‹ La Pucelle, ou, La France délivrée (volume 2)Chapitre 7 sur 10 · CHAPELAIN · texte numérisé non relu

CHAPELAIN

Il importe de rappeler que ce duc de Longueviile, auquel est adressée l'épitre qui précède, était le descendant direct du grand Dunois. le principal héros de la Puft/Zt. Gouverneur de Picardie, à dix-huit ans, il rit partie du Conseil de Régence à la minorité de Louis XIV. Il avait épousé, en secondes noces. Anne de Bourbon, sœur du grand Condé et du prince de Conti. Nommé gouverneur de Normandie, il exerça tour à tour en France, en Allemagne, en Piémont, des commandements militaires qui lui valurent la réputation d'un tacticien habile. Après s'être montré récalcitrant à la politique de Richelieu, il s'insurgea contre ce* le de Mazarin, et fomenta, de concert avec les siens, les troubles de la Première Fronde. Mal lui en .r il fut arrêté ainsi que le prince de Condé et le prince de Conti, et ce n'est qu'après une année passée en prison, qu'il put aller reprendre son gouvernement.

Quels qu'aient été sa valeur, son mérite, ce prince, grand seigneur et ami des lettres, n'occupe dans l'histoire qu'un rang presque effacé par rapport à celui de la duchesse, sa femme, si célèbre pour sa beauté, son charme pénétrant, sa majesté souriante et la redoutable influence qu'exerçait autour d'elle son génie de l'intrigue. Toute cette époque a gardé son reflet et, devant sa mémoire — à laquelle est associée l'aurore du parlementarisme — les historiens eux-mêmes sont restés éblouis.

PRÉFACE

Je fais si peu de fondement pour le bon succès de mon poème, sur l'impatience qu'on a témoignée de sa publication, que je considère un si grand honneur comme son plus grand désavantage. Car, sans parler de ceux qui n'ont souhaité de le voir que pour y trouver à redire, il est certain que ceux-là même qui l'ont désiré, pour leur divertissement, en auront un plus grand dégoût si les beautés n'y répondent pas à leur attente, que s'ils ne l'eussent point désiré du tout, et que le présent que je leur en ais leur fût une chose toute nouvelle. Sur quoi, je les supplie d'agréer que je leur représente que la bonne opinion qu'ils en peuvent avoir conçue ne leur a point été inspirée par moi, et que l'excessive faveur qu'ils m'ont flûte ne doit être imputée ni à mes persuasions, ni à mes prières. Ceux qui me connaissent savent que je me connais, et que n'ayant jamais eu que de modestes pensées de ma faiblesse, je n'ai aussi jamais dit de

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moi que ce que j'en ai pensé. Ils savent encore que les louanges anticipées de quelques personnes officieuses n'ont été souffertes par moi qu'avec beaucoup de peine, et que j'ai toujours appréhendé qu'elles ne m'engageassent à soutenir une réputation plus grande que mes forces ne le peuvent permettre.

Si j'osais donc m'imaginer d'avoir mérité du public en lui donnant une chose qu'il a souhaitée, je n'en demanderais autre récompense, sinon qu'il lui plût de la recevoir comme s'il ne l'avait point souhaitée, et que, sans consulter les idées qu'il s'en est voulu former, il se contentât de la considérer sur les miennes, ne m'obligeant à lui tenir que ce qu'il s'est pu raisonnablement promettre de moi. Ce n'est pas qu'avec cette grâce je présume de satisfaire à ce qu'on a droit d'exiger de celui qui se charge de l'entreprise d'un poème héroïque. Je sais que de toutes celles qui se peuvent faire dans l'Empire des Muses, celle-là est la plus hardie et la plus élevée, et que pour y bien réussir il faut être si versé en toutes les disciplines, avoir un si grand usage du monde, brûler d'une si vive et si noble ardeur, régir sa machine avec un jugement si solide, enfin, y travailler avec un soin si assiduet une patience si courageuse, qu'encore que ces puis, sants génies d'Homère et de Virgile aient porté ce g de poésie a une très sublime hauteur, l'on doute néanmoins qu'ils l'aient conduit à sa dernière perfection,

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comme b'il était au-dessus des forces humaines et qu'il ne fallût pas moins être héros pour célébrer les grandes actions que pour les faire. Ce qui ne saurait être vrai sans rendre coupable d'une témérité fort présomptueuse un homme tel que je suis, qui prétendrait donner, sans défauts, un ouvrage que ces hommes incomparables n'auraient pu donner qu'imparfait. On ne m'accusera, pour ce regard, ni d'être téméraire, ni d'être présomptueux. J'avoue de n'avoir que bien peu des qualités requises en un poète héroïque. Je n'ai point cru égaler ces princes du Parnasse, et bien moins atteindre au but où ils ont inutilement visé. J'ai apporté seulement à l'exécution de mon projet une connaissance assez passable de ce qui y était nécessaire et une persévérance assez ferme pour ne m'en laisser divertir, ni par les charmes du plaisir, ni par les tentations de la fortune. Je n'eus point même d'autre pensée, quand je m'attachai à cet ouvrage, que d'occuper innocemment mon loisir, lorsqu'aprés une vie assez agitée je préférai la tranquillité de la retraite à la turbulence de la Cour. Ce fut plutôt un essai qu'une résolution déterminée, pour voir si cette espèce de poésie, condamnée comme impossible par nos plus fameux écrivains, était une chose véritablement déplorée, et si la théorie qui ne m'en était pas tout à fait inconnue ne me servirait point à montrer, à mes amis, par mon exemple, que sans avoir une trop grande

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élévation d'esprit, on la pouvait mettre heureusement en pratique. Surtout, je n'avais garde de me persuader qu'un travail, que je faisais à l'ombre, dût jamais s'exposer au jour.

