‹ La pucelle (volume 2)Chapitre 12 sur 22 · FIN DU CHANT XIV · texte numérisé non relu

FIN DU CHANT XIV

ARGUMENT

Jrrand repas à Tliùtel-de -ville d'Orléans , suivi d'un userait générai. Charles attaque les Anglais. Ce qui arrive a a belle Agnès et à ses compagnons de voyaj e.

V^lzsseurs maims,je tous méprise tous; Car je connais mes uéiauts mieux que vous* j 'aurais voulu dans cette belle histoire , Ecrite en or au temple de mémoire , Ne présenter que des faits éclatants , Et couronner mon roi dans Orléans Par la Pueelle , et l'Amour . et la Gloire. 11 est bien dur d'avoir perdu mon tenips A vous parler de Cutendre et d'un page , De Grisbourdon, de sa lubrique rage, D'un muletier , et de tant d'accidents Qui font grand tort au fil de mon ouvrage*

Mais vous savez quj ces événements Furent écrits par Tritéme le sage ; (i) Je le copie , et n'ai rien inventé ; Dans ces détails si mon lecteur s:enfonee, Si quelquefois sa dure gravité Juge mon sage avec sévérité, A certains traits si le sourcil lai fronce, ïl peut, s'il veut, passer la pierre ponce (2) Sur la moitié de ce livre enchanté :

Mais qu'il respecte au moins la vérité.

O Vérité ! vierge pure et sacrée ,

i8ti LA PUCELLE.

Quanti seras-tu dignement révérée ?

Divinité , qui seule nous instruis , Pourquoi mets-tu ton palais dans un puits ? Du fond du puits quand seras-tu tirée ? Quand verrons-nous nos doctes écrivains , Exempts de fiel , libres de flatterie , Fidèlement nous apprendre la vie , Les grands exploits de nos beaux paladins? Oh, qu'Arioste étala de prudence Quand il cita l'archevêque Turpin ! (3) Ce témoignage à son livre divin De tout lecteur attire la croyance.

Tout inquiet encor de son destin, Vers Orléans Charle était en chemin , Environné de sa troupe dorée, D'armes , d'habits richement décorée, Et demandant à Dunois des conseils.

Ainsi que font tous les rois ses pareils , Dans le malheur dociles et trai tables, Dans la fortune un peu moins praticables. Charles croyait qu'Agnès et Bonifoux Suivaient de loin: plein d'un espoir si doux, L'amant royal souvent tourne la tète Pour voir Agnès, et regarde, et s'arrête , Et quand Dunois , préparant ses succès , Nomme Orléans , le roi lui nomme Agnès,

L'heureux bâtard, dont l'active prudence Ne s'occupait que du bien de la France, Le jour baissant , découvre un petit fort Que négligeait le bon duc de Bedfort ; Ce fort touchait à la ville investie : Dunois le prend ;le roi s'y fortifie.

Des assiégeants c'étaient les magasins : Le dieu sanglant qui donne la victoire , Le dieu joufflu qui préside aux festins, D'emplir ces lieux se disputaient la gloire ,

CHANT XY. tS7

L'un, de canons , et l'autre , de bons vins : Tout l'appareil de la guerre effroyable , Tous les apprêts des plaisirs de la table, Se rencontraient dans ce petit château : Quels vrais succès pour Dunois et Bonneau l

Tout Orléans à ces grandes nouvelles Rendit à Dieu des grâces solennelles ; Un Te Deum (4) en faux-bourdon chanté Devant les chefs de la noble cité , Un long diner, où le juge et le maire , Chanoine , évêque , et guerrier invité , Le verre en main tombèrent tous par terre ; Un feu sur l'eau , dont les brillants éclairs Dans la nuit sombre illuminaient les airs ; Les cris du peuple , et le canon qui gronde , Avec fracas annoncèrent au monde Que le roi Charle , à ses sujets rendu , Ya retrouver tout ce qu'il a perdu.

