FIN I>U CHANT II T
LA PUCELLE. 5i
ARGUMENT
Jeanne et Dunois combattent les Anglais. Ce qui arrive clans le château d'Hcrmaphrodix.
Oi j'étais roi , je voudrais être juste , Dans le repos maintenir mes sujets, Et tous les jours de mon empire auguste Seraient marqués par de nouveaux bienfaits Que si j'étais contrôleur des finances , Je donnerais à quelques beaux-esprits , Par-ci , par -là , de bonnes ordonnances : Car, après tout , leur travail vaut son prix. Que si j'étais archevêque à Paris , Je tâcherais avec le moliniste D'apprivoiser le rude janséniste.
Mais si j'aimais une jeune beauté .
Je ne voudrais m'éloigner d'auprès d'elle , Et chaque jour une fête nouvelle , Chassant l'ennui de l'uniformité .
Tiendrait son cœur en mes fers arrêté.
Heureux amants, que l'absence est cruelle ! Que de dangers oi essuie en amour !
On risque , hélas ! dès qu'on quitte sa belle D'être cocu deux ou trois fois par jour.
Le preux Chandos à peine avait la joie De s'ébaudir sur sa nouvelle proie,
Que tout-à-coup Jeanne de rang en rang
Porte la mort et fait couler le sang.
De Débora la redoutable lance
Perce Dildo , si fatal à la France ,
Lui qui pilla les trésors de Clairvaux ,
Et viola les sœurs de Fontevraux ;
D'un coup nouveau les deux yeux elle crevé
A Konkinar , digne d'aller en Grève :
Cet impudent , né dans les durs climats
De l'Hibernie , au milieu des frimas ,
Depuis trois ans faisait l'amour en France
Comme un enfant de Rome ou de Florence ;
Elle terrasse et mylord Halifax,
Et son cousin l'impertinent Borax ,
Et Midarblou , qui renia son père ,
Et Bartonay qui fit cocu son frère.
A son exemple on ne voit chevalier ,
Il n'est gendarme , il n'est bon écuyer
Qui dix Anglais n'enfile de sa lance.
La mort les suit , la terreur les devance :
On croyait voir en ce moment affreux
Un dieu puissant qui combat avec eux.
Parmi le bruit de l'horrible tempête, Frère Lourdis criait à pleine tète :
Elle est pucelle ; Anglais , frémissez tous ; C'est saint Denis qui l'arme contre vous : Elle est pucelle ; elle a fait des miracles ; Contre son bras vous n'avez point d'obstacles Vite à genoux , excréments d'Albion , Demandez-lui sa bénédiction.
Le fier Talbot , écumant de colère , Incontinent fait empoigner le frère ; On vous le lie ; et le moine content , Sans s'émouvoir, continuait criant :
« Je suis martyr ; Anglais , il faut me croire: « Elle est pucelle; elle aura la victoire. »
L'homme est crédule, et clans son faible cœnr Tout est reçu ; c'est une molle argile : Mais que sur -tout il parait bien facile De nous surprendre et de nous faire peur ! Du bon Lourdis le discours extatique Fit plus d'effet sur le cœur des soldats Que l'amazone et sa troupe héroïque N'en avaient fait par l'effort de leurs bras. Ce vieil instinct qui fait croire aux prodiges , L'esprit d'erreur , le trouble , les vertiges , La froide crainte, et les illusions , Ont fait tourner la tête des Bretons.
De ces Bretons la nation hardie Avait alors peu de philosophie ; Maints chevaliers étaient des esprits lourds : Les beaux-esprits ne sont que de nos jours.
Le preux Chandos , toujours plein d'assurance Criait aux siens : Conquérants de la France , Marchez à droite. Il dit, et dans l'instant On tourne à gauche, et l'on fuit en jurant. Ainsi jadis dans ces plaines fécondes Que de PEuphrate environnent les ondes , Quand des humains l'orgueil capricieux "Voulut bâtir près des voûtes des cieux , (i) Dieu , ne voulant d'un pareil voisinage , En cent jargons transmua leur langage ; Sitôt qu'un d'eux à boire demandait, Plâtre ou mortier d'abord on lui donnait; Et cette gent, de qui Dieu se moqueit . Se sépara, laissant là son ouvrage.
On sait bientôt aux remparts d'Orléans Ce grand combat contre les assiégeants.
La renommée y vole à tire d'aile , Et va prônant le nom de la Pucelle.
Vous connaissez l'impétueuse ardeur De nos Français; ces fous sont pleins d'honneur;
Ainsi qu'au bal ils vont tous aux batailles.
Déjà Dunois, la gloire des bâtards ,
Dunois qu'en Grèce on aurait pris pour Mars ,
Et la Trimouille , et la Kire , et Saintrailles ,
Et Ricbemont , sont sortis des murailles ,
Croyant déjà chasser les ennemis ,
Et criant tous : Où sont-ils ? où sont-ils ?
Ils n'étaient pas bien loin ; car près des portes Sire Talbot , homme de très grand sens , Pour s'opposer à l'ardeur de nos gens, En embuscade avait mis dix cohortes.
Sire Talbot a depuis plus d'un jour Juré tout haut par saint George et l'Amour Qu'il entrerait dans la ville assiégée.
Son ame était vivement partagée :
Du gros Louvet la superbe moitié Avait pour lui plus que de l'amitié ; Et ce héros , qu'un noble espoir enilamme , Veut conquérir et la ville et sa dame. Nos chevaliers à peine ont fait cent jkjs Que ce Talbot leur tombe sur les buis : Mais nos Français ne s'étonnèrent pas.# Champs d'Orléans, noble et petit théâtre De ce combat terrible , opiniâtre , Le sang humain dont vous fûtes couverts Vous engraissa pour plus de cent hivers. Jamais les champs de Zama (a), de Pharsale , (3) De Malplaquet la campagne fatale , (4) Célèbres lieux couverts de tant de morts , 31 'ont vu tenter de plus hardis efforts. Vous eussiez vu les lances hérissées , L'une sur l'autre en cent tronçons cassées ; Les écuyers , les chevaux renversés , D^sus leurs pieds à l'instaTit redressés ; Le feu jaillir des coups de cimeterre , Et du soleil redoubler 1 lumière ;
De tous cotés voler , tomber à bas Epaules , nez , mentons , pieds , jambes , bras,
Du haut des cieux les anges de la guerre , Le fier Michel , et l'exterminateur , Et des Persans le grand flagella teur, (5) Avaient les yeux attachés sur la terre , Et regardaient ce combat plein d'horreur.
Michel alors prit la vaste balance (6) Où dans le ciel on pesé les humains ; D'une main sûre il pesa les destins, Et les héros d'Angleterre et de France. Nos chevaliers, pesés exactement, Légers de poids par malheur se trouvèrent ; Du grand Talbot les destins l'emportèrent : C'était du ciel un secret jugement.
Le Riehemont se voit incontinent Percé d'un trait de la hanche à la fesse ; Le vieux Saintraille au-dessus du genou ; Le beau la Hire , ah .' je n'ose dire où , Mais que je plains sa gentille maîtresse ! Dans un marais la Trimouille enfoncé N'en put sortir qu'avec un bras cassé : Donc à la ville il fallut qu'ils revinssent Tout éclopés , et qu'au lit ils se tinssent . Voilà comment ils furent bien punis ; Car ils s'étaient moqués de saint Denis.
Comme il lui plaît Dieu fait justice ou grâce : Quesnel (7) l'a dit ; nul ne peut en douter. Or il lui plut le bâtard excepter Des étourdis dont il punit l'audace.
Un chacun d'eux laidement ajusté S'en retournait sur un brancard porté , En maugréant et Jeanne et sa fortune.
Dunois, n'ayant égratignure aucune , Pousse aux Anglais , plus prompt que les éclairs ; Il fend leurs rangs , se fait jour à travers ,
Passe , et se trouve aux lieux où la Pucelle Fait tout tomber ou tout fuir devant elle. Quand deux torrents , l'effroi des laboureurs , Précipités du sommet des montagnes , Mêlent leurs flots , assemblent leurs fureurs , Us vont noyer l'espoir de nos campagnes : Plus dangereux étaient Jeanne et Dunois Unis ensemble , et frappants à la fois.
Dans leur ardeur si bien ils s'emportèrent , Si rudement les Anglais ils chassèrent , Que de leurs gens bientôt ils s'écartèrent. La nuit survint. Jeanne et l'autre héros , N'entendant plus ni Français ni Chandos , Font tous deux halte, en criant Vive France \ Au coin d'un bois où régnait le silence : Au clair de lune ils cherchent le chemin , Us viennent , vont , tournent, le tout en vain : Enfin rendus , ainsi que leur monture , Mourants de faim , et lassés de chercher , Ils maudissaient la fatale aventure D'avoir vaincu sans savoir où coucher.
Tel un vaisseau, sans voile , sans boussole , Tournoie au gré de Neptune et d'Eole.
Un certain chien qui passa tout auprès , Pour les sauver sembla venir exprès ; Ce chien approche , il jappe , il leur fait fête ; Virant sa queue , et portant haut sa tête , Devant eux marche ; et, se tournant cent fois , Il paraissait leur dire en son patois : Venez par-là , messieurs , suivez-moi vite ; Venez, vous dis-je, et vous aurez bon gîte. Nos deux béros entendirent fort bien Par ses façons ce que voulait ce chien. Us suivent donc , guidés par l'espérance , En priant dieu pour le bien de la France , Et se faisant tous deux de temps en temps
Sur leurs exploits de très beaux compliments. Du coin lascif d'une vive prunelle Dunois lorgnait malgré lui la Puceïle : Mais il savait qu'à son bijou caché De tout l'état le sort est attaché , Et qu'à jamais la France est ruinée Si cette fleur se cueille avant l'année. Il étouffait noblement ses désirs , Et préférait l'état à ses plaisirs.
Et cependant quand la route mal sûre De l'âne saint faisait cloeher l'allure , Dunois ardent , Dunois officieux , De son bras droit retenait la guerrière ; Et Jeanne d'Arc , en clignotant des yeux , De son bras gauche étendu par derrière Serrait aussi ce héros vertueux :
Dont il advint , tandis qu'ils chevauchèrent , Que très souvent leurs bouches se touchèrent, Pour se parler tous les deux de plus prés De la patrie et de ses intérêts.
On m'a conté , ma belle Konismare , (8) Que Charles douze , en son humeur bizarre , Vainqueur des rois, et vainqueur de l'amour, IN'osa t'admettre à sa brutale cour :
Charles craignit de te rendre les armes ; Il se sentit , il évita tes charmes :
Mais tenir Jeanne et ne point y toucher, Se mettre à table, avoir faim sans marjger, Cette victoire était cent fois plus belle. Dunois ressemble à Robert d'Arbrisselle,(o) A ce grand saint qui se plut à coucher Entre les bras de deux nonnes fessues , A caresser quatre cuisses dodues .
Quatre tétons , et le tout sans pécher.
Au point du jour apparut à leur vue Un beau palais d'une vaste étendue :
De marbre blanc était hLti le mur ; Une dorique et longue colonnade Porte un balcon formé de jaspe pur ; De porcelaine était la balustrade.
Nos paladins encbantés , éblouis , Crurent entrer tout droit en paradis.
Le chien aboie ; aussitôt vingt trompettes Se font entendre , et quarante estafiers A pourpoints d'or, à brillantes braguettes, Viennent s'offrir à nos deux chevaliers. Très galamment deux jeunes écuyers Dans le palais par la main les conduiseni ; Dans des bains d'or filles les introduisenî Honnêtement ; puis lavés , essuyés , D'un déjeûner amplement festoyés , Dans de beaux lits brodés ils se couchèrent, Et jusqu'au soir en héros ils ronflèrent.
Il faut savoir que le maître et seigneur De ce logis , digne d'un empereur , Etait le fils de l'un de ces génies Des vastes cieux habitants éternels , De qui souvent les grandeurs infinies S'humanisaient chez les faibles mortels.
Or cet esprit , mêlant sa chair divine Avec la chair d'une bénédictine, En avait eu le noble Hermaphrodix , Grand nécromant, et le très digne fils De cet incube et de la mère Alix.
Le jour qu'il eut quatorze ans accomplis , Son géniteur , descendant de sa sphère , Lui dit : Enfant , tu me dois la lumière : Je viens te voir, tu peux former des vœux ; Souhaite, parle, et je te rends heureux. Hermaphrodix , né très voluptueux , Et digne en tout de sa belle origine , Dit : Je me sens de race bien divine ,
Car je rassemble en moi tous les désirs ,
Et je voudrais avoir tous les plaisirs, y/
De voluptés rassasiez mon ame ;
Je veux aimer comme homme et comme femme ,
Etre la nuit du sexe féminin ,
Et tout le jour du sexe masculin.
L'incube dit , Tel sera ton destin ;
Et dès ce jour la ribaude figure
Jouit des droits de sa double nature.
Ainsi Platon , le confident des dieux , (10)
A prétendu que nos premiers aïeux,
D'un pur limon pétri des mains divines,
Nés tous parfaits, et nommés androgynes ,
Egalement des deux sexes pourvus ,
Se suffisaient par leurs propres vertus.
Hermapbrodix était bien au-dessus ; Car se donner du plaisir à soi-même Ce n'est pas là le sort le plus divin ; Il est plus beau d'en donner au prochain , Et deux à deux est le bonheur suprême. Ses courtisans disaient que tcur à-tour C'était Vénus , c'était le tendre Amour : De tous côtés ils lui cherchaient des filles , Des bacheliers, ou des veuves gentilles.
Hermaphrodix avait oublié net De demander un don plus nécessaire , Un don sans quoi nul plaisir n'est pariait , Un don charmant ; eh quoi ? celui de plaire. Dieu , pour punir cet effréné paillard * Le fit plus laid que Samuel Bernard ; Jamais ses yeux ne firent de conquêtes ; C'est vainement qu'il prodiguait les fêtes , Les longs repas , les danses , les concerts ; Quelquefois même il composait des vers.
Mais quand le jour il tenait une belle , Et quand la nuit sa vanité femelle
6o LA PUCELLE.
Se soumettait à quelque audacieux , -: * ,
Le ciel alors trahissait tous ses vœux ; ,*,
Il recevait pour toutes embrassades
Mépris , dégoûts , injures, rebufades.
Le juste ciel lui faisait bien sentir
Que les grandeurs ne sont pas du plaisir. :
Quoi ! disait-il , la moindre chambrière
Tient son galant étendu sur son sein ;
Un lieutenant trouve une conseillère ;
Dans un moutier un moine a sa nonnain ;
Et moi génie, et riche, et souverain,
Je suis le seul dans la machine ronde
Privé d'un bien dont jouit tout le monde .'
Lors il jura par les quatre éléments
Qu'il punirait les garçons et les belles
Qui n'auraient pas pour lui des sentiments,
Et qu'il ferait des exemples sanglants
Des coeurs ingrats, et sur-tout des cruelles.
Il recevait en roi les survenants :
Et de Saba la reine basanée ,(n) Et Thalestris , dans la Perse amenée , Avaient reçu de moins riches présents Des deux grands rois qui brûlèrent pour elles , Qu'il n'en faisait aux chevaliers errants , Aux bacheliers, aux gentes demoiselles.
Mais si quelqu'un d'un esprit trop rétif Manquait pour lui d'un peu de complaisance, S'il lui faisait la moindre résistance , Il était sûr d'être empalé tout vif.
Le soir venu, monseigneur étant femme, Quatre huissiers de la part de madame Viennent prier notre aimable bâtard De vouloir bien descendre sur le tard Dans l'entresol, tandis qu'en compagnie Jeanne soupait avec cérémonie.
Le beau Dunois tout parfumé descend
Au cabinet où le souper l'attend ; Tel que jadis la sœur de Ptoloinée , (*) De tout plaisir noblement affamée , Sut en donner à ces Romains fameux , A ces héros fiers et voluptueux , Au grand César, au brave ivrogne Antoine ; Tel que moi-même en ai fait chez un moine , Vainqueur heureux de ses pesants rivaux , Quand on l'élut roi tondu de Clairvaux ; Ou tel encore aux voûtes éternelles, Si l'on en croit frère Orphée et IN asoa , Et frère Homère , Hésiode, Platon , Le dieu des dieux , patron des infidèles, Loin de Junon soupe avec Sémélé , Avec Isis , Europe , ou Danaé ; Les plats sont mis sur la table divine , Des belles mains de la tendre Euphrosine, Et de Thalie , et de la jeune Eglé , Qui, comme on sait, sont là-haut les trois Grâces, Dont nos pédants suivent si peu les traces.
Le doux nectar est servi par Hébé , Et par l'enfant du fondateur de Troie , (* *) Qui dans Ida par un aigle enlevé De son seigneur en secret fait la joie. Ainsi soupa madame Hermaphrodix Avec Dunois , juste entre neuf et dix.
Madame avait prodigué la parure :
Les diamants surchargeaient sa coiffure ; Son gros cou jaune, et ses deux bras quarrés Sont de rubis , de perles entourés :
Elle en était encor plus effroyable.
Elle le presse au sortir de la table : Dunois trembla pour la première fois.
(*) Cléopâtre. (**) Ganvmede.
rUCET.LK. <>
fo LA PUCELLE.
Des chevaliers c'était le plus courtois : 11 eût voulu de quelque politesse Payer au moins les soins de son hôtesse ; Et du tendron contemplant la laideur, 11 se disait , J'en aurai plus d'honneur. Il n'en eut point : le plus brillant courage Peut quelquefois essuyer cet outrage, llerniaph: odix en son affliction Eut pour Dunois quelque compassion, Car en secret son ame était flattée Des grands efforts du triste champion ; Sa probité, sa bonne intention Tut cette fois pour le fait réputée : Demain, dit-elle, on pourra vous offrir Votre revanche. Allez, faites en sorte Que votre amour sur vos respects î'einpor'e Et soyez prêt, seigneur, à mieux servir.
Déjà du jour la belle avant-cou riert?
De l'orient entr'ouvrait la barrière.
Or vous savez que cet instant prélix En cavalier changeait Hermaphrodix.
Alors , brûlant d'une flamme nouvelle , Il s'en va droit au lit de la Pucelle , Les rideaux tire , et lui fourrant au sein Sans compliment son impudente main , Eu lui donnant un baiser immodeste, Attente en maître à sa pudeur céleste : Plus il s'agite , et plus il devient laid. Jeanne , qu'anime une chrétienne rage « D'un bras Herveux lui détache un sou ffle $ A poing fermé sur son vilain visage.
Ainsi j'ai vu , dans mes fertiles champs , Sur un pré verd , une de mes cavales , Au poil de tigre , aux taches inégales , Aux pieds légers, aux jarrets bondissants . Réprimander d'une fîere ruarV
Un bourrique t de sa croupe amoureux, Qui dans sa lourde et grossière embrassade Dressait l'oreille et se croyait heureux. Jeanne en cela lit, sans doute , une faute ; Elle devait des égards à son bote.
De la pudeur je prends les intérêts , Cette vertu n'est point chez moi bannie, Mais quand un prince, et sur-tout un génie P De vous baiser a quelque douce envie, Il ne faut pas lui donner des soufflets. Le fils d'Alix , quoiqu'il fût des plus laids , N'avait point vu de femme assez hardie Pour l'oser battre en son propre palais. Il crie , on vient; ses pages, ses valets , Cardes, lutins , à ses ordres sont prêts : L'un d'eux lui dit que la flere PuceJle Envers Dunois n'était pas si cruelle. O calomnie, affreux poison des cours !
Discours malins, faux rapports, médisance, Serpents maudits , sifflerez-vous toujours Chez les amants comme à la cour de France !
Notre tyran, doublement outragé, Sans nul délai voulut être veugé.
Il prononça la sentence fatale:
Allez , dit-il , amis, qu'on les empale. On obéit ; on fît incontinent Tous les apprêts de ce grand châtiment. Jeanne et Dunois, l'honneur de leur patrie, S'en vont mourir au printemps de leur yie. Le beau bâtard est garrotté tout nu Pour être assis sur un bâton pointu.
Au même instant une troupe profane Mené au poteau la belle et fi ère Jeanne ; Et ses soufflets ainsi que ses appas Seront punis par un affreux trépas.
De sa chemise aussitôt dépouillée ,
De coups de fouet en passant flagellée ,
Elle est livrée aux cruels empaleurs.
Le beau Dunois , soumis à leurs fureurs ,
N'attendant plus que son heure dernière ,
Faisait à Dieu sa dévote prière ;
Mais une œillade impérieuse et fiere
De temps en temps étonnait les bourreaux,
Et ces regards disaient , c'est un héros.
Mais quand Dunois eut vu son héroïne,
Des fleurs de lis vengeresse divine,
Prête à subir cette effroyable mort,
Il déplora l'inconstance du sort :
De la Pucelle il parcourait les charmes ;
Et regardant les funestes apprêts
De ce trépas, il répandit des larmes ,
Que pour lui-même il ne versa jamais.
Non moins superbe, et non moins charitable, Jeanne , aux frayeurs toujours impénétrable , Languissamment le beau bâtard lorgnait, Et pour lui seul son grand cœur gémissait. Leur nudité , leur beauté , leur jeunesse, En dépit d'eux réveillaient leur tendresse. Ce feu si doux, si discret, et si beau, Ne s'échappait qu'au bord de leur tombeau : Et cependant l'animal amphibie, A son dépit joignant la jalousie, Faisait aux siens l'effroyable signal Qu'on empalât le couple déloyal.
Dans ce moment une voix de tonnerre , Qui fit trembler et les airs et la terre , Crie : Arrêtez , gardez- vous d'empaler , N'empalez pas. Ces mots font reculer Les fiers licteurs. On regarde , on avise Sous le portail un grand homme d'église, Coiffé d'un froc, les reins ceints d'un cordon : On reconnut le père Grisbourdon.
Ai.isi qu'un chien, dans la foret voisine . Ayant senti d'une adroite narine Le doux fumet, et tous ces petits corps Sortant au loin de quelque cerf dix cors , Il le poursuit d'une course légère , El sans le voir , par l'odorat mené , Franchit fossé , se glisse en la bruyère : Par d'autres cerfs il n'est point détourné : Ainsi le fils de saint François d'Assise, Porté toujours sur son lourd muletier , De la Pucelle a suivi le sentier , Courant sans cesse , et ne lâchant point prise.
En arrivant il cria : Fils d'Alix , Au nom du diable , et par les eaux du Siyx , Par le démon qui fut Ion digne père . Par le psautier de sœur Alix ta mère , Sauve le jour à l'objet de mes vœux : Regarde-moi . je viens payer pour deux : Si ce guerrier et si cette Pucelle Ont mérité ton indignation , Je tiendrai lieu de ce couple rebelle : Tu sais quelle est ma réputation :
Tu vois de plus cet animal insigne .
Ce mien mulet , de me porter si digne ; Je t'en fais don, c'est pour toi qu'il est fait , Et tu diras , Tel moine, tel mulet.
Laissons aller ce gendarme profane ; Qu'on le délie, et qu'on nous laisse Jeanne : Nous demandons tous deux pour digne prix Cette beauté dont nos cœurs sont épris.
Jeanne écoutait cet horrible langage En frémissant ; sa foi, sou pucelage , Ses sentiments d'amour et de grandeur, Plus que la vie étaient chers à son cœur. La grâce encor. du ciel ce don suprême. Dans son esprit combattait Danois même.
Elle pleurait , elle implorait les cieux ; / Et rougissant d'être ainsi toute nue, De temps en temps fermant ses tristes yeux , Ne voyant point, pensait n'être point vue.
Le bon Dunois était désespéré :
Quoi ! disait-il , ce pendard décloîtré Aura ma Jeanne, et perdra ma patrie!
Tout va céder à ce sorcier impie !
Tandis que moi , discret jusqu'à ce jour, Modestement je cachais mon amour!
Et cependant l'offre honnête et polie De Grisb ourdou, fit un très bon effet Sur les cinq sens, sur l'ame du génie. Il s'adoucit, il parut satisfait.
Ce soir, dit-il, tous et votre mulet Tenez- vous prêts : je cède, je pardonne A ces Français; je vous les abandonne.
Le moine gris possédait le bâton Du bon Jacob , (12) l'anneau de Salomon , Sa clavicule, et la -verge enchantée Des conseillers-sorciers de Pharaon, Et le balai sur qui parut montée Du preux Saiil la sorcière édentée, Quand dans Endor à ce prince imprudent Elle lit voir l'ame d'un revenant.
Le cordelier en savait tout autant ; Il lit un cercle , et prit de la poussière , Que sur la bête il jeta par derrière , En lui disant ces mots toujours puissants Que Zoroastre enseignait aux Persans. (i3) A ces grands mots dits en langue du diable , O grand pouvoir ! 6 merveille ineffable ! Notre mulet sur deux pieds se dressa , Sa tête oblongue en ronde se changea , Se« longs crins noirs petits cheveux devinrent, Sous son bonnet ses oreilles se tinrent.
Ainsi jadis ce sublime empereur, (14) Dont Dieu punit le cœur dur et superbe, Devenu bœuf, et sept ans nourri d'berbe , Redevint homme , et n'en fut pas meilleur.
Du ceintre bleu de la céleste sphère Denis voyait avec des yeux de père De Jeanne d'Arc le déplorable cas :
Il eut voulu s'élancer ici-bas ; Mais il était lui-même en embarras.
Denis s'était attiré sur les bras Par son voyage une fâcheuse affaire. Saint George était le patron d'Angleterre ; (1 5) Il se plaignit que monsieur saint Denis Sans aucun ordre et sans aucun avis , A ses Bretons eût fait ainsi la guerre. George et Denis , de propos en propos , Piqués au vif, en vinrent aux gros mots. Les saints anglais ont dans leur caractère Je ne sais quoi de dur et d'insulaire : On tient toujours un peu de son pays.
En vain notre ame est dans le paradis ; Tout n'est pas pur, et l'accent de province Ne se perd point, même à la cour du prince.
Mais il est temps, lecteur, de m'arrêter : Il faut fournir une longue carrière ; l'ai peu d'haleine, et je dois vous conter L'événement de tout ce grand mystère , Dire comment ce nœud se débrouilla , Ce que fit Jeanne, et ce qui se passa Dans îes enfers , au ciel , et sur la terre.
FIN" nu CHANT IV.
ARGUMENT
Le cordelier Grisbourdon , qui avait voulu violer Jeanne , est en enfer très justement. Il raconte son aventure aux diables.
\J mes amis , vivons en bons chrétiens !
C'est le parti , croyez-moi, q&'il faut prendre.
A son devoir il faut enfin se rendre.
Dans mon printemps j'ai hanté des vauriens;
A leurs désirs ils se livraient en proie,
Souvent au bal , jamais dans le saint lieu ,
Soupant, couchant chez des filles de joie,
Et se moquant des serviteurs de Dieu.
Qu'arrive-t-il? la mort, la mort fatale,
Au nez camard , à la tranchante faux,
Vient visiter nos diseurs de bons mots ;
La fièvre ardente , à la marche inégale ,
Fille du Styx, huissiere d'Atropos ,
Porte le trouble en leurs petits cerveaux ;
A leur chevet une garde , un notaire ,
Viennent leur dire : Allons , il faut partir ;
Où. voulez-vous, monsieur, qu'on vous enterre?
Lors un tardif et faible repentir
Sort à regret de leur mourante bouche ,
L'un à son aide appelle saint Martin,
L'autre saint lioch, l'autre sainte Mitouche.(i)
CHANT V. 6y
On psalmodie, on braille du latin, On les asperge, hélas ! le tout en vain. Au pied du lit se tapit le malin , Ouvrant la griffe, et lorsque l'ame échappe Du corps chétif , au passage il la happe, Pais vous la porte au fin fond des enfers . Digne séjour de ces esprits pervers.
Mon cher lecteur, il est temps de te dire Qu'un j our Satan , seigneur du sombre empire, (2) A ses vassaux donnait un grand régal.
Il était fête au manoir infernal :
On avait fait une énorme recrue ; Et les démons buvaient la bien- venue D'un certain pape et d'un gros cardinal , D'un roi du Nord, de quatorze chanoines , Trois intendants ^deux conseillers , vingt moines , Tout frais venus du séjour des mortels , Et dévolus aux brasiers éternels.
Le roi cornu de la huaille noire Se déridait entouré de ses pairs.
On s'enivrait du nectar des enfers , On fredonnait quelques chansons h Loire . Lorsqu'à la porte il s'élève un grand cri : Ah ! bon jour donc , vous voilà , vous voi< i ; C'est lui, messieurs , c'est le grand émissaire , C'est Grisbourdon , notre féal ami ; Entrez, entrez, et chauffez- vous ici ; Et bras dessus, et bras dessous, beau-pere. Beau Grisbourdon , docteur de Lucifer, Fils de Satan , apôtre de l'enfer.
On vous l'embrasse , on le baise , on le serre ; On vous le porte en moins d'un tour de main , Toujours baisé, vers le lieu du festin.
Satan se levé, et lui dit : Fils du diable , ies frapparts ornement véritable , (3) Certes sitôt je n'espérais te voir : * T
o LA PUCELLE.
Chez les humains tu m'étais nécessaire ; Qui mieux que toi peuplait notre manoir? Par toi la France était mon séminaire; En te voyant je perds tout mon espoir. Mais du destin la volonté soit faite ! Bois avec nous, et prends place à ma draite.
Le cor délier , plein d'une sainte horreur . Baise à genoux l'ergot de son seigneur; Puis d'un air morne il jette au loin la vue Sur cette vaste et brûlante étendue , Séjour de feu qu'habitent pour jamais L'affreuse mort, les tourments, les forfaits; Trône éternel où sied l'esprit immonde , Abyme immense où s'engloutit le monde ; Sépulcre où gît la docte antiquité , Esprit, amour, savoir, grâce, beauté, Et cette foule immortelle, innombrable, D'enfants du ciel créés tous pour le diable.
Tu sais , lecteur, qu'en ces feux dévorants Les meilleurs rois sont avec les tyrans. Nous y plaçons Antonin, Marc-Aurele ; Ce bon Trajan, des princes le modèle ; Ce doux Titus , l'amour de l'univers ; Les deux Catons , ces fléaux des pervers ; Ce Scipion , maître de son courage , Lui qui vainquit et l'amour et Cartilage. Vous y grillez , sage et docte Platon , Divin Homère , éloquent Cicéron ; Et vous , Socrate, enfant de la sagesse , Martyr de Dieu dans la profane Grèce ; Juste Aristide , et vertueux Solon :
Tous malheureux morts sans confession.
Mais ce qui plus étonna Grisbourdon, Ce fut de voir en la chaudière grande Certains quidams, saints ou rois, dont le nom Orne l'histoire , et pare la légende.
Un des premiers était le roi Clovis. (4) Je vois d'abord mon lecteur qui s'étonne Qu'un si grand roi, qui tout son peuple a mis Dans le chemin du benoît paradis , N'ait pu jouir du salut qu'il nous donne. Ah ! qui croirait qu'un premier roi chrétien Fut en effet damné comme un païen?
Mais mon lecteur se souviendra très bien Qu'être lavé de cette eau salutaire Ne suffit pas quand le cœur est gâté.
Or ce Clovis, dans le crime empâté, Portait un cœur inhumain, sanguinaire ; Et saint Rémi ne put laver jamais Ce roi des Francs , gangrené de forfaits.
Parmi ces grands, ces souverains du monde , Ensevelis dans cette nuit profonde , On discernait le fameux Constantin.
Est-il bien vrai? criait avec surprise Le moine gris : ô rigueur ! ô destin ! Quoi! ce héros , fondateur de l'église, Qui de la terre a chassé les faux dieux , Est descendu dans l'enfer avec eux l Lors Constantin dit ces propres paroles : (5) J'ai renversé le culte des idoles ; Subies débris de leurs temples fumants Au Dieu du ciel j'ai prodigué l'encens ; Mais tous mes soins pour sa grandeur suprême N'eurent jamais d'autre objet que moi-même : Les saints autels n'étaient à mes regards Qu'un inarche-pied du trône des Césars ; L'ambition , les fureurs , les délices , Etaient mes dieux , avaient mes sacrifices : L'or des chrétiens, leurs intrigues, leur sang, Ont cimenté ma fortune et mon rang :
Pour conserver cette grandeur si chère J'ai massacré mon malheureux beau-pere :
7i LA PUCELLE.
Dans les plaisirs et dans le sang plongé , Faible et barbare en ma fureur jalouse , Ivre d'amour , et de soupçons rongé, Je fis périr mon fils et mon épouse.
O Grisbourdon ! ne sois plus étonné Si, comme toi , Constantin est damné.
Le révérend de plus en plus admire Tous les secrets du ténébreux empire.
Il voit par-tout de grands prédicateurs, Riches prélats , casuistes , docteurs , Moines d'Espagne, et nonnains d'Italie.
De tous les rois il voit les confesseurs ; De nos beautés il voit les directeurs : Le paradis ils ont eu dans leur vie.
Il apperçut dans le fond d'un dortoir Certain frocard, moitié blanc, moitié noir, Portant crinière en écuelle arrondie : Au fier aspect de cet animal pie^ Le cordelier , riant d'un ris malin , Se dit tout bas, Cet homme est jacobin. (Û) Quel est ton nom? lui cria-t-il soudain. L'ombre répond d'un ton mélancolique :
Hélas ! mon fils , je suis saint Dominique. (7)
A ce discours , à cet auguste nom , Vous eussiez vu reculer Grisbourdon ; Il se signait, il ne pouvait le croire. Comment, dit-il, dans la caverne noire Un si grand saint, un apôtre, un docteur l Vous, de la foi le sacré promoteur, Homme de Dieu, prêcheur évangélique.
Vous dans l'enfer , ainsi qu'un hérétique ! Certes ici la grâce est en défaut.
Pauvres humains , qu'on est trompé là-haut .' Et puis allez , dans vos cérémonies , De tous les saints chanter les litanies. Lors repartit avec un ton dolent
Notre Espagnol, au manteau noir et blanc : Ne songeons plus aux vains discours des hommes ; De leurs erreurs qu'importe le fracas?
Infortunés, tourmentés où nous sommes, Loués, fêtés où nous ne sommes pas , Tel sur la terre a plus d'une chapelle, Qui dans l'enfer rôtit bien tristement ; Et tel au monde on damne impunément , Qui dans les cieux a la vie éternelle. Pour moi . je suis dans la noire séquelle Très justement, pour avoir autrefois Persécuté ces pauvres Albigeois.
.1 e n'étais pas envoyé pour détruire : Et je suis cuit pour les avoir fait cuire.
Oh ! quand j 'aurais une langue de fer , Toujours parlant , je ne pourrais suffire , Mon cher lecteur , à te nombrer et dire Combien de saints on rencontre en enfer.
Quand des damnés la cohorte rôtie Eut assez fait au fils de saint Krancois Tous les honneurs de leur triste patrie - Chacun cria d'une commune voix:
Cher Grisbourdon , conte-nous , conte , conte , Qui t'a conduit vers une iin si prompte ; Conte-nous donc par quel étonnant cas Ton ame dure est tombée ici-bas.
Messieurs , dit-il , je ne m'en défends pas ; .1 e vous dirai mon étrange aventure ; Elle pourra vous étonner d'abord:
Mais il ne faut me taxer d'imposture ; On ne ment plus sitôt que l'on est mort.
.l'étais là-haut, comme on sait, votre apôtre ; