‹ La Pucelle, ou, La France délivréeChapitre 1 sur 3 · La Pucelle, ou, La France délivrée · texte numérisé non relu

La Pucelle, ou, La France délivrée

Charles, pendant ce temps, accru de renommée. Mène contre Bedford une innombrable armée, Prend la plus droite route, et loin, devant ses pas, Fait voler l'épouvante, et l'horreur du trépas. Il court aux ennemis d'une ardeur véhémente, Sa course toutefois est une course lente; Du pesant attirail l'excessive grandeur, Malgré sa violence, alentit son ardeur.

Au récit des exploits de la fille admirable, La France, bien qu'alors et faible et misérable, Pour seconder les coups de ce céleste bras, En plus d'une province enfante des soldats. Le camp grossit à l'œil, et désormais la plaine Sous ses drapeaux se cache et les soutient à peine,

t. il. :

2 LA Pl'CELLE.

Il s'épand par les monts, par les prés, par les bois; Et. pour le contenir, les champs sont trop étroits. Ainsi, quand sous le vent qui ramasse les nues, Tombent les tas neigeux des montagnes chenues, Le ruisseau qui, naguère, en ses bords languissait Et sur le moite sable, à peu de bruit, glissait. De ces tributs, soudain, enrichissant son onde, Dans son lit resserré, hausse, bouillonne et gronde Et s'accroissant toujours des trésors de l'hiver, Déborde et sur-le-champ représente une mer.

Le camp marche six jours, et sa vaste puissance, Jusqu'aux remparts de Meun, le septième s'avance; Meun s'ouvre aux bataillons, les invite à passer, Et les voit au passage à l'envi se presser. Charles est à leur tête et, le long du rivage. Lui-même, pour camper, le terrain leur partage; Vers le bas, vers le haut, par cent divers sentiers, Tous, sans confusion, remplissent leurs quartiers. Mais au premier avis de l'approche royale, La Sainte met au vent son enseigne fatale (i) ; Autour d'elle aussitôt se rangent les soldats, La suivent en bataille et vont d'un grave pas.

i C'était un étendard blanc semé de lis, avec l'image de Dieu por.é par les nuées, entre deux anges lui présentant chacun une tleur de lis. Inscription: laria.

avait, en outre, un penon sur lequel était représentée 1 Annonciation. La V ! ge tenaient une fleur de lis.

Plusieurs historiens font aussi mention d'une bannière sur laquelle o-i voyait l'image de Jésus crucifié.

Le soleil désormais, cherchant l'autre hémisphère, Luisait aur l'horizon d'une flamme moins claire ; Quand elle sort du bois et. d"un feu radieux, Comme un soleil naissant, vient éblouir les yeux. Sur elle, avec transport, chacun tourne la vue, Chacun, plein d'allégresse, à grands cris la salue ; Ses triomphants guerriers, sur eux, de toutes parts, De ces guerriers nouveaux attirent les regards. Quelques pas au-devant vient le jeune monarque ; Le plaisir de son cœur, sur son front, se remarque ; Il aborde la fille, et modeste et soumis :

— J'ai fait, dit-il, enfin, ce que je t'ai promis. Pour répondre à tes vœux, enfin j'ai mis ensemble Un camp sous qui l'Anglais, jusqu'en son ile, tremble Le voilà prêt enfin de te suivre en tous lieux, Et d'accomplir, sous toi. la volonté des deux. Mais, ô que ta vaillance à mon bras est funeste ! Que j'ai peur qu'après toi nul emploi ne me reste! Que je crains que ce camp d'adversaire privé. Vainement, par mes soins, ne se trouve levé ! Ton bras seul a tout fait ce que nous devions faire ; Il nous a dérobé notre juste adversaire Et, se hâtant de vaincre, a voulu nous ôter L'honneur de le combattre et de le surmonter. De ton propre bienfait, la grandeur nous outrage, Elle empêche nos cœurs de montrer du courage Et de pouvoir, au moins, avec quelques exploits, Acquérir de la gloire aux dépens des * Anglois ».

— Grand prince, lui répond la généreuse Sainte, Tu conçois sans sujet une si belle crainte; J'ai peu fait jusqu'ici, pour ton droit combattant, Ce qui demeure à faire est le plus important. La couronne des lis, par l'Anglais usurpée, Est un plus digne objet pour ta royale épée : Reims, par ton puissant bras, verra son joug levé Et, par ce même bras, Paris sera sauvé. Donc, invincible roi, pour ces hautes merveilles, Renforce ton ardeur et redouble tes veilles.

Charles, sans répliquer à ce mâle discours, Pour la marche à l'instant fait battre les tambours. Mais la fille, à cet ordre, oppose ce langage :

— Réprime un peu, grand roi, le feu de ton cou: Avant que de partir, il faut voir, sur ce champ, Drapeaux après drapeaux, passer ton vaste camp.

Il l'approuve, et soudain la guerrière revue, Pour la fuyante aurore, entre eux, est résolue; De quartier en quartier, d'un cours précipité, L'ordre en est à l'instant, par Tannegui, porté (i). Alors on les voit tous, à l'abri de leurs tentes, Donner un nouveau lustre à leurs armes luisantes, Réparer avec soin leurs divers manquements, Et déplover à l'air leurs plus beaux ornements,

(i) Tannegui du Chàtel, un des principaux chefs Armagnacs : celui ur venger l'assassinat du duc d'Orléans, prit la part la plus directe à la mort de Jean sans Peur, père de Philippe de Bourgogne.

Leurs casques sont par eux ombragés de panaches;

Ils chargent de rubans et leurs dards et leurs haches,

Parent de franges d'or leurs homicides bois

Et cachent leurs coursiers sous de pompeux « harnois ».

Ainsi quand, pour gagner une illustre maitresse, Se prépare au grand bal l'amoureuse noblesse, Et qu'il n'en est aucun, qui ne flatte son cœur Du glorieux espoir d'en retourner vainqueur. Tant que dure le jour, qui précède la fête, Chacun, d'un soin veillant, à la danse s'apprête; Et soit en sa personne, ou dans son vêtement, Fait briller à l'envi la pompe et l'agrément.

Pour ce royal spectacle, on choisit une plaine (i), Que nature a formée en bocagére scène, D'arbres hauts et feuillus ceinte de tous côtés, A part où sont ses bords par la Loire humectés. De l'un à l'autre bout, ce théâtre superbe Est pavé d'un sablon ferme et revêtu d'herbe, Et, comme une mer calme, également uni, Embrasse, dans son tour, un espace infini. Au côté découvert, proche l'humide grève, La terre pinte ailleurs en tertre se relève, Et le tertre, partout, de mousse environné, A d'ormeaux verdoyants son sommet couronné.

(1) Aux environs de Sully-sur-Loire, sur les terres de La Trémouiile. Sully dut. par la suite, au grand ministre du même nom. d'être érigé en duché.

La nuit vient, mais en vain, car aucun ne repose; On s'arme, et, dans les cieux, l'aube est à peine éclose. Qu'en bon ordre, guidons, enseignes, étendards, S'avancent des quartiers en ce beau champ de Mars. Charles, comblé de joie, au tertre s'achemine, Rien n'échappe à ses yeux, dans la plaine voisine; La Sainte est à sa droite, à sa gauche Amauri; Le camp passe à leurs pieds sur l'herbage fleuri.

Fidèle gardien du temple de Mémoire, Clair esprit, qui de tout est la vivante histoire. Qui voit tout, qui sait tout, et pour qui le pai Par la lime du temps n'est jamais effacé ; Sers-moi de guide sur au travers de son ombre, Fais que de ces soldats je discerne le nombre, Je discerne les chefs, et, l'oubli combattant, Les montre à nos neveux, dans un jour éclatant.

La troupe Yendômoise, avant tous, se présente. Petite, mais de fer, et couverte, et brillante; Glorieuse, entre tous, d'avoir le premier lieu; Six cents portent la pique, et quatre cents Té-pieu. Ils ont, dans leur drapeau, la larme si vantée, Qui fut par l'Homme-Dieu sur son ami jel Foulent le pré, sous elle, avec grâce et lenteur, Et le vaillant Graville en est le conducteur (i).

(i) Le sire de Graville, grand maître des arbalétriers, le bisaïeul de

celui qui fut plus tard amiral de France.

L'enseigne étant venue au droit de la colline. Celui qui la soutient, devant Charles, l'incline, Il s'incline lui-même avec humilité ; Des autres à leur tour l'exemple est imité.

Archambaud vient après, et mène, d'un pas grave (i), Les peuples qu'en son cours la Lise enferme et lave, Qui labourent de Blois les rivages marchands, Et de Romorantin ensemencent les champs. Orchéze y mêle ceux, qui, dans leurs murs antiques, Des greniers de César conservent les reliques, Et de qui la campagne est d'un rouge terrain, Pour étancher le sang remède souverain.

Au bruit de la Guerrière, éveillés dans leur terre, Ils viennent prendre part à son heureuse guerre, Neuf cents armés de traits, neuf cents de coutelas, Et d'une ardente foudre arborent les éclats.

Après, vient sur les rangs la troupe redoutée, Par qui de Chàteaudun la roche est habitée, Et l'habitant du lac qui bouillit autrefois, A la tragique mort d'un monarque « françois * (2).

(1) Le représentant d'une ancienne famille du Bourbonnais laquelle se ramifie celle des d'Archambault Languedoue. qui a fourni cinq grands baillis d'épée de Châtillon-sur-Indre. Il ne saurait être question ici des Arcliambaud-Périgord. qui, père et fils, avaient été dépouillés de leur comté et proscrits de France, en 1598. Arcbambaud V avait servi contre la France, sous Edouard III et le Prince Noir.

(2) Le poète fait ici allusion à un passage de Grégoire de Tours, dont voici le texte :

Eo igitur anno qiio Cbildebertus vita decessit His diebus, in lacu

A ces peuples sont joints les peuples de la plaine, Que le Loir si souvent couvre et jonche d'arène, Qu'abreuve Aigre, Couvoie, et l'étrange ruisseau, Dont l'eau s'ensevelit, puis renait du tombeau. D'onze cents vieux soldats cette bande est formée, De corselets vêtue, et de piques armée; Sa bannière est d'azur et, par l'air voltigeant, Sur trois fleurs de lis d'or montre un lambel d'argent. Dunois en est le chef, aussi bien que le maître; A leur tète pourtant il ne veut point paraître; Un page tient sa place et porte son « harnois », Mais il le porte à peine, et fléchit sous le poids. Cette enseigne passée, avancent et la suivent Ceux qui sous Orléans le vignoble cultivent, Ceux qui battent son fleuve avec les avirons, Et ceux que sa forêt a rendus bûcherons. Son bourgeois même y brille, et marche plein de gloire, Dans le doux souvenir de sa haute victoire.

qucque Duncnsi, in quem Arula flumcn injïuit, aqua f, .Unit,

ut multitudincm piscium decoctam ad lithts proju

Din, moine de Fleury (de Gtstis Francorum) raco: - mêmes termes.

Ce phénomène se passa à la mort de C . trasie

et de Bourgogne 1599 . L'étai par les auteurs anciens Lacus

Dunensis, est situé à Verdes, petite localité de l'ancien pays Dunois. :ig qui est à sec, était alimenté r stite ri-

vière qui se jette dans le Loir au-dessous de C:oyes (Eure-et-Loir).

Cet Aimoin. moine de Fleury, dont le témoignage vient invoqué, est un des plus anciens et des p'.us recommandables historiens français. Il vivait au xne siècle, et était originaire de franche en Périgord.

Et distingué de tous par l'arc et le carquois, Que naguère il ravit, pour combattre l'c Anglois ». Là sont ceux que Loiret, rivière dès sa source, Réchauffe et rafraîchit, dans sa petite course, Loiret qui, des saisons réparant le défaut, Est chaud durant le froid et froid durant le chaud. La moitié de la Beauce et la Sologne entière Ont dans ce bataillon leur jeunesse guerrière, Et de ceux de Pluviers, de ceux de Reaugency, Ce gros déjà puissant est encore « grossv ». Montargis-le-Royal, cette ville indomptée, Que, par deux fois en vain, le rebelle a tentée, Pour se venger de lui, joint aux Orléanais La grénéreuse fleur du second Gàtinais.

Ils sont cinq mille en tout, et tous ont la cuirasse; Les uns portent la pique et les autres la masse, Gaucourt (i) marche à leur tête, à pas lents et posés, Et leur drapeau n'est peint que de chaînons brisés.

Après eux, du Berry la milice nombreuse, Sous le vieillard Gillon (2), va superbe et pompeuse; Leur terre est en pàtis, et son herbage épais Jusqu'alors dans le trouble a joui de la paix. Bourges, l'antique mur, ce boulevard des Gaules, De qui, dans un marais plein de joncs et de saules,

(1) Jacques de Gaucourt, bailli d'Orléans.

(2) Le père d'Amauri, Gui de La Trémouiile.

io LA PUCELLE.

Cinq fleuves tortueux mouillent les larges flancs. Du vaste bataillon fournit les premiers rangs. Les braves qu'a produits Pàpre mont de Sancerre. Ceux quTssoudun-le-Fort arme pour cette guerre. Ceux qu'enrôle Agurande. et Pérouse et Charros(i), Avec ceux de Leuroux, en composent le gros. Les autres, dont l'amas suit et ferme la troupe. Sont ceux que Yierzon découvre de sa croupe. Ceux qu'envoie Aubigny, la Châtre, Saint-Agnan. Concressaut, Argenton, Linières et Yatan. Ils font en tout six mille, et tiennent tous serrt Ou des haches d'acier ou des masses ferrées ; Leur enseigne est illustre et porte la Toison, Dont la conquête encor fait honneur à Jason.

Le valeureux Paumy (2), sur leurs traces, amène Tout ce qu'a de vaillant la fertile Touraine, Ce jardin précieux, dont le fruit sans pareil Eprouve plus qu'aucun la faveur du soleil. Avec le riche Tours, monarque de la Loire, Du dévot Marmoutier la solitude noire Le haut tertre d'Amboise et le bas Châtillon. Forment de leur levée un petit bataillon. A ceux-ci joint les siens Loches, ce mur terrible, Que la nature et l'art rendent inaccessible,

Aujourd'hui Charroux.

- ^eigneur de Paumy ou Paulmy ^Touraine'. Cette famille s'est perpétuée dans celle des Voyer-d'Argenson.

CHANT SIXIEME. n

Cette prison fameuse et cette forte tour, Où si longtemps Agnès renferma son amour. Ce gros est de huit cents, chargés d'armes légères, Force peu redoutable aux forces étrangères, Bien que dans son drapeau le Montgibel ardent Les semble menacer d'un mortel accident.

Altière, sur ses pas, marche la fière bande, Que le prince angevin, le fier René commande (i); Les trois couronnes d'or, qu'elle déploie au vent, Représentent Sicile, Angleterre et Levant. Sa terre entrecoupée et ceinte de rivières, Arme, à son mandement, trois mille âmes guerrières; Sur l'épaule, deux mille ont le ferme et long bois, Et mille, sur leur dos, font sonnerie carquois. La paraissent d'Angers les brigades savantes, La des ponts de César les gardes vigilantes, Là ceux qui du théâtre, autrefois si fameux, Habitent maintenant les vestiges fumeux.

On voit là de Saumur l'élite courageuse, On y voit les pêcheurs de la Maine fangeuse. Et ceux qui, de vaillance et d'adresse remplis, Ont laissé du Couesnon les tortueux replis. De Duretal enfin là reluit la noblesse, Là d'Ingrande parait la troupe chasseresse,

(i) René d'Anjou, frère de Marie d'Anjou, beau-frère de Charles VII, et le mari d'Isabelle de Lorraine. C'est a tort que Chapelain le fait figurer à cette revue. Il n'arriva de Lorraine, revenant du sic Metz, que le 16 juillet, comme l'armée se présentait devant Reims.

Et du vieux Chàteauneuf, cour des ducs anciens, Là se font remarquer les braves citoyens.

Godefroy, les suivant, entre dans la carrière (i . Et de l'un des Poitous arbore la bannière, Qui présente aux regards un énorme éléphant, Etendu sous les pieds d'un lion triomphant. La province a deux parts, mais la part maritime X'a pu faire assez tôt voir le feu qui l'anime ; L'autre part, que le Gain traverse de ses eaux, S'offre sur la prairie, avec onze drapeaux. Le populeux Poitiers tire, de son enceinte, Mille hommes, dont le cœur ne connaît point la crainte, Accompagnés de mille, aux tristes champs lev. Que le sang du Français a jadis abreuvés. Tous passent revêtus de cuirasses dorées, Qu'en fendant les guérets leur soc a déterrées (2), Et tous portent des dards ou des traits acérés, Avec le même soc du même fonds tirés.

De ses propres remparts et des plaines voisines, Où l'antique Poitiers n'est plus qu'en ses ruines.

c.t Godefroy ne se retrouve nulle part dans la famille de Lusignan, dont la généalogie a été publiée, tout récemment encore, dans le vingtième volume du Nobiliaire universel (direction de Magny . Il semblerait plutôt que Chapelain ait voulu en faire l'ancêtre des jurisconsultes et éditeur de ce nom, famiile qui a jeté son plus vit éclat au xvie ni icles, on trouve également une

famille Geoffroi. nom qu'on écrivit souvent Godefroy, et dont plusieurs membres furent tour à tour comtes d'Anjou et ducs de Bretagne.

(2) Armes retrouvées sur le théâtre de la sanglante bataille de Poitiers, où succomba l'élite delà chevalerie fran.

CHANT SIXIEME. i3

L'étroit Chàtellerault fournit jusqu'à neuf cents, Ou bourgeois aguerris ou villageois puissants. Parmi le dur métal qui se plait au carnage, Ils ont, dés leur naissance, affermi leur courage; Leur métier les nourrit parmi l'acier brillant, Et dispose leur bras au métier de vaillant. Lusignan si connu, dont Chypre, en sa misère, Non sans plaisir encor, le souvenir révère, Berceau de tant de rois aux soldats opposés, Pour ce grand armement, a ses murs épuisés. De six cents est sa troupe, et, sur leur javeline, Tous, en femme et couleuvre, ont peinte Mélusine, D'une grossière fable et d'un conte odieux, Jusqu'à la frénésie à l'envi glorieux.

Saint-Maxant, hermitage enfin devenu ville, Compose, avec ses bourgs, un gros de prés de mille, Et, sous de blancs armets, et des corselets blancs, De ce grand bataillon ferme les derniers rangs.

Ensuite on voit venir ceux que fournit l'Yonne, Ceux que donne l'Allier, ceux que la Loire donne, Peuples, sur tous heureux, dont le riche terrain A le fer et l'argent aux veines de son sein. Du spacieux Xevers passe la troupe fiére, En nombre la plus grosse, en ordre la première ; Pougues vient le second, Pougues, où tous les maux Ont un présent remède en ses froids minéraux. Après eux vient Decize, aimable territoire, Que de ses moites bras environne la Loire;

Cosne et la Charité se laissent voir après,

Et, pour armes, n'ont tous que des arcs et des traits.

A sept cents environ monte cette milice,

Et reconnaît pour chef le sage la Palisse (i) ;

L'enseigne est un esquif, que, par un double effort,

La marée et le vent conduisent dans le port.

De l'àpre Bourbonnais la commune aguerrie Foule, en fuyant ceux-ci. le vert de la prairie; Trois cents ont des épieux, trois cents des javelots, Et de peaux de sanglier tous se couvrent le dos. De ces affreux soldats la meilleure partie Du resserré Moulins, en campagne, est sortie, Et Charles doit le reste aux deux royaux Bourbons, Où la santé réside à l'abri des hauts monts. Clermont le généreux, triste de sa défaite i : , Va tout seul devant tous, et l'ennemi souhaite ; Le drapeau qui les guide est un morne taureau, Qui, bien que terrassé, cherche un combat nouveau,

De l'un et l'autre Auvergne, enfin la bande élue Vient de l'infanterie achever la revue ; Achon etSénécé, quoique amoureux rivaux (3), Pour la régir en paix unissent leurs travaux.

Le seigneur de La Palisse, l'aïeul du célèbre capitaine du même nom. qui lit les guerres d'Italie sous Charles VIII, Louis XII. cois 1er, et qui fut tué à PavL

: Charles I'% duc de Bourbon, comte de Clermont, desc^ de saint Louis. Il devint capitaine général en Lanp.: Guienne. Sa petite-fille. Suzanne, épousa le connétable de Bourbon.

(j) Achon, ou plutôt Acher, ou bien encore Achey, d'une h

CHANT SIXIEME. i5

Epris également delà jeune Isabelle,

Ils l'aimaient d'un amour également fidèle,

Et leurs cœurs, l'un de l'autre également jaloux,

Xe pouvaient, l'un pour l'autre, attiédir leur courroux.

Par sa rare beauté, par sa haute naissance,

Par son esprit divin, par sa richesse immense,

Elle charme leurs sens, excite leurs soupirs,

Et d'une ardeur pareille échauffe leurs désirs.

Chacun d"eux la prétend, et leur flamme embrasée

Embrase la province et la tient divisée ;

Chacun, pour l'acquérir, arme de son côté,

Et le jour du combat était presque arrêté.

Quand à servir leur prince, à délivrer la France,

La vaillante Pucelle attire leur vaillance ;

Alors, par le devoir à la raison soumis,

Ils font trêve de haine et vivent en amis.

Riom. glorieux chef de cette terre grasse, Que l'on nomme Limagne, au lieu d'Auvergne basse, Au secours de son prince, entre ses habitants Lève et ramasse un corps de mille combattants. Clermont, le désespoir du dompteur de la Gaule (i), Pour renforcer ce corps, huit cents hommes enrôle,

féodale d'Auvergne. Xe pas la confondre avec celle, très ancienne également, des d'Achard, qui avait pris parti pour les Anglais. Senécé, ou mieux Sénécey, nom venu d'une localité voisine de Chalon-sur-^ Les Sénécey s'allièrent plus tard aux BaurTremont et aux La Rochefoucauld.

(i) César.

i6 LA PUCELLE.

Sept cents dans sa muraille et cent au mont prochair

Où campa vainement l'invincible Romain.

Deux cents partent des bords de ce fleuve rapide,

Où l'onde fait sur l'onde un passage solide,

Où le sel. qu'une source enfante au pied d'un mont,

Bâtit sur son lit même un admirable pont.

Trois cents quittent le tour du salutaire gouffre,

Où les maux déplorés guérissent dans le soufre,

La creuse Chamaillére et l'étonnant ruisseau

Qui change en goût de vin la saveur de son eau.

Du fertile rocher, d'où Montferrand domine

Le sommet des bas monts et la plaine voisine,

D'Issoire, de Randan et du haut Montpensier,

Sortent neuf cents, tous forts, et tous couverts d'acier.

A ceux-ci l'on voit joints deux cents hommes d'élite,

Vieux guerriers qu'aux périls la belle gloire invite,

Nourrissons d'Aurillac, où, dans ce siècle encor

Le fond du lac séché brille de veines d'or.

Même nombre leur joint Saint-Flour, montagne nue,

Qui n'a, pour y gravir, qu'une roide avenue,

Même nombre leur joint et Murât et Cariât,

Et tous sont à l'envi désireux du combat.

Cantal, le mont neigeux, cette Alpe de la France, Pour assister son roi, découvre sa puissance Et joint seul aux premiers trois fois cent montagnards, Grands coureurs, grands lutteurs et grands lanceurs de dards.

( i) La montagne Gergovia, célèbre par la victoire de Yercingétorix.

CHANT SIXIEME. j;

L'arboriste habitant de la roche du Dôme, L'enfumé forgeron du sombre bois de Corne, Et les buveurs de l'eau que glacent les étés, Y joignent quatre cents au travail indomptés. Du haut mont, qui de l'or a le titre superbe (i), Dont la côte produit plus de sources que d'herbe, Que la trouble Dordogne a pour antre natal, Et qui de tous côtés distille le cristal ; De cet autre grand mont, de qui la plate cime, Est le lit d'un grand lac, qui n'a fond que l'abime, Où les cailloux jetés produisent, dans les airs, Un orage confus, et de grêle, et d'éclairs; Des vallons, où Vichy, par ses chaudes fontaines, Adoucit tous les jours les plus cuisantes peines, Enfin du bourg heureux, où les rocs entamés Font voir de diamants leurs riches flancs semés, Mille suivent encor, dont les communes armes Sont de noirs javelots chargés de blanches larmes, Et leur drapeau commun porte des flots mouvants, Qui trouvent leur repos sous de contraires vents.

Les bataillons passés, l'orgueilleuse prairie Est couverte à l'instant par la cavalerie ; Le nombre est de dix mille, en vingt gros escadrons. Qui sur les champs herbus volent brillants et prou

(i) Le Mont-d'Or et Puy-de-Dôme, dont les chaînes se rejoignent d'un côté, le Sancy, le Capucin, de la Yen: .

. > d'enfer; par là. le Puy de Surcouy,

iS LA PUCELLE.

Toute, en un même temps, des mêmes lieux t Elle marche en même ordre, et sa marche est serrée; Cnacun des escadrons est de six étendards, Peints d'aigles, de sangliers, d'ours et de léopards. Artus les a conduits, aussi bien que sa bande, Mais du prince irrité la vue il appréhende ; Dans le bois il se cache et, sous l'ombrage épais, Attend que la Guerrière ait ménagé sa paix.

Rhodes porte, après tout, la cornette royale. Qui, d'aventuriers ceinte, est seule et sans égale, Blanche de tous côtés, marque de son pouvoir, Et de qui la devise est de n'en point avoir.

Tout semblait achevé, quand la troupe vaillante. Que naguère Bedford éprouva si puissante, Vint clore la revue, et, sous le fort Dunois, Mêler au nouveau camp les vainqueurs de F « Anglois » . Enflés de leur succès, fiers de leurs avantages, Ils font tous, dans leurs yeux, luire leurs grands courages, Et, sur leurs mâles fronts, ils font remarquer tous, Des mains de leurs vaincus les effroyables coups. Ils font tous remarquer, sur leurs armes brilla: De ces mêmes vaincus les dépouilles sanglantes, Et par un air si noble, et de tels orneme I Font distinguer leurs corps des communs régime;.". Charles sent, à leur vue, émouvoir sa tendresse, h:, confondant sa honte avec son allègre Dit à la sainte fille : — Il s'en faut prendre à toi, vaillants soldats ont combattu sans moi ;

Je devais partager leurs travaux et leur gloire, Mais je devais aussi t'obéir et te croire.

Elle répond au roi : — Tel fut l'ordre des cieux, Et le suivre est bien plus qu'être victorieux.

Ils marchent d'un pas grave, et leur marche est suivie D'un cri d'étonnement, de plaisir et d'envie; Tout le camp les respecte, et répute à malheur Que leur bras ait, sans lui, montré tant de valeur (i).

Alors vers le couchant, et sur l'onde égalée, On voit un brigantin qui monte à voile enflée; Les rames, à fleur d'eau, demeurent sans mouvoir ; Sa figure est étrange et fait peur à la voir. Il ressemble un dragon d'une grandeur énorme ; L'ouvrier avec art lui donna cette forme ; Le timon de sa poupe en queue il déguisa, Et le fer de la proue en tète il composa. Ses rames sont ses pieds, et ses voiles tendues Représentent, de loin, des ailes épandues ; D'un rouge-brun luisant son corps est émaillé, Et jusques sous l'eau même en écailles taillé. Le serpent contrefait, rasant les ondes plates, Fait voler contre-mont ses ailes incarnates, De plus en plus s'approche et, doublant son effort, Sous le tertre ombrageux s'en vient mordre le bord.

(l) Cette revue peut avoir été devancée par celle de la Jérusalem délivrée, elle a un caractère absolument à part. D'un bout à l'autre, elle est animée d'un souffle patriotique et grandiose; elle fournit, en outre, un document précieux, par rapport à notre histoire militaire.

De cette nouveauté l'armée est suspendue, Et, sur le feint dragon chacun tenant la vue, Contre toute espérance, on voit sortir enfin, De son ventre hideux, un visage divin.

Agnès, cette beauté, dont l'amour fit sa gloire, Qui toujours à son char attacha la victoire, Et qui ne lui soumit que les cœurs des Césars, Sort du vaisseau superbe et surprend les regards.

Telle Chypre autrefois vit, à sa molle arène, Aborder sa charmante et glorieuse reine, Quand l'écume salée en elle se changea, Et que de tous ses biens le ciel la partagea (i). Ce qui fut éclairé de son brillant visage, Reconnut son empire et lui rendit hommage; La mer baisa ses pieds, les zéphyrs ses cheveux. Et les tritons, dans l'eau, ressentirent ses feux.

Le jeune et beau Roger, appui doux et fidèle. Tend l'une de ses mains, pour aider à la belle, Et, portant l'arc en l'autre, et la trousse au côté. Semble amour dont Vénus renforce sa beauté. De trois filles suivie, adorable et divine, Elle quitte la barque et monte la colline ; Tout luit à l'entour d'elle, et, sur ses vêtements, On ne voit que rubis, perles et diamants. L'armée à cet objet de merveille est corn'; Charles sent sa raison à cet objet troublée;

(i) Vénus Api

Amauri le voyant, nage dans le plaisir, Et s'en promet la fin conforme à son désir. Vers le prince elle avance, avec l'air et le geste D'un esprit orgueilleux et toutefois modeste, S'incline en l'abordant et, d'un ton radouci, Les yeux remplis d'amour, lui vient parler ainsi. — Monarque des Français, à qui le ciel destine L'honneur inespéré de l'anglaise ruine, Et pour qui ce royaume épuisé de soldats, Reproduit, au besoin, tant de cœurs et de bras; Pour la noble entreprise, où la gloire t'engage, Reçois mon bras encore, et reçois mon courage ; Je suis fille, il est vrai, mais, en cet heureux temps, Les filles trouvent place entre tes combattants. J'en vois devant mes yeux, et prés de ta personne, Une dont la vertu mérite une couronne, Une à qui justement tes plus braves guerriers Cèdent, sans contester, le premier des lauriers. Par cet exemple illustre, ardemment animée, Du fond de mon désert, j'accours en ton armée ; S'il fallait qu'une fille eut soin de te venger, Qui devait plus que moi d'un tel soin se charger? J'ai honte, qu'en mon lieu, cette sainte bergère Ait brisé tes liens et vaincu ta misère ; J'ai honte que mon bras, de pudeur retenu, Par ce bras étranger ait été prévenu.

Dans ce sein bat un cœur des grands actes capable. Aux accidents du sort un cœur inébranlable.

Un cœur qui te révère, et qui saura périr, Pourvu que son trépas t'empêche de mourir (i).

Elle joint à ces mots tout ce qu'elle a de charmes, Et combat le monarque avec toutes ses armes : Il en sent les efforts et, trop faible pour eux, Se laisse rengager sous le joug amoureux. Amauri le remarque et, poursuivant sa trame, Par ces termes adroits, vient accroitre sa flamme :

— Dieu le veut, lui dit-il, et. par ce second bras, Confirme que ce sexe est l'heur de tes Etats.

Mais la Sainte, en horreur ayant leur artifice, Dit : — Ah! n'abusons point du soleil de justic Ne prenons point en vain le nom du Tout-Puissant, Et gardons devant lui notre cœur innocent. Charles, contente-toi de la grâce céleste : Le secours que l'on t'offre est un secours funeste: Il serait ta ruine et non pas ton appui ; Bedford de ta vertu triompherait par lui. Rejette ces appas, dont la douce puissance Ne ferait qu'amollir l'effort de ta vaillance, Et commence par là de montrer aux « Anglois » Que tu peux tout ranger sous tes royales lois. Le ciel te le commande et, si tu le méprises, Tu verras quels malheurs suivront tes entreprises,

: Il n'est pas besoin de faire remarquer combien Chapelain se

ressent parfois de ses fréquentations à l'hôtel Rambouillet. Les deux

vers qn : en témoignent hautement pour un grand nombre d'autres.

Tu verras quel destin ont réservé les deux

A ce brillant objet qui t'éblouit les yeux.

— Beauté funeste à tous, à toi-même funeste,

Eloigne de ce camp ton agréable peste,

Reporte en ton désert tes doux enchantements,

Et crains du Dieu vengeur les secrets jugements !

Tandis que parle ainsi la magnanime fille, Une rougeur de feu sur son visage brille ; Autour d'elle s'épand une vive clarté, Sa voix tonne et chacun en est épouvanté. Charles perd la parole, Amauri l'a perdue, L'impérieuse Agnès se trouve confondue, Et l'espoir, tout à coup, mourant dans leur esprit, Y laisse succéder la honte et le dépit. Pour un si saint discours, l'ange ami de la Sainte, A tous, remplit le cœur de respect et de crainte ; Par le Ciel, en ce choc, l'Enfer est surmonté, Et la beauté fléchit devant la sainteté. Agnès pleine d'aigreur rentre dans sa galère, Et jette au triste prince un regard de colère ; Il s'en témoigne ému, mais pour l'en divertir, La Sainte part soudain et l'oblige à partir. Vers l'attirail guerrier adroite elle le mène ; Il va triste, mais sage, et honteux de sa peine, Et s'armant de vigueur, afin de l'étouffer, Croit qu'en bien combattant il en peut triompher.

L'implacable ennemi du Seigneur de la terre, Jaloux qu'en sa main seule éclatât le tonnerre, Pour s'égaler à lui, par un semblable dard, Avait cent fois en vain sollicité son art. Son orgueil s'obstina dans ce projet horrible, Mais l'éprouva toujours à son art impossible, Et ne l'espérait plus, quand un heureux moment Lui fit de ses désirs voir l'accomplissement. Entre mille movens de faire à l'Angleterre Avoir enfin le prix de cette longue guerre, Un jour, au plus profond de ses antres soufreux. S'offrit à la pensée un instrument affreux. Dans un moule étendu d'argile épaisse et grasse, De différents métaux il fondit une masse, La creusa, l'arrondit, et, par l'un de ses bouts, La fit propre à lancer le fer et les cailloux. Par les plus noirs démons il fabriqua la poudre, Qui devait allumer cette infernale foudre, Et qui, chassant son dard, par les airs, à grand bruit. Tout obstacle opposé choque, ébranle et détruit. Il restait à l'Anglais, vainqueur dans les batailk De soumettre à son joug les françaises murailles ; Cet instrument pour lui fut alors inventé ; C'est la clef qui par force ouvre toute cité. Sous l'habit d'un saxon, une ardente furie Au triomphant Bedford porta l'artillerie ; Tel, du nouveau tonnerre, en ce temps, fut le nom. Qu'on a changé depuis en celui de canon.

CHANT SIXIEME. z5

Tant que sur le Français régna l'ire divine, L'étranger employant la terrible machine, Partout se fit passage, et ne vit point de lieux Capables d'arrêter son cours victorieux.

Mais, quand le ciel calmé voulut, par sa clémence, Retirer du tombeau la française puissance. Dans les mains du français vint l'instrument fatal, Inventé, contre lui, par le monstre infernal.

La Sainte en ce moment, pour éteindre la flamme, Que le fragile roi sent renaître en son âme. Le mène, où le canon, par les troupes, gardé, X'attend plus, pour servir, que d'être commandé. Charles en compte cent, de grandeurs inégales, En contemple la forme, en observe les balles, Et dit : — Aurait-on cru qu'armé d'un tel secours, Bedford eût vu ternir la gloire de ses jours (i) ?

— Il l'a vu cependant, lui repart la Pucelle, Et l'auteur de sa honte est ton pleuple fidèle ; C'est lui, dont les efforts viennent de rendre vains Ces foudres bruissants des antres souterrains. Mais du fameux Artus l'héroïque vaillance A le plus, entre nous, mérité de la France, Ayant cherché la mort, pour son soulagement. Bien que dans la disgrâce, et le bannissement.

L'armée française disposait à ce moment de toute qu'on avait successivement enlevée aux Angl gency et à Patay.

En sa cause, grand roi, j'implore ta justice, Rends-lui ta bienveillance, et souffre son service.

Amauri, de frayeur, blêmit en l'écoutant ;- Le Prince à ce discours répond au même instant.

— Bien qu'Artus soit coupable, ô fille magnanime, Je veux, si tu le veux, mettre en oubli son crime ; Je veux être pour lui de moi-même vainqueur, Et veux que désormais il ait part en mon cœur. Je consens même encor qu'il ait part à ma gloire, Lorsqu'il pourra m'aider à suivre ma victoire, Et que des coups reçus par le fer ennemi, Son redoutable bras sera bien raffermi.

Je dois trop aux exploits produits par ta vaillance, Pour faire à ton désir la moindre résistance ; Et qui peut à tes lois son trône assujettir, Peut bien, en toute chose, à tes vœux consentir.

Du malheureux Artus la grâce demandée Etant par le monarque à la Sainte accordée, En termes généreux prononcés gravement, Elle en montre sa joie et son ressentiment (i).

(i) Ressentiment est pris ici dans le sens de reconnaissance.

Les bons offices de Jeanne n'obtinrent pas, de sitôt, l'effet que le connétabie en attendait. 11 ne fut pas admis r.er le roi a

Reims, et il s'en alla avec sa troupe guerroyer. contre

l'Anglais. Outré de fureur contre La Trémouille, il revint plus tard, . château de Chinon, le fit enfermer dans celui de Montrésor et provoqua ainsi une disgrâce à la VII souscrivit

aisément. C'est alors que le connétable ire son

rang à la cour.

Sur le déclin du jour les bandes séparées, En leurs divers quartiers s'en retournent serrées ; Tannegui les ramène, et Charles, les quittant, Du geste et de la voix, s'en témoigne content. Au plus creux de sa tente après il se retire, Et dans sa solitude en liberté soupire : De sa plaie incurable il sent la profondeur, Et sent renouveler son amoureuse ardeur. Amauri le regarde et, soupirant lui-même, Montre de sa douleur une douleur extrême ; Tous deux sans mouvement, comme frappés des cieux, Tiennent la bouche close et se parlent des yeux. Le Monarque se couche et sa peine muette Jusque dans le repos l'agite et l'inquiète ; Agnès, à sa pensée étalant ses attraits, Plus que jamais l'échauffé et l'engage en ses rets. Mais enfin, par la grâce, il étouffe sa flamme, Il brise les liens qui captivaient son âme Et, devant que le jour ait repeint l'horizon, Voit le divin soleil éclairer sa raison.

Au tertre il monte et prie ; et, durant sa prié Sur les champs découverts la jeunesse guerrière, D'une égale chaleur brûlant pour le départ, De ses divers quartiers, se range à l'étendard. Le prince au Tout-Puissant demande, avec des lan Qu'il protège son droit, qu'il bénisse ses armes, Et veuille du tyran, qui maîtrise son cœur, Défendre sa faiblesse et le rendre vainqueur.

Parmi cent longs soupirs, d'une voix gémissante. Il répète trois fois sa prière fervente, Et, recueillant en un tous ses pensers épa Vers le sombre Orient arrête ses regards.

L'archange valeureux, qui. parla Provide Est chargé de veiller au salut de la Erance, Et qui, malgré Satan, malgré tous ses enfers, Voit la guerrière prête à la tirer des fers, De la plus haute sphère aux plages les plus basses. Vient fixer l'air mobile, en assembler des masses, Les mêler, les unir, et s'en former un corps, Vide par le dedans, et solide au dehors. De la France abattue il lui donne l'image, Il lui donne son air, lui donne son corsage, Et, dans son cave sein lui-même s'enfermant, A ses membres divers donne le mouvement.

Charles, qui tient la vue aux astres attachée, Bien que sous l'onde encor l'aurore soit cachée, Dans l'éclatant milieu d'un nuage enflammé. Voit paraître à ses yeux un colosse animé ; Il le voit qui, vers lui. prend sa route et s'abaisse, Sous l'aspect glorieux d'une antique princesse, En qui, malgré les ans, l'auguste ma;.

eluit avec grâce, et tient lieu de beauté. Son front resplendissait et, d'entre ses paupié:. Sortaient de vifs éclats et d'ardentes lumières ; En ondes sur le col les cheveux lui flottai. ss lis sur son chef en couronne éclataient.

Mais cette même fleur, sèche et défigurée,

Languissait sur sa robe en lambeaux déchirée ;

Sa main ne soutenait qu'un demi-sceptre d'or,

Où la trace des lis restait à peine encor ;

Et sur son noble front se remarquait empreinte,

Parmi beaucoup d'espoir, quelque ombrage de crainte.

L'archange sous ce voile, en s'abaissant toujours. Aborde enfin le prince et lui tient ce discours.

— Grand cœur, dont la vertu s'accroit par les obstacles ; Toi, pour qui Dieu naguère a fait tant de miracles, Toi, que du Tout-Puissant le vouloir absolu, A par grâce, entre tous, pour ma franchise élu, Toi, dont les fermes bras, au besoin secourables, Vont être le support de mes jours misérables, Enfin, toi, que j'implore, et qui doit me venger Des maux que j'ai soufferts, sous le joug étranger, Viens, l'unique souhait de mon âme affligée, Viens me tirer du gouffre où le sort m'a plongée. Viens me rendre à moi-même, et ranger, sous mes lois. Le Bourguignon perfide, et le superbe « Anglois » . Je ne te dirai point, pour disposer ton zèle, A faire une entreprise, et si juste et si belle, Combien de grands motifs, de sujets différents Invitent ta valeur à perdre mes tyrans... Tu me connais assez pour la France guerrière, Tu sais que c'est de moi que tu tiens la lumière Que je t'ai dans mon sein tendrement élevé. Que de mille périls mes soins t'ont préseï

Que toujours, constamment, j'ai suivi ta fortune. Que ta peine, avec moi, resta toujours commune, Enfin, que j'ai toujours, d'un mouvement égal, Fait mon bien de ton bien et mon mal de ton mal : Tu sais que l'on adore, et sans idolâtrie. Celui qui sait mourir en servant sa patrie, Que sa mémoire est sainte et, qu'entre les mortels, On accorde à son nom l'encens et les autels ; Tu sais que, de cent maux vivement poursuivie, Je fonde, sur toi seul, tout l'espoir de ma vie, Et que par ta tendresse, ou par ta dureté, Tu feras ma franchise, ou ma captivité. Je ne viens point ici, par un récit funeste, Emouvoir à pitié cette vertu céleste, Emouvoir à fureur ce noble mouvement, Qui prévient ma prière et mon ressentiment. Je viens de tes bontés recevoir l'assistance, Je te viens assurer de ma reconnaissance, lit te viens avertir, par combien de trépas Tu peux voir traverser tes héroïques pas. Mais tu cours, à ce mot, enflammé de colère... Epargnez, justes cieux, une tète si chère, Plutôt que, par vos traits, ses beaux jours soient bornés, Finissent, par vos traits, mes jours infortunés, Ma tète à votre foudre est seule réservée; Si vous sauvez mon fils, je me croirai sauvée! :e un peu, mon fils, modère ton ardeur, Pèse bien ton dessein, mesure sa grandeur.

CHANT SIXIÈME. 3i

Unis en tes conseils le courage et l'adresse,

Oppose force à force et finesse à finesse,

Et dans l'assaut des murs, dans le feu des combats,

Par ruse, et par effort, mets les tyrans à bas.

Tous avis, tous moyens, te seront nécessaires,

Tant se montrent heureux tes cruels adversaires,

Tant, en leur perte même, il font encore voir

De fubtil artifice et d'orgueilleux pouvoir.

Que si ton jeune cœur, à sa haute vaillance,

Peut joindre la conduite et la persévérance,

Et de ses passions être victorieux,

Je serai toute libre, et toi tout glorieux.

La terre à ta fortune ainsi que toi conspire,

L'enfer ne choque plus ton légitime empire,

Et le ciel, en tes maux inflexible autrefois,

Maintenant à ton bien accommode ses lois.

Les décrets du Très-haut enfin te sont propices ;

D'un pas de conquérant marche sous leurs auspices ;

Je ne vois plus d'obstacle à tes forces égal,

L'entreprise est venue à son terme fatal.

Paris, lassé du joug, le secoue, et t'implore.

Sur tous ses boulevards tes enseignes arbore,

Et, par l'ample chemin de ses murs démolis,

T'accompagne en triomphe au grand trône des lis.

Mais l'avenir m'emporte et mon àme éclaircie

Connait que ce discours n'est qu'une prophète

Il est temps toutefois de l'aller accomplir ;

Ce trône, vide eneor, t'attend pour le remplir.

Allons, que tardons-nous? — Ici. l'archange achevé. Et dans le sein de l'air, en même temps, s'élève. Un long trait de lumière à sa suite laissant, Et, d'un vol étendu, le chemin lui traçant. Charles, plein de transport, descend alors, et c

— J'en accepte l'augure, allons, pour la patrie!

— Allons, reprend le camp, et, du creux des vallons. Répondent cent échos : — Allons! allons! allons! Le son en rejaillit, au sommet des montagnes,

Il se roule, et s'épand, sur les vastes campagnes, La forêt le répète et le proche torrent, Plus trouble et plus ému, fuit en le murmurant. Tout marche, et le soldat, en son ardeur extrême, Rapidement vers Reims se porte de lui-même: On voit, comme à l'envi, les drapeaux ondoyants. Vers la sainte cité, d'eux-mêmes se ployants; Le cri des bataillons imite le tonnerre; Leurs pas, plus sourdement, font résonner la terre ; La poussière se lève, et compose une nuit, Qui du camp disparu ne laisse que le bruit (i . Tout cède, tout fait joug à la terrible armée : at ses étendards vole la renomn Charles jette, en son cours, l'effroi de toutes pa villes n'ont, pour lui, ni portes, ni remparts.

! l'armée pour Reims s'effectua le 29 juin. A . trouvaient le duc d'AÎençon, les comtes de Ciermont, de Vendôme et de Boulogne, Dunois, le maréchal de Boussac. Philippe de Cula::. ars de Rais,

De tous côtés, en foule, on lui vient rendre hommage ; Cet empêchement seul alentit son voyage : Chacun le reconnaît, chacun lui tend les bras. Chacun s'offre à le suivre, au milieu des combats. Philippe, parmi tous, Philippe même envoie, Du succès d'Orléans, lui témoigner sa joie, A ses royales mains des palmes souhaiter, Et d'un futur accord les fondements jeter.

Mais les monstres d'enfer, dont la bande obstinée, Pour traverser le Sacre, est au camp retournée, Dans un noir tourbillon l'accompagnant toujours, Consultent les moyens d'en affaiblir le cours. Après mille projets, leur profonde malice Enfin se détermine au damnable artifice D'inspirer au soldat le penser libertin, De faire, sur la route, un infâme butin.

Des cavernes d'horreur, qu'enferme le bas monde, La plus grande et plus noire est une grotte immonde, Qui, couvant une molle et piquante chaleur, Sous ombre de plaisir, n'enfante que douleur. Cette grotte formée, et de boue, et de braise, Du charnel Asmodée est la sale fournaise, Où, dans un feu cuisant il forge des appas, Qui, par de beaux sentiers, mènent l'homme au trépas.

C'est lui qui seul au camp cette fureur inspire ; Ce n'est plus qu'à ce but que le Français aspire,

Et rares sont les cœurs, qui, d'un si doux poison,

Puissent, par leur vertu, préserver leur raison.

Pour des filles sans honte, il fait naître, en leurs âmes,

D'impudiques désirs et de lascives flammes;

Par ce venin charmant, le soldat empesté

Court avec moins de force et de légèreté.

Du désordre des siens, la Pucelle indignée

Passe, de rang en rang, du prince accompagnée.

Ecarte, d'un clin d'œil. ces criminels objets,

Et de l'esprit impur étouffe les projets.

Ainsi, quand le sommeil assoupit la nature, Les nocturnes oiseaux, de malheureux augure, Quittent leurs sombres toits et, d'un long sifflement, Viennent troubler le sein du venteux élément; Mais à peine le jour rougit les bords du Gange, Que la bande funeste en ses ombres se range, L'aurore en purge l'air et sa vive clarté, Par leur éloigncment, leur rend la pureté.

Le terrible regard de la sainte Guerrière Redonne aux bataillons leur chasteté première; A leur dérèglement succède la pudeur, Et leur cours recommence avec la même ardeur (i). 11 n'est point de vaisseau, qui, d'un cours plus rapide, Rase les vastes champs de l'empire liquide,

[eanne ne tolérait pas les femmes de mauvaise vie parmi ses soldats. « Laissez vos rillettes. » disait-elle à ceux-ci. A plusieurs reprises, elle les fit renvoyer. Dès qu'elle en rencontrait, elle le sait elle-même. Un jour, elle en frappa une du plat de sou épée, et larme se rompit. C'était répée de Fierbois.

Lorsque, dans tous ses mats, le pilote savant, Par poupe a recueilli tout le souffle du vent.

Le Loing, fleuve profond, favorable à leur course, Retient ses claires eaux captives dans sa source, Laisse écouler le reste et, partout abaissé, Partout devient guéable, et partout est passé. Ils laissent Montargis et toujours gagnent terre ; La Fille les devance et va sommer Auxerre, L'habitant lui promet d'admettre le « François », Et du monarque armé reconnaitre les lois. File en tire parole et traverse l'Yonne ; De frayeur à son nom la province frissonne; Tout redoute son bras, tout frémit à sa voix, Et rien devant ses yeux n'ose paraitre « Anglois ».

Elle observe, partout, la campagne semée De charrois destinés aux besoins de l'armée ; Elle voit, en tous lieux, les diligents meuniers De blés nouveaux battus épuiser les greniers. Sous le vent et sous l'onde, elle voit cent machines Changer les grains brovés en de blanches farines, Et leur masse pétrie, à L'aide du levain, Dans les fours embrasés se convertir en pain.

Klle retourne alors, et sur un pont fragile, Trouve Charles qui passe au-dessous de la ville. Se reconnaît déçue, et voit au même instant, Quelle ruse a sauvé le parjure habitant. Son ange réclaircit, et découvre à son âme Le pacte criminel, et le commerce infâme,

Par qui. de son jaloux, le crédit acheté

A le mur auxerrois du passage exempté (i).

En ces termes, alors, au prince elle s'adresse;

— Quoi ! dés le premier pas montrer de la faiblesse ? Souffrir que ce rempart soit fermé devant toi, Qu'il méprise ton sceptre, et te donne la loi! Est-ce là donc l'essai de ce que tu peux faire ? Est-ce ainsi que ton bras force ton adversaire? O toi, dont l'intérêt est toute la vertu, D'un conseil si fatal comment répondras-tu?

A ce reproche amer, à ce langage mâle, Le prince devient rouge, Amauri devient pâle ; Ils ne repartent rien et, poursuivant leur cours, Laissent Sens à leur gauche, et s'avancent toujours. Le camp, par le plus droit, prend la route de « Troye » ; La Sainte va devant lui préparer la voie; Mais son projet est vain et ses pas superflus, Elle somme la place et n'en a qu'un refus. Dépite elle revient, et, du roi mal contente, Le trouve dans son trône, au milieu de sa tente,

(i) Le Jaloux n'est autre qu' Amauri ou, si l'on aime mieux, La Trémouille. a Jeanne, dit M. H. Wallon, voulait que les habitants d'Auxerre se rendissent ou qu'on les prit; un acte de vigueur, au début, ne pouvait qu'aplanir les difficultés de la route. Mais Jeanne ne commandait plus; près du roi était La Trémouille, gouverneur en titre de la ville, et qui, loin de s'en faire ouvrir les portes, se laissa gagner, dit-on. moyennant deux mille écus d'or, à la résolution de les tenir fermées à Charles VII. On accorda aux habitants la trêve qu'ils demandaient. »

Au milieu de ses chefs, par son ordre assemblés. Pour redonner le calme à ses esprits troublés.

Depuis qu'aux yeux de tous la vaillante Pucelle Exposa d'Amauri le trafic infidèle, Emporté de fureur et de honte confus, Il lui fit guerre ouverte et ne l'épargna plus. La crainte de périr, s'il eût feint davantage, Plus que jamais, contre elle, envenime sa rage; Et, mettant sous les pieds, et justice et raison, Sur elle, auprès du prince, il vomit son poison. — Désormais, lui dit-il, sans une horrible offense, Je ne puis voir ta perte et garder le silence; Cette fille insensée est l'écueil de ton sort; Tu n'en dois, ni n'en peux, attendre que la mort. Sous un cerveau léger, ta grandeur s'humilie, Prenant, pour feu divin, ce qui n'est que folie ; Et cet éclat qui brille en sa témérité, Impose à ta sagesse et surprend ta bonté. Ce n'est rien qu'un ardent, qui mène au précipice ; Il faut, si tu le suis, que ta gloire périsse; Ah! dessille tes yeux, qu'un nuage à couverts, Et vois, devant tes pas, cent abîmes ouverts.

L'enfer ces mots appuie, et leur force imprimée Dans le sein des vieillards qui régissent l'armée. Corrompant, tout à coup, les plus sages esprits, Rend la Fille, pour eux, un objet de mépris.

Le prince les convoque en sa rovale tente, Et demande remède au mal qui le tourmente; Ils parlent tour à tour, et font également De l'illustre guerrière un mauvais jugement. Renaud, grave prélat (i), et par qui Charles même Doit voir ceindre son front du sacré diadème. Non moins qu'eux infecté de l'infernal poison, Dans la commune erreur, laisse aller sa raison. Sur ce temps au Conseil arrive la Pucelle ; Tous, sans délibérer, se lèvent devant elle ; Ils se sentent forcés à ce juste devoir, Et sa présence auguste a sur eux ce pouvoir.

— D'un faux espoir, dit-elle, on te voulait repaitre; Charles, le fier Troyen, te refuse pour maitre; De rentrer sous tes lois en vain je Tai sommé, Dans sa rébellion l'injuste est confirmé. Et, voilà le beau fruit que nous produit/Auxerre!... Ce mur. dompté par nous, eût fini notre guerre, Ce mur, laissé par nous, prolonge nos travaux; Oh ! que la soif de l'or nous coûtera de maux !

Renaud prend la parole et dit : c Brave guerrière, Qui nous as engagés dans cette âpre carrière, Tu dois nous pardonner, si nous ne croyons pas Te devoir faire en tout la règle de nos pas.

1 1 ) Regnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de la couronne. Il partageait le gouvernement de l'Etat avec Georges de La Trémouille. Il devint, par la suite, évêque d'Orléans et reçut le chapeau de cardinal, nuis il y joua toujours un rôle déplorable vis-à-vis de Jeanne d'Arc.