Ces chants de gloire et ces bruits d'alégresse Furent suivis par des cris de détresse ; On n'entend plus que le nom de Bedfort, Alerte î aux murs I à la brèche ! à la mort ! L'Anglais usait de ces moments propices Où nos bourgeois , en vidant les flacons , Louaient leur prince, et dansaient aux chansons. Sous une porte on plaça deux saucisses , Non de boudins, non telles que Bonneau En inventa pour un ragoût nouveau , Mais saucissons , dont la poudre fatale Se dilatant, s'enflant avec éclair , Renverse tout , confond ]a terre et l'air , Machine affreuse , homicide, infernale, Qui contenait dans son ventre de fer Ce feu pêtii des mains de Lucifer :

Par une mèche artistement posée, Er: un moment la matière embrasée ,

i88 LA PUGELLE.

S'étend, s'élève, et porte à mille pas Bois, gonds , battants et ferrure en éclats. Le fier Talbot entre et se précipite ; Fureur , succès , gloire , amour , tout l'excite ; On voit de loin briller sur son armet En or frisé le cbiffre de Louvet :

Car la Louvet était toujours la dame De ses pensers , et piquait sa grande arae ; Il prétendait caresser ses beautés Sur les débris des murs ensanglantés.

Ce beau Breton, cet enfant de la guerre , Conduit sous lui les braves d'Angleterre: Allons, dit-il , généreux conquérants , Portons par-tout et le fer et les flammes , Bavons le vin des poltrons d'Orléans, Prenons leur or, baisons toutes leurs femmes. Jamais César, dont les traits éloquents Portaient l'audace et l'honneur dans les âmes , Ne parla mieux à ses fiers combattants.

Sur ce terrain , que la porte enflammée Couvre en sautant d'une épaisse fumée , Est un rempart que la Hire et Poton O ut élevé de pierre et de gazon , Un parapet , garni d'artillerie , Pour repousser la première furie, Les premiers coups du terrible Bedfort.

Poton , la Hire , y paraissent d'abord : Un peuple entier derrière eux s'évertue ; Le canon gronde, et l'horrible mot tue Est répété quand les bouches d'enfer Sout en silence et ne troublent plus l'air. Vers le rempart les échelles dressées Portent déjà cent cohortes pressées ; . Et le soldat , le pied sur l'échelon, Le fer en main, pousse son compagnon.

Dans ce péril ni Poton ni la Hire

CHANT XV. rSc

N'ont oublié leur esprit qu'on admire :

Avec prudence ils avaient tout prévu ,

Avec adresse à tout ils ont pourvu ;

L'huile bouillante et la poix embrasée,

De pieux pointus une forêt croisée ,

De larges faux , que leur tranchant effort

Fait ressembler à la faux de la mort,

Et des mousquets qui lancent les tempêtes

De plomb volant sur les bretonnes têtes ,

Tout ce que l'art, et la nécessité,

Et le malheur , et l'intrépidité ,

Et la peur même , ont pu mettre en usage,

Est employé dans ce jour de carnage.

Que de Bretons bouillis , coupés , percés ,

Mourants en foule et par rangs entassés !

Ainsi qu'on voit sous cent mains diligentes

Choir les épis des moissons jaunissantes.

Mais cet assaut fièrement se maintient ; Plus il en tombe , et plus il en revient. De l'hydre affreux les têtes menaçantes Tombant à terre , et toujoars renaissantes, N'effrayaient point le fils de Jupiter:

Ainsi l'Anglais, dans les feux , sous le fer , Après sa chiite encor plus formidable , Brave en mourant le nombre qui l'accable.

Ta t'avançais sur ces remparts sanglants, Eier Richemont, digne espoir d'Orléans : Cinq cents bourgeois, gens de cœnr et d'élite. En chancelant marchent sous sa conduite, Enluminés du gros vin qu'ils ont bu .

Sa se^e encore animait leur vertu ; Et Richemont criait d'une voix forte : Pauvres bourgeois, vous n'avez plus de porte . Mais vous m'avez, il suffît, combattons. Il dit, et vole au milieu des Bretons. Déjà Talbot s'était fait un passage

i9o LA PUCELLE.