Ce fut, certainement, par une aventure inopinée, que ce que je cachais avec tant de soin vint à la connaissance de l'illustre prince qui, par une générosité sans pareille, a trouvé moyen de me faire une nécessité d'un exercice volontaire, et qui a converti, par ses, faveurs, en une profession publique, un amusement de cabinet. Voilà de quelle sorte je suis devenu poète, aussi bien sans vanité que sans capacité; d'abord par passe-temps, et ensuite pour ne me noircir pas de la plus lâche des ingratitudes. Il est vrai que, depuis qu'un si magnanime cœur a pris intérêt en mon ouvrage, j'y ai mis une application beaucoup plus forte, et que la passion de le rendre digne de sa bonté me l'a fait continuer d'une ardeur beaucoup plus véhémente. Si j'avais aussi exécuté mon dessein avec assez de bonheur pour ne déplaire pas à ceux qui l'ont honoré de leur impatience, ce serait principalement à lui que l'on en serait redevable.

Mais faible comme je suis, je crains fort que l'on ne lui en ait guère d'obligation, et que le bien qu'il a voulu faire au monde en soutenant mon projet par ses grâces ne soit pas réputé un trop véritable bien. Car on ne manquera pas d'y chercher des manquements, et il ne se

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peut faire que l'on n'y en trouve en abondance, soit de ceux que l'infirmité humaine ne m'aura pas permis d'éviter, soit de ceux qu'on voudra s'imaginer qui s'y rencontrent. Pour les premiers, comme c'est un apanage de la nature corrompue, et qui l'est plus en moi qu'en qui que ce soit, je les avoue de bonne foi et j'en passe condamnation sans torture. Pour les autres, que la seule opinion met en ce rang sans alléguer de raison, ou sans en alléguer de valable, je ne crois pas les devoir abandonner à la merci de ceux qui n'ont de loi que leur fantaisie, et qui, ne portant leur vue que sur peu de choses, prononcent d'ordinaire fort légèrement. Je dis ceci, en général, pour les objections que doit attendre mon poème, sans vouloir aller au-devant d'aucune, ni prévenir les attaques par des défenses à contre-temps. Dans l'incertitude de ce qu'on y reprendra, il ne m'a pas semblé à propos de faire dire que je me serai forgé des monstres pour les combattre, et que j'aurai supposé des accusations pour avoir lieu de me donner des éloges. J'ai pensé qu'il fallait laisser à chacun son jugement libre, et que je ferais mieux de me tenir derrière mon tableau pour entendre les avis du peuple, pour profiter de ceux qui seront justes et pour ne pas suivre ceux qui ne le seront pas.

J'en ferais volontiers de la même sorte pour ce qui regarde l'élection de mon sujet. Mais comme elle n a

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pas eu l'approbation de quelques-uns qui sont persuades que les femmes ne peuvent être prises pour héroïnes dans les poèmes épiques, je me sens forcé de détruire une maxime qui ne peut subsister sans la ruine du mien. Ceux-ci. jurant sur le texte d'Aristote, maintiennent que la femme est une erreur de la Nature qui, ayant toujours intention de s'égaler à l'homme, s'arrête souvent en chemin. et se voit contrainte par la résistance de la matière de laisser son dessein imparfait. Ils tiennent la force corporelle tellement nécessaire, dans la composition d'un héros, que quand il n'y aurait autre défaut à reprocher à la femme, ils lui en refuseraient le nom, pour cela seulement, qu'elle n'a pas la vigueur d'un athlète et que la mollesse de sa complexion l'empêche de durer au travail. Ils n'estiment ce sexe capable d'aucune pensée héroïque dans la créance que l'esprit suit le tempérament du corps, et que, dans le corps de la femme, l'esprit ne peut rien concevoir qui ne se sente de sa faiblesse. Mais, outre ces motifs d'exclusion, ils en ont deux encore sur lesquels ils la fondent principalement. Le premier est l'usage reçu parmi toutes les nations de ne commettre le maniement des armes qu'aux hommes. Le second, la messéance que cet usage fait trouver dans la valeur des femmes qui, par quelque raison que ce soit, s'engagent à les porter.

Ces Messieurs me pardonneront toutefois, si je leur

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dis qu'ils ne considèrent pas trop bien quelle, est la nature de la vertu héroïque, qu'ils en définissent l'essence, par un de ses moindres accidents, et qu'ils en font plutôt une vertu brutale qu'une vertu divine. C'est tout ce qu'ils pourraient dire du Lion de Xémée, ou du Sanglier d'Erimante, dont la force eut besoin d'un Hercule pour la surmonter. Encore voit-on qu'en ces espèces d'animaux, la différence du sexe n'en met point dans le courage, et que les lionnes et les laies semblent être avantagées en férocité sur leurs mâles, lorsqu'il s'agit de la défense de leurs petits ou de la conservation de leur propre vie. Ils ne songent pas qu'en supposant la force du corps nécessaire à la vertu héroïque, ils n'en excluent pas seulement les femmes, mais les hommes aussi — au moins ceux qui ne sont pas robustes — quelque amour de la belle gloire que leurs coeurs puissent avoir conçu. Ils se devraient souvenir que cette vertu n'a presque rien à faire avec le corps, et qu'elle consiste non dans les efforts d'un Milon de Crotone, où l'esprit n'a aucune part, mais en ceux des âmes nées pour les grandes choses, quand, par une ardeur plus qu'humaine, elles s'élèvent au - dessus d'elles-mêmes , qu'elles forment quelque dessein dont l'utilité est aussi grande que la difficulté, et qu'elles choisissent les moyens de l'exécuter avec confiance et hauteur de courage. Pour prévenus qu'ils soient en faveur des hommes, je ne pense pas