Nous craignons que le feu de ton zélé céleste A ce valeureux camp ne devienne funeste. Nous craignons que le feu de ta haute valeur N'attire sur ton roi quelque insigne malheur. L'ennemi nous résiste et nous ferme la Seine ; Notre canon se lasse et ne nous suit qu'à peine (i); On va voir, dans ces champs, nos drapeaux s'affamer, Et, par un si grand chaud, leur force consumer. A ces difficultés il n'est point de remède ; Il faut que, malgré nous, notre vertu leur cède; Nous tenterions les cieux, les voulant surmonter, Et nous les craignons trop pour les vouloir tenter. Il n'est point de salut, qu'en la retraite prompte, Nous mourrons autrement et mourrons avec honte ; Nous avons assez fait d'avancer jusqu'ici; Du pouvoir des Français l'Anglais est éclairci. Sans plus rien hasarder, conservons l'avantage Que l'Etat et le roi doivent à ton courage; Laissons là cette « Troye » imprenable à nos mains, Et cessons de courir après des songes vains. Formons d'autres projets, prenons d'autres brisées. Allons à notre but par des routes aisées, Allons même à Paris, si tes rares exploits N'ont pas, sous Orléans, assez vaincu l'« Anglois *.

(i) Comme dans toutes les marches rapides, l'artillerie était restée en arrière, et l'on manquait du matériel^nécessaire pour entreprendre le siège.

4o LA PUCELLE.

Durant tout ce discours, la fille impatiente A peine à retenir sa colère bouillante ; Elle s'échappe enfin et, par un grand éclat. Relève ainsi l'erreur du timide prélat.

— Quoi! ces lâches conseils, honteux à la couronne. Mais plus honteux encore à celui qui les donne, Trouveront en ce lieu qui leur applaudira, Et le ciel offensé, sans foudres, le verra? Renaud, qu'est devenu ce cœur si magnanime ? En cette occasion, ta faiblesse est un crime ; De tous ces généreux, nul n'était plus que toi. Obligé, par sa charge, à n'avoir point d'effroi. Dans ce que ta frayeur t'inspire et nous propose, Dieu te voit aujourd'hui déserteur de sa cause, Devant son tribunal d'autant plus criminel, Que tu dois accomplir le sacre solennel. Du criminel Anglais tu te rends le complice. Tu repousses la France au bord du précipice, Et, non moins que Bediord, à Charles inhumain. Tu lui fais retomber le sceptre de la main. L'art de mes envieux et l'infernale flamme Ont porté leur venin jusqu'au fond de ton âme ; Du sentier de justice ils t'ont fait écarter, Et de mon saint envoi t'ont fait même douter. Mais doute, si tu veux, après tant de merveilles, Déments tes propres yeux et tes propres oreilles, Dieu n'en est pas moins Dieu, ni son œuvre divin N'en ira pas moins vite à son heureuse fin.

Ces obstacles puissants, qui troublent ta sagesse,

Ne pourront rendre vain l'effet de ma promesse;

De tous mes ennemis je romprai les desseins,

Et. malgré les enfers, mettrai Charles dans Reims.

Je veux, qu'avant trois jours cette imprenable c Troye »

Craigne son bras vainqueur et devienne sa proie ;

Sans canon, sans assaut, oui, je veux, dans trois jours,

Planter mon étendard au plus haut de ses tours !

Le prélat, à ces mots, demeure sans réplique; Charles sent rallumer son ardeur héroïque ; Gillon d'horreur frissonne, et de son Amauri Voit avec désespoir l'artifice péri.

Ainsi, lorsque le sud, des monts de Barbarie, Sur l'humide élément s'est lancé de furie, Et que son moite souffle, aux plus tranquilles flots, Jusque sous les rochers a ravi le repos ; Si Thétis sort de l'onde, et d'une voix sévère A l'orgueilleux autan témoigne sa colère, Il perd soudain l'haleine et ne l'agite plus; Eole s'en afflige et demeure confus.

La guerrière à l'instant, d'un saint zèle animée, Vers le rebelle mur fait marcher son armée, Et le matin suivant, des nombreux bataillons, Non loin de ses tossés, dresse les pavillons. Le canon lui manquait; mais, sans le canon même, Elle veut l'emporter par un saint stratagème ; Son Ange le lui dicte, et la faveur des cieux En rend l'événement utile et glorieux.

Comme pour faire brèche au moins fort de la place, Elle élève en deux lieux une double « terrace », La forme en batterie, et, par ces deux travaux, Menace les remparts de deux puissants assauts. L'Ange, afin de hâter la victoire promise, De l'affreuse Terreur implore l'entremise, Et, de la part du Ciel, la presse vivement D'aller chez l'ennemi jeter Pétonnement.

Invisible et rapide, elle prend sa volée, Et, parmi les Anglais adroitement coulée, Leur fait voir dix canons, de ça, delà, pointés, Et prêts à foudroyer les boulevards tentés. L'orgueil cède à l'effroi dans ces âmes altiéres; Elles n'espèrent plus qu'en leurs seules prières, Renoncent à la guerre et, pour signe de paix, Se montrent sur leurs murs sans piques et sans traits. La Sainte au Saint des Saints rend grâces immortelles, Par accord prend la ville et pardonne aux rebelles ; L'Anglais est jusqu'à Sens sûrement escorté ; L'habitant à son roi jure fidélité (i .

Du progrés merveilleux le Français, plein de joie, Ne sait s'il le doit croire, encore qu'il le voie ;

.'entrée des Français, à Troyes, eut lieu le 10 juillet. La légende ne pouvait manquer de faire intervenir le merveilleux dans un fait de guerre aussi inattendu. « Et quand le roy fut passé, et tous ses gens, dit l'Anonyme de la Rochelle, ceux de la ville qui estoyent sur la muraille virent une grande compagnie de gens d'armes, qui estoyent bien de cinq à six mille hommes, tous armez au chef, devant (portant; chacun une lance à un fenon blanc en sa main, et suivoyent le roy aussi comme d'un trait d'arc, et pareillement les virent

La fille en tous les cœurs redouble son crédit,

Amauri le remarque et demeure interdit.

Le camp passe la Seine, et rien plus ne l'arrête ;

Sans faire de combat, Charles fait sa conquête ;

Tous lieux lui sont ouverts, tous murs lui sont livrés,

Et sont tous moins conquis qu'ils ne sont délivrés.

Chàlons, place fidèle et chef de la province,

Fait sortir tout son peuple au-devant de son prince,

Et, d'un zèle enflammé l'appelant dans son sein,

Le confirme en l'espoir d'accomplir son dessein.

Le monarque se loge au pied de la muraille ;

Mais du sacre divin le désir le travaille ;

Il bat aux champs, dès l'Aube, et, déployant ses corps,

De l'ondoyante Marne abandonne les bords.

Il va d'un cours rapide et s'avance vers l'Aisne ;

Son bras n'a plus que Reims à tirer de la chaîne ;

L'anglaise garnison tremble dans son rempart ;

L'habitant se soulève et l'oblige au départ.

Le camp survient alors et, guidé par la Sainte,

Entre en la sainte ville et remplit son enceinte ;

Mais, pour ses murs étroits, il se trouve trop grand,

Et, sur les lieux voisins, ses brigades répand.

arriver devant ladite ville. Et sitôt que le roy fut bougé, ne sçeurent qu'ils devinrent ». Suivant un autre récit, « aucuns simples gens » prétendirent avoir vu une infinité « de papillons blancs - voltiger autour de l'étendard de la Pucelle. S'autorisant de ces légendes, Chapelain nous montre les Anglais effrayés à la vue de canons qui n'existaient pas. et dominés par l'hallucination de la peur, au point de renoncer à toute résistance.

Ainsi, lorsqu'un ruisseau grossi par un orage, A brisé les rochers qui bouchaient son passage, Et, par mille dégâts, dans son cours écumeux, Aux dépens des vallons, est devenu fameux : De détroit en détroit, s'il gagne enfin la plaine, Et n'est plus retenu que par un peu d'arène, Son flot impétueux regorge sur son lit Et. sous ses gros bouillons, la plaine ensevelit.

Pendant ce temps Agnès, dans sa barque, rentrée, Et non moins de courroux que de douleur outrée, Voulait soudain quitter ce rivage odieux, Quand l'espoir réprima son vouloir furieux. Elle espère toujours, et son àme hautaine, Jusques dans le mépris, de confiance est pleine ; Elle est vaine, et se flatte, et, d'instant en instant, A ses pieds orgueilleux son infidèle attend. Mais la clarté s'éteint, et l'ombre passe toute, Sans que du bel esquif Charles prenne la route ; La lumière renaît ; il laisse enfin ces lieux, Et vers elle, en partant, ne tourne pas les yeux.

Reconnaissant alors sa fortune cruelle, Sa mortelle fureur devient plus que mortelle ; Elle s'en prend aux cieux, elle s'en prend au roi, Et se plaint dAmauri, de Roger, et de soi. Son transport est sans borne, et sa rage est extrême ; Son vif ressentiment la met hors d'elle-même,

Elle parle, elle éclate et, dans ses cris perçants, A mots entrecoupés, fait ouïr ces accents.

— Quel sanglant déshonneur, quelle injure, dit-elle, Vient de faire à mon nom cette esclave rebelle !

Son dédain pouvait-il être plus solennel ? Son oubli pouvait-il être plus criminel ? Il m'a vue à ses pieds humblement abaissée, De ses pieds il m'a vue indignement chassée, Et par qui, malheureuse ? ô mes faibles attraits ! La voix d'une Bergère a vos charmes défaits... Sa révolte est publique, et son âme légère ïsé de mon joug au joug d'une Bergère : honte, à ma honte, il a pu me laisser ; 11 a pu de son cœur mon image effacer ! L'injuste, l'inhumain, pour couronner l'outrage, Sans me rien faire dire, a quitté ce rivage, Sans chercher de prétexte à son manque de foi. Et, ce qui passe tout, sans tourner l'œil vers moi. Vengeance ! ma beauté, c'est à toi qu'est l'offense ; A toi d'un tel affront appartient la vengeance ; Arme tout l'univers contre cet inconstant !... Là son âpre douleur l'arrête en sanglotant. A -.1 dure infortune Agnès songe et reso: Au milieu du courroux l'ambition la rong Elle veut la vengeance, et ne veut pourtant pas De son royal coupable avancer le trépas.

— Mais je puis me venger, dit-elle un peu calmî Sans détruira Tingr.it dont j

Je puis punir le crime, et par son châtiment Ranger le criminel sous mon commandement. S'il me crut, pour son bien, trop faible de courage, Qu'il m'éprouve aujourd'hui forte pour son dommage, Que mon inimitié le rengage à m'aimer, Et que, par ses malheurs, il me sache estimer. Faisons de la Pucelle avorter l'entreprise ; Etouffons la valeur, qui fait qu'on nous méprise ; Rendons vains ses efforts, rendons ses projets vains, Et, sur leur grand débris, élevons nos desseins. Il faut du Bourguignon, enchanté par mes charmes, Ressusciter l'ardeur, et commander les armes ; Pour moi seul il respire, et l'un de mes regards Le portera, sans peine, aux plus mortels hasards. Pour moi, dût-il choquer, et le Ciel, et la terre, Ce magnanime cœur à tous fera la guerre ; Mais, plus qu'à tous encore, à ce guerrier fatal, Qui fit meurtrir son père, et qui fut son rival. Cette main, en tous lieux triomphante et maitresse, Sera de mon affront l'illustre vengeresse, Et, secondant mes vœux, servira d'instrument, Pour remettre en mes fers mon fugitif amant. Allons de ce héros implorer l'assistance, Et recevoir, par lui, le sceptre de la France ; Ne m'en détourne point, importune raison, Tes timides conseils ne sont plus de saison. Le sort en est jeté ; mourons, ou vivons Reine 1 A l'instant elle part : l'ancre quitte L'aréc

Aux devoirs du vaisseau le marinier est prompt. Et le vent, à souhait, le pousse contre-mont. Orléans au lever des premières étoiles, Voit couler, sous ses murs, les flamboyantes voiles, Croit la barque un dragon et, par son vol ardent, Se juge menacé d'un sinistre accident.

A peine le soleil les ombres illumine, Que sur la rive gauche, au pied d'une colline, Agnès se fait descendre, et sa douce clarté Illumine à Penvi le bord inhabité.

Après elle on descend, au moite sein de l'herbe, Un char brillant, pompeux, magnifique et superbe, Pour ses doux promenoirs autrefois fabriqué, Maintenant pour la guerre à sa suite embarqué. Le corps en est de cèdre, et sa noble structure D'un grand et large trône imite la figure, Bas devant, haut derrière, avec art travaillé, Et, par tout le dehors, en diamants, taillé. En forme d'échiquier, leurs pointes compassées, Luisent, d'or et d'argent, par ordre, entrelacées. Et, quand l'astre du jour de ses rayons les bat, L'une à l'envi de l'autre accroissent leur éclat. Le dedans est couvert d'une pourpre enflammée, De fleurs d'or et d'argent, en échiquier, semée, Et son grand ciel de pourpre, en échiquier encor, Est semé, prés à prés, de fleurs d'argent et d'or. Deux cavales, de taille entre mille égalées, Partout sur un fond blanc, de jaune pommelées,

Tiennent le court timon, entre elles, arrêté, D'or et d'argent, partout, à carreaux marqueté. De ces riches métaux, mais en légères chaînes, Furent forgés leurs traits, leurs harnais et leurs rênes, Et le mors écumeux, par leur bouche rongé, De ces mêmes métaux fut encore forsré.

La belle, assise au char, prend les guides sonnantes ; A sa tête est Roger, sous des armes brillantes ; Ses femmes et sa suite, autour d'elle à cheval, Pour commencer leur course, attendent le signal. Elle part, et soudain la troupe favorite S'avance vers le haut, et le rivage quitte ; Sous le char, en montant, s'adoucit le chemin, Et l'air s'épure au feu d'un objet si divin.

Agnès en cette pompe, au travers de la France, Chez le prince irrité va chercher sa vengeance ; Elle sait quel sujet l'a fait perdre à l'« Anglois », Elle sait sa retraite, et va droit à son bois (1). Un si rare attirail, une beauté si rare, Et surprend, et ravit le cœur le plus barbare ; Tous s'imaginent voir une divinité, Et leur étonnement produit sa sûreté.

Philippe, au plus profond d'une grotte sauvage, Le cœur endolori, rêvait à son outrage, Et de l'altier Anglais l'équitable malheur, Avec quelque plaisir, consolait sa douleur.

(1) Fontainebleau,

ro

Orléans à tel point occupait sa pensée,

Que la mort de son père en semblait effacée ;

Et, pour rendre l'outrage à l'outrageux Bedford,

Il avait imploré l'auteur de cette mort.

Il l'implorait encor, et de son assistance,

Attendait la promesse avec impatience,

Lorsqu'un son bruissant d'hommes et de chevaux,

Retira son esprit du penser de ses maux.

Il sort du fond de l'antre, et sa vue est surprise

A l'aspect de ces yeux dont l'éclat le maîtrise;

Il demeure interdit en voyant la beauté,

Qui fait son infortune et sa félicité.

Cet objet merveilleux, et le charme, et l'étonné;

Il s'enflamme à le voir, à le voir il frissonne;

L'amour et le respect l'agitent tour à tour;

Le respect toutefois cède enfin à l'amour.

Vers la belle il s'avance et se prosterne en terre;

Elle sort du beau char, et des deux bras le serre ;

Il veut baiser ses pieds, elle n'y consent pas,

Mais se plaît dans l'effet de ses puissants appas.

En relevant le prince : — Il est juste, dit-elle, Que je sois bienfaisante à qui me fut fidèle, Et que tant de devoirs, si noblement rendus, Trouvent leur récompense et ne soient pas perdus. Je viens à ton besoin sacrifier ma vie, Et servir de mon bras le bras qui m'a semé ; Je m'en viens, contre tous, prendre tes intérêts, Et je viens de mes dards fortifier tes traits. ,

CHANT SEPTIEME. 5i

Maintenant qu'aux drapeaux de France et d'Angleterre

Ton magnanime cœur a déclaré la guerre,

Qui t'aime sans feintise, et te garde sa foi,

Doit courir à ton aide et se ranger vers toi.

Oui, j'ai pour toi, grand prince, un amour véritable ;

Le tien m'oblige seul, et seul m'est agréable ;

Je suis impitoyable à mes autres amants,

Et n'ai, que pour toi seul, de tendres sentiments.

Charles, ton grand rival, pour qui ta fantaisie

A le plus, entre tous, conçu de jalousie,

Ne fut chéri de moi, que par ambition :

Et toi, tu ne le fus, que par affection.

Je n'estimai de lui, que sa seule couronne;

Je n'estimai de toi, que ta seule personne,

Tes respects, ta douceur, et ce feu violent

Que ton désespoir même a toujours vu brûlant.

A ces mots, sans parler, le Bourguignon soupire, Et laisse dans ses yeux paraître un feint sourire ; Agnès juge qu'il doute, à voir cette action, Et, d'un art plus adroit, suit son intention.

— Tu balances, dit-elle, et tu n'es pas sans crainte, Que, sous ce vrai discours, ne se cache une feinte; Ce discours toutefois est sans déguisement, Et ne tend point de piège à ton clair jugement. Sur le bruit que l'Anglais, par sa folle arrogance, Avait à son parti fait perdre ta vaillance, Je quittai mon repos et courus vers ce roi, Dans l'unique dessein de le rejoindre à toi,

J'essayai de l'induire à rechercher ton aide,

A faire de ton bras son glorieux remède :

Mais, louant ta vertu, je choquai son esprit,

L'ingrat, me jugeant tienne, en conçut du dépit.

De sa bergère, alors, j'éprouvai la manie,

Et fus du camp, par elle, indignement bannie :

Il le vit, le souffrit, et, d'un mot seulement,

Ne rendit pas plus doux un si dur traitement.

L'ingrat m'a méprisée, et moi je le méprise;

Il ne vaut pas qu'Agnès régne sur sa franchise :

Ses hommages, à tort, furent par moi soufferts;

Un esclave si lâche a fait honte à mes fers.

Je consens qu'il demeure à son enchanteresse,

Esclave digne en tout d'une telle maîtresse,

Et me range vers toi, qui peux seul te vanter

De m'avoir pour maîtresse et de me mériter.

Mon bras vient, contre tous, embrasser ta querelle,

Vient combattre Bedford, Charles et sa pucelle,

Et, te vengeant de tous, m'acquitter envers toi.

De tout ce que je dois à ta constante foi.

Ce langage flatteur, cette beauté suprême. Répandant en son àme une douceur extrême, Tout entier à la belle il se laisse occuper, Et, s'aveuglant lui-même, il l'aide à le tromper. Sa raison vainement tâche à le mettre en doute : Ce n'est plus sa raison, c'est Agnès qu'il écoute ; Du roi, de la guerrière, il s'était tout promis; Mais, puisqu' Agnès l'ordonne, ils sont ses ennemis.

il suffît que la belle, amante et favorable,

A son puissant rival le juge préférable,

Et pour dompter ensemble, et Charles, et Bedford,

Pourvu qu'elle l'assiste, il se croit assez fort.

— O beauté, lui dit-il, unique et sans exemple, Terrestre déité, dont mon cœur est le temple, Je fais de ton désir ma souveraine loi. Je te révère seule, et irai d'yeux que pour toi. Que Charles te dédaigne, ou que tu le haïsses, Contre lui désormais je te dois mes services, Et, quelque grand bonheur qu'il me pût apporter, S'il est mal avec toi, je le dois rejeter. Quoique, déshonoré par une indigne offense, J'eusse mis en son bras l'espoir de ma vengeance, Plutôt qu'à sa valeur maintenant recourir, J'aime mieux voir encor ma vengeance périr. J'aime mieux qu'un affront ternisse ma mémoire: Je néglige l'honneur, je renonce à la gloire : De toi, je fais ma gloire et je fais mon honneur, Et, sur toi seulement, j'établis mon bonheur. Allons où tu voudras, je suis prêt à te suivre : C'est vivre dans l'honneur, que dans ta grâce vivre : C'est être bien vengé, que de la posséder; A ce noble intérêt, tout autre doit céder. Si je suis animé de tes célestes charmes, Je puis, par mon bras seul, faire craindre mes armes, Je puis, par mon bras seul, et par mon seul effort, De Charles me venger, me venger de Bedford.

De son pouvoir suprême Agnès se glorifie, Et désormais du sort la puissance défie; Son éclat qui s'accroit, par son contentement, Du brasier de Philippe accroit l'embrasement. Au trône du beau char alors monte la belle, Et contraint son amant d'y monter avec elle ; L'esclave ici triomphe, auprès de son vainqueur, Et la joie en ses yeux déborde de son cœur. Le char brillant arrive au palais solitaire, Que déjà l'ombre vaine occupait l'hémisphère; Agnès lance, partout, des rayons et des feux, Et son corps, parmi l'ombre, est un corps lumineux.

Marie, au premier bruit, vers la porte s'avance (i). De ce char radieux voit la magnificence, Reconnaît la Beauté qu'idolâtre la cour, Et ne sait qui l'amène en ce triste séjour. Elle, qui sur son front découvre sa pensée, Flatteusement l'aborde, et l'ayant embrassée ;

— En l'état, lui dit-elle, où sont réduits mes jours, Je viens de ce héros implorer le secours. D'un monstre des enfers, plein d'orgueil et de rage, A qui le faible roi rend un servile hommage, Je fuis la violence, et cherche, en ce désert, Un refuge assuré, qui m'en mette à couvert.

{i) La princesse Marie, amante de Dunois.

Charles, comme Dunois, adore la furie, Qui règne dans son camp et détruit sa patrie ; Et l'ingrat sans honneur, quand je viens l'assister, A ses yeux, devant tous, m'en souffre maltraiter. Nous sommes aujourd'hui compagnes de misère, Rebut de nos amants, jouet de leur mégère; Et ce mal toutefois se convertit en bien, Puisque le sort nous donne un si ferme soutien. S'il nous fallait tomber en ces mains généreuses, Ce fut notre bonheur que d'être malheureuses; Oui, pour guérir le mal qui nous met aux abois, Philippe vaut mieux seul que Charles et Dunois.

Le prince, par ces mots, sent son âme flattée; La princesse en rougit et s'en montre irritée ; Elle baisse la vue, et changeant de propos, Civilement l'invite à prendre du repos.

Puis, dans son logement sans suite retirée, Elle retourne aux soins, dont elle est dévorée, Elle retourne aux pleurs que son cher inconstant Lui fait, sur son beau sein, couler à chaque instant. Mais ne pouvant haïr cet aimable infidèle, Et sa haute valeur lui semblant toujours belle, Pour le trouver sans crime, elle veut s'abuser, Ou, du moins, de son crime essaie à l'excuser.

— Il parait criminel, dit-elle en sa pensée; Si toutefois un sort a sa raison blessée, A quoique l'ait porté le trouble de ses sens, Les maux qu'il a commis sont des maux innocents.

L'enchanteresse, à tous, fait manquer de parole:

Le malheur général mon désastre console :

Dunois, par sortilège à mes fers arrache,

Offense sans offense et pèche sans péché.

Que si, pour me Fôter, ses véritables charmes,

N'étaient rien que l'éclat de la gloire des armes :

Ainsi qu'elle, aujourd'hui, revêtant le « harnois >,

Puis-je pas, à mon tour, lui ravir mon Dunois ?

Si le courage seul l'attache à la Sorcière.

Il peut abandonner guerrière pour guerrière.

L'abandonner pour moi, quand un illustre sang

L'aurait même élevée à l'honneur de mon rang.

Endosse donc le fer et t'en cours au volage :

Ton cœur, pour les combats. n"a que trop de courage,

Et si ton bras est faible, Amour, qui ne Test pas.

Le saura rendre propre à donner le trépas.

Ah! foile. qu'as-tu dit? quelle indigne pensée

Inspire à ta vertu ta fureur insensée !

Oublier ton devoir, pour suivre ton amour!

Changer, au bruit d'un camp, la paix de ce séjour !

Courir après un homme, en homme dégu:

Exposer ta conduite à l'humaine ris^

Violer la pudeur! Non. non. plutôt mourir,

Qu'à ce honteux remède, en tes maux, recourir!

Plutôt ce fugitif demeure à l'inhumaine.

Qui, pour le captiver. Ta tiré de ta chaîne:

Pour toi. ce grand esclave est un bien sans égal :

Mais ne Tacheté point, au prix d'un si grand mal !

CHANT SEPTIEME. 5y

Au fort de son ardeur et, dans sa rêverie. Ainsi parle, en pleurant, la pudique Marie ; Ainsi, vers son Dunois, son désir emporté. En faveur de sa gloire, est par elle arrêté.

Mais à peine le front de 1" Aurore vermeille Se dégage des flots, et le monde réveille. Que, par un souvenir plus qu'aucun douloureux, Philippe sent troubler son état bienheureux. Son cœur sent revenir la fatale journée, Où son père acheva sa triste destinée ; Lorsque, sous Montereau, le vengeur Duchàtel (i) Aux mânes de Louis, l'offrit d'un coup mortel. Ce jour, marqué d'un sang illustre et misérable. Lui fut toujours amer et toujours vénérable, Et toujours, chaque année, en ce mur criminel, Lui vit mouiller de pleurs le tombeau paternel. Aussi bien qu'en ce bois sa flamme le retienne, Il ne peut négliger sa coutume ancienne; Pour ce pieux office il résout de partir. Le propose à la belle et l'y fait consentir. Tout le jour, cependant, auprès d'elle il demeure. Et le jour, quoique long, lui dure moins qu'une heure Il passe la nuit même en son cher entretien: Puis la quitte et s'apprête à ce devoir chrétien.

(i) Tannegui du Châtel.

Il part enfin, mais tard, et non sans violence;

Avec le lent soleil lentement il s'avance.

Voit Montereau de loin et marchant vers ses tours (i).

N'y borne qu'à la nuit la lenteur de son cours.

Il va, d'un pas douteux, à l'antique chapelle.

Qui garde du vieux duc la dépouille mortelle,

Passe en la noire cave, hôtesse du cercueil,

Et frémit à l'aspect de son lugubre deuil.

De vingt flambeaux noircis la fumeuse lumière, Sur vingt chandeliers noirs, environne la bière, Un grand drap noir la cache et, partout abaissé. A d'une blanche croix son milieu traversé. Le marbre qui la porte est de couleur obscure. Obscurs sont les piliers qui forment sa clôture.

(l) L'assassinat de Jean sans Peur eut pour théâtre le pont de Montereau. Le cérémonial de l'entrevue qui devait avoir lieu entre le duc et le dauphin avait été réglé à l'avance. Charles se tenait au milieu du pont, dans une loge qui avait été dressée exprès pour la circonstance. Tannegui était allé au-devant du duc. Arrivé dev loge, ce dernier ploya le genoux; au même instant, Tannegui lui asséna un coup de hache. Robert le Loir et Le Bouteiller l'achevèrent à coups d'épée.

Van mil quatre cent tlix-neuj,

Sur un pont agencé de neuj,

Fut meurtri Jean de Bourgogne,

A Montereau, où faut l'yonne.

Ainsi fut vengé, d'une façon barbare, l'assassinat, non moins barbare, de Charles d'Orléans. Ce dernier sortait de l'hôtel de Nemours où il était allé rendre visite à la reine Isabeau, lorsque, rue Barbette, ii fut assailli par des hommes d'armes . D'Oquetonville, d'un premier coup de hache, lui abattit une main, et, d'un second coup, il le jeta à bas de son cheval.

CHANT SEPTIEME. 5q

Et les bras qui. partout, sortent du sombre mur,

Ainsi que les piliers, sont de métal obscur.

L'Horreur, comme en son antre, en cette grotte habite,

Et les cœurs les plus gais à la tristesse invite ;

Philippe, dès le seuil, avant que d'y passer,

Sent, de la tête aux pieds, tous ses membres glacer.

Rempli d'un plus grand trouble, il entre en la caverne.

Au terrible sépulcre à l'abord se prosterne.

Et par cent vœux ardents, pour les malheureux os.

Demande a l'Eternel la paix et le repos.

Mais, ô surprise étrange, au fort de sa prière. Il voit fendre le drap, il voit fendre la bière. Et. par un lent effort, de son père meurtri. Il voit lever tout droit le corps sec et flétri. Du tranchant coutelas, qui le ravit au monde, Il porte et montre encor la blessure profonde. Et d'un livide sang, autour d'elle, caillé, A le front spacieux affreusement souillé. Le prince plus ému. plus tremblant et plus blême. Sent le poil, sur son chef, se dresser de lui-même, Sent un nouveau glaçon, par ses veines courir, Et sent sa voix naissante en sa gorge mourir. Le corps parle, et ces mots à Philippe il adresse :

— Ame à ton père ingrate, à ta gloire traîtresse, De qui l'infime crime, à ma cendre odieux, Pour te le reprocher, me rappelle en ces lieux; Qu'est-ce que ton dépit, à ta honte, projette? Veux-tu laisser ainsi ma vengeance imparfaite ?

ôo LA PI/CELLE.

Veux-tu donc aujourd'hui laisser, sans châtiment, L'inhumain dont le fer m'a mis au monument ? Eh: quoi, mon meurtrier, par ta propre assistance, Se verra-t-il assis au trône de la France ? Ce barbare ennemi des plus augustes lois, Par ta propre valeur, domptera-t-il i'cAngloi Pour venger, sur Bedford, une offense légère, Prendras-tu le parti du bourreau de ton père ? Pour détruire Bedford, qui, vengeant mon trépas, A si bien saccagé ses florissants États ? Mais non, à l'assassin tu n'es plus favorable ; Tu veux à ton Agnès immoler le coupable, Et la voix d'une femme a seule eu ce pouvoir, Que la voix de mon sang aurait dû seule avoir. Toutefois, pour haïr ce monstre sanguinaire, Au généreux Bedford tu n'es pas moins contraire : Tu ne l'en hais pas moins, et ton aigre courroux Se le propose encor, pour objet de ses coups. Ton courroux, cependant, dépourvu de prudence, Ruine ton dessein, ruine ma vengeance.

Et fempèchc de voir que, pour venger ma mort.

Ton bras est impuissant, sans le bras de Bedford.

Tu ne saurais sans lui gagner cette victo:

Les destins à sa foudre en réservent la gloire ;

Quel trouble frénétique et quelle folle erreur.

Contre ton secours propre animent ta fureur ?

Venge-la donc, par lui, cette injure commune ;

Ranime par ses faits ta mourante fortune ;

Il ne te le faudra, ni chercher, ni flatter ; A tes pieds, de lui-même, il viendra se jeter. Reçois-le, condescends à son humble requête ; Sinon, le juste ciel cent supplices t'apprête, Et mon ombre irritée, avec plus d'un flambeau, Sans cesse te suivra, jusque dans le tombeau.

Le chef de ces esprits, que le roi des ténèbres Fait errer à l'entour des demeures funèbres. Pour ramener Philippe au malheureux Bedford. Tira ce corps sanglant du pouvoir de la mort. Ce fut lui qui fendit, et son drap, et sa bière, Lui qui força ses yeux à revoir la lumière, Lui qui, pour le dresser, lentement l'ébranla, Et lui qui, par sa bouche, au Bourguignon parla. Au corps, en finissant, il referme la bouche Et, dans le noir cercueil, lentement le recouche ; Le prince veut répondre, et se trouve sans voix. Mais dés lors, en son cœur, se rejoint à « l'Anglois » ; Puis il sort, pâle et froid, de la grotte funeste, Fait lire en ses regards sa terreur manifeste, Et soit dans son silence, ou dans son action, De ses sens agités montre l'émotion.

La nuit, qui dure encor, l'entretient en ce trouble ; Il court, et sa frayeur, en courant, se redouble ; Il voit toujours son père un tison dans la main, L'incitant à venger son trépas inhumain ; Il le voit, il l'entend, et hâte son voyage, Pressé par cet aspect, pressé par ce langage ;

Au gré de son efîroi son cheval parait lent ; Des talons il le serre, et s'éloigne en volant.

Au temps que le soleil commence à luire au monde, Ce triste prince arrive à la forêt profonde, Et redoublant son vol. parmi l'ombrage frais, Vers le milieu du jour, arrive au beau palais. Sous le portail sublime, il voit, à la descente, Bedford qui, pâle et froid, devant lui se présente, Qui devant lui s'incline et, désormais soumis, L'invoque à son secours, contre ses ennemis.

— Philippe, lui dit-il, j"ai tort, et je l'avoue ; Le sort m'a justement mis au bas de sa roue ; Que peux-tu vouloir plus, voyant l'ingrat Bedford, Embrassant tes genoux, avouer qu'il a tort? Je ne m'excuse point, je reconnais ma faute ; Il fallait mieux traiter une vertu si haute ; Il fallait qu'Orléans devint au moins le prix Du bienfait par qui seul je régne dans Paris. Mais le sort t'a vengé de ma méconnaissance, M'apprenant que toi seul fais toute ma puissance ; J'ai commis une erreur digne de mille morts; Mais mon cœur la répare avec mille remords. Pour elle, accepte encor tout ce que l'Angleterre A conquis sur la France en cette longue guerre ; Le présent glorieux que je te viens offrir, Egale bien le tort que je t'ai fait souffrir. Je te l'offre sans feinte, et l'offre est assez grande ; Dans la royale ville en ma place commande ;

Je t'y veux obéir, j'y veux suivre tes lois,

Pourvu que ton bras m'aide à relever « PAnglois ».

Que si, par ton courroux, tu permets qu'on l'opprime,

Sa vertu portera la peine de mon crime,

Et, tombant sous le joug, par ton délaissement,

De ta captivité deviendra l'instrument.

La race, que ta sœur à ma couche a donnée,

Qu'à de si grands exploits les cieux ont destinée,

Qui doit monter au trône et régner en ces lieux,

Verra faillir par toi les promesses des Cieux.

Enfin ce père illustre, auteur de ta naissance,

Ton père d'origine, et le mien d'alliance,

Verra son intérêt, par son fils, négligé,

Et, par son successeur, se verra mal vengé.

Sur ce dernier sujet, Bedford allait s'étendre, Incertain du succès qu'il en devait attendre ; Mais, sans lui donner temps de suivre son propos, Le prince l'interrompt, et lui parle en ces mots ;

— Je me rends non à toi, mais à la voix secrète, Qui me sonne dans l'àme, et vers toi me rejette ; A sauver les Anglais, malgré moi, je consens, Et veux bien oublier qu'ils sont « méconnaissans >. Rejoignons, je le veux, nos conseils et nos armes, Que la France retourne à ses premières larmes, Que Charles de Bedford ait assez triomphé, Et qu'il voie, en naissant, son espoir étouffé.

Bedford, à ce discours, est transporté de joie ; Son orgueil humblement, sous Philippe, se ploie,

Il lui presse les mains, lui serre les genoux, Et, par cent mots flatteurs, amollit son courroux. Le Bourguignon, pour lui, sent désarmer sa haine, Et, désormais plus doux, en sa chambre le mène ; Ils s'y renferment seuls, et pensent mûrement Aux moyens de refaire un puissant armement. Ils résolvent enfin d'aller, pour leurs levées, L'un, aux terres du Xord par la Seine abreuvées, L'autre, aux humides champs vers la mer abaissés, Du Rhin et de l'Escaut enceints et traversés. Bedford part au moment, et court la Normandie, Réchauffe en tous les cœurs la vertu refroidie ; Bataillons, escadrons, soudain de toutes parts, Marchent sous ses drapeaux et sous ses étendards. Philippe veut partir, mais, charmé de la belle, Sans un puissant effort, ne peut s'éloigner d'elle ; Il veut, en même temps, partir et demeurer, Et se sent, vers deux lieux, en même temps tirer.

Tel, entre deux aimants, d'une force pareille, Le fer, comme animé, de son choix se conseille, Et, par ce double attrait également tenté, Ne saurait se résoudre, et demeure arrêté.

Le prince enfin maîtrise, et sa flamme, et sa peine ; Il quitte son séjour, et passe chez sa Reine, Ne lui dit rien, d'abord, par son mal, interdit ; Pais, surmontant son mal, la regarde, et lui dit ;

— Soleil qui fais mes jours, je pars et t'abandonne, L'honneur me le prescrit, mon père me l'ordonne,

Et je prétends t'y faire aisément consentir,

T'informant du sujet qui me force à partir.

Contre ton inconstant et contre sa guerrière,

La Flandre, par mes soins, va s'armer tout entière ;

Mon père, et mon Agnès, vont connaître ma foi ;

Mon père, et mon Agnès, se vont louer de moi.

Mon amour seulement aura lieu de s'en plaindre ;

Mais il faut, au besoin, apprendre à se contraindre ;

Il faut savoir dompter son propre sentiment,

Quand le devoir l'exige, et ton contentement.

Je ne te dirai point, qu'à mon âme brûlante,

Ta céleste beauté sera toujours présente,

Xi que, pour n'avoir plus le bonheur de te voir,

Je n'en serai pas moins soumis à ton pouvoir.

Si j'ai pu tant de mois, même sans espérance.

Montrer ma passion plus forte que l'absence ;

Maintenant que j'espère, il n'est éloignement

Capable d'amortir mon vif embrasement.

Ton désir inquiet n'aura guère à m'attendre :

Dans une lune, au plus, vers toi je me veux rendre ;

Mon amour à mon cœur impose cette loi ;

Le terme est assez court, ou n'est long que pour moi.

Puissé-je, sans te perdre, engager ton courage

Dans les divers périls d'un si rude voyage :

Jamais nul accident n'eût pu nous séparer ;

Mais il faut à mon bien ton salut préférer.

A la saison ardente, aux courses vagabondes,

Aux travaux de la terre, aux tempêtes des ondes,

Si j'allais t' exposer, pour mon bien seulement, Je serais ton bourreau et non pas ton amant. Je pars ; console-toi, dans la ferme assurance De voir de ton ingrat une haute vengeance. Et, si mon bras vengeur ne te semble assez fort. Sache qu'outre mon bras j'ai celui de Bedford. Bedford le redouté, ce second adversaire, Contre qui ma douleur excitait ma colère, Pour calmer ma colère et flatter ma douleur. Ment de m'offrir Paris, de m' offrir sa valeur. Nous devons à l'envi ton rebelle poursuivre, Tant qu'il perde le sceptre, et qu'il cesse de vivre ; Tes vœux, n'en doute point, vont être satisfaits ; Il mourra, le cruel, sous l'effort de nos traits. Cependant à Paris, notre nouvel Empire Va régner sur le trône, où ton ingrat aspire ; Va trouver là ta gloire, avec ta sûreté. Ce lieu mérite seul de garder ta beauté.

Il s'incline, à ces mots, la salue, et la quitte; Elle ne répond rien, et demeure interdite. Ce départ la surprend, et ce complot fatal, Au lieu de la guérir, envenime son mal. Elle ne peut vouloir que son ingrat périsse ; Dans son plus grand courroux, elle lui fut propice, Et son amére plainte eut pour unique objet, De le revoir encore à ses ordres sujet. Philippe connut mal sa véritable envie ; Bien loin de la servir, ses soins l'ont desservie ;

Elle en est offensée et. pleine de dédain, Ne lui peut pardonner ce bienfait inhumain. L'accident imprévu de l'anglaise alliance La fait de sa fortune entrer en défiance ; Elle a crainte de tout, et surtout craint de voir Sa personne engagée, et hors de son pouvoir. Elle veut en ses mains retenir sa franchise ; Mais au prince amoureux sa peur elle déguise, Lui disant qu'elle espère, en ce charmant séjour, Avec moins de douleur, attendre son retour.

L'amante de Dunois, dont la vertu sévère A d'Agnès un dégoût qui n'est pas sans colère, Manquant d'autre couleur, dit, pour s'en séparer, Qu'on ne peut, sans péril, en ce lieu demeurer. Le soin de sa pudeur la rend même incivile ; Il la force à rentrer dans l'odieuse ville, A s'aller resoumettre à ses cruels parents, Et rebaisser le col sous le joug des tyrans.

La belle, au beau désert seule ainsi demeurée, Brûlante de courroux, de chagrin dévorée, Sans découvrir de borne au cours de ses ennuis, Passe dans le silence, et les jours, et les nuits. Roger, son cher Roger, dans ses maux, la console ; Elle répond des yeux et non de la parole, Et ses mornes regards, arrêtés fixement, Témoignent la grandeur de son étonnement. Elle ne parle point et son profond silence De ses sensibles maux accroît la violence ;

Elle ne parle point, mais songe incessamment Au tort qu'elle reçoit de l'un et l'autre amant. Ses pleurs aux claires eaux de l'illustre fontaine, Par leurs cours éternel, communiquent sa peine ; Et. dans tout ce grand bois, le vent de ses soupirs Fait gémir les échos et plaindre les zéphyrs. En cet état funeste, elle coule une lune, Reprochant au destin sa cruelle infortune, Faisant, contre son mal, un inutile effort, Et pour sa guérison, ne voyant que la mort. Sur l'onde, qui serpente au sein de la prairie, Entretenant un jour sa triste rêverie, Roger vient l'avertir que deux graves prélats, Vers ce noble séjour, dressent leurs faibles pas. D'un avis si fâcheux, et surprise et dépite, Elle impute à son sort l'importune visite. Craint des austères fronts, qui prêchent le devoir. Et résout de partir plutôt que de les voir. Mais, quittant ce palais où sera sa retraite ? Ce penser la retient et la rend inquiète ; A partir, à les voir, ne pouvant consentir, Elle ne veut enfin, ni les voir, ni partir. Elle se feint malade et, trouvant son excuse, Dans le secours aisé de cette prompte ruse. Se cache dans sa chambre, et le courtois Roger De l'accueil des Prélats offre de se charger.

Pour confondre l'erreur, et bannir la licence, Qui du grossier bohème altéraient l'innocence. Cent et cent Pères-Saints, d'un saint zèle enflammés, Etaient alors dans Bàle, unis et renfermés. Mais les longues fureurs de France et d'Angleterre. Nourrissant ce poison en nourrissant la guerre, Ils conclurent enfin que, pour le réprimer, Il fallait, par la paix, ces fureurs désarmer. L'accord des rois chrétiens leur sembla nécessaire, S'ils voulaient aux enfers ces aveugles soustraire. Et, pour donner le calme à ces sanglants débats, Ils élurent d'entre eux les deux plus grands Prélats. Du Rhin encore étroit ils quittent le rivage. Et font, parmi le trouble, un tranquille voyage; Leur vertu les protège, et sans être escortés, Ils sont des deux partis à l'envi respectés. Vers les bords écumeux de la profonde Seine, Ils vont, à pas pressés. ^où le besoin les mène ; La Comté, le Duché, leur ouvrent leurs remparts, Et pour les révérer, on vient de toutes parts. Par Dôle, par Dijon, par Beaune et par Auxerre, Ils apportent la paix dans le champ de la guerre; Ils passent Montargis, ils traversent Nemours. Et Fontainebleau seul, peut suspendre leur cours. Fatigué d'un chemin si pénible et si rude, Ils veulent respirer en cette solitude, Et de leurs ordres saints avertir cependant L'impétueux Anglais et le Français ardent.

;o LA PUCELLE.

Roger, au-devant d'eux, s'avance un long espace, Et, comme avec respect, les reçoit avec grâce, Les conduit au palais, les loge richement, Et leur fait, pour sa sœur, excuse et compliment. La nuit couvre la terre, et le monde repose ; Mais, quand du jour, soudain, la barrière est déclose, Roger court aux prélats, et, sans plus les laisser, Par mille doux objets, songe à les délasser. Il les conduit partout, partout il les promène, Leur fait voir la forêt, leur fait voir la fontaine, Leur fait voir l'édifice et, de tant de beautés, Rend leurs cœurs satisfaits et leurs sens enchantés.

Sur toutes, leur parait, en étendue unique, En artifice rare, en pompe magnifique, L'illustre galerie, où cent vastes tableaux Du royaume français retracent les fléaux (i). L'oracle de son art et l'honneur de son âge, Albert, le Florentin, fut l'auteur de l'ouvrage, Et le duc Bourguignon, d'un caprice inhumain, Implora pour le faire une si noble main. 11 voulut employer L'étrangère industrie, Pour saouler ses regards des maux de sa patrie,

(i) Cette galerie, cela va sans dire, n'a jamais existé. Chapelain l'imagina, afin de reproduire, dans une série de tableaux, les épisoies tragiques et les différentes phases de la guerre de Cent ans. Le peintre Aibert n'a pas davantage existé^Cependant on trouve, à la tin du xvc siècle, c'est-à-dire beaucoup }>lus tard, un peintre florentin appelé Albertinelli, dont on peut voir encore plusieurs tableaux au Musée du Louvre, entre autres, un Sommeil de l'Enfant Jésus.

Et, fils dénaturé, dans ce cruel plaisir, Aux dépens de sa mère, assouvit son désir (1). Les yeux pour vérité prennent cette peinture ; Jamais rien de si près n'imita la nature ; Tout y vit, tout y parle, et le pinceau savant Y donna Pâme à tout, y rendit tout mouvant. Des faits représentés la merveille attrayante, Charme les saints vieillards et passe leur attente ; Ils cherchaient d'en savoir le cours prodigieux, Et cette occasion le présente à leurs yeux. L'officieux Roger, qui, dans la solitude, Depuis plus d'une lune, en a fait son étude. S'offre à leur expliquer ce que chaque tableau Reproduit de funeste, ou de grand, ou de beau.

— Saints prélats, leur dit-il, qui, remplis de prudence, Venez calmer les flots, où s'abime la France, Et qui, pour terminer ses maux et ses soucis, Du cours de ses destins voulez être éclaireis, Je frémis d'épouvante à l'affreuse mémeire D'une si lamentable et si tragique histoire, Et crains de ne pouvoir sans répandre des pleurs, Vous faire le récit de tant d'âpres douleurs. Nos crimes, allumant la colère divine, Furent de nos travaux la fatale origine, Et, depuis cent hivers, souffrant et languissant, Nous n'avons pas éteint l'ire du Tout-Puissant.

(i) Aux dépens de sa mère f

;z LA PUCELLE.

Dans ce premier tableau, l'innombrable assemblée, Qui parait tout en deuil, de tristesse comblée, Est celle des Etats convoqués par les lois, Pour donner un monarque à l'empire « françois ». Sous la coutume ici succombe la nature; Edouard rejeté, plaint sa mésaventure, Et Philippe, acclamé, doit le titre de roi Au pouvoir éternel de la salique loi i).

Edouard, dans cet autre, environné de princes. Vient rendre hommage aux lis pour deux grandes provinces L'Anglais, que le Français naguère eut pour rival. Du Français maintenant se reconnait vassal. Philippe le reçoit en royal équipage, Et trois rois sont présents à ce fameux hommage (2 : Amiens en est la scène et. par cette action. Pour jamais le confirme en sa possession.

Edouard, toutefois, refusant tout service (3). Et mettant sous les pieds loi, raison et justice.

(1) Philippe VI de Valois, premier de la dynastie de ce non-., fils de Charles de Valois et petit-fils de Philippe III le Hardi ( 1328- 1350). - Edouard 111. roi 'd'Angleterre ( 1 327-1 577) était fils d'Edouard II et d'Isabelle de France, fille de Philippe IV le Bel, auquel remonte l'institution des Etats généraux. Edouard III n'était aucunement fondé dans ses prétentions à la couronne. En supposant que la loi salique n'eût pas existé, ses droits ne venaient qu'après ceux des filles de Louis X, de Philippe V et de Charles IV, tous les trois issus de Philippe le Bel. La première application de la loi salique avait eu lieu en faveur de Philippe V, qui succéda à son frère Louis le Hutiit, à l'exclusion de sa nièce Jeanne.

(2) Ces trois rois étaient celui de Navarre, celui de Majorque et celui de Bol:

Edouard III.

Contre son souverain aussitôt révolté.

S'en revient envahir le royaume quitté.

Philippe se réveille et rend à l'Angleterre, Même jusqu'en ses ports, l'usure de sa guerre; Portsmouth. que vous voyez, et ses humides bords Eprouvent de son fer les terribles efforts .

Mais voici d'Edouard la facile revanche; Le Français qui régnait au milieu de la Manche, Resserré dans l'Ecluse et. pressé par « l'Anglois, » Est contraint de subir la rigueur de ses lois. L'injuste, après, en Flandre, en Guienne, en Bretagne, Ayant fait, par ses chefs, ravager la campagne, Enfin, à la faveur des célestes flambeaux, Vient fondre en Normandie, avec mille vaisseaux. Voilà qu'il y descend, et que, de bout en bout, Son formidable camp le rend maitre partout. Ici poussant d'ardeur son heureuse conquête, Au sac du grand Paris, il s'excite et s'apprête; Il parait à sa vue, et ses avant-coureurs, Par cent embrasements, le comblent de terreurs.

Philippe sort des murs, le cœur gros de vengeance. Provoque l'inhumain, et contre lui s'avance; L'Anglais saisi d'effroi, vers la Flandre s'enfuit; Le Français, à grands pas, ses brigades poursuit. Avec un vaste corps d'infatigables bandes, Philippe les poursuit vers les terres flamandes. Il les joint à la course et, trahi par son cœur, A vaincre et triompher violente leur peur.

Crécy rendu fameux, par notre insigne perte,

De Français et d'Anglais voit la plaine couverte

Et changée en théâtre, où l'ardente fureur

Partout offre aux regards des spectacles d'horreur.

Le faible sur le fort ici prend avantage ;

Ici la lâcheté surmonte le courage ;

Le sort ici se joue aux dépens des humains,

Et rompt aux valeureux la palme entre les mains.

Remarquez dans le choc cette tète rovale, Ce vieux prince germain, qui sur tous se signale ; Il combat, quoique aveugle, et ses coups foudrovants Passent, dans leurs effets, ceux des plus clairvoyants. Mais enfin, sous l'Anglais, d'une chute commune, Tombe et meurt avec lui la française fortune ( i ; L'élite des grands coeurs l'accompagne au tombeau ; Edouard, des lauriers, cueille ici le plus beau. Devant lui désormais, tout fuit, tout se dissipe ; Le dernier qui lui cède est le brave Philippe ; Il se fait violence et part désespéré ; Mais, dans son désespoir, n'est pas moins assuré.

Mort héroïque du roi de Bohême. — Les Français,! Ci

attaquèrent les Anglais avec une imprévoyance et une précipitation lamentables. Quand Philippe VI vit les Anglais, le sang lui - mua », a dit un chroniqueur. Il s'oublia jusqu'à l'aire massacrer les arbalétriers génois qui faisaient partie de ses troupes, parce que la pluie, qui tombait en abondance, avait rendu impuissant l'usage de leur arme. - Or i toute cette ribaudaille! » Le canon, em-

ployé pour la première fois par les Anglais, contribua également à leur victoire. Crécy fut un désastre que la chevalerie féodale ne devait jamais réparer. — Prise dédiais. 1547.

Le vainqueur est surpris de sa propre victoire,

Et, bien qu'il en jouisse, il a peine à la croire ;

Les rigoureux Destins, en cet événement,

Cherchaient moins sa grandeur que notre abaissement.

Il prend ici Calais; ici dans l'Angleterre.

Il triomphe et consent à suspendre la guerre ;

Philippe de son sort, triste, mais non troublé,

Sous un faix si pesant, sent son corps accablé...

Dans les bras de la mort, l'àme toute guerrière,

Voilà que, de ses jours, il fournit la carrière,

Ne faisant à ses fils autre commandement.

Que de garder leurs droits jusques au monument .

Jean succède aux vertus de son généreux père (i)3

Et comme à ses vertus succède à sa misère ;

Il n'eut pas moins que lui le courage élevé,

Et l'honneur, en son sein, ne fut pas moins gravé.

Ici le Navarrais, domestique furie (2), Vient, la torche à la main, consumer sa patrie, De l'Anglais, du Breton, réveille la langueur, Et, d'un brasier nouveau, leur enflamme le cœur. Là dans la Picardie, ici dans la Guienne, L'Anglais fait éclater sa fureur ancienne ; Par les deux Edouards les deux camps sont conduits (3), Les peuples consumés et les remparts détruits.

(1) Jean le Bon, roi de France ( 1 5 50- 1 36 5 .

(2) Charles, roi de Navarre, dit le Navarrais, descendait de Phi" Hutin par sa mère et de Philippe le Hardi par son père, le comte d'Evreux.

(3) Edouard III et son fils aiué, Edouard, prince de Galles, ment appelé le Prince Noir,

Vers le père d'abord, Jean va tête baissée ;

Ces barbares dégâts roulent dans sa pensée;

L'horreur qu'il en conçoit se découvre en ses yeux ;

Il court à la vengeance et court en furieux.

Mais, la fuite à sa foudre ayant ravi le père,

Il tourne, vers le fils, sa vaillante colère;

Au travers de la France, il le cherche à grands pas

Et, pour tonner sur lui, lève déjà le bras.

Sur sa route guerrière, une adroite pratique

Lui livre, dans Rouen, cette peste publique

Ce mortel ennemi du royaume et des lois,

L'espoir de l'étranger, le cruel c Xavarrois » (i).

Le seul bruit de sa marche, et rapide, et hardie.

Range dans le devoir l'anglaise Normandie ;

Tout lui vient rendre hommage et, de tous les cotés,

Arborent ses drapeaux les rebelles cités.

Par Chartres et par Tours, vers son fier adversaire,

Ainsi qu'un foudre il vole, espérant le défaire,

Charles de Navarre, dit it en tout point

de la mauvaise réputation que lui font les historiens et les poètes. C'est à juste titre, rôle qu'il joua, que Chape-

lain l'appelle une peste publique. Cependant, il ne faut pas combien le rendirent séduisant, dans sa jeunesse, son savoir, son éloquence et les grâces de sa personne. En cela, on ne peut que le comparer au maréchal de Rais, qui. dans la suite, fit encore un bien triste usage des mêmes dons. Le roi de Navarre avait épousé Jeanne,

a roi Jean, mais ce lier. combattre avec les

ennemis de son pays, et de se livrer à toutes sortes de brigandages.

- dans une fête à Rouen, il resta prisonnier jusqu' . Poitiers.

Sous l'antique Poitiers le rencontre arrête. Et le croit par les cieux dans ses chaînes jeté. Le jeune Anglais, réduit par les forces royales. A se commettre au sort, à forces inégales, De sa témérité se repent désormais, Tient sa perte certaine et demande la paix. Le Français, sans l'ouïr, à l'attaque s'avance; L'Anglais triste, mais fier, s'apprête à la défense, Et, dans son désespoir ramassant son effort, Ne pense qu'à mourir d'une immortelle mort.

Voyez., sages prélats, avec quel art de guerre, Dans ce vignoble étroit ses bandes il resserre. De quels buissons touffus, de quels fossés profonds, Il en couvre les flancs, il en arme les fronts. Là même, remarquez avec quelle furie, Sur lui, de toutes parts, fond la cavalerie, Et remarquez encor avec quelle valeur Il fait sur l'assaillant retomber son malheur.

