FIN I) U C H A K
CHANT XVIL
ARGUMENT
Comment Charles VII, Agnès, Jeanne, Dunois, la Trimouille, etc., devinrent tous fous; et comment ils revinrent en leur bon sens par les exorcismes du II. P. Bonifoux , confesseur ordinaire du roi.
v/h, que ce monde est rempli d'enchanteurs î
Je ne dirai rien des enchanteresses.
.Te t'ai passé, temps heureux des faiblesses ,
Printemps des fous , bel Age des erreurs ;
Mais à tout Age on trouve des trompeurs ,
De vrais sorciers , tout-puissants séducteurs , .
Vêtus de pourpre et rayonnants de gloire :
Au haut des cieux ils vous mènent d'abord,
Puis on vous plonge au fond de l'onde noire :
Et vous buvez l'amertume et la mort.
Gardez- vous tous, gens de bien que vous éù>,
De vous frotter à de tels nécromans :
Et, s'il vous faut quelques enchantements-.
Aux plus grands rois préférez vos grisettes.
Hermaphrodix a bâti tout exprès Le beau château qui retenait Agnès , Pour se venger des belles de la Fiance, Des chevaliers , des ânes , et des saints Dont la pudeur et les exploits divins Avaient bravé sa magique puissance.
Quiconque entrait en ce maudit logis Méconnaissait snr-le-champ ses amis,
TiA. PUCE IX E. l8
20t\ LA PUCELLE.
Perdait le sens , l'esprit , et la mémoire ; L'eau du Léthé que les morts allaient boire , Les mauvais -vins , funestes aux vivants , Ont des effets Lien moins extravagants.
Sous les grands arcs d'un immense portique r. Amas confus de moderne jet d'antique , Se promenait un fantôme brillant, Au pied léger, à l'œil étincelant, Au geste vif, à la marclie égarée , La tète haute , et de clinquants parée : On voit son corps toujours en action ; Et son nom est l'Imagination:
IN" on cette belle et charmante déesse Qui présida , dans Rome et dans la Grèce , Aux beaux travaux de tant de grands auteurs , Qui répandit l'éclat de ses couleurs , Ses diamants , ses immortelles fleurs , Sur plus d'un chant du grand peintre d'Achille, Sur la Didon que célébra Virgile, Et qui d'Ovide anima les accents ; Mais celle-là qu'abjure le bon sens, Cette étourdie , effarée , insipide , Que tant d'auteurs approchent de si près, Qui les inspire , et qui servit de guide Aux Scudéris (i),Le Moine, Desmarets.
Elle répand ses faveurs les plus chères Sur nos romans , nos nouveaux opéra ; Et son empire assez long-temps dura Sur le théâtre , au barreau, dans les chaires. Près d'elle était le Galimatias, Monstre bavard caressé dans ses bras , Nommé jadis le docteur séraphique, (2) Subtil , profond , énergique , angélique , Commentateur d'imagination , Et créateur de la confusion, Qui depuis peu lit Marie à la Coque. (3)
CHANT XVII. su-
Autour de lui voltigent l'équivoque , La louche énigme, et les mauvais bons mots A double sens , qui font l'esprit des sots ; Les préjugés ^les méprises , les songes , Les contre-sens, les absurdes mensonges, Ainsi qu'on voit aux murs d'un vieux logis Les cbats-liuants , et les chauve-souris. Quoi qu'il en soit, ce damnable édifice rut fabriqué par un tel artiiice, Que tout mortel qui dans ces lieux viendra Perdra l'esprit tant qu'il y restera.
A peine Agnès , avec sa douce escorte , De ce palais avait touché la porte , Que Bonifoux, ce grave confesseur , Devint l'objet de sa fidèle ardeur ; Elle le prend pour son cher roi de France : O mon héros .' 6 ma seule espérance .' Le juste ciel vous rend à mes souhaits ; Ces fiers "Bretons sont-ils par vous défaits ? N'anriez-vous point reçu quelque blessure? Ah! laissez-moi détacher votre armure.