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qu'ils voulussent attribuer à leur âme un seul avantage, auquel l'âme de la femme ne pût aspirer, ni faire deux espèces des deux sexes, desquels la raison de tous les sages n'a fait qu'une jusqu'ici. Je ne crois pas non plus qu'ils s'imaginent que les vertus morales aient leur siège ailleurs que dans la volonté ou dans l'entendement. Mais si elles y ont leur siège et si Ton ne peut dire que ces deux facultés soient autres dans l'âme de la femme que dans l'âme de l'homme, ils ne peuvent, sans absurdité, accorder une de ces vertus à l'homme et ne pas l'accorder à la femme. En effet, cette belle pensée d'Aristote, qui a donné lieu à leur erreur, est si peu physique, qu'elle fait plus de tort à la philosophie du Lvcée qu'elle n'appuie l'opinion de ceux que nous combattons. Si, d'ailleurs, ils renferment la vertu héroïque dans les seules actions militaires, ils témoignent qu'ils ne la connaissent pas mieux de ce côté-là, puisqu'il est certain qu'elle ne regarde pas moins cette magnanimité qui fait souffrir les plus grands maux avec courage, que celle qui fait agir avec vigueur dans les entreprises les plus difficiles. Car, qui niera qu'un Régulus et unSocrate, un Pxtus Thrasea et un Heluidius Priscus ne soient pas aussi bien des héros, par les peines qu'ils ont endurées avec tant de fermeté, qu'un Cyrus et un Alexandre, un Scipion et un Trajan, par les actions qu'ils ont faites avec tant de cœur? Mais, de cette sorte de constance

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héroïque, il serait aisé d'apporter mille exemples de tous les siècles, où il paraîtrait que les femmes n'en doivent rien aux hommes, et qu'elles ont quelquefois montré une extrême assurance dans les malheurs où les hommes mêmes faisaient voir une extrême lâcheté. Arria, Épicharis, et tant d'autres, ne laissent pas le moindre scrupule à la solidité de cette doctrine. Ce n'est pas avec plus de fondement qu'ils veulent ôter la gloire de cette vertu aux femmes, à cause de la délicatesse de leur complexion. Car, quand la force du corps serait absolument nécessaire pour la pratiquer, ce que Ton nie, en tout autre chose que dans la guerre, cette exception ne regarderait, au plus, que les femmes qui seraient mal propres par leur faiblesse corporelle, et ce champ demeurerait toujours libre à celles qui, par leur naissance ou parleur nourriture, se trouveraient capables de l'exercer. Qui ne voit maintenant combien on pourrait former d'armées de femmes de ce dernier genre, qui ne céderaient en rien à celles que composent nos plus robustes soldats ? Combien y a-t-il de dames passionnées pour la chasse, que le soleil le plus ardent, les courses les plus longues, ni les forts les plus impénétrables n'affaiblissent, ne lassent, ni n'arrêtent jamais ? Quelle infinité de femmes du commun ne voit-on point fournir aux mêmes travaux et porter les mêmes charges que leurs maris et que leurs fils ? On leur fait, surtout, un tort signalé, lorsqu'on ne veut pas qu'elles

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soient capables de la vertu héroïque, alléguant, pour . cause, que la faiblesse de leurs organes empêche leur âme de pouvoir rien exécuter de fort. Et cette maxime ne leur est pas seulement injurieuse, en tant que femmes, mais en tant que raisonnables ; comme si leur raison se proportionnait à leur force, et que cette faculté, qui constitue leur essence, souffrait le plus et le moins, selon l'abondance ou le défaut de vigueur, qui se trouverait en leur corps.

Je n'insiste pas davantage là-dessus, pour ne pas réduire mes contradicteurs à se jeter dans l'extrémité : de poser que l'âme de la femme, pour sa propre action, dépend de la masse corporelle et que, par conséquent, elle est corporelle aussi. Je me contente de leur opposer les sages païens et toute l'école chrétienne, qui maintiennent, avec tant de justice, que la vigueur de l'âme dépend de l'affaiblissement du corps, et qu'elle n'approche jamais tant de la nature divine que quand elle est prête à en sortir, parce que c'est le temps où elle est le moins engagée dans la matière. Enfin, ils ne peuvent supporter que les femmes prétendent à cette vertu, lorsqu'ils considèrent les mœurs communes par lesquelles l'usage des armes leur est interdit. Mais, qu'est-ce là autre chose que retomber dans l'erreur condamnée, qu'il n'y peut avoir de héros que dans le métier de la guerre ? Quand toutefois cette proposition serait soute-