Voyez céder ici la puissance à l'adresse; Voyez par les archers renverser la noblesse ; Voyez de corps français, l'un sur l'autre entassés, Et couvrir les buissons, et combler les fossés. Surtout, voyez leur roi, dans son désavantage, Ranimer sa vertu, redoubler son courage, Et par mille actions, d'un héroïque effort, Retarder quelque temps la rigueur de son sort. Mais son sort malheureux, plus fort que sa vaillance, Malgré tant de hauts faits, dompte sa résistance ;

Il tombe et, dans sa chute, il montre tant de cœur, Que le vaincu parait plus grand que le vainqueur. De son sang tout couvert, il perd force et franchise ; Edouard (i). qui le prend, tremble devant sa prise; A Londres on le mène ; il y vit sur sa foi, Et là, bien que captif, semble en être le roi.

Par un si violent et si terrible orage, On peut dire qu'alors la France fit naufrage, Et que ce qu'on vit d'elle, après ce grand fracas, Ne fut que le débris de ses puissants Etats. L'enfer s'ouvrit pour elle et. du sein des abimes, Volèrent dans son sein les fureurs et les crimes; Sur ses champs s'épandit un torrent de douleurs, Qui parmi cent travaux acheva ses malheurs.

L'inhumain Xavarrais. échappé de ses chaînes. A sa rage, pour elle, abandonna les rênes, Courut, impétueux, les plaines et les monts, Et seul, pour l'affliger, valut tous les démons. Depuis, et fort longtemps, cette agréable terre Fut l'image d'un bois ravagé du tonnerre, D'un vaisseau tourmenté par de contraires flots, D'un chaos plus confus que l'antique chaos.

(i) Edouard, prince de Galles, A la bataille de Poitiers 1 1556;, le courage, l'héroïsme et la supériorité du nombre furent rendus inutiles par l'imprudence, l'insubordination et l'ignorance de tous les principes de la guerre, qui avaient déjà entraîné le désastre de Créer. A Poitiers, on vit s'atnrmer, une fois de plus, l'avantage qu'ont sur la -:e les forces concentrées de l'infanterie. C'est dans l'art de résistance que déployèrent, à cette époque, les généraux anglais, .-.: chercher le'sççret de leurs victoires,

On n'y vit désormais que désordres infâmes. Qu'infidèles traités, qu'abominables trames. Qu'assassinats cruels, que révoltes sans fin; Trop indigne matière aux vertus du Dauphin (i).

Le peintre n'a point eu de couleur assez noire. Pour représenter bien cette effroyable histoire, Et, n'en pouvant tracer qu'un imparfait tableau, N'a fait, sur tant d'horreurs, que couler le pinceau.

Cependant Edouard vient fondre sur la France; Le voilà qui la court sans frein ni résistance; Le voilà qui conduit ses drapeaux aguerris Sous les tremblantes tours de l'immense Paris. Et voilà que les cieux, armés pour la justice. Menacent sa fureur d'un rigoureux supplice, Et par cent prompts éclairs et cent foudres grondants, Donnent de leur courroux cent signes évidents. Cette peinture trompe ; en la voyant, il semble Que le firmament brûle et que la terre tremble ; On croit ouïr le bruit des tonnerres lancés, On croit voir par leurs coups les drapeaux renversés.

(i) Ce tableau n'est nullement chargé. Jamais la France ne fat si près de sa ruine. Les Maillctins dans Paris, la Jacquerie en province, la peste noire dite de Florence, le vol, le pillage, l'incendie, l'assassinat, tel est l'effroyable spectacle de désastres qu'offrit la nation rendant la captivité du roi Jean, jusqu'au moment ::.t jus-

tice d'Etienne Marcel, devenu le complice du roi de Navarre pour livrer Paris aux Anglais. C'est encore Etienne Marcel qui avait fait assassiner Robert de Clermont, maréchal de Normandie, et Jean de Conflans, maréchal de Champagne. Ces terribles complications intérieures amenèreut le Dauphin Charles à conclure le funeste de IBréiigny 11560).

So LA PUCELLE.

De vent, de feu. de pluie, un terrible mélange

Des étranges horreurs produit la plus étrange,

Et d'une fausse nuit l'ombrage ténébreux

Rend cet affreux orage encore plus affreux.

L'Anglais épouvanté, dans ce trouble céleste,

Du monarque éternel voit l'ire manifeste ;

Il craint son bras vengeur, et d'effroi converti,

A Jean, pour sa rançon, fait un plus doux parti (i).

Ici le prisonnier obtient sa délivrance,

Et rend, par son retour, le repos à la France.

Ici le grand Paris, dans ses murs, le reçoit

Et d'un sort plus heureux l'espérance conçoit.

Ici contre le Turc, le bon prince se croise,

Et de zélé enflammé revoit la cour « angloise » ;

Sa piété l'y mène et son ardente voix

Sollicite Edouard de prendre aussi la croix.

Mais, dans ce soin pieux, la magnanime vie,

Par l'esprit infernal au monarque est ravie ;

Cette mort fait mourir tous les saints mouvements,

Et du joug des chrétiens sauve les Ottomans.

Sur ses pas on retourne, et Roger continue ; — Si du rovaume enfin le malheur diminue,

'i) Le souvenir de cet ouragan est exact, mais l'influence que le

poète lui prête sur les dispositions du roi d'Angleterre l'est beaucoup

moins. On sait, du reste, ce que valait en lui-même le traité de Bré-

ti<*nv; il est vrai que le dauphin Charles, à peine devenu roi, s'ât-

à en réparer les conséquences.

CHANT SEPTIEME. Si

C'est que le roi des rois en suspend les travaux.

Pour le rendre plus propre à souffrir plus de maux.

Charles, que sa prudence a fait nommer le Sage,

De l'Etat désolé recueille l'héritage (i),

Et le camp navarrais, sous ses ordres, défait.

De son illustre régne est le premier effet.

Par l'anglaise fureur, la Guyenne opprimée.

Ayant du bras français la faveur réclamée,

Rejette la discorde entre les deux partis,

Et rallume partout les brasiers amortis.

Edouard derechef aspire à la couronne,

Et couvre d'étendards la Seine et la Garonne ;

Galles, Knolles, Chandos, par mille embrasements.

Exécutent ici ses fiers commandements (2).

Mais Guesclin, par sa foudre écartant leurs tempêtes (3),

A leurs vaillantes mains arrache leurs conquêtes ;

(1) Charles V dit le Sage, fils de Jean le Bon (1564- 1380). Contrairement aux coutumes chevaleresques de ce temps-là, ce roi s'abstint toujours de paraître à la tête de ses armées ; il n'épargna rien, en revanche, pour s'entourer de généraux habiles et mener à bonne fin toutes ses entreprises militaires.

(2) Chandos et Knolles ou Knowles, les deux plus fameux généraux anglais, après le prince de Galles, durant cette phase de la guerre de Cent ans. Chandos se distingua toujours par une rare habileté et'soa caractère magnanime. Il eut l'honneur de battre Du Guesclin luimême, à la bataille d'Auray, en 1364. Il fut tué. en 1369, dans un combat sur le pont de Leusac, près Poitiers. Knolles fut entièrement défait à Poutvillain en 1370, comme il ravageait les Marches de l'Anjou et du Maine.

(3) Du Guesclin (1520 13S0) connétable de France. Il chassa les Anglais du Poitou, de la Saintonge, de l'Auvergne, de la Guyenne, et mourut au siège de Clùteauneuf-de-Randon. Un des plus grands, parmi les héros dont s'honore l'histoire.

Contre trois grands guerriers, bien que seul, il suffit,

Et par lui, Pontvillain voit Knolles déconfit.

Ici tombe Chandos, et cette flèche aiguë

Lui fait perdre la vie aussi bien que la vue ;

Là Galles se retire, et sent que son destin,

Quoique vainqueur des rois, craint celui de Guesclin.

Ce prince généreux, comme si sa retraite

Eût été de l'Anglais la honte et la défaite,

De son astre malin accusant la rigueur,

Dans le sein paternel va mourir en langueur (i).

Guesclin, dont les soldats entre eux comptent des princes Court, d'un pas triomphant, les rebelles provinces ; Sans attendre d'attaque, au bruit de ce torrent, La Rochelle se donne et le Poitou se rend. Sous le rapide effort de cette même course. Le Breton trop hardi tombe là, sans ressource (2) ; Lencastre, ardent et prompt, pour lui prêter la main 3 . Traverse le royaume et le traverse en vain. Le vieux Edouard lui-même accourt à sa défense ; Mais trop faible est son bras contre tant de vaillance ;

fi) Le prince de Galles succomba à une maladie de poitrine à l'âge de quarante-six ans.

loin V dit le Conquérant, duc de Bretagne, fils de Jean de Montfort, gendre d'Edouard III. et père du connétable Richemont. La bataille d'Auray, où périt Charles de Blois, son compétiteur, le rendit maître de toute la Bretagne. Il avait rendu hommage au roi de France, pour son duché, mais ses sympathies le reportaient sans cesse vers l'Angleterre.

(5) Lancastre, troisième fils d'Edouard III.

Ceux qui virent leurs champs par son fer saccagés.

Lui vont porter la mort dans ses champs ravagés.

Charles, qui sait répondre à la grâce céleste,

De ses braves sujets lève ce qui lui reste,

En cinq lieux séparés fait cinq grands armements.

Et suit, d'un heur égal, ses beaux commencements.

Ici le Navarrais, que sa fureur inspire,

Contre Charles s'anime et sa perte conspire ;

Aux drapeaux de l'Anglais il joint ses étendards.

Et s'apprête, en ses monts, à tenter les hasards.

Guesclin vole vers lui, dans ses murs le resserre,

Et traite la Navarre ainsi que l'Angleterre ;

Il les terrasse ensemble et, pour son front guerrier,

De leur double malheur ne cueille qu'un laurier.

Les seuls Calais, Cherbourg, Brest, Bordeaux, Bayonne,

Demeurent, dans la France, à l'anglaise couronne ;

Le surplus est français et, fors le long des flots,

On y jouit, partout, d'un glorieux repos.

Là Guesclin perd le jour; là son roi magnanime Du cruel Navarrais est la sourde victime ; La France voit à peine abattre son grand bras, Qu'elle voit aussitôt son grand chef mis à bas (i).

(i) Du Guesdin et Charles V se suivent de près au tombeau laissant la France reconquise et relativement prospère. L'insinuation de Chapelain à l'égard de Charles le Mauvais, touchant la mort du roi de France, parait sans fondement. Le Navarrais, depuis la leçon qu'il avait reçue, vivait retiré dans ses Ltats. Ses jours, à lui aussi, étaient comptés ; un accident terrible y mit fin. Il s'était fait enve- - de draps imbibés d'eau-de-vie et'de soufre, pour guérir la lèpre

Ce malheur, dans son sein, fit livrer cent batailles,

Et par son propre fer déchirer ses entrailles ;

La justice des deux, par ce grand châtiment,

Avant voulu punir son endurcissement.

Ici le Navarrais, ce serpent domestique,

Sent purger, par le feu, son venin tyrannique ;

Il s'embrase lui-même et, ministre du sort,

Borne ses jours affreux par une affreuse mort.

Le ciel n'est pourtant pas plus doux que de coutume ;

Si ce flambeau s'éteint, un autre se rallume,

Un autre plus ardent, plus fatal aux c François »,

Qui les consume encor, et les met aux abois.

Trop longtemps, sous un homme avait gémi la France,

Il fallait qu'une femme en causât la souffrance,

Et, si l'un l'exerça, par cent rudes travaux.

L'autre l'ensevelit dans un gouffre de maux.

Celle que vous voyez, l'inhumaine étrangère;

L'épouse du monarque, ou plutôt sa mégère (i),

dont il était atteint. Le feu. par la maladresse d'un valet, ayant pris à cet appareil, il mourut dévoré par les flammes, au milieu d'épouvantables souffrances.

Presque en même temps, en Angleterre, Richard II, fils du prince de Galles avait succédé à son grand-père Edouard III, (1577). Son autorité, sur ses sujets, ayant dégénéré en tyrannie, une révolution le renversa, et fit passer la couronne sur la tête du fils du duc de Lancasire, Henri IV (1599-1413).

(1) Charles VI (15S0-1422) avait succédé à son père. Cinq ans après son avènement, il épousa Isabelle de Bavière, dont la grande beauté n'a pu trouver grâce devant les historiens. Cette reine, comme l'a dit Chapelain, fut un véritable fléau pour la France. Le traité de Troyes, par lequel, en 1422, elle déshérita son fils du

Le monstre de son temps, l'Allemande Isabeau, De l'Etat misérable est le second flambeau.

Aux yeux du nouveau roi, Clisson jeté par terre (i), À l'assassin breton fait déclarer la guerre; Voyez là, qu'au plus chaud du flamboyant été, En hâte contre lui, va le prince irrité. Mais voyez qu'en son cours, dans ce bocage sombre, Surgit à ses regards une épouvantable ombre, Qui, d'un magique sort lui soufflant le poison, Aussi bien que son sang, infecte sa raison. Ah! de tous nos malheurs, ce malheur fut le pire, Il servit, plus qu'aucun, à perdre cet empire, Et rengagea le plus les fureurs de l'Enfer, A faire de ce siècle un vrai siècle de fer !

Charles, aidé du jeûne, aidé de la prière, Recouvrait sa raison et sa santé première,

troue, ne donne qu'une idée incomplète de la politique qu'elle avait associée à son faste et à ses dérèglements.

(i) Le connétable Olivier de Clisson, compagnon d'armes de Du Guesclin,et breton comme lui, avait été victime à Paris, rueCulture- Sainte-Catherine. d'un attentat qui faillit lui coûter la vie. Un des assassins, Pierre de Craon, ayant trouvé asile à la cour du duc de Bretagne, Charles VI, qui avait déjà tant à se plaindre de la félonie de ce vassal, entreprit contre lui une expédition qu'il voulut diriger en personne. Comme il traversait, à la tête des siens, une forêt située aux environs du Mans, un homme déguisé en spectre, se jeta à la tête de son cheval et lui cria : « Grand roi, ne vas plus avant, tu es trahi! ■ A ce sinistre avertissement, Charles fut frappé de démence ; cependant, sa maladie laissait encore quelque espoir, mais l'accident, survenu dans un bal masqué, donné plus tard à l'hôtel Saint-Pol, acheva de déséquilibrer ses facultés. On se rappelle qu'il faillit être brù'.é vif, en cette circonstance.

Lorsqu'en ce lieu de joie un funeste accident

Rendit son sens plus faible et son mal plus ardent,

Entre ces malheureux et contrefaits sauvages.

Sur qui ce feu volant fait de si grands ravages,

Voyez le roi lui-même et, dans ses troubles yeux,

Voyez renouveler son transport furieux.

Là Philippe et Louis, de Charles oncle et frère (i),

D'âge, ainsi que d'humeur, l'un à l'autre contraire,

Disputent le timon et, d'affreux mouvements,

Jettent par leur débat de tristes fondements.

Philippe mort enfin, Jean, cette âme hautaine (2),

Comme de ses Etats, hérite de sa haine,

Et, voulant l'assouvir, roule, en son traître sein,

Contre son adversaire un atroce dessein.

Il en résout le meurtre et soudain l'exécute...

Ne frémissez-vous pas à sa tragique chute,

Et, dans ses yeux mourants, ne remarquez-vous pas

Qu'il recommande aux siens de venger son trépas (3) ?

On tient qu'en cet endroit le peintre inimitable Eut ordre d'oublier cet acte détestable, Ou de le faire, au moins, en petit seulement, De couleur effacée, et dans l'éloigncment;

(1) Philippe le Hardi, duc de Bourgogne et Louis d'Orléans.

(2) Jean sans Peur, fils de Philippe.

(3) Charles d'Orléans fut assassiné, rue Barbette, à Paris, comme il sortait de chez la leine Is.ibc.rj. dans la nuit du 25 au 24 novembre 1407. Celui qui lui porta les premiers coups s'appelait d'Ocquetonville. Jean sans Peur osa se flatter d'avoir été l'instigateur de ce crime.

Mais l'esprit de l'artiste, ami de la justice, Laissa contre cet ordre agir son beau caprice, S'attacha, plus qu'à tout, à cette indigne mort, Et de son art, pour elle, employa tout l'effort. Voyez du meurtrier et le trouble et la fuite : Voyez, là, des enfants la plainte et la poursuite ; Voyez, là, de la femme, en un si grand malheur (1), La fureur pitoyable et l'horrible douleur.

Le faible roi pourtant est obligé de faire Une paix odieuse aux mânes de son frère, Et la femme, hors d'espoir de venger son trépas. En charge ses trois fils et meurt entre leurs bras. Jean, du prince égorgé trop tardive victime. Abuse des destins et jouit de son crime ; Rien ne s'offre à ses yeux qui ne lui soit soumis, Et partout, sous ses pieds, tombent ses ennemis (2).

Les seuls enfants du mort, malgré leur impuissance, Contre le Bourguignon, courent à la vengeance ; Paris les voit combattre, ardents et valeureux. Et, contre leur vertu, le voit encore heureux,

(1) Valentine de Milan.

[2 Dès lors, la France fut la proie des Armagnacs et des Bourgui- . L'appellation des premiers leur était venue de Bernard d'Armagnac, plus tard fait connétable, qui avait marié une fille à Charles d'Orléans, le fils aine du prince assassiné, rue Barbette. Secondé par les méridionaux, accourus en foule, il s'était ainsi trouvé à la tête de la faction. Jean sans Peur avait avec lui les Cabocbiens. Tantôt les Armagnacs, tantôt les Bourguignons se rendirent maîtres de Paris e: du pouvoir. La peste et la famine vinrent encore ajouter aux horreurs de la guerre c

Mais, dans son haut bonheur, telle est son insolence, Que même, le Dauphin, son gendre et sa défense (i), D'un généreux courroux s'animant contre lui, De son bras, désormais lui refuse l'appui. Le Tyran craint, s'éloigne et, dans sa propre terre, A son tour, est pressé des flammes de la guerre; Par son éloignement, ses rivaux de retour Relèvent leur fortune et régnent à la cour.

Alors, pour son salut, loin de toute apparence, Le Français de l'Anglais rejette l'alliance, Et l'Anglais orgueilleux, sensible à cet affront, Sur le Français troublé, comme un tonnerre fond.

Voyez icid'Harfleur il s'est rendu le maître, Voyez-le, sur la Somme, en triomphe paraitre ; Puis voyez-le qui cède et plein d'humilité, Nous demande la paix, et n"est point écouté. Le ciel, encore ici, le jugement nous ôte ; Pour la troisième fois, nous faisons même faute, Dans son abaissement, nous méprisons « l'Anglois », Et le forçons à vaincre une troisième fois. Par l'heureuse Angleterre, Azincourt et Péronne (2) Virent presque, à la France, enlever la couronne ; Jamais autre combat ne fit tant de captifs, Ne compta plus de morts, n'eut moins de fugitifs.

(i)L'un des deux Dauphins, Louis ou Jean, qui l'un et l'autre moururent à court intervalle, sans avoir régné.

Bataille d'Azincourt (1415 . Aux ùutes accoutumées, les Français ajoutèrent celle d'en user avec une magnanimité dont les Anglais

Les deux, que vous voyez, si couverts de blessures, Si fiers dans leur malheur, sous des chaînes si dures. Sont du brave Louis les enfants généreux, Soutiens du faible Etat, mais soutiens malheureux. Qui peut voir, sans frémir de douleur et de rage, D'un désastre si grand l'épouvantable image ? Qui, sans verser des pleurs, et pousser des sanglots, Peut, d'un si noble sang, voir rouler tant de flots ?

Le vainqueur se retire, et n'en a que la gloire ; Le cruel Bourguignon seul gagne à la victoire (1) ; Vers Paris il s'avance et cherche à se venger ; Français, pour son pays, moins doux que l'étranger. Charles, à qui son mal laisse un bon intervalle, Pour sauver du tvransa personne rovale, A la sage valeur des chefs a Orléanois », Commet l'autorité des armes et des lois.

Jean, pour venir au but où son orgueil aspire, Invite l'Angleterre au sac de cet Empire ; Il l'engage à s'armer et, d'un commun effort, Tous deux portent aux lis la terreur et la mort. Le superbe à l'Anglais joint encore Isabelle 2 . Du lieu de son exil, à la guerre l'appelle.

n'eurent garde de se montrer touchés ; ils avaient à leur disposition une artillerie formidable et ils tinrent à scrupule de l'utiliser sous prétexte que leurs ennemis n'en avaient pas. Toujours le même excès de chevalerie ! Cette bataille fut gagnée par Henri V. roi d'Angleterre, qui régna de 1415 à i\22.

(1) Jean sans Peur.

(2) Encore, le duc de Bourgogne.

9o LA PUCELLE.

Et ce nouveau secours, pour ses fins, ménageant, Oppose mère à fils, et régente à régent. Le père des chrétiens, animé d'un saint zèle, Enfin, des deux partis compose la querelle ; Orléans et Bourgogne, ensemble désormais, Des intérêts publics doivent porter le faix.

Mais, par le bourguignon, d'un projet détestable, Est violé bientôt l'accord inviolable ; Et Charles voit bientôt, sous la foi du traité, Paris traitreusement, et surpris, et dompté. Jean, ne respirant plus que meurtre et que carnage, Là. sur l'Orléanais, fait éclater sa rage; N'épargne la vertu, ni l'âge, ni le rang, Et fait nager les morts dans un lac de leur sang. Tannegui, seul des chefs, suivi d'un petit nombre, Sauve le jeune prince, à la faveur de l'ombre; Et l'imbécile roi demeure entre les mains De ses sujets ingrats, insolents, inhumains.

Cependant l'étranger, se riant de nos larmes, Couvre nos tristes champs d'impitoyables armes, Sans peine, fait à tout subir le joug « anglois », Et. jusques dans Rouen, reconnaître ses lois i .

Le tyran souffre tout, sa fureur insensée Au seul meurtre du prince attachant sa pensée ; Et, pour l'attirer mieux au piège préparé, Il se plaint de l'anglais et s'en tient séparé 2 .

juen succomba le 5 janvier 14 17.

(2) Chapelain s'écarte ici de la donnée historique, universellement

Soumis, une entrevue au français il demande; Le piège est trop subtil et l'adresse trop grande , Le dauphin s'y dispose, il s'y rend et. d'abord, Par le fer ennemi, se voit porter la mort. Tannegui d'une ardeur plus heureuse et plus forte, Prévient le coup du lâche et la mort lui reporte , Par ce foudre, que lance un amour si zélé, Aux mânes de Louis le traitre est immolé. Sa chute, qui l'eût dit ? combla notre misère, Son venin, vif et mort, fut toujours de vipère, Les glaces du cercueil ne l'éteignirent pas, Et sa force s'accrut, même par le trépas.

Philippe lui succède et son cœur intraitable (1) Agité d'un transport, qui parait équitable, Aux maux de son pays refuse guérison, Et fait à la nature obéir la raison.

Le sang d'un père crie et demande vengeance, Il promet de la faire aux dépens de la France, Et, se portant, dés lors, à toute extrémité, Livre au monarque anglais la rovale cité.

admise aujourd'hui, quand il dit que l'entrevue du pont de Montereau n'était qu'un piège tendu à la bonne foi du Dauphin Charles, Il est bien plus logique d'admettre que les Armagnacs profitèrent de la circonstance pour exercer sur Jean sans Peur ies représailles qu'il avait encourues en faisant assassiner le duc d'Orléans. Si le duc bourguignon avait réellement voulu se défaire du Dauphin, il n'eût jamais laissé régler l'entrevue comme elle le fut, et il s'y serait présenté autrement accompagné.

Philippe le Bon, duc de Bourgogne, qui figure dans l'action.

u2 LA PL'CELLE.

Il met entre ses mains la royale personne (i),

Du timon envahi la conduite il lui donne,

Et, pour dernière offrande, il immole à ses feux

La princesse rovale et l'objet de ses vœux (2).

Il déclare au dauphin une guerre immortelle,

Au dauohin à l'envi la déclare Isabelle (3);

Le prince infortuné, de tous persécuté,

Cède à leur violence, à leur prospérité.

Son sage cœur, sur lui, laisse courir l'orage,

Et soutient tous les traits dont le charge leur rage,

Mais, après cent travaux, il voit, du trait fatal,

La mort percer son père et percer son rival.

Il est roi, mais hélas! roi sans sceptre, et sans terre,

Avec le Bourguignon, avec l'Anglais en guerre,

Egalement, partout, signalant sa valeur,

Partout également suivi de son malheur.

11 faut, s'il veut régner, que, par sa seule épée.

Il arrache à l'Anglais la couronne usurpée (4) ;

(1) Charles VI.

(2) Mariage d'Henri V avec Catherine de France, fille de Char'.es VI.

(5) La reine Isabeau.

(4) Non seulement il avait été déshérité par le traité de Troyes, mais, quand Charles VI, son père, mourut peu après Henry V ,1421 , Bedfort, qui avait conduit à Saint-Denis la dépouille royale, prononça ces paroies à l'entrée du caveau : « Dieu donne longue vie a VI. roi de France et d'Angleterre par la grâce de Dieu, notre souverain seigneur. » L'Angletere avait pour die, à ce moment, la capitale de la France et tous les grands instruments du pouvoir : les k Parlement et l'Université de Paris. — Henri VI ne faisait que de :.

Par trois fois il le tente, et voit l'heur de « l'Anglois Sur sa haute vertu, l'emporter par trois fois. Crevant, Verneuil, Rouvrai, trois funestes batailles, De son régne expiré furent les funérailles; En ces trois grands tableaux, vous les voyez de rang, Et le peintre eut horreur de peindre tant de sang. Charles, tombé trois fois, dans sa royale course, A la troisième, enfin, se jugea sans ressource; Et, dans son désespoir, crut que le grand Dunois, A défendre Orléans, perdait tous ces exploits.

Mais la fille céleste, au fort de sa souffrance, De ses fiers ennemis combattant la puissance, D'un effort plus qu'humain, a dompté son malheur, Et du brave Dunois couronné la valeur.

Une si merveilleuse, et si haute aventure, Comme nouvelle encor, manque à cette peinture ; Le monde toutefois en est assez instruit, Et, pour être ignorée, elle a trop fait de bruit.

Roger borne, à ces mots, sa douloureuse histoire. L'un et l'autre prélat la grave en sa mémoire, Et, dans un si long cours d'affreux événements, Révère du Seigneur les profonds jugements. Cet Anglais inhumain, cette implacable mère, Ce Bourguignon heureux, dans sa vengeance amére, La couronne des lis soumise à leur pouvoir, \Te laissaient pas au prince un seul rayon d'espoir, Vlais du vaillant Dunois l'héroïque confiance, Vtais du Bras éternel la visible assistance,

Font trop voir aux prélats, que les saliques lois. Pour leur grand protecteur, ont le grand roi des rois. Tous deux, plus que devant, à cette sainte vue, En faveur des Français sentent leur âme émue, Et chérissent l'honneur d'être les instruments, Par qui Dieu veut calmer de si grands mouvements.

L'amour pour Agnès Sorel, que le poète, dans ce chant, prête au duc de Bourgogne, est de pure fiction. On était au m, 1429; or, il y avait à peine six mois que Philippe le Bon s'était marié avec Isabelle de Portugal, dont il se montra passionnément épris. Il avait été déjà marié deux fois, l'une avec Michelle de France, fille puînée de Charles VI, et l'autre avec Bonne d'Artois. Il était sans entants de ces unions.

CHAXT HUITIEME

Durant qu'ainsi, partout, la sage Providence, Dispose toute chose au salut de la France, Charles entré dans Reims, d'un cours victorieux, Se dispose lui-même à l'onction des deux. De quartier en quartier, la trompette guerrière, Par son ordre, aux soldats commande la prière ; Le camp prie à l'instant, et vers le roi des rois Tourne, plein de ferveur, et l'esprit et la voix. Un pieux mouvement, excité dans leurs âmes, Pour un temps, amortit leurs belliqueuses flammes; Du seul amour du Ciel, ils brûlent désormais, Et ne respirent plus que douceur et que paix.

Au centre de la ville, entre six avenues, S'élève un temple saint à la hauteur des nues, Et, poussant ses clochers jusqu'au milieu des airs, Y provoque la foudre, et brave les éclairs. L'édifice est immense et de structure antique: Du dedans, du dehors, l'ornement est rustique,

Et l'ornement rustique, avec l'antiquité,

De l'édifice auguste accroit la majesté.

Pour front d'un corps si grand, vers sa plus grande place,

S'offrent trois grands portails, sur une longue face,

Tous trois artistement, par trois ciseaux divers.

De figures sans nombre ouvragés et couverts.

Des entrailles d'un mont la masse composée,

Par l'habile architecte, en croix fut divisée,

Et son sublime comble, en arcade ployé,

Sur cent piliers massifs eut son faix appuyé.

D'un jour fait de cent jours, la demeure divine

De son vaste dedans tous les coins illumine,

Et découvre, aux regards dévots et curieux,

Mille vivants portraits des saints hôtes des cieux.

A la droite, à la gauche, et d'un égal espace,

Régne le long des murs une voûte plus basse,

Sous qui sont tout autour mille autels éclairés,

De l'un et l'autre sexe à l'envi révérés.

Mais l'autel vénérable, où pour régir la France.

Viennent les nouveaux rois confirmer leur puissance,

Superbe et magnifique, au fond du sacré lieu,

Sur vingt degrés s'élève à l'honneur du vrai Dieu,

Un grand dais suspendu de la voûte maitresse,

Couvre du saint autel la brillante richesse,

Magnifique et superbe à l'égal de l'autel ;

— Terrestre firmament du monarque immortel.

Là pend, de l'un des murs, la bannière ancienne, Accordée à Clovis avec la foi chrétienne;

Où, sur un fond d'azur, étincellent encor,

Comme autant de soleils, mille fleurs de lis d'or.

Sous une clé d'argent, là se tient renfermée,

De ces mêmes fleurons, la couronne formée,

Où, de pierres d'élite, un trésor précieux,

En même temps, et blesse, et rejouit les yeux.

On y voit resplendir la royale tunique,

L'ample manteau royal, le gros anneau irrystique,

Enfin, le pesant sceptre, et l'équitable main

Qui fait le prince juste et rend son cœur humain.

Pour sacrer roi français le roi de l'Angleterre, Bedford, sous Orléans, croyant finir la guerre, Avait de Saint-Denis, entre mille joyaux, Fait transporter à Reims ces ornements royaux : Mais, par un beau retour, la juste Providence, De l'abîme des maux ayant tiré la France, Charles, exécuteur des célestes décrets, Vint, pour son propre sacre, employer ces apprêts.

Il ne manquait plus rien au divin tabernacle, Fors le divin cristal, l'ampoule de miracle, Qu'en forme de colombe un esprit plein d'amour Apporta, pour Clovis, du céleste séjour. Au fond d'un antre obscur, dans le saint monastère Du saint, que l'Esprit-Saint en fit dépositaire, Sous vingt fidèles clés, le saint Vase est serré. Et, pour l'onction seule, en peut être tiré.

Au niveau de l'autel, sur des piles massives. On dresse, en échafaud, un plancher de solives:

Où doit être le prince, au son des chants pieux,

Par les mains du grand prêtre, oint de l'huile des deux.

Un tapis à fond d'or, semé de roses blanches,

De l'échaufaud uni cache les longues planches,

Et douze sièges d'or, comme un cercle tracé.

Tiennent, sur ce tapis, un grand trône embrassé.

On prend tous les abords, et le tour de la place

Reluit de mainte pique et de mainte cuirasse ;

Remède nécessaire aux efforts curieux,

Du peuple, au saint spectacle, accouru de cent lieux.

La clarté s'éteignait et la nuit vagabonde De son voile ombrageux enveloppait le monde, Son char roulait sans bruit, et mille songes vains S'envolaient de son char dans le cœur des humains.

Alors, du vieux palais, Charles part en silence (i) Et, d'un pas mesuré, vers le Temple s'avance; La Guerrière l'y suit, et Clermont, et Dunois; Sa cour, pour cette veille, est réduite à ces trois. Le prince se prosterne au pied du tabernacle, Demande au roi des rois la fin de son miracle, Et, dans cette espérance, attendant le soleil, Ses offenses expie et trompe le sommeil.

Aux plages d'Orient l'aube enfin se découvre, Et le temple, aussitôt, toutes ses portes ouvre; Le passage en son sein est à peine accordé, Que d'un torrent de peuple il se trouve inondé.

(i) Le sacre de Charles VII eut lieu le 17 juillet 14^9.

Et barrière, et soldats, soutiennent mal la foule, Qui, dans ce vaste lieu, se répand et se roule; Le clergé, dans la nef, du grand prêtre est suivi; La toule l'environne et le presse à l'envi.

A grands cris, à grands coups, les royales cohortes Lui tracent un chemin vers les superbes portes ; Mais le peuple, sans cesse, enfonce les soldats, Et la pompe, en marchant, s'arrête à chaque pas (1). Jusques sous le portail, serrée elle se coule, Et voit venir, de loin, la merveilleuse ampoule ; Ses pâles gardiens, de chacun respectés, Célèbrent, en venant, les suprêmes bontés. De fils d'argent et d'or, une trainante gaze, Aux profanes regards, cache le sacré vase ; Du corps religieux, en deux files rangé, Va le chef après tous, et du vase est chargé.

Du vénérable abbé, le prélat vénérable Reçoit, à deux genoux, ce dépôt adorable, Et, d'un pas grave et lent, vers le chœur, retourné, Le pose sur l'autel, à l'autel incliné. Il révère humblement la sagesse infinie, Puis se lève, et s'apprête à la cérémonie;

(1) On était allé, suivant le cérémonial, prendre la sainte ar. à Saint-Rémy, et l'abbé, revêtu de ses vêtements pontificaux, la rapportait processionnellement à la cathédraie, où elle fut reçue par l'archevêque, entouré de son chapitre. L'escorte se composait des maréchaux de Boussac et de Rais, du sire de Graville, grand maitre des arbalétriers, et du sire de Culan, amiral de Fra

On l'habille soudain, et ses pompeux habits

Sont de perles brodés et couverts de rubis.

D'un air majestueux, vers le prince, il s'avance,

Et dit: — Toi, qui n'es roi que d'un coin de la France,

Charles, voici le temps, par le Seigneur élu,

Pour te l'asservir toute, et t'y rendre absolu.

Le ciel, en ce moment, sur toi s'enflamme et s'ouvre;

La Cour des Bienheureux de ses clartés te couvre,

Et Dieu même, en sa gloire, au milieu de ses saints,

Descend du paradis pour t'oindre par mes mains.

Admire ton bonheur, et pense à cette grâce,

Qui comble la mesure et tout autre surpasse ;

Pense à quoi ce bienfait t'oblige désormais.

Et soutiens dignement la grandeur de ce faix ;

Sois père de ton peuple, embrasse sa défense,

Redonne à tes Etats le calme et l'abondance,

Aime et crains le Très-Haut, et promets saintement

D'honorer ses autels jusques au monument.

A la fin de ces mots, il lui montre le livre, Qui prescrit aux mortels la règle de bien vivre, Et sur le texte saint prend le serment du roi, Qu'il défendra l'Eglise et mourra dans sa loi. Il jure, la main haute, et jurant s'agenouille; Alors, de ses habits, en hâte on le dépouille ; Ses pairs, ses chambellans, sont tous à l'environ ; L'un lui met la bottine, et l'autre l'éperon. Le grand prêtre, au côté, lui met l'épée ardente, Que jamais l'ennemi ne vit sans épouvante,

Et, du riche fourreau soudain la dégageant, Il lui remplit la main de la garde d'argent. Hors du brillant fourreau, la redoutable lame Jette, en ce lieu de paix, une guerrière flamme ; Le prince, pour un temps, en supporte le poids: Puis en remet la charge au valeureux Dunois. Au sommet de la tête, au bas de la poitrine, Le grand prêtre oint le prince avec l'huile divine ; Il l'oint à chaque épaule, il l'oint à chaque bras, L'huile coule, et pourtant ne s'en amoindrit pas.

Charles sanctifié, par le céleste chrême, S'élève tout à coup au-dessus de lui-même; Par lui de cent défauts il se voit affranchi, Et par lui de cent dons il se trouve enrichi. Il sent joindre à la force une force nouvelle ; Pour la gloire des Cieux, il sent croitre son zèle, Et n'étant plus qu'amour, qu'espérance et que foi, Il se sent désormais digne du nom de roi. La royale tunique à l'instant se déploie ; L'or et l'argent mêlés y brillent sur la soie : Rieux en revêt le prince et, sur ce vêtement, Fait du manteau royal éclater l'ornement. Le grand prêtre à la droite, en signe de puissance, S'en vient lui mettre, après, le sceptre de la France : A l'autre il met la main, symbole d'équité, Et, dans l'un de ses doigts, l'anneau de fermeté. A tous les ornements, qu'il lui met ou lui donne. De saintes oraisons sa sainte voix résonne.

Et, dans le Livre Saint, qu'on présente à ses yeux.

Il lit, à chaque fois, les mots mytérieux.

Mais la couronne encor ne couvrait point la tête ;

A la lui mettre, enfin, le grand prêtre s'apprête;

Ses douze pairs alors, vers lui dressant leurs pas ( : .

Pour la supporter mieux, haussent leurs douze bras.

Sur le prince français, qui n'est plus que lumière,

Le grand prêtre incliné renforce sa prière,

Et demande pour lui tous les dons qu'autrefois

Le berger roi-prophète obtint du roi des rois.

A peine, en sa faveur, les prières s'achèvent, Qu'en foule tous les Pairs, sur le trône, relèvent; Il y sied d'un air grave, et les pairs, tour à tour. Par leur soumission, lui montrent leur amour. Le Ciel, par cent éclairs, ces saints actes avoue : Le monarque, en son cœur, l'en bénit et l'en loue. Et l'on entend le peuple, avec ravissement, En louer, et bénir le roi du firmament. Chaque pair, aux côtés de la chaire royale, Sur des sièges plus bas, les richesses étale ;

(i) - Selon l'antique usage, dit M. Henri Wallon, Charles à être entouré des douze pairs du royaume. Comme on ne pouvait ni les réunir ni les attendre, les principaux seigneurs et évéques présents tenaient la place des absents : comme pairs laïques, le duc d'Alençon pour le duc de Bourgogne, l'allié des Anglais, les comtes de Clermont et de Vendôme, les sires de Lava'., d. Ta Trémouille et de Beaumanoir; comme pairs ecclésiastiques, i'arclievéque de Reims, l'évéque de Laon et l'évèque de Châlons, en vertu de leur titre ; les

de Séez, d'Orléans et un sixième au nom des autres : res. Le sire d'Albret tenait l'épée devant le roi ». Jeanne d'An, t. I, F- 255-

CHANT HUITIEME. io3

Les gardes, sur leurs pieds, sont derrière, et dessous, Et la seule pucelle est devant, à genoux.

Au nom du roi sacré, sur l'autel de justice, Le grand prêtre au Seigneur offre le sacrifice (i . Par qui le genre humain, de ses taches lavé, Fut jadis, par les Cieux, à l'abime enlevé. L'ordre veut que le roi, pour l'offerte, descende; Il descend, et lui-même est l'offrant et l'offrande ; La troupe de ses pairs est éparse à l'entour, Et porte la couronne, à l'aller, au retour. On consacre l'hostie aux pécheurs salutaire; Le prince participe au terrible mystère, Et, le Saint-Sacrifice heureusement fini. Chacun, par le grand prêtre, est ensuite béni. Là cessent les saints chants, et la sainte allégresse S'accroît en tous les cœurs par une ample largesse ; Le peuple, par ses cris poussés confusément, Fait voir à quel excès va son ravissement (2).

Le grand globe de feu, qui roule la lumière. Touchait le plus haut point de sa longue carrière.

(1) * Durant ledit mystère, la Pucelle s'est toujours tenue joignant du roy, tenant son étendard en sa main. Et estoit moult belle chose de voir les belles manières que tenoit le roy et aussi la Pucelle. » (Isttre de trois gentilshommes angevins à la femme et à la belle-mère de Charles VII, lettre relatée par la Chronique de la Pucelle.)

(2) « Gentil roi. dit Jeanne à l'issue du sacre, ores est exécuté le plaisir de Dieu, qui vouloit que vinssiez à Reims recevoir votre sacre, en montrant que vous êtes vrai roi, et celui auquel le royaume doit appartenir. »

Et. de la vive ardeur offensant les regards. Séparait l'hémisphère, en deux égales parts.

On quitte, alors, le temple, et l'innombrable foule, Par tous les trois portails, avec peine s'écoule; Ils sortent tous enfin et. d'aise transportés. Vont publier le sacre aux climats écartés. Charles rentre au Palais et, d'un parler affable. Invite tous les grands à l'honneur de sa table. Du splendide festin le luxe est délicat, Et l'exquise abondance y règne avec éclat. D'abord, et par respect, la royale présence Les fait tous contenir dans un profond silence ; Puis, le vin commençant d'échauffer les esprits, La liberté s'y mêle, et les jeux et les ris. Le monarque le souffre, et même le commande ; La joie, en nul festin, ne fut jamais si grande, Et, d'entre leurs plaisirs, aussi doux qu'innocents, Les moins délicieux sont les plaisirs des sens ; Ils en ont de plus chers, en tournant leur pensée Sur leur gloire présente et leur honte passée.

Mais, quand leurs entretiens font le bruit le plus grand, Survient un autre bruit qui leurs âmes surprend. De l'un de ces partis qu'aux quartiers des rebelles, La Sainte, d'heure en heure, envoyait aux nouvelles Le chef vient l'avertir que l'orgueilleux Bedford, Contre elle, du combat veut rctenter le sort; Que, pour remettre aux champs une nombreuse armée. Il avait de son fils la promesse semée,

CHANT HUITIEME. io5

De ce fils destiné, par les célestes lois, A soumettre les lis aux léopards « anglois » : Qu'à cet appât si doux, les bandes dispersées S'étaient, sous les drapeaux, de cent lieux ramassées, Et que ce nouveau Camp, roulant de hauts desseins, Pour les exécuter, s'acheminait vers Reims (i). Le crédule Bedford. pour amour souveraine, Eut des célestes feux la science incertaine, Et, de ces premiers corps faisant les seuls objets. Uniquement, par eux, régla tousses projets. Leurs flamboyants rayons semblèrent, à la vue, Percer de l'avenir la ténébreuse nue, Servir de voix au sort, et marquer justement L'inévitable point de chaque événement.

Des maisons du soleil, il crut que la naissance, Tirait une bénigne ou maligne influence, Et que, tels qu'en ce point régnaient les ascendants, Tels, ou bons, ou mauvais, étaient les accidents. Il crut que ces beaux feux, comme on les voyait luire, Ou pouvaient s'entr'aider, ou pouvaient s'entre-nuire, Et crut, sur toute chose, après plus d'un essai, Qu'ils ne prédisaient rien que de sûr et de vrai. Soit hasard, soit raison, les aspects des étoiles, Pour lui, des temps futurs avaient tiré les voiles,

(i) Bedfort mourut sans postérité. La paternité morale que le poète lui prête, a trait à Henri VI. son neveu, qui avait alors six ans. C'est en son nom qu'il était régent du royaume de France pour l'Angleterre.

lo6 LA PUCELLE.

Et cet art décevant, d'ombres enveloppé,

Par elles, jusqu'alors, ne l'avait point trompé (i).

En tout, l'événement répondit au présage

Et c'est ce qui l'afflige et qui le décourage ;

Ayant vu, chaque fois, d'un trépas avancé,

Par l'éclat de ces feux, son cher fils menacé.

Des astres dominant les parlantes figures,

Au trône des Français portent ses aventures;

Mais, en divers égards, leurs pronostics divers

Le font, d'un point si haut, trébucher à l'envers.

Bedford veut de son fils la gloire et l'avantage,

Bedford craint de son fils la honte et le dommage :

Par ces deux mouvements, il sent troubler son cœur,

Le désir, toutefois, cède enfin à la peur.

Il aime mieux son fils sans grandeur que sans vie;

Il l'éloigné des lieux, où l'honneur le convie,

Et pense faire assez, publiant que le sort,

Pour les derniers besoins, réservait son effort.

Mais ayant vu depuis, sous celui de la Sainte,

L'Angleterre abattue et sa vigueur éteinte,

Voyant que, par nul ordre, il n'a pu l'émouvoir

A relever sa chute et montrer son pouvoir;

i L'ésotérisme du prince anglais ne laissera pas de causer quelque Surprise à ceux qui, de nosjours, s'attachent àdiscerner l'influence des astres sur la destinée. Ktait-ce fantaisie de la part de Chapelain ou bien avait-ii quelque donnée certaine à cet égard: Le fait est que certains membres de la famiiie de Bedford eurent tour à tour la réputation de s'adonner et d'être initiés aux sciences occultes.

CHaNT HUITIEME. 10;

L'amour de son pays, l'amour de la vengeance, Lui firent dans la peur trouver de l'assurance; Pour son fils désormais, il veut espérer mieux, Et de nouveau, pour lui, veut consulter les Cieux.

Sur un mont élevé, tranquille et solitaire, Dans la paix d'une nuit, non moins que le jour, claire, Des astres conjurés les flambeaux regardant, Il revoit de son fils le mortel accident (i). Regardant les flambeaux des astres favorables, Il revoit de son fils les grandeurs admirables, Et son cœur, agité de crainte et de désir, Est d'abord incertain, et ne sait que choisir. Enfin, le pressant mal de l'anglaise couronne Fait que> plus qu'à demi, la crainte l'abandonne; Ce danger le rassure et lui fait concevoir, Pour son fils bien-aimé, moins de peur que d'espoir. Il le mande à la hâte, et soudain, pour la guerre 2 . S'émeut toute l'Irlande et toute l'Angleterre ; Pour la guerre, soudain, tous les remparts normands S'émeuvent à Tenvi jusques aux fondements. Ce fils, quoique loin d'eux, à la mort les ramène.

Le monarque français ne l'entend pas sans peine;

(1) Henri VI mourut, en effet, d'une mort tragique et p

mais cela quarante ans plus tard, pendant la guerre civile des Deux Roses, en Angleterre.

(2) Le jeune prince, amené à Paris, fut couronne roi de France à Notre-Dame, au mois de décembre 1430. - quinze mois après le sacre de Charles VII.

ioS LA PUCELLE.

Il rougit de colère et, plein d'émotion,

Se lève de la table et court à l'action.

Tous, changeant de couleur à la grande nouvelle,

Brûlent au feu du prince, au feu de la Pucelle ;

Ils demandent Bedford, demandent le combat,

Et la chaleur des chefs passe jusqu'au soldat.

— Oui, nous le combattrons, dit la fille céleste ; Mais du sacre avant tout, achevons ce qui reste ; Dans dix jours seulement l'Anglais se fera voir, Cependant, qu'on s'apprête à le bien recevoir.

Charles, qui plus qu'aucun 'a bataille désire, Dans sa chambre aussitôt, à grands pas, se retire; La Guerrière le suit, et Clermont, et Dunois; Vers eux il se retourne, et leur dit à tous trois :

— Quel peut être ce fils, ce foudre de vaillance, Qui du triste Bedford ranime l'espérance,

Et qui, par son nom seul, fait que les étendards Osent tenter encor les belliqueux hasards? Est-ce un nom véritable, ou si c'est une feinte ? Les cieux pour cet Anglais laisseraient-ils leur Sainte? Les cieux, qui par son bras ont le lis soutenu, Voudraient-ils l'arracher par ce bras inconnu ?

— Mes voix, répond la Fille, ont d'une nue obscure, A mes faibles regards couvert cette aventure ;

Mais, pouvant l'un et l'autre être victorieux, Celui des deux vaincra qui craindra plus les cieux. Ce discours ambigu ne calme point son trouble; Loin d"ètre rassuré, sa crainte se redouble;

Du bonheur de sa cause il commence à douter, Et songeant à ces voix les en veut consulter. Il tourne sa pensée à ces divins oracles, Guides de la Pucelle, aides de ses miracles, Qui, dans tous ses besoins humblement implorés, Ont toujours ses esprits en leur ombre éclairés. Cent fois il souhaita de les pouvoir entendre, Jusqu'alors, toutefois, il n'osa le prétendre; En ce moment il l'ose, et fervent et pieux, Pour ce dessein, s'adresse à la Fille des deux. Et Clermont, et Dunois, à la requête ardente, Joignent aussi la leur, humble, vive et pressante ; Elle cède à leur zèle, et promet d'obtenir Qu'ils puissent, par ses voix, apprendre l'avenir.

Marculphe a, dans son temple, une grotte profonde(i). Défendue aux regards des profanes du monde, Une sombre retraite, où l'Homme-Saint, jadis, Vit cent fois, à ses yeux, s'ouvrir le Paradis. Par la terrestre masse et l'horreur de son ventre, Après mille détours, on arrive à cet antre, Et, dans ce long chemin, l'air sans cesse agité N'admet pas seulement un rayon de clarté.

(1) L'abbaye de Saint-Marcouf, asile des scrofuleux. — On attribuait aux rois de France le don divin de guérir les malais de sorte, à l'occasion du sacre. Saint-Marcouf est resté un hôpital d'incurables.

Haute et large est la grotte, et, de toute sa voûte.

Sort et distille en pleurs l'eau claire goutte à goutte,

Qui. par le froid du lieu gelée en descendant,

Y laisse de cristal plus d'un feston pendant.

De l'eau même qui sort, et que le froid congèle,

Se tapisse partout la paroi naturelle,

Et l'autel, qui d'un roc est au fond érigé,

De semblables cristaux, est partout ombragé.

A côté de l'autel, sur l'inégale terre,

Est en long étendue une couche de pierre,

Où le vieux pénitent, d'un cilice vêtu,

Venait rendre la force à son corps abattu.

C'est dans cette demeure affreuse et souterraine,

Que des princes sacrés la pieuse neuvaine

Leur donne de guérir les peuples affligés,

D'un mal dont, sans remède, ils se sentent rongés.

La Fille prend ce lieu pour charmer leurs oreilles, Par l'étonnant récit des futures merveilles ; Quand, après leurs neuf jours en oraison passés, Le Ciel croira leurs vœux dignes d'être exaucés. Aux portes cependant, mille maux incurables Attendent du toucher les effets admirables ; Glorieux privilège, entre les autres rois, Accordé seulement aux monarques « françois ».

Au moite sein de l'air, une ombre épaisse et vaine Xait la dernière nuit de la sainte neuvaine ; Les yeux du firmament partout en sont couverts, Et cessent de veiller le dormant univers.

Les trois princes, remplis d'une flamme dévote,

Passent, avec la Sainte, au plus creux de la grotte ;

Le silence y réside, et l'autel mal paré

D'une lampe fumeuse est à peine éclairé.

Tous trois sont à genoux et, brûlant d'un saint zélé.

Mêlent leurs saints soupirs à ceux de la Pucelle,

Et demandent ensemble à la bonté des Cieux,

Que le sombre avenir se découvre à leurs yeux :

Lorsqu'on voit, tout à coup, au fort de leur prière,

Eclater, parmi l'antre, une vive lumière;

Ils espèrent alors contenter leur désir,

Et, par leur espérance, avancent leur plaisir.

Mais l'ombre, à cet éclat, n'est pas évanouie,

Qu'un merveilleux concert de musique inouïe,

D'instruments inconnus et de nouveaux accents,

Vient séparer leurs coeurs du commerce des sens.

Au-dessus de l'autel la lumière épandue,

Se recourbe en théâtre et demeure fendue ;

Cent bienheureux esprits, dans ce renfoncement,

Chantent et font les voix d'un concert si charmant.

De ces célestes airs la touchante harmonie,

Par un plus haut cantique ayant été finie,

Une voix seule reste, et cette seule voix

Parle d'un ton puissant, au nom du roi des rois.

— Dieu, dit la voix fatale, innocente Guerrière, Par sa miséricorde exauce ta prière, Et sans voile, aujourd'hui, te veut de ses décrets Exposer les profonds et ténébreux secrets.

ni

11 t'en veut éclaircir, et s'en explique même Par la voix d'un prophète orné du diadème (i) ; Jouis de ses faveurs, et désormais entends Quels seront tes destins dans la suite des temps. Sur les murs de Paris, ta main victorieuse Plantera de ton roi l'enseigne glorieuse, Et Rouen te verra, par une sainte mort, Achever et de vaincre, et de perdre Bedford. Le Ciel est ta patrie et, par grâce, à la terre Te prête seulement" pour finir cette guerre : Par l'Anglais, tu mourras, mais, rendant les abois, Ta mort sera ta vie et la mort de l'c Anglois ». Dieu, qui ne t'envoya que pour sauver la France, Fera de ta prison naitre sa délivrance. Et, pour le couronner, après tant de combats, Par un heureux malheur, hâtera ton trépas.

— Des Cieux, dit-elle alors, la volonté soit faite; La mort est le seul bien que mon âme souhaite;

Le Français, par mon sang, de ses maux doit guérir, Et, si je vis encor, ce n'est que pour mourir.

— Charles, reprend la voix, celui qui fait ta crainte N'est, pour ton plus grand mal, que malice et que feinte;

(i) L'idée d'associer un roi prophète à cette révélation d'un avenir que le poète connaissait au mieux lui-même, est sans doute originale, mais on peut être certain que les voix de Jeanne ne se sont jamais prêtées à une semblable combinaison. Ici, il ne faut voir que le zèle avec lequel Chapelain entendait reconnaître les faveurs dont il avait été comblé, et son désir, bien légitime, d'en perpétuer, le plus possible, les effets. En cela, il n'a fait qu'imiter les autres poètes de son temps, et Boileau. sous ce rapport, n'avait rien à lui reprocher.

CHANT HUITIEME. n3

Ce sera le plus fier de tous tes ennemis,

Et les Cieux permettront que tu lui sois soumis.

Mais tu terrasseras ce monstre d'artifice,

Quand ton injuste cœur reprendra sa justice,

Et que r aveuglement de ton sens criminel,

Fuira devant le jour du soleil éternel.

Aux terres de l'Anglais tu porteras la guerre,

Et pousseras plus loin les bornes de ta terre,

Du nom de roi des lis rehaussant la hauteur,

Par ceux de conquérant et de restaurateur.

A ta postérité, ta puissance invincible

Laissera des Français le royaume paisible,

Et l'Ibère jaloux verra tes héritiers

Accroitre tes Etats par des Etats entiers.

Naples, Gènes, Milan, leurs justes héritages,

Affranchis de ses fers, leur rendront leurs hommages,

Et les mers et les monts, scènes de leur valeur,

Plus d'une fois, par eux, changeront de couleur.

CHARLES, LOUIS, FRANÇOIS i , rejetons de ta race,

D'un formidable cours marcheront sur ta trace,

Et rarement vaincus, souvent victorieux,

Toujours également paraîtront glorieux.

