FIW DU CHANT XIX
ARGUMENT
Comment Jeanne tomba dans une étrange tentation ; tendre témérité de son âne ; belle résistance de la Pucelle.
J/homme et la femme est chose bien fragile ; Sur la vertu gardez- vous de compter.
Ce vase est beau, mais il est fait d'argile ; Un rien le casse : on peut le rajuster : Mais ce n'est pas entreprise facile.
Garder ce vase avec précaution , Sans le ternir , croyez-moi , c'est un rêve ; Nul n'y parvient: témoin le mari d'Eve, Et le vieux Loth , et l'aveugle Samson, David le saint , le sage Salomon , Et vous sur-tout , sexe doux , sexe aimable , Tant du nouveau que du vieux testament , Et de l'histoire , et même de la fable. Sexe dévot , je pardonne aisément Vos petits tours et vos petits caprices , Vos doux refus, vos charmants artifices ; Mais j'avouerai qu'il est de certains cas, De certains goûts que je n'excuse pas.
J'ai vu par fois une bamboche , un singe , Gros , court , tanné , tout velu sous le linge , Comme un blondin caressé dans vos bras •
J'en suis fâché pour vos tendres appas. Un âne ailé vaut cent fois mieux peut-être Qu'un fat en robe et qu'un lourd petit-maître. Sexe adorable . à qui j'ai consacré Le don des vers dont je fus honoré , Pour vous instruire il est temps de connaître L'erreur de Jeanne, et comme un beau grisou Pour un moment égara sa raison :
Ce n'est pas moi , c'est le sage ïritéme , Ce digne abbé , qui vous parle lui même.
Le gros damné de père Grisbourdon, Terrible encore au fond de sa chaudière , En blasphémant cherchait l'occasion De se venger de la pucelle altiere Par qui , là-haut , d'un coup d'estramaçon , Son chef tondu fut privé de son tronc. Il s'écriait : O Belzébut, mon père !
Ne pourrais-tu dans quelque gros péché Faire tomber cette Jeanne sévère?
J'y crois, pour moi, ton honneur attaché. Comme il parlait, arriva plein de rage Hermaphrodix an ténébreux rivage , Son eau bénite encor sur le visage.
Pour se venger, l'amphibie animal Vient s'adresser à l'auteur de tout mal : Les voilà donc tous les trois qui conspirent Contre une femme. Hélas .' le plus souvent Pour les séduire il n'en fallut pas tant. Depuis long-temps tous les trois ils apprirent Que Jeanne d'Arc dessous son cotillon Gardait les clefs de la ville assiégée , Et que le sort de la France affligée Ne dépendait que de sa mission.
L'esprit du diable a de l'invention :
Tl courut vite observer sur la terre Ce que faisaient ses amis d'Angleterre ;
Eu quel état et de corps et d'esprit Se trouvait Jeanue après le grand conflit.
Le roi , Dunois , Agnès , alors fîdele , L'âne , Bonneau , Bonifoux , la Pucelle , Etaient entrés vers la nuit dans le fort . En attendant quelque nouveau renfort.
Des assiégés la brèche réparée Aux assaillant.*? ne permet plus l'entrée ; Des ennemis la troupe est retirée ; Les citoyens , le roi Charle, et Bedfort , Chacun chez soi soupe en hâte et s'endort.
Muses, tremblez de l'étrange aventure Qu'il faut apprendre à la race future ; Et vous , lecteurs , en qui le ciel a mis Les sages goûts d'une tendresse pure . Remerciez et Dunois et Denis , Qu'un grand péché n'ait pas été commis.
Il vous souvient qus je vous ai promis De vous conter les galantes merveilles De ce Pégase aux deux longues oreilles . Qui combattit , sous J eanne et sous Dunois , Les ennemis des biles et des rois.
Vous l'avez vu sur ses ailes dorées Porter Dunois aux lombardes contrées :
11 en revint ; mais il revint jaloux.
Tous savez bien qu'en portant la Pucelle Au fond du cœur il sentit l'étincelle De ce beau feu, plus vif encor que doux , Ame, ressort , et principe des mondes , Qui , dans les airs, dans les bois, dans les ondes Produit les corps , et les anime tous. Ce feu saeré , dont il nous reste encore Quelques rayons dans ce monde épuisé , Eut pris au ciel pour animer Pandore.
Depuis ce temps le flambeau s'est usé : Tout est flétri ; la force languissante
De la nature, eu nos malheureux jours, Ne produit plus q*ae d'imparfaits amours. S'il est encore une flamme agissante, Un germe heureux des principes divins , Ne cherchez pas chez Yénus-Uranie, Ne cherchez pas chez les faibles humains, Adressez-vous aux héros d'Arcadie.