Lors elle veut, d'un effort tendre et doux , Oter le froc du père Bonifoux, Et dans ses bras bientôt abandonnée , L'œil enflammé , le cou vers lui tendu , Cherche un baiser qui soit pris et rendu. Charmante Agnès , que tu fus consternée, Lorsque , cherchant un menton frais tondu, Tu ne sentis qu'une barbe tannée , Longue, piquante , et rude, et mal peignée l Le confesseur tout effaré s'enfuit, Méconnaissant la belle qui le suit.
La tendre Agnès, se voyant dédaignée, Court après lui, de pleurs toute baignée.
Comme ils couraient dans ce vaste pourpris, L'un se signant , et l'autre toute en larmes ,
iào3 LA PUCSLLE.
Ils sont frappés des plus lugubres cris :
Un jeune objet, touchant, rempli de charmes,
Avec frayeur embrassait les genoux
D'un chevalier qui , couvert de ses armes ,
L'allait bientôt immoler sous ses coups.
Peut-on connaître à cette barbarie
Ce la Trim ouille et ce parfait amant
Qui de grand cœur en tout autre moment
Pour Dorothée aurait donné sa vie ?
Il la prenait pour le fier Tirconel :
Elle n'avait nul trait en son visage
Qui ressemblât à cet Anglais crue] ;
Elle cherchait le héros qui l'engage ,
Le cher objet d'un amour immortel ;
Et lui parlant, sans pouvoir le connaître ,
Elle lui dit : Ne l'avez- vous point vu
Ce chevalier qui de mon cœur est maître,
Qui près de moi dans ces lieux est venu ?
Mon la Trimouilie, hélas .' est disparu.
Que fait-il donc ? de grâce, où peut-il être ?
Le Poitevin , à ces touchants discours ,
Ne connut point ses fidèles amours ;
Il croit entendre un Anglais implacable ,
Qui vient sur lui prêt à trancher ses jours.
Le fer en main, il se met en défense ;
Yers Dorothée en mesure il avance :
Je te ferai, dit-il , changer de ton,
Fier, dédaigneux, triste, arrogant Breton ;
Dur insulaire, ivre de bière forte ,
C'est bien à toi de parler de la sorte,
De menacer un homme de mon nom ,
Moi , petit-fils des Poitevins célèbres,
Dont les exploits, au séjour des ténèbres,
Ont fait passer tant d'Anglais valeureux,
Plus fiers que toi , plus grands , plus géaéreux !
Eh quoi ! ta main ne tire pas J'cpée !
CHANT XVII, 20y
De quel effroi ta vile aine est frappée ! Fier en discours , et lâche en action , Chevreuil anglais , Thersite d'Albion , l'ait pour brailler chez tes parlementaires , Vite essayons tous deux nos cimeterres : Çà, qu'on dégaine , ou je vais de ma main Signer ton front, des fronts le plus vilain , Et t'appliquer sur ton large derrière , A mon plaisir, deux cents coups d'étriviere. A ce discours , qu'il prononce en fureur , Pâle, éperdue, et mourante de peur :
Je ne suis point Anglais, dit Dorothée ; J'en suis bien loin: comment, pourquoi , par où , Me vois-je ici par vous si maltraitée ? Dans quel danger je suis précipitée .' Je cherche ici le héros du Poitou ; C'est une fille , hélas ! bien tourmentée , Qui baise en pleurs votre noble genou.
Elle parlait, mais sans être écoutée ; Et la Trimouille, étant tout-à-fait fou, Allait déjà la prendre par le cou.
Le confesseur, qui dans sa prompte fuite D'Agnès Sorel évitait la poursuite, Bronche en courant, et tombe au milieu d'eux : Le Poitevin veut le prendre aux cheveux. N'en trouve point, roule avec lui par terre ; La belle Agnès , qui le suit et le serre , Sur lui trébuche , en poussant des clameurs Et des sanglots qu'interrompent ses pleurs ; Et sous eux tous se débat Dorothée, Très eu désordre , et fort mal ajustée.
Tout au milieu de ce conflit nouveau , Le bon roi Charle , escorté de Bonneau Avec Dunois et la fiere Pucelle , Entre à la fois dans ce fatal château Pour y chercher sa maîtresse fidèle.
aïo LA PUCELLE.
O grand pouvoir ! ô merveille nouvelle !
A peine ils sont de cheval descendus ,
Sous le portique à peine ils sont rendus ,
Incontinent ils perdent la cervelle.
Tels dans Paris tous ces docteurs fourrés ,
Pleins d'arguments sous leurs bonnets carrés ,
Tout gravement vers la Sorbonne antique ,
Séjour de noise , antre théologique ,
O à la Dispute et la Confusion
Ont établi leur sacré domicile ,
Et dont jamais n'approcha la Raison :
Nos révérends arrivent à la file :
Ils avaient l'air d'être de sens rassis ;
Chacun passait pour sage en son logis ,
On les prendrait pour des gens fort honnêtes ,
Point querelleurs et point extravagants ;
Quelques uns même étaient de bonnes têtes :
Ils sont tous fous, quand ils sont sur les bancs.
Charle, enivré de joie et de tendresse , Les yeux mouillés, tout pétillant d'ardeur, Et ressentant un battement de cœur, Disait d'un ton d'amour et de langueur :
« Ma chère Agnès , ma pudique maîtresse , Mon paradis , précis de tous les biens , Combien de fois, hélas ! fus-tu perdue? A mes désirs te voilà donc rendue.
Parle d'amour , j e te vois , j e te tiens ; Oh , que tu fais une charmante mine l Mais tu n'as plus cette taille si fine , Que je pouvais embrasser autrefois En la serrant du bout de mes dix doigts. Quel embonpoint ! quel ventre ! quelles fesses ! Yoilà le fruit de nos tendres caresses : Agnès est grosse, Agnès me donnera Un beau bâtard qui pour nous combattra. Je veux greffer, dans l'ardeur qui m'emporte ,
CHANT XVII. su
Ce fruit nouveau sur l'arbre qui le porte : Amour le veut; il faut que dans 1 instant J'aille au-devant de cet aimable enfant. »
A qui le roi se faisait-il entendre ?
A qui tient-il ce discours noble et tendre ? Qui tenait-il dans ses bras amoureux?
C'était Bonneau : soufflant , suant , poudreux ; C'était Bonneau ; jamais homme en sa vie Ne se sentit l'ame plus ébahie.
Charles, pressé d'un désir violent, D'un bras nerveux le pousse tendrement ; Il le renverse ; et Bonneau pesamment S'en va tomber sur la troupe mêlée, Qui de son poids se sentit accablée.
Ciel! que de cris et que de hurlements.' Le confesseur reprit un peu ses sens ; Sa grosse panse était juste porlée Dessus Agnès et dessous Dorothée :
Il se relevé , il marche , il court , il fuit ; Tout haletant le bon Bonneau le suit.
Mais la Trimouille à l'instant s'imagine Que sa beauté , sa maîtresse divine , Sa Dorothée était entre les bras Du Tourangeau qui fuyait à grands pas.
Il conrt après , il le presse , il lui crie : Rends-moi mon cœur, bourreau, rends-moi ma vie! Attends , arrête ! en prononçant ces mots D'un large sabre il frappe son gros dos. Bonneau portait une épaisse cuirasse, Et ressemblait à la pesante masse Qui dans la forge à grand bruit retentit Sous le marteau qui frappe et rebondit. La peur hâtait sa marche écarquillée.
Jeanne, voyant le Bonneau qui trottait, Et les grands coups que l'autre lui portait , Jeanne casquée , et de fer habillée ,
r<t LA PUCELLE.
Sait à grands pas la Trimonille, et lui rend Tout ce qu'il donne au royal confident. D un ois , la fleur de la chevalerie , Ne souffre pas qu'on attente à la vie De la Triruouille ; il est son cher appui ; C'est son destin de combattre pour lui : Il le connaît , mais il prend la Pucelle Pour un Anglais : il vous tombe sur elle , Il vous l'étrille ainsi qu'elle étrillait Le Poitevin, qui toujours chatouillait L'ami Bonneau qui lourdement fuyait.
Le bon roi Chai le , en ce désordre extrême , Dans son Bonneau voit toujours ce qu'il aime ; Il voit Agnès. Quel état pour un roi, Pour un amant, des amants le plus tendre ! Nul ennemi ne lui cause d'effroi; Contre une armée il voudrait la défendre : Tous ces guerriers après Bonneau courants Sont à ses yeux des ravisseurs sauglants : L'épée au poing sur Dunois il s'élance ; Le beau bâtard se retourne et lui rend Sur la visière vltol énorme fendant.
Ah .' s'il savait que c'est le rci de France , Qu'il se verrait; avec un œil d'horreur! Il périrait de honte et de douleur.
En même temps Jeanne, par lui frappée, Lui répondit de sa puissante épée ; Et le bâtard, incapable d'effroi, Frappe à la fois sa maîtresse et sou roi; A droite , à gauebe , il lance sur leurs têtes D e mille coups les rapides tempêtes.
Charmant Dunois , belle Jeanne , arrêtez ; Ciel ! quels seront vos regrets et vos larmes , Quand vous saurez qui poursuivent vos armes Et qui vous frotte, et qui vous combattez! L§ Poitevin, dans l'horrible mêlée ,
De temps eu temps appesantit son bras Sur la Pucelle, et rosse ses appas.
L'ami Bonueau ne les imite pas :
Sa grosse tête était la moins troublée ; 11 recevait , mais il ne rendait point. Il court toujours ; Bonifoux le précède , Aiguillonné de la peur qui le point.
Le tourbillon que la rage possède , Tous contre tous , assaillants , assaillis , Battants , battus , dans ce grand chamaillis , Criant, hurlant, parcourent le logis.
Agnès en pleurs, Dorothée éperdue, Crie , au secours .' on m'égorge ! on me tue ! Le confesseur, plein de contrition , Menait toujours cette procession.
Il apperçoit à certaine fenêtre De ce logis le redoutable maître, Hermaphrodix, qui contemplait gaiment Des bons Français le barbare tourment , Et se tenait les deux côtés de rire.
Bonifoux vit que ce fatal empire Etait sans doute une oeuvre du démon.
Il conservait un reste de raison ; Son long capuce et sa large tonsure A sa cervelle avaient servi d'armure.
Il se souvint que notre ami Bonueau Suivait toujours l'usage antique et beau, Très sagement établi par nos pères , D'avoir sur soi les choses nécessaires , Muscade , clou , poivre , girofle , et sel. (4) Pour Bonifoux, il avait son missel.
Il apperçut une fontaine claire ; Il y courut , sel et missel en main , Bien résolu d'attraper le malin.
Le voilà donc qui travaille au mystère ; Il dit tout bas : Sanctam, Catholieam,
Papam, Romam , aquam benedictam; Puis de Bonneau prend la tasse , et va vite Adroitement asperger d'eau bénite Le farfadet né de la belle Alix.
Chez les païens l'eau brûlante du Styx Fut moins fatale aux âmes criminelles : Son cuir tanné fut couvert d'étincelles ; Un gros nuage , enfumé , noir, épais , Enveloppa le maître et le palais. Les combattants , couverts d'une nuit sombre . Couraient encore et se cherchaient dans l'ombre Tout aussitôt le palais disparut ; Plus de combat, d'erreur , ni de méprise ; Chacun se vit , chacun se reconnut ; Chaque cervelle en son lieu fut remise. A nos héros un seul moment rendit Le peu de sens qu'un seul moment perdit : Car la folie, hélas ! ou la sagesse , Ne tient à rien dans notre pauvre espèce. C'était alors un grand plaisir de voir Ces paladins aux pieds du moine noir , Le bénissant , chantant des litanies , Se demandant pardon de leurs folies.
O la TrimouiJle ! ô vous , royal amant .' Qui me peindra votre ravissement !
On n'entendait que ces mots : Ah \ ma belle , Mon tout, mon roi, mon ange, ma fidèle, C'est vous ! c'esttoi .'jour heureux! doux moments ! Et des baisers, et des embijassements , Cent questions , cent réponses pressées ; Leur voix ne peut suffire à leurs pensées. Le confesseur, d'un paternel regard, Les lorgnait tous, et priait à l'écart. Le grand bâtard et sa fiere maîtresse Modestement s'expliquaient leur tendresse. De leurs amours îe rare compagnon
Elevé alors la tête avec le ton ; Il entonna l'octave discordante De son gosier de cornet à bouquin.
A cette octave , à ce bruit tout divin , Tout fut ému : la nature tremblante Frémit d'borreur ; et Jeanne vit soudain Tomber les murs de ce palais magique , Cent tours d'acier et cent portes d'airain , Comme autrefois la horde mosaïque Fit voir, au son de sa trompe hébraïque , De Jéricho le rempart écroulé , (5) Réduit en poudre , à la terre égalé.
Le temps n'est plus de semblable pratique
Alors, alors ce superbe palais, Si brillant d'or , si noirci de forfaits , Devint un ample et sacré monastère :
Le salon fut en chapelle changé ; Le cabinet , où ce maître enragé Avait dormi dans le vice plongé, Transmué fut en un beau sanctuaire.
L'ordre de Dieu , qui préside aux destins , Ne changea point la salle des festins r Mais elle prit le nom de réfectoire :
On y bénit le manger et le boire.
Jeanne, le cœur élevé vers les saints, Vers Orléans , vers le sacre de Reims , Dit à Dunois : Tout nons est favorable Dans nos amours et dans nos grands dc-sein^ : Egpérons tout : soyez sûr que le diable A contre nous fait son dernier effort.
Parlant ainsi Jeanne se trompait fort.
FIN DU CHANT X V I ï.
aifi LA PUCfcLLE.
ARGUMENT
Disgrâce de Charles et de sa troupe dorée.
J e ne connais dans l'histoire du monde Aucun héros , aucun homme de hien .
Aucun prophète , aucun parfait chrétien • Qui n'ait été la dupe d'un vaurien , Ou des jaloux 5 ou de l'esprit immonde.
La Providence en tout temps éprouva Mon hon roi Charle avec mainte détresse. Dès son berceau fort mal on ] 'éleva ; Le Bourguignon poursuivit sa jeunesse ; (i ) De tous ses droits son père le priva ; Le parlement de Paris près Gonesse, (a) Tuteur des rois '3), son pupille ajourna ; De ses beaux lis un chef anglais s'orna; 11 fut errant , manqua souvent de messe Et de dîner, rarement séjourna En même lieu, mère (4), oncle, ami, maîtresse. Tout le trahit, ou tout l'abandonna; Un page anglais partagea la tendresse De son Agnès ; et l'enfer déchaîna Hermaphrodix , qui par magique adresse Pour quelque temps la tête lui tourna.
Il essuya des traits de toute espèce ; Il les souffrit, et Dieu lui pardonna.
De nos amants la troupe fiere et leste S'acheminait loin du château funesfe ,
CRAN 1 X Y x x x„ 2 ;
Où Belzébut dérangea le cerveau Des chevaliers, d'Agnès, et de Bonncau : Ils côtoyaient la foret vaste et sombre Qui d'Orléans porte aujourd'hui le nom ; Avpeine encor l'épouse de Tithon lin se levant mêlait le jour à l'ombre. On apperçut de loin des hoquetons, Au rond bonnet, aux écourtés jupons :
Leur corselet paraissait mi-partie De fleurs de lis et de trois léopards. (5) Le roi fit halte, en fixant ses regards Sur la cohorte en la forêt blottie.
Dunois et Jeanne avancent quelques pas.
La tendre Agnès , étendant ses beaux bras , Dit à son Charle : Allons, fuyons , mon maître. Jeanne en courant s'approcha, vit paraître Des malheureux deux à deux enchaînés, Les yeux en terre, et les fronts consternés. Hélas ! ce sont des chevaliers, dit-elle, Qui sont captifs ; et c'est notre devoir De délivrer cette troupe fidèle.
Allons , bâtard , allons , et faisons voir Ce qu'est Dunois et ce qu'est la Pucelle. Lance en arrêt, ils fondent à ces mots Sur les soldats qui gardaient ces héros. Au fier aspect de la puissante Jeanne , Et de Dunois, et plus encor de l'âne , D'un pas léger ces prétendus guerriers S'en vont au loin comme des lévriers.
Jeanne aussitôt, de plaisir transportée, Complimenta la troupe garrottée.
Beaux chevaliers , que l'Anglais mit aux fers , Remerciez le roi qui vous délivre ; Baisez sa main , soyez prêts à le suivre, Et vengeons-nous de ces Anglais pervers. Les chevaliers , à cette offre courtoise ,
LA TUCELLE. IO,
fti8 LA PUCELLE.
Montraient encore nne face sournoise ,
Baissaient les yeux.... Lecteurs impatients
Vous demandez qui sont ces personnages
Dont la Pucelle animait les courages.
Ces chevaliers étaient des garnements
Qui, dans Paris payés pour leur mérite .
Allaient ramer sur le dos d'Amphitrite ;
On les connut à leurs accoutrements.
En les voyant le bon Charles soupire :
Hélas ! dit-il, ces objets dans mon cœur
Ont enfoncé les traits de la douleur.
Quoi ! les Anglais régnent dans mon empire l
C'est en leur nom que l'on rend des arrêts !
C'est. pour eux seuls que l'on dit des prières l
C'est de leur part, hélas ! que mes sujets
Sont de Paris envoyés aux galères !....
Puis le bon prince avec compassion
Daigne approcher du maître compagnon ,
Qui de la file était mis à la tête.
Nul malandrin n'eut l'air plus mal-honnête ;
Sa barbe torse ombrage un long menton ;
Ses yeuit tournés , plus menteurs que sa bouch<
Portent en bas un regard double et louche ;
Ses sourcils roux , mélangés , et retords ,
Semblent loger la fz-aude et l'imposture ;
Sur son front large est l'audace et l'injure,
L'oubli des lois , le mépris des remords ;
Sa bouche écume , et sa dent toujours grince.
Le sycophante , à l'aspect de son prince , Affecte un air humble , dévot , contrit , P>aisse les yeux , compose et radoucit Les traits hagards de son affreux visage. Tel est un dogue au regard impudent, Au gosier rauque, affamé de carnage ; Il voit son maître, il rampe doucement. Lèche ses mains, le flatte eo sou langage,
CHANT XVIII. 2i(j
Et pour du pain devient an vrai mouton. Ou tel encore on nous peint ie démon , Qui, «'échappant des gouffres du Tartare, Cache sa queue et sa griffe barbare , Vient parmi nous , prend la mine et le ton «, Le front tondu d'un jeune anachorète , Pour mieux tenter sœur Rose ou sœur Discrète.
Le roi des Francs , trompé par Je félon , Lui témoigna commisération , L'encouragea par un discours affable.
Dis -moi quel est ton métier , pauvre diable , Ton nom , ta place, et pour quelle action Le Châtelet , avec tant d'indulgence , Te fait ramer sur les mers de Provence? Le condamné , d'un ton de doléanoe , Lui répondit: O monarque trop bon !