Là, pour quelques moments, la voix divine cesse, Et le prince attentif plein de merveille laisse ; Puis, d'un ton vigoureux, soudain elle reprend, Et Clermont, par ces mots, réjouit et surprend.

'i) Louis XI, Charles VIII. Pragois I r.

ii4 LA PUCELLE.

— Et toi, brave Clermont, vois quel noble prodige (i) Produiront les rameaux de ta royale tige, Et. par ce rare objet excitant ta vertu. Tends le bras secourable à ce trône abattu. Le règne des Valois, malheureux à ses princes, Ayant fait un chaos des françaises provinces, Un BOURBON de ton sang, par force et par douceur, Du sceptre contesté se rendra possesseur. Ce grand prince, que GRAND, dès cette heure, j'appelle. Verra Paris en vain devenu son rebelle, Ses Etats vainement, par l'Espagne, envahis. Et voisins et sujets tyrans de son pays. Tous, du combat douteux lui céderont la palme. A son empire ému sa main rendra le calme, Et, soumettant sa gloire au pied des saints autels (2 . Il sera, dans l'Europe, admiré des mortels. Mais ce qui. plus que tout, rehaussera sa gloire, Et servira de comble à sa divine histoire, Sera le vaillant roi, de qui le ferme bras Doit être, après sa mort, l'appui de ses E: L'honneur du GRAND HENRI sera LOUIS LE JUSTE (3) N'entends qu'avec respect ce nom trois fois auguste :

(1) Clsrmoat, duc de Bourbon.

Paris vaut bien une messe. » — Henri IV, premier roi de la maison de Bourbon , conquit son royaume sur les Ligueurs, par les victoires d'Arqués et d'Ivry.

(3) Louis XIII. — Chapelain fait tour à tour allusion aux exploits personnels (te Pas de Suze, le siège de la Rochelle} ainsi qu'aux ma-

CHANT HUITIEME. n5

Clermont, de tes grandeurs, c'est l'accomplissement,

C'est des peuples de CHRIST l'heur et l'étonnement.

Il sera, par le choix du monarque du monde,

Arbitre souverain de la terre et de l'onde.

Enfant de la justice et de la piété,

Père de la patrie et de la liberté.

Son règne semblera le régne des miracles,

Son heureuse valeur forcera tous obstacles,

Et, ni chez les Français, ni chez les étrangers,

Xe trouvera jamais d'invincibles dangers.

Par plus d'un vent mutin, sa jeunesse, exercée,

Fera voir la révolte à ses pieds « terracée »,

Soumettra tous les grands à son royal pouvoir,

Et rendra tous les cœurs amis de leur devoir.

En ses robustes ans, l'insolent hérétique

Attirera sur lui sa valeur héroïque,

Et de mille remparts verra le vain orgueil,

Précipité par elle en un même cercueil.

Pour dernier coup enfin, k superbe Rochelle

Verra tomber, sous lui, sa muraille rebelle,

Et le secours anglais vainement imploré

Jonchera de ses morts les rivages de Ré.

L'Europe suspendue, après cette entreprise,

Fondera, sur lui seul, l'espoir de sa franchise,

gninques résultats obtenus par la guerre de Trente ans. L'abaissement de la maison d'Autriche, la conquête de l'Artois, de la Lorraine, de l'Alsace et du Roussillon.

n6 LA PL'CELLE.

En recherchera l'aide, et verra ses Etats Garantis ou vengés par un si ferme bras.

Enfin, étant tout grand, étant tout magnanime. Et rien ne pouvant plus accroitre son estime, Pour fruit de ses vertus, et pour solide appui, Le Ciel lui donnera deux fils dignes de lui; Deux fils; mais, ô quels fils! mais, ô quelle espérance! Dans l'orage mortel qui troublera la France ! Quels gages assurés du suprême bonheur, Qui doit à ses travaux égaler son honneur! Tout ce que de plus grand, on peut, ou croire, ou dire, D'un roi vraiment guerrier, vraiment né pour l'Empire; De son éclat naissant les peuples éblouis Le diront, le croiront de DIEUDOXXÉ LOUIS (i). Du beau feu de son frère ils penseront le même (2). Sans lui moins présager qu'un riche diadème, Et, de ces deux soleils, leurs beaux jours attendant, Affermiront leurs coeurs contre tout accident. Leurs rares qualités, leurs hautes aventures, Seront tout l'ornement des histoires futures; Leur sort est de passer le sort des conquérants, Et d'affranchir Sion du joug de ses tyrans. De ces jeunes héros ayant accru sa race, Dans le séjour des saints, il ira prendre place;

(1) Louis XIV, 1643-17x5.

(2) Philippe de France, duc d'Orléans, qui prit une part glorieuse à la guerre des Pays-Bas, et s'illustra ensuite à la bataille de Cassel. Il avait épousé en 166 1, Henriette-Anne, soeur de Charles II, roi

cterre: « Madame se meurt ! Madame est morte! »

CHANT HUITIEME. i:7

Pour laisser le champ libre aux faits prodigieux, Qu'au règne du premier ont réservé les Cieux.

LOUIS, ce roi nouveau, cet enfant de miracle. Jamais à ses desseins ne trouvera d'obstacle, Et. dés l'instant qu'au trône on le verra monter, Il fera de son sort la puissance éclater. L'Ibère audacieux, de ses forces entières, Inondant à Rocroi les françaises frontières. LOUIS prendra son foudre, et, sur lui le dardant, Le fera trébucher sous son effort ardent. Ce foudre, par son vol, ébranlera la Flandre (i . Thionville par lui verra son mur en cendre, Et le superbe Rhin, étonné de ses coups, Respectera les lis, et coulera plus doux. Par tant d'exploits fameux, en une seule année, LOUIS ayant fait voir l'heur de sa destinée, Contre un autre ennemi le bras il déploira, Et vers le même Rhin ce foudre lancera. Sous Fribourg, devant soi, sa tempête enflammée. Chassera des Germains la triomphante armée, Et, presque au même instant, d'un plus ardent effort, Du grand bourg de Philippe ira forcer le fort. A son bruit seulement, Worms, Spire etMayence. Soumettront leurs remparts aux drapeaux de la France, Leur soumettront les leurs cent murs moins renommés, Dont le Rhin a ses bords enrichis et semés.

(i) Campagne de Flandre, campagne de Franche-Comté, guerre de Hollande.

nS LA PUCELLE.

LOUIS, vers la même onde et vers la même terre,

Lancera derechef son belliqueux tonnerre,

Qui, fracassant les monts et détruisant les bois,

Tombera tout en feu, sur le camp bavarois.

Par la perte des Goths, Xorlingue diffamée,

Verra, par ce beau feu, purger la renommée,

Et Weimar y verra son malheur adouci,

Par le trépas sanglant du valeureux Mercy (i).

Par ce foudre guerrier, toujours plus formidable,

Enfin se domptera Dunkerque l'indomptable,

Et les flots et les vents, en sa faveur armés,

Verront, pour elle, en vain leurs efforts consommés.

Contre l'honneur des lis, la vaincue Ibérie,

Pour relever le sien, ranimant sa furie,

Par son foudre allumé LOUIS la combattra,

Et par lui derechef à ses pieds la mettra.

Lens, et pris, et repris, verra, sous ses murailles,

Dans un combat donné, donner mille batailles,

Et verra ce tonnerre, enceint de tourbillons,

D'Ibères terrassés, couvrir ses gras sillons.

— Tu seras, grand COXDÉ, ce grand foudre de guerre [a),

Par qui le grand LOUIS asservira la terre,

(i) Claude de Mercy, né en Lorraine en 1666, célèbre par sa

- et ses talents militaires. 11 devint feld maréchal dans l'armée

autrichienne. Ses insuccès ont fait dire à Voltaire: « Je ne sais par

quelle fatalité ceux qui ont porté le nom de Mercy, ont été toujours

aussi malheureux qu'estimés. »

{2) Le vainqueur de Rocroy, de Lens, de Fribourg et de Fordlingen : Louis II de Bourbon (branche collatérale : le plus grand,

Si l'infernal Discord, jaloux de son bonheur, Par ses confusions, ne t'en ravit l'honneur...

Et toi, brave COXTI, qui dois par ta vaillance 1) Etre l'un des appuis du trône de la France, Tu ne brilleras pas d'un feu moins radieux Que celui qu'on voit luire au front de tes aïeux. Ton admirable sens, ton esprit admirable. Aux peuples étonnés, te rendront vénérable, Te feront croire un ange en terre descendu Pour redresser l'erreur de ton siècle perdu. L'éclat de ta bonté, solide et magnanime. Redoublera l'éclat de ton esprit sublime, Tu tiendras ta parole et feras voir en toi Un exemple adorable, et d'honneur, et de foi. Ton accueil obligeant et ton humeur é^ale Ajouteront du lustre à la race royale, Et les profusions de ta puissante main Te montreront céleste, en te montrant humain. Avec mille vertus, dont l'usage est paisible. En toi compatira le courage invincible,

au point de vue militaire, des princes de la maison illustre, dont MB* le duc d'Aumale, dans une œuvre qui est un véritable monument historique, s'est fait, de nos jours, l'évocateur particulièrement initié et disert.

(1) Le prince de Conti. frère du Grand Condé : de lui part la branche cadette de la maison de Condé. Il eut pour fils François-Louis de Conti, prince de Laroche-sur- Yon. celui dont Saint-Simon, qui n'était pas complimenteur, a dit : « Il lit les constantes délices de la cour, des armées, la divinité du peuple, le héros des officiers, l'amour du Parlement, et l'admiration de^ savants les plus profonds. »

Non moins que les héros tu l'auras élevé.

Et feras du vrai prince un modèle achevé.

Les sièges, les combats, en ta généreuse âme,

Ne trouveront que trop de belliqueuse flamme,

Et ta propre raison la sentant allumer

N'aura pas peu de peine à la bien réprimer.

Quelle gloire, 6 Clermont, quel heur et quelle grâce.

Par lui. du Tout-Puissant, n'obtiendra pas ta race,

Quelle protection, quel aide, quel appui,

Le mérite affligé n'aura-t-il pas de lui!

Mais où du fort GASTON 1 1 laissé-je les conquêtes ? Il mettra Graveline en butte à ses tempêtes, Et, ceint de bataillons, sous les feux et les dards, Fera précipiter l'orgueil de ses remparts; Sous la même valeur, la même destinée, Aura du grand Courtrai la muraille obstinée, Et l'innombrable Ibère, armé pour son secours, Paraîtra seulement pour voir prendre ses tours. Mardik enfin pressé, par la même vaillance, Quoi que vingt bataillons veillent à sa défense, Quoi qu'il ait, pour fossés, les abimes des eaux, Verra pourtant captifs ses murs et ses drapeaux.

Gaston d'Orléans, Jean-Bapl troisième fils de

Une de Médias, frère de Louis XIII et adversaire

redouté de Richelieu. Comme le fait si bien observer Mar le duc

aie, dans sa superbe Histoire des princes de Condè, ies premiers ministres ont toujours eu en animadversion ies princes du sang. Il est rare en effet qu'on les ait vus s'entendre.

Par ces bras vigoureux, si chers à la victoire. ANNE (1), du jeune Auguste, et la mère, et la gloire, A qui du gouvernail le soin sera commis, Etouffera bientôt l'espoir des ennemis.

Pour répondre aux devoirs, et de reine, et de mère, Son grand cœur oublira son pays et son frère ; En faveur de l'amour, l'amour elle éteindra, Et, pour le naturel, le naturel perdra. Elle verra, partout, le fier lion d'Espagne, De trouble et de frayeur, lui céder la campagne ; Et le soldat français, sous elle, ardent et prompt, De lauriers en tous lieux, s'ombragera le front. Mais, loin de le vouloir dépouiller de la terre, Pour la paix seulement, elle fera la guerre, Et les camps valeureux ne combattront jamais, Qu'afin de l'obliger à recevoir la paix.

Jamais tant de grandeur, jamais tant de sagesse, N'a brillé dans les yeux d'aucune autre princesse ; Et la haute vertu, ni la douce bonté, En nulle autre, jamais, n'ont si fort éclaté. Aucun terrestre feu n'embrasera son àme ; Elle ne brûlera que d'une sainte flamme ; Dieu la remplira toute, et, dans son sein pieux, Ne se plaira pas moins, qu'il se plait dans les deux.

(1) Anne d'Autriche, veuve de Louis XIII et mère de Louis XIV. La fermeté et la persévérance qu'elle déploya, comme régente, lui firent le plus grand honneur et lui méritèrent, jusqu'au tomb; reconnaissance et l'amour de Louis XIV.

La voix après ces mots, encore un coup s'arrête ; Et Dunois le dernier à l'entendre s'apprête; Quand, d'un non moindre éclat, le discours reprenant Elle s'adresse au prince, et lui parle en tonnant.

— Invincible guerrier, dont la mâle constance A pu faire aux Anglais si longue résistance, Et par qui la guerrière, abandonnant ses bois, A pu venir à temps pour sauver les « François », Aux belliqueux efforts de ta main éprouvée, De la mort des tyrans la palme est réservée, Et, plus que par aucun, Charles verra, par toi, Le rebelle Paris rengagé sous sa loi.

Par toi, mais par toi seul, la Seine et la Garonne Feront rouler leurs flots sujets de sa couronne, Et les champs d'Aquitaine, et les champs Neustriens Seront à l'avenir comptés entre ses biens i . La justice des Cieux qui, pesant ton mérite. Trouve, pour le payer, la terre trop petite, Paiera tes grands exploits et tes avis prudents D'une suite sans fin d'illustres descendants. Tu dois à ta patrie une race fatale, Qui servira d'épée à la race royale, Et qui de même source ayant tiré son sang, Sur toute autre, après elle, aura le premier rang.

(i) Le grand Dunois eut la plus glorieuse part à l'affranchissement du territoire français. C'est à lui qu'on dut la prise de Paris en i r,<->. C'est lui qui fit rentrer le Maine, la Haute et Basse Normandie ainsi que la Guyenne sous l'autorité ro\

Mais il faut me hâter, et passer sous silence, Vingt princes, vingt héros, vingt appuis de la France; Leurs traits sont trop nombreux et, pour les démêler, J'aurais trop peu du temps qui me reste a parler. La lumière s'approche et déjà te rappelle Aux exploits destinés à dompter le rebelle ; Je laisse vingt héros, pour finir promptement, Et ne veux t'informer que de deux seulement.

Quand la Xoire Union par son funeste orage [i), Aura mis le royaume en péril de naufrage, Et que les deux HEXRIS, dans ses flots engagés (2), Se verront sur le point d'en être submergés ; Un troisième HEXRI, sa vive ressemblance '3), En viendra réprimer l'horrible violence, Et, sous les tristes murs du fidèle Senlis, Rendra Tespoir du calme à l'empire des lis. Il est vrai que sa mort, qui suivra sa victoire Rompra fatalement le beau cours de sa gloire, Et que l'Etat, par lui, déchargé de malheurs, Au milieu de sa joie en versera des pleurs. Mais pour tarir les pleurs qu'il lui fera répandre, Il doit naitre un guerrier de la guerrière cendre (4),

(1) Par la noire union Chapelain entend la Sainte ligue, c'es:la terrible guerre entre les catholiques et les protestants.

(2) Henri de Guise et Henri de Navarre.

(3) Henri, duc de Longueviwe. qui remporta la victoire de sur les ligueurs, en 1589.

Henri d'Orléans, duc de Longuevi'.'.e. petit-neveu et d'Henri IV. Suivant îe cardinal de Retz, il ne brilla jamais à sor.

Brave dans le combat, sage dans le conseil. Et seul, dans la clémence, à soi-même pareil. Réjouis-toi, Dunois, par sa faveur suprême. Il passera son père, il te passera même; Cet éloge est si grand qu'on n'y peut ajouter; C'est jusqu'où d'un mortel l'estime peut monter. Au bonheur des Français, la fortune, contraire, Tiendra longtemps oisif un bras si nécessaire ; Et, sans son juste objet, sa contrainte valeur Ne combattra longtemps que contre son malheur. Enfin, lorsque partout, et la France, et l'Espagne D'escadrons opposés couvriront la campagne, Et qu'entre ses partis l'univers agité Craindra pour la justice et pour la liberté; De ce dernier HENRI, la redoutable épée, Contre l'usurpateur par LOUIS occupée (i), D'un cours perpétuel, d'un fait miraculeux, Egalera les faits des siècles fabuleux.

Qu'il attaque une ville, ou donne une bataille, Rien ne l'arrêtera, ni drapeau, ni muraille ; L'Espagnol en cent lieux, sa force éprouvera,

cent lieux, sous ses coups, l'Allemand succombera!

« parce qu'il eut toujours des idées infiniment au-dessous de sa capacité. » On sait combien il se montr.i généreux envers Chapelain, '.accompli de brillants faits d'armes, en Allemagne et en Italie, : immandé en chef. « C'était, a dit M. Cousin, un vrai grand seigneur, galant et brave, libéral jusqu'à la magnificence. »

Le duc de Savoie, qui élevait des prétentions sur le Montferrataan.

CHANT HUITIEME. iz5

La Comté, la Lorraine, objets de ses victoires.

Du nombre de leurs maux enfleront vos histoires.

Et les deux bords du Rhin ne deviendront « François »,

Que par les étendards aguerris sous ses lois.

L'Italie implorant le secours de ses armes,

Il ira de ses mains en essuyer les larmes,

En soutenir la chute, en affermir le cœur,

Et servir de barrière à l'effort du vainqueur.

Mais, pour sauver le Rhin de la peur du servage,

Il laissera du Pô le tranquille rivage.

Et viendra réparer la perte du héros,

De qui la Germanie attendait son repos (i).

Au milieu d'un désert, dans une avide terre.

Il forcera vingt murs, et maintiendra la guerre.

Puis, serré de deux camps, de deux fleuves serré.

Il tirera son bien de son mal assuré.

Au temps que l'âpre froid glace et transit le monde.

Par l'endroit où le Rhin, le flot écume et gronde,

Dans les champs ennemis, en de frêles vaisseaux,

11 se fera passage au travers de ses eaux,

Par un coup si hardi, plus beau qu'une victoire,

Il y rencontrera son salut et sa gloire,

Puis ira relever par sa mâle vertu,

Des partisans des lis le courage abattu.

Pour exemple de force, à leur âme affaiblie

Il ira proposer l'héroïne AMÉLIE;

(i) Bernard, duc de Saxe-Weimar, un des plna de l'époque. Il mourut en 1639.

Dont l'esprit, jusqu'alors, balancé dans son choix,

Viendra de se ranger au parti du « François » (i).

Les invincibles Goths, enfin, craignant la serre

De l'oiseau belliqueux qui porte le tonnerre,

Il ira, par son bras, s'en rendre protecteur,

Et des libérateurs sera libérateur.

Après des faits si hauts, si pleins de belle audace.

Pour ranimer le tronc de sa mourante race,

Le ciel, par plus d'un prince, et sage, et valeureux.

Dans un second hymen, rendra son lit heureux.

Pour l'honneur de son sang, et l'heur de sa patrie, Sortira du premier l'admirable MARIE, Le seul fruit précieux, que pour gage d'amour Lui laissera LOUISE, abandonnant le jour (2) ; LOUISE, qui des rois, auteurs de sa naissance. Par cent rares vertus, ornera la puissance, Et qui, du Roi des rois adorant les grandeurs. Consumera sa vie en ses saintes ardeurs. Si jamais, dans un corps chéri de la nature, On a vu dignement loger une âme pure,

(1) La landgrave Amélie de Hesse, qui, depuis 1659, c'est-à-dire depuis un an, était alors l'alliée de la France.

(à) Il avait épousé en premières noces, Louise de Bourbon-Soissons dont il eut une fille appelée Marie, qui, à la surprise générale, épousa le duc de Nemours ; sur le tard elle devint souveraine ue la principauté de Neufchatel. Il épousa en secondes noces Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, sœur du Grand Condé et du prince de Conti; une des femmes les plus séduisantes et les mieux douées de son siècle. « La plus parfaite actrice du monde, » a dit Nicole. Elle s'imagina de jouer un rôle dans la Fronde, tlle devint la principale auxiliaire

Un jugement solide, un esprit consommé, En MARIE on verra tout ce bien renfermé. Sans mélange d'orgueil, le généreux courage Régnera dans son sein, dés le plus petit âge. Et dans son noble cœur, des vices redouté, A l'envi régnera la constante bonté.

La sévère pudeur, la douceur attirante, La grave modestie et l'humeur obligeante, Jointes au zèle ardent du culte des autels, La mettront, dés la terre, au rang des immortels.

ANNE, sang des BOURBONS (1) aussi bien que LOUISE, Après elle, à HENRI ravira la franchise,

Et, cent perfections à ses yeux étalant,

Fera naitre, en son âme, un feu doux et brûlant.

Quoique l'histoire conte, ou qu'invente la fable,

Elles ne diront rien qui lui soit comparable,

Et la riche nature à former un beau corps,

N'a jamais tant mis d'art, tant versé de trésors,

C'est peu d'imaginer cette illustre merveille.

Comme le blond soleil, quand la terre il réveille;

Peu de la croire égale au soleil radieux.

Quand il luit, sans nuage, et du sommet des deux;

du coadjuteur; 0:1 la trouve à la tête de toutes les intrigues du parti parlementaire. Elle décida par la journée des Barricades. la re de Maiarin et du jeune roi à Saint-Germain. Elle était idolâtrée de tous; à son souvenir est resté plus particulièrement attaché le nom de La Rochefoucauld, l'auteur des Max i vus.

(1) La célèbre duchesse de Longueville.

Mais son corps, rayonnant d'une si belle flamme.

Xe sera qu'un ravon des beautés de son âme.

Et ses propres regards, quoique de tout vainqueurs.

Bien moins que ses vertus asserviront les cœurs.

Xe me demande point, en combien de manières

Elle fera briller ses diverses lumières ;

Elle luira partout et. jetant mille feux,

Remplira de clarté l'univers ténébreux.

Mais, ce qu'on y verra resplendir davantage

Sera le bon, le grand, l'héroïque courage,

Ce royal sentiment, si haut, si pleins d'appas.

Qui. dans un noble sein, ne souffre rien de bas;

Ce sera cette aimable et sensible tendresse,

Qu'aux misères d'autrui la raison intéress. :

Cet humain mouvement, qui fait aux maux humains

Prêter, avec plaisir, les secourables mains;

Ce sera la vertu facile et bienfaisante.

Qui va. par sa largesse, au delà de l'attente.

Qui cherche la disette, afin de l'alléger.

Et qui tient à bonheur qu'on se laisse obliger ;

Ce sera la vertu, des vertus la plus forte,

Le feu qui sanctifie et vers Dieu l'homme emporte,

Cet amour embrasé, qui, fuyant les bas lieux.

Xe tend, par ses désirs, qu'au royaume des cieux.

Ces dons accompagnés d'un sens incomparable,

D'un langage charmant, d'un air émerveillable.

D'un esprit angélique, et d'un corps tout parfait,

La rendront de HEXRI l'ambitieux souhait.

De leur commune ardeur, par le ciel allumée, Et, par leurs soins communs, nourrie et confirmée, Eclôront deux phénix, deux princes dont le sort Ne brillera que tard à recueil de la mort. Le premier m'apparait sous la forme d'un ange, Et, par sa seule vue, attire la louange, Tant les cieux libéraux, dans le feu de ses yeux, D'abord font découvrir de destins glorieux. On lit. en tous les traits de son jeune visage, Ce que fera son bras, en la fleur de son âge ; On y lit ses desseins, on v lit ses exploits, On y lit les États qu'il mettra sous ses lois. Sur le front du dernier, la majesté gravée, En lui, dés le berceau, montre une àme élevée, Un air tout martial, à la victoire né, Enfin un cœur semblable au cœur de son aine. Henri, de sa grandeur, en eux, verra des traces, En eux, Anne verra des ombres de ses grâces. Et sur leurs jeunes fronts ils se plairont de voir, De leurs honneurs futurs poindre et briller l'espoir (1).

En un port si tranquille, en un état si ferme, Les travaux de Henri pourraient trouver leur terme. La raison le voudrait ; mais de nouveaux besoins Demanderont encore ses peines et ses soins.

1 1 Trois enfants provinrent de cette union : une petite tille, qui mourut à l'âge de quatre ans, et deux fils. L'im entra dans les ordres et termina ses jours dans un couvent de bénédictins ; l'autre, Charles Paris de Longueville, qui avait embrassé la carrière des armes, fut tué au passage du Rhin, en 1672.

i3o LA PUCELLE.

Des princes transalpins la liberté mourante Le reverra, pour elle, armer sa main puissante, Et. par son foudre ardent, lancé de trois côtés, Soumettre aux rieurs de lis trois célèbres cités. Tortonne. qui des trois est la moins accessible, Xe se laissera vaincre à son cœur invincible, Qu'après qu'elle aura vu, par cent assauts divers, Ses terrasses en poudre et ses remparts ouverts. Imprenable Tortonne, à ta fatale prise.

Milan même craindra de perdre la franchise, Et de sa froide peur ne sera bien guéri. Que par le prompt rappel du redouté HEXRI. Son roi voudra son bras, pour nouvelle colonne, Qui l'aide à supporter le faix de sa couronne ; Et, parmi les piliers de l'empire » françois », Lui verra fortement soutenir ce grand poids. La terre lasse, enfin, de la tragique rage. Par qui tous ses climats rougiront de carnage, Pour obliger la paix à revenir des cieux, Sur lui seul, en pleurant, tournera tous ses yeux. Du Rhin, encore un coup, il franchira la rive. Et, portant à la main la pacifique olive, Aux ennemis battus des orages du sort, Offrira la bonasse et montrera le port L'Europe le verra, trois entières années, S'efforcer d'adoucir leurs dures destinées,

il) Offrira hi bonasse, — le poète écrit • bonace -, — cela veut dire qu'il fera des conditions douces.

CHANT HUITIÈME. l3l

Et sans paraître ému de cent contraires flots, Agir incessamment pour les mettre en repos' Pour lever tout ombrage à leurs âmes guerrières Son esprit jettera mille vives lumières, Et, sans cesse, ouvrira mille moyens divers Pour chasser le discord du confus univers Mais l'Ibère orgueilleux, irrité de ses pertes Refusera toujours tant de grâces offertes Et, flattant son dépit, d'un espoir suborneur De la paix aux humains enviera le bonheur ' Que si jamais ce bien doit venir à la terre, Si jamais se termine une si longue guerre ' HENRI seul l'aura fait, et cet heureux destin De son noble travail sera le fruit divin

Ah ! que dis-je ? ah ! Danois, du profond des abîmes, Pendant ces justes vœux et ces soins magnanimes, Seleve un tourbillon, affreux et véhément d) Qui de ce grand projet sape le fondement. V

x>ur la déplorer. Cette guerre ci^t 3 "?»*"■«, il y revient

luée par un conflit du Palee t ^c at " «.bouffonne, provo- )izarre figure à côté du dnn l 1 1, l*Coar- fait> en réalité* assez - héros0, sur ce ^rtnZst^t^^ S îft*** ■ux-memes y sont niéconnii«.iM« t » • ' Conûe et Turenne

le Ville, la Lhesse plu et ne dan et J" t0Ut ï*"* à rHôtel ations des siens. Le cardinal de lier? U? }J,mai.s» dinSeait 1« opéfcre, a fait un bien «££ crJL ^j£S °V.Û « »er général, où commandair ,,n* F P -e qu offrait ce C^T~

atailîe du 'faubourg ^ Saint-A„to e o'' * ^°Ur^uese »™ «■ ilshommes en foule,0 revenant 11 V°}'ait; dit'û> les Sen"

i3z LA PUCELLE.

Des astres le plus doux, par ce subit orage,

Sent couvrir sa clarté d'un infernal ombrage,

Et, par un mouvement qu'on ne peut concevoir,

Sent, pour une si sainte œuvre, affaiblir son pouvoir.

On voit les champs des lis n'être plus que d'épines ;

On n'y voit plus que feux, que meurtres, que rapines ;

L'horreur partout y régne, et partout les esprits,

Contre leur propre bien, de rage y sont épris.

La paix, qui dans son char brillait sur leur frontière,

De trouble, à ces objets, se recule en arriére,

Et ses rayons, en vain des peuples désirés,

Laissent, en s'éloignant, leurs cœurs désespérés.

De cet astre obscurci les lumières éteintes,

Remplissent les mortels de soupçons et de craintes,

Et, durant cette éclipse, il n'est calamité

Que n'attende chacun de sa malignité.

Mais les puissants rayons d'une royale étoile,

Enfin perçant la nue, et dissipant son voile,

Ce bel astre obscurci, par ses traits radieux.

Des mortels effrayés revient charmer les yeux.

'ange d'écharpes bleues, de toilettes, de cuirasses, d'épées et de

violons, qui se faisait dans cette salle, ainsi que les trompettes qui

sonnaient dans la place, produisaient une sensation qu'on trouve

plus souvent dans les romans qu'ailleurs. » N'est-ce pas ce jour-là

ï, fille de Gaston, du haut des tours de la Bastille,

fit tirer le canon sur les troupes deCondé. Monsieur ie prince, comme

lit a'ors: C gpa pas à celui-ci. par la suite, d'être

s dans une arrestation, lestement opérée au Palais-Royal, du

ni et du duc de Longueviile; les deux frères et le beau-

-i trois en un seul coud de filet.

CHANT HUITIEME. i33

Il revient apaiser l'orage de la France. Du retour de la paix lui rendre l'espérance, L'espérance, et rien plus ; tant le ciel irrité, Pour son peuple endurci, garde de dureté (i). Je suivrais le récit de ces faits mémorables, En vertu sans égaux, en gloire incomparables ; Mais l'ordre du Seigneur me contraint de finir. Et me les fait laisser au fond de l'avenir.

Là se tait la voix sainte, et le chœur angélique Ranime le concert de sa sainte musique ; De ces airs, de ces sons, les Princes enchantés, Jusqu'au troisième ciel s'estiment emportés. Dans un ravissement, qui tout autre surpasse, Chacun songe aux grandeurs de son auguste race : La Pucelle à sa mort songe sans déplaisir Et, pour jouir de Dieu, l'avance du désir. Enfin, tout à coup cesse, et musique, et lumière. Et la grotte demeure en son horreur première ; La lampe y luit à peine, et sa faible clarté A peine s'y défend contre l'obscurité.

Les Princes, abattus d'une si longue veille, Quittent l'antre ombrageux, tout rempli de merveilles.

(i) Le poète ici fait allusion au triomphe de la monarchie absolue sur le parti parlementaire, qui portait en lui le germe de la révolution de S9. et le premier élément de la monarchie constitutionnelle.

ï34 LA PUCELLE.

La Guerrière, après eux, l'abandonne en priant.

Et voit blanchir le ciel aux portes d'Orient.

Le soleil, qui naguère était allé sous l'onde

Y chercher le repos qu'il laissait dans le monJ.. .

Semblait s'être hâté de revoir l'horizon,

Pour éclairer des maux la sainte guérison.

La barrière du jour n'est pas sitôt éclose,

Que la garde, en deux rangs, les malades dispose;

Ils ont tous le teint pâle, ils sont tous langoureux,

Et le tour du grand cloitre est trop petit pour eux.

Charles vient et s'apprête à forcer la nature ;

Des incurables maux il entreprend la cure ;

Mais, avant que la faire, au mystique festin,

Mange le pain céleste et boit le sacré vin.

Du temple alors, en pompe, au cloitre il s'achemine, Et porte en ses deux doigts la sainte médecine ; Puis avançant la main, qu'accompagne sa voix, Sur le front, à chacun marque la sainte croix. Il touche et parle ensemble, et qu'il parle ou qu'il touche, L'Esprit d'en haut conduit, et sa main, et sa bouche ; Par sa bouche, et sa main, le mal est écarté. Et soudain, en son lieu, succède la santé. Du parler, du toucher, l'effet inconceval Rend aux peuples guéris Charles plus vénérable ; Il parait à son camp d'un plus royal aspect Et, pour lui, désormais, tous ont plus de respect.

Tel après qu'en sa course, illustre et vagabonde. De :cnt monstres cruels il eût purgé le monde,

Et que de tant de maux les peuples affligés, Par sa force héroïque en furent soulagés ; Le valeureux Hercule, aux peuples de la terre. Parut un Jupiter armé de son tonnerre, Fut révéré de tous, et ne vit plus de lieu Qui ne le reconnût digne du nom de dieu.

Le prince vénérable, au sortir du saint cloître, D'antiques citoyens voit trois bandes « paroitre » ; Soissons, Laon, Saint-Quentin, au bruit de ses exploits. Les dépêchent vers lui, pour recevoir ses lois. Tous ont, en sa faveur, quitté son adversaire ; Tous ont môme harangue, et même offre à lui faire ; Pour le moins amuser, le plus âgé de tous, Au nom de tous lui parle, et lui parle à genoux.

— Grand monarque, dit-il, tes bruyantes merveilles. D'un éclat agréable ont frappé nos oreilles, Et, nous éclaircissant de son juste pouvoir, Ont fait rentrer nos pas au chemin du devoir. Pleins d'un cuisant regret de tant d'erreurs commises, Nous venons, sous ton joug, remettre nos franchises ; Maintenant de Soissons, de Laon, de Saint-Quentin, Tes seules volontés vont régler le destin. Philippe, de cent maux menaçant notre terre, Nous sollicite, en vain, de te faire la guerre ; Les miracles du ciel, à tes vœux accor Du droit de ton parti nous ont persuadés.

i36 LA PUCELLE.

Bien que cet inconstant, pour l'anglaise querelle,

Arme la Picardie et la Flandre avec elle,

Nous embrassons la tienne et te venons offrir

Tout ce que de bons cœurs peuvent faire et souffrir.

De forces seulement aide notre courage,

Et fournis nous de bras pour combattre l'orage.

Quand le lier Bourguignon, transporté de courroux.

Avec mille étendards, viendra fondre sur nous.

Le Prince les écoute et, suivant leur demande . Soudain pour chaque ville une troupe commande. Leur promet qu'en repos ils vivront sous sa loi, Et d'un accueil humain récompense leur foi.

A l'instant, par un choix aussi juste que sage, Tannegui va vers Laon recevoir son hommage, Et Clermont et Dunois, vont, pour la même fin, Le premier vers Soissons l'autre, vers Saint-Quentin. Amauri seul demeure, et suit dans le silence, Charles, qui, sans parler, vers le palais s'avance, L'esprit non moins confus que le cœur affligé, D'avoir appris, pour lui, le Bourguignon changé.

CHAXT NEUVIÈME

Le monarque s'enferme et, dans sa solitude,

Se livrant tout entier à son inquiétude,

S'écrie : — O justes Cieux. quel crime ai-je commis,

Pour revoir, contre moi, s'unir les ennemis? ,

Perfide Bourguignon, pour venger ta malice,

Il n'est point aux enfers d'assez rude supplice ;

Tu te perds pour me perdre et, d'un courroux brutal.

Renonces à ton bien, pour me faire du mal.

C'est Bedford, non pas moi, qui mérite ta haine;

Tu n'as que trop senti combien pèse sa chaîne,

Et jusques à quel point son orgueil outrageux

Est dur à supporter aux hommes courageux.

Qui te fait préférer le voleur de ta gloire

Au prince, qui le dompte, et t'offre sa victoire ?

Quel funeste retour, quel caprice du sort

Te rejette à la mer. en arrivant au port ?

l38 LA PU CELLE

Lâche, est-ce que l'honneur ne te peut jamais plaire? Xe sais-tu donc aimer que ce qui t'est contraire ? Si tu pouvais languir, sous Bedford, abattu, Trompeur, contre Bedford, pourquoi m'implorais-tu ?

Parmi tant de démons, que le sein de la terre. En faveur de l'Anglais, a vomis pour la guerre, Plus malfaisant que tous, est un spectre odieux. Dont le corps n'est forme que d'oreilles et d'yeux. 11 court et, dans son cours, fuit les communes routes; Il est toujours en veille, et toujours aux écoutes; Sur son cœur défiant tout fait impression, Et jamais rien n'échappe à son intention. Quelque chose pourtant, qu'il voie, ou qu'il entende, Il l'entend, et la voit, ou diverse, ou plus grande, Et produit même erreur, dans les faibles esprits, Que son souffle glaçant de son froid a surpris. Les fausses visions, les sombres fantaisies, Les soucis envieux, les pâles jalousies, Le dépit, le chagrin, la colère et l'ennui, Comme un essaim bruyant, volent autour de lui. Ce fut par ses conseils que Larchange rebelle Fit perdre l'innocence à la race mortelle ; Quand, outré de voir l'homme en sa place établi, Il lui fit du Seigneur mettre Tordre en oubli.

Ce démon, qu'affligeait le crédit de la Sainte, Croyant voir le temps propre à lui donner atteinte,

CHANT NEUVIEME. i3q

Du superbe Amauri réveille le courroux Et, par lui, veut d'Agnès rendre Charles jaloux. Il se coule en son âme et sa langue infectée, Du venin dont le monstre a l'haleine empestée. Par l'oreille du roi. le verse dans son sein; Le succès est heureux et répond au dessein.

— Ce mal, dit Amauri, des maux est bien le pire, Que Philippe te manque et de toi se retire ; Mais, à parler sans feinte, en cet événement. Il n'est rien arrivé, contre mon jugement. Je crus qu'il le ferait, et qu'il le devait faire; Pardon, si ce discours te semble téméraire; Je crus qu'il le ferait, dès l'instant que j'appris Qu'Agnès l'avait élu, pour venger ton mépris. Elle est sa seule idole, elle est sa seule reine; 11 en tait son oracle et sa loi souveraine; Il veut ce qu'elle veut et, sans délibérer, Suit tout ce qu'à son âme elle veut inspirer. Devant ce vif éclat et cette ardente flamme, Il n'a pas', comme toi, l'art de glacer son âme ; Il n'a pas, comme toi, contre tant de beauté, La vertu du dédain et de la dureté.

Il n'a point, comme toi, de céleste Pucelle. Qui la chasse avec honte et le défasse d'elle, Qui le force à marcher sous ses saints étendards, Et le fasse trembler au feu de ses regards. Agnès a de ses yeux déployé la puissance; Elle a de ton mépris demandé la vengeance:

i4o LA PL'CELLE.

Qu'eût pu faire un amant, mis entre Agnès et toi, Que se ranger vers elle et te manquer de foi ?

Charles, à ce discours, un mot seul ne réplique; Mais sa poignante aigreur profondément le pique ; Il trouve Amauri juste en son fier sentiment, Et se laisse emporter à son emportement. Sa prudente raison veut en vain l'en distraire ; Sa passion s'oppose au flambeau qui l'éclairé; En vain de ce penser il se veut divertir; Plus il y fait d'effort, moins il en peut sortir.

Cependant vient la nuit, sur l'aile du silence. Aux travaux des mortels apporter allégeance : Charles, de sa douleur amèrement rongé,

•nt point, par la nuit, son travail allégé. L'incomparable Agnès, par sa Sainte chassée, Se revient étaler à sa triste pensée ; Il se la représente avec tous ses appas, Et ne voit, dans ses yeux, que de charmants éc

— Je t'excuse, dit-il, Philippe, je t'excuse, Ce n'est ni trahison, ni malice, ni ruse; C'est cette voix magique et ces yeux tout-puissants, Qui, pour te révolter, ont corrompu tes sens. Agnès, superbe Agnès, quelle subite rage A me ravir ce Prince anime ton courage ? Quel aveugle transport, contre ta volonté, A conjurer ma perte engage ta fierté ?

En cette occasion, ta gloire impérieuse

A ton propre désir te rend injurieuse ;

Je vois tes mouvements, je lis dans ton secret ;

Tu ne veux point ma perte, ou la veux à regret.

Pour ton propre malheur, tu prendrais ma défaite ;

Je connais ton esprit, je sais ce qu'il souhaite ;

Tu fais, dans ton dépit, ce que tu ne veux pas ;

Tu poursuis mon amour, et non pas mon trépas.

Ton courroux, envers moi, seul te rend inhumaine...

Mais non, je me repais d'une espérance vaine :

Tu m'estimes coupable, et peux facilement

Vouloir que Ton m'immole à ton ressentiment.

Tu peux avoir, sans feinte, employé tes caresses.

Pour faire, à mon rival, oublier ses promesses,

Pour regagner son cœur, par tes divins appas,

Et les faire acheter, au prix de mon trépas.

Tu l'as pu, tu l'as fait, la chose est trop certaine :

En vain d'autres pensers mon cœur flatte sa peine,

Tu résolus ma mort, dés le moment fatal,

Que tu m'abandonnas, pour chercher mon rival.

Agnes, injuste Agnès, d'une amitié si tendre,

Était-ce là le fruit que je devais attendre?

Après tant de respects, ton prince, et ton amant.

Méritait-il, ingrate, un si dur traitement?

Si je t'avais déplu, sans recourir aux armes,

Tu me punissais trop, me dérobant tes charmes ;

Sans me persécuter de ces maux superflus,

C'en était un trop grand, que de ne te voir plus.

Mais non, je ne fus point l'auteur de ta retraite ; Par un autre que moi l'injure te fut faite ; Je la vis seulement, et la crainte des cieux Ne rendit, envers toi, coupables que mes yeux. Mon cœur fut innocent, et ressentit l'outrage Que souffrit ta beauté, que souffrit ton courage ; Mes veux mêmes, mes yeux en furent offensés, Et leurs tristes regards te le dirent « assés ». Contre moi, cependant, ta vengeance s'exerce ; Au plus beau de mon cours, ta fureur me traverse ; Elle t'arrache à moi, m'enlève mes amis, Et me punit du mal que je n'ai point commis.

De semblables discours, durant l'ombre muette, S'entretient la douleur de son âme inquiète ; Il veille, et le soleil se montre à peine aux cieux, Que le fils de Gillon vient s'offrir à ses yeux.

— Amauri, dit le prince, ainsi donc la cruelle M'a révolté Philippe en faveur du rebelle, Et, quelque engagement qu'il eût pris avec moi, Elle a pu le résoudre à me manquer de foi. O Dieu ! quelle raison porte cette inhumaine, A paver mon amour d'une si forte haine Qui lui fait prodiguer tout ce qu'elle a d'attraits. Pour troubler mon triomphe et me ravir la paix : Devais-je recevoir un si sensible outrage, De celle à qui mon coeur rend un fidèle hommage, Et voir entrer en ligne, avec mes ennemis, Celle à qui, sans combat, j'étais déjà soumis ?

D'un orgueilleux dépit sa fière âme emportée Ainsi, d'entre les mains, m'a la victoire ôtée; Et, non moins que devant, je me trouve en danger, De tomber sous le joug du rebelle étranger.

Arnaud, dont l'esprit, en cette arrière plainte, Ou voit, ou pense voir, jour à perdre la Sainte, La haine et l'intérêt le rendant éloquent, Le vient aigrir encor. par ce discours piquant.

— En ce qu'a fait Agnès, je ne vois rien d'étrange ; Un affront enduré, veut enfin qu'on le venge ; La Nature l'inspire et, nécessairement, Au déplaisir reçu joint le ressentiment. Il faut être Amauri pour souffrir une offense, Et ne pas aussitôt courir à la vengeance; Il faut être Amauri, pour n'abandonner pas Ceux qui, dans l'amitié, font gloire d'être ingrats. Agnès était Agnès, et la peine sensible, Que causa ta faiblesse à son cœur inflexible, Forçant la passion qui l'amenait vers toi, L'a portée à venger le mépris de sa foi. Je ne suis point suspect, quand je parle pour elle, Tu sais qu'elle me hait, d'une haine mortelle, Et si rien aujourd'hui me met de son côté, Ce n'est que la justice et que la vérité. A quoi qu'elle se porte, elle est trop excusable ; Tu dois seul de son crime être jugé coupable ; Que dis-je ? ah! non pas toi, mais l'Esprit furieux, Qui, pour régner sur nous, ose abuser des deux.

i44 LA PUCELLE.

En parlant toutefois d'une chose céleste, Un langage si libre est-il assez modeste ? Peut-on bien, sans péché, la soupçonner de rien, Et le mal qu'elle fait serait-ce point un bien ? Oui, prends pour bien le mal que nous lui voyons faire. Si c'est l'Esprit de Dieu, qui l'échauffé et l'éclairé, Si son bras est le bras du Monarque des rois, Si son cœur a, pour fin, le salut des c François *. Mais si, comme chacun à bon droit le soupçonne, Sa valeur est fatale au bien de ta couronne ; Si ses faits si brillants, et si prodigieux, Pour cause, ont les Enfers voilés du nom des cieux ; Juge à quoi ta fortune est par elle réduite, Ce que pour l'avenir te promet sa conduite, Et de combien de maux seront, pour toi, suivis, Et Philippe, et la Belle, à tes armes ravis. Je te vois, dés cette heure, au fond du précipice. Accuser ton erreur, accuser sa malice, Mais, plus que sa malice, accuser ton erreur, D'avoir poussé ta gloire, en ce gouffre d'horreur. Charles, avec ces mots, sent couler en son âme L'ingénieux poison de cet injuste blâme , Et, dans son lier regard, fait lire clairement, Qu'il n'a pas, pour la Sainte, un meilleur sentiment. Le rusé favori qui sur lui tient la vue, Et qui de ce discours lui connaît l'âme émue. Prend cœur pour ses desseins, et, voulant redoubler, Se voit, par la Guerrière, en ce moment, troubler.

— Tout est fait, tout est prêt, brave prince, dit-elle Désormais à Paris la fortune t'appelle ;

Tu ne peux, sans le perdre, ici plus t'arrêter,

Et tu le gagneras, si tu te sais hâter.

Ce fils, ce doux espoir de la triste Angleterre,

Du seul bruit de son nom, la rengage à la guerre;

Bedford marche déjà, déjà ses bataillons

Reviennent de nos champs occuper les sillons.

Charles, le temps est cher. Mais Charles, à la Sainte :

— Bedford n'est pas, dit-il, ce qui cause ma crainte En vain, pour nous combattre, il a ce camp formé.

Et ton bras à le vaincre est trop accoutumé. Je crains du Bourguignon la fatale puissance, Fatale à ma grandeur, et fatale à la France ; Le bonheur l'accompagne, et ceux qu'il a quittés Ont, par leurs ennemis, été toujours domptés. Il m'avait, l'inconstant, sa parole engagée ; Agnès l'y fait manquer, par nous désobligée ; N'eût-il point mieux valu la souffrir parmi nous? Nous pouvions bien lui faire un traitement plus doux.

Il achève ces mots, d'une voix faible et basse ; Amauri les soutient, d'un ton rempli d'audace, Et, son fiel, sur la Sainte, à grands flots répandant, Abandonne la bride à son courroux ardent.

— Le Roi n'est plus, dit-il, pour l'Esprit qui t'inspire. Ne le trouvant porté qu'au mal de son Empire ;

r. rr. 10

Qu'au mal de tous les siens ; si c'est mal toutefois,

D'armer le Bourguignon, en faveur de « l'Anglois * ;

Si c'est mal d'offenser la généreuse Belle,

Qui seule a, dans ses mains, le cœur de Tinfidèle ;

Et si c'est mal, enfin, d'avoir, en l'offensant,

Privé l'État français d'un secours si puissant.

Le ciel, me diras-tu. le ciel, dont tu te pares,

Dont tu couvres l'horreur de tes actes barbares.

Le difficile ciel désapprouvait son bras :

Et pourquoi ? si le tien ne lui déplaisait pas.

C'était une âme haute, un courage invincible,

Qui. pour servir son prince, estimait tout possible,

Et, pour ses intérêts, avait autant que toi.

De chaleur, de vigueur, de confiance et de foi.

Elle eût pu, comme toi, l'assister de ses armes ;

Mais tu l'eus pour suspecte, et redoutas ses charmes;

Tu redoutas ses yeux, et crus que ton pouvoir

Cesserait au moment qu'elle les ferait voir.

Nous avons, par ta peur, perdu son assistance :

Seule, tu l'as forcée à chercher sa vengeance,

A rechercher Philippe, et, par tous ses appas,

Lui faire de son roi conspirer le trépas.

Il était devenu notre ami véritable ;

Il va nous devenir adversaire implacable ;

Contre l'Anglais naguère il nous servait d'appui.

Et voilà qu'à l'Anglais il en sert aujourd'hui.

Tous deux ont assemblé des troupes infinies,

£t poussent, contre nous, leurs brigades unies •

Chasse-les, si tu peux, par l'effort de tes coups ; Mais tu ne sais chasser que ceux qui sont pour nous. Ils nous vont enlever nos nouvelles conquêtes ; Et toi seule, sur nous, attire ces tempêtes ; Pour n'avoir pu souffrir de rivale à la cour. Tu nous ravis le trône, et peut-être le jour.

D'un semblable transport, la guerrière surprise Veut répondre au jaloux, puis change et le méprise, Et, tournant vers le roi ses regards flamboyants. L'étonné et Péclaircit par ces mots foudroyants.

— En ces termes, dit-elle, et jusqu'en ta présence, Oser de ses décrets blâmer la Providence!... L'oser jusqu'en ton nom, l'oser en me parlant, Ah ! c'est être, à vrai dire, un peu trop insolent ! Ah ! c'est trop écouter l'indigne jalousie, Dont, pour mes grands succès, on a l'âme saisie ! C'est faire trop d'injure au bras du Tout-Puissant, Et trop de ses faveurs être méconnaissant ! On a donc pu sitôt bannir de sa mémoire Du Dieu libérateur l'éclatante victoire ; Quand, près de ses hauts murs, le fidèle Orléans, Sous le poids de mes coups, vit tomber ses géants. On ne se souvient plus de ce hardi passage ? Qui de tant de cités éloigna le servage ; On ne se souvient plus du sacre glorieux, Dont l'objet triomphant s'offre encore à nos yeux ? Cependant ces exploits, ces merveilles insignes, P'une mémoire illustre à jamais seront dignes;

ï48 LA PUCELLE.

Ces miracles fameux, si grands, si relevés,

Sans A^nès, par nos mains, viennent d'être achevés.

Jusqu'ici, malgré tout, j'ai tenu ma promesse,

Sans les charmes impurs de cette enchanteresse ;

Les cieux ont vu, par moi, leur ordre exécuté.

Sans avoir eu besoin des traits de sa beauté.

Ils me verront encor, sans cette aide funeste,

De leur ordre immuable exécuter le reste ;

Sans elle, ils me verront des perfides tyrans

Attaquer les drapeaux, et dissiper les rangs.

A la merci des traits, ils me verront, sans elle,

Aller porter la guerre au pied du mur rebelle,

Et seule me verront, par mille grands efforts,

Maîtriser la terrasse, et la joncher de morts !

Charles, telle à Paris sera ma destinée ;

C'est ainsi que la chose est, là-haut, ordonnée ;

Sans que le Bourguignon, qui trouble tes esprits.

Puisse nuire au dessein, pour ta gloire, entrepris.

Ses forces, que tu crains, n'y mettront point d'obstacle;

Son projet est détruit par un autre miracle ;

Ces murs, qui, sous tes lois, viennent de se ranger,

Du côté de la Flandre écartent tout danger.

Loin de fondre sur nous, il faut que sa tempête.

Contre leurs boulevards, se consume et s'arrête ;

Du traitre Bourguignon le dessein est failli ;

D'assaillant qu'il était, il se trouve assailli.

Non, ne crains que le Ciel en ce reste de guerre ;

Rien ne peut à ton cours s'opposer, sur la terre ,

Tout te rit désormais, et tu seras vainqueur, Pourvu que de péché tu préserves ton cœur (1). Charles, à ce discours, se remplit de tristesse, Et ne peut, sans rougir, penser à sa faiblesse ; Après tant de bienfaits reçus du firmament, De sa flamme il a honte, et se hait d'être amant. Il sent sa passion, et. devant la Pucelle, Sent, par sa passion, sa vertu criminelle ; D'un héroïque effort, il tâche à l'étouffer. Et, par la Grâce enfin, d'elle peut triompher. Au parti le plus juste aussitôt il se range, Révère la guerrière. et lui donne louange ; Il la donne aux bontés du monarque des rois, Mais du cœur seulement, et non pas de la voix. Amauri le regarde, et voit qu'il l'abandonne ; Un si soudain retour le surprend et l'étonné ; La parole lui manque, et l'air audacieux S'efface sur son front et s'éteint dans ses yeux. Son déplaisir l'accable et son âme hautaine Est ensemble agitée, et de peur, et de haine ;

(1) A partir Je ce moment, l'épopée de la Pucellc va prendre une allure plus personnelle et plus indépendante; cependant, l'auteur ne manquera pas de faire ressortir l'intrigue qui paralysa l'action militaire de Jeanne, à l'heure où la prise de Paris était la conséquence inévitable de tous les hauts faits accomplis déjà. C'est à ce point que Bedford craignant le mouvement qui se produisait dans Paris, s'était retiré à Vincenhes. Seulement, les hésitations de Charles Vil ranimèrent bien vite son courage; il s'occupa aussitôt de rallier de nouvelles forces, pour faire face à une situation qu'il avait lui-même considérée perdue.

i5o LA PUCELLE-

Il se sent, pour la fille, un trop faible rival,

Et, moins il est puissant, plus il lui veut de mal.

Sur ce temps un grand bruit, comme d'un grand tonnerre,

S'élève jusqu'aux cieux, fait retentir la terre ;

Trouble le sein de l'air, et, pour quelques moments,

Ebranle la cite jusques aux fondements.

C'est l'Anglais, c'est Bedford, dont l'approche attendue,

Parmi le camp français, venait d'être entendue,

Et le camp généreux, ému de ce rapport,

M'avait pu retenir son belliqueux transport.

Il brûle de combattre, et sa flamme guerrière

Le force à mettre au vent la royale bannière ;

Il n'attend aucun ordre, et, marchant à grands pas,

Ne roule, en son esprit, qu'assauts et que combats.

Tous sortent à l'instant, de la sainte muraille, Tous, à cris redoublés, demandent la bataille, Et tous, même à leurs chefs, donnent de la terreur ; L'indiscrète vertu dégénère en fureur.

Charles court au tumulte, et, d'une voix sévère, Réprime l'insolence et la fougue tempère ; Il rappelle aux drapeaux les soldats écartés, Forme ses bataillons, jette sur les côtés Du gendarme serré les brigades luisantes, Loge, dans le milieu, les machines pesantes, En revoit l'attirail et, partout se portant, Jusqu'aux moindres besoins, sa prévoyance étend.

CHANT NEUVIEME. i5i

La Sainte l'accompagne, et ne voit pas, sans joie,

Avec quelle grandeur son adresse il emploie ;

Elle le fortifie en sa noble chaleur,

Et lui montre Paris, pour prix de sa valeur.

Lui, qui, pour ses desseins, voit tout si favorable,

Ne retient plus du camp le transport indomptable,

A son feu l'abandonne, et. d'ifne ardente voix,

Même au fort de son cours, le pousse vers PAnglois (i .

De son côté, Bedford dans le fond de son âme, Ne sentant pas brûler une moins vive flamme, Mène son camp vers Reims, dans l'espoir apparent D'arrêter les progrès du nouveau conquérant. Il s'avance à grand bruit comme un foudre qui gronde, Et qui d'un proche éclat menace le bas monde ; Il s'avance à grands pas et, dans son vite cours, Parle à ses bataillons, et leur tient ce discours :

— Compagnons, que le vœu d'une illustre vengeance Arme pour rétablir l'Angleterre en la France. Et qui, dans un projet si digne de vos coeurs, Ne sauriez réussir que de Charles vainqueurs ;

(t) Les Français s'étaient portés à Château-Thierry le 29 juillet. Le ier août, ils étaient à Montmirail ; le 2 à Provins. Au lieu de se diriger sur Paris, on revient vers la Loire. Ce sont les négociations engagées avec le duc de Bourgogne, qui provoquent ces allées et venues.

Voyant que les Français s'éloignaient au lieu d'avancer, Bedford entra en campagne, dès le 4 août, et fît mine de prendre l'offensive. On l'attendit vainement à Château-Thierry et à Lamotte de Kapgis. Le moment de l'action venu, l'Anglais, immédiatement, battait en retraite.

i52 LA PUCELLE,

Bien que, par vos efforts, vous puissiez, sans nulle aide.

Aux maux de notre empire apporter le remède,

Et que votre courage ait peine à supporter,

Que. dans son entreprise, on pense à l'assister ;

Les destins toutefois, amis de la justice,

Du puissant Bourguignon vous rendent la milice,

Et veulent que, vers nous* se rangeant désormais,

Il vienne réparer les maux qu'il nous a faits.

Sous lui ce que l'Escaut, ce que la Meuse embrasse,

En faveur de l'Anglais se lève et se ramasse;

De deux si braves corps, Charles enveloppé,

Ne peut qu'il ne se voie, ou mort ou dissipé.

Oublions notre honte, oublions sa victoire;

Nous verrons nos malheurs suivis de notre gloire ;

Aux dépens du Français, nous Talions relever,

Et, par un coup fatal, nos travaux achever.

Conduit, par la fortune, au coeur de notre terre,

Engagé dans nos rets, par son heureuse guerre,

Assailli par deux camps, et par deux camps détruit,

De son aveusrle audace il recevra le fruit.

Par son abaissement, relevons notre estime ;

Aux foudres de nos mains donnons-le pour victime;

Dans le flot de son sang, son orgueil étouffons,

Et de tous ses lauriers, par un seul triomphons.

Philippe, contre lui, fait marcher sa puissance,

Gardons bien que son cours le notre ne devance.

D'une palme si noble, amis, soyons jaloux,

Et ne permettons pas qu'on la cueille sans nous.

Bedford, en s'éloignant des campagnes normandes, Ainsi parle à ses chefs, ainsi parle à ses bandes; Tous, par cent cris guerriers, approuvent son discours, Et vers Reims à l'envi. précipitent leurs cours i . Mais, au fort de leur cours et de leur espérance, Soissons. Laon, Saint- Quentin les quittent pour la France ; D'un tel événement, tous demeurent surpris, Et l'espérance meurt, en leurs tristes esprits. Ea terreur vient alors, et, dans leurs rangs mêlée. Souffle à chaque soldat son haleine gelée; Elle accroit le péril, et figure à leurs yeux, Charles du Bourguignon déjà victorieux; Elle le représente en forme plus auguste, Qui protégé du ciel, en sa querelle juste, Dresse, en hâte, vers eux, ses formidables pas, Et, le fer à la main, les dévoue au trépas. Par ces impressions, leur morne fantaisie, Se trouve, tout à coup, d'épouvante saisie, Et de quelque raison qu'on pense les toucher. Tous, contre le Français, refusent de marcher.

(]) Aux troupes dont disposait Bedford, étaient venues se joindre celles qu'avait amenées le cardinal Winchester. Leur effectif était de cinq mille hommes, et leur moral devait être excellent, car on leur avait promis toutes les indulgences attachées à une croisade. Sur une des bannières de ce petit corps d'armée, était brodée une quenouille avec cette devise : Or vienne la belle! Mais il entrait dans la tac de Bedford de ne rien compromettre, et de se soustraire à l'approche de l'ennemi, autant de fois que celui-ci ue renouvelle »es im-

prudences passées.

i-;4 LA PUCELLE.

Bedford monte en fureur, et ses troupes gourmande ;

Mais en vain il leur parle, en vain il leur commande ;

La terreur les rend sourds, et lui-même à la fin

N'est pas, plus qu'eux, exempt de son mortel venin.

Désormais plein de trouble, et craignant sa défaite,

Par l'avis de ses chefs, il conclut la retraite,

Et rassemblant soudain ses escadrons épars,

Fait tourner, vers Paris, ses volants étendards.

A faire ferme, en vain, son courage l'incite;

Tout orgueilleux qu'il est, la bataille il évite;

L'effroi, de plus en plus, maitrise ses esprits;

Quoique loin du danger, il se tient déjà pris,

Et, sans compter pour rien le jour qu'il a d'avance,

Il croit, même en fuyant, perdre sa diligence.

Charles, rempli d'ardeur, le suit rapidement,

Court toujours, pour l'atteindre, et toujours vainement;

Mais la cinquième nuit, résolu de le joindre,

Avant qu'on vit le jour au bord du Gange poindre,

Et par un combat seul, après tant de combats,

De deux peuples rivaux terminer les débats.

Aux bandes il s'adresse, et leur tient ce langage ;

— Chers et vaillants guerriers, achevez votre ouvrage ; Bedford. à cette fois, peut tomber sous vos coups, Et ce rare bonheur ne dépend que de vous. A vos yeux abattus je demande une veille ; Non moins que le profit, l'honneur vous le conseille, Et ce léger travail à vos bras valeureux Doit produire un effet durable autant qu'heureux.

CHANT NEUVIEME. i55

Ainsi quand un nocher, à qui le feu de l'Ourse Fait découvrir la fin de son errante course. Pour recueillir le fruit de ses travaux passés, Redonne un nouveau cœur aux matelots lassés; Sans quitter le timon, par des mots pleins de flamme, Il rappelle leurs mains à la voile, à la rame, Et promet à leur oeuvre, pour ce dernier eftbrt, Que le prochain soleil le verra dans le port.

La chaleur des Français se rallume en leurs veines ; D'enseignes, de guidons, les campagnes sont pleines; La lune, au front d'argent, favorable leur luit, Et leur fait voir le jour, au milieu de la nuit. Mais étant disparue, une heure avant l'aurore, Et l'oeil de l'univers dormant sous l'onde encore. Prés du camp de l'Anglais, le monarque arrivé, Allait voir son projet hautement achevé.

Lorsque le prince affreux, à l'infernale plage, Vit fondre en précipice, au travers de l'ombrage, Les esprits ténébreux qu'au secours de Bedford, Il avait envoyés, du séjour de la mort. A leur vue il s'émeut, et, par sa violence, Forçant leur voix muette à rompre le silence, D'eux apprend tous les soins, que, jusqu'à ce moment. Ils avaient, pour l'Anglais, pris inutilement. Il apprend d'Orléans le secours admirable, Des remparts de Jargeau la perte lamentable, Du roc de Beaugency l'infortuné destin, Et du choc de Patay la déplorable fin ;

Il apprend du vainqueur la marche triomphante,

Des boulevards troyens la conquête éclatante,

Et ce qui, plus que tout, renverse ses desseins,

Le grand sacre accompli, dans les remparts de Reims ;

Il apprend que Bedford, redevenu timide.

Devant le dard français, fuyait d'un cours rapide,

Qu'il était sans ressource et qu'il allait périr,

A moins que tout l'enfer ne l'allàt secourir.

A la dure nouvelle, au milieu de sa flamme,

Le tyran des bas lieux sent frissonner son âme,

Tient les Anglais détruits, et, saisi de douleur,

X'impute qu'à lui-même un si cruel malheur.

Puis s "embrasant soudain, et, dissipant sa glace,

Il quitte des lieux bas la voûte la plus basse,

Ou des noires fureurs, sans cesse dévoré,

Il se cache aux démons, des démons révéré.

— Climats également inconnus et célèbres, Rovaumc de la mort, rémon des ténèbres. Tempétueux, aveugle, et bruissant chaos, Dont le ciel, pour jamais, a banni le repos; Souffre qu'ici mon chant donne une faible image Des horreurs qu'en son sein renferme votre oml Et qu'à l'humaine vue. au moins par quelques traits, De vos antres maudits j'expose les secrets.

Dans le profond abîme, où du monde est le centre. Le terrestre élément forme un spacieux ventre,

Une obscure, inégale, immense cavité,

Un nouvel univers de spectres habité 1 ).

Il fut fait, pour servir de prison douloureuse,

A la troupe d'esprits altiére et malheureuse,

Qui, suivant un archange, en son soulèvement,

Le suivit dans sa chute, et dans son châtimenc.

Il fut fait, pour servir de clôture éternelle,

A la nature humaine, impie et criminelle,

Et pour y dispenser les tourments éternels,

Aux transports effrénés de ses sens criminels.

L'orgueil ambitieux, la colère brutale,

L'avare faim de l'or, l'incontinence sale,

La paresse, l'envie, et l'appétit gourmand,

Ont tous, là, leur supplice, et tous, diversement.

Là sont divers cachots, là sont diverses gènes;

On n'entend là que fouets, que secousses de chaînes,

Que plaintives clameurs, que grincements de dents,

Que sanglots redoublés, et, que soupirs ardents.

(1) Pour éviter l'imbroglio des marches et contre-marches de la campagne de Paris, Chapelain se réfugie dans le monde surnaturel, et nous montre l'enfer conjuré dans le but de paralyser la mission divinede Jeanne. — Celle-ci avait conçu un grand ennui de sa situation. Un joar, au plus fort des ovations qu'on lui fit à Crespy-en-Valois, il lui arriva dédire : « Je voudroye que je mourusse en ce païs. • Et comme Dunois lui demandait en quel Heu elle croyait mourir, elle répondit : « Je n'en suis assurée plus que vous-même. J'ai accompli ce que messire Dieu m'avoit commande, qui estoit lever le siège d'Orléans et faire sacrer le roy. Je voudroye qu'il lui pleust me faire ramener à mon père et à ma mère, afin que je gardasse mes brebis et mon bestial, et feisse tout ce que je souloie faire. »

Dans son tour étendu, cette affreuse contrée.

D'un seul rayon de jour, n'est jamais pénétrée,

Et l'air qu'on y respire est semé d'une poix,

Qui ne cède qu'à peine aux efforts de la voix.

Partout la terre y fume, et contre-mont, sans cesse.

De ses marais bourbeux, lève une nue épaisse,

De son fond bouillonnant, pousse une exhalaison.

Qui se résout en peste, en venin, en poison.

Tout v sert à punir les infidèles âmes;

Mais, plus que tout encor, les dévorantes flammes,

Qui, par une puissance inconnue à nos feux,

Brûlent même l'esprit des esprits malheureux.

Il est vrai que ce feu, qui brûle sa matière.

En la brûlant toujours, toujours la laisse entière,

Et qu'en son action, sa piquante chaleur,

Par l'horreur de l'ombrage, augmente la douleur.

Une fausse clarté, qui ne se rend visible,

Que pour rendre aux regards cette horreur plus horrible,

Quelque fois sort de l'ombre, et permet d'entrevoir

Ce qu'endure le crime, en cet empire noir.

Elle fait entrevoir, dans un coin de ce gouffre

Un mélange confus de bitume et de soufre,

Qui compose le lac. où demeurent plongés

Ceux qu'aux plaisirs impurs leurs sens ont engagés.

Elle y fait entrevoir les affreuses figures

Des anges devenus ministres de tortures,

Et l'innombrable amas des cruels instruments,

Pestinés par le ciel à ses grands châtiments,

Sous l'aspect d'un dragon, le hideux roi des ombres, Dans l'antre le plus creux des vastes plaines sombres, Sur un trône brûlant, formé d'ardents charbons, Règne sur les damnés comme sur les démons. D'un sifflement affreux, le terrible monarque Gouverne le chaos, prescrit l'ordre à la Parque. Et, punissant chacun, comme il l'a mérité, Est, bien que tourmentant, plus que tous, tourmenté.

Comme quand au milieu de la campagne aride. Qui bout, sous les rayons de la zone torride, L'orgueilleux basilic, ce redoutable roi. Dont les peuples rampants reconnaissent la loi, Le trépas dans les yeux, la couronne à la tète, Pour revoir son empire, en sa grotte, s'apprête ; Un son avant-coureur, par les airs épandu, Dans ces incultes champs, est soudain entendu ; Tout fuit son fier regard, avec inquiétude, Et redouble au désert la vaste solitude.

Ainsi lorsque Satan se prépare à sortir, L'on oit, d'un bruit aigu, les enfers retentir ; Les hâves habitants des provinces d'Averne S'écartent du chemin de sa rouge caverne, Et même les démons, par crainte, ou par respect, Sur sa route ombrageuse, évitent son aspect. Il part, et, tout d'un vol, perce la noire plage ; La terre ouvre son sein, et lui donne passage; De la nuit éternelle, il passe à l'autre nuit; Le monde, en même temps, le reçoit et le fyit,

i6o LA PUCELLE.

Tournant, deçà, delà, ses œillades sanglantes. Il voit du camp, poussé, les enseignes dormantes; Il voit, ah ! quelle vue, il voit son cher Bedford, Sous le dard du français, prêt à souffrir la mort; Il voit le français proche, et la terreur volante, Qui, précédant son cours, horrible et turbulente, Contre l'Anglais troublé, chasse les songes vains, Les crédules soupçons, les doutes incertains, Le pale étonnement, la surprise muette.

Le désordre confus, et la fuite inquiète... A ce mortel objet, de rage transporté, Il se découvre au monstre, et. d'un ton irrité :

— Que fais-tu, lui dit-il, imprudente, ou maligne, A jamais de ta charge, et de ma grâce indigne ? Est-ce là donc l'espoir que j'avais mis en toi? Est-ce ainsi que tu sais dispenser ton effroi? Je ne demande plus comment cette Pucelle, A pu surmonter l'art de ma troupe fidèle ; Seule, tu l'as fait vaincre, et. par ton seul effort, Charles, loin d'être pris, s'en va prendre Bedfort. Ah ! ma chère terreur, si ta faible mémoire Garde encor quelques traits de notre vieille gloire; Tandis que tu le peux, veuille te repentir; Vois cet embrasement, et m'aide à l'amortir. Répands, à pleines mains, tes glaces infernales. Dans les bouillants esprits de ces bandes fatales, Et fais rouler soudain, en rapides torrents, Ton venin ie plus froid, au travers de leurs rangs.

CHANT N'EU VIKME, i6r

Ne crains point leur bonheur, je rendrai tout facile ; Et, du moins une fois, puisses-tu m'ètre utile.

Sur l'armée, à ce mot, le fier dragon volant, De l'abîme soufreux de son gosier brûlant, Pousse de noirs frimas, et des vapeurs immondes, Couvre l'air alentour de ténèbres profondes, Renforce les brouillards, les nuages grossit, Et, par l'ombre d'enfer, les ombres épaissit. Le camp, qui, jusqu'alors, avait gardé sa route, S'en écarte à l'instant, ne marche plus qu'en doute, Tire à droit, tire à gauche, et, dans un fond pressé, Enfin, après cent tours, demeure embarrassé.

La terreur, cependant, obéit à son père. De cent fantômes vains bâtit une chimère, Et, l'élançant aux yeux des bataillons « françois », Leur trouble la raison, et leur ôte la voix. En vain, à leur secours, les astres ils invoquent; Un cheval qui hennit, deux fers qui s'entrechoquent. Un cri, que le besoin, ou la peur, fait jeter, Et les airs agités les peuvent agiter.

Une haleine, un soupir, et même le. silence Aux chefs, comme aux soldats, font perdre l'assurance, Et tous, par leur destin, se jugent condamnés A finir, en ce lieu, leurs jours infortunés. A ce commun effroi, Gillon, mêlant sa crainte, Sans retient, plus qu'aucun, s'abandonne à la plainte, Plus qu'aucun, sans retient, montre de la douleur, Et partout, à grands cris, déplore son malheur. t. u, m

i62 LA PUCELLE.

Puis se ressouvenant, que, d'une ardeur pressée, La Sainte, vers l'anglais, s'était seule avancée, Il songe à profiter de son éioignement. Et, contre sa vertu, s'emporte indignement. Parmi l'ombrage épais, de rang en rang, il passe, Et verse son venin d'une voix sourde et basse ; L'effroi, que la terreur, entre eux, vient de jeter, Sert au lâche vieillard, pour se faire écouter.

— Braves, dit-il, aux uns, mais braves sans lumière, Vous allez maintenant connaître la sorcière, Et ressentir l'effet des noirs enchantements, Qui de son faux éclat vous ont rendus amants. Votre naufrage approche, et je vois la tourmente, Toujours, de plus en plus, devenir véhémente ; Pour avoir à ses lois vos cœurs assujétis, Vous allez, dans L'abîme, être tous engloutis. Trouvant votre fortune à ces termes réduits, Par cet esprit infâme et sa folle conduite, Croyez vous juste encor qu'il reçoive de vous Un culte dont les Saints pourraient être jaloux? Que, par vous, sur la France, une quenouille règne? Qu'entre ses bataillons son roi même la craigne? Bref, que pour contenter ses caprices légers, Votre valeur périsse au milieu des dangers ?

Aux autres: — Vous mourrez, pour avoir jugé Sainte i ), Celle, dont la vertu n'est qu'une pure feinte ;

d) Rien n'était moins suspect, pourtant, que la vertu de Jeanne. ...ai: fans l'enthousiasme de sa mission et rien de ce qui est

CHANT NEUVIEME. i63

Vous mourrez, pour avoir, par votre aveuglement, Donné poids et vigueur à son déguisement. Vous direz, je le sais, que de votre créance Vous avez, pour garant, la divine ordonnance, Que vous suivez le ciel, d'où son illustre envoi A paru trop visible aux yeux de votre foi. Ainsi, seuls entre tous, vous ignorez encore Ce qu'aucun désormais sur la terre n'ignore, Les coupables motifs de cette fiction.

La honte et la douleur de notre nation. Ouvrez, ouvrez les yeux, reconnaissez l'intrigue, Qui de nos mécontents a ranimé la ligue; Sans vous plus figurer qu'un complot criminel Soit un ordre absolu du conseil éternel!

Aux autres : — Vous, dit-il. dont la haute vaillance En la guerrière seule, avait son espérance, Voyez à quoi, par elle, est votre espoir réduit, Voyez où votre sort est, par elle, conduit. Mon fils, vous le savez, et moi-même, à son dire, N'étions bons qu'à flétrir l'honneur de cet empire;

humain n'en avait terni l'éclat. Autant elle était fougueuse et emportée pour la lutte, autant elle était simple, naïve et douce, une fois rendue à elle-même. E.le avait l'exaltation du but implacablement poursuivi, mais elle avait aussi la candeur d'une âme vierge, au point que la soldatesque qui l'approchait n'avait pour elle que vénération. Les plus grands étaient les premiers à lui rendre l'hommage du respect, que tout en elle était fait pour inspirer. Son mysticisme :. pas au delà de sa mission, mais elle avait le sentiment de celle-ci et mettait à l'accomplir tout ce qu'on pouvait y mettre de grandeur, sans jamais oublier quY. te simple bergere.

i64 LA PUCELLE.

Nous fuvons le combat, et nos bras, toutefois. Sont ici préparés à combattre l'« Anglois ». Au contraire, soldats, la française Bellonne, Cette fille au grand coeur, que jamais rien n'étonne, Avec tout son grand cœur, ne parait même pas Aux lieux où notre crainte affronte le trépas. Ce grand cœur, à la fin, témoigne de la crainte ; Il montre, au vrai péril, que sa valeur est feinte, Et se tirant du piège, où le sort nous a mis, Nous laisse en butte aux coups de nos fiers ennemis. L'amazone du ciel, dont la gloire est sans tache, Se vovant proche d'eux, honteusement se cache ; Pour se mettre à couvert du malheur qui nous fuit, Cet ange de lumière a recours à la nuit.

Ainsi, dans tous les lieux, où sa haine le porte, Gillon vomit son fiel, en différente sorte, Et le camp, de sa peste, en tous lieux infecté, Ne traite pas la Sainte avec plus d'équité. Satan, qui pour son but voit ce moment propice. Aiguillonne sa rage, anime sa malice, Et pour gagner créance, et n'être point suspect, Du grand-prêtre Renaud prend la forme et l'aspect. Visible, malgré l'ombre, il en revêt l'image, Il en imite l'air, il en feint le langage. Et, sous ce voile saint, sa ureur redoublant, Eait entendre ces mots au camp morne et tremblant ,

— Enfin, soldats, enfin, voici L'heure atale, Qu'a prescrite à vos jours la furie infernale,

CHANT NEUVIEME. i65

Celle, à qui les démons, du courage ennemis, Pour vous déshonorer, ont le Sceptre soumis; Enfin voici le point si souhaité par elle, Où se doit achever sa trame criminelle ; Vous n'avez plus, soldats, qu'à lui tendre le sein, Pour lui faire accompli son tragique dessein. Que n'a dit, que n'a fait, ce monstre d'arrogance Pour disposer, par vous, du trône de la France ? Et de quelles couleurs cet esprit déguisé X'a-t-il, auprès de vous, dans cette vue, usé? Cette impie, avant tout, vous a jeté dans l'âme, Que le ciel l'embrasait de sa plus vive flamme; Et, de sa fausse ardeur vos sens préoccupés, Ont aisément, par elle, en fuite été pipés. La trompeuse a du roi la sagesse surprise, A traité son État en province conquise, A terni son renom, son salut négligé.

Enfin, l'a dans ce gouffre ingratement plongé. Elle a fait tout ce mal, pour mettre sa cabale, En état d'envahir la puissance royale ; Elle a fait tout ce mal, pour la venger des maux, Sous qui l'ont fait gémir ses glorieux rivaux. Je ne les nomme point les barbares complices De ce maudit projet, de ces noirs artifices, Par qui sont leurs désirs à leur fin parvenus; A vos propres dépens, ils vous sont trop connus. L'inhumaine à son prince eût peut-être fait grâce. S'il en eût supporté l'insupportable audace.

i66 LA PUCELLE.

S'il eut au gouvernail les malcontents admis, Et son sceptre, et son trône, à leurs ordres soumis. N'ayant pu l'y forcer, elle a juré sa perte, A son dernier malheur elle a la porte ouverte, Et par un art damnable, en servant leur courroux, Elle a tramé la mort du monarque et de vous. Ces remparts asservis, ces lévements de sièges, A vos cœurs martiaux étaient autant de pièges; Sa fausse piété vous les avait tendus, Et, pour ne les pas voir, vous vous êtes perdus. Nous avons pénétré ce périlleux mystère ; Et c'est ce qui la rend à Gillon si contraire, Si contraire à son fils, et si contraire à moi, Qui, pour son imposture, avons manqué de foi. Pour renverser l'État, trouvant vain l'artifice, Désormais, par la force, elle veut qu'il périsse, Dans l'espoir qu'a, du moins, son esprit enragé D'en voir, entre les siens, le débris partagé. Que nous reste-t-il plus, en ce mortel orage, Où sous la trahison doit périr le courage. Que de rendre en mourant notre destin plus doux, Engageant la traîtresse à périr avec nous ? Donc, à notre douleur immolons la traîtresse ; Mais, c'est armer trop tard votre main vengeresse; La perfide a, d'abord, son châtiment prévu, Et. par sa prévoyance, à sa vie a pourvu. Dans la peur d'éprouver votre tranchante épéc, A la faveur de l'ombre elle s'est échappée,

Et, voyant sa malice arrivée à son but, L'infidèle en sa faite a cherché son salut. Que dis-je, son salut? a cherché l'Angleterre, Par qui sa trahison nous va faire la guerre, Qu'elle va ramener, les flambeaux dans les mains, Pour nous faire souffrir cent trépas inhumains. Mourons, puisqu'il le faut, contentons son envie ; Mais songeons, en mourant, à venger notre vie; Vengeons-la sur Bedford, et plus que sur Bedford, Sur celle qui, par lui, nous vient donner la mort. Réveillons de nos bras la valeur endormie ; Epargnons l'ennemi, pour perdre l'ennemie; N'attaquons que sa tète, et que, de toutes parts, Sur elle seulement, se lancent tous nos dards. En cette extrémité, n'ayons d'yeux que pour elle, Et ne soyons cruels que contre la cruelle.

Là finit le démon, et le Français, troublé, Sent son cœur, par ces mots, de tout point accablé. N'ayant plus d'espérance, il dispose son âme A voir, par les Anglais, couper sa faible trame, Et se croit si peu loin de ce terrible pas, Que même, par l'attente, il prévient son trépas.

Ainsi quand du fiévreux la cervelle embrasée A d'humeur et d'esprits sa substance épuisée, Et que de forts liens le malade enchaîné A cent trépas honteux s'estime condamné ; Rien ne lui vient frapper, l'oreille, ni la vue Qu'il ne prenne, en tremblant, pour le coup qui le tue,

Et, rien de son effroi ne le pouvant guérir, Il se livre à la mort, par la peur de mourir.

Mais Charles, dans l'excès de la peine commune, Montra seul le visage à l'adverse Fortune, Et, bien que, plus qu'aucun, oppressé de douleur, Fit, seul, voir son courage, au-dessus du malheur. Amauri l'éprouva, quand, poussé de sa haine, Et jugeant, comme tous, leur défaite certaine, Dans les abois, au moins, il voulut, prés du roi, Noircir de la guerrière, et le cœur, et la foi. Il le cherche, il le trouve, et lui tient ce langage :

— Charles, notre vaisseau s'en va faire naufrage ; Rien, dans un mal si grand, ne nous peut secourir, Et c'est vous seul, hélas! qui nous faites périr. Souffrez qu'on vous reproche, en perdant la lumière, Que nos jours sont, par vous, à leur heure dernière ; Accordez aux mourants ce peu de liberté. Et veuillez une fois ouïr la vérité.

Que dis-je ? ah ! sans sujet, Amauri vous accuse : On vous a fait agir, par audace, et par ruse ; Avec peine et regret, vous avez consenti, A prendre, contre nous, un si cruel parti. Pour chacun, cependant, le mal en est extrême ; Nous y perdons la vie. et vous le diadème ; La traitresse, à ce point, votre règne a conduit ; De ses braves conseils voilà l'illustre fruit.

Gillon, comme son fils, détecte la Pucelle, Dit qu'en ce noir abime ils ne sont que par clic.

CHANT NEUVIEME. 16g

Ht que Charles, enfin, va tomber sous « l'Anglois », Pour n'avoir pas, en tout, suivi son propre choix.

Mais lui qui n'est point lâche, et qui sait en son ame, Avec combien de tort l'un et l'autre la blâme, D'un œil mal satisfait leur discours réprimant, Montre, par ce discours, son royal sentiment.

— Quoi! de mon infortune, accuser la guerrière, La fille à qui je dois l'honneur et la lumière ? Quoi ! vouloir qu'aujourd'hui son infidélité. M'ait dans ce Heu d'horreur, seule, précipité ? Non, non, nul n'est moins qu'elle, en ce point condamnable Du crime prétendu je suis seul le coupable, Et, soit bon. soit mauvais, qu'on juge le dessein. C'est l'enfant de ma tète et le fruit de mon sein. Il est vrai qu'au moment que je l'eus consultée, D'une excessive joie elle fut transportée, Que dans mon mouvement, le sien me confirma. Ht que, par son ardeur, mon feu se renflamma ; Mais si ce fier projet doit tromper mon attente, Si pour y réussir ma force est impuissante, Si nous y succombons de faiblesse, ou d'effroi. La faute, encore un coup, n'en regarde que moi. Espérons pourtant mieux, et, contre cet orage, Armons-nous de raison, armons-nous de courage; Mais quand, par la fureur de l'implacable sort. Nous devrions, malgré tout, souffrir ici la mort; Quand l'arrêt absolu du ciel inexorable, Rendrait à notre cœur ce pas insurmontable.

i;o LA PUCELLE.

Mourons si noblement, que le siècle à venir De nos derniers efforts garde le souvenir ; Tombons, comme des rois, et. vrais bras de la F: Nous-mêmes, en tombant, faisons notre vengeance !

Il finit à ce mot. La Sainte cependant, Avait pris un parti généreux et prudent. Durant la sourde marche, avant que de ses voiles L'infernale vapeur eut caché les étoiles, Pour mieux exécuter le dessein de son roi. Elle en conçut un rare, et digne de sa foi. La lune à peine aux cieux eut cessé de paraitre. Qu'elle va de Bedford les troupes reconnaître

Y va seule et sans bruit, et. dans le campement, Voit, et chefs, et soldats dormir profondément. Elle voit que le somme y dompte toute chose, Que le silence y règne, et que l'air y repose. Bref que. comme assoupis, et les dards, et les traits

Y donnent à la guerre un visage de paix. Aussitôt vers l'armée, en hâte, elle revole,

Et, devant que le jour illumine le pôle, Se promet que l'Anglais passera, sans réveil, Du sommeil ordinaire àl"éternel sommeil. Mais elle court en vain, et ne trouve personne. Son âme en est surprise, et son cœur s'en étonne;

d) connaissance, à laquelle Jeanne s'était poru. -

même, qui a fait dire au fourbe Gillon que l'héroïne avait ; . l'ennemi.

CHANT NEUVIEME. i;r

Elle cherche le camp, et ne saurait penser, Quel sujet imprévu l'empêche d'avancer.

Par tous les environs, l'œil, en vain, elle jette; En vain, l'oreille au bruit attentive elle prête; L'ombre, au silence jointe, augmente son souci, Et son esprit douteux n'est par rien éclairci (i).

Comme l'aigle, au retour d'un champ plein de carnage, Arrivant par les airs, dans son aire sauvage, Sent troubler son amour, lorsqu'elle en voit partis, D'un téméraire vol, ses généreux petits ; Pour découvrir leur route, inquiète et dépite, Deçà, delà, sans cesse, elle tourne et s'agite, Se porte, en un moment, de l'un à l'autre bout. Partout cherche des yeux, et cherche en vain partout.

(i) La plus grande partie de ce qui précède, ainsi que ce qui suit, est du domaine de la fiction. Eu réalité, Charles VII, ramené par Jeanne à l'exécution du premier plan, prit encore une fois l'initiative de marcher sur Paris. Il remonta sur Provins et gagna Coulommiers. Le -, il était à la Ferté-Milon ; le n, à Crespy-en-Yalois. Ici de nouvelles hésitations se produisirent et Bedford en profita pour écrire au roi une lettre des plus arrogantes, par laquelle ii offrait soit la bataille, soit de se rencontrer à une conférence où il pourrait venir, — lui, Charles, qui se disait Dauphin, avec l'escorte de la « diffamée femme et apostat et tous les parjures, et autre puissance ».

Les Anglais étaient à Mitry. L'armée française se porta aussitôt à leur rencontre jusqu'à Lagny-le-Sec et Dammartin. l.e 15, il y eut des escarmouches. Malgré ses provocations et ses défis, Bedford se dérobait sans cesse. Le i> août, il était à Xotre-Dame-de-la-Yictoire. La bataille semblait inévitable. Malheureusement. l'Anglais, qui s'était ortirié dans son camp, n'en voulut pas sortir. Le lendemain, il regagnait Paris à marche forcée.

i-i LA PUCELLE.

Tandis qu'après les siens s'agite la guerrière, La nuit enfin commence à craindre la lumière, Et, du tombeau des eaux, le jour, ressuscité. Au monde ténébreux vient rendre la clarté. Alors, sur un vallon, qu'une double montagne Forme vers l'un des bouts de la vaste campagne. Parait un tourbillon, qui, par son épaisseur, Des ombres del'Erébe égale la noirceur.

Un si terrible objet plus que devant la trouble; Mais, pour l'observer mieux, sa course elle redouble; Quand Termes, qui d'horreur a le vallon quitté. La voir venir, vers lui, d'un pas précipité. Vers elle, il court alors, d'une course soudaine, L'arrête de la main, et l'arrête avec peine;

— Saint objet, lui dit-il, de nos feux innocents, A qui la France un jour offrira de l'encens; Si de ton propre bien tu n'es point ennemie, Si tu veux de ta gloire éloigner l'infamie, Fuis cet antre funeste et ce mortel écueil, Dont l'enfer se prépare a faire ton cercueil. Tout, dans cette caverne, a ta perte jurée; Les soldats ont, pour toi, leur haine déclarée; Les chefs, de ta disgrâce, attendent leur bonheur ; Charles les souffre, même, attaquer ton honneur; Auprès de lui. Gillon, en grâce, te précède ; Désormais, tout entier, Amauri le possède; Et Renaud, secondant leur détestable effort, À mis. en tous les cœurs, le désir de ta mort.

CHANT NEUVIEME . r

Par le Dieu qu'elle sert, ensuite il la conjure De ne s'exposer point à recevoir d'injure, Et de ne point chercher les moyens de guérir Des ingrats qui cherchaient à la faire périr.

Mais elle, qui connait ce que la Providence Demande à sa valeur, pour le bien de la France, Et, malgré le courroux qui la veut émouvoir. Demeure toujours ferme à suivre son devoir ; Avec un fier souris. — Ah! Termes, lui dit-elle. Est-ce ainsi que t'est cher l'honneur de la Pucelle ? La voudrais-tu bien lâche ? ou si, pour la tenter, Tu la viens, par la crainte, à la fuite exhorter ? Crois-tu qu'elle commette une faute si grande? Voilà, comme elle fuit, et comme elle appréhende...

Elle achève ces mots, et soudain, le laissant, D'une vive clarté partout resplendissant, Pousse, et, du noir vallon, bannit l'ombre et la glace; Le démon, devant elle, abandonne la place ; Il faisait peur naguère, à présent il a peur; Les ténèbres d'enfer se changent en vapeur, Et le soleil, qui nait aux campagnes célestes, La perce, la dissipe, et consume ses restes. Alors, de Dieu remplie, elle parle aux « François », Et sa voix ne tient rien de la mortelle voix.

— Où sont ces braves cœurs, ces héroïques âmes, Qu'on voit toujours brûler de belliqueuses flammes? Qu'est devenu ce camp, dont les robustes bras Devancent le mien même en l'ardeur vies combats ?

i74 LA PUCELLE.

Ses mains, contre Bedîord, sont sans doute occupées,

Et de rebelle sang font rougir leurs épées ;

Car ces fronts étonnés, ces visages blêmis

Sont ceux qu'en me voyant prennent mes ennemis.

C'est là du Bourguignon la morne contenance;

C'est ainsi que l'Anglais se trouble en ma présence ;

Dans cet abattement, et dans cette pâleur,

Mes veux remarquent trop l'effet de ma valeur.

Que dis-je? ah! c'est mon camp, bien que non plus lui-même

C'est lui, bien que changé d'un changement extrême.

C'est lui, mais qui, suivant un antôme d'erreur,

A l'esprit agité de panique terreur.

Une folle épouvante est le magique charme,

Qui lui glace le cœur et la main lui désarme ;

De ma bonne fortune il redoute l'excès,

Et, d'un œil soupçonneux, regarde mes succès.

Lui, qui, par mon bras seul, a relevé sa gloire;

Lui, qui jamais, sans moi, n'eût connu la victoire,

Que, de tant de périls, seule, j'ai retiré,

Et qui, sous mon enseigne, a toujours prospéré,

Il a mis en oubli cette heureuse assistance,

Et laissé, contre moi, surprendre sa créance,

Lorsque, pour me noircir d'un crime prétendu,

Le démon a, sur moi, tout son fiel répandu.

Mais l'a-t-il bien pu croire, et mes actes insignes

N'ont-ils point démenti ses paroles indignes ?

Oui, l'ingrat, le croyant, a douté de ma foi ;

Pour feint, et pour profane, il a pris mon envoi ;

CHANT NEUVIEME. i75

Il a pris pour l'effet d'un lâche sortilège,

La valeur que du ciel je tiens en privilège ;

Et le Français vainqueur a pensé, de mes faits,

Pis que l'Anglais vaincu n'en a pensé jamais !

Grâce pourtant au ciel, cette fureur brutale

X'a pas, en tous, été pour la Puceile égale,

Et je vois un grand nombre, entre ces révoltés,

Que l'infernal poison ne m'a pas infectés.

Je vois un Barbazan (i), un la Hire, un Xaintrailles,

Guerriers, à qui Bedford doit tant de funérailles,

Qui sentent mon injure, ainsi qu'un attentat,

Contre le chef du prince et le bien de l'État.

Charles, bien qu'obsédé, prend part à mon offense,

Et de ces imposteurs réprime l'insolence ;

Se ressouvenant trop, qu'en son auguste sein,

Se conçut et forma le généreux dessein.

Consultez son grand cœur ; il dira s'il estime

Qu'on me doive imputer la gloire de ce crime ;

Et s'il voudrait qu'un autre, en ce beau manquement,

Eût la honte, ou l'honneur, de son événement.

Par ce qu'a de plus noir l'infâme calomnie,

Ma gloire, devant lui, ne peut être ternie :

(i) Le baron de Barbazan, premier chambellan et capitaine célèbre sous Charles VII. Avant Bavard, il eut l'honneur d'être appelé le chevalier sans reproche. Il portait dans ses armes les trois rieurs de lis de la maison de France. Son corps, quand il mourut, fut déposé dans les caveaux de Saint-Denis. Charles avait voulu qu'on rendit les honneurs royaux à sa dépouille. Barbazan était étroitement lié avec le duc d'Alençon, le comte de Clermont, René d'Anjou. Dunois. Xaint et La Hire, qui tous étaient les amis et le

i76 LA PUCELLE.

Et, malgré les enfers, malgré les ennemis,

Il obtiendra, par moi, le bien qu'il s'est promis.

Quoi ! deux efféminés, dont la naissance est vile,

Dont l'esprit est rampant, et dont Pâme est servile ;

Que la seule fortune a, de terre, élevés,

Et l'artifice seul, en crédit, conservés :

Ces petits avortons, des vapeurs de leur fange,

Pourraient-ils obscurcir l'éclat de ma louange ?

Non, ce n'est pas ma peine, et, sans émotion,

Je regarde leur rage et leur présomption.

Ce qui fait ma douleur, c'est que la Providence

Se tournant, désormais, en faveur de la France,

Et montrant à ses vœux le terme souhaité,

Qui devait l'affranchir de sa captivité ;

Ces coupables jaloux de la brillante gloire.

Dont m'ailait revêtir cette illustre victoire,

Parleur propre malice, et celle des enfers,

Au fugitif rebelle ont épargné les fers.

Ainsi par leur vigueur, ainsi par leur adresse.

Ces prudents conseillers, ces miroirs de sagesse,

Ont du trône asservi confirmé le malheur,

De l'État gémissant ont accru la douleur,

Ont rejeté le prince, en de nouvelles peines,

Rendu de ses soldats les espérances vaines,

De son peuple abattu les travaux prolongés,

Et tous même, à périr, peut-être rengagés.

Si vos cœurs, toutefois, moins saisis d'épouvante,

Se voulaient souvenir de leur valeur ardente,

CHANT NEUVIEME. i77

Nous pourrions, d'un laurier plus qu'aucun glorieux.

Couronner aujourd'hui nos fronts victorieux.

Français, nous le pouvons. Un peu devant l'aurore,

J'ai reconnu l'Anglais, qui reposait encore ;

Je l'ai laissé dormant, et facile a dompter,

Si de l'occasion vous savez profiter.

Mais quand, pour lui, le somme aurait perdu ses charmes,

Qu'il serait éveillé, qu'il serait sur les armes ;

L'avez-vous pas ainsi mille fois souhaité ?

X'aimerez-vous pas mieux un combat disputé ?

Sus donc, vers l'ennemi, marchez en diligence,

Qu'il ressente l'effet de votre repentance,

Répare votre honte, et verse de son flanc,

Pour en laver la tache, un déluge de sang !

Là finit son discours, et sa bouche tonnante, Dans le silence même est encore éloquente; De mille anges guerriers les écus flamboyants Renforcent, par leur feu, ses regards foudroyants, Et ce qui restait d'ombre, en l'esprit de l'armée, Fuit devant leur lumière, et se tourne en fumée.

Comme, lorsqu'en la mer qui baigne le Levant. Sous un ciel sans nuage, à la faveur du vent, Un brigantin léger, à rames égalées.

De son ventre écumeux fend les ondes salées, Si le petit poisson, des nochers redout- . Arrête sur les flots son cours précipité : En vain, pour l'ébranler, l'aquilon se réveille. En vain, par tous les mâts, la voile s'appareille,

i7S LA PUCELLE.

Tant que par le plongeon, l'inébranlable bord Sente, pour l'arracher, faire un heureux effort; Alors, sur l'onde émue, il reprend sa carrière Et son rapide vol laisse le vent derrière.

Ainsi, quand du venin, dont la malignité Avait le camp français dans sa course arrête. Par la puissante voix de l'héroïque Sainte, Malgré l'art du démon fut la puissance éteinte; Tous sentirent leurs cœurs soulagés d'un grand poids. Et plus rapidement coururent vers « l'Anglois ».

Mais désormais, en vain, leur marche est si pressée ; La grande occasion sans remède est passée ; Leurs pas sont pleins d'ardeur, mais ils sont superflus ; Ils cherchent le rebelle et ne le trouvent plus.

Sur la fin de la nuit, la triomphante armée. Au vallon ténébreux fut à peine enfermée, Que le vaillant dragon, en profitant du sort, La voulut mettre en proie au malheureux Bedford. Revêtu de l'habit d'un espion fidèle, Il lui vint annoncer cette heureuse nouvelle, Et, l'infernale flamme aux paroles mêlant* Lui redonna de vaincre un désir violent. Partout il réveilla les troupes endormies, Leur promit le trépas des troupes ennemies; Puis, laissant à Bedford hâter leur partement, Revint au camp troublé nourrir Tétonnement. Mais voyant, tout à coup, la céleste guerrière Forcer l'ombre à céder aux traits de sa lumière,

CHANT NEUVIEME. 17g

Faire à ses mots ardents céder la froide horreur, Et, contre l'étranger rechasser la terreur; D'un mortel déplaisir la fiëre àme oppressée, Sous l'aspect effrayé d'une garde avancée, Il retourne, en volant, aux bataillons « Anglois », Et, s'adressant au chef, lui dit à haute voix :

— Ton camp, sage Bedford, loin de rien entreprendre, Ne doit pas seulement songer à se défendre; Pars, pars, à l'heure même et t'éloigne soudain; Si tu le fais plus tard, tu le feras en vain. Du sommet de ce tertre, où, pour garde lointaine, L'on nous avait posés au-dessus de la plaine, Mes yeux ont découvert un monde de soldats, Qui vers toi, pour te perdre, accourent à grands pas. Leurs nombreux escadrons couvrent toute la terre, Et menacent les tiens d'une mortelle guerre ; Leur prince les conduit, et demande à son bras Ta superbe dépouille et ton cruel trépas. Ton courage répugne à faire la retraite ; Mais, si tu ne la fais, certaine est ta défaite; Résous-toi, pars soudain, chers sont tous les moments } J'ois les cris des guerriers, et les hennissements..*

A la fin de ces mots, d'une haleine glaçante, Il lui souffle l'esprit de trouble et d'épouvante ; Il le souffle à son camp, d'un visage étonné, Et leur ôte le cœur qu'il leur avait donné.

Bedford saisi d'effroi, pour chercher un asile, Fait tourner ses drapeaux, vers la royale ville.

iSo LA PUCELLE.

A courir, à voler, le soldat exhortant.

Sans souffrir qu'en sa marche il respire un instant.

Et sa fuite d'abord, avec ordre conduite,

Parait une retraite, et non pas une fuite.

Et chacun dans sa peur, sa raison conservant,

D'un pas vite et réglé, va toujours en avant.

Le chef, pour amuser l'ennemi qui le presse,

Dans son quartier ouvert, tout son bagage laisse ;

Laisse, deçà, delà, ses vivres épanchés

Et d'armets et d'écus tous les chemins jonchés.

Ainsi quand, par les monts de l'abyssine plage. Latigresse légère, écumante de rage, Court après ses petits, que le nègre hasardeux Vient d'enlever, par ruse, à son antre hideux; Le ravisseur adroit, par des globes de verre. Que d'espace en espace, il fait rouler par terre. Trompant, d'un faux objet, l'animal redouté, Dans cette illusion, trouve sa sûreté.

CHAXT DIXIEME

Mais, parmi ce grand trouble et ce péril extrême, Satan, d'une autre peur, est agité lui-même, Et craint que l'habitant, par ce bruit alarmé. Ne veuille aux fugitifs tenir son mur fermé. Il y vole, en tremblant, et, pour couvrir sa rage, Emprunte de Suffolk la taille et le visage ; Puis se coule, dans l'ombre, au riche appartement. Où la fière Isabeau dormait profondément (i). Il sait jusqu'à quel point l'inhumaine princesse, Dans le sort de l'Anglais, son amour intéresse; Il fait que de sa cause elle est le sûr appui, Et sait qu'elle ne croit, ni n'espère qu'en lui.

(i)La reine Isabeau de Bavière habitait l'hôtel de Nemours, situé rue Barbette. Il en reste encore une tour qu'on peut voir en passant par la rue Vieille-du-Temple. Chapelain semble ici lui attribuer une importance qu'elle n'avait plus, depuis que sa beauté physique était impuissante à dissimuler la noirceur de son ;ime et l'irréparable putrage de sa vie,

ï82 LA PUCELLE.

D'un bras impétueux, et d'une ardeur farouche. Il tire le rideau de sa superbe couche. Et déployant la voix, d'un ton affreux et haut, En ces termes lui parle, et l'éveille en sursaut.

— Rompez ce long sommeil, ô misérable reine; Ce repos infidèle au sépulcre vous mène ; Charles victorieux, pas à pas, suit Bedford, Et tient le fer levé, pour lui donner la mort. Une terreur fatale a saisi notre armée; De ses rangs confondus la campagne est semée, Et si, par votre soin, il n'est pas garanti, C'en est fait de Bedford, et de tout son parti. Dans un tel accident, si la tremblante ville Aux drapeaux effrayés refusait son asile, Tous, nous ne serions plus que des objets d'horreur, Sur qui viendrait le traitre assouvir sa fureur ? Mais, sur tous, quels effets d'une insolente rage N'éprouverait, sous lui, votre mâle courage? Du nom de mère, en vain, vous croiriez L'émouvoir; La nature, entre vous, a perdu son pouvoir. Toujours se représente à sa triste mémoire De son premier danger l'épouvantable histoire, Et les sanglants trépas, qu'en ses plus jeunes ans, Vous fîtes endurer à ses chers partisans. Toujours s'offre à ses yeux le trône de la France, Oté, par vos efforts, même à son espérance ; Le sceptre des Français, par lui tant soûl1. A ses brûlants désirs, par vos efforts, oté.

Vous lui fûtes barbare, il vous sera barbare ; Et déjà le cruel cent gènes vous prépare, A cent maux vous destine, et veut que, dans les fers, Vous lui fassiez raison de ceux qu'il a soufferts. De ce foudre grondant, dont vous êtes la butte, O reine, il est en vous de détourner la chute, Si vous faites, par art, que le bourgeois craintif Ne ferme point ses murs à l'Anglais fugitif. Le bonheur des Français, l'intérêt de leur plaire. Le peuvent révolter contre leur adversaire, Contre vous-même encor, le peuvent révolter, Pour mieux laver son crime, et mieux se racheter. Pour peu que l'on le laisse en état de nous nuire. Ce jour est le dernier que nos yeux verront luire ; D'une porte, soudain, il nous faut assurer, Ou cent honteuses morts, ce jour même, endurer. Sus donc, qu'attendez-vous, sur cette plume oisive? Un moment davantage, et vous êtes captive: Ce peuple aura connu le malheur de « l'Anglois ^, Et Charles vous mettra sous le joug de ses lois. A ce mot il achève, et la comble de crainte, Puis, revêtant sa forme, et dépouillant la feinte. Par son horrible aspect, lui redouble la peur, Et, la lui redoublant, lui redouble le cœur. Il s'envole, et du lit à bas elle se jette ; Elle s'habille en hâte, et se montre inquiète ; Puis sort, avec grand bruit, de son royal séjour, D'armes accompagnée, et ceinte de sa cour.

iS3

Vers la porte qui joint l'orgueilleuse Bastille (i),

S'avancent lentement, et soldats, et famille;

Chacun, sur leur chemin, cède plein de respect,

Et rien, dans cette pompe, aux regards n'est suspect.

On croit qu'un saint devoir, une sainte visite

A sortir des remparts l'antique reine invite ;

Sa troupe, à ses deux flancs, marche, en ordre pressé,

Et. sans trouver d'obstacle, arrive au pont baissé.

La moitié des soldats vers la plaine défile,

L'autre moitié demeure au dedans de la ville ;

L'essieu du char alors, sur le milieu du pont,

Comme par accident, sous la princesse rompt.

Autour du char pompeux, tout se range, et fait ferme ;

Tandis qu'au proche toit elle passe et s'enferme.

Et l'habiie écuyer, la fraude secondant,

Eeint de l'inquiétude, en ce feint accident.

La porte, part cet art, se tient toujours ouverte.

La fraude réussit, sans être découvert. .

Et Bedford, par la reine, en son trouble, averti.

Ranime, dans son cœur, son espoir amorti.

Des murs, sur ce temps même, on découvre en la plaine L'Anglais qui. plein d'effroi, fuit à perte d'haleine. Il fuit, quoiqu'éloigné du Français qui le suit; C'est sa peur qui le presse, et son ombre qu'il fuit;

CHANT DIXIEME. i85

Des rapides coureurs la troupe commandée, Va, le trouve, et l'attire à la porte gardée, Et, par elle soudain, les timides fuyards Viennent mettre leur crainte à l'abri des remparts. La ville s'en remplit, et confuse, et surprise, Pour disposer de soi, se trouve sans franchise; Et l'unique parti, dont lui reste le choix, Est d'armer ses quartiers, et se joindre à « PAnglois ■». Sur le char rétabli, la princesse montée Retourne en son palais, de fureur agitée, Et, contre son fils propre, en ces mots éclatants, S'en va, de place en place, aigrir les habitants. — Le voici qui parait, ce tyran formidable, Le crime de mon sein, et son fruit détestable; Le voici qui s'approche, enflé du vain espoir De vous voir expirer, sous son lâche pouvoir. Il vient, gros de vengeance, avec l'Enchanteresse (i), Vous punir de la mort que son âme traitresse, Parmi tant de trépas, moins dus et plus certains, Manqua de recevoir, par vos vaillantes mains. Armez-les aujourd'hui de cette belle rage, Qui vous fit, sur les siens, faire un si grand carnage; Et poussez, dans le cœur, qu'il vous vient présenter, Le trait qu'il sut alors, par la fuite, éviter. Pour dompter son audace et défaire ses charmes. Le magnanime Anglais vous vient'offrir ses armes ;

(r.) Enchanteresse, qui se livre à des incantations : la sorcière,

iSô LA PUC EL LE.

Par lui vous êtes forts, et, s'il combat pour vous. Il faut que le tyran tombe enfin sous vos coups.

L'épouvanté bourgeois, par ce ferme langage, Sent affaiblir sa peur et croitre son courage, Et désormais Bedford. sur les hauts boulevards, Refait des bataillons de ses guerriers épars. Charles en vain le suit, en vain tâche à l'atteindre, 11 voit perdre sa proie, et ne peut que s'en plaindre; Seul il s"en tient coupable, et d'un si grand malheur Souffre impatiemment la sensible douleur.

Sur ce temps Amauri, du mépris de la Sainte. Au monarque troublé faisant une aigre plainte :

— Elle est, lui repart-il. en droit de mépriser Ceux qui de leur bonheur savent si mal user. Non, ne nous flattons point, notre lâche poursuite Fait triompher l'Anglais, au milieu de sa fuite;

D'un jour, pour notre honneur, nous avons trop vécu, Xe pas vaincre aujourd'hui, c'est demeurer vaincu.

L'orgueilleux, confondu par la juste réponse, La prend pour son arrêt, que son roi lui prononce, Xe lui réplique rien, mais déplore son sort, Er, se croyant perdu, se résout â la mort.

— Ah ! trop grande est, dit-il, la douleur qui te presse ; Il faut, par ton trépas, démentir la tigresse,

Il faut que, par ton sang, ton roi désabusé Reconnaisse qu'à tort elle t'a méprisé.

A ce point t'a réduit l'insolente Pucelle, Que, par ta seule mort, tu te peux venger d'elle;

Ya, va donc t'en venger, en cherchant à mourir,

Et péris seulement pour la faire périr.

Charles te croit sans cœur et consent à ta honte ;

N'attends plus que, de toi, jamais il fasse compte;

Tu vois, avant ta fin, la tin de ton pouvoir

Et c'est dans cette fin qu'est marqué ton devoir.

Meurs, meurs, puisqu'en crédit tu ne saurais plus vivre,

Et ton roi, par ta mort, de son charme délivre;

Meurs, et, pour arracher le bandeau de ses veux,

Va trouver, chez l'Anglais, un trépas glorieux !

La Sainte, cependant, qui voit, à son épée, La belle occasion, sans remède, échappée, Dissimule sa peine, et, par un trait prudent, Tire même profit du terrible accident.

Par les rangs elle court, et, d'une heureuse adresse, Dissipe, avec ces mots, la commune tristesse :

— Généreux compagnons de mes actes guerriers, Les cieux, avec grand soin, ménagent vos lauriers, Refusant à l'éclat d'une vertu si pure L'honneur qu'elle cherchait parmi la nuit obscure. Quand rien n'eût mis d'obstacle au cours de vos exploits ; Quand vous auriez surpris les troupes de « TAnglois » ; Quand vos bras de leur sang eussent fait des rivières ; Quel astre, pour les voir, eût prêté ses lumières ? Quel œil dans le combat eût vos coups démêlés ? La ténébreuse nuit vous eût tous égalés.

LA PLCELLE.

Mais, avant que deux fois, pour fournir sa carrière. L'aurore au char du jour ait ouvert la barrière, Malgré Fart criminel des tremblants favoris, Le ciel et vos efforts vous mettront dans Paris. Modérez cette ardeur, réprimez cette flamme, Qui vos veines embrase, et consume votre âme, Et, du nouveau soleil attendant le retour, Permettez à l'Anglais de vivre encore un jour.

Par ces mots, dans les cœurs, la guerrière surmonte Du désordre passé le dépit et la honte; Et chacun, désormais, dans son sein allumé, Sent sa peine amortie et son trouble calmé.

Mais Charles oppressé, d'une douleur mortelle, Au quartier de Bedford. durant ce temps, appelle Les vieux et sages chefs, qui, par lui consultés. Eclairaient son esprit, dans ses difficultés. Dunois et Tannegui, sur ce moment, arrivent ; Ils entrent chez le prince et les chefs les y suivent; Le silence est profond, et tous, de toutes parts, Sur les yeux du monarque attachent leurs regards. Il les regarde tous; puis, d'un grave langage :

— A quel point, leur dit-il, est réduit mon courage? Que l'ennemi me manque et, me fuyant toujours, Arrête le progrés, au plus beau de mon cours. Bedford, en se rendant à mes yeux invisible, A trouvé le moven de se rendre invincible ; Pour sa gloire il est lâche, et, par son seul effroi, Il se peut dire encore aussi libre que moi.

Tout fugitif qu'il est, il est puissant encore ; Il maintient son honneur, lorsqu'il se déshonore; Je le poursuis sans cesse, et le poursuis en vain; Sa peur ôte toujours sa dépouille à ma main. J'étais prêt de l'atteindre, et de voir par sa prise, Sur le rebelle Anglais, la France reconquise; Lorsqu'une vaine crainte, ouvrage des enfers, Empêche mon soldat de le mettre en mes fers. Dans un malheur si grand, que faut-il que je fasse ? Dois-je, ou suivre, ou quitter cette inutile chasse ? Amis, conseillez-moi, mais avec liberté, Et réglez mon -esprit par ce doute agité.

Dans toute l'assemblée, après cette ouverture, Il s'élève un confus et paisible murmure ; Pareil à ce doux bruit, qu'on entend quelquefois, Troubler innocemment le silence des bois, Quand l'amoureux Zéphir, en se plaignant de Flore. Fait, de son sein brûlant, mille soupirs éclore, Et force les échos des rochers d'alentour, A parler avec lui de son ardent amour.

Déjà des moins âgés les raisons éloquentes Divisaient le conseil en deux parts différentes, Soit pour suivre Bedford, soit pour l'abandonner, Pour redoubler leur course, ou pour la terminer. Le fameux Tannegui. non moins vaillant que sage, Au monarque, en son rang, tient ce mâle langage;

— Ah ! pourquoi douter, Sire, et pourquoi consulter Un point, dont, sans faiblesse, on ne saurait douter?

i«>o LA PUCELLE.

Quand nous serions sans cœur, quand la sûre victoire

Ne nous tenterait point du plaisir de la gloire ,

Quand nous aurions l'esprit insensible à l'honneur,

Devrions-nous néghger les grâces du bonheur ?

Tant que fuira Bedford, la raison de la guerre

Veut que nous le suivions, jusqu'au bout de la terre;

Et dût-il, en fuyant, nos foudres éviter,

De cette fuite, au moins, devons-nous profiter.

Elle combat pour nous, et plus, que nos épées,

Sa peur nous fera voir ses troupes dissipées ;

Pour lui faire, sans nous, endurer le trépas,

Ses craintes, ses frayeurs, deviendront nos soldats.

Nourrissons seulement sa mortelle épouvante,

Par une prompte marche, une poursuite ardente;

Si nous nous relâchons, il se rassurera,

Et le mal qui le presse alors nous pressera,

Poussons donc, sur ses pas, nos armes invincibles,

A lui, plus que jamais, taisons-nous voir terribles,

Et, par notre assurance, entretenant sa peur,

Gardons qu'il ne respire, et ne reprenne cœur.

Nous lui ferons ainsi perdre toute créance,

Nous tirerons à nous les peuples de la France,

Et Paris, qu'ont, pour fin, tant de rares exploits,

Nous ouvrira ses murs, et recevra nos lois.

La chose est évidente et parle d'elle-même ;

Il n'en peut arriver qu'un avantage extrême ;

Quelle ombre de raison y voit-on de douter ?

Le temps de vaincre, ô Dieu, se perd à consulter !

Ces mots avaient du roi calmé l'àme troublée, Et fait, de cet avis, l'avis de l'assemblée ; Quand le vieillard Gillon, par sa crainte emporté, Demanda qu'à son tour le sien fût écouté. Il connaît, de longtemps, la furieuse envie, Qu'a son cher Amauri d'abandoner la vie, Et le compte pour mort, si, Charles émouvant, Il ne rompt le dessein de passer plus avant. Cette frayeur l'anime, et, conduisant sa langue, Lui fournit le sujet d'une longue harangue ; Elle joint de l'aigreur à ses bas sentiments, Et lui dicte ces mots, adroits et véhéments.

— Sire, quelque motif, qui, si loin delà Loire, T'ait fait, contre Bedford, poursuivre ta victoire. Quel qu'en soit le succès, je n'y vois pourtant rien Qu'un projet courageux, mais contraire à ton bien. Car, quoique de Paris l'indigne servitude Te cause une cruelle et noble inquiétude ; Quoique l'espoir flatteur d'affranchir ces remparts, Te fasse avec mépris regarder les hasards ; Quoique, sur ton bonheur, ta vertu se confie, Et que l'événement le conseil justifie : Par combien de chemins as-tu pu, toutefois, Tomber, avec ton camp, sous le joug de « l'Anglois »? Combien de creux vallons, de bourbeux marécageSj De torrents débordés, et de sombres bocages. Le rendaient aisément de tes forces vainqueur. S'il eût pu se résoudre à témoigner du cœur ?

A quoi même, au plus fort de la haute espérance, De revoir, enta main, le sceptre de la France, Ton soldat s'est-il vu, dans la dernière nuit, Par ta crédulité, fatalement réduit ?

C'est trop faillir, grand prince, et ces fautes sont telles, Qu'elles tirent toujours mille maux après elles ; Il est heureux, crois-moi, que l'aveugle Bedford Ait si mal profité de la faveur du sort. La volage fortune, à tes vœux indulgente, N'a, par tant de bienfaits, surpassé ton attente, Que pour mieux, dans le piège, à la fin, t'engager ; Charles, ouvre les yeux, et connais ton danger. Préviens-le... Mais, qui sait si tu le pourras faire ? N'entends-je pas la fille, ou brave, ou téméraire, T'assurer hardiment, sur sa douteuse foi, Que les murs de Paris tomberont devant toi ?• Que l'orgueilleux Anglais, devenu ta victime, Présentera sa gorge à ton fer magnanime ? Et que ses bataillons de ta ville chassés Passeront, sous ta pique, avec honte, baissés ? X'ois-je pas ces héros, ces amants de la gloire, Par leurs discours enflés, te vouloir faire croire Que d'être encore en doute, et de délibérer, C'est trahir ta couronne et la déshonorer ? Que s'il fallait douter, c'était lorsque la France Avait, dans Bourges seul, renfermé sa puissance, Ou que. pour Orléans, tant de secours défaits Faisaient du mauvais sort craindre tous les effets ?

CHANT DIXIEME. i03

Mais qu'ayant au Berry conservé la franchise,

La captive Sologne en liberté remise,

A trente boulevards le pesant joug levé,

Dans Reims, triomphament, ton grand sacre achevé.

Avancé vers Paris ta foudroyante armée,

Et, dans son dernier fort, l'Angleterre enfermée,

Sans plus délibérer la raison de l'honneur,

Oblige ton courage à suivre ton bonheur ?

Que si ce vent subtil se coule dans ton âme,

Si, par son doux effort, il en accroit la flamme,

Enfin, s'il la maîtrise, ô combien j'aperçois

De malheurs préparés à l'empire « françois » !

Car, nous laisser mener aux grands mots de ces braves,

Serait vouloir du sort vivre et mourir esclaves,

Vouloir toujours rouler de destin en destin,

Et perdre le repos, pour le chercher sans fin.

Tous tes vœux, à ton sacre, avaient borné ta gloire;

De Bedford, après lui, tu voulus la victoire ;

Et voilà que, Bedford t'avouant son vainqueur,

Le désir de Paris succède dans ton cœur.

Ainsi, sans but certain, l'amour de la conquête,

Fait courir ton vaisseau de tempête en tempête,

Et ces vastes desseins, qu'il te fait concevoir,

Te feront perdre tout, en voulant tout avoir.

Vois l'hiver qui s'approche, et menace la terre ;

Juge si c'est un temps favorable à la guerre,

Et, si ton camp lassé, de repos se privant,

Souffrira, sans murmure, et la neige, et le vent.

i94 LA PUCELLE.

Songe que c'est par trouble, et non par impuissance, Qu'on a vu les Anglais céder à ta vaillance, Et que, quand de ce trouble ils se seront remis, Tu trouveras en eux de puissants ennemis. Souviens-toi, sage prince, avant que te résoudre, Qu'une légère erreur met les Etats en poudre, Et pense que le bien, et que le mal des rois, Dépend, ou de leur bon, ou de leur mauvais choix. Ton destin t'a porté prés de la double route, Qui d'Hercule, autrefois, mit la raison en doute, Où se font les humains heureux, ou malheureux. Suivant l'objet plaisant, ou l'objet douloureux. Pendant qu'il est en toi, prends la moins belle voie, Qui, par le déplaisir, mène l'homme à la joie ; Et laisse le sentier, peint et semé de fleurs, Où l'invite le ris, pour le mener aux pleurs. La vague ambition, qui n'a point de limite, ,

Offrant l'ombre du bien, dans le mal précipite, Sur un char lumineux conduit à la prison, Et dans un vase d'or fait prendre le poison. Fuis le bien apparent et t'attache au solide ; Des hauts murs de Paris fuis l'appât homicide, Et, dans la profondeur de ses larges fossés, X'enterre point le fruit de tes travaux passés. Ne hasarde plus rien, la France t'en conjure, Par l'éclat de tes faits, par ta grandeur future, Par l'intérêt sacré du sceptre que tu tiens, Par ton propre salut, par le salut des tiens

A ce mot, vers son fils, il tourne le visage, Et, de saisissement, n'en dit pas davantage; Son discours s'arrêta, mais ses vives douleurs, Au défaut du discours, firent parler ses pleurs. Charles, qui le regarde et voit couler ses larmes, Des valeureuses mains se sent tomber les armes, Et bien que, par un sage et magnanime choix, Il eût déterminé de poursuivre « l'Anglois », Malgré son jugement et malgré son courage, Il s'en allait céder à ce rusé langage ...

Quand la Sainte apprenant avec quel déshonneur On conseillait la fuite au milieu du bonheur. Entre, observe le prince, et connait à sa vue, Que les pleurs de Gillon ont sa tendresse émue, Connait son cœur tenté du doux nom de repos, S'enflamme de colère, et lui parle en ces mots.

— Charles, ah ! d'où vous vient ce mouvement étrange, Qui, d'instant en instant, vous change et vous rechange Serez-vous donc toujours le jouet d'un pipeur ? Attendrez-vous d'agir que Gillon n'ait plus peur? Je ne veux point ici, pour découvrir sa ruse, Pour montrer de quel art sa crainte vous amuse, Ravaler la grandeur de mon céleste envoi ; Je ne parle qu'à vous; croyez-moi, croyez-moi!... Le ciel veut que Paris tombe en votre puissance, Je n'ai plus que ce bien à donner à la France; Ses murs vont, sous mes pieds, abaisser leurs sommels, Et tenez pour destin ce que je vous promets.

Enfin, quoique Gillon le juge difficile,

Ou l'ennemi sommé vous rendra votre ville,

Ou, dans moins de trois jours, si son bras la défend,

J'irai, dans son palais, vous mener triomphant.

Par les pleurs du vieillard, la raison terrassée, Par ces mots vigoureux, est soudain redressée ; Gillon cède à leur force, et les moins résolus Révèrent cet oracle, et ne balancent plus (i).

Charles sans hésiter, veut tenter l'aventure; Chacun, du bon succès, non moins que lui, s'assure ; Le lâche Amauri même au dessein applaudit, Et, dans son déshonneur, conserve son crédit. On repaît, et la faim, par la veille, aiguisée, Sur les vivres anglais, à peine est apaisée, Que, d'un transport subit, le soldat hors de soi, Vient en foule, en tumulte, environner le roi. Il demande qu'on marche, et le prince l'approuve; Chacun, dans un moment, sous l'enseigne se trouve;

(i) Bedford avait regagné Paris, à la faveur d'une retraite qui ressemblait à une fuite, mais il avait été plus heureux dans les négociations qu'il avait nouées, en même temps, avec le duc de Bourgogne, dont le concours lui était, encore une fois, acquis. Charles VII. après n'avoir pu livrer bataille, s'était porté à Compié^ne, qui « se donna d'elle-même », tandis que, d'un autre côté. Beau vais faisait sa soumission. « Mon duc, dit sur ces entrefaites la Pucelle à d'Aiençon. faites appareiller vos gens et ceur des autres capitaines, je veux aller voir Paris de plus près que je ne l'ai vu. » Le 26 août. Jeanne et ses compagnons étaient à Saint-Denis. Le roi hésitait à les suivre. * Il semblait, a dit un historen. qu'il fût conseillé au contraire du vouloir de la Pucelle, du duc d'Aiençon et de ceux de leur compagnie. » Il se laissa convaincre, néanmoins; dès le 7 septembre, il était lui-même à Saint-Denis.

Jusqu'au suivant matin, l'on devait reposer; Mais rien à cette ardeur ne se peut refuser. Dans la place, aussitôt, la trompette éclatante, Sonne pour le départ, et les troupes contente; Elles passent, en ordre, aux vrais champs fortunés, Que l'antique Hélicon n'avait qu'imaginés, Feignant que, sous Saturne, au siècle d'innocence. Les hommes et les dieux vivaient sans différence (1).

C'est l'heureuse contrée, où la paix et l'amour Ont fondé leur empire, et choisi leur séjour. De monts et de coteaux, une inégale chaine, Sert de vaste couronne à la royale plaine, Qui, d'un ciel toujours pur, borde son horizon, Et reçoit un soleil propre à chaque saison. Ses fertiles guérets à l'humaine culture, Prodiguent, à l'envi. les biens de la nature, Et, de tous leurs trésors, composent un trésor, Qui. dans l'âge de fer. ramène l'âge d'or. Quelque part que. sur elle, on étende sa vue. D'une riche abondance, on la trouve pourvue, Et les tuyaux des blés, et les ceps des raisins, Se montrent, en tous lieux, l'un à l'autre voisins : On voit, sur un fonds vert, les humides prairies, De cent vives couleurs, pompeusement fleuries. Et. l'on voit par les plans, surs les sombres sentiers Se rompre, ou se courber, les branches des fruitiers.

(1) Oise, Seine-et-Oise, Seine.

On voit, en petits bois, les altières futaies. S'élever au-dessus des buissons et des haies. Et, parmi les taillis, on entend les oiseaux Accorder leur ramage au murmure des eaux. Par tout son larçe sein, cent sources bouillonnantes Roulent, sur le gravier, leurs ondes gazouillantes; Cent ruisseaux vagabonds y coupent les guérets. Et joignent leur fraicheur à celle des forêts. De-çà. de-là. partout, mille palais champêtres. Accompagnés d'ormeaux, de tilleuls et de hêtres, Y font, en même lieux, des champs et des cités Voir, avec agrément, les diverses beautés. En paisibles replis, le cours de plus d'un fleuve S'y promène, s'y mêle, et la campagne abreuve, Secourant et comblant de cent biens à la fois. Le chef impérieux de l'empire « François » ; Le populeux Paris, à qui, du Gange au Tage. Il n'est mur si hautain qui refuse l'hommage : Rempart, dont la grandeur, seule semblable à soi. Seule peut contenir la grandeur de son roi ; Et dans qui la faveur des éléments propices Entretient les plaisirs, les jeux et les délices. Les yeux, par ces objets, demeurent enchantés; Les pieds vont, sans effort, par les cœurs emportés; Paris de plus en plus, et s'accroit, et s'approche ; Chacun, même en courant, sa lenteur se reproche :

— Ces beaux champs, disent-ils. ont-ils rien de pareil. En tout ce qu'en sa route éclaire le soleil?

CHANT DIXIEME. 19g

Et devons-nous douter d'exposer notre vie. Pour revoir, sous nos lois, cette plaine asservie? Pour rompre ses liens, précipitons nos pas. Et montrons à l'Anglais ce que peuvent nos bras.

L'an déjà vieillissait, et. de feuilles séchées, Les prés étaient bordés, et les terres jonchées ; L'été, devant l'hiver, fuyait aux chauds climats, Et, dans l'air refroidi, s'engendraient lesfrimats. On voyait du soleil la lumière décroître; Hors du gouffre de l'onde, il craignait de « paroitre Jetait son rayon pâle, et, moins riche de jour, En renfermait l'éclat, dans un plus petit tour.

Tout va, d'un cours ardent, et la Sainte animée Renforce, par son feu. la flamme de l'armée; Mais, avec déplaisir, elle voit, en marchant, Le céleste flambeau penché vers son couchant. Paris est loin encore, et la nuit est prochaine : Ils courent, mais sans fruit, leur diligence est vaine La Sainte le connait, et contraint les soldats De ménager leur force et modérer leurs pas. Ils vont, mais à regret, avec moins de vitesse, Et d'un murmure égal condamnent sa- sagesse. Elle, que satisfait cette noble chaleur, De l'espoir du combat console leur douleur : Puis elle parle au prince, et le prince, par elle, Soudain, de ses hérauts le plus antique appelle ;

L'ordre qu'il en reçoit, est d'aller, à l'instant. Sommer, d'ouvrir les murs. l'Anglais et l'habitant. Le favori, qui cherche à se purger du blâme De traitre conseiller et de guerrier infâme. Prend cette occasion, comme venant des cieux. Pour vivre, ou pour mourir, content et glorieux. 11 brûlait, dès longtemps, de montrer à la Sainte. Qu'on l'accusait, à tort, de bassesse et de crainte, Et qu'il n'était si haute, et si grande action, Qui ne fût au-dessous de son ambition.

Ainsi, le désespoir lui donnant du courage, Vers Charles il s'avance, et lui tient ce langage :

— Pour ranger la cité, sous ta rovale loi. Le héraut, grand monarque, irait en vain sans moi. Je sais ce que peut d'elle obtenir ma présence ; J'entretiens dans ses murs plus d'une intelligence, Et si. pour la réduire, il faut l'intimider, Si l'artifice est propre à la persuader, Permets-moi seulement de l'aller reconnaitre. Et je m'ose vanter de t'en rendre le maitre.

Aux vœux du favori. Charles se conformant. Sur un vite coursier, il s'éloigne au moment. Et, suivi du héraut, sous la muraille, arrive. Quand la clarté du jour était encore vive. Aux premiers boulevards, Tun et l'autre arrêté, Le héraut prend l'habit des peuples respecté ; L'or en bosse, partout, y reluit sur la soie, Et l'aiguille, en tous lieux, son adresse y déploie ;

Il se couvre le front d'un précieux bandeau ;

11 se charge le dos d'un superbe manteau ;

D'un long tissu d'argent par le corps il se serre,

Et porte dans la bouche, ou la paix, ou la guerre.

En ce riche équipage, à lents et graves pas,

Il va, sans le penser, recevoir le trépas.

Telle on voyait marcher, dans le siècle profane,

Vers l'autel inhumain de la noire Diane,

L'innocente victime, entre les saints bourreaux.

Pour tomber et mourir sous les sacrés couteaux.

De feuilles et de fleurs la tête couronnée,

De pourpre revêtue et de rubans ornée,

Sans craindre et sans savoir la rigueur de son sort,

Contente et malheureuse, elle allait à la mort. A grands cris, en marchant, il appelle la garde;

Par ruse, ou par mépris, à paraître elle tarde ;

Il renforce sa voix, et, d'un grand châtiment,

Hardi sous ses habits, la menace aigrement. Enfin, criant toujours, la terrasse il aborde; De soldats et de chefs, alors elle se borde ; Soudain il leur enjoint, de livrer à son roi, Les murs injustement asservis sous leur loi : Aux Français promet grâce, aux Anglais assurance ; Mais jure que leur mort suivra leur résistance : Protestant qu'il n'est point de juste cruauté Que n'exerce, sur eux, son monarque irrité.

Bedford, qui du Français voit l'âme chancelante, Qui ne voit pas l'Anglais moins rempli d'épouvante,

Et qui craint que l'effroi ne contraigne leur cœur De soumettre la place à la loi du vainqueur, Pour obliger leur crainte à demeurer rebelle, Des mortelles horreurs conçoit la plus mortelle ; L'inspire à Millington, en ce lieu commandant; Millington à l'Anglais parle d'un ton ardent :

— Aux arcs ! aux traits ! dit-il, que l'on mette par terre Celui qui foule aux pieds l'honneur de l'Angleterre; Périsse l'insolent, sous l'effort de nos bras ! Son audace insensée est digne du trépas. Repoussons cet outrage, avec d'autres outrages, Apprenons aux Français à tenter nos courages, Et que, par cet exemple, il sache à l'avenir, Comment notre courroux sait l'audace punir!

Satan mêle, à ces mots, son haleine infernale; La fureur des Anglais en devient plus brutale; Dix traits, en cet instant, lancés sur le héraut, Volent tous, vers son sein, et pas un ne le faut. Tous l'atteignent au cœur, et leur pointe exécrable S'y mouille et s'y rougit d'un sang inviolable; Le sacré droit des gens, en ce forfait affreux, Sent abolir ses lois, et dissoudre ses nœuds. Par ce noir attentat, la France et l'Angleterre, Sentent éterniser leur inhumaine guerre; Et désormais le feu n'en peut être amorti, Que par l'accablement du coupable parti. Le meutrier furieux accourt à la dépouille, Et, d'un second forfait, indignement se souille;

CHANT DIXIEME. 2o3

Ce corps, de cent épieux, tient le fer occupé; Cet habit, en cent parts, se trouve dissipé.

Comme si quelque enfant, d'une main indiscrète, Ment harceler le doçfue, en sa rage muette. Quand la chienne des cieux (i), par ses rayons ardents Lui met au sein la flamme et le venin aux dents ; L'animal écumeux, quittant l'humide place, S'élance contre lui, le heurte, le terrasse, Le mord en mille endroits, impitoyablement, Et fait mille lambeaux de son habillement.

Amauri plein de trouble, à l'acte parricide, Raccourt vers les Français d'une course rapide, Et, contant son danger et l'anglaise fureur, Remplit tous les esprits de colère et d'horreur. Charles, d'un feu soudain, s'enflamme le visage. Et, brûlant d'un courroux digne du grand outrage. Bien que déjà la nuit ait couvert l'horizon, Veut, durant la nuit même, en tirer la raison.

— Xe vengeons plus nos lois . vengeons celles du monde ; Dit-il, en s'écriant, comme un foudre qui gronde; Que ce crime infernal, commis si lâchement, Sans sa punition, ne demeure un moment. Contre les violents, usons de violence; Faisons que leur supplice égale leur offense.

(i) La canicule, durant laquelle les chiens sont plus particulièrement atteints de la rage;

Et, dans leur sein barbare ensanglantant nos mains, Montrons-nous aujourd'hui justement inhumains.

— Allons, dit Amauri, venger l'atroce injure; Que l'Anglais, sous nos coups, le paye avec usure; J'aplanirai la voie et, de corps entassés, Pour monter sur les murs, comblerai les fossés.

Tout suit ce mouvement, et le camp redoutable Va, d'un rapide vol, au boulevard coupable, Et, de tout son grand poids, tombant sur les dehors, Les ébranle, les ouvre, et les jonche de morts. La défense est confuse, et l'attaque est réglée : Herbert, d'un avant-main, trébuche sous l'Anglée, Et murmure, en mourant, que son cours soit borné Par celui qu'à la mort il avait destiné. Glencarne s'efforçait de retenir sa bande, Quand, d'un puissant revers, le vient charger Yvrande ; L'Anglais a, du grand coup, le bras droit emporté ; Sa bande désormais fuit avec liberté.

Le bras, loin de son corps, sur la sanglante terre, De sa nerveuse main, l'épée encore serre, Et, comme si d'Yvrande il voulait se venger, Vers lui, dresse sa pointe et la semble allonger.

Bedford, sur le chemin, qui mène vers la porte, Avait dressé de pieux une barrière forte ; Pour un second obstacle aux étrangers efforts, Si, trop faibles, pour eux, se trouvaient les dehors. Bien loin devant les siens, la terrible guerrière Yole, seule, et s'avance à la forte barrière;

CHANT DIXIEME- 2o5

A cheval elle y donne et, d'un choc vigoureux, La renverse, en éclats, sur le terrain poudreux. Le Français animé, volant après la sainte, Pousse le faible Anglais, qu'éparpille la crainte ; En un lieu seulement, le vaincu reprend cœur ; Mais c'est pour retomber sous la loi du vainqueur. Vitacre, de sa pique, à deux mains empoignée, Tenant Dorthe éloigné, tient la mort éloignée ; Et Dorthe, en le perçant, avec son trait lancé, Par la pique dardée est lui-même percé. Le robuste Spenser, et l'agile Gamache, Chacun la hache au poing, l'un à l'autre s'attache ; De plus d'un ferme coup, chacun se sent blesser; Mais sous Gamache, enfin, mord l'arène Spenser.

Partout, sur le vaincu, le vainqueur fait main basse;

Sa colère inhumaine à pas un ne fait grâce ;

Il fuit de son transport l'aveugle mouvement,

Et ne refuse rien à son ressentiment.

En nul temps, la valeur n'a paru si brutale ;

A l'excès du forfait le châtiment s'égale;

Le Français fait l'Anglais, et, devant l'Eternel,

On ne sait qui des deux est le plus criminel.

— Mon Héraut, dit le prince, au milieu du carnage.

Reçois de ma douleur ce premier témoignage;

Mon bras, sur la cité, le reste achèvera;

Ce qu'on t'a fait souffrir, elle le souffrira ! Satan qui reconnaît, que leur rage effrénée,

Dans tout son vaste enclos, a la ville étonnée;

Et qui voit l'habitant, saisi d'un juste effroi,

Parler de recourir à la grâce du roi : — Ah! dit-il, c'en est fait, ils craignent cette Sainte

Retenons-les pourtant, avec une antre crainte;

Otons leur l'espérance, et faisons que, du roi.

Ils ne conçoivent pas un moins puissant effroi. Soudain, sur tout le mur et, par toutes les places,

Il en fait, par cent cris, éclater les menaces;

Jure qu'il a pour eux. le courage endurci,

Et qu'il refusera de les prendre à merci.

La perte de l'espoir l'audace leur redonne... Ainsi quand, à l'abord d'une affreuse lionne,

Le timide chasseur croit, en se prosternant,

Détourner de son chef le péril imminent;

Si le fier animal, pour lui moins magnanime, Vient, les ongles ouverts, en faire sa victime, Au défaut de l'espoir, la force de la peur, Pour repousser la mort, lui redonne du cœur.

Cependant Amauri dans sa furie extrême, Vomit, sur la cité, blasphème sur blasphème, Et se plaint de ses mains dont les énormes coups Lui paraissent encore trop légers et trop doux.

La France jusqu'alors, jusqu'alors l'Angleterre, N'avaient point fait du feu l'instrument de la guerre, Et le fer seulement, comme d'un même accord, Leur servait, aux combats, â se donner la mort. L'une et l'autre, avec soin, pour sa plus grande gloire, Dans les succès heureux, tempérait sa victoire,

Et, sauvant les vaincus, jouissait du beau fruit, Que, parmi les dangers, ses faits avaient produit.

Mais le démon veillant, conseillé par sa rage, Veut mettre, avec le fer, les flammes en usage, Et, par les noirs effets de leur cruelle ardeur, D'un désordre si grand accroître la grandeur. Il forme ce projet, et, suivant sa pensée, Descend, où des enfers l'ombre est la plus pressée, Plonge deux longs flambeaux dans les feux éternels, Puis revient accomplir ses desseins criminels.

Du profond de l'abime un instant le ramène, Où le camp, sur l'Anglais, exécute sa haine, Où, des siens à la tête, avec plus de terreur, L'inhumain favori signale sa fureur.

Invincible, il se mêle aux troupes animées, Fait voler, par les rangs, ses torches allumées, Approche d'Amauri les détestables feux, Et répond, par cette aide, à ses horribles vœux. Amauri s'en armant, court vers les édifices, Et veut, jusques sur eux, étendre ses supplices ; Les soldats, comme lui, s'arment d'ardents tisons, Et portent la ruine aux tremblantes maisons. La nuit, par tant d'éclairs, sent dissiper ses voile>, Et, devant leur rougeur, voit pâlir les étoiles ; Sous le nombre infini de ces feux éclatants, Le camp parait sans nombre, aux yeux des habitants.

Hors des murs élevés, et devant chaque porte, Un amas de loçris de différente sorte,

2o8 LA PUCELLE.

Régne avec moins d'éclat que l'illustre cité, Et d'un moins digne peuple est en foule habité (i). Ces lieux, éloignés d'elle, eussent formé des villes ; Prés d'elle, ils ne semblaient que des bourgades viles ; Que de rustiques toits, construits pour recevoir L'étranger que sa gloire attirait à la voir. Quand la foudre guerrière éclate sur la France, Contre ses moindres coups, ils manquent de défense, Munis de seuls gazons, sans fossés, et sans tours ; L'usage des vieux temps les a nommés faubourgs. Dans celui que d'en haut le magnifique Louvre, Sous lui, vers le couchant, à sa droite découvre, Les superbes vainqueurs, par le démon poussés, Pour mettre tout en feu, marchent à pas pressés. Amauri les conduit, et son profane exemple Leur montre à n'épargner, édifice, ni temple ; De la voix, de la main, il leur marque les lieux, Où la flamme s'attache et pénétre le mieux. Par les cloisons, d'abord, on la voit se répandre, De l'une à l'autre, ensuite, aux solives s'éprendre, Noircir les gros chevrons, les degrés assiéger, Pétiller dans la tuile, et les combles ronger. Enfin, et tout d'un coup, forçant porte et fenêtre, De milles petits feux un grand feu vient à naitre.

Les faubourgs de Paris n'étaient encore que des groupes de chaumières construites autour des églises et des monastères. Tels s'offraient àlavueles bourgs Saint-Marcel, Sainte-Geneviève, Saint-Germain-des-Prés, Saint-Germain-l'Auxerrois, Sainte-Marie-des-Champs , Saint-Victor, etc

Qui. parmi l'air obscur, ses bouillons agitant. Renouvelle le jour au Français combattant. L'Anglais, saisi de peur, fuit le feu qui le brûle, Fuit le fer qui le blesse, et vainement recule ; A peine est-il du feu. par la fuite échappé. Que. du fer. à l'instant, il se trouve frappé (1).

Ainsi lorsqu'un vieux cerf, que l'ombre et le silence Semblaient, sous un taillis, cacher en assurance, Par plus d'un grand limier, à grands abois poussé Est, du fort qui le couvre, en la plaine lancé, L'épouvante le presse et, quelque part qu'il aille, L'image de la mort le suit et le travaille ; Et si la dent des chiens ne le déchire pas, Par le fer des chasseurs, il reçoit le trépas.

Dans la terreur commune, un seul plein de constance Des plus fameux héros égala la vaillance. Et. pour quelques moments, d'un front audacieux. Put servir de barrière au camp victorieux. L'un des chefs Hibernois. après sa course faite. Avait choisi ce lieu, pour dernière retraite. Et. dans ses faibles bras, autrefois triomphants. Au défaut de leur mère, élevait ses enfants. Cent lumineux flambeaux tombent sur sa demeure. Ses petits il regarde, et de tendresse pleure ;

(1) A dater du 7, jour de l'arrivée du roi. il y eut des escarmouches sur plusieurs points, et l'assaut fut décidé pour le lendemain. Ce sont ces engagements partiels que Chapelain synthétise de manière à n'avoir plus qu'à s'occuper de l'assaut général.

Sa valeur se réveille, et ses sens refroidis

Reprennent la chaleur dont ils brûlaient jadis.

Sur sa porte il descend, sous sa cuirasse brille,

Sa pertuisance empoigne, et garde sa famille.

Le Français, pour entrer, fait mille grands efforts ;

De la pointe il l'arrête, et le tient au dehors.

Cent tisons, à l'instant, volent contre sa tête.

Encore que. sur lui. fonde en vain leur tempête ;

Mais, sous leur vol ardent, et leur coups redoublés.

Il voit, plein de douleur, ses petits accablés.

Ses bien-aimés enfants, s'embrasent à sa vue ;

Ce n'est pas le Français, c'est ce feu qui les tue ;

Ce feu seul, au trépas, le porte avec fureur.

Et seul, pour la clarté, lui donne de l'horreur.

Le barbare destin sa richesse a ravie ;

Il ne lui reste plus qu'une imparfaite vie ;

Ce reste l'importune et lui fait, dans la mort.

Chercher à s'affranchir des injures du sort.

Il veut finir ses jours, et sa rage dépite,

Parmi les boutefeux. soudain le précipite ;

Dans leur flamme il se darde, er. de quatre grands coups.

En met quatre par terre, et les ébranle tous.

Le vaillant bataillon, devant cette vaillance,

Par force, en plus d'un lieu, trouble son ordonnance;

Amauri s'en irrite et. d'un bras furieux.

Lui lance un des flambeaux, et réteint dans ses yeux.

Le guerrier perd le jour; mais, bien que sans lumière.

Il ne perd rien pourtant de sa vertu première ;

Sa sensible douleur aide à l'encourager.

Et son aveuglement lui cache le danger.

Le visage brûlé, les paupières brûlantes.

Il court, sans but certain, aux brigades pressantes.

Partout les fait tomber sous son terrible choc.

Et semble, sous les traits, un immobile roc.

En cercle, autour de lui, tout le camp se ramasse,

Et renferme sa gloire en plus petit espace ;

Un seul homme, sans vue. occupe tout un camp,

Et ne peut se résoudre à lui céder le champ.

Enfin sa pertuisane. en deux parts éclatée, Abandonne et trahit sa valeur indomptée ; Il sent, à cette fois, approcher son destin. Et se prépare à faire une héroïque lin. Sur les pieds, il se plante, et. d'un ferme langage :

— Venez, tigres, dit-il, achever votre ouvrage ; Vous ne m'ôterez rien, par votre cruauté ; En m'ôtant mes enfants, vous m'avez tout ôté !

De flèches et de feux, une effroyable grêle. Sur lui. de toutes parts, tombe alors pêle-mêle ; Il meurt, et de deux morts, par le fer, et le feu ; Comme si, pour l'abattre, un trépas était peu. Rien de lui ne demeure, et l'insolente flamme Se permet de passer jusqu'aux biens de son âme ; Elle consume encor un nom si glorieux, Et le laisse ignorer aux siècles curieux.

Après ce grand exemple, il n'est rien qui résiste ; Le combat est infâme, et la victoire triste :

L'honneur ne peut souffrir tant de lâches rigueurs ; La peine est aux vaincus, et la honte aux vainqueurs. Nul n'échappe à son sort, et tout sexe, et tout âge Eprouvent du Français la fureur et la rage ; Tous y sont, sans pitié, soumis également ; Mais l'Anglais s'y voit seul exposé justement. Hors lui, tout autre endure un injuste martyre ; Le vieillard égorgé, dans les sanglots, expire : La veuve, sous le coup, perce l'air de ses cris, Et la sœur, en mourant, plaint ses frères meurtris.

Pendant ce temps, la sainte a laissé, loin derrière, Des ennemis forcés la fragile barrière, Et, contre un gros de reste employant son effort, Devant elle le chasse, ou lui donne la mort. Son cœur l'a, jusqu'au pont, presque seule conduite : La terre ici lui manque, et borne sa poursuite ; Elle voit les fossés convertis en marais, Et ne voit sur les murs, que canons, et que grais. Là, se suspend son âme, et ne sait que résoudre ; Son bras lui promet bien de mettre tout en poudre, Et, d'un péril si grand, ses belliqueux esprits, Par ce qu'il a de beau, sont ardemment épris; Mais sa raison lui dit, qu'encore qu'elle essuie Des rocs et des boulets l'épouvantable pluie, Qu'elle aille au pieds des murs, qu'elle aille à leur sommet. En vain, de les garder, seule, elle se promet. Ainsi, quelques moments, douteuse et balancée, Elle voit, dans les airs, une flamme élancée.

Parmi des tourbillons ténébreux et roulants, En ondes, vers le ciel, sortir des toits brûlants ; Et craint que par le feu, dans l'amour du pillage, Le Français n'ait souffert quelque insigne dommage.

Comme quant un nocher, après mille terreurs, Voit, en touchant au port, la fin de ses terreurs, S'il advient que le vent, contraire à la marée, Du havre découvert lui défende l'entrée, Bien qu'il fasse sans fruit mettre la voile bas, Que sans fruit sur la rame, il lasse tous les bras, Sa barque, toutefois, par cette résistance, Se suspend sur le flot et s'y tient en balance, Jusqu'à ce que la vague, abandonnant le bord, En haute mer l'entraîne et le prive du port.

Ainsi, dans le moment que la forte guerrière Allait, sur le rempart, terminer la carrière. Un autre mouvement, en son cœur excité, L'éloigné tout à coup de la forte cité. D'une soudaine peur, sa grande âme est atteinte. Et le courage, en elle, alors cède à la crainte ; Elle quitte les murs, retourne sur ses pas, Et voit régner, partout, la flamme et le trépas. Par ces tristes objets saintement attendrie, Du Monarque des cieux, la clémence elle prie De modérer des siens la criminelle ardeur, Et de leurs cruautés oublier la grandeur. En priant elle pleure, et plus elle s'avance. Et plus elle les voit aigrir leur violence.

S'abandonner, sans bride, à tout genre de maux, Assouvir, sans pudeur, leurs appétits brutaux, Poursuivre le massacre, au milieu des ruines. Et porter leur fureur, jusqu'aux choses divines, Sans qu'en toute sa route, à ses humides yeux. S'offre rien que de noir, d'infâme, et d'odieux. Un désordre si grand, plus que devant, la trouble ; Sa colère s'accroit. sa douleur se redouble : Elle veut s'écrier, mais son saisissement Etouffe sa parole, en ce commencement.

Enfin, du puissant nœud, qui la langue lui serre, Le dépit la dégage, et d'un ton de tonnerre :

— Cessez, cessez, dit-elle, un si damnable assaut ; C'est trop mal expier le meurtre du héraut !

Le fer. alors, s'arrête, et la flamme s'apaise ; Le feu, de tous côtés, n'est plus que de la braise, Et chacun, revenu de son lâche transport, Regarde, avec horreur, les restes de la mort ; La guerre forcenée y reconnaît ses crimes, Le regret suit la faute au cœur des magnanimes. Amauri seulement, contre l'Anglais outré. Sans être, ainsi que tous, en lui-même rentré, Fièrement aux vaincus toute pitié refuse, Jouit de sa vengeance, et de son heur abuse. La fille voit le prince, et rehaussant sa voix :

— Ali ! Charles, lui dit-elle, ah ! qu'est-ce que je vois ? Ah! la punition est pire que l'injure ;

Nous avons violé les droits de la nature,

CHANT DIXIEME. 2i5

Et, contre les lieux saints, nos troupes ont commis Un forfait souhaitable en nos seuls ennemis.

Le prince lui répond : — Ce mal est sans remède; Mais la raison, enfin, au désordre succède; Le camp n'est plus cruel, n'en veut plus qu'au butin, Et peut être employé, même avant le matin.

— Les enfers, repart-elle, et leurs noires furies L'ont rendu l'instrument de tant de barbaries ; Son bras a fait ces maux, non pas sa volonté. Et son feu, désormais, sera moins emporté. Que de nuit, toutefois, il attaque la ville, Il est trop périlleux, il est trop difficile; Et jamais des soldats, de pillage chargés, Xe furent sagement au combat engagés.

Non, si nous voulons vaincre, et vaincre en assurance. Ne commettons qu'au jour le salut de la France ; De ce haut point d'estime il ne faut pas tomber; Il faut gagner Paris, et non le dérober. Que, sur ce même champ, repose donc l'armée; Jusques à ce qu'au ciel l'aube soit rallumée; Nous la verrons, alors, s'élever au rempart, Avec bien plus de gloire, et bien moins de hasard.

Le prudent Tannegui loue un discours si sage, Et, se tournant au roi, poursuit, en ce langage :

— Cependant, avec soin, nous purgerons ces lieux De tant de sang versé par nos bras furieux ; Ensuite nous irons, aux diverses brigades, Marquer, par tout le mur, l'ordre des escalades :

Et, vers le seul endroit, pour la brèche, arrêté, On verra le canon des l'aurore pointé.

Charles approuve tout, et soudain la trompette Aux régiments épars commande la retraite ; Ils consentent à peine au repos ordonné, Bien que, jusqu'à trois fois, la trompette ait sonné. La Sainte les exhorte à modérer leur flamme ; L'espoir du lendemain met le calme en leur âme : On distribue aux uns des arcs et des carquois, Les autres sont munis de dards et de pavois. Et l'on porte aux quartiers, pour monter aux courtines, Des échelles sans nombre et des monts de fascines. Ensuite, autour des feux, parla plaine, allumés, Mangent, de-çà, de-là, les soldats affamés; Puis reposent en paix, sous les gardes placées, Et rendent la vigueur à leurs forces lassées. Tannegui, dont les soins ne peuvent sommeiller, Travaille, et fait, sans cesse, en tous lieux, travailler. Le camp, devant le jour, la dure terre quitte, Et l'attaque des murs, à grands cris, sollicite; Le soldat, de lui-même, accourt à son drapeau, En tumulte s'y range, et ce tumulte est beau. Par ordre, chaque troupe à son poste s'avance, Pour un si noble assaut, recueille sa vaillance, Prépare du trépas les divers instruments, Brûle d'impatience, et compte les moments.

Comme en ce froid climat, qui s'approche de l'Ourse. Quand on s'apprête à faire une fameuse course.

Et que les prompts chevaux, ardents et déchargés, Sur une même ligne, en ordre sont rangés; Attendant le signal, ils rongent la barrière, Forment un lac d'écume, au front de la carrière, Grattent le champ des pieds, et, comme « s'animants » Font retentir le ciel d'aigus hennissements.

Ainsi le camp français, vovant l'heure prochaine, Qui devait terminer cette guerre inhumaine, Aux remparts asservis se dispose à donner, Et fait l'air, tout autour, de ses cris résonner. Vers le sombre orient, l'un tourne sa paupière, Et hâte du désir la tardive lumière; L'autre, suivant le pôle, observe, par raison, Combien l'aube est encor sous le noir horizon ; Presque tous, du regard, dévorent la courtine, Tous jurent, de Paris, le sac et la ruine, Et quelqu'un, du penser prévenant ses exploits, Même avant le combat, triomphe de « l'Anglois ».

Tandis que, de la sorte, à l'attaque on s'apprête, Bedîbrd, qui, sur son chef, voit fondre la tenir. Recueillant ses esprits, à l'abri des remparts. Ramasse ses guerriers, par la frayeur, épars. Pour le faire sans trouble, il veut qu'on chasse l'ombre. Par un jour emprunté de lumières sans nombre; A leur brillant éclat cède l'obscure nuit, Et la confusion, par ce moyen, s'enfuit.

Cette illustre cité, qui la France maitrise, Comme dédaignant d'être en peu de lieux comprise, D'une province a l'autre, étend son vaste enclos. Et de la claire Seine embrasse les doux flots. Ce fleuve en deux la fend, et, pour troisième ville, Lui-même, en se fendant, forme entre elles une île, Qui fut le vrai Paris des Gaulois habité, Et qui conserve encor le surnom de Cité. Elle vaut un empire, et sa grandeur immense, En :,we régions, partage sa puissance.

CHANT ONZIEME. 2tg

Et chacune, au besoin, de ses forts habitants,

Sans peine, arme et fournit trois mille combattants.

Tout quartier a sa place à sa troupe assignée,

L'une plus, l'autre moins, des portes éloignées;

Où s'assemblent les corps en bataille rangés,

Pour les conduire aux murs, lorsqu'ils sont assiégés (i).

Bedford, à qui sa triste et honteuse déroute Laisse de sa fortune un légitime doute, Et qui craint que le peuple, à ce coup repenti, Ne veuille repasser au contraire parti, Pour son propre salut, sous ombre d'assistance, Des altiers boulevards donne aux siens la défense, Et, loin de chaque porte, et du tour des fossés, Tient les pâles bourgeois, avec art, dispersés.

(i) Les fortifications de Paris étaient primitivement limitées à l'île de la Cité. A la suite du siège par les Normands, on éleva de nouvelles murailles qui partaient du grand Pont et suivaient la direction de la rue Saint-Denis jusqu'à la rue des Lombards. En 1190, Philippe- Auguste ordonna aux bourgeois de Paris de faire travailler à une enceinte de leur ville, composée d'une muraille couronnée de créneaux, fortifiée de tours rondes engagées dans le mur, et placées à soixante mètres de distance l'une de l'autre. La plus célèbre de ces forteresses était la Tour de Nesle. Paris fut fortifié de nouveau par Etienne Marcel, tandis que Charles VI était encore Dauphin. L'enceinte qu'on construisit alors partait de la tour du Bois-en-Louvre, et traversait la place du Carrousel. Elle avait des portes rues Saint-Honoré. Montmartre. Saint-Denis, Saint-Martin un peu en dessous des boulevards actuels), du Temple (place de la République). Saint-Antoine Bastille), et aboutissait à la tour de Biiiy (extrémité du canal Saint- Martin), puis descendait parallèlement à la Seine jusqu'à la tour Barbette-sur-1'eau. L'enceinte d'Etienne Marcel, par suite de l'invention du canon, fut protégée d'ouvrages avancés. On fortifia les portes de bastilles. La porte Saint-Antoine fut reconstruite.

Seulement, de leur nombre, il choisit une bande. Qu'il veut que l'un des siens, sous ses ordres, commande , Et lui commet le soin d'un endroit écarté, Où l'assaut du Français est le moins redouté. Puis courant et volant de courtine en « terrace. » Où le plus, dans les cœurs, il remarque de glace. Où le plus, dans les bras, il trouve de langueur. Là, sa voix il déploie, avec plus de vigueur.

— Compagnons, leur dit-il. dont la fougue indiscrète S'imagina du crime en ma sage retraite, Et qui, d'un feu trop chaud vous sentant consumer, Du nom de lâche fuite osâtes la nommer; Reconnaissez le but de cette fausse fuite, Et jouissez du fruit de ma bonne conduite; Yovant vos ennemis, par mon art. attirés, Où si longtemps, en vain, je les ai désirés. J'ai leur orgueil accru, me feignant sans courage; Ils vous attaqueront, à leur désavantage; Et. du haut de ces murs, vos moins robustes bras, Aisément, aux plus forts donneront le trépas. En ce lieu, du Français l'imprudence amenée, De Poitiers, d'Azincourt, aura la destinée : Il marche audacieux, et, sans voir son danger, Brutalement, par vous, se vient faire égorger. Pour faire à sa valeur, aussi faible qu'altière, Dans ces larges fossés, trouver son cimeti. Roulez, partout, sur lui, vos cailloux et vos t grais », Lancez, sur lui. partout, et vos dards et vos traits.

Couvrez ses bataillons, d'un nuage de flèches, D'un visage assuré, présentez-vous aux brèches. Attendez son assaut, et soutenez ses coups, Quelque brave qu'il soit, guerriers, il est à nous!

Puis au peuple il se tourne, et lui tient ce langage : — Ce Charles, lui dit-il, ce reste de carnage, Qu'autrefois, parmi vous, vous ne pûtes souffrir, Contre nous, à votre aide, aujourd'hui vient s'offrir. Mais voyez, quel secours vous offre l'infidèle ; D'abord il remplit tout d'une flamme cruelle. A ceux qu'il feint d'aider il déchire le flanc. Et les noie, en un lac, qu'il forme de leur sang. Ah ! vous connaissez trop le dessein qui le mène; Vous ne pouvez douter de sa rage inhumaine. Ni qu'il n'ait, dans le cœur, profondement gravé Le massacre des siens, par vos mains, arrivé. De tant d'affreuses morts, dans son âme implacable, Il n'est aucun de vous qu'il n'estime coupable; Comme des criminels, il vous regarde tous. Et son courroux ardent n'a, pour objet, que vous. Sur vos malheureux chefs, voyant gronder l'orale. Dont de ce fier tyran vous menace la rage. A quels mâles efforts cet horrible danger Xe doit point, contre lui, votre cœur obliger ? Allons donc vaillamment écarter la tempête, Dont se promet son bras d'écraser votre tète ; Allons sauver l'honneur, dont il veut vous priver; Allons vos biens, vos lois, et vos temples sauver !

Par ces mots si pressants, et si pleins d'artifice, Il anime au combat l'une et l'autre milice. Et. bien que, plus qu'aucun, il se sente abattu. Xe fait pas, sur son front, lire moins de vertu.

Talbot qui, de tout temps, en son àme hautaine, Nourrissait, pour Bedford, une jalouse haine, Et, contre sa grandeur, hautement déclaré, Vivait, aux yeux de tous, d'avec lui séparé ; Languissant à Paris, depuis plus d'une lune, Du succès de Patay maudissait l'infortune, Et de sa plaie encor n'était pas bien remis, Quand Bedford s'y sauva, devant ses ennemis. Sa honte eût satifait un moins noble courage ; Le généreux Talbot. loin d'en prendre avantage, Suspendit, contre lui, ses vieux ressentiments, Et sentit ses dédains, pour lui, moins véhéments. Du faubourg attaqué, sa suprême vaillance Voulut, plus d'une fois, embrasser la défense, Voulut, plus d'une fois, les flammes amortir, Mais l'effroi de Bedford ne le put consentir. Méprisant, par vertu, l'ordinaire louange, En cette occasion, seul aux murs il se range, Et, comme indépendant, sans à rien s'obliger, Se destine partout où sera le danger.

Le brave Lionnel, au dessein de son père, Dans le même parti, fait un dessein contraire.

Craint, pour un seul endroit, les effets du malheur,

Et, pour ce seul endroit, réserve sa valeur.

Il adorait Marie, et son ardeur fidèle,

En ce péril commun, ne craignait que pour elle ;

Il l'y regardait seule, et son bras redouté

Y combattait pour elle, et non pour la cité.

Quand, du royal désert, en la royale ville,

Cette chaste beauté vint chercher son asile,

L'ayant, plus que jamais, contemplée à loisir,

Il en vit redoubler le feu de son désir.

Sans rival, sans jaloux, qui troublât sa ortune,

Il vit, jusqu'à trois fois, renouveler la lune ;

Et. durant tout ce temps, ne passa point de jour,

Qu'il ne le signalât par cent preuves d'amour.

Attiré par ces yeux, échauffé de leur flamme.

Il en fit désormais tout l'objet de son âme ;

Il fut tout à Marie, et, révérant ses lois,

Pour être son amant, oublia d'être « Anglois ».

Rejeté, dédaigné, sans aucune espérance,

Il l'aima, toutefois, avec persévérance ;

Il chérit ses rigueurs et crut que le trépas

Etait un mal plus doux que de ne l'aimer pas.

De ses yeux flamboyants les vives étincelles,

Autant que de Talbot les souffrances cruelles,

Avaient, en ce grand cœur, amoureux des hasards,

Engendré du mépris pour les faveurs de Mars.

S'il consent qu'à la guerre encore on le ramène,

C'est comme défenseur du séjour de sa reine,

Du beau séjour des rois, du palais éclatant, Dont la carde est commise aux soins de l'habitant. Ce poste est le plus fort, et le moins honorable ; A tout autre, pourtant, il le tient préférable ; Il régie son honneur, par son affection, Et fait, de son amour, sa seule ambition.

Bedford. dont tous les lieux désirent la présence, Dans ses préparatifs, fait luire sa prudence ; Et, partout, où du camp se peut tourner l'effort, Sous cent aspects divers, il oppose la mort. Partout, de l'arsenal les poudres on charrie ; Sous un faix si pesant, le charroi ployé et crie ; On ne voit que boulets, que dards, que traits, qu'épieux. Qu'affûts démesurés, et qu'énormes essieux. De terre et de fumier on comble des barriques ; Aux créneaux abattus on redonne des briques ; L'huile sur les trépieds bouillonne en mille endroits ; Ici poussent les forts, là rangent les adroits ; Les enfants ont la hotte, et les vieillards la pelle ; A ce travail encor les femmes on appelle, Et, dans l'extrémité d'un danger si présent, Nul âge n'est oisif, nul sexe n'est exempt.

L'assiégé, sur le mur, précipite sa tâche ; L'assiégeant, sous le mur, travaille sans relâche : Désormais tout est prêt, et, de chaque côté, L'on n'est plus retenu que par l'obscurité.

Chacun des deux partis, en diverse manière, L'Anglais et le Français attendent la lumière, Dans la peur, dans l'espoir du grand événement, Par qui se doit finir un si long mouvement. Et déjà, sur le lit, où la clarté sommeille. Le douteux crépuscule, et s'étend, et s'éveille, Et, d'abord faible et sombre, ensuite pâlissant, Vient préparer la voie au soleil renaissant. Déjà des moindres feux les lampes infinies Paraissent, dans le ciel, éteintes ou ternies; Dans le profond des airs, les astres les plus grands. Xe jettent plus, déjà, que des rayons mourants ; L'aube naît, puis s'enfuit, par l'aurore chassée ; Par le soleil, enfin, l'aurore est effacée ; Le jour, d'un jaune d'or, peint la croupe des monts, Et de perles sans nombre émaille les vallons.

Par cent bouches d'airain, une foudre subite Pousse, alors, cent éclairs vers le mur opposite ; Cent boulets embrasés, de cent lieux provenant. Volent, vers un lieu même, à l'envi murmurant. La terre, sous les pieds, s'émeut à ces tempêtes ; L'air en cent lieux s'ouvrant, siffle aigu sur les tètes ; Le canonnier recharge, et, soudain repointant, A redoubler ses coups, ne perd pas un instant. Un feu succède à l'autre et sa prompte furie Forme un nuage épais sur chaque batterie ; D'une obscure vapeur, le canon aveuglé, Bien qu'il tire toujours, n'a plus de but réglé.

r. ir. 15

Mais, des remparts battus, une contraire foudre, Au milieu du brouillard que fait l'ardente poudre, Confondant son tonnerre ainsi que son éclair, Resillonne, à grand bruit, les campagnes de l'air. Entre les canons seuls, durant un long espace, L'effroyable combat, des deux côtés, se passe, Et déjà le haut mur. de mille coups ouvert, Laisse du boulevard le terrain découvert ; Déjà le bas du pan, qui revêt la courtine, Remplit le bas fossé, de sa vaste ruine ; Le terrain, d'heure en heure, affaisse la hauteur, Et l'ouvrage entrepris s'avance avec lenteur. Mais enfin le canon, qui sans cesse décharge. Donne aux vœux du Français une brèche assez large. Et pour v monter même, à force de grands coups. En fait voir le penchant désormais assez doux.

Des Siècles précédents, la rude architecture Enfermait les cités, d'une simple clôture, Et. contre la fureur des drapeaux assaillants. Ignorait le secours des angles et des flancs. Paris, pour sa ceinture, en cet âge rustique, Gardait, comme pourtour, l'ordonnance gothique. Et. par de creux fossés et de hauts boulevards, Couvrait ses habitants des orages de Mars. Du tonnerre infernal la machine naissante Etait encor alors de carnage innocente ;

Et, contre les seuls murs, l'art encore imparfait En avait destiné le formidable effet.

La malice d'alors, moins qu'en ces temps subtile, Ne rendait point encor la valeur inutile, Par les ressorts cachés et les menus boulets De la longue arquebuse et des courts pistolets. Quand les chefs au combat engageaient les armées, On n'oyait plus gronder ces bouches enflammées, Et l'on n'avait à craindre, au milieu des hasards, Que les lances, les traits, les flèches et les dards.

La Sainte, cependant, qui voit chaque brigade, A grands cris, en tous lieux, demander l'escalade, Et voit que, si son roi tarde à les occuper, Leur mutine chaleur les va faire échapper , S'écrie : — O compagnons, quelle fureur subite A donner, avant l'ordre, ainsi vous précipite ? Quoi ! ne saurez-vous donc vous contraindre un moment ? Voulez -vous de l'assaut risquer l'événement ? Voyez qu'elle est la brèche, et jugez si, sans blâme, On y peut exposer votre imprudente flamme ? Devant le temps venu, cette ardeur témoigner, C'est perdre follement ce que l'on veut gagner. Permettez qu'aujourd'hui la guerrière science De ce feu belliqueux règle la violence ; Le courage, ô Français, aide moins qu'il ne nuit, Si, par le jugement, son effort n'est conduit.

Souffrez que la raison, par un chemin facile, Vous mène en sûreté, dans la rebelle ville.

La Sainte, avec ces mots, les croyant réprimer, Xe fait que d'autant plus leur fureur animer. Surprise d'un transport si fier, si redoutable, Elle cède, vaincue, à leur fougue indomptable. Et, ployant sous le joug de la nécessité, Accorde aux bataillons le rempart souhaité (i).

Plein de joie, à l'instant, chacun prend sa fascine; Chacun, vers les fossés, à grands pas s'achemine, Et son fardeau léger, par ordre, y déchargeant, Se montre, en ce labeur, à l'envi diligent. Des spacieux fossés déjà la vase humide, Sous les faisceaux, se cache, et devient plus solide; Déjà, sur les faisceaux, les régiments épars Vont appuyer l'échelle au front des boulevards. Des archers, cependant, la valeureuse élite Borde la contrescarpe, et leurs cours facilite, Et. voilant l'air serein d'un nuaç-e de traits. Eloigne des créneaux le défenseur épais. A la gauche du mur. que le canon foudroie. Où. du couchant au nord, doucement il se ploie,

(i) L'assaut fut donné le 8 septembre. Les Français, divisés en deux corps, étaient venus de La Chapelle. Le premier corps était destiné à l'attaque et l'autre devait se tenir en réserve pour repousser les sorties. Ce dernier, commandé par le duc d'Alençon et le comte de Clermont, vint s'établir à la Butte-des-Moulins, tandis que '.' . conduit par Raiz, Gaucourt et la P.. I assaillir la porte S

Honoré. Chapelain, usant de son droit de poète, fait porter l'action sur plusieurs poi:

Xaintrailles. Barbazan, Rieux. Yignole. Aymard, Chacun, de suite en suite, entreprend le rempart. René doit, après eux. assaillir la courtine ; Archambaud prend l'attaque à cette autre voisine. Et Dunois. vers l'endroit à la brèche opposé. Tient, plus ardent que tous, son assaut disposé. La guerrière est sans poste, et. partout, elle vole: Partout, à la même heure, on entend sa parole; Elle a l'esprit à tout; à tout elle a les yeux; Le camp, avec plaisir, la remarque en tous lieux. Au pied du mont prochain, sur la verte prairie, Charles fait plus d'un gros de sa cavalerie; Réserve nécessaire, et corps brillant et fort. Destiné pour remède aux accidents du sort. Du fifre et du tambour les cadences grossières, Se mêlent au concert des trompettes guerrières; Leur son enfle le cœur des moins braves soldats. Et les met au-dessus de la peur du trépas. Chaque corps, d'un temps même, aux murailles s'élance ; Chacun vers le sommet, d'un pas ferme, s'avance; Par l'Anglais vigoureux, à ce choc apprêté, Le vigoureux Français est partout rejeté. A céder aux efforts du belliqueux orage, L'assaillant courageux voit forcer son courage ; L'un, sur l'échelon bas, meurt de gloire privé, L'autre meurt glorieux, sur le haut arrivé. Tel que renverse ungrais, roulant surplus d'un homme, Comme leur ennemi, de son poids les assomme;

23o LA PUCELLE.

Tel autre, son meurtrier, dans sa chute, attirant, Fait, par ses propres mains, sa vengeance en mourant. On n'entend que fracas, et d'armes, et d'échelles; Tout résonne de cris ou d'atteintes mortelles: Les traits, les javelots, les flèches, les cailloux, Sans perdre une mort seule, adressent tous leurs coups. L'attaque, toutefois, n'en devient pas plus lente; Soudain, aux boulevards, l'escalade on replante,

Robert, sous Barbazan, y monte avec ardeur, Et d'un chemin si droit ne sent point la raideur. Il soutient huit grands dards, sur une ample rondache, Qui, sous son épaisseur, à huit trépas le cache : Suit, malgré tout, sa pointe, et, d'aise transporté. Se flatte de l'espoir de prendre la cité ; Quand le fort Villouby, dont ce poste est la garde, De toute sa vigueur, son javelot lui darde ; Du grand coup il trébuche, ouvert de part en part. Et perd en gémissant la vie et le rempart.

Où Rieux, à l'assaut, sa fiére bande anime, Geoffroy se guindé en l'air, et va jusqu'à la cime; Quatre dards, contre lui. sont poussés à la fois. Il les pare, et, du sien, repousse les c Anglois ». A ses coups, l'ennemi plie et prend l'épouvante ; Geoffroy saisit le mur d'une main triomphante, Tout prêt à le franchir, si Morton, survenu, Au fort de son ardeur, n'eût son cours retenu. Morton, lève le bras, et d'une lourde hache, Du robuste poignet, une main lui détache ;

De l'autre il se raccroche, et voit Morton, soudain. Avec le même fer, lui trancher l'autre main. Les dents, tout lui manquant, dans les pierres il plante Mais perd la tête encor, sous la hache tranchante ; Le tronc, en sang, retourne au Français indigne : Lui, des mains et des dents, garde le mur gagné.

Au poste d'Archambaud (i), le Candiot Thrasile Se fait remarquer seul, et s'élève entre mille ; L'Anglais le charge en foule et le repousse en bas ; Ce grand cœur, toutefois, ne se rebute pas ; Soudain, le défenseur se le revoit en tête, Et, fait d'en haut, sur lui, retonner sa tempête : Il descend derechef, puis remonte à l'instant, Et, tout couvert de traits, de sang tout dégoûtant, Par le chemin de l'air, il se fait faire place, Et, d'un pied glorieux, va franchir la « terrace » ; Quand le brave Pembrok, transporté de douleur, A l'effroyable aspect d'une telle valeur, Contre ce seul guerrier, pousse sa troupe entière, Et roule, sur son front, la bouillante chaudière, L'huile qu'en mille lieux, sur des trépieds ardents, Tenaient, au bord du mur, les ennemis prudents. L"ondoyante liqueur, dans ses blessures, entre. Lui pénétre les os et lui ronge le ventre :

(i) Archambaud n'appartenait pas, comme nous l'avions supposé d'abord, à la famille des Archambaud Langued'oue. c'était Archambaud de Villars, capitaine de Montargis et "sénéchal de Beaucaire.

A ce trépas horrible, on le voit succomber ;

Mais il tient, longtemps, ferme, avant que de tomber.

Tels, quand, pleins de fureur, les enfants de la terre. Aux habitants du ciel déclarèrent la guerre. Et qu'Osse et Pélion, l'un sur l'autre entassés, Servirent d'échelons à leurs pas insensés ; Entre mille géants, l'immense Briarée S'allait faire passage à la voûte azurée. Si, par un foudre heureux, le ciel presque emporté, En terre, avec ses monts, ne l'eût précir::

Du valeureux Français l'attaque vigoureuse, Partout également, se trouve malheureuse; René, Poton. Aimard. s'obstinent vainement; L'entreprise a, sous eux. le même événement.

Dunois même, Dunois. ce héros invincible. Qui jamais à son cœur n'a rien vu d'impossible, Bien qu'il fût, dans la ville, entré victorieux,

éprouva pas moins le sort injurieux.

Vers où dans un marais, prés du bord de la Seine, La Bastille commande, et la ville, et la plaine, Et cache de son ombre, aux premiers feux du jour, L'hôtel, qui des vieux rois fut le pompeux séjour ; Ce héros, à grands pas, jusqu'au fossé s'avance. Et médite un effort digne de sa vaillance ; Mais il voit qu'en ce lieu le limon du marais S'étend plus qu'en nul autre, et même est plus épais. De l'œil il le mesure, et, sans craindre l'orage, Qui de traits et de dards, sur lui, verse un nuage.

Employant tous les bras de ses vaillants drapeaux, De roches et de troncs fait rouler des monceaux. Par vingt guerriers choisis, chacun suivi de trente, Dans le ferme bourbier, vingt échelles il plante ; Le crochet mord la cime, et le pivot pointu Ote au brave assaillant la peur d'être abattu. Par vingt endroits, alors, tous s'élèvent ensemble, Et d'abord l'habitant, sur sa muraille, tremble ; D'un cours, et si rapide, et si déterminé, Il se sent Pâme émue et le cœur étonné ; Mais, l'excès du péril affaiblissant la crainte, Par ses grais, par ses traits, il garde son enceinte, Et l'on lui voit longtemps son destin balancer. Sans céder à l'assaut, et sans le repousser. Enfin, les assaillants forcent sa résistance, Et font, vers eux, du sort incliner la balance ; Déjà quatre d'entre eux ont franchi le rempart, Et pressent l'habitant, par leur terrible dard.

Lionnel qui, plus haut, combattait avec gloire, Voyant, là, les Français proches de la victoire. Ment à l'aide des siens, et, bouillant de courroux, Dans un besoin si grand, suffit seul contre tous. De ces quatre, d'abord, il purge la c terrace » ; Deux meurent à ses pieds, deux lui quittent la place, Et, d'effroi demi-morts, roulent précipités, Sur ceux mêmes qu'au sac ils avaient invités. Il va de là, partout, et, partout, on le « treuve » ; La valeur, en son bras, fait sa dernière épreuve;

Il porte à chaque échelle un assuré trépas, Et Ton ne voit de lui que son fer et son bras.

Ainsi quand sur les monts du Baltique rivage, De Sarmates chasseurs, une bande sauvage Anime ses guerriers par un barbare son, A forcer dans son trou le dormeur hérisson ; A l'importun aboi de la meute pressante. Il réveille en sursaut sa vertu languissante. Au bord du trou se montre et. de mobiles traits. Sur soi dresse, contre eux, un bataillon épais, A l'ombre de ses dards, sa vaillance il aiguise, Blesse loin, blesse prés, et jamais ne s'épuise, Ses traits, partout volant, ne laissent rien debout Et seul, sans qu'on le voie, il fait tête partout.

Dunois qui. sur le point d'achever sa conqu. Voit qu'un guerrier, tout seul, tous ses guerriers a: : Envie à sa vertu cet honneur éternel, Et, si ce n'est Talbot, croit que c'est Lionnel. Comme digne de lui, ce danger le chatouille ; D'un ennemi si noble il prétend la dépouille ; Fait redresser l'échelle, et. le premier monté. Reconduit au rempart le Français rejeté. Lionnel le voyant et, prévoyant l'orage, Recueille, en ce péril, ce qu'il a de courage. Et, jusqu'au bord du mur, portant scj vites pas, Du glorieux Dunois médite le trépas.

L'un, sur le bois pliant, vers les créneaux s'élance. L'autre, sur les créneaux, attend ferme en défen

Et, le bras haut levé, chacun cherche de l'œil, Par où peut son rival être mis au cercueil,

Tous deux, d'un même effort, en même instant se donnent. Les armes, à tous deux, sous les armes résonnent, Dunois voit, loin de lui, de son brillant armet, Avec son grand panache, emporter le sommet ; Et, des lames d'acier de sa forte cuirasse, Lionnel, prés de lui, voit semer la « terrace ». Sans relâche pourtant, ils redoublent leurs coups, Déchargent leurs harnais de mailles et de clous, Entament leurs plastrons de leurs moindres atteintes, Et retirent de sang leurs javelines teintes. D'un pied seul, l'un des deux, sur l'échelle, tenant; L'autre, de tout le corps, le mur abandonnant, Ils combattent en l'air, et, dans cette posture, De leur étrange guerre, étonnent la nature, Chacun, d'ardeur égale, au combat s'animant, Chacun à triompher pensant également.

Mais, devant le soldat, l'habitant, hors d'haleine, Ne pouvant plus tenir qu'avec beaucoup de peine, S'en allait lui céder, pour la seconde fois, Et forcer Lionnel de céder à Dunois, Quand le sage Bedford, qui. contre sa créance, Voit ce poste attaqué, par la fleur de la France, Y fait soudain voler deux drapeaux résolus, Entre tous les Anglais, pour ses gardes, élus. L'un d'eux, sur le rempart, les fugitifs ramasse, Par la secrète porte, au fossé l'autre passe,

Et vient avec un cri, non moins affreux que haut.

Fondre sur le Français, attentif à l'assaut.

La troupe de Dunois, chargée à l'improviste.

Ou ne résiste point, ou faiblement résiste ;

De haches et d'épieux les rebelles munis

Vont unis au combat et combattent unis.

Déjà plus d'une échelle, abattue ou tranchée,

D'hommes précipités a la terre jonchée;

Le prince le découvre, et, l'attaque laissant,

Pour assister les siens, de l'échelle descend.

Du mur demi conquis il suspend l'escalade,

Et vers lui, de douleur, tourne une ficre œillade ;

Il n'en peut qu'à regret le faite adandonner.

Et, même en le quittant, y voudrait retourner.

Pour éviter, enfin, une entière défaite, D'en haut, sur les vainqueurs, comme un foudre, il se jette Les efforts de son bras, et le feu de ses yeux Rendent, comme ses coups, ses regards furieux. A la chute, aux éclats, de ce vivant orage, Les valeureux Anglais perdent force et courage, L'un tombe, l'autre fuit, et douze des plus forts A peine, en se serrant, soutiennent ses efforts. Dunois victorieux les pousse de furie, Sa redoutable main fait toute la tuerie ; L'Anglais, à petit nombre, en peu de temps, réduit, A la secrète porte, à grands coups, est conduit. Là, s'accroit la frayeur, et là, chacun, en foule, Devant le trait fatal, l'un sur l'autre se roule.

Dunois heurte le chef, et le couche étendu,

Sur le seuil, vaillamment, mais en vain, défendu.

Puis, par-dessus son corps, il passe dans la ville ;

Alors tombe la herse, et l'enferme entre mille ;

Qui de prés, qui de loin, qui d'en haut, qui d'en bas.

Chacun également aspire à son trépas.

Un nuage de traits l'environne et le couvre : Mais toujours il s'avance, et le passage s'ouvre, Et, voyant tout céder à son terrible dard, Il repensait à vaincre, et gagnait le rempart ; Lorsque, de Lionnel, l'assistance implorée Vint relever l'espoir de la ville éplorée ; Il est suivi des siens, et, sous son bras heureux, Le peuple intimidé redevient généreux.

Dunois voit mille dards lancés contre sa tète ; Il voit mille arcs, sur lui, décharger leur tempête ; Il s'arrête par force, et, dans un lieu pressé, Malgré son puissant bras, demeure embarrassé. Sous mille coups sonnants, sa cuirasse étincelle, Le sang, à gros bouillons, de ses veines ruisselle, La vigueur désormais vient à lui défaillir, Toutefois il résiste et peut même assaillir.

Comme quand, où l'Afrique est la plus solitaire, Dans le piège dressé trébuche la panthère, Et que, de ses aguets, le Numide sorti, A le brave animal, tout cutour, investi ; De diverses couleurs sa peau naguère peinte, D'une seule, de sang, aussitôt se voit teinte ;

Les Maures, contre lui, se montrent insolents. Mais pâlissent de crainte, à ses moindres élans.

Ainsi du grand Dunois la vaillance indomptable Se rend, dans la mort même, aux Anglais redoutable ; Toutefois Lionnel ses efforts redoublant, De faiblesse il chancelle, et, des genoux tremblant, Sans espoir de ressource, il va tomber par terre, Et finir, en tombant, la moitié de la guerre ; Quand, sur le dernier point de ce combat fatal, Marie, à son secours, part du séjour royal, Et, vers lui s'avançant d'une course hâtive, Dans l'affreuse mêlée, assez à temps arrive, Pour empêcher sa chute et retenir le bras Qui Fallait abimer dans la nuit du trépas.

Malgré l'oubli cruel, et l'inconstante flamme, Dont il semble ternir la gloire de son âme, Tout léger, tout barbare, et tout ingrat qu'il est, Elle l'aime toujours, et toujours il lui plait. A changer, comme lui, son exemple la porte; Mais tout exemple est faible, où l'amour est si « forte >; Rien de ce cher objet ne la peut désunir ; Elle s'en veut distraire et ne peut l'obtenir.

— Rigueur de mon destin, astre ennemi, dit-elle, Qui fais que j'aime un homme, et même un infidèle, Epargne mon courage, épargne ma pudeur, Et me laisse étouffer cette honteuse ardeur.

Ne rends pas la vertu, dans mon cœur, inutile ; Ah ! c'était bien assez que mon cœur trop facile, Quand ce volage amant ne brûlait que pour moi, Eût agréé ses vœux, et fait cas de sa foi ! Maintenant que le sien nourrit d'autres pensées, Qu'il a publiquement ses promesses faussées, Quel attrait, plus puissant que sa légèreté, Le rend aimable encor à mon cœur enchanté ? Ma pudeur, mon courage, et ma haute naissance Veulent que le mépris punisse l'inconstance, Veulent que ma raison, s'armant d'un beau dédain, De tout mon souvenir bannisse l'inhumain. Toi seul, aveugle sort, sort rempli d'injustice, Tu veux que, sous la loi, mon cœur souffre et languisse; Tu le lui fais aimer, contre ses propres vœux, Et le retiens toujours dans ces indignes nœuds; Il a beau demander que le ciel l'en délivre, Beau connaître son bien, et tâcher de le suivre ; Par l'ordre impétueux de la fatalité, Il se sent, malgré soi, vers son mal emporté. En semblables discours, l'amante infortunée Accuse de son feu la dure destinée, Et, pour haïr Dunois, faisant un vain effort, Suit, mais suit à regret, le torrent de son sort. Ne le pouvant haïr, au moins, sage et discrète, Elle tient, avec soin, sa passion secrète. Et fait, par sa sagesse et sa discrétion, Qu'on la croit désormais libre de passion.

On croit que son amour par Dunois dédaignée. Contre lui, fortement a son âme indignée, Qu'il est de sa mémoire, à jamais, effacé, Et qu'à la sainte fille elle l'a tout laissé. Ce sentiment la flatte, et sa triste fortune Trouve quelque douceur en cette erreur commune ; Sa pudeur s'en prévaut, et fait que son malheur Accable son esprit, d'une moindre douleur.

Elle se dit alors : — Trop heureuse Marie, Jouis de la faveur de cette tromperie ; Tâche à vaincre ta flamme, ou, si tu ne le peux, Veuille du moins couvrir la honte de tes feux. Aux regards des humains dérobe ta faiblesse, Qu'ils ignorent ta plaie, et le trait qui te blesse ; Sauve au moins l'apparence, et qu'on juge à te voir Que l'amour a, sur toi, perdu tout son pouvoir.

Au feu qui la dévore elle fait violence ; Mais plus il est caché, plus il a de puissance ; La contrainte l'embrase, et. sa pointe aiguisant, Le lui fait ressentir plus âpre et plus cuisant. Cent desseins, jour et nuit, roulent dans sa pensée, Pour ramener Dunois à sa prison passée ; Cent moyens différents s'offrent à son esprit ; Mais tous ont leurs défauts, et pas un ne lui rit. Son délicat honneur de rien ne se contente ; Elle trouve à redire â quoi qui se présente, Cent scrupules divers la viennent agiter. Et la peur de faillir lui fait tout rejeter.

Enfin, quand, sous ces murs. Charles vint à paraître, Elle pria le ciel de l'en rendre le maitre ; Et chérit leur danger, dans leur prise espérant, De tomber en partage à son cher conquérant.

Tandis que, pour Dunois, sa flamme la travaille, Et que de tous côtés l'on monte à la muraille ; Voilà qu'un cri soudain, aussi confus que grand, Divertit sa pensée, et son âme surprend. Elle juge la ville, à ce bruit, emportée. Croit de ses défenseurs la vaillance domptée. Et, redoutant alors ce qu'elle a désiré, Accuse ses souhaits de l'avoir procuré.

Sous son appartement ce bruit enfin s'arrête ; Au balcon, effrayée, elle avance la tète, Et voit, ah ! que voit-elle ? elle voit son Dunois, Qui, dans son sang baigné, va rendre les abois. Pressée, à cet objet, d'une douleur mortelle :

— Que faites-vous, cruels, ah! cessez!... leur dit-elle ; Mais sa faible clameur se perd dans le grand bruit ; Elle s'efforce encore, et s'efforce sans fruit. Moins on entend sa voix, plus sa peine s'augmente; La mort de son perfide à ses yeux se présente ; Sa pudeur lui défend de l'aller secourir ; Son amour lui défend de le laisser mourir. L'un veut qu'elle demeure, et l'autre veut qu'elle aille ; Son cœur, en ce moment, est un champ de bataille, Où ces deux passions, arbitres de son sort, Combattent pour résoudre, ou sa vie, ou sa mort, r. h. 16

Sa scrupuleuse honte, opposée à sa flamme,

Pendant quelques moments, sert de bride à son âme.

Puis, se laisse forcer, voyant lever le bras,

Qui portait au volage un assuré trépas.

Par le large escalier, le transport qui l'agite,

A pas démesurés, vers lui, la précipite ;

Elle sort du palais et, d'un rapide cours,

En ce fatal instant lui va donner secours.

Le prince qui la voit, au milieu de la guerre.

Et sent, que par le bras, sa belle main le serre.

La prend pour son bon ange, en ce besoin dernier :

— Rends-toi, dit-elle, ingrat, et sois mon prisonnier Puis, au fort Lionnel, dont la valeur soumise

Lui cède, avec respect, la gloire de sa prise :

— Il est à moi, dit-elle, et nul, avec raison, Xe me peut disputer l'honneur de sa prison.

Lionnel, des yeux seuls, répond à ce langage. Qu'il envie à Dunois ce bienheureux servage ; Et, lui prêtant la main, dans l'excès de son mal, Pour plaire à sa maîtresse, assiste son rival.

Pendant qu'ainsi, partout, la vertu malheureuse, A l'escalade, en vain, se montre valeureuse ; A la brèche du mur, contre le fier Bedford, L'élite des soldats fait le plus grand effort. L'œil de Charles présent met le feu dans leurs âmes ; La voix de la Pucellc en augmente les flammes ;

Tous brûlent de combattre, et ce double aiguillon

Pousse, vers la cité, le premier bataillon.

Sur la vase affermie, il marche pique basse.

Au pied du boulevard sans résistance passe,

Monte sur la ruine, et, d'un front égalé,

S'avance vers le haut du rempart éboulé.

L'Anglais, de son sommet, pour défense première,

Roule de mille grais la tempête meurtrière ;

Un grais succède à l'autre, et trace le terrain.

On les veut arrêter, mais on le veut en vain ;

Sous leur énorme poids les piques hérissées,

Jusque dans le talon, demeurent fracassées,

Et les rocs, malgré tout, leur chemin poursuivant,

Sous eux ne laissent rien d'entier ni de vivant.

Dans toute la longueur, de la cime à la base,

Le bataillon serré se dissipe et s'écrase ;

Ce n'est que froissements de tètes et de bras ;

Tout, par un même sort, souffre un même trépas.

Sous l'effroyable cours d'une grêle si dure,

L'assaillant est privé de l'humaine figure,

On ne voit que du sang, on ne voit point de morts :

Le harnais perd la forme, aussi bien que le corps

Ainsi lorsque du sein de la terre enflammée. Il s'élève d'aspics une innombrable armée, Et que, par un vent frais, agités mollement. Ils semblent se darder contre le firmament ; Si de l'air courroucé la guerrière tempête Vient, en cailloux de glace, éclater sur leur lête.

Ils retombent hachés en morceaux si menus

Qu'on cherche, en les voyant, ce qu'ils sont devenus.

Mais, sans émotion, la prudente Pucelle Commande, pour l'assaut, une troupe nouvelle ; Ceux-ci vont moins pressés, et « s'entre-séparans ». Donnent passage aux grais. par le jour de leurs rangs. Avec peu de dommage, et d'une marche prompte Le nouveau bataillon à la brèche remonte ; Talbot, qu'en cet endroit appelle le danger, Fait, à l'assaut changé, la défense changer. Avant que, sur le mur. le Français se répande, Il oppose à son cours une nouvelle bande ; Le long bois ondoyant, de-çà, de-là, couché. Par eux est, l'un vers l'autre, à secousses lâché. L'un, terrassé d'un coup qu'un bras nerveux lui tire. Meurt sous les pieds des siens, et sans blessure expire, L'autre percé tout outre, en rendant les abois, Se soutient, comme vif, sur l'homicide bois. L'Anglais, en se serrant, fait ferme à la défense. Le Français, en s' ouvrant, à l'attaque s'avance ; Mais il s'avance à peine, et, ses pas élevant, Souffre moins de l'Anglais, que du terrain mouvant. Après un grand combat, l'inutile courage Est contraint de céder au trop grand avantage : Par les Anglais unis, les Français, écartés. De la pénible brèche enfin sont rejetéb.

De tant de vains efforts la Pucelle irritée, Voulant, par un dernier, voir la brèche emportée, Double son bataillon et sans perdre un moment, Contre l'Anglais vainqueur, le pousse vivement. Par son ordre, à la tète, est son généreux frère, Rodolphe, au camp français rendu depuis naguère, Et, par les coups reçus aux remparts de Jargeau, Retenu longuement sur les bords du tombeau. Il n'a pas recouvré sa force tout entière ; Mais il n'a rien perdu de son ardeur guerrière ; Pour chercher les périls, le cœur porte le corps, Et, par lui, la faiblesse est propre aux grands efforts. Il monte, où l'ennemi lui présente serrées, De son bois ondoyant, les pointes acérées ; Contre elles, d'un pas vite, il s'élève toujours, Et ce terrible objet hâte même son cours. La pertuisane au poing, d'un mouvement rapide, On le voit s'élancer dans le fer homicide, S'y faire ample passage et réduire « l'Anglois » A défendre sa vie, en quittant le long bois.

Assaillants, assaillis, sans qu'aucun se rebute. Désormais, corps à corps, et bras à bras, se lutte ; Le pied presse le pied, le front presse le front, Et le sein sur le sein, se meurtrit et se rompt. Mille cris languissants, mille voix douloureuses, S'élèvent du milieu des bandes valeureuses, Et, dans le puissant choc des partis échauffés, Cent des moins vigoureux demeurent étouffés.

On les voit tous combattre, avec pareille gloire,

Et quelque temps, sur eux. balance la victoire ;

Mais aux Français, enfin, elle allait se donner.

Et sur le boulevard leurs travaux couronner,

Quand le brave Talbot. jusqu'alors immobile,

Remarquant le danger de la tremblante ville.

Les siens déjà pliants et les murs déjà pris,

En cette extrémité, recueille ses esprits.

Il fond, parmi les rangs, il les ouvre, il les perc

Et tout le bataillon, de-çà, de-là. disperse;

Son bras tonne et foudroie, et, par son fer brillant.

Moissonne, sans pitié, la fleur de l'assaillant.

On le recharge en vain, et son sort favorable

A mille dards volants, le rend invulnérable ;

L'Anglais épouvanté, par ses faits, reprend cœur.

Et le cœur, par ses faits, manque au Français vainqueur.

Par eux, en un moment, la fortune se change ;

L'assaillant renversé retombe dans la fange,

Et, dans la fange encor. de traits persécuté.

Se voit, de plus d'un coup, ravir à la clarté.

Le puissant la Bastide, en cette vase impure. De sa rare valeur trouve la sépulture ; Le robuste Guichard, et l'adroit Valentin, Malgré tous leurs exploits, y bornent leur destin. Là, perdent la lumière, entre mille autres braves, Oppéde. Montastruc, Attagnan et Sarcaves ; Entre cent braves chefs, Pardillac et Belfort, Sur leurs morts officiers, finissent là leur sort.

CHANT ONZIEME. :i;

Rodolphe, bien qu'armé d'un courage suprême, Par ce torrent funeste, est emporté lui-même; C'est en vain qu'il s'oppose à son flot courroucé, Il roule, du rempart, au plus bas du fossé. Ce désastre nouveau, d'une peine mortelle, Vient encore serrer le cœur de la Pucelle ; Son visage pâlit, et ses veux éclatants, D'un nuage soudain, se couvrent quelque temps. Aux guerriers expirés le trépas elle envie. Et voudrait, pour leur vie. avoir donné sa vie ; L'excès de sa douleur l'empêche de parler ; Mais lorsque, par la voix, elle peut l'exhaler :

— C'est moi, dit-elle, ô cieux ! c'est maladie imprudence. Qui seule a fait coûter tant de sang à la France ; Et le cruel Anglais, pour perdre mes soldats, X'a fait que me prêter son épée et son bras. Pourquoi, dans cet assaut, n'aller pas la première Planter, sur le rempart, la rovale bannière ? Ah ! je m'acquitte mal de mon céleste envoi ; Je dois payer pour eux, et non pas eux pour moi.

La Guerrière, en parlant, à l'attaque s'engage, Plus puissante de corps, plus ferme de courage ; Le Français craint pour elle et tristement la suit ; L'Anglais tremble à sa vue, et se juge détruit. Elle marche à grands pas, et ses saintes furies S'enflamment à l'aspect de ses troupes meurtries Ses soldats, sa vengeance, à ses ardents regards S'offrent de tous côtés, volent de toutes parts.

Elle monte et l'Anglais, sur elle, pris de rage, De traits, de grais. de dards, verse un épais nuage ; Son écu les reçoit, résiste à tous leurs coups, Soutient toute la guerre, et fournit seul à tous.

Sans ralentir ses pas, ni témoigner de trouble. Bien que l'orage affreux, sur elle se redouble, Au mur. elle s'élève et, de son javelot. Entre tous les Anglais, choisit le seul Talbot. Lui, qui la voit venir, sa puissance ramasse, A la tête des siens, plein d'assurance, passe, Hausse sa javeline, avance son pavois, Et, sous lui, se dérobe au javelot « françois ». De loin, contre son chef, la vaillante guerrière Lance son javelot, et tire la première : Il vole en bruissant, et. d'un effort aisé. Va fendre le pavois, à son vol opposé. De la main de Talbot. la rondache emportée, En deux égales parts, est en terre jetée. Et le dard fort encor. de son coup malcontent. Sur le proche gazon, s'enfonce en tremblotant. Talbot. voyant le dard suivi de la Pucelle. Sans attendre son choc, marche trois pas vers elle. Et de son puissant bras, redoublant la vigueur. Pousse sa javeline, et tire droit au cœur. Le fer de haut en bas. glisse sur la cuirasse, D'une ligne de feu. légèrement la trace. Atteint la cuisse à plomb, l'ouvre de part en part. Et. d'un ruisseau de sang, arrose le rempart.

CHANT ONZIEME. 24g

Un moment, toutefois, la Sainte ne s'arrête;

Ferme, à la soutenir, son ennemi s'apprête.

Prend le saint javelot, non loin de là tombé.

Et. pour le lancer mieux, sur elle, est tout courbé.

D'un violent effort, son 1er propre il lui darde.

Et la main criminelle, à sa gorge regarde ;

L'ange qui la protège, en détourne l'effet ;

Le coup fuit vers la plaine, et demeure imparfait.

Talbot qui voit la Sainte à sa foudre échappée.

Donne de l'estomac, dans sa brillante épée ;

Le corselet épais n'en peut être enfoncé ;

Il l'embrasse au temps même, et d'elle est embrassé.

Chacun aspire à vaincre, et. d'une voix altiére :

— Rends-toi I dit le guerrier — Rends-toi ! dit la Guerrière Ils montrent, en parlant, l'adresse de leurs corps, Et. pour s'entr'ébranler. font mille grands efforts. Dans la lutte mortelle, il n'est force, ni ruse, Dont, à son avantage, et l'un et l'autre n'use : Mais toujours vainement : nul n'en est « terracé » ; Le sort des deux Etats se voit. là. balancé. Cependant, par la rude et vigoureuse étreinte, Le sang, à gros bouillons, sort du coup de la Sainte ; Sa force devient faible, et son feu ralenti La fait résoudre à prendre un dangereux parti. Au bord de la terrasse, elle conduit la lutte, Et fait faire à Talbot une effroyable chute ; Etroitement liés de jambes et de bras, Du plus haut de la brèche, ils tombent au plus bas.

25o LA PUCE L LE.

L'Ame du grand Talbot, d'un tel saut est surprise ; Sur des monceaux de grais, en tombant, il se brise ; La guerrière aisément se défait de ses nœuds. Et lui presse le front de son fer lumineux.

Ainsi, souvent, l'Autour, dans la volante chasse. Entreprend le Héron, sur les monts de la Thrace, Et tous deux à l'envi. plus prompts que des éclairs, Montent à tire-d'aile et pointent dans les airs. Le Héron a le bec et l'Autour a la serre, L'Autour prend le dessus, fond sur l'autre et s'enfc Et, bien que, du long bec, il ait le flanc percé. Il lui tient le long col de la serre pressé. Longtemps, en cet état, ils luttent dans la nue; Mais enfin à l'Autour la vigueur diminue : Il fonce en bas sa proie et, la tenant dessous. Lui va froisser le dos sur on tas de cailloux.

Talbot, par la douleur, est contraint de se rendre : — Rien, dit-elle, à ce coup, ne t'en saurait défendre ; Lionnel ici manque, ici manque la nuit ; Dans ta vieille prison, ton sort t'a reconduit. Sauve-t'en, si tu peux. Aux siens elle le baille. Et reprend le chemin de la haute muraille ; Mais son sang qui jaillit, et qui coule toujours, La retient et l'oblige à réprimer son cours. le fleuve prochain, seule elle se retire, Déceint sa longue écharpe, en bandes la déchire, Découvre sa blessure, et, d'un cœur plus qu'humain. En arrache le fer avec sa propre main.

Ensuite, au flot courant, les bords elle en nettoie, Et, pour tout appareil, l'enferme dans la soie ; Les bandes, à Tentour, font cent divers replis. Et conservent la vie aux vaisseaux désemplis.

Aussitôt, à genoux, le Seigneur elle adore, Dans ce pressant besoin, son assistance implore. Et voit, à l'instant même, en globes radieux, Descendre à son secours la milice des cieux. Avec les légions" du grand Dieu des batailles, En hâte, elle retourne aux tremblantes murailles ; Son fer brille en sa main d'une affreuse clarté, Et le tonnerre ardent n'est pas si redouté.

Bedford, non sans effroi, sur la brèche sanglante, Avec tous ses guerriers, contre elle se présente, Et de tout son esprit, et de tout son pouvoir. Tache de les résoudre à la bien recevoir. D'autres grais plus pesants il munit la « terrace, » De troncs d'arbres couchés le haut en embarrasse, Recharge les canons, et, de tout préparé, Contre elle, toutefois, se tient mal assuré. Les Français, à l'aspect de la courtine horrible, En estiment l'abord désormais impossible, Jugent témérité de plus tenter l'assaut, Frémissent, pour la sainte, et l'en blâment tout haut, — Mais, j'irai, leur dit-elle, et je prendrai la ville ; Le Très-Haut, qui le veut, me le rendra facile ; Sans vous, j'ai, pour soldats, au combat animés. Du monarque des rois les escadrons armés.

Aux plus sombres replis des magnanimes âmes, Parmi ce que le ciel y répand de ses flammes, Le corps formé de glace, et l'esprit de splendeur. Aux regards des humains se cache la pudeur. Un large voile blanc la couvre tout entière ; Elle baisse la vue, elle craint la lumière, Et, quand elle est forcée à la voir quelquefois, Sa démarche est tremblante, et tremblante sa voix. Il n'est point de vertu qui soit pure sans elle; Mais Fhonneur l'a, surtout, pour compagne éternelle C'est elle qui le garde, et, d'un ton vigoureux, La réveille et l'excite aux actes généreux.

La Sainte ayant parlé, le Français, en son âme, Sent la froide pudeur s'élever tout en flamme, Et l'honneur endormi, par elle, en ce moment, Dans le sein de chacun, sort d'assoupissement. Honteux de leur faiblesse, Amador, la Palisse, Pour seconder la sainte, entrent dans cette lice : Yalpergue. Châteaubrun. Villandrade et Puiseux. Pour le faire à l'envi, s'y jettent après eux. Ils sont suivis d'Aymard, de Paumy, de Canéde. Et d'un front étendu volent tous à son aide ; Des bataillons troublés, les plus braves soldats La soutiennent, comme eux. et marchent sur leurs p;

Elle, loin devant tous, d'un coeur inébranlable, Remesure, à grands pas, la brèche épouvantable.

Et, d'un pied glorieux foulant l'âpre terrain,

Fait pâlir les Anglais de la peur de sa main.

Bedfort, partout alors, fait jouer ses machines,

De cent palais, sur elle, il pousse les ruines,

Et verse sur sa tète, avec l'huile et les grais,

Une forêt de dards, un déluge de traits.

Mais, le secours des cieux, prévenant leur atteinte.

D'un mur de diamant, environne la Sainte ;

Les feux, les dards, les rocs, sur sa tète lancés.

Tombent, de-çà, de-là, rompus ou repoussés.

Elle gagne la cime, et, d'une force immense.

Elevée au-dessus de l'humaine puissance,

Heurte les rangs anglais, et d'abord s'y fait jour ;

Où se portent ses pas, tout s'écarte à l'entour.

Dans un cercle d'épieux l'ennemi la renferme,

Mais rien, contre ses coups, ne saurait tenir ferme :

Le cercle se dissipe, ouvert de toutes parts ;

Tous, devant son bras seul, laissent tomber leurs dards.

Tel parut autrefois le grand camp d'Assyrie, Quand d'un fer ondoyant, affamé de tuerie, Contre ses escadrons, l'Ange exterminateur Fut de l'ire du ciel l'horrible exécuteur.

D'armes et de soldats la terrasse se jonche; L'un trébuche sur l'autre, et l'un sur l'autre bronche; Tout s'enfuit, et Bedford, pour retenir leurs pas, Lui-même emploie, en vain, et la voix, et le bras. Prés d'eux, contre la Sainte, il voit tout inutile ; Pour un coup qu'elle donne, ils en ressentent mille;

i:4 LA PUCELLE.

La milice du Ciel fait l'effort principal.

Et. dans tous leurs esprits, jette un trouble fatal.

Elle, qui le connait, de leur crainte profite,

Et, du haut du rempart, en bas les précipite;

Bedford, dans ce désordre, à périr obstiné,

Est par eux, malgré lui, dans la ville entraîné.

Chacun, qui ci. qui là, cherche à couvrir sa tête,

Des éclats foudroyants d'une telle tempête;

La Fille monte, enfin, sur des piles de corps,

Xe voit plus d'ennemis, et ne voit que des morts (i).

Comme quand le soleil, répandant sa lumière, Du plus sublime point de sa vaste carrière. Voit les sombres vapeurs, afin de l'obscurcir, En tourbillons guerriers, sur son front s'épaissir ; La terre s'épouvante, et la race mortelle Craint pour l'astre du jour une nuit éternelle ;

(i) Cet assaut, en réalité, n'eut pas tout le succès que Chapelain . Commencé à midi, il n'avait encore donné qne des résultats incertains, quand les chefs jugèrent à propos de le suspendre. C'est avec désespoir que Jeanne dut renoncer à la lutte. E.'.e avait été blessé.: i prendre de force et la mettre à cheval, pour re-

ça^ner La Chapelle. On comptait renouveler l'attaque, le lendemain ; il était même question de la porter sur un autre point. Dès l'aube, on se prépara activement. Le comte de Montmorency et un certain nombre de gentilshommes, sortis de la ville, étaient venus se mettre en la compagnie de la Pucelie. On avait de bonnes nouvelles touchant les dispositions des assiégés; un revirement d'opinion s'affirmait dans la masse. Tout faisait donc prévoir une heureuse journée. On se mit en marche et déjà l'on approchait des murs, quand René d'Anjou et le comte de Clermont vinrent donner ordre de ramener les troupes.

Tant que, de tout son feu, les ombres assaillant, Enfin, il en triomphe, et roule plus brillant.

Ainsi plus que jamais, la Pucelle éclatante, De tous par sa valeur, ayant trompé l'attente, Et de l'Anglais tonnant le nuage écarté, Règne sur le sommet du boulevard dompté ! — Les Cieux. dit-elle alors, ont gagné la victoire; Avancez, compagnons; prenez part à leur gloire : Voyez le fier tyran, par leur foudre détruit, Et de leur œuvre saint venez cueillir le fruit.

Elle leur parle ainsi d'une voix plus qu'humaine: Le camp voit le miracle, et ne le croit qu'à peine; Il sent son cœur ravi d'aise et d'étonnement. Et, sur le mur conquis, monte rapidement. Dans ce moment fatal, l'importune trompette, D'un effroyable ton, sonne pour la retraite: Le Français, d'un tel ordre, à telle heure, surpris, De courroux et de peur, sent troubler ses esprits. La trompette redouble, et les bandes rappelle; Ce son renouvelé leur trouble renouvelle, Et, ce qui de tout point offusque leur raison. L'air retentit partout : — Trahison! Trahison! A ce funeste cri, tout se glace et s'arrête.

Mais quel vent dans le port émut cette tempête ? Quelle, ou rigueur des cieux, ou ruse des enfers, Fit retomber Paris dans ses antiques fers?

CHAXÏ DOUZIÈME

Lorsque Charles, armé de la nouvelle foudre.

Mit du vaste Paris les terrasses en poudre,

Et, par tant de hauts faits et d'actes plus qu'humains.

Fut prêt à le tirer des étrangères mains;

Le Prince ténébreux, qu'une telle puissance

Du sort de ses Anglais mettait en défiance.

Caché dans le milieu d'un tourbillon obscur.

Prit lui-même, partout, la défense du mur.

A l'assaut général de la tremblante ville.

Il rendit, en tous lieux, l'escalade inutile,

Et, lorsque la guerrière à la brèche monta.

Plus que le fier Talbot, il la lui disputa.

De toute sa fureur et de toute sa ra

Aidant et protégeant un si brave courage,

Sur son large pavois, il consomma l'effort,

Du javelot fatal qui lui portait la mort.

Bref, dans le ferme espoir que la vaillante Sainte

Mourrait de son dard propre, à la seconde atteinte.

Il en guidait le vol à son but destiné, Si l'angélique bras ne l'eût pas détourné. Mais voyant que le coup, d'une fuite soudaine, Loin d'elle, par les airs, se va perdre en la plaine, Renonçant à la force et recourant à l'art, Il fait, contre Amauri, voler le bruyant dard (1). Vers son flanc il le dresse et, brisant sa cuirasse, Le perce d'outre en outre, et l'étend sur la place, Puis en soldat se change, et va, du même pas, Annoncer à Gillon, ce malheureux trépas.

■ — Ton fils n'est plus, dit-il, et la brillante vie, Parla Sorcière, enfin, lui vient d'être ravie; Le camp, témoin du crime, en a frémi d'horreur. Et finissant ces mots, lui souffle sa fureur.

D'un si funeste avis, son âme est accablée, Ses sens sont confondus, sa raison est troublée; De douleur il s'enflamme, et voulant éclater, Au creux de ses poumons, sent sa voix arrêter. Ses pieds, voulant courir, demeurent immobiles; Ses yeux, voulant pleurer, sont de larmes stériles;

(1) Chapelain fait disparaître le favori avec le sans-façon qu'on mettrait à se débarrasser d'un traître de mélodrame. Le seul honneur qu'il lui accorde, c'est d'être tué par le démon qui protège V Achille de l'Angleterre, c'est-à-dire Talbot. Amauri est frappé, d'ailleurs, dans les conditions les plus étranges. On a lancé un javelot contre Jeanne, elle le pare, le trait ricoche et va percer le favori. Aussitôt, on accuse la Pucelle d'avoir tué ce personnage. En vérité, il n'y a que la participation du diable qui puisse faire prendre à cette affaire un tour aussi inattendu. Mais comme Amauri n'exista jamais, il n'est pas besoin de s'apitoyer plus longtemps sur son sort. Le favori, dont il tient la place, dans le poème, ne s'en porta pas plus mal par la suite.

Son front d'un marbre blanc a la froide pâleur, Et, dans son cœur saisi, se glace la chaleur. Après un long silence, il voit qu'on lui rapporte Son fils, non plus son fils, mais sa dépouille morte ; Voit le dard de la Sainte enfoncé dans son flanc, Et voit de sa blessure encor jaillir le sang. La nature opprimée, à cet affreux spectacle, D'un violent effort, surmonte tout obstacle, Et son mal outrageux, par la contrainte, aigri, Lui fait pousser, alors, un effroyable cri.

Gillon baigne de pleurs son visage farouche; Sur le corps de son fils il s'élance, et s'abouche; Muet.il le contemple, et, des bras le pressant. Laisse dire à ses pleurs, la douleur qu'il ressent. Sur l'un de ses genoux, enfin, il se redresse, Et ces mots douloureux au pâle corps adresse :

— Que vois-je, misérable, est-ce toi, mon enfant ? Ainsi, prés de ton Roi, te vois-je triomphant? Ah ! fils, dont la valeur, à ton père inhumaine, Condamne sa vieillesse à cette horrible peine, Si par moi tu vécus, si ton sang fut le mien, Commentas-tu, sans moi, disposé de mon bien ? Ta rage à mon bonheur a trop porté d'envie, Rends-moi mon sang, cruel; cruel, rends-moi ma vie ! Mais, je nomme cruel, celui qui ne l'est pas; Je le suis, non pas toi; j'ai causé ton trépas. Je savais le venin dont la fille était pleine; Je savais de quels maux te menaçait sa haine

Je savais à quel point ton courage irrité Devait, contre toi-même, aider sa cruauté. Je devais te garder de ta propre vaillance, Ton trépas est un mal qu'a fait m'a négligence; La nature et les cieux t'avaient mis sous ma loi, Et tu vivrais encor, si j'eusse eu soin de toi. J'ai donné lieu tout seul au monstre sanguinaire, De faire, contre toi, ce qu'il a voulu faire ; Amauri, je l'avoue, et ma coupable erreur Me donne de moi-même une trop juste horreur. Ma mort, dans un instant, effacera mon crime ; La lumière déplaît à l'esprit qui m'anime ; Il brûle de désir, de se rejoindre à toi; Il s'en va me quitter; attends et le reçois.

Charles, à qui la dure et sensible nouvelle Venait d'ouvrir le sein, d'une pointe mortelle, Sur ce moment arrive, et Gillon l'avisant :

— Ta Sainte, lui dit-il, te fait ce beau présent. C'est ici l'ennemi qu'a dompté sa puissance, Au lieu du fier tyran, qui t'usurpe la France, De la traitesse main l'inévitable dard, L'a, comme tu le vois, percé de part en part. Mais, au moins de son zèle, au moins de son courage. Un si sanglant trépas, est un clair témoignage ; Non, il n'était point lâche, et ce sein mi-parti Donne à la calomnie, un trop vrai démenti. Des drapeaux assaillants il est mort à la tète ; Il est mort des remparts ayant fait la conque. .

20o LA PUCELLE.

Il est mort, par devant, et mort victorieux ;

Aurait-il pu, grand Roi, mourir plus glorieux ?

Mais sa mort est ensemble illustre et détestable,

De la haine des tiens c'est l'effet exécrable ;

Ce que n'a pu l'Anglais, par sa valeur, rompu,

Hélas! par trahison, la Sorcière l'a pu.

Elle en veut à ta vie, et sa main criminelle

A commencé ton meurtre, en perçant ton fidèle ;

Elle va l'achever, épuisant de ton flanc

Tout ce qui s'y contient de magnanime sang.

Charles, le ciel est juste, et punit qui l'offense ;

Qui néglige sa grâce éprouve sa vengeance ;

Il t'avait découvert l'abime, où tu « tombois » ;

Ton sens opiniâtre a méprisé sa voix.

Quelque mal qu'aujourd'hui son courroux te suscite,

Crois-le toujours moins grand que n'est ton démérite ;

Et, parmi les rigueurs du plus âpre tourment,

Souffre, et, sans murmurer, crois souffrir justement,

D'une Sorcière, ô Dieu, tu t'es fait une idole,

Tu t'es fait une loi de sa vaine parole ;

Ta guerre est son ouvrage, et ses magiques faits

T'ont rendu, pour ta perte, ennemi de la Paix.

De ton aveuglement tu vois quelle est la suite;

Tu vois où la traîtresse a ta gloire conduite ;

Je la vois, contre toi, venir le bras levé,

Et, par elle, du jour tu vas être privé.

Grand Roi, fais, si tu peux, mentir ma prophétie ;

Quant à moi, dont ce fer a la trame accourcie,

De mon fils généreux je suis les nobles pas, Et le vais avertir de ton proche trépas.

Il achève ces mots, à voix entrecoupée ; Des ombres de la mort, la paupière occupée ; La force l'abandonne, et son cruel ennui Le fait, sur son fils mort, tomber mort, comme lui. A ce tragique objet, à cette amère plainte, Charles, d'un trait fatal, sentit son âme atteinte ; D'horreur, en tout son corps, tout son sang se glaça, Et son poil, sur son front, d'horreur se hérissa. Au trouble où l'a jeté ce discours lamentable, Il croit de ce trépas la Pucelle coupable, Et le dard, qu'Amauri dans le flanc a reçu, Rend la chose apparente à son esprit déçu. Puis, la première erreur attirant la dernière, Il peut de trahison soupçonner la guerrière ; Il peut s'imaginer que pour suivre Bedford, Elle a quitté son prince, et conspiré sa mort. Le démon l'aveuglant, par sa funeste haleine, Il conçoit, pour la Fille, une subite haine, Redoute sa fureur, et. pour la détourner, Fait, partout, aussitôt, la retraite sonner. Par son ordre, en cent lieux, cent trompettes bruyantes Rappellent des remparts les troupes combattantes, A leur son tout s'arrête, et le son redoublé, D'un juste étonnement, laisse le camp troublé. De surprise et d'effroi, les troupes sont muettes; Une voix de tonnerre, alors, suit les trompettes:

— Trahison! dit la voix, et ce terrible son A tous serre le cœur, et le change en glaçon. L'épouvantable cri, coup sur coup, se redouble; L'air, jusqu'au firmament, s'en émeut et s'en trouble; Les chefs et les soldats des deux partis divers, D'une frayeur commune, en tombent à l'envers.

Satan, qui suit toujours sa pointe criminelle, Voulant des boulevards retirer la Pucelle, Poussa l'horrible cri, de ses ardents poumons, Et, par lui, fit trembler les plaines et les monts. Des temples sourcilleux les tours en chancelèrent, De la vieille cité les murs s'en ébranlèrent, Vers sa source, à grands flots, la Seine en rebroussa, Et le tertre voisin sa cime en abaissa.

Par cet ordre étonnant, la guerrière interdite Du haut de la terrasse en bas se précipite. Renonce à la victoire, et, sans songer à soi, Va, le fer à la main, au secours de son roi :

— Soldats, amis, dit-elle, où se tient donc le traître? Qui de vous le connait ? qui me le fait connaître ? Charles vit-il encore? Et ces mots finissant,

Elle le voit, vers elle, à grands pas, s'avançant.

Elle l'entend qui crie : — A moi, lâche, traîtresse (i),

Viens terminer ton sort sous ma main vengeresse;

(i) L'emportement a%-ec lequel Charles VII accuse Jeanne d'un crime qu'elle n'a pas commis, ïes paroles par lesquelles il la chasse, l'acte de justice sommaire qu'il est sur le point d'accomplir paraîtront absolument odieux au -lecteur. N'oublions pas, toutefois, que le roi de

Par ce tranchant acier, bien que trop noblement, Viens de tes trahisons souffrir le châtiment!

A ces mots outrageux le bras tombe à la Sainte; Une pâleur de mort, sur son visage, est peinte ; Sa raison s'éblouit, et son cœur abattu Cherche, en lui, vainement, son antique vertu,

Tel demeure celui, qu'une foudre soudaine, En tombant, a frisé du vent de son haleine ; De mouvement privé, privé de sentiment, Et d'une demi-vie animé seulement.

Charles, qui voit la Sainte abaisser son épée, Bien que d'un noir ombrage il ait l'âme occupée, Sent son bras valeureux, par sa gloire forcé, A retenir le coup, par sa fureur, poussé, Il lui dit, toutefois : — Va-t'en, monstre funeste, Va, chez les ennemis, faire de la céleste ; Va les perdre à leur tour et remplir l'univers Des effets malheureux de tes crimes divers. Assez a parmi nous régné ton insolence, Assez ton artifice, assez ta violence; Va-t'en et de ma main n'attends point le trépas!... Tu mérites cent morts, mais tu ne mourras pas. Ma colère, en ton sang, ne peut être assouvie, Pour ta punition, je te laisse la vie;

France n'est ici qu'un héros d'épopée et que la violence de ses procédés grandit le personnage de la victime et lui crée un nouveau rayonnement. L'immense renommée de Jeanne n'est pas tant venue de ses exploits que de ce qu'elle a souffert.

Tu souffriras le jour, et, sans voir le tombeau,

Tu seras à toi-même un éternel bourreau.