Beaux Céladons , que des objets vainqueurs Ont enchaînés par des liens de fleurs ; Tendres amants , en cuirasse , en soutane , Prélats , abbés , colonels , conseillers , Gens du bel air, et même cordeliers , En fait d'amour défiez-vous d'un âne.
Chez les Latins le fameux âne d'or , Si renommé par sa métamorphose, De celui-ci n'approchait pas encor ; Il n'était qu'homme, et c'est bien peu de cho^e,
L'abbé Trirème, esprit sage et discret . Et plus savant que le pédant Larchet , Modeste auteur de cette noble histoire , Kut effrayé plus qu'on ne saurait croire Quand il fallut aux siècles à "venir De ces excès transmettre la mémoire.
De ses trois doigts il eut peine à tenir Sur son papier sa plume épouvantée ; Elle tomba : mais son ame agitée Se rassura, faisant réflexion Sur la malice et le pouvoir du diable.
Du genre humain cet ennemi coupable Est tentateur de sa profession ; Il prend les gens en sa possession.
De tout péché ce père formidable , Rival de Dieu , séduisit autrefois Ma chère mère , un soir , au coin d'un bois , ! Dans son jardin : ce serpent hypocrile Lui lit manger d'une pomme maudite ;
*4« tA PUCELLE.
Même on prétend qu'il lui fit encor pis On la chassa de son beau paradis.
Depuis ce jour, Satan dans nos familles A gouverné nos femmes et nos filles.
Le bou Tritême en avait, dans son temps, Vu de ses yeux des exemples touchants.
Voici comment ce grand homme raconte Du saint baudet l'insolence et la honte.
La grosse Jeanne, au visage vermeil Qu'ont rafraîchi les pavots du sommeil, Entre ses draps doucement recueillie, Se rappelait les destins de sa vie.
De tant d'exploits son jeune cœur flatté A saint Denis n'en donna pas la gloire ; Elle conçut un grain de vanité.
Denis fâché , comme on peut bien le croire , Pour la punir, laissa quelques moments Sa protégée au pouvoir de ses sens.
Denis voulut que sa Jeanne , qu'il aime , Connût enfin ce qu'on est par soi-même, Et qu'une femme, en toute occasion, Pour se conduire a besoin d'un patron:
Elle fut prête à devenir la proie D'un piège affreux que tendit le démon. On va bien loin sitôt qu'on se fourvoie.
Le tentateur , qui ne néglige rien , Prenait son temps ; il le prend toujours bien î Il est par- tout ; il entra par adresse An corps de l'âne ; il forma son esprit , Valeur des sons à sa langue il apprit , De sa voix rauque adoucit la rudesse, Et l'instruisit aux finesses de l'art Approfondi par Ovide et Bernard. (2)
L'âne éclairé surmonta toute honte; De l'écurie adroitement il monte Au pied du lit, où, dans un doux repos ,
Jeanne en son cœur repassait ses travaux : Puis , doucement s'accroupissant près d'elle , Il la loua d'effacer les héros , D'être invincible , et sur-tout d'être belle. Ainsi jadis le serpent séducteur, Quand il voulut subjuguer notre mère , Lui lit d'abord un compliment flatteur.
L'art de louer commença l'art de plaire.
Où suis-je ? ô ciel ! s'écria Jeanrje d'Arc : Qu'ai-je entendu ? par saint Luc ! par saint Marc! Est-ce mon âne ? ô merveille ! ô prodige .' Mon âne parle , et même il parle bien.
L'âne à genoux , composant son maintien , Lui dit : O d'Arc ! ce n'est point un prestige ; Yoyez en moi l'âne de Canaan; Je fus nourri chez le vieux Balaam :
Chez les païens Balaam était prêtre , Moi, j'étais Juif; et , sans moi , mon cher maître Aurait maudit tout ce bon peuple élu , Dont un grand mal fût sans doute advenu. Adonaï récompensa mon zèle ; Au vieil Enoc bientôt on me donna :
Enoc avait une vie immortelle ; J'en eus autant ; et le maître ordonna Que le ciseau de la Parque cruelle Respecterait le fij de mes beaux ans.
Je jouis donc d'un éternel printemps.
De notre pré le maître débonnaire Me permit tout, hors un cas seulement ; Il m'ordonna de vivre chastement.
C'est pour un âne une terrible affaire. Jeune et sans frein dans ce charmant séjour, Maître de tout, j'avais droit de tout faire Le jour, la nuit, tout, excepté l'amour. J'obéis mieux que ce premier sot homme,
I*A. PUOELL*. 21
Qui perdit tout pour manger une pomme.