Au haut du mur , et déjà dans sa rage D'un bras terrible il porte le trépas ; Il fait de l'autre avancer ses soldats , Criant Louvet d'une voix stentorée : (5) Louvet l'entend , et s'en tient honorée. Tous les Anglais criaient aussi Louvet, Mais sans savoir ce que Talbot voulait. O sots humains î on sait trop vous apprendre A répéter ce qu'on ne peut comprendre.

Charle , en son fort tristement retiré , D'autres Anglais par malheur entouré, Ne peut marcher vers la ville attaquée. D'accablement son anie est suffoquée :

Quoi ! disait-il , ne pouvoir secourir Mes chers sujets que mon oeil voit périr! Ils ont chanté le retour de leur maître : J'allais entrer, et combattre, et peut-être Les délivrer des Anglais inhumains ; Le sort cruel enchaîne ici mes mains.

Non , lui dit Jeanne, il est temps de paraître : Tenez , mettez , en signalant vos coups , Ces durs Bretons entre Orléans et vous : Marchez, mosi prince, et vous sauvez la ville ; Nous sommes peu , mais vous en valez milïe. Charles lui dit : Quoi î vous savez flatter .' Je vaux bien peu ; mais je vais mériter Et votre estime, et celle de la France , Et des Anglais. Il dit, pique et s'avance : Devant ses pas l'oriflamme est porté ; Jeanne et Dunois volent à son côté ; Il est suivi de ses gens d'ordonnance ; Et l'on entend à travers mille cris :

Yive le roi, Montjoie , et saint Denis !

Charles , Dunois , et la Barroise altiere , Sur les Bretons s'élancent par derrière: Tels que des monts qui tiennent dans leur ëeiu

CHANT X V. i9i

Les réservoirs du Danube et du Rhin , L'aigle superbe, aux ailes étendues , Aux yeux perçants , aux huit griffes pointues , Planant dans l'air, tombe sur des faucons Qui s'acharnaient sur le cou des hérons.

Ce fut alors que l'audace anglicane, Semblable au fer sur l'enclume battu , Qui de sa trempe augmente la vertu, ïleponssa bien la valeur gallicane.

Les voyez-vous ces enfants d'Albion , Et ces soldats des fils de Clodion?

Fiers , enflammés , de sang insatiables , Ils ont volé comme un vent dans les airs : Dès qu'ils sont joints , ils sont inébranlables, Comme un ^ocher sous l'écume des mers.

Pied contre pied , aigrette contre aigrette , Main contre main, œil contre œil, corps à corps , En jurant Dieu, l'un sur l'autre on se jette, Et l'un sur l'autre on voit tomber les morts.

Oh, que ne puis-je en grands vers magnifiques Ecrire au long tant de faits héroïques ! Homère seul a le droit de conter Tous les exploits, toutes les aventures , De les étendre, et de les répéter, De supputer les coups-et les blessures , Et d'ajouter ans grands combats d'Hector, De grands combats, et des combats encor; C'est là, sans doute, un sur moyen de plaire. Mais je ne puis me résoudre à vous taire D'autres dangers, dont le destin cruel Circonvenait la belle Agnès Sorel Quand son amant s'avançait vers la gloire.

Dans le chemin, sur les rives de Loire, Elle entretient le père Eonifoux, Qui , toujours sage , insinuant , et doux , Du tentateur lui contait quelque histoire

ru LA PU CELLE.

Divertissante, et sans réflexions , Sous l'agrément déguisant ses leçons :

A quelques pas la Trimouilie et sa dame S'entretenaient de leur fidèle flamme , Et du dessein de vivre ensemble un jour Dans leur château, tout entiers à l'amour. Dans leur chemin la main de la nature Tend sous leurs pieds un tapis de verdure, Velours uni , semblable au pré fameux Oà s'exerçait la rapide Atalante.

Sur le duvet de cette herbe naissante Agaès approche et chemine avec eux.

Le confesseur suivit la belle errante.