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I nable et que la guerre seule ferait les héros, il ne s'ensuivrait pas pour cela que la coutume put faire tort à la nature, non plus que l'opinion à la vérité. J'avoue bien que le monde, pour la grande part, est convenu d'ôter l'exercice des armes à ce sexe, et que son emploi a été limité, presque partout, à la seule conduite du dedans de la maison. On ne saurait pourtant désavouer que cette pratique assez générale ne trouve des usages contraires chez quelques peuples qui ont secoué son joug et qui se sont servis de leurs droits pour leur conservation. Les vieux habitants de la Grande-Bretagne combattaient d'ordinaire sous le commandement des femmes. Parmi les Scythes, les travaux militaires étaient également partagés entre l'un et l'autre sexes. Plusieurs nations des Nouvelles Indes les leur rendent communs aussi, et la république des Amazones, toute guerrière, et qui n'admettait pas même les hommes dans la société des combats, est une preuve si puissante de cette exception, qu'elle ne permet pas seulement d'en douter. Les Lacédémoniens n'y mettaient pas plus de différence que les Scythes, et Ton voit, par ces dérogations aux mœurs communément reçues, que la coutume, pour universelle qu'elle soit, ne prescrit point contre la raison, qui n'est point sujette au changement et qui ne suit point les :aprices de la fantaisie. D'où l'on peut inférer que la oudeur, qui a été introduite, sur cela, dans la vie civile,

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est une pudeur illégitime, toute dans l'imagination, et sans réalité quelconque, parce que la vraie pudeur ne regarde que les choses mauvaises et opposées à la vertu et que cette autre-là ne regarde que l'institut et l'opinion, pour des choses qui de soi sont indifférentes.

L'on a vu aussi, de temps en temps, la nature inspirer à des Sémiramis et à des Tomiris, à des Voadiques et à des Zénobies, de s'armer et de combattre en personne les ennemis de leurs États, quelques-unes avec succès, et toutes avec gloire, sans que l'on y ait rien trouvé contre la modestie, parce que la valeur semble toujours belle, en quelque sujet qu'elle se rencontre, et qu'elle a encore plus d'agrément dans la femme, quand la mollesse de son sexe ne parait point dans sa vertu. Cette approbation est confirmée par la constante pratique de la plupart des nations, en une sorte de commandement peu éloigné de celui de la guerre. Car, pour ne point m'étendre, qui ne sait que l'Espagne. l'Angleterre, l'Ecosse, la Suéde, admettent indifféremment les hommes et les femmes à la royauté ? Cependant, pour occuper dignement le trône, il faut avoir les qua d'un héros et se montrer au-dessus de la condition humaine, puisque c'est principalement dans cette opinion que les peuples subissent un joug volontaire, et que s'ils se font un maitre d'un homme né comme eux, c'est qu'ils le considèrent comme s'il était d'une nature

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supérieure, à laquelle il leur est honnête et utile de s'assujettir. La même chose se vérifie par les régences qu'obtiennent les femmes aux pays mêmes où elles n'ont pas droit de succession ; ce qui se ferait encore moins si l'on ne les jugeait capables de commander en temps de paix et en temps de guerre :

On peut conclure de là que la chose qui est bienséante à l'homme, parce que c'est une action vertueuse, comme est la prise des armes pour la défense de sa patrie, ne peut être messéante à la femme, dont l'àme est capable de toute vertu et que ce n'est qu'une préoccupation de l'usage qui fait que ceux-là l'estiment honteuse, qui ne savent pas user de la liberté de leur raison. Par où l'on voit clairement que les femmes peuvent s'armer et combattre sans choquer la pudeur et sans sortir de la bienséance, surtout dans une pressante nécessité, et lorsque

(i) Les femmes de notre ternes seront certainement flattées du langage que tient l'auteur de la Pucellc, à l'égard des vertus héroïques ae leur sexe. Certaines ne manqueront pas de voir en Chape! a des premiers apôtres des revendications présentes. Chapelain, du reste, n'était pas le seul de son orinion et, bien au-dessus de lui il n est pas mauvais de citer les paroles par lesquelles Mazarin al Jjn jour dans le même sens, au cours d'une conversation qu'il eut avec 1 ambassadeur d'Espagne, touchant les entraves que lui suscitaient les femmes. « Vous autres, Espagnols, dit le ministre, vous en i bien a votre aise. Chez vous les femmes ne se mêlent que de 1 amour. En France, il n'en est pas de même, et nous en avons trois qui seraient capables de gouverner et de bouleverser trois gi royaumes : la duchesse de Longueville, ia princesse Palatine duchesse de Chevreuse. ■

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la patrie, qui est une mère commune, a besoin de tous t ses enfants pour en détourner ou pour en réparer la ruine.

C'est sans doute, sur de semblables considérations que Platon, ce grand législateur, s'est opposé à l'abus tyrannique de la coutume et qu'il n'a pas moins obligé les femmes que les hommes à prendre leur part des fatigues de la guerre, dans le plan qu'il a tracé d'un État parfait. Que si la question se devait plutôt résoudre par autorité que par raisonnement, je ne vois pas pourquoi Aristote l'emporterait sur lui, qui a été son maître, et qui, malgré l'animosité des partis, entre tous les philosophes, s'est, par excellence, conservé le nom de divin. S'il n'est donc point contre l'ordre naturel que les femmes puissent régner, être régentes et faire des actions héroïques ; et si l'usage, qui les en exclut, n'est point si général, qu'il ne souffre des exceptions, ceux qui ont assez de force pour se défendre des préjugés ne s'étonneront point que j'aie choisi une fille pour l'un des premiers héros de mon poème. Ce qui leur devra sembler encore moins étrange, lorsqu'ils songeront que je Tai tirée du propre sein de la vérité, sans avoir eu besoin de recourir à la fable. Ils ne douteront point qu'une femme qui a pu donner matière à l'histoire ne la puisse donner à la poésie, à qui, par la nature, il n'est rien qui ne soit permis. Enfin, ils m'en blâmeront d'autant moins qu'ils verront que pour rendre

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cette histoire plus susceptible de la forme épique, le ciel y concourt avec la terre, de sorte que l'art le demande dans les sujets purement humains.