Je fus vainqueur de mon tempérament ; La cliair se tut; je n'eus point de faiblesses ; Je vécus vierge : or savez-vous comment ? Dans le pays il n'était point d'ânesses. Je vis couler, content de mon état, Plus de mille ans dans ce doux célibat.
Lorsque Bacchus vint du fond de la Grèce Porter le tbyrse , et la gloire , et l'ivresse , Dans les pays par le Gange arrosés , A ce béros je servis de trompette:
Les Indiens, par nous civilisés, Chantent encor ma gloire et leur défaite. Silène (3) et moi nous sommes plus connus Que tous les grands qui suivirent Bacchus. C'est mon nom seul , ma vertu signalée , Qui fit depuis tout l'honneur d'Apulée. (4)
Enfin , là-haut, dans ces plaines d'azur, Lorsque saint George, à vos Français si dur . Ce fier saint George, aimant toujours la guerre, Voulut avoir un coursier d'Angleterre ; Quand saint Martin , fameux par son manteau , (5) Obtint encore un cheval assez beau ; Monsieur Denis , qui fait , comme eux , figure , Voulut, comme eux, avoir une monture :
Il me choisit , près de lui m'appela ; Il me fit don de deux brillantes ailes: Je pris mon vol aux voûtes éternelles : Du grand saint Roch (6) le chien me festoya ; J'eus pour ami le porc de saint Antoine. Céleste porc , emblème de tout moine D'étrillés d'or mon maître m'étrilla ; Je fus nourri de nectar, d'ambrosie:
Mais , orna Jeanne ! une si belle vie N'approche pas du plaisir que je sens
Au doux aspect de vos charmes puissants. Le chien, le porc, et George, et Denis même, Ne valent pas votre beauté suprême.
Croyez sur-tout que de tous les emplois Où ni 'éleva mon étoile bénigne , Le plus heureux , le plus selon mon choix , Et dont je suis peut-être le plus digne, Est de servir sous vos augustes lois.
Quand j'ai quitté le ciel et l'empyrée , J'ai vu par vous ma fortune honorée.
IN on, je n'ai pas abandonné les cieux ; J 'y suis encor ; le ciel est dans vos yeux.
A ce discours, peut-être téméraire, Jeanne sentit une juste colère :
Aimer un âne, et lui donner sa fleur ! Souffrirait-elle un pareil déshonneur .
Après avoir sauvé son innocence Des muletiers et des héros de France ; Après avoir, par la grâce d'en-haut, Dans le combat mis Chandos en défaut : Mais que cet âne , ô ciel ! a de mérite .' Ne vaut-il pas la chèvre favorite D'un Calabrois qui la pare de fleurs ? Non, disait-elle ; écartons ces horreurs. Tous ces pensers formaient une tempête Au cœur de Jeanne, et confondaient sa tèle. Aiusi qu'on voit sur les profondes mers Les fiers tyrans des ondes et des airs, L'un, accourant des cavernes australes, L'autre , sifflant des glaces boréales , Battre un vaisseau cinglant sur l'océan Vers Sumatra , Bengale , ou Céylan :
Tantôt la nef aux cieux semble portée , Près des rochers tantôt elle est jetée ; Tantôt Tabyme est prêt à l'engloutir,
Et des enfers elle paraît sortir.
L'enfaut malin qui tient sous son empire Le genre humain , les ânes, et les (lieux, Son arc en main, planait au haut des cieux , Et voyait Jeanne avec un doux sourire : De Jeanne d'Arc le grand cœur en secret Etait flatté de l'étonnant effet Que produisait sa heauté singulière Sur le sens lourd d'une ame si grossière. 'Vers son amant elle avança la main, Sans y songer ; puis la tira soudain.
Elle rougit , s'effraie , et se condamne ; Puis se rassure , et puis lui dit : Bel âne , Vous concevez un chimérique espoir ; Respectez plus ma gloire et mon devoir : Trop de distance est entre nos espèces ; Non, je ne puis approuver vos tendresses ; Gardez-vous bien de me pousser à bout.
L'âne reprit : L'amour égale tout.
Songez au cygne à qui Léda fit fête , (7) Sans cesser d'être une personne honnête. Connaissez-vous la fille de Minos , (8) Pour un taureau négligeant des héros , Et soupirant pour son beau quadrupède?
Sachez qu'un aigle enleva Ganimede , Et que Philyre avait favorisé Le dieu des mers en cheval déguisé.
Il poursuivait son discours ; et le diable , Premier auteur des écrits de la fable , Lui fournissait ces exemples frappants , Et mettait Fane au rang de nos savants.
Tandis qu'il parle avec tant d'élégance , Le grand Dunois, qui près de là couchait, Prêtait l'oreille , était tout stupéfait Des traits hardis d'une telle éloquence.