Tous quatre allaient , tenant de beaux discours De piété , de combats , et d'amours ; * Sur les Anglais , sur le diable on raisonne. En raisonnant on ne voit plus personne; Chacun fondait doucement, doucement , Homme et cheval, sous le terrain mouvant. D'abord les pieds , puis le corps . puis la tète , Tout disparut ainsi qu'à cette fête Qu'en un palais d'un auteur cardinal Trois fois au moins par semaine on apprête , A l'opéra , souvent joué si mal .

Plus d'un héros à nos regards échappe , Et dans l'enfer descend par une trappe. Ils tombent tous dans un grand souterrain Qui conduisait aux portes d'un jardin, Tel que n'en eut Louis le quatorzième . Aïeul d'un roi qu'on méprise et qu'on aime : Et le jardin conduisait au château , Digne en tout sens de ce jardin si beau : C'était:... mon cœur à ce seul mot soupire , DTIermaphrodix le formidable empire.

O Dorothée, Agnès , et Bonifoux.

Qu'allez-vous faire ? et que deviendrez-vons ?

F î X BU CHAST S A'«

LA PUCELLE. i 93

ARGUMENT

Comment saiut Pierre appaisa saint George et saint Denis, et comment il promit un beau prix à celui des deux qui lui apporterait la meilleure ode. Mort de ia belle Rosamore.

1. alais des cieux , ouvr ez-vous à ma yoix : Etres brillants , aux six ailes légères , Dieux emplumés , dont les mains tutélaires Font les destins des peuples et des rois ; Vous qui cachez , en étendant vos ailes , Des derniers cieux les splendeurs éternelles , Daignez un peu vous ranger de côté :

Laissez-moi voir , en cette horrible affaire, Ce qui se passe au fond du sanctuaire ; Et pardonnez ma curiosité.

Cette prière est de l'abbé Tritéme, (i) Non pas de moi ; car mon œil effronté Ne peut percer jusqu'à la cour suprême ; Je n'aurais pas tant de témérité.

Le dur saint George et Denis notre apôtre Etaient au ciel enfermés l'un et l'autre : Ils voyaient tout , mais ils ne pouvaient pas Prêter leurs mains aux terrestres combats; Ils cabalaient : c'est tout ce qu'on peut faire ., Et ce qu'on fait quand on est à la cour.

LA TUCELLE. î 7

i94 LA PU CELLE.

George et Denis s'adressent tour à tour Dans l'erapyrée au bon monsieur saint Pierre.

Ce grand portier , dont le pape est vicaire , Dans ses filets enveloppant le sort, Sous ses deux clefs tient la vie et la mort. Pierre leur dit : Vous avez pu connaître , Mes chers amis, quel affront je reçus Quand je remis une oreille à Malchus*:

.le me souviens de l'ordre de mou maître ; Il fit rentrer mon fer dans son fourreau ; (2) Il m'a privé du droit brillant des armes : Mais j'imagine un moyen tout nouveau Pour décider de vos grandes alarmes.

Vous , saint Denis , prenez dans ce canlou Les plus grands saints qu'ait vu naître la France; Vous, monsieur George, allez en diligence Prendre les saints de l'isle d'Albion.

Que chaque troupe en ce moment compose Un hymne en vers , non pas une ode en prose. (3) Houdart a tort ; il faut dans ces hauts lieux Parler toujours le langage des dieux ; Qu'on fasse , dis-je , une ode pindarique , Où le poète exalte mes vertus , Ma primauté ,mes droits , mes attributs , Et que le tout soit mis vite en musique : Chez les mortels il faut toujours du temps Pour rimailler des vers assez méchants ; On va plus vite au séjour de la gloire. Allez, vous dis-je , exercez vos talents ; La meilleure ode obtiendra la victoire : Et vous ferez le sort des combattants.

Ainsi parla du plus haut de son trône Aux deux rivaux l'infaillible Barjône ; Cela fut dit en deux mots tout au plus : Le laconisme est langue des élus.

En un clin d'oeil les deux rivaux célestes,

CHANT XVI. i£5

Pour terminer leurs querelles iunestes , Vont assembler les saints de leurs pays Qui sur la terre ont été beaux esprits.

Le bon patron qu'on révère à Paris Fit aussitôt seoir à sa table ronde Saint Fortunat (4) , peu connu dans le monde , Et qui passait pour l'auteur du Pa?ige ; Et saint Prosper (5), d'épithetes chargé , Quoiqu'un peu dur et qu'un peu janséniste : Il mit aussi Grégoire dans sa liste , Le grand Grégoire (6) , évêque tourangeau , Cher au pays qui vit naitre Bonneau ; Et saint Bernard (7), fameux par l'antithèse , Qui daus son temps n'avait pas son pareil ; Et d'autres saints pour servir de conseil. Sans prendre avis , il est rare qu'on plaise.

George, en voyant tous ces soins de Denis , Le regardait d'un dédaigneux souris; Il avisa dans le sacré pourpris Un saint Austin, prêcheur de l'Angleterre ; (8) Puis en ces mots il lui dit son avis :

Bon-homme Austin, je suis né pour la guerre , Non pour les vers , dont je fais peu de cas ; •Te sais brandir mon large cimeterre, Pourfendre un buste , et casser tête et bras : Tu sais rimer ; travaille , versifie , Soutiens en vers l'honneur de la patrie. Un seul Anglais, dans les champs de la mort , De trois Français triomphe sans effort.

Nous avons vu devers la Normandie , Dans le haut Maine , en Guienne , en Picardie , Ces beaux messieurs aisément mis à bas ; Si pour frapper nous avons meilleurs bras , Crois , en fait d'hymne , et d'ode , et d'oeuvre telle, Quand il s'agit de penser , de rimer, Que nous avons non moins bonne cervelle.

Travaille , Austin, conrs en veis l'escrimer : Je veux que Lcmdre ait à jamais l'empire Dans les deux arts de bien faire et bien dire. Denis ameute un tas de rimailleurs Qui tous ensemble ont très peu de génie ; Travaille seul : tu sais tes vieux auteurs ; Courage , allons , prends ta barpe bénie , Et moque-toi de son académie.

Le bon Austin , de cet emploi chargé , Le remercie en auteur protégé.

Denis et lui dans un réduit commode Vont se tapir ; et cbacun fit son ode. Quand tout fut fait , les brûlants séraphins , Les gros joufflus, têtes de chérubins, Près de Barjône en deux rangs se perchèrent ; Au-dessous d'eux les anges se nichèrent ; Et tous les saints , soigneux de s'arranger , Sur des gradins s'assirent pour juger.

Austin commence : il chantait les prodiges' Qui de l'Egypte endurcirent les cœurs ; Ce grand Moïse ., et ses imitateurs Qui l'égalaient dans ses divins prestiges : Les flots du Nil , jadis si bienfaisants , D'an sang affreux dans leur course écunianls ; Du noir limon les venimeux reptiles Changés en verge, et la verge en serpents ; Le jour en nuit ; les déserts et les villes De moucherons , de vermine couverts ; La rogne aux os ; la foudre dans les airs ; Les premiers-nés d'une race rebelle Tous égorgés par l'ange du Seigneur ; L'Egypte en deuil, et le peuple fkleie De ses patrons emportant la vaisselle, (9) Et par le vol méritant son bonheur ; . Ce peuple errant pendant quarante années : • Vingt mille Juifs égorgés pour un veau : (10)

CHANT XVI. uj

Vingt mille encore envoyés au tombent!

Pour avoir en des amours fortunées ; (i 1 )

Et puis Aod , ce Ravaillac hébreu, (12)

Assassinant son maître au nom de Dieu ;

Et Samuel , qui d'une main divine

Prend sur l'autel un couteau de cuisine ,

Et bravement met Agag en hachis , (1 3)

Car cet Agag était incirconcis ;

Puis la beanté qui, sauvant Béthulie, (14)

Si purement de son corps fit folie ;

Le bon Baza qui massacra Nadad ; (i5)

Et puis Achab mourant comme un impie, (16)

Pour n'avoir pas égorgé Benhadad;

Le roi Joas meurtri par Josabad .(17)

Fils d'Atrobad ; et la reine Atîialie,

Si méchamment mise a mort par Joad. ( 1 8)

Longuette fut la triste lit?nie ; Ces beaux récits étaient entrelacés De ces grands traits si chers aux temps passés ; On y voyait le soleil se dissoudre , La mer fuyant , la lune mise en poudre . Le monde en feu qui toujours tressaillait, Dieu qui cent fois en fureur s'éveillait : Des flots de sang, des tombeaux, de^ ruines : Et cependant près des eaux argentines Le lait coulait sous de verds oliviers , Les monts sautaient tout comme des béliers . Et les béliers tout comme des collines. Le bon Austin célébrait le Seigneur Qui menaçait le Ghaldéen vainqueur, Et qui laissait son peuple en esclavage ; Mais des lions brisant toujours les dents , Sous ses deux pieds écrasant les serpents , Parlant au ]Nul , et suspendant la rage Des basilics et des léviatans. (19) Austin finit. Sa pindarique ivresse

i9B LA PUCELLE.

Vit élever parmi les bienheureux.

Un bruit confus , un murmure douteux , Qui n'était pas en faveur de la pièce.

Denis se levé ; et baissant ses doux 3 eux , Puis les levant avec un air modeste , Il salua l'auditoire céleste , Parut surpris de leurs traits radieux ; Et finement sa pudeur semblait dire , Encouragez celui qui vous admire.

Il salua trois fois très humblement Les conseillers , le premier président : Puis il chanta d'une voix douce et tendre Cet hymne adroit que vous allez entendre :

O Pierre ! ô Pierre ï ô toi sur qui Jésus^ Daigna fonder son Eglise immortelle r Portier des cieux, pasteur de tout fidèle , Maître des rois à Ijs pieds confondus , Docteur divin , prêtre saint , tendre père , Auguste appai de nos rois très chrétiens , Etends sur eux ta faveur salutaire :

Leurs droits sont purs , et ces droits sont les tiens. Le pape à Rome est maître des couronnes : Aucun n'en doute ; et si ton lieutenant A qui lui plaît fait ce petit présent, C'est en ton nom, car c'est toi qui les donnes. Hélas ! hélas ! nos gens de parlement Ont banni Charle : ils ont impudemment Mis sur le trône une race étrangère ; On ôte au fils l'héritage du père.

Divin portier, oppose tes bienfaits A cette audace , à dix ans de misère; Rends-nous les clefs de la cour du palais. C'est sur ce ton que saint Denis prélude ; Puis il s'arrête : il lit avec étude Du coin de l'œil dans les yeux de Céphas , En affectant un secret embarras.

CHANT XVI. Mjg

Céplius coûtent fit voir sur sou visage De l'amour-propre un secret témoignage ; Et, rassurant les esprits interdits Du chantre habile , il dit dans son langage : Cela va bien , continuez, Denis.

L'humble Denis repart avec prudence :

Mon adversaire a pu charmer les cieux ; Il a chanté le dieu de la vengeance, Je vais bénir le dieu de la clémence : Haïr est bon , mais aimer vaut bien mieux.

Denis alors d'une voix assurée En vers heureux chanta le bon berger Qui va cherchant sa brebis égarée , Et sur son dos se plait à la charger; Le bon fermier , dont la main libérale Daigne payer l'ouvrier négligent Qui vient trop tard , afin que diligent Il vienne ouvrer dès l'aube matinale ; Le bon patron qui, n'ayant que cinq pains Et trois poissons , nourrit cinq mille humains : Le bon prophète , encor plus doux qu'austère , Qui donne grâce à la femme adultère , A Magdeleine, et permet que ses pieds Soient gentiment par la belle essuyés.

(Par Magdeleine Agnès est figurée.

Denis a pris ce délicat détour ; Il réussit) la grand'chambre éthérée Sentit le trait , et pardonna l'amour.

Du doux Denis l'ode fut bien reçue; Elle eut le prix , elle eut toutes les voix. Du saint Anglais l'audace fut déçue :

Austin rougit ; il fuit en tapinois :

Chacun en rit ; le paradis le hue, Tel fut hué dans les murs de Paris Yn pédant sec, à face de Thersite , Yil délateur , insolent hypocrite ,

po LA PUCELLE.

Qui fut payé de haine et de mépris , Quand il osa , dans ses phrases vulgaires. Flétrir les arts , et condamner nos frères.

Pierre à Denis donna deux beaux agnus : Denis les baise ; et soudain l'on ordonne , Par un arrêt signé de douze élus , Qu'en ce grand jour les Anglais soient vaincus Par les Français, et par Charle en personne.

En ce moment la harroise amazone Vit dans les airs, dans un nuage épais , De son grison la figure et les traits , Comme un soleil, dont souvent un nuage Reçoit l'empreinte et réfléchit l'image.

Elle cria : Ce jour est glorieux ; Tout est pour nous , mon âne est dans les cieux. Bedfort, surpris de ce prodige horrible , Déjà s'arrête et n'est plus invincible; ïl lit au ciel , d'un regard consterné , Que de saint George il est abandonné : L'Anglais surpris, croyant voir une armée. Descend soudain de la ville alarmée.

Tous les bourgeois, devenus valeureux , Les voyant fuir , descendent après eux. Charles plus loin , entouré de carnage , J usqu'à leur camp se fait un beau passage. Les assiégeants , à leur tour assiégés , En tête , en queue , assaillis , égorgés, Tombent en foule au bord de leurs tranchées, D'armes, de morts, et de mourants jonchées.

C'est en ces lieux, c'est dans ce champ mortel Que tu venais exercer ta vaillance , O dur Anglais ! ô Christophe Arondel ! Ton maintien sec , ta froide indifférence , Donnaient du prix à ton courage altier. vSans dire un mot ce sourcilleux guerrier Examinait comme on se bat en France :

CHANT XVJ. 2ai

Et l'on eût dit, à son air d'importance, Qu'il était là pour se désennuyer.

Sa Kosamore, à ses pas attachée, Est comme lui de fer enharnachée , Tel qu'un benu page ou qu'un jeune écuyer ; Son casque est d'or , sa cuirasse est d'acier ; D'un perroquet la plume panachée Au gré des vents ombrage son cimier :

Car dès ce jour où son bras meurtrier A dans son lit décollé Martin guerre, Elle se plait tout-à-fait à la guerre ; On croirait voir la superbe Pallas Quittant l'aiguille et marchant aux combat? , Ou Bradamante , ou bien Jeanne elle-même. Elle parlait au voyageur qu'elle aime , Et lui montrait les plus grands sentiments. Lorsqu'un démon , trop funeste aux amants . Pour leur malheur, vers Arondel attire Le dur Poton et le jeune la Hire , Et Richemont qui n'a pitié de rien.

Poton . voyant le grave et fier maintien De notre Anglais, tout indigné s'élance Sur le causeur , et d'un grand coup de lance . Qui par le flanc sort au milieu du dos „ D'un sang trop froid lui fait verser des flots : II tombe et meurt, et la lance cassée Roule avec lui dans son corps enfoncée. A ce spectacle, à ce moment affreux , On ne vit point la belle Rosamore Se renverser sur l'amant qu'elle adore . Ni s'arracher l'or de ses blonds cheveux , .NI remplir Pair de ses cris douloureux , Ni s'emporter contre la Providence ; Point de soupirs ; elle cria : Yen.geance î Et dans l'instant que Poton se baissait . En ramassant son fer qui se cassait,

Ce bras tout nu , ce bras dont la puissance Avait d'un coup séparé dans un lit Un chef grison du cou d'un vieux bandit 5 Tranche à Poton la main trop redoutable , Cette main droite à ses yeux si coupable : Les nerfs cachés sous la peau des cinq doigts Les font mouvoir pour la dernière fois ; Poton depuis ne sut jamais écrire.

