors l'errante renommée. Comme si la cité venait d'être abimée, D'un vol infatigable, et d'un langage ardent, Porte, et conte aux mortels son mortel accident. Elle dit qu'à périr par Dunois disposée. Pour n'être pas esclave elle s'est embrasée, Et qu'avec les grands chefs, sous ses murs démolis, Le peuple et le soldat se sont ensevelis.

Du monarque, à ce bruit, la constance succombe, Son corps d'horreur se glace et de faiblesse tombe.

28 LA PIJCELLE.

De trouble son esprit perd l'usage des sens, Et lorsqu'il se réveille il pousse ces accens :

— Que peut plus contre moi le ciel inexorable ? De quoi peut-il encor me rendre misérable ? Ce que j'avais à perdre, il me l'a tout ôté, A force de malheurs je suis en sûreté. Achève, achève, Anglais, ton inique entreprise, Mon Dunois, par sa mort, t'a la France conquise ; C'est cette mort fatale, à qui seule tu dois, De la voir enfin prête à tomber sous tes lois ! Heureux que ce héros, digne du diadème, Ait tourné sa valeur contre sa valeur même ; En vain tout son effort eût choqué ta vertu ; Ce grand cœur par lui seul pouvait être abattu. Mais, ô brave Dunois, quelle fureur subite Dans ce cruel dessein ton âme précipite ? Quel désespoir t'emporte et t'excite à périr ? Qui t'engage en mourant à me faire mourir? Tu me détruis, hélas ! et ta flamme inhumaine, En t'ouvrant le sépulcre au sépulcre m'entraine ; Je vivais par toi seul, et la rage du sort M'attaquant désormais, n'attaque plus qu'un mort. La France par ton bras soutenue, animée, N'eût pu durant tes jours demeurer opprimée. Quelques grands accidents qui nous soient arrivés, Tu ne devais que vivre, et nous étions sauvés. Par l'affreux mouvement qui t'enlève à la vie, Tu rends a mes sujets la couronne asservie,

Ta m'arraches le spectre, et servant mon vassal, Tu revêts son orgueil de mon manteau royal !

Là, de saisissement, il met fin à sa plainte ; Il renferme en son cœur ses muets déplaisirs. Ou. s'il les fait parler, ce n'est que par soupirs. Tombé de maux en maux au fond du précipice, En tout au fer rebelle il voit le sort propice, En tout il voit le sort contre lui conjuré, Et pour lui désormais juge tout déploré.

Dans le faible Chinon, qui lui sert de retraite. Sous le lambris doré d'une chambre secrète, Il assemble ses chefs, et pressé de douleur, Leur déclare en ces mots l'excès de son malheur (1) :

— Indomptables guerriers, ma fortune cruelle N'est pour aucun de vous une chose nouvelle, Vous avez partagé mes peines et mes soins, De mes sanglants travaux compagnons et témoins. Dés que je vis le jour, ma déplorable vie Fut l'objet de la haine et le but de l'envie; Mes sensibles tourments grandirent avec moi, Je fus malheureux prince, et suis malheureux roi.

: La position du roi devenait de plus e tresse était extrême : son trésorier déclarait c t pas quatre

écus en caisse, tant de l'argent du prince que du sien. •

" . par Henri Wallon, tome l"r, page 106.) — Charles Vil en rrduità vendre ses joyaux et tout ce qu'il posséi;.::. à faire remettre des manches à ses vieux pourpoints. Un jour, un cordonnier lui retira du pied une bottine qu'il venait d'essayer, parce qu pouvait payer comptant sa chaussure.

3o LA PUCELLE.

Passons de mes vassaux les pratiques rebelles, Passons de ma maison les trames criminelles, Passons de mes tyrans les injustes assauts, Ces maux, pour nous, hélas ! sont des antiques maux Un dernier, plus que tous, à mon régne est funeste, Du fidèle Orléans nulle trace ne reste, Et le brave Dunois, en renversant ses tours, Sous leur vaste ruine a terminé ses jours... Mon généreux Dunois, de qui l'àme inflexible, Jusques dans le tombeau s'est fait voir invincible, Et dont les puissants bras, partout si redoutés Pouvaient me valoir seuls plus que mille cités ! Ainsi l'heureux Anglais remporte la victoire, Tout répond à ses vœux, rien ne manque à sa gloire, J'empêche seul qu'en tout il ne soit satisfait, Je manque à son triomphe, et le rends imparfait. De mon désastre, amis, je n'accuse personne; C'est le ciel qui le veut, c'est le ciel qui l'ordonne, Et si le bon succès eût suivi le grand cœur, Bedfort serait vaincu, Charles serait vainqueur. Mais pouvant de ses mains être encore la proie, Otons à sa fureur l'espoir de cette joie, Otons au sort injuste, à ses vœux complaisant. Le moyen de lui faire un si rare présent. L'Auvergne, pour finir mes tristes aventures, Me fournira l'abri de ses grottes obscures, Et je conserverai, dans ces sauvages lieux, L'image de l'éclat dont brillaient mes aïeux.

CHANT PREMIER. 3i

Et si le fier Anglais, suivant son entreprise, Vient parmi ces rochers attaquer ma franchise, Lorsqu'il aura percé leurs épaisses forets, J'irai plus loin, s'il faut, me garder de ses traits. De l'àpre Dauphiné je suis toujours le prince, 11 m'offre un doux refuge en sa forte province, Et je puis, sur ses monts, attendre en sûreté, Ce que de mes destins les cieux ont arrêté. De là, quand nous verrons adoucir l'insistance. Qui de tant de malheurs persécute la France, Nous reviendrons armés, en belliqueux torrens, D'un cours impétueux fondre sur nos tyrans. Donc, pour ne pas tomber sous le joug du barbare, Que chacun à partir sans regret se prépare ; Laissons à l'étranger notre propre maison, Et choisissons l'exil plutôt que la prison.

A ces mots il s'arrête, et la troupe assemblée, D'une amére douleur ayant l'àme comblée, Tristement consentait au dur commandement, Et Charles pour sortir se levait tristement; Quand il voit, vers la porte, un mobile nuage S'avancer contre lui, traverser son passage, Etinceler, se fendre, et découvrir aux yeux Un portrait animé des merveilles des cieux. Le nuage, en son sein, ainsi qu'une amole scène, Lui montre une bergère, ou plutôt une reine; Tant d'éclat rejaillit, tant de majesté sort, De son air vénérable, et de son grave port.

Sa taille est plus qu'humaine (i), et dans sa haute mine,

Reluit l'impression de la grâce divine ;

Elle a le front modeste, et son sévère aspect

Des moins respectueux attire le respect.

Son poil brun, qui se frise en boucles naturelles

Accompagne le feu de ses noires prunelles,

Et l'on voit en son teint, d'éternelle fraicheur,

La rougeur se mêler à l'aimable blancheur.

Les douceurs, les souris, les attraits ni les charmes,

De ce visage altier ne forment point les armes,

Il est beau de lui-même, il dompte sans charmer,

Et fait qu'on le révère, et qu'on n'ose l'aimer.

Pour tous soins, une fiére et sainte négligence,

De sa mâle beauté rehausse l'excellence,

Et par ses ornements, ouvrages du hasard,

Rend la nature en lui plus aimable que l'art.

Une innocente flamme, ainsi qu'une couronne,

Dore sa tresse brune, et sa tête environne,

Mais d'un divin brasier ses regards flamboyants

Percent et brûlent tout de leur traits foudroyants.

"canne arriva à Chinon le 6 mars. Deux jours après, elle fut présentée à la cour par le comte de Vendôme. — « Je ne suis pas le roi.» — lui dit Charles, auquel elle était ailée directement, bien qu'il se dissimulât parmi les seigneurs de sa suite. — i Eh! mon Dieu, gentil prince, vous l'êtes et non un autre. » répondit l'héroïne avec assurance. Et elle aborda aussitôt l'objet de sa mission.

Elle n'était pas en costume de bergère, comme le dit le poète. Dès son départ de Yaucouleurs, elle avait pris un vêtement d'homme ainsi décrit par l'Anonyme de Larochelle, publié par J. Quicherat (foi m historique, t. IV : « Pourpoint noir, chausses estachées, tunique courte de gros gris noir, cheveux ronds et noirs, un chapeau noir sur la teste, >• Jeanne avait un peu plus de dix-sept ans.

Son geste, bien que sage, est plein de hardiesse, Sa contenance est humble et pourtant sans bassesse, Et sa condition ne parait nullement, Sinon par sa houlette, et par son vêtement (i).

Chacun plein de surprise, à ce nouveau spectacle, Doute si c'est un songe, ou si c'est un miracle, Et tous, accoutumés à leur sort rigoureux, N'oseraient s'en promettre un état plus heureux. En ce même moment, l'auguste Providence, Qui veut que désormais le saint œuvre commence, Du souffle de son sein, dans leur sein descendu, Détermine en son choix leur esprit suspendu, Avec ce souffle pur, une forte lumière Leur descend dans le cœur, leur ouvre la paupière, Et pour croire en la Fille, et recevoir sa loi, Si quelque doute encore en leur âme demeure, Par ses brûlants rayons il se dissipe à l'heure ; Dans l'aspect de cet Astre ils découvrent leur bien, Et pour eux désormais ne redoutent plus rien.

Le monarque français, en ce point mémorable, Parmi ses courtisans n"a rien de remarquable,

(l) Tous ]es chroniqueurs et biographes, affirme M. Wallon dans son histoire, s'accordent à décl : aussi forte que .

belle et bien formée (d'Aulon); bien compassée des membres et forte {Chronique de la PucelU) ; grande et moult belle (Miroir des jemmes vertueuses) : de grs nique de Lorrain;

la voix douce, disent ceux qui l'ont entendue - Laval

et Boulainvillers), d'une puissance qui marquait dans la jeune fille l'entier développement de la femme. — CV. . religieuse

dans un corps robuste et sain.

Comme eux il est vêtu d'un simple habillement, Et comme eux, dans la foule, il va confusément. La Fille toutefois, par les deux éclairée, Le choisit entre tous d'une œillade assurée, Et d'une ferme voix lui parle en mots puissants ; L'Ange qui l'accompagne anime ses accents.

— Ta prière, dit-elle, est enfin exaucée, Charles, Dieu prend pitié de ta gloire abaissée, Sa sainte volonté se tourne en ta faveur; Je serai sa guerrière, il sera ton sauveur. C'est, dans le seul dessein de finir ta misère, Qu'il m'a ravie aux bois, jeune et faible bergère, Et de sa propre main, guidée à ton secours, Malgré tous les périls, qui traversaient mon cours. Des merveilleux effets de sa grâce propice, Je suis la messagère, et suis l'exécutrice, Et j'apporte, en son nom, dans ce fragile bras, Aux Français le salut, aux Anglais le trépas. Je viens, sous le pouvoir de l'Arbitre du monde, Remettre ton empire en une paix profonde, Redonner la culture à tes champs désertés Et rétablir la joie en tes mornes cités. La Loire, par ce bras, va voir sa délivrance. La Seine va par lui couler sous ta puissance, Et Reims te va rouvrir un chemin glorieux. Pour remonter au trône, où régnaient tes aïeux. Reprends le noble espoir et le ferme courage, Qui t'ont fait, si longtemps, résister à l'orage;

rends le gouvernail, que des ombrages vains ; fait abandonner à tes royales mains.

iére le penser d'en laisser la conduite; :iére le penser de retraite et de fuite;

"icun lieu, si tu fuis, ne te peut assurer;

ms le seul Orléans, il faut persévérer.

rléans à l'Anglais fait toujours résistance,

.t donne jour encore au salut de la France;

^'invincible Dunois est encore vivant,

Et le bruit de sa mort est un bruit décevant.

De ton âme, ô grand roi, bannis donc la faiblesse ;

J'ai, pour toi, du grand Dieu la foudre vengeresse;

Ce bras est l'instrument de son juste courroux;

Et bientôt le rebelle éprouvera ses coups.

En terminant ces mots, la céleste guerrière, Jette une plus ardente et plus vive lumière; De son superbe éclat les yeux sont éblouis ; De son mâle discours, les cœurs sont réjouis. La grâce du Seigneur rend sa voix efficace, Tous, intérieurement sentent fondre leur glace; Chacun bénit son sort, et s'étonne de voir, Au plus fort de la peur ressusciter l'espoir. Le seul vieillard Gillon(i), qu'une jalouse crainte Avait rendu d'abord ennemi de la Sainte, Durant qu'elle parla, ne lit que murmurer, Et parut en courroux, d'avoir lieu d'espérer.

(i) Ce vieillard Gilloti est le père d'Arnaud, qu'on verra bientôt intervenir et dont le nom fictif couvre la personnalité de Georges de

Animé par sa peur, il s élance, et s'écrie :

— Ah ! Charles, défends-toi de cette piperie ; Dans le fond de l'abîme, on te veut replonger; Et ce jeu, n"a pour but, que de t'y rengager. L'Anglais te tend ce piège. — A ces mots, la Puccllc Se tourne, l'envisage, et des yeux étincelle;

Par leurs brillants éclairs, il se sent interdit, Et l'ardeur de son feu soudain se refroidit. Charles levant aux cieux la vue et la parole ;

— Père commun, dit-il, dont le soin nous console, Qui d'un œil de pitié regardes tes enfants,

Et de vaincus qu'ils sont, veux qu'ils soient triomphants, Je reçois, plein de foi, de respect et de crainte, Cette insigne faveur de ta Majesté sainte, Et déjà par l'effort de ton foudre lancé, Je vois le Français libre, et l'Anglais « terracé ». Puis, rabaissant ses yeux sur la fille admirable :

— O guerrière, dit-il, 6 merveille adorable, Mon sceptre désormais dépendra de ta loi,

Je veux dans mon royaume être sujet pour toi.

La Trémouille, le favori à la suggestion duquel resta si lon <io:i".e Clrr'es VII. Contrairement à ce que dit Chapelain de son personnage, La Trémouiiic ! istre origine. Son père. Gui

de La Trémouille, avait été lui-même favori de Philippe le Hardi. Par ses exactions et ses félonies. Georges s'était acquis une fortune énorme, mais ni les honneurs dont il fut comblé, ni les titres qui lui furent prodigués n'ont pu sauvegarder sa mémoire restée oiieuse auxyeux de tous. En ne le nommant pas, Chapelain, très certainement, a voulu épargner l'amour-propre du duc de La Trémouille, de Tarcnte, qui vivait de son temps et qui était l'ami de la . de Longu.

se de tout le droit que ma noble couronne [e donne sur mon camp, sur mes peuples me donne, [uide et pousse mon bras contre mes ennemis, 'oujours à ton vouloir le mien sera soumis, ies pas suivront tes pas, au milieu des batailles, [Ion bras suivra ton bras, à l'assaut des murailles, [ion cœur suivra ton cœur, dans les feux et les traits, !t n'aura pour objet quêtes illustres faits. /lais armons, avant tout, ce céleste courage, >ui nous doit affranchir de mort et de servage : !n cuirasse, en épée, il est temps de changer ]qs champêtres habits, ces armes de berger. De joie en finissant il verse quelques larmes

El la veut honorer de ses plus chères armes (i) ;

lll veut en ce lieu même, en ce même moment,

Offrira sa valeur ce guerrier ornement.

Par son ordre on l'apporte, et pompeux, marche en tête

L'armet, dont un grand coq forme l'altiére crête,

: Chapelain est eur lorsqu'il dit que Char'..

Jeanue de sa propre armure. On en cominand dont le coût s'éleva à ioo livres, ce qui ferai: aujourd'hui J64 : Vallet de Virivijle l'a décrite ainsi: ■ Cha]

• le corps et jambes garnies de grègne de cuir; ccv..

toffe brune tombant eu isse et les : an peu au-

dessous du genou; manches ronges .isus. man-

ches ouvertes adaptées aux épaules. » — « Q... d'armes, dit Thomassin, elle estoit hardie et cour:, haultement du faict les guerres, sans harnoi

estoit moult sin ; et . ..in en s'éc

donnée exacte, quant à l'armure de Jean îurs, du droit

qu'a tout chantre d'épopée, auquel il appartient surtout . . l'imagination

Et, qui d'un grand panache ombragé tout autour,

Par devant même à peine est éclairé du jour.

Le hausse-col léger au grand casque succède,

Et de trempe et d'éclat, presque en rien ne lui cède;

Il s'ouvre, et se referme, et cent clous étoiles

En brodent prés à prés les rebords étalés.

Après, entre et reluit la puissante cuirasse,

Qui seule à la porter deux puissants hommes lasse;

Et fait voir par son poids, qu'en aller revêtu,

Ne peut être un effort de commune vertu.

Puis, viennent les brassards à ployantes écailles,

La terreur des tyrans en l'ardeur des batailles;

Viennent les gantelets écaillés et ployants,

Que leur dos tant de fois a sentis foudroyants.

Enfin, parait la grande et solide rondache,

Celui qui la soutient derrière elle se cache;

Son centre est un soleil, par qui de toutes parts,

Cent rayons ondoyants vers ses bords sont épars.

D'impénétrable acier ces armes composées,

De l'artisan robuste ont les forces usées ;

Il les fit pour son prince, et, d'un soigneux devoir,

Sur elles de son art consomma le pouvoir.

Par la savante main leur étoffe polie,

Sous des lames d'argent fut toute ensevelie,

Et sur l'argent épais étincelait encor,

Un riche embrassement de vives flammes d'or.

Entre elles s'élevaient, en bosse délicate,

Les faits par qui des Francs l'antique honneur éclate

Ces généreux desseins, ces triomphants exploits,

Qui servirent de base au trône des « François ».

Sur tout y resplendit la victoire ancienne,

Qui bannit de leurs cœurs l'impiété païenne,

Et le fameux succès des champs italiens.

Par qui fut leur grand roi l'ainé des rois chrétiens (i).

Charles de sa main propre en revêt la Pucelle, Et dit : — Fassent les cieux, pour leur gloire immortelle, Que, plus heureusement qu'ils ne me Pont permis, Tu les puisses porter contre mes ennemis.

Puis ôtant de son col la flamboyante épée, Qu'il a de sang rebelle en tant de lieux trempée, Au flanc de la guerrière il voulait l'attacher, Mais par ces graves mots il s'en vit empêcher.

— Garde ce fer, dit-elle, et fais que ta vaillance Par lui serve à briser les chaînes de la France ; Le sauvage Fierbois a dans son sein pieux, Celui par qui mon bras sera victorieux. Là non loin d'un cercueil rustique et vénérable. Où reposent les os d'une fille admirable (2), Sous la terre sacrée, au pied d'un sombre autel, Est l'ardent coutelas du célèbre Martel. Ce coutelas heureux, sur la Loire asservie, Ravit aux Sarrazins la conquête et la vie, Et par ce grand héros, au fond' de ce saint lieu, Encore tout sanglant fut offert au grand Dieu.

( 1 1 Glovis.

^2) Le tombeau de sainte Catherine,

Maintenant, pour ton bien, la Majesté divine, A détruire l'Anglais ce coutelas destine. Elle veut que par lui l'Anglais soit immolé, C'est un secret fatal qu'elle m'a révélé. Si tu veux à sa tête enlever ta couronne, Fais que bientôt Fierbois ce coutelas me donne, Sans lui mon faible bras ne te peut secourir, Et ta France est encore en état de périr.

Elle achève d'un ton rempli de véhémence; Charles croit de Dieu même entendre l'ordonnance, Et, pour l'exécuter, élit seul entre tous, Le non moins valeureux que dévot Chiiteauroux (i). De cent humbles respects il honore la Sainte, Pour elle il a le cœur plein de zélé et de crainte, Sur elle avec transport il attache ses yeux, Et l'imagine un ange envoyé par les cieux. Chacun de ses guerriers, imitant son exemple, Avec même transport la guerrière contemple, Et tous, dans ses regards recherchant leur destin, Pensent de tous leurs maux y découvrir la fin.

Ainsi les voyageurs, que la nuit sombre et vainc A surpris aux déserts de la plage africaine, Parmi les monts de sable enflammés et mouvants, Que font et que défont les caprices des vents; Après mille terreurs, apercevant éclore Les feux resplendissants de la vermeille aurore,

baron de Chàteauroux. La famille de Çhauviguy posséda cette baronnie, depuis 1197 jusqu'à i>c>2.

(Tournent les yeux vers elle, et d'aise transportés

Pensent voir leur salut en voyant ses clartés.

H Déjà le blond soleil demi-plongé dans l'onde,

be rayons languissants illuminait le monde,

Et déjà l'horizon, dans tout son large tour,

priait plus de la nuit, qu'il ne tenait du jour;

)éjà du firmament les plus vives étoiles,

bes campagnes de l'air perçaient les sombres voiles,

Et déjà les flambeaux de mille astres divers,

i^une lumière pâle, éclairaient l'Univers.

la sainte fille alors, de chacun révérée,

loin du profane bruit, à l'écart retirée,

:our relever le trône, et délivrer ces lieux,

r ardentes oraisons importune les cieux.

Cependant la nuit vole, et sous sou aile obscure. D'un paisible sommeil endormant la nature. Dans les plaines des airs tient les vents en repos. Et sur les champs salés fait reposer les flots. A tout ce qui se meut, à tout ce qui respire. Dans les prés, dans les bois, le repos elle inspire; Elle suspend partout les travaux et les bruits, Et partout dans les cœurs assoupit les ennuis.

Charles seul éveillé sort avant la lumière, Vers lui voit d'un pas grave avancer la guerrL Et vers elle à l'envi d'un pas grave avançant, Lui dit qu'assisté d'elle il est assez puissant. Mais elle lui répond : — Arme. 6 valeureux prince, Tout ce qu'on peut armer dans ta faible province ; Je vaincrai bien l'Anglais, mais non pas sans soldats, Qui marchent sur ma trace, et secondent mon Va don:, et sans tarder, lève, en ce coin de terre, Ce qui lui reste encor de propre pour la guerre;

Page 1