Il voulut voir le héros qui parlait, Et quel rival l'amour lui .suscitait.
Il entre , il voit, ô prodige ! ô merveille i Le possédé porteur de longue oreille , Et ne crut pas encor ce qu'il voyait.
Jadis Vénus fut ainsi confondue, Lorsqu'en un rets formé de fils d'airain , Aux yeux des dieux le malheureux Yulcain Sous le dieu Mars la montra toute nue. Jeanne , après tout , n'a point été vaincue ; Le bon Denis ne l'abandonnait pas ; Près de l'abyme il affermit ses pas ; Il la soutint dans ce péril extrême.
Jeanne s'indigne et rentre en elle-même : Comme un soldat dans son poste endormi , Qui se réveille aux premières alarmes, Frotte ses yeux , saute en pied , prend les armes , S'habille en hâte, et fond sur l'ennemi.
De Débora la lance redoutable Etait chez Jeanne auprès de son chevet , Et de malheur souvent la préservait.
Elle la prend ; la puissance du diable Ne tint jamais coutre ce fer divin.
Jeanne et Dunois fondent sur le maliu ; Le malin court , et sa voix effrayante Fait retentir Blois , Orléans, et Nante ; Et les baudets dans le Poitou nourris Du même ton répondaient à ses cris.
Satan fuyait ; mais , dans sa course prompte , Il veut veftger les Anglais et sa honte ; Dans Orléans il vole comme un trait Droit au logis du président Louvet.
Il s'y tapit dans le corps de madame ; Il était sûr de gouverner cette ame ; C'était son bien; le perfide est instruit
Du mal secret qui tient la présidente ; Il sait qu'elle aime , et que Talbot l'enchante. Le .vieux serpent en secret la conduit, Il la dirige, il l'enflamme , il espère Qu'elle pourra prêter son ministère Pour introduire aux remparts d'Orléans Le beau Talbot et ses lîers combattants : En travaillant pour les Anglais qu'il aime , Il sait assez qu'il combat pour lui-même.
PIN DU CriANT XX.
ARGUMENT
Pudeur de Jeanne démontrée. Malice du diable. Rendezvous donné par la présidente Louvet au grand Talbot Services rendus par frère Lourdis. Belle conduite de la discrète Agnès. Repentir de Pane. Exploits de la Pucelle. Triomphe du grand roi Charles VIL
IVJL o n cher lecteur sait par expérience Que ce beau dieu qu'on nous peint dans Penfancc , Et dont les jeux ne sont pas jeux d'enfants, A deux carquois tout-à-fait différents : L'un a des traits dont la douce piquûre Se fait sentir sans danger, sans douleur, Croit par le temps , pénètre au fond du cœur , Et vous y laisse une vive blessure ; Les autres traits sont un feu dévorant Dont le coup part et brûle au même instant. Dans les cinq sens ils portent le ravage ; Un rouge vif allume le visage ; D'un nouvel être on se croit animé ; D'un nouveau sang le corps est enflammé ; On n'entend rien , le regard étincelle. L'eau su: le feu bouillonnant à irand bruit , Qui sur ses bords s'élève , échappe , et fuit , N'est qu'une image imparfaite, infidèle, De ces désirs dont l'excès vous poursuit. Profanateurs indignes de mémoire, (1) Vous , qui de Jeanne avez souillé la gloire ,
Vils écrivains, qui, du mensonge épris,
Falsifiez les plus sages écrits,
Vous prétendez que ma Pucelle Jeanne
Pour son grison sentit ce feu profane ;
Vous imprimez qu'elle a mal combattu ;
Vous insultez son sexe et sa vertu.
D'écrits honteux compilateurs infâmes,
Sachez qu'on doit plus de respect aux dames ,
Ne dites point que Jeanne a succombé :
Dans cette erreur nul savant n'est tombé ;
Nul n'avança des faussetés pareilles.
Vous confondez et les faits et les temps ;
Vous corrompez les plus rares merveilles :
Respectez l'âne et ses faits éclatants;
Vous n'avez pas ses fortunés talents ,
Et vous avez de plus longues oreilles.
Si la Pucelle , en cette occasion,
Vit d'un regard de satisfaction
Les feux nouveaux qu'inspirait sa personne ,
C'est vanité , qu'à son sexe on pardonne ,
C'est amour-propre, et non pas l'autre amour.
Pour achever de mettre en tout son jour De Jeanne d'Arc le lustre internissable , Pour vous prouver qu'aux malices du diable , Aux fiers transports de cet âne éloquent,' Son noble cœur était inébranlable , Sachez que Jeanne avait un autre amant: C'était Dunois, comme aucun ne l'ignore ; C'est le bâtard que son grand cœur adore. On peut d'un âne écouter les discours , On peut sentir un vain désir de plaire ; Cette passade , innocente et légère , Ne trahit point de fidèles amours.
C'est dans l'histoire une chose avérée Que ce héros , ce sublime Dunois , Etait blessé d'une flèche dorée,
Qu'Amour tira de son premier carquois.
Il commanda toujours à sa tendresse ; Son cœur altier n'admit point de faiblesse ; Il aimait trop et l'état et le roi ; Leur intérêt fut sa première loi.
O Jeanne ! il sait que ton beau pucelage De la victoire est le précieux gage :
Il respectait Denis et tes appas ; Semblable au cbien courageux et lidele , Qui , résistant à la faim qui l'appelle , Tient la perdrix et ne la mange pas.
Mais quand il vit que le baudet céleste Avait parlé de sa flamme funeste , Dunois voulut en parler à son tour. Il est des temps où le sage s'oublie.
C'était sans doute une grande folie Que d'immoler sa patrie à l'amour ; C'était tout perdre ; et Jeanne , encor honteuse D'avoir d'an âne écouté les propos , Résistait mal à ceux de son héros.
L'amour pressait son ame vertueuse; C'en était fait , lorsque son doux patron Du haut du ciel détacha son rayon , Ce rayon d'or, sa gloire et sa monture, Qui transporta sa béate figure , Quand il chercha , par ses soins vigilants , Un pucelage aux remparts d'Orléans.
Ce saint rayon , frappant au sein de Jeanne , En écarta tout sentiment profane.
Elle cria : Cher bâtard, arrêtez , Il n'est pas temps; nos amours sont comptés : Ne gâtons rien à notre destinée; C'est à vous seul que ma foi s'est donnée : Je vous promets que vous aurez ma fleur. Mais attendons que votre bras vengeur, Totre vertu, sous qui le Breton tremble.
af>o LA PUCELLE.
Ait da pays chassé l'usurpateur :
Sur des lauriers nous coucherons ensemble,
A ce propos le bâtard s'adoucit; Il écouta l'oracle , et se soumit.
Jeanne reçut son pur et doux hommage Modestement, et lui donna pour gage Trente baisers chastes, pleins de pudeur , Et tels qu'un frère en reçoit de sa sœur. Dans leurs désirs tous deux ils se continrent , Et de leurs faits honnêtement convinrent. Denis les voit , Denis , très satisfait , De ses projets pressa le grand effet.
Le preux Talbot devait cette nuit même Dans Orléans entrer par stratagème :
Exploit nouveau pour ses Anglais hautains , Tous gens sensés, mais plus hardis que lins.
O dieu d'amour ! ô faiblesse ! ô puissance î Amour fatal , tu fus près de livrer Aux ennemis ce rempart de la France.
Ce que l'Anglais n'osait plus espérer, Ce que Bedfort et son expérience , Ce que Talbot et sa rare vaillance, Ne purent faire , Amour , tu l'entrepris î Tu fais nos maux , cher enfant, et' tu ris )
Si , dans le cours de ses vastes conquêtes , Il effleura de ses flèches honnêtes Le cœur de Jeanne, il lança d'autres coups Dans les cinq sens de notre présidente. Il la frappa de sa main triomphante Avec les traits qui rendent les gens fous. Yous avez vu la fatale escalade , L'assaut sanglant , l'horrible canonnade , Tous ces combats, tous ces hardis efforts, Au haut des murs, en dedans , en dehors , Lorsque Talbot et ses fieres cohortes Avaient brisé les remparts et les portes ,
CHANT XXÏ. 25
Et que sur eux tombaient du haut.des toits Le fer, la flamme, et la mort à la fois. L'ardent Talbot avait, d'un pas agile, Sur des mourants pénétré dans la ville, Renversant tout, criant à haute voix :
Anglais ! entrez ; bas les armes , bourgeois ! Il ressemblait au grand dieu de la guerre , Qui sous ses pas fait retentir la terre , Quand la Discorde, et Bellone , et le Sort , Arment sou bras , ministre de la mort.
La présidente avait une ouverture Dans son logis ,, auprès d'une masure , Et par ce trou contemplait son amant ; Ce casque d'or, ce panache ondoyant , Ce bras armé, ces vives étincelles Qui s'élançaient du rond de ses prunelles , Ce port altier, cet air d'un demi-dieu. La présidente en était tout en feu , Hors de ses sens , de honte dépouillée. Telle autrefois , d'une loge grillée , Madame Audou (2), dont l'amour prit le cœur, Lorgnait Baron , cet immortel acteur , D'un œil ardent dévorait sa figure, Son beau maintien , ses gestes , sa parure , Mêlait tout bas sa voix à ses accents , Et recevait l'amour par tous les sens.