Et qu'on ne pense pas m'objecter, comme une chose considérable, que le concours du Ciel est une machine qui choque la vraisemblance et qui, en la choquant, détruit l'imitation. Car, outre qu'on ne peut concevoir de héros où il n'entre quelque chose de divin, il faut de plus tomber d'accord que cette sorte de machine où la divinité intervient, lorsqu'elle passe pour vraie, devient aussitôt vraisemblable auprès de ceux qui sont persuadés du pouvoir de cette divinité. Et je n'en chercherai point la preuve hors des miracles les moins communs, que Dieu opère quelquefois pour sa gloire et qu'on ne saurait soupçonner d'avoir leur principe dans la nature, lesquels n'ont besoin que d'être crus vrais pour être crus vraisemblables, et où l'esprit acquiesce sans répugnance, parce qu'encore que la cause lui en soit inconnue, la certitude de l'effet lui tient lieu de cause, pour n'en douter pas davantage que s'il la connaissait.

Cette doctrine est très solide, suivant même celle d'Aristote qui, dans les événements incroyables — quoique produits par le seul hasard et destitués du secours céleste — dit fort bien que plusieurs choses arrivent contre la vraisemblance, qui ne laissent pas d'être vraisemblables, parce qu'il est vraisemblable qu'il

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arrive quelquefois des choses qui, selon le cours ordi- . ne devraient point arriver. Que si l'on voulait rejeter comme contraire à l'imitation et à la vraisemblance tout ce qui se fait par l'inspiration ou par l'assistance des cieux, où en serait Homère, et après lui toute la famille poétique qui, souvent, sans besoin, et souvent aussi par nécessité, ont introduit les divinités dans les actions des hommes ? Personne, néanmoins, ne leur a imputé cela à défaut, au contraire, ils en ont été loués et admirés, à cause du relief que de semblables machines donnent à leurs sujets, auxquels elles communiquent une certaine majesté qui leur fait maitriser les esprits avec plus d'empire. L'intérêt, qu'ils feignaient que les dieux prenaient dans les affaires humaines, réussissait avantageusement parmi les païens, parce que ceux-ci avaient une ferme créance du pouvoir de ces divinités et que cette créance leur rendait les suppositions des poètes vraisemblables. Je dis par proportion la même chose des machines chrétiennes, lesquelles, pour n'être pas du ressort de la nature, ne laisseraient pas de garder leur vraisemblance, quand même elles seraient inventées ; les chrétiens, en tant que chrétiens, et que mieux persuadés encore des choses saintes que les païens ne l'étaient, n'ayant pas plus de peine à ajouter foi aux événements miraculeux qu'aux événements ordinaires, et la persuasion qu'ils en ont leur étant aussi facile par

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la coutume chrétienne que la persuasion qu'ils ont des succès communs par la coutume civile.

La seule différence qu'on peut remarquer entre ces deux persuasions est que la première réveille l'esprit et lui imprime un plus grand respect pour l'essence divine, à cause qu'il ne voit pas arriver ces choses tous les jours et que la seconde ne lui donne aucune émotion, ni ne lui fait faire aucune réflexion sur l'Auteur du monde, à cause qu'il voit arriver ces choses à tous moments, bien que les unes et les autres soient également des effets de la bonté et de la puissance.

J'ajouterai que la poésie, et principalement celle qui chante les héros, étant toute figurée et toute hyperbolique, cherche à élever les coeurs aux actions extraordinaires, en donnant de grandes idées de celles dont elle traite, afin que. s'ils n'y peuvent atteindre, ils les suivent au moins d'aussi prés que leurs forces le peuvent souffrir. Pour cela, elle déroge à cette exacte vraisemblance qu'on voudrait exiger du poète, suivant la doctrine d'Aristote mal entendue. C'est ainsi qu'il a été pratiqué par Homère et par Virgile, dans les ouvrages desquels on voit un Achille chasser, tout seul, devant lui, des bataillons entiers, et un Turnus lancer des pierres que douze hommes des siècles suivants n'auraient pas seulement pu remuer. Ce qui a obligé ces grands génies d'en user ainsi, contre la vraisemblance ordinaire, a été pour

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donner un air plus majestueux à leurs poèmes et pour mieux porter les courages aux entreprises possibles, par l'image de celles qui sont même au-dessus de la possibilité.

Tout ce que j'ai dit en faveur des femmes, pour les montrer capables des actions militaires et propres à servir d'héroïnes dans l'épopée, ne m'empêche pas, toutefois, d'avouer que quand elles y sont introduites, ce doit être avec bien plus de retenue qu'elles ne l'ont été par les Espagnols et les Italiens dans leurs romans, sur l'opinion erronée que ce qui embellit un ouvrage, lorsqu'il y est employé discrètement, l'embellit encore davantage lorsqu'on l'y emploie sans discrétion. Tout cela, dis-je, ne m'empêche pas de croire qu'il s'en faut abstenir le plus que l'on peut, et qu'on ne doit pas tant chercher à plaire par cette nouveauté qu'appréhender de déplaire par une nouveauté suspecte, comme il arrive lorsqu'elle est de pure invention et qu'elle n'a de subsistance que dans l'imagination du poète.

Aussi, n'ai-je employé la PUCELLE pour héroïne, dans mon poème, que parce que c'était une personne vraie, et d'une vérité si connue, qu'elle ne le serait pas davantage si les merveilles de sa vie avaient eu nos yeux pour témoins. Je ne l'y ai introduite comme animée de l'Esprit de Dieu, que sur l'exemple de la vaillante Débora, qui ne faisait pas seulement la fonction de juge

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entre les Israélites, mais qui les menait encore à la guerre contre le tyran de leur liberté, et qui les rendait victorieux de leurs ennemis par son courage et par sa conduite. Je dis plus, bien que, dans le fait particulier de la PU CELLE, j'eusse le témoignage de l'histoire, l'évidence de sa mission et les effets de ses miracles pour fondement de cet emploi, voulant conserver néanmoins #dans ses actions le plus de cette vraisemblance que l'on désire, pour ne satisfaire pas moins Aristote que Platon, lorsque je dressai mon plan et que je donnai la forme poétique à ce véritable événement, j'eus un soin particulier de le conduire de telle sorte, que tout ce que j'y fiais faire, par la puissance divine, s'y puisse croire fait par la seule force humaine élevée au plus haut point où la nature est capable de monter. Cela se reconnaîtra, et peut-être avec quelque approbation, par ceux qui prendront la peine de le suivre pas à pas, et de prêter leur attention au détail et au progrés de ses parties. D'ailleurs, bien que j'aie fait prendre à la PUCELLE une part fort considérable en ce succès, je ne l'ai pas tant regardée comme le principal héros du poème qui, à proprement parler, est le COMTE DE DUXOIS, que comme l'intelligence qui l'assiste efficacement dans l'entreprise qu'il s'était proposée de délivrer la France de la tyrannie des Anglais. Je ne l'ai bien regardée que comme la Pallas de mon Ulysse, ou, pour m'expliquer plus chrétiennement,

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que comme la Grâce dont il plut à Dieu d'armer et fortifier le bras qui soutenait l'Etat, et sans laquelle tous ses efforts auraient été inutiles, à quelque degré de valeur qu'il eût su les porter.

Mais, pour faire voir plus clairement que je n'ai point eu d'autre visée, je lèverai ici le voile dont ce mystère est couvert, et je dirai, en peu de paroles, qu'afin de réduire l'action à l'universel, suivant les préceptes, et de ne la priver pas du sens allégorique, par lequel la p faite l'un des principaux instruments de l'architectonique; je disposai toute sa matière de telle sorte que la France devait représenter Famé de l'homme en guerre avec elle-même, et travaillée par les plus violentes de toutes les émotions ; le roi Charles : la volonté, maitresse absolue, et portée au bien par sa nature, mais facile à porter au mal, sous l'apparence du bien; l'Anglais et le Bourguignon, sujets et ennemis de Charles : les divers transports de l'appétit irascible qui altèrent l'empire légitime de la volonté: Amauri et A^nés. l'un favori et l'autre amante du prince : les différents mouvements de l'appétit concupiscible qui corrompent l'innocence de la vol par leurs inductions et par leurs charmes ; le comte de Dunois, parent du roi, inséparable de ses intérêts et champion de sa querelle : la vertu qui a ses racines dans la volonté, qui maintient les semences de justice qui sont en elle, et qui combat toujours pour l'affranchir de la

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tyrannie des passions; Tannegui, chef du conseil de Charles : l'entendement qui éclaire la volonté aveugle ; et la Pucelle qui vient assister le Monarque contre le Bourguignon et l'Anglais, et qui le délivre d'Agnès et d'Amauri : la grâce divine qui, dans l'embarras ou dans l'abattement de toutes les puissances de l'âme, vient raffermir la volonté, soutenir l'entendement, se joindre à la vertu, et, par un victorieux effort, assujettissant à la volonté les appétits irascibles et concupiscibles qui la troublent et l'amollissent, produire cette paix intérieure et cette parfaite tranquillité, en quoi toutes les opinions conviennent que consiste le souverain bien.

Après avoir justifié assez exactement, comme je crois, les motifs que j'ai eus pour faire de la PUCELLE l'héroïne de mon poème, il semblerait que je dusse maintenant parler de l'art que j'ai essayé d'observer dans sa constitution, soit pour l'invention du tout, soit pour la distribution des parties, et montrer, par le menu, quel soin j'ai apporté pour y accommoder la pratique des derniers temps aux maximes anciennes, autant que la raison, qui est immuable, et les mœurs des peuples, qui sont changeantes, l'ont ou permis, ou désiré.

Il semblerait surtout que je dusse dire, en ce lieu, sur quoi je me suis fondé pour n'y employer pas la machine de la magie, à la manière des vieux romans, quelque occasion qu'elle m'eût pu fournir d'y taire des descriptions

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fleuries et agréables. Il semblerait, dis-je, que je dusse* expliquer en cet endroit pourquoi je me suis retranché dans celles des saints, des anges, des démons et de quelques personnes poétiques, et pourquoi j'ai plutôt fui, dans le reste, les mouvements de la nature réglée que ceux de la vague imagination. Mais je ne trouve pas à propos de m'engager dans ces éclaircissements, ni de donner lieu de penser que je me défie de la capacité de mon siècle, comme s'il avait besoin que je l'instruisisse des lois sur lesquelles ces sortes d'ouvrages se doivent former. Je n'ai pas voulu prendre le hasard de me faire accuser d'ostentation de science en déployant une doctrine dont le fonds est plus négligé qu'ignoré. Je dois, outre cela, trop de respect au Tasse et aux autres grands hommes qui l'ont suivi dans cette périlleuse route, pour en approfondir ici la question. Il me suffira de dire que j'ai pris l'autre chemin, comme le plus sûr, par des considérations que je dois bien avoir crues fort solides, puisqu elles m'ont fait renoncer à l'un de ces ornements, qui ont eu le plus de vogue en ce genre parmi les modernes, pour me renfermer dans ceux que souffre l'art, et qui ne choquent ni la nature, ni la créance des peuples.

Je n'en dirai guère davantage du style avec lequel je me suis efforcé de soutenir la dignité du poème épique, et, s'il m'eût été permis, je n'en eusse rien dit du tout. Mais comme, dans les productions d'esprit, c'est la chose

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qui se présente la première et que le vulgaire demande du fard dans les objets qu'on lui présente, parce n'est pas sensible aux véritables beautés, comme il n'aime pas même les vrais ornements s'ils ne sont sans nombre et sans mesure, qu'il n'est charmé de rien tant que de l'ingéniosité affectée et immodérée de Lucain, et qu'il trouve presque insipide la sagesse et la magnificenc. de Virgile : j'ai pensé devoir faire en ce lieu ma déclaration, que c'est avec connaissance de cause, que je me suis résolu à marcher sur les traces du dernier, reconnu de tous les temps pour le seul guide qui mène au Parnasse, pour le seul poète qui conserve le jugement dans la fureur, et pour le seul peintre capable de bien imiter la nature.

J'ai cru devoir déclarer que c'est après y avoir bien songé que je me suis éloigné de la voie que l'autre a tenue, et que j'ai mieux aimé ne plaire point au commun en ne m'accommodant pas à son goût, que de déplaire à l'art en ne suivant pas ses maximes. J'ai appris de lui que le caractère de la narration, même dans l'épique, demandait surtout la clarté, et qu'elle ne devait chercher à se faire belle que par le choix des paroles pures, sonnantes et énergiques, par l'emploi des figures grandes et fortes sans extravagance, et par les pensées nobles, graves et toutes du sujet. J'ai appris de lui que les traits guindés, pour spirituels qu'ils puissent être, en sont absolument

i.xii PREFACE.

bannis, que les efforts d'imagination y sont des marques de faiblesse de sens, et que quand on a fait un ouvrage tout de lumières, on n'a pas mieux réussi qu'aurait fait le sculpteur bizarre qui, pour former une statue admirablement belle, se serait imaginé la devoir composer toute d'yeux.

C'est pourquoi, comme dans l'expression des mœurs et des passions, je me suis attaché plus aux sentiments de la nature qu'aux subtilités de la déclamation ; je me suis aussi tenu le plus qu'il m'a été possible dans la narration, au caractère qui lui est le plus propre et ne lui ai permis de se parer que des choses qui la pouvaient soutenir, sans la défigurer. En quoi, bien que j'aie suivi la pratique des bons maitres de l'art, je suis néanmoins très éloigné de prétendre avoir en rien approché de leur majesté, ni de leur élévation, premièrement, parce que je suis leur inférieur de tant de degrés que je ne pourrais mesurer ma petitesse avec leur grandeur sans me montrer aussi ridicule que déraisonnable, et, en second lieu, parce que je ne crois pas nos langues modernes jusqu'ici capables de ces fortes figures, soit de sens, soit de diction, qui régnent si heureusement dans les anciennes. Ce qui est apparemment arrivé, à cause que la Grèce et l'Italie ont eu plus de temps pour cultiver leur langage, depuis qu'elles ont commencé à se plaire dans les disciplines, que nous n'en avons eu pour perfectionner le nôtre,

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depuis que nous nous sommes avisés de l'embellir. Ou cela est venu du génie des vieux siècles, qui recevaient ces hardiesses, non seulement sans peine, mais encore avec plaisir, favorisant de leur approbation la généreuse audace des orateurs et des poètes qui les hasardaient, au lieu que le génie du nôtre rejette avec dégoût, dans le style, la moindre figure hardie, et, dans les termes, ce qui s'écarte tant soit peu des façons de parler qui ont cours parmi ceux que l'on appelle honnêtes gens.

Mais, comme d'un côté j'ai suivi, selon ma faiblesse, le chemin battu par ces excellents hommes, de l'autre, j'ai soigneusement évité de mettre les pieds sur leurs vestiges. Je veux dire que je me suis contenté d'avoir les veux sur leur idée et de les imiter dans le général, sans emprunter ou copier leurs pensées ni leurs paroles, m'ayant toujours semblé qu'il y avait de la bassesse de cœur et de la stérilité d'esprit en cette sorte d'imitation, et qu'elle ne devait être permise que dans les endroits où l'on prétend le renvier (i) sur leurs efforts, non comme traducteur, mais comme émulateur, non avec les mêmes mots, mais avec d'autres ou équivalents, ou frappés à un coin plus digne.

Je me suis aussi gardé soigneusement de faire parade d'érudition, et si j'ai été obligé, par la rencontre, d'en

(ij Renvier, en vieux français, veut dire mettre en jeu. Ici, il est pris dans le sens de rivaliser, l'emporter.

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laisser échapper quelque trait, je l'ai fait sobrement et comme songeant à autre chose. Car je n'ai pas ignoré combien l'affectation y est vicieuse, ni dans quel discrédit tombent ceux qui veulent faire les habiles hors de saison. Je n'ai pas ignoré qu'encore que pour réussir en ce genre de poésie, il faille presque tout savoir; si néanmoins il est permis de le laisser connaître, ce ne doit être qu'en ce que, dans la diversité des matériaux et des ornements que l'on assemble et qu'on fait entrer dans la composition d'un poème épique, le poète n'a rien omis de nécessaire, ni n'a rien employé de superflu; quoi que ce soit qui excède cette règle, ne pouvant passer auprès des vrais savants que pour une vanité pédantesque et pour une puérile ambition.

Avec tout cela, je dois bien craindre d'être demeuré au-dessous de l'attente publique et d'avoir mal satisfait le goût des particuliers. Je suis comme certain que les gens de lettres ne chercheront en ce travail que les passages pris des vieux livres et qu'ils n'y estimeront que ce qui ne sera pas de son auteur; que les courtisans n'v aimeront que ce qui représente les mœurs de leur siècle ; les beaux esprits, que les traits aigus et les pointes raffinées ; les inventeurs, que la grandeur du dessein et la justesse de son ordre; les grammairiens, que le nombre et la cadence des vers ; les personnes pieuses, que les matières saintes ; les braves, que les

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combats; les dames, que les passions; et que tous, faute de trouver à chaque page ce qui peut toucher leur inclination, regarderont l'ouvrage comme languissant et comme ennuyeux. A quoi je ne répliquerai rien, sinon qu'auprès de ceux qui s'y connaissent; la variété bien entendue fait la principale beauté de ces sortes de compositions.

Venant, d'ailleurs, après tant d'écrivains illustres et dont le mérite a occupé la faveur du peuple, ne dois-je pas fort appréhender qu'il me refuse l'applaudissement que j'en eusse peut-être obtenu si je me fusse fait voir aussi bien le premier dans la carrière, que j'ai paru le premier sur les rangs? En effet, qu'est-ce que la Puceïle peut opposer, dans la peinture parlante, au Moïse de M. de Saint- Amant ; dans la hardiesse et la vivacité, au Saint Louis du révérend père Le Moine ; dans la pureté, dans la facilité et la majesté, au Saint Paul de Monsieur l'évêque de Valence ; dans l'abondance et dans la pompe à VAÎaric de M. de Scudéri ; enfin, dans la diversité et dans les agréments, au Clovis de M. Desmarest ? Je ne parle point de la Pharsak de M. de Brébeuf, quoique ses vigoureuses expressions ne cèdent en rien à celles de son original, et qu'il soit aisé de voir par une si brillante copie, jusqu'où il pouvait porter son vol, s'il ne se fût point borné à une moindre élévation que la sienne.

La Puceïle se reconnaît inférieure en toutes choses à

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tous ces héros, et si elle ne se pouvait se vanter de les avoir excités par son exemple à entreprendre cette glorieuse course, elle n'oserait pas même se croire digne de la faire après eux.

Que dirais-je encore de l'avantage qu'a, sans doute, la gravité magnifique du Constantin du révérend père Mambrun, et du Martel de M. de Boissat, sur l'inculte simplicité de ma Bergère ; si je les avais aussi bien vus que je sais de quels grands efforts leurs auteurs sont capables, et si l'on pouvait aussi bien faire comparaison entre des poèmes de langage différent qu'entre ceux d'une même langue ? Que ne dirais-je enfin du Conqnisto di Granata du seigneur Girolamo Graziani, mettant sa richesse en parallèle avec la pauvreté de ma France délivrée ; si cette même diversité de langage permettait que l'on en put faire un jugement régulier ? Mais je ne dirai autre chose, sur tous ces fameux ouvrages, sinon que ma guerrière prendra toujours part à leur honneur, qu'elle respectera toujours leur mérite, et que si elle se sert jamais de ses armes, ce ne sera que pour combattre les ennemis de leur réputation.

Je finis, après que j'aurai fait quelques prières à ceux qui verront celui-ci, lesquelles je ne crois pas inciviles et que j'espère de leur équité, qu'ils m'accorderont facilement. Je les supplie donc de vouloir bien n'apporter à la lecture de ce poème aucun goàt particulier ni aucune.

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prévention d'esprit, soit pour sa perfection, soit pour son imperfection. Que la bonne ou mauvaise opinion qu'ils en doivent prendre vienne de leur pur mouvement et qu'elle ne leur soit point inspirée par autrui ; que pour la constitution, ils ne la louent ni ne la blâment qu'ils ne l'aient vue tout entière et qu'ils n'aient pu vérifier si son commencement s'ajuste avec son milieu, et si sa fin se rapporte à l'un et à l'autre; que, quand ils en feront l'examen, ils s'examinent les premiers et sachent bien, auparavant, s'ils possèdent des lumières nécessaires pour prononcer sur son invention, sur sa disposition et sur son élocution ; qu'en TexanV nant ils se souviennent de se tenir renfermés dans le* limites de l'héroïque, sans désirer en lui ce qui n'appartient qu'à l'élégie, qu'à l'ode, qu'à l'épigramme et qu'au roman ; celui-ci, entre autres, qui lui ressemble davantage, devant empêcher, par sa différence spécifique, qu'on ne les confonde et qu'on n'attende les mêmes choses de tous les deux ; qu'enfin, ils me laissent la liberté de profiter, non seulement de mes réflexions propres sur les manquements, que la faiblesse de la nature humaine rend inévitables dans les longs projets, mais encore des observations de ceux qui, de bonne foi, et sur des fondements solides, m'auront fait connaître mes erreurs.

De toutes ces prières, la dernière est celle sur laquelle j'insiste leplus, comme sur celle qui m'importe le plus,

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