Mais dans l'instant le brave et beau la Hire Porte au guerrier du grand Poton vainqueur Un coup mortel qui lui perce le cœur : Son casque d'or, que sa chute détache, Découvre un sein de roses et de lis ; Son front charmant n'a plus rien qui le cache ; Ses longs cheveux tombent sur ses habits ; Ses grands yeux bleus dans la mort endormis, Tout laisse voir une femme adorable, Et montre un corps formé pour les plaisirs. Le beau la Hire en pousse des soupirs , Répand des pleurs , et d'un ton lamentable S'écrie : O ciel ! je suis un meurtrier; Un housard noir plutôt qu'un chevalier ; Mon cœur , mon bras , mon épée est infâme : Est-il permis de tuer une dame^?

Mais Piichemont, toujours mauvais plaisant, Et toujours dur , lui dit : Mon cher la Hire , Va , tes remords ont sur toi trop d'empire ; C'est une Anglaise , et le mal n'est pas grand : Elle n'est pas pucelle comme Jeanne.

Tandis qu'il tient un discours si profane , D'un coup de flèche il se sentit blessé ; Et devenu plus fier, plus courroucé, Il rend cent coups à la troupe bretonne , Qui comme un flot le presse et l'environne. La Hire et lui , nobles , bourgeois , soldats , Portent par-tout les efforts de leurs bras :

CHANT XYI. ao

On tue, on tombe ,on poursuit, on recule , De corps sanglants un monceau s'accumule -, Et des mourants l'Anglais fait nn rempart.

Dans cette horrible et sanglante mêlée Le roi disait à Dunois : Cher bâtard, Dis-moi , de grâce , où donc est-elle ?Uée ? Qui ? dit Dunois. Le bon roi lui repart : JNe sais-tu pas ce qu'elle est devenue ? — Qui donc? — Hélas ! elle était disparue Hier au soir , ayant qu'un heureux sort Nous eût conduits au château de Eedfort; Et dans la place on est entré sans elle. Nous la trouvei jns bien . dit la Pucelle. Ciel, dit le roi , qu'elle me soit fidèle ! Gardez-la-moi. Pendant ce beau discours Il avançait et combattait toujours.

Bientôt la nuit couvrant notre hémisphère , L'enveloppa d'un noir et long manteau , Et mit un terme à ce cours tout nouveau Des beaux exploits que Cbarle eût voulu faire.

Comme il sortait de celte grande affaire , I] entendit qu'on avait le matin "Vu cheminer vers la forêt voisine Quelques tendrons du genre féminin ; Une sur-tout, à la taille divine, Aux grands yeux bleus, au minois enfantiu , Au souris tendre , à la peau de satin, Que sermonnait un bon bénédictin; Des écuyers brillants, à mines fieres, Des chevaliers, sur leurs coursiers friugants , Couverts d'acier, et d'or, et de rubans , Accompagnaient les belles cavalières.

La troupe errante avait porté ses pas Vers un palais qu'on ne connaissait pas , Et que jamais , avant cette aventure , On n'avait vu dans ces lieux écartés ;

Rien n'égalait sa bizarre structure.

Le roi, surpris de tant de nouveautés , Dit à Bonneau : Qui m'aime doit me suivie ; Demain matin je veux au point du jour Revoir l'objet de mon fidèle amour, Reprendre Agnès, ou bien cesser de -vivre. Il resta peu dans les bras du sommeil ; Et quand Phosphore (20), au -visage vermeil , Eut précédé les roses de l'aurore, Quand dans le ciel on attelait encore Les beaux coursiers que conduit le soleil, {11) Le roi , Bonneau , Dunois , et la Puce] le , Alégrement se remirent en selle Pour découvrir ce superbe palais.

Charles disait : Voyons d'abord ma belle ; Nous rejoindrons assez tôt les Anglais:

Le plus pressé , c'est de vivre avec elle.

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