Chez la Louvet vous savez que le diable Etait entré sans se rendre importun ; Et que le diable et l'amour, c'est tout un. L'archange noir , de mal insatiable , Prit la cornette et les traits de Snzon , Qui dès long-temps servait dans la maison; Fille entendue, active, nécessaire, Coiffant , frisant , portant des billets doux , Savante en l'art de conduire une affaire . Et ménageant souvent deux rendez-vous ,
L'un pour sa dame , et puis l'autre pour elle. Satan, caché sous l'air de la donzelle, Tint ce discours à notre grosse belle :
Vous connaissez mes talents et mon cœur, Je veux servir votre innocente ardeur.; Votre intérêt d'assez près me concerne.
Mon grand cousin est de garde ce soir En sentinelle à certaine poterne ; Là , sans risquer que votre honneur soit iei ne , Le beau Talbot peut en secret vous voir. Ecrivez-lui : mon grand cousin est sage ; Il vous fera très bien votre message.
La présidente écrit un beau billet , Tendre, emporté : chaque mot porte à l'ame La volupté , les désirs , et la flamme. On voyait bien que le diable dictait.
Le grand Talbot , habile ainsi que tendre , Au rendez-vous fit serment de se rendre : Mais il jura que , dans ce doux conflit , Par les plaisirs il irait à la gloire ; Et tout fut prêt , afin qu'au saut du lit Il ne fît plus qu'un saut à la victoire.
Il vous souvient que le frère Lourdis Fut envoyé par le grand saint Denis Chez les Anglais pour lui rendre service. Il était libre et chantait son office , Disait sa messe , et même confessait.
Le preux Talbot sur sa foi le laissait, Ne jugeant pas qu'un rustre , un imbécille , Un moine épais , excrément de couvent , Qu'il avait fait fesser publiquement Put traverser un général habile.
Le juste ciel en jugeait autrement.
Dans ses décrets il se complaît souvent A se moquer des plus grands personnages: . Il prend les sots pour confondre les sages,
Un trait d'esprit , venant du paradis ,
Illumina le crâne de L ourdis ;
De son cerveau la matière épaissie
Devint légère , et fut moins obscurcie ;
1] s'étonna de son discernement.
Las ! nous pensons , le bon Dieu sait comment !
Connaissons-nous quel ressort invisible
Rend la cervelle ou plus ou moins sensible ?
Connaissons-nous quels atomes divers
Font l'esprit juste ou l'esprit de travers?
Dans quels recoins du tissu celle la ire
Sont les talents de Virgile on d'Homère?
Et quel levain, chargé d'un froid poison 9
Forme un Thersite, un Zoïle , un Fréron?
Un intendant de l'empire de Flore
Près d'un œillet voit la ciguë éclore ;
La cause en est au doigt du créateur ;
Elle est cachée aux yeux de tout docteur :
N'imitons pas leur babil inutile.
Lourdis d'abord devint très curieux ; Utilement il employa ses yeux.
Il vit marcher , sur le soir , vers la ville Des cuisiniers qui portaient à la file Tous les apprêts pour un repas exquis : Truffes , jambons , gelinottes , perdrix ; De gros flacons à panse ciselée Rafraîchissaient , dans la glace pilée , Ce jus brillant, ces liquides rubis Que tient Cîteaux (3) dans ses caveaux bénis. Vers la poterne on marchait en silence : Lourdis alors fut rempli de science , Non de latin , mais de cet art heureux De se conduire en ce monde scabreux.
Il fut doué d'une douce faconde , Devint accort, attentif., avisé, Regardant tout du coin d'un œil rusé ,
Fin courtisan, plein d'â&luce profonde, Le moine, eniïn, le plus moine du monde. Ainsi l'on voit en tout temps ses pareils De la cuisine entrer dans les conseils; Brouillons en paix, intrigants dans la guerre* Hégnant d'abord chez le grossier bourgeois , Puis se glissant au cabinet des rois , Et puis enfin troublant toute la terre ; Tantôt adroits, et tantôt insolents ; .Renards ou loups, ou singes ou serpents : Yoiià pourquoi les Bretons mécréants De leur engeance ont purgé l'Angleterre.
Notre L ourdis gagne un petit sentier Qai par un bois mené au royal quartier. En son esprit roulant ce grand mystère, Il va trouver Bonifoux son confrère.
Don Bonifoux , en ce même moment , Sur les destins rêvait profondément ; Il mesurait cette chaîne invisibîe Qui tient liés les destins et les temps , Les petits faits, les grands événements, Et l'autre monde, et le monde sensible. Dans son esprit il les combine tons ; Dans les effets voit la cause et l'admire : Il en suit l'ordre : il sait qu'un rendez-vous Peut renverser ou sauver un empire.
Le confesseur se souvenait encor Qu'on avait vu les trois fleurs de lis d'or En champ d'albâtre à la fesse d'un page , D'un page anglais ; sur-tout il envisage Les murs tombés du mage Hermaphrodix .
Ce qui sur-tout l'étonné davantage , C'est le bon sens , c'est l'esprit de Lourdis. Il connut bien qu'à la fin saint Denis De cette guerre aurait tout l'avantage.
Lourdis se fait présenter poliment
CHANT XXI. s
Par Bonifoux à la royale amie ; Sur sa beauté lui fait son compliment Et sur le roi ; puis il lui dit comment Du grand ïalbot la prudence endormie A pour le soir un rendez- vous donné Vers la poterne, où ce déterminé Est attendu par la Louvet qui l'aime.
On peut , dit-il , user d'un stratagème , Suivre Talbot, et le surprendre là , Comme Samson le fut par Dalila.
Divine Agnès , proposez cette affaire Au grand roi Cnarle. Ab ! mon révérend père, Lui dit Agnès , pensez-vous que le roi Puisse toujours être amoureux de moi?
Te n'en sais rien: je pense qu'il se damne , Répond Lourdis; ma robe le condamne, Mon cœur l'absout. Ab ! qu'ils sont fortunés Ceux qui pour vous seront un jour damnés : Agnès reprit : Moine , votre réponse Est bien flatteuse, et de l'esprit annonce : Puis , dans un coin le tirant à l'écart , Elle lui dit : Auriez- vous par basard Cbez les Anglais vu le jeune Monrose ? Le moine noir l'entendit finement :
Oui, je l'ai vu, dit-il ; il est charmant. Agnès rougit , baisse les yeux , compose Son beau visage ; et prenant par la main L'adroit Lourdis, le mené avant nuit close Au cabinet de son cher suzerain.
Lourdis y fit un discours plus qu'humain. Le roi Chariot , qui ne le comprit guère , Fit assembler son conseil souverain, Ses aumôniers , et son conseil de guerre. Jeanne ,, au milieu des héros ses pareils , Comme au combat assistait aux conseils.
La belle Agnès , d'une façon gentille ,
Discrètement travaillant à l'aiguille, De temps en temps donnait de bons avis , Qui du roi Charle étaient toujours suivis.
On proposa de prendre avec adresse Sous les remparts Talbot et sa maîtresse : Tels dans les cieux le Soleil et Vnlcain Surprirent Mars avec son Aphrodise. (4) On prépara cette grande entreprise , Qui demandait et la tète et la main.
Dunois d'abord prit le plus long chemin . Fit une marche et pénible et savante , Effort de l'art que dans l'histoire on vante. Entre la ville et l'armée on passa ; Vers la poterne enfin on se plaça.
Talbot goûtait avec sa présidente Les premiers fruits d'une union naissanfe, Se promettant que du lit aux combats , En vrai héros , il ne ferait qu'un pas. Six régiments devaient suivre à la file. L'ordre est donné : c'était fait de la viJJe. Mais ses guerriers, de la veille engourdis, Pétrifiés d'un sermon de Lourdis , Bâillaient encore, et se mouvaient à peine ; L'un contre l'autre ils dormaient dans la plaine. O grand miracle ! ô pouvoir de Denis .'
Jeanne et Dunois , et la brillante élite Des chevaliers qui marchaient à leur suite , Bordaient déjà , sous les murs d'Orléans , Les longs fossés du camp des assiégeants. Sur un cheval venu de Barbarie , Le seul que Charle eût dans son écurie, Jeanne avançait, en tenant d'une main De Débora l'estramaçon divin ; A son côté pendait la noble épée Qui d'Holopherne a la tête coupée»
Notre Pucelle , avec dévotion ,
CHANT XXI. s
Fit à Denis tout bas cette oraison :
« Toi qui daignas à ma faiblesse obscure , « Dans Domreini, confier cette armure, « Sois le soutien de ma fragilité ; « Pardonne-moi , si quelque vanité « Flatta mes sens quand ton âne infidèle « S'émancipa jusqu'à me trouver belle.
« Mon cher patron , daigne te souvenir « Que c'est par moi que tu voulus punir « De ces Anglais les ardeurs enragée», « Qui polluaient des nonnes affligées.
« Un plus grand cas se présente aujourd'hui : « Je ne puis rien sans ton divin appui. « Prête ta force au bras de ta servante : « XI faut sauver la patrie expirante ; « Il faut venger les lis de Charles sept, « Avec l'honneur du président Louveî.
« Conduis à lin cette aventure honnête : « Ainsi le ciel te conserve la tète! »
Du haut du ciel saint Denis l'entendit, Et dans le camp son âne la sentit :
Il sentit Jeanne : et d'un battement d'aile, La tête haute , il s'envole vers elle.
Il s'agenouille , il demande paidon Des attentats de sa tendresse impure.
Je fus, dit-il, possédé du démon:
Je m'en repens. Il pleure, il la conjure De le monter ; il ne saurait s ouf i ri r Que sous sa Jeanne un autre ose courir. Jeanne vit bien qu'une vertu divine Lui ramenait la volatile asine.
Au pénitent sa grâce elle accorda.
Fessa son âne , et lui recommanda D'être à jamais plus discret et plus sage. L'âne le jure , et , rempli de courage , Fier rie sa charge, il la porte dans l'air.
Sur les Anglais il fond comme un éclair , Comme un éclair que la foudre accompagne. Jeanne , en volant, inonde la campagne De flots de sang , de membres dispersés ; Coupe cent cous l'un sur l'autre entassés.
Dans son croissant de la nuit la couriere Lui fournissait sa douteuse lumière.
L'Anglais surpris , encor tout étourdi , Regarde en-haut d'où le coup est parti ; Il ne voit point la lance qui le tue : La troupe fuit , égarée , éperdue , Et va tomber dans les mains de Dunois. Charles se voit le plus heureux des rois ; Ses ennemis à ses coups se présentent , Tels que perdreaux en l'air éparpillés , Tombant en foule , et par le chien pillés , Sous le fusil la bruyère ensanglantent.
La voix de l'âne inspire la terreur ; Jeanne d'en-haut étend son bras vengeur. Poursuit, pourfend, perce, coupe, déchire 5 Dunois assomme , et le bon Charles tire A son plaisir tout ce qui fuit de peur.
Le beau Talbot, tout enivré des charmes De sa Louvet, et de plaisirs rendu, Sur son beau sein mollement étendu, A sa poterne entend le bruit des armes ; Il en triomphe ; il disait à part soi : Voilà mes gens ; Orléans est à moi.
Il s'applaudit de ses ruses habiles.
Amour , dit-il , c'est toi qui prends les villes. Dans cet espoir Talbot encouragé Donne à sa belle un baiser de congé.
Il sort du lit , il s'habille , il s'avance Pour recevoir les vainqueurs de la France.
Auprès de lui le grand Talbot n'avait Qu'un écuyer, qui toujours le suivait.
Grand confident , et rempli de vaillance , Digne vassal d'nn si galant héros , Gardant sa lance ainsi que les manteaux. Entrez, amis , saisissez votre proie , Criait Talbot: mais courte fut sa joie. Au lieu d'amis , Jeanne , la lance en main , Fondait vers lui sur son âne divin.
Deux cents Français entrent par la poterne : Talbot frémit, la terreur le consterne.
Ces bons Français criaient : « Yive le roi ! « A boire, à boire l avançons ; marche à moi : « A moi , Gascons , Picards ; qu'on s'évertue ; « Point de quartier ; les voilà ; tire , tue. »
Talbot , remis du long saisissement Que lui causa le premier mouvement , A sa poterne ose encor se défendre.
Tel, tout sanglant, dans sa patrie en cendre, Le fils d'Anchise attaquait son vainqueur. Talbot combat avec plus de fureur , Il est Anglais; l'écuyer le seconde :
Talbot et lui combattraient tout un monde. Tantôt de front , et tantôt dos à dos , De leurs vainqueurs ils repoussent les flots ; Mais à la fin leur vigueur épuisée Ce de aux Français une victoire aisée.
Talbot se rend , mais sans être abattu : Jeanne et Dunois prisèrent sa vertu.
Ils vont tous deux, de manière engageante, Au président rendre la présidente.
Sans nul soupçon il la reçoit très bien ; Les bons maris ne savent jamais rien:
Louvet toujours ignora que la France A sa Louvet devait sa délivrance.
Du haut des cieux Denis applaudissait ; Sur son cheval saint George frémissait ; L'àne entonnait sor octave écorchante,
26o LA PUCELLE.
Qui des Bretons redoublait l'épouTante.
Le roi, qu'on mit au rang des conquérants» Avec Agnès soupa dans Orléans.
La même nuit, la fiere et tendre Jeanne, Ayant au ciel renvoyé son bel âne , De son serment accomplissant les lois, Tint sa parole à son ami Dunois.
Lourdis, mêlé dans la troupe fidèle , Criait encore : « Anglais , elle est pucelle ! »
PIN DE LA rUCELLE.