.le suis de Nanle, et mon nom est Fréron. (fi) .5 'aime Jésus d'un feu pur et sincère ; Dans un courent je fus quelque temps frère ; •l'en ai les mœurs ; et j'eus dans tous les temps Un très grand soin du salut des enfanta A la vertu je consacrai ma vie.
Sous les charniers, qu'on dit des Innocents^ Paris m'a vu travailler de génie ; J'ai vendu cher mes feuilles à Lambert ; Je suis connu dans la place Mauberî ; C'est là sur-tout qu'on m'a rendu justice. Des indévots quelquefois , par malice , M'ont reproché les faiblesses da froc, Celles du monde, et quelques tours d'escroc ; Mais j'ai pour moi ma bonne conscience.
Ce bon propos toucha le roi de France : Console-toi, dit-il, et ne crains rien.
Dis-moi , l'ami , si chaque camarade , Qui vers Marseille allait en ambassade, Ainsi que toi fut un homme de bien»
%p& LA PUCELLE.
Ali ! dit Fréron, sur ma foi de chrétien,
Je réponds d'eux ainsi que de moi-même;
IN ou s sommes tous en un moule jetés.
L'abbé Guyon(7), qui marche à mes côtés,
Quoi qu'on en dise, est bien digne qu'on l'aime :
Point étourdi , point brouillon , point menteur ,
Jamais méchant, ni calomniateur.
Maître Chaumeix (8) dessous sa mine basse
Porte un cœur haut, plein d'une sainte audace;
Pour sa doctrine il se ferait fesser.
Maître Gauchat (9) pourrait embarrasser
Tous les rabbins sur le texte et la glose,
Voyez plus loin cet avocat sans cause ;
Il a quitté le barreau pour le ciel.
Ce Sabatier (ro) est tout pétri de miel ;
Ah , l'esprit fin ! le bon cœur ! le saint prêtre !
Il est bien vrai qu'il a trahi son maître,
Mais sans malice , et pGur très peu d'argent ^
Il s'est vendu, mais c'est au plus offrant:
11 trafiquait comme moi de libelles ;
Est-ce un grand mal? on vit de son talent.
Employez-nous: nous vous serons ikleles.
En ce temps-ci la gloire et les lauriers
Sont dévolus aux auteurs des charniers.
Nos grands succès ont excité l'envie ;
Tel est le sort des auteurs , des héros ,
Des grands esprits, et sur-tout des dévots :
Car la vertu fut toujours poursuivie.
O mon bon roi ! qui le sait mieux que vous ?
Comme il parlait sur ce ton tendre et doux , Charle apperçut deux tristes personnages, Qui des deux mains cachaient leurs gros visages Qui sont , dit-il , ces deux rameurs honteux?
Vous voyez là, reprit l'homme aux semaines ,( 1 1) Les plus discrets et les plus vertueux De ceux qui vont sur les liquides plaines:
L'an est Fantin (12) , prédicateur des grands, Humble avec eux , aux petits débonnaire ; Sa piété ménagea les vivants ; Et , pour cacher le bien qu'il savait faire , Il confessait et volait les mourants.
L'autre est Grizel (i3), directeur de noirriettt* Peu soucieux de leurs faveurs secrètes , Mais s'appliquant sagement les dépôts , Le tout pour Dieu : son ame pure et sainte Méprisait l'or ; mais il était en crainte Qu'il ne tombât aux mains des indévots.
Pour le dernier de la noble séquelle , C'est mon soutien, c'est mon cher la Beaumelle. De dix gredins qui m'ont vendu leur voix , C'est le plus bas , mais c'est le plus fîdele ; Esprit distrait, on prétend que par fois , Tout occupé de ses œuvres chrétiennes , Il prend d'autrui les poches pour les siennes : Il est d'ailleurs si sage en ses écrits ! Il sait combien pour les faibles esprits La vérité souvent est dangereuse ; Qu'aux yeux des sots sa lumière est trompeuse ; Qu'on en abuse ; et ce discret auteur, Qui toujours d'elle eut une sage peur , A résolu de ne la jamais dire.
Moi, je la dis à votre majesté ; Je vois en vous un héros que j'admire, Et je l'apprends à la postérité.
Favorisez ceux que la calomnie Voulut noircir de son souffle empesté.
Sauvez les bons des filets de l'impie ; Délivrez-nous , vengez-nous , payez-nous ; Foi de Fréron , nous écrirons pour vous.
Alors il lit un discours pathétique Contre l'Anglais et pour la loi salique ; Et démontra que bientôt , sans combat ,
Avec sa plume il défendrait l'état.
Charle admira sa profonde doctrine ; Il fit à tous une charmante mine , Les assurant avec compassion Qu'il les prenait sous sa protection.
La belle Agnès , présente à l'entrevue , S'attendrissait , se sentait tout émue ; Son cœur est bon. Femme qui fait l'amour A la douceur est toujours plus encline Que femme prude ou bien femme héroïne : Mon roi , dit-elle , avouez que ce jour Est fortuné poar cette pauvre race.
Puisque ces gens contemplent votre face , Ils sont heureux , leurs fers seront brisés ; Votre visage est visage de grâce.
Les gens de loi sont des gens bien osés D'instrumenter au nom d'un autre maître .' C'est mon amant qu'on doit seul reconnaîlio, Ce sont pédants en juges déguisés.
Je les ai vus , ces héros d'écritoire, De nos bons rois ces tuteurs prétendus, Bourgeois altiers, tyrans en robe noire , A leur pupille ôter ses revenus , Pardevant eux le citer en personne , Et gravement -confisquer sa couronne.
Les gens de bien qui sont à vos genoux Par leurs arrêts sont traités comme vous ; Protégez-les ; vos causes sont communes : Proscrit comme eux, vengez leurs infortunes.
De ce discours le roi fut très touché : Vers la clémence il a toujours penché.
Jeanne, dont l'aine est d'espèce moins tendre, Soutint au roi qu'il les fallait tous pendre ; Que les Frérons , et gens de ce métier, N'étaient tous bons qu'à garnir un poirier. Le grand Dunois , plus profond et plus sage,
En bon guerrier tint un autre langage.
Souvent, dit -il, nous manquons de soldats; Il faut des dos, des jambes , et des bras : Ces gens en ont ; et , dans nos aventures , Dans les assauts , les marcbes , les combats , Nous pouvons bieu nous passer d'écritures. Enrôlons-les; mettons-leur dès demain, Au lieu de rame, un mousquet à la main : Ils barbouillaient du papier dans les villes ; Qu'aux cbamps de Mars ils deviennent utiles. Du grand Dunois le roi goûta l'avis.
A ses genoux ces bonnes gens tombèrent En soupirant, et de pleurs les baignèrent. On les mena sous l'auvent d'un logis , Où Cbarle , Agnès , et la troupe dorée , Après diner, passèrent la soirée.
Agnès eut soin que l'intendant Bonneau Fit bien manger la troupe délivrée ; On leur donna les restes du serdeau.
Charle et les siens assez gaiement souperent, Et puis Agnès et Charle se couchèrent.
En s'éveillant chacnn fut bien surpris De se trouver sans manteau , sans habits. Agnès en vain cherche ses engageantes , Son beau collier de perles jaunissantes, Et le portrait de son royal amant.
Le gros Bonneau, qui gardait tout l'argent Bien enfermé dans une bourse mince , Ne trouve plus le trésor de son prince. Linge , vaisselle , habits , tout est troussé , Tout est parti. La horde griffonnante, Sous le drapeau du gazetier de Nante , D'une main prompte et d'un zèle empressé, Pendant la nuit avait débarrassé Notre bon roi de son leste équipage.
Ils prétendaient que , pour de vrais guerriers ,