Va. délivre mon camp de ta peste fatale;

Cesse de l'abuser par ta ruse infernale ;

Xe couvre plus tes sorts, du sacré nom des cieux,

Et, de ton traître aspect, ne souille plus nos yeux.

Dés avant que le Prince eût fini ce langage, On vit l'air épaissi former un gros nuage. Dont le sein ténébreux ne renferme, au dedans, Que fkmbovants éclairs, et que foudres ardents. Et déjà du tonnerre on entend le murmure; Déjà cent feux brillants percent la nuit obscure ; Et chacun, du Très-Haut observant la fureur, Au monarque l'impute, et blâme son erreur. La sainte se réveille, et voit Dieu qui s'apprête A lancer son grand dard sur la royale tête ; A cette horrible vue, elle tremble et frémit, Et du fond de son cœur, pour le prince, gémit. Pour lui, forçant soudain la douleur qui l'oppresse, Au Seigneur des Seigneurs ce discours elle adresse :

— Clémence inépuisable, océan de bonté, Doux juge, qui connais l'humaine infirmité. Qui préviens le pécheur par ta grâce excessive, Et qui veux, non sa mort, mais qu'il change, et qu'il vive Pardonne au jeune roi le mal qu'il a commis, Et garde ton courroux, pour tes seuls ennemis.

11 a failli, grand Dieu, mais sa faute est légère ;

Il n'a fait que bannir une simple bergère,

Et son transport aveugle, éclatant contre moi,

N'a pas cru que le coup en rejaillit sur toi.

Ne fais point avorter le fruit de ta victoire ;

Si ce n'est pas pour lui, que ce soit pour ta gloire;

J'ai promis de ma guerre un bon événement.

Je l'ai fait en ton nom, et par ton mandement.

Ne donne point matière aux peuples de la France,

De croire tes arrêts sujets à l'inconstance.

Et ne la donne point aux orgueilleux « Anglois ».

De te croire impuissant à maintenir tes lois.

La Sainte, de soupirs anime ce langage, Et d'un ruisseau de pleurs arrose son visage ; Mais le ciel toujours gronde, et. par les vastes airs. Toujours, de plus en plus, fait voler ses éclairs.

La fille continue : — Ah ! ta colère ardente. Plus je crois l'adoucir, plus se rend véhémente ; Ton puissant bras se lève, et, devenu moins doux, S'en va. sur le monarque, appesantir ses coups. A ton ire, ô Seigneur, pour vengeance, suffise Que nous avons perdu la muraille conquise, Et que, par notre erreur, ou par notre forfait, Ton miracle achevé demeure sans effet.

Ne fais point ressentir au chef du grand coupable, De ton foudre allumé la pointe inévitable ; Songe que ton honneur à son salut est joint, Et qu'enfin cette tête est celle de ton oint.

2ÔG LA PUCELLE.

Sur l'endroit le plus haut de la voûte azurée, Brille, entre mille feux, une nue éclairée, Affreux lit de justice, où, ranimant les corps, Dieu s'en viendra juger les vivants et les morts. C'est là même qu'il sied, quand d'insignes offenses, Sur les cœurs endurcis, attirent ses vengeances; Et de là même encor, qu'il lance, avec horreur, Les formidables traits de sa juste fureur.

Au son injurieux de la voix criminelle, Qui fit l'indigne outrage à la sainte Pucelle, Embrasé de courroux, sur la nue il monta, Et son foudre enflammé vers le Prince jeta; Mais elle, au coup mortel opposant sa requête. Au milieu de la chute arrêta ia tempête ; Et, le courroux divin par son zélé forcé, Rappela dans les cieux le tonnerre lancé.

— Soit, dit le Tout-Puissant, je t'accorde qu'il > Mais puisque de ton bras de lui-même il se prive, Qu'avec honte et mépris il t'éloigne de soi, Que de trahison même il accuse ta foi ; Pour châtier l'ingrat, et je veux, et j'ordonne Qu'à son sens réprouvé ta vertu l'abandonne, Que l'enfer contre lui puisse tout, fors la mort; Que, pour se relever, il fasse un vain effort ; Que, malgré l'apparence, à la fraude secrète Il éprouve toujours sa fortune sujette,

Et que plus il croira dompter ses ennemis, Plus il soit prêt de vivre à leurs ordres soumis.

Parla bouche des vents, et la voix, du tonnerre, Dans sa sainte fureur, Dieu s'explique à la terre ; Le camp, contre son roi, le connaît irrité ; Mais la seule Pucelle entend sa volonté. Les cieux, qui dans leur cours, comme elle, l'entendirent, A son ordre immuable, en tremblant, applaudirent ; Le destin recueillit le décret souverain, Et soudain le grava sur l'éternel airain.

La Fille, sans remède, à partir obligée, En tristesse profonde amèrement plongée, Les yeux enflés de pleurs, et le cœur de sanglots, Part au temps que le jour s'éteignait dans les flots. Rodolphe dégagé du milieu de la fange, Seul, tout blessé qu'il est, auprès d'elle se range ; Et, l'esprit combattu de mille maux pressants, Sur ses pas désolés, marche à pas languissants.

Mais le camp des Français, qui n'agit que par elle, Et qui, pour sa valeur, brûle d'un noble zèle, Ne la vit pas plutôt, par le Prince, chasser, Qu'au milieu de sa flamme il se sentit glacer ; Puis, pesant à loisir la grandeur de l'injure, Contre lui, de courroux, il s'enflamme et murmure ; Et dit que cet outrage, ayant perdu Paris, De leurs fameux exploits leur dérobe le prix.

Oyant gronder aux cieux la foudre épouvantable,

Il la croit voir tomber sur le chef du coupable,

Et, bien qu'il n'ait au crime en rien participé,

Dans sa punition, craint d'être enveloppé.

La ténébreuse nuit, qui l'univers embrasse,

Des sentiments mutins favorise l'audace,

Et, d'un trouble si grand, le démon satisfait,

Pour l'Anglais, jusqu'au bout, en veut pousser l'effet.

Il se mêle aux soldats, et, d'un âpre langage,

A secouer le joug excite leur courage,

Et, pour mieux réussir, du fier « Arragonnois » (i),

Il prend la ressemblance, et contrefait la voix :

— Qu'attendons-nous, dit-il, au danger où nous somme Français, non pas Français, mais les moindres des hommes Qu'attendons nous encor ? que le bras tout-puissant Avec le criminel écrase l'innocent ?

Sur nous, comme sur lui, va tomber sa tempête ; Mais, dut-elle en tombant, épargner notre tête, Pourrions-nous consentir à suivre l'inhumain, Qui vient de nous priver de l'héroïque main ? De cette main céleste, à qui la triste France Allait ce même jour devoir sa délivrance, Et qui, par la vertu, nous menant à l'honneur, Couronnait nos exploits du suprême bonheur. Pourrions-nous bien songer à servir le barbare, Qui pareil traitement à chacun nous prépare,

(i) Messire Mathias Sernay, dit l'Aragonnais, capitaine de Vendôme.

Qui ne voit rien d'aimable, à l'égard des flatteurs, Et qui n'est ennemi que de ses bienfaiteurs ? Pour peu que désormais on tarde à se résoudre, Les deux, autant que lui, nous réduiront en poudre, Fuyons, fuyons, soldats, et détournons de nous L'ingratitude humaine, et le divin courroux.

Parmi ces mots ardents, qu'en cent lieux il redouble, Il leur souffle l'esprit de révolte et de trouble, De-çà, de-là s'élance, et, courant devant eux, Par force, après ses pas, traîne leurs pas douteux. Mais, plus que le démon, la guerrière bannie, Avec tant d'injustice, et tant d'ignominie, Les trouble, les révolte, et contraint leurs esprits D'abandonner le Prince avec rage et mépris. Chacun part, et partant, contre lui s'entr'anime ; La nuit, toujours plus noire, aide à couvrir leur crime, Et, pour les ramener au chemin du devoir, Leurs chefs joignent, en vain, l'artifice au pouvoir. Villandrade, Archambauld, et Coulouces, et Yignoles (1). En vain, à les flatter, consomment leurs paroles, En vain, pour les forcer, ont les armes au poing, Leur rage est plus puissante, et les emporte au loin.

Ainsi quand le pilote est frappé du tonnerre, Si le vaisseau qui roule et par les vagues erre, Montrant à l'aquilon ou la poupe ou le flanc, Heurte, de tout son poids, sur la crête d'un banc;

(1) Ce nom était le nom patronymique de La Hire.

2;o LA PUCELLE.

Du choc impétueux, la haute masse tremble, Et, de son vaste corps, les membres désassemble; Les matelots, en vain, épars de tous côtés, Tâchent d'en retenir les morceaux éclatés ; L'impitoyable vent, joint à Tonde barbare, Malgré tous les efforts, par force les sépare, Et. sur les flots chenus, en différents climats, Par l'immense Océan, disperse ses éclats.

Charles, bien que son camp au besoin l'abandonne. Bien que, sans fin. le ciel, sur lui tonne et retonne, Contre le ciel s'obstine, et plutôt que partir. A tomber dans les fers peut même consentir.

— Qu'ils partent, dit le Prince, et que la France voie Que Bedford, par leur fuite, enfin m'a vu sa proie ; Je n'en suis point en peine, et n'ai que du mépris, Pour le faible secours de ces lâches esprits. C'est assez de mon bras, assez de mon courage, Pour obliger ma ville a me rendre humble hommage ; Je veux seul, sur ces murs, monter victorieux, Et, s'il m'y faut mourir, j'y mourrai glorieux,

Barbazan. qui survient, parle en la même sorte, Et, par son propre exemple, à se perdre l'exhorte ; Tannegui veut qu'il parte et d'un ton véhément, Xaintrailles, comme lui, presse son partement. Charles, opiniâtre, à leurs conseils résiste ; L'âme des deux guerriers en est confuse et triste ; Ils rechargent pourtant, mais c'est toujours en vain ; Pour céder ou fléchir son cœur est trop hautain.

Enfin, cent autres chefs accourent hors d'haleine, L'avertir qu'ils ont pris une inutile peine, Que tout s'est dissipé, qu'il n'a plus de soldats, Et qu'il voit en eux seuls tout ce qu'il a de bras. Puis chacun, d'une voix, à partir le convie, S'il aime son honneur, s'il veut sauver sa vie : Lui montre l'Anglais proche et dit qu'en ce malheur Il faut, pour son salut, oublier sa valeur. Tannegui l'envisage et, craignant sa réponse, Avec autorité cet arrêt lui prononce :

— Il le faut, lui dit-il, il y va de ton bien ; Pour ce coup, ton pouvoir reconnaîtra le mien 1 .

Puis il lui prend la bride et la troupe fidèle Autour de lui s'amasse et l'entraîne avec elle ; Ainsi pour son salut, Charles violenté Malgré lui par les siens est mis en sûreté.

(1) Le roi partit de Saint-Denis pour se rendre à Gien, le 13 septembre. Ce qu'on alléguait autour de lui en faveur de cette retraite précipitée, c'étaient les promesses du duc de Bourgogne, et la trêve conclue avec lui, allant jusqu'à Noël. Ces promesses, auxquelles on affectait de croire, avaient été renouvelées, dit-on. par un héros d'armes, devant Paris, k N'eût-il pas mieux valu prendre Paris, sans le duc que par le duc. Oui, sans doute de l'aveu de tout le monde, a '/exception toutefois de ceux qui dominaient dans les conseils de Charles VII. Prendre Paris sans le duc de Bourgogne, c'était le prendre par la seule force de la Pucelle et de l'armée ; c'était faire passer aux capitaines toute l'importance que se donnaient les favoris : car il ne suffisait pas de le prendre, il fallait le garder. Il eût donc fallu que le roi fût dès lors ce qu'il devint plus tard, qu'il entrât sérieusement dans la conduite de son gouvernement ; et pour cela il avait besoin d'autres hommes. •> Jeanne d\ire,^i: II. Wallon.)

Le soldat cependant, à la faveur de l'ombre, S'écarte, se débande et ne fait plus de nombre ; Des remparts il s'éloigne et désormais, sans bruit, Tire, à pas incertains, où le sort le conduit Les uns passent la Marne et les autres la Seine ; L'Oise, dans tout son cours, en voit la rive pleine, Le camp, qui n'est plus camp, déserteur de son roi, Partout porte sa honte et son manque de foi.

Ce fut alors qu'enflé d'une arrogante gloire, Le Prince des enfers célébra sa victoire, Et qu'ayant un succès conforme à son désir, Il fut. dans ses tourments, capable de plaisir.

Toi seul, ô Barbazan, vaillant ou téméraire, Xe pus montrer le dos à l'heureux adversaire, Et, bien que ton dessein eût un funeste effet. Tu rendis du démon le triomphe imparfait. Tu gardas, seul, ton poste, et, contre l'Angleterre, Tu crus suffire seul, pour achever la guerre, Fus seul toute l'armée, et, d'un esprit vainqueur, Vis l'immense Paris plus petit que ton cœur.

Cependant la Pucelle en ses larmes plongée, Languissante de corps, d'âme découragée, Traine ses pas confus dans les champs obscurcis, Et, par ces tristes mots, exhale ses soucis :

— Fallait-il donc, Seigneur, pour ma seule vengeance. Retenir, dans les fers, la misérable France ?

Fallait-il que ses maux vissent ton saint arrêt Manquer de fermeté, pour mon seul intérêt? Fallait-il qu'une simple et vile créature, Pour n'avoir enduré qu'une légère injure. Quand les usurpateurs s'en allaient déconfits, Attirât ton courroux sur l'aîné de tes fils ? Mais c'est trop présumer, de croire que sa tète Pour mon seul intérêt, attire ta tempête ; Devant tes saints regards mon intérêt n'est rien ; Si ton ire s'émeut, ce n'est que pour le tien. Par l'équitable excès de ce rude supplice, A toi, non pas à moi, tu veux faire justice ; Aussi, dans les effets de ton âpre courroux, Je ne t'ose prier de te montrer plus doux. Si toutefois, Seigneur, ce courroux si terrible Ne croyait point du roi l'offense irrémissible : Si, par mes humbles vœux, il pouvait s'alentir ; S'il se pouvait calmer, par un vrai repentir ; J'offre de ramener, ô Majesté clémente, A ton sacré troupeau cette brebis errante, Et lui faire adoucir ton ardente fureur, Par un amendement égal à son erreur.

Alors, parmi le bruit des foudres enflammées, Elle entend éclater ses voix accoutumées ; Voix douces autrefois, mais qui sont maintenant. Par leur sévérité, dignes du Dieu tonnant. Elle reprend : — O voix, 6 mes célestes guides. Les ordres de là-haut sont-ils donc si rigides?

Quoi ! me commandez-vous d'oublier mon envoi, Et, dans l'aveuglement, laisser périr mon roi ? Doit-il, par cent combats, avoir vaincu l'orage, Pour venir faire au port un si triste naufrage ? Par ma prière, au moins, ne peut-il éviter Le foudre que, sur lui, je vois prés d'éclater ? Je cède, ô Tout-Puissant, ta volonté soit faite ; Rends la faible bergère à sa faible houlette ; Je te rends ce harnais, bien que non sans regret, Et, malgré mon désir, j'observe ton décret.

Où du vaste Paris se rapproche la Seine, S'élève vers les cieux, au milieu de la plaine, Des temples renommés le temple le plus beau, A l'apôtre français érigé pour tombeau (i). C'est l'édifice saint, qui, par son prêtre, donne Au front des nouveaux rois la royale couronne; C'est lui, qui les reçoit, quand leurs illustres jours, Par l'éternelle nuit, sentent borner leur cours. Là, s'honore le saint, qu'on invoque aux batailles ; Là, cent drapeaux conquis sont pendus aux murailles, Et. par tout le dedans, ne laissent aucuns lieux, Qu'ombragés des témoins d'un combat glorieux. Près la maison sacrée, et, sous sa haute masse, Un nombre de maisons en cité se ramasse,

(i La cathédrale de Saint-L

CHANT DOUZIEME t

Qui. ceinte d'un bas mur et d'un marais bourbeux,

De l'apôtre Français porte le nom fameux.

Le long du court chemin de Tune à l'autre ville,

Sept obélisques droits font une droite file,

Et, d'un espace égal, l*un de l'autre distants,

A l'œil des voyageurs, s'offrent, de temps en temps.

Là, si le bruit commun peut tenir lieu d'histoire, Furent les reposoirs du martyr plein de gloire, Quand son chef abattu par des bras inhumains, Fut porté, dans la tombe, avec ses propres mains. Sous le dernier de tous, en achevant sa plainte, Vers les murs du martyr, se rencontre la Sainte, Et, tout proche, découvre un vieux chêne étêté, Pour faire ombre au portail, autrefois là planté.

Aux flammes des éclairs, dont l'horreur continue, Elle aperçoit le tronc, avec sa tête nue, Et sans délibérer, lui consigne, aussitôt, De son noble harnais le précieux dépôt. D'une tremblante main, elle se le détache, Sous son grand corselet, le corps de l'arbre cache ; Pend ses deux grands brassards, d'un et d'autre côté, Et tient son grand pavois, sur le dos, rejeté. Puis, du brillant armet, qu'appesantit sa crête, Le tronc enorgueilli se sent charger la tête, Et reçoit sur le tout, en écharpe pendant, Le terrible fardeau du coutelas ardent.

Enfin du grand poignard, que de pleurs elle lave, Sur l'écorce du tronc, ces termes elle grave :

LA MOURANTE PUCELLE, APRES SON VAIN ASSAUT, CONSACRE CE TROPHÉE A L'HONNEUR DU TRES-HAUT,

Au pied du saint trophée, alors elle s'incline Et parle, en cette sorte, à l'essence divine :

— J'adore, ô Tout-Puissant, la rigueur de ta loi. Et laisse à ta justice ordonner de mon roi. Pour son bien désormais je n'ai plus que des larmes ; Je dépose ma force, en déposant ces armes ; Mon bras n'est plus ton bras, et ma tonnante voix Ne fera plus frémir les rebelles « Anglois j. Si pour te satisfaire, il en faut davantage, S'il faut, avec mon sang, réparer ton outrage, S'il ne peut s'expier que par mon seul trépas, Vienne encore la mort, je ne la fuirai pas. Mais si, de mes travaux tu me dois récompense, Si j'ai droit d'espérer en ta sainte clémence, Puisqu'il m'est défendu, par tes sévères lois, D'employer cette épée, et porter ce « harnois », Veuille du moins. Seigneur, que ces armes fatales, Soient l'éternel effroi des armes infernales, Que, par leur seul effort, l'Anglais soit abattu, Et que le Français vainque en leur seule vertu (i).

(i) Jeanne alla, en effet, à i'abbnye de Saint-Denis, et déposa ses armes, en offrande, à l'autel de la Vierge. Les Anglais, quand ils revinrent dans cette ville, ne manquèrent pas de faire disparaître ce glorieux trophée. L'héroïne avait suivi le roi dans sa retraite. Elle

Elle achève ces mots, et le ciel, qui l'exauce, Soudain, mais lentement, s'éclaircit et se hausse, Murmure sans fureur, enfin calme son bruit. Et rend, au lieu d'éclairs, les astres à la nuit. Ensuite, vers l'endroit, d'où se lève l'aurore, Le bleu du firmament de rouge se colore. Et forme un court soleil, dont le front radieux Lance un trait de clarté sur le tronc glorieux. Sous le brillant éclat de ses flammes heureuses, Les armes, tout à coup, deviennent lumineuses; Devant leurs rayons d'or, l'ombre fuit à l'entour, Et ce lieu, désormais, ne connaît que le jour.

— Que je meure à présent, dit alors la guerrière, Sans peine et sans regret, je perdrai la lumière ; Je révère ta loi, je bénis ta bonté ; Soit faite en moi, Seigneur, ta sainte volonté.

Là s'arrêtent ses pleurs, et là sa plainte cesse ; Le miracle évident amoindrit sa tristesse; Bien que l'air soit obscur, à l'instant elle part, Et remet sa conduite à celle du hasard.

battit encore les Anglais à Cagny, elle prit Saint-Pierre-le-Moustier et fît le siège de' la Charité, mais elle échoua faute de ressources et de soldats. C'est à cette époque que Charles VII l'anoblit, elle et toute sa famille. Les armes sont : « un écu d'azur à deux fleurs de lis d'or et une épée d'argent à la garde dorée, la pointe en haut, férue en une couronne d'or. >• Jeanne resta quelque temps dans l'inaction, tantôt à Bourges, tantôt a Sully-sur-Loire avec la cour; ou bien elle visita les villes qu'elle avait délivrées. Chapelain n'a pas fait entrer dans son poème cette phase pénible de la vie de l'héroïne. Par un heureux contraste, il nous la montre, dans sa simplicité première, au sein d'une solitude où il la fait venir, errante, après le siège de Paris.

i78 LA PUCELLE.

A la France, à son Prince, à soi-même ravie. Elle marche à pas lents, de son frère suivie ; Sans rien dire, elle va, le cœur plein de souci, Et son frère affligé va, sans rien dire, aussi. Le Démon, dont la rage à la perdre obstinée De la terre et des cieux la voit abandonnée, Fait, sur sa vie. encore un damnable dessein, Et croit, plus que jamais, ne le pas faire en vain. Il l'observe, il la suit, il vole sur sa tête ; Avec elle il s'avance, avec elle il s'arrête. Et, sans la quitter plus, n'attend plus que le temps D'accomplir son projet, et voir ses vœux contents.

C'est ainsi qu'un vautour, amoureux du carn De deux camps ennemis, observant le passage, Quitte le coupeau vert d'un pin démesuré, Où longtemps, sans pâture, il était demeuré: Suspendu dans les airs, sur l'une et l'autre armée, Il les suit nuit et jour, d'une rage animée, Brûle, s'impatiente, et, famélique, attend Du massacre prévu l'épouvantable instant.

A ses vœux criminels, la fortune propice Poussant la fille errante au dernier précipice, D'un insensible cours, la mène au bois obscur, Qui du royal Compiègne environne le mur.

Une vaste forêt, en ce coin de la France, Sous ses rameaux touffus, cache une terre immense.

Où l'œil de l'univers, du plus haut de son tour,

N'a jamais fait passer la lumière du jour.

Ses gros troncs chevelus, en grandeur admirables,

Ne semblent pas des ifs, des faux, ni des érables,

Mais de nouveaux géants, qui, contraires aux vieux,

Opposent leurs grands bras à la chute des cieux.

Sous leur feuillage épais, des racines bossues

Rampent de tous côtés dans les routes moussues,

Et, non moins parleurs nœuds que par leur dureté,

Remplissent le chemin d'horreur et d'àpreté.

Le fonds est inégal, et d'espace en espace,

Un vallon tournoyant, une colline basse.

De sourcilleux rochers, et d'écumeux torrents,

Y repaissent les yeux d'objets tout différents.

Avec les vites cerfs, les fauves solitaires

Ont toujours, dans ces forts, leurs tranquilles repaires.

Et les chevreuils légers, sous leur sombre épaisseur,

Lorsqu'ils sont poursuivis, se moquent du chasseur.

En ce noble désert la Pucelle arrivée, Et, sur le firmament, par son zèle, élevée. Prend à dédain la terre, et pour s'en détacher Dans le plus creux du bois, résout de se cacher.

— Ici, dit-elle alors, ta carrière est finie ; Affranchis-toi du monde et de sa tyrannie ; Désormais, le suivant, tu ne peux que périr, Tu vécus autrefois, tu n'as plus qu'à mourir ! Du reste de tes jours fais un saint sacrifice Au pied des saints autels du soleil de justice,

28o LA PUCELLE.

Et, ne t'arrètant plus qu'aux merveilles des deux, Pour nul objet mortel ne laisse ouvrir tes yeux. Mets ton bonheur unique, et ton unique gloire, A pouvoir, sous ces rocs, enterrer ta mémoire, Et n'appréhende point l'horreur de ce séjour. Puisqu'un autre pareil fut ton premier amour. L'innocente retraite est la plus sûre voie, Pour faire arriver l'homme à l'éternelle joie : Tu commenças par elle à vivre heureusement, Fais répondre ta fin à ton commencement. Achève ici ta vie, en priant pour la France. Et, du moins, par tes vœux, aide à sa délivrance !

Là s'arrête la Sainte, et, ferme en ce propos. A son cœur agité donne quelque repos.

Loin du commerce humain, sa course vagabonde L'engage toujours plus dans la forêt profonde, Et lui découvre, enfin, après mille détours, Un lieu propre à servir de sépulcre à ses jours.

Entre vingt bas rochers, une orgueilleuse roche. Par les plaines de l'air, des étoiles s'approche, Et regarde, à son pied, les sommets inégaux Des chênes les plus grands et des pins les plus hauts. La figure en étonne et parait monstrueuse ; Sa cime représente une tète hideuse, Le reste un corps hideux, qui de foudres chargé Représente un Thiphée. en montagne changé. Au feu de mille étés, une mousse séchée Se voit en mille endroits sur son dos attachée :

En mille autres, son dos, de mousse désarmé,

Brûle sous les rayons du soleil enflammé.

Un ruisseau tortueux, coulant d'un doux murmure,

Fait, autour de sa base, une molle ceinture,

Offrant aux animaux de la terre et de l'air,

Dans leur soif embrasée, un cristal frais et clair.

Vers le hautain coupeau de l'effroyable masse

Le roc, en plus d^n lieu, s'entr'ouvre et se crevasse,

Et d'un art naturel, sans maillets ni ciseaux.

Forme d'affreux palais aux princes des oiseaux.

Au creux le plus étroit, et le moins accessible, La Sainte va choisir sa demeure terrible, Tombeau, non pas demeure, où, sur le nu rocher, .Malaisément encor peut-elle se coucher.

Là, des péchés d'autrui faisant la pénitence, Elle prie, elle pleure, en faveur de la France ; Et son aride bouche, en conjurant les cieux, S'humecte des torrents qui roulent de ses yeux. Rodolphe, compagnon de sa triste aventure, Des chênes d'alentour tire leur nourriture ; Le gland repait leur corps, mais, dans un tel malheur. Leur corps, plus que de gland, se repait de douleur. En cette austère vie et cette humble prière, Une lune commence et finit sa carrière, Leur force diminue, et leurs pieds désormais, A peine, de leurs corps, peuvent porter le faix.

Satan, dont la profonde et veillante malice, Pour les exterminer, voit le moment propice.

Contre eux, plus que jamais, sa fureur animant, Vers le fier Bourguignon vole soudainement. Au prince belliqueux la pensée il inspire De soumettre Compiègne aux lois de son Empire, Et le lui montre aisé, lui faisant voir ses tours, Du côté des Français, hors d'espoir de secours.

Philippe se réveille, et ses troupes ramasse; Il propose la prise, et le sac de la place. Et fait, dans ce projet, entrer également Le courageux Picard, et le nombreux Flamand. L'une et l'autre province, à la gloire invitée, Marche, sous ses drapeaux, vers la ville indomptée Et Ligny. de son roi l'ennemi le plus grand (i), Sous le rebelle duc, l'attaque en entreprend. A travers la forêt, sa guerrière puissance, D'un formidable pas, vers la ville s'avance ; Au bruit de ses clairons, par l'écho, redoublé, Du paisible désert, le silence est troublé.

La Fille, sur le roc. dans son antre, couchée, Des objets de la terre est si fort détachée, Est si fort attachée à l'objet qu'elle suit,

milieu du tumulte elle ignore le bruit. Rodolphe l'entend seul, et. dans la sage crainte Du péril que courait la pudeur de la Sainte, Prend sa course vers elle, et la presse ardemment D'abandonner ce lieu, dans le même moment.

(i) Jean de Luxembourg.

— Ton honneur, lui dit-il, je ne dis pas ta vie, A quitter ce séjour ta prudence convie; Les cruels partisans de l'infidèle « Anglois », Pour te prendre, et te perdre, occupent tout ce bois. Ils viennent d'une armée assiéger nos retraites ; Écoute leurs tambours, écoute leurs trompettes .

Elle entend les tambours, les trompettes entend, Craint la rage ennemie, et part au même instant.

Ainsi lorsque le cerf, sous l'épaisse ramée, Evite des longs jours la chaleur enflammée, Et, du fort le plus sombre habitant l'épaisseur, N'appréhende rien moins que l'assaut du chasseur Si des cors et abois la musique terrible Vient troubler tout à coup sa retraite paisible, Il fuit, à bonds légers, par des fonds tournoyants, Le son des cors aigus et les chiens aboyants.

A la faveur du bois, Rodolphe, qui la guide, La sauve des liens du Bourguignon perfide, Et, d'un pas assuré, par ces détours errant, Vers la nuit, dans Compiègne, avec elle, se rend. Là, triste, elle choisit une sainte demeure, Où, comme en sa caverne, elle soupire et pleure L'habitant effrayé reprend un nouveau cœur, Et ne craint plus de voir le Bourguignon vainqueur. Il s'estime trop fort, pour garder ses murailles, D'avoir le bras fameux du grand Dieu des batailles, Et rend grâces au ciel du merveilleux secours Dont il vient soutenir ses chancelantes tours.

De la mer d'Orient, l'aube à peine est sortie, Que de vingt escadrons la place est investie; A peine du soleil le mur est éclairé.

Que de vingt bataillons il se trouve serré. Ligny prend ses quartiers, et plein de violence, Dès la première nuit, ses approches commence, D'un feu continuel, les défenses abat, Fait brèche à la muraille et s'apprête au combat. Le peuple épouvanté recourt à la Pucelle. Par cent cris douloureux, à son aide l'appelle, L'en conjure à genoux, lui montre son danger; Mais aucune raison ne l'y peut obliger.

— Mes succès, leur dit-elle, ont leur borne trouvée Le vouloir du Très-Haut m'a de force privée ; Vous me croyez en vain propre à vous secourir. Je ne suis plus que fille, et ne puis que mourir. Du royaume des cieux l'invincible milice Qu'à mes vœux, autrefois, j'éprouvai si propice, Par l'ordre du Seigneur, aigri contre le roi, Sans espoir de retour, s'est dérobée à moi. Des divins jugements les claires interprètes. Mes Voix, mes saintes voix, désormais sont muettes; Cet obstiné silence, et ce délaissement Éteignent, dans mon sein, tout guerrier mouvement. Je crains l'ire de Dieu, je crains la perfidie ; Et peut-être déjà la trame en est ourdie; Permettez qu'en ce lieu j'accomplisse mes jours, Et, dans vos propres bras, cherchez votre secours.

Sa réponse, en chacun, redouble l'épouvante; Ils pensent, en ces mots, voir leur perte évidente; Et Flavy, plus qu'aucun de douleur oppressé, D'un si sage refus, se témoigne offensé.

— Toi, dont le bras, dit-il, est le bras delà France, Nous priveras-tu seuls de ta forte assistance ?

Xous, de qui ta pudeur vient de la recevoir, Au fort de son péril et de son désespoir, Auras-tu, dans ces murs, rencontré ton asile, Pour leur être, au besoin, lâchement inutile ? Quand tu rendras plus doux leur sort infortuné, Que leur donneras-tu, que ce qu'ils t'ont donné ? Toi seule, s'ils sont pris, auras causé leur prise ; Philippe, pour toi seule, attaque leur franchise, Et sans toi, tu le sais, nos malheureux remparts N'auraient point vu, sur eux, fondre ses étendards.

Par ce reproche amer, la fille infortunée Aux combats défendus est puissamment traînée ; Son destin à ces mots la contraint de céder, Et rien ne saurait plus sa perte retarder (1).

— Çà, dit-elle, un cheval, un harnais, une épée ! Que du sang bourguignon la terre soit trempée ; Qu'elle le soit du mien, et que ce mur battu Essaie à s'affranchir, par ma faible vertu !

(1) Elle avait le pressentiment de sa fin prochaine. Ses voix lui avaient dit : — « Jehanne tu seras prise avant la Saint- Jehan. Rendstoi en gré, Dieu t'aidera. - Elle demandait, seulement, à ses frères du paradis de lui épargner la menace d'une longue captivité.

Bien que déjà sur moi l'ardente foudre éclate. Mourons, mourons plutôt que de paraitre ingrate ! Allons, où nous conduit l'inévitable sort ! Allons, où nous attend l'inévitable mort !

Dans ce transport guerrier, le saint cloître elle quitte, Et contre l'ennemi sa valeur sollicite; Rodolphe l'arme, et s'arme, et tous deux vifs et prompts Sortent et font sortir quatre gros escadrons; Un double bataillon suit la cavalerie.

La fille vers le camp s'élance de furie, Et va droit au quartier, où vingt canons bruyants, Couvrent les boulevards de boulets foudroyants. Sa redoutable main, à vaincre accoutumée, Bien que du fer céleste, en ce temps, désarmée, Bien que sans le pouvoir, qu'elle eut jadis des cieux, Sait pourtant faire encor des exploits glorieux. Elle conserve encor l'impression guerrière, Qu'elle reçut jadis de l'ange de lumière, Quand, d'un souffle divin son esprit animant, Des vengeances du ciel il la fit l'instrument (i).

(i) Ces: le 15 mai 1450 que Jeanne vint à Compiègne pour défendre la place contre le duc de Bourgogne et les Anglais. La trêve conclue avec Charles VII étant expirée, Philippe avait repris fait et cause pour Bedford. Le gouverneur de Compiègne était Guillaume de Flavy, un parent de Renaud de Chartres. Avec les Français se trouvaient Jacques de Chabanes, Xaintrailles, Valpergue et plusieurs autres chefs. Les assiégeants étaient commandés par le duc de Bourgogne, Jean de Luxembourg, Baudou de Noyelle et Montgommeri. Le 24, eut lieu la sortie dans laquelle Jeanne fut faite prisonnière.

Elle attaque la garde, et la garde, en défense,

Au valeureux assaut fait, d'abord, résistance;

Mais, bientôt, sous le poids des grands coups redoublés,

Ses rangs sont confondus et ses esprits troublés.

Sur eux, de toutes parts, le fer. de sang avide,

Satisfait pleinement sa fureur homicide,

Et l'effroi qui les glace, aidant à leur malheur,

De la sainte guerrière augmente la valeur.

Rodolphe la seconde, et d'une ardeur fatale, Plus qu'aucun, après elle, au combat se signale ; Du soldat, qui les suit, leur exemple est suivi, Et, sur le Bourguignon, tous chargent à F envi (1). Elle se rompt, enfin, et du succès flattée Sent d'un nouveau laurier sa vaillance tentée, Avance vers un gros, qu'elle voit avancer, Et va ses escadrons, comme un foudre enfoncer.

La fille, ainsi des murs toujours plus éloignée ; Estime, en se perdant, la victoire gagnée; Et son sens aveuglé, par son astre malin, La conduit au passage où l'attend son destin. Autour d'elle aussitôt, tout le camp se ramasse; C'est alors, mais trop tard, qu'elle voit sa disgrâce ;

(1) Le matin du jour où eut lieu la sortie, Jeanne était communier à l'église Saint-Jacques. Et comme la foule s'empressait à sa rencontre, elle dit aux gens qui l'entouraient : « Mes entants et amis, je vous signifie qu'on m'a vendue et trahie, et que, de brief (bientôt), serai livrée à mort. Si vous supplie que vous priiez Dieu pour moi. »

Elle la voit prochaine, et condamne en son cœur, L'ardeur qui l'a livrée aux chaînes du vainqueur.

En ce terrible état rien pourtant ne l'étonné; Aux siens, sans s'émouvoir, la retraite elle ordonne, Et couvre les derniers, soit du corps, soit du bras, Tandis que les premiers vont aux murs, à grands pas. Ligny, de son coté, la retraite leur coupe, Oppose un mur de fer au progrés de leur troupe, De flèches et de dards, les charge, par les flancs, Et, d'un choc vigoureux, tache à rompre leurs rangs, Mais le trait de Rodolphe et l'écu de la Sainte, La font toujours marcher sans désordre et sans crainte. Devant tous, va Rodolphe, et la Sainte, après tous, Soutient toute l'armée, et rend vains tous ses coups. Et déjà, du rempart, la grêle meurtrière Facilite aux Français leur pénible carrière, Tient l'ennemi pressant de leur tète écarté, Et fait à leurs regards découvrir la cité. Alors des Bourguignons l'impatiente rage, Voyant la sainte Fille échapper le servage, S'excite, se ranime, et, son feu renflammant, Décharge tous ses coups sur elle seulement.

Ainsi quand, hors du bois, une meute inhumaine A surpris une laie, au milieu de la plaine, Et que de ses petits, au gagnage amenés, Elle tient à l'écart les dogues acharnés; Plus leurs flancs décousus souffrent de ses défenses, Plus leurs dents, sur son col, exercent leurs vengeances,

Plus elle est près du bois, et plus les chiens ardents Enfoncent dans son corps les pointes de leurs dents.

La Sainte, tout autour, voit tout jurer sa perte; D'un orage de dards, elle se sent couverte; De javelots sans nombre, elle se sent presser ; Et. de plus d'un épîeu, sent ses armes percer. Rodolphe accourt alors, et, se rangeant prés d'elle. L'aide à mieux soutenir la tempête mortelle, Et tous deux pleins d'espoir, quoi qu'en dix lieux blessés, Malgré tout, en cédant, s'approchent des fossés. Satan, qui désormais les voit en assurance, Prend du jeune Flavy la voix et l'apparence (1), Et, remarquant le vieux, sur les voisines tours, Va, l'aborde, et lui tient ce furieux discours.

— Quoi, dit-il, cette place à ta garde commise Sera, par ta faiblesse, à Philippe soumise, Et, pour sauver des fers la haine de ton roi, Tu forgeras les fers de ce peuple et de toi. A tort, en ce péril, ton àme est suspendue, La fille se doit perdre, ou la ville est perdue ;

(1) C'est en vain qu'on a cherché à innocenter Guillaume de Flavy du crime de trahison; sa mémoire n'en est pas moins restée entachée aux yeux de tous. Il était parent de Renaud de Chartr, touchait de troa près à La Trémouille pour qu'on ne le soupçonnât pas d'entretenir de mauvais sentiments à l'égard de la Pucelle.

Pour écarter toute responsabilité, les historiens modernes se bornent à conclure que l'héroïne ne fut livrée par personne, « mais qu'elle fut constamment trahie par tous ceux qui la devaient le soutenir » .

t. ir. 19

Avec tant de drapeaux, avec tant d'étendards ; C'est la fille qu'on cherche, et non ces boulevards. Rechasse de ces murs cette puissante armée. Immolant cette hostie à sa rage enflammée ; Sauve-toi. pour sa perte, et crois qu'en la perdant Tu fais ce que du roi veut le courroux ardent. Toute chose, mon frère, à sa mort te convie, Ton monarque, tes murs, ta fortune et ta vie, Et, si tant de raisons ne te suffisent pas, Ton tout, ton Amauri, qui lui doit son trépas.

Entre tous, contre Artus, et contre la Pucelle, Flavy fut d'Amaury l'ami le plus fidèle, Et, s'il l'aima vivant, d'un amour vif et fort, D'un fort et vif amour, il l'aime après sa mort. Le souvenir amer de cette mort fatale Détermine son àme inhumaine et brutale ; Il ne consulte point, et, relevant le pont, Au désir de Satan barbarement répond (i).

Plus haut que tous les cieux, une loge secrète Sert à l'être incréé de profonde retraite ; Quand par ses soins veillants et ses pensers couverts Il veut délibérer du sort de l'univers. De trois côtés égaux, la loge inconcevable Forme un triangle unique, en tout sens admirable,

(i) Le frère du gouverneur de la place.

Et, d'un lieu si sacré, le mystère inconnu Confond le contenant avec le contenu.

Dans ce moment cruel, Dieu tout sage et tout juste, S'enferme et se recueille en cette loge auguste, Sur les peuples divers tourne ses saints regards, Et ne voit que péchés régner de toutes parts. Il voit, sur tous, l'Anglais, enflé de vaine gloire A son mérite seul imputer sa victoire, Et voit Charles encor, loin d'implorer merci, Toujours de plus en plus, dans sa faute, endurci. Pour leur crime commun, et leur commun supplice, Alors sa ténébreuse et sévère justice Résout que la guerrière, en tombant dans les fers. Souffre de sa valeur triompher les enfers. Et, dans cet instant même, en la main de la fille, Rompt la fragile épée qui sur l'arène brille; Alors de sang couverte, et le bras désarmé, Elle se tourne au ciel et le trouve fermé.

La cour des bienheureux, d'un regard lamentable. Vit le sort inhumain de la fille indomptable, Le souhaita plus doux; mais les sacrés destins Furent sourds à ses vœux, pour leurs secrètes fins. Aux vœux de tout le ciel, l'austère providence Oppose l'immuable et terrible sentence; Dans un profond respect, les anges et les saints Révèrent du Seigneur les occultes desseins.

Rodolphe tombe alors ; alors la faible Sainte Se sent le corps serré d'une robuste étreinte;

Des guerriers ennemis Vandome le plus fort Es: celui qui prétend à l'honneur de sa mort. Dix autres, après lui, soudain fondent, sur elle (i); Le sang, de tous côtés, de ses veines ruisselle; Par sa propre faiblesse et l'effort de leurs bras, Elle tombe et se peint des couleurs du trépas. Sous un si pesant faix succombe sa puissance: Elle perd, tout à coup, et vue. et connaissance: Le vainqueur craint encore, et son timide cœur A peine, en le voyant, s'ose croire vainqueur.

Ainsi quand la lionne, après les grands ravages, Dont elle a désolé les monts et les rivages, Par le courage adroit des chasseurs nubiens, Tombe de traits percée en leurs rudes liens ; Bien que le sang fumeux qui jaillit de ses veines L'étende morte, enfin, sur les jaunes arènes, Le vaillant nubien, quoique victorieux.

De sa victoire doute et n'en croit pas ses yeux.

Son insensible corps, butin de l'adversaire, Joint au corps moribond de son généreux frère, Dans la tente du chef, et loin de la cil Sur les bras des vainqueurs, en triomphe est porté.

(l) Jeanne lutuit toujours. Cinc lien mirent, à la fois, la

main sur elle et sur son cheval, en lui criant : — * Rendez-vous, à moi, baillez ... ■ J'ai juré, repondit-elle, et baillé ma foi à un

autre qu'à vous. * Enfin un archer la tira violemment ;. buque (casaque) de drap d'or, et la fit tomber de cheval. Aie archer et son maitre, le bâtard de Wandome, compagnon d'armes de [ean de "g, s'emparèrent de sa personne e; la conduisirent

prisonnière à Marguy.

Pierre, le fier prélat (i) que cette longue guerre A toujours vu constant, pour la fiére Angleterre, Au camp du Bourguignon conduit, par sa fureur, Eut, pour premier objet, ce spectacle d'horreur. Il vit, ou pensa voir, la guerrière sans vie, Et sa haine, d'abord, en parut assouvie ; Mais, depuis, à son sens barbare et furieux, Ce belliqueux trépas sembla trop glorieux. Il voulait bien sa mort, mais la voulait infâme ; Il l'avait, en son cœur, destinée à la flamme, Et, d'un supplice indigne, il désirait couvrir La honte qu'aux Anglais elle avait fait souffrir.

Dans ce désir cruel, de douleur il soupire; Puis l'approche, l'observe, et voit qu'elle respire ; Il voit son chaste sein doucement s'élever, Et, pour la perdre mieux, résout de la sauver. Il entreprend sa cure, il la veille, il la panse ; Le succès est heureux, et passe l'espérance; Un si malin secours l'empêche de mourir, Et la met, bientôt même, en état de guérir. La fille, en son malheur, montre sa patience, Bien loin de murmurer, bénit la providence,

(i) Pierre Cauchon. évêque de Beauvais, celui qui présida le tribunal qui condamna Jeanne d'Arc à mort. « Attaché au parti de Bourgogne, jusqu'à compter parmi les cabochiens, dit M. Wallon, aidé dans sa carrière par le crédit de sa faction, vidame de Reims, chanoine de la Sainte-Chapelle, membre du grand conseil, il était arrivé au siège important de Beauvais, l'une des six pairies ecclésiastiques, sur la recommandation toute-puissante de Philippe le Bon, et il avait embrassé avec lui la cause des Anglais. >>

2o4 ^A PUCELLE.

Fait des ordres divins, et sa règle, et sa loi,

Et, sans plaindre ses maux, ne plaint que ceux du roi.

— Ah! mon prince, dit-elle, en ce terrible orage, Ta royale grandeur va faire un grand naufrage ; Mais ce mal est un mal que tu t'es attiré,

En fuyant le transport de ton sens égaré. Que te sert d'avoir eu le ciel si favorable, Si ce n'est que pour être, envers lui, plus coupable ? Que sert à ta valeur d'avoir soumis « l'Anglois », Si ton aveuglement te soumet à ses lois ? Ton honneur est détruit, ta gloire est déplorée ; Du trône, où tu régnas, la chute est assurée ; Le ciel, non moins que toi, par ta faute, endurci, Pour venger mon injure, hélas! le veut ainsi. Il allume sa foudre, il tonne sur ta tête; Je l'éprouve de bronze à mon humble requête ; Rien de son trait fatal, ne te peut garantir. Non pas même tes pleurs, non pas ton repentir. Pussé-je, par la mort, qu'en ton lieu je souhaite, Rendre, pour ton salut, son ire satisfaite. Que je la chérirais cette honorable mort! Mais je soupire, en vain, après un si beau sort. Le barbare prélat, qui craint que cette proie N'échappe à sa fureur et ne trompe sa joie, Pour éviter du sort les périlleux retours, A Philippe s'adresse, et lui tient ce discours.

— C'est en vain, lui dit-il, que sous cette muraille /on courage s'arrête, et ton camp se travaille;

Tu fais, en l'attaquant, d'inutiles desseins,

Et cherches un bonheur que tu tiens en tes mains.

Tu tiens du nom français la gloire et l'infamie,

Tu tiens du Bourguignon l'implacable ennemie,

Tu tiens le bras dompteur des Anglais indomptés,

Et tiens, en le tenant, la clé de cent cités.

Par un heur sans égal, tu l'as en ta puissance;

Mais tu l'as, sans l'avoir, du moins en assurance;

Le seul mur de Rouen te le peut conserver;

Ici le moindre effort te le peut enlever.

La France a, contre nous, ses forces rassemblées,

Et les nôtres, d'abord, en seront accablées;

Le parti seul à prendre est de partir soudain ;

Tarde encore aujourd'hui, tu périras demain!

L'avis plaît à Philippe, et la ville assiégée Des chaînes, tout à coup, se trouve dégagée; Fiavy, désormais libre, en son mur indompté, Jouit de sa fureur et de sa lâcheté.

Par l'inhumain prélat, la Fille infortunée, Entre cent escadrons, vers Rouen, est menée; Et Philippe, au milieu de tous ses étendards, Pour elle, craint toujours le variable Mars. Celle qui fut jadis tout l'espoir de la France, Maintenant de l'Anglais est toute l'espérance ; Le caprice du sort a fait ce changement, Ou plutôt du Seigneur le secret jugement (1).

(1) Le caprice du sort n'y fut pour rien; Jeanne avait été vendue

A Rouen elle arrive, et Rodolphe, avec elle,

Aux fers, comme aux combats, son compagnon fidèle;

En dix lieux différents, ainsi qu'elle blessé,

Et, d'une main heureuse, ainsi qu'elle, pansé.

Vers une affreuse tour, où le crime et le Vice, Entre mille tourments, attendent le supplice, Séjour des malfaiteurs aux flammes destinés. Ils sont, de place en place, indignement trainés. A chaque pas qu'ils font, le peuple, ému de rage, D'opprobres insolents les couvre et les outrage, Et, par un bruit confus de cris injurieux, Contre elle, et contre lui. se montre furieux. A moins que du grand fort, qui commande la Porte. On ne croit point, pour eux. de prison assez forte; Pierre les y conduit, et deux sombres cachots Reçoivent, de sa main, ces illustres dépôts. Rodolphe au moins obscur, avec impatience, Souffre, par les Anglais, resserrer sa vaillance, A horreur de la vie et se plaint de la mort Qui le repousse d'elle et lui ferme le port (i).

C'est l'Angleterre qui paya, mais ce sont les pays de la conquête qui fournirent l'argent; la preuve en est restée dans les comptes des états de Rouen. Décidément, Jean de Luxembourg, ce descendant des rois de Bohême et des empereurs d'Allemagne, avait eu la main heureuse lorsqu'il ht Jeanne prisonnière.

(i) Rodolphe, ou plutôt Jean de Lis — c'est le nom qui lui revenait, désormais — avait été. en réalité, fait prisonnier, en même temps que sa sœur. Il se libéra de sa captivité aux prix des biens de sa femme. Il devint bailli de Vermandois, capitaine de Chartres et puis de Vaucouleurs. Son frère Pierre fut apanage par le duc d'Orléans. Leur père mourut de douleur en apprenant la mort de sa fille.

Mais dans un traitement plus indigne et plus rude,

La Sainte ne témoigne aucune inquiétude ;

Elle bénit ses fers, s'accommode au malheur

Et même avec plaisir éprouve la douleur.

Elle aime des Anglais la dure tyrannie,

Elle aime sa misère et son ignominie,

Et lorsque ses esprits sont le plus oppressés,

Sa vertu crie encor, que ce n'est pas « assés ».

Le monarque éternel, voyant l'Infortunée A son vouloir divin pleinement résignée, Ne saurait voir en elle un si saint mouvement, Sans prendre, en sa faveur, un plus doux sentiment. A la céleste cour, qui pour elle l'implore, Il permet de flatter le soin qui la dévore; Il permet d'assoupir, par de sacrés concerts, Les maux qu'en sa prison lui causent les enfers. Elle n'a plus alors, ni de mal, ni de trouble; La force lui revient, ou plutôt lui redouble; Et, dans ce noir cachot, tout à coup, à ses yeux, De chantres immortels s'offre un choeur radieux. De cent luths, de cent voix la douceur non pareille, Dans ce lieu de supplice, enchante son oreille -, Et ces airs ravissants, cette vive clarté En font un lieu de gloire et de félicité, Elle se sent charmer, par la sainte musique. Et joint sa voix aux voix du concert angélique ; La voûte retentit à leurs saintes chansons, Et loin, même au dehors, s'en répandent les sons.

La vigilante garde à la porte couchée.

Toute dure qu'elle est, de ces sons est touchée,

Et son cœur de rocher, sensible à leurs accords.

Se sent même attendrir par leurs puissants efforts.

De cette nouveauté, les Anglais s'émerveillent;

Contre elle, du Prélat les fureurs se réveillent;

Il ranime sa rage, il renforce sa voix,

Et dissipe, en tous lieux, le doute des * Anglois ».

— O faibles, leur dit-il, plus que les Français mêmes. Ces bruits, contre le ciel, sont autant de blasphèmes. Et c'est trop l'offenser, que de le croire auteur Des damnables effets d'un murmure enchanteur. Crovez-vous donc encor que ses heureuses armes Sont des effets du Ciel, plutôt que de ses charmes; Crovez-vous que les maux que vous avez soufferts Sont provenus du Ciel et non pas des enfers ? La Sorcière, en nul lieu, n'est pour vous innocente; A votre vie encor, dans ses fers, elle attente ; Quoique près du bûcher, elle suit ses desseins. Et cache ses Démons sous la forme de Saints. Réveillez, renforcez vos soupçons et vos craintes, Lorsque ses actions vous semblent les plus saintes, Et vengez, par le feu, ses projets inhumains, Avant que, par ses sorts, elle échappe à vos mains.

Le triste souvenir de leurs peines souffertes, La peur de s'exposer a de nouvelles pertes, Leur esprit aveuglé par l'Esprit ténébreux. Donnent à ce discours un succès trop heureux.

Ils rentrent, pour la Fille, en leur rage première, Ils la traitent d'infâme, ils la nomment sorcière, Et battus de l'orage, entre de si grands flots, De sa mort seulement espèrent leur repos (1).

Cependant, les bas lieux, par mille voix plaintives, Rappellent le Démon aux douloureuses rives; Ne pouvant plus souffrir que la clarté du jour A la nuit éternelle enviât son retour.

A sa bande il se tourne et lui dit : — Je vous laisse, Mon Empire m'attend, et son besoin me presse; Je vous laisse le soin du plus grand des exploits, Par qui sera la France esclave de « l'Anglois ». Je vous laisse, en mon lieu, pour allumer la flamme. Où doit notre ennemie à la fin rendre l'àme ; De sa mort je vous charge, et l'Enfer vous défends, S'il ne vous en revoit, par le feu, triomphants.

(1) C'est le 30 mai 1431 que Jeanne d'Arc fut brûlée vivante à Rouen, sur la place du Vieux-Marché. Elle était coiffée d'une mitre où étaient écrits ces mots : hérétique, relapse, apostate, idolâtre. Quand elle monta sur le bûcher, tout le monde pleurait autour d'elle. Les flammes lentement s'élevèrent; elle s'en vit enveloppée sans effroi. En ce moment lui revinrent, sans doute, à l'esprit les paroles qu'elle avait retenues de ses saintes :

« Prends tout a gré, ne te chaille de ton martyre ; tu t'en viendras au royaume du paradis. »

A ce mot il s'abime. et, par les plaines sombres, Se montre, enflé d'orgueil, aux yeux des pâles Ombre: Leur partage sa joie, et, pour quelques instants, Fait, dans tout le Chaos, suspendre les tourments!

A ces douze chants, se borne le poème de la Pucelk, dans la grande édition, et les éditions qui furent successivement publiées à court intervalle, en France et à l'étranger. Là est toute l'épopée de Jeanne d'Arc, épopée qui exalte avec une rare intensité d'émotion, sous une forme toujours èle\ souvent magistrale, le sentiment national actuel, vivement surexcité par les désastres récents et les inévitables événements qui se préparent. Ces douze chants sont comme l'Iliade de l'œuvre de Chapelain, il ne faut pas non plus oublier que le poète, suivant en cela la trace d'Homère, composa encore douze autre chants qui sont comme V Odyssée du martyre de l'héroïne.

Ce complément est resté en partie inédit, mais son manuscrit autographe, avec préface, ainsi que celui des douze premiers chants qui précèdent, se retrouve à la Bibliothèque Nationale. Des éditions de la Pucelle, parues au xvme : ont tour à tour emprunté à celte seconde donnée de I vre. Une édition publiée en 1755 , comprend quinze chants; celle de 1737, dix-huit, et celle de 1757, vingt. Les quatre derniers n'ont jamais été édités, du moins, à Paris.

Il existe, en revanche, des copies manuscrites des douze

derniers chants : une éditée par Morel Vindé, une autre par Chardin, une troisième par Valkenaer.

L'édition que nous publions des douze premiers chants est la première qui ait paru en français moderne ; la seule où se trouve la clé de la plupart des personnages, et qui rapproche de la fiction la donnée historique exacte.

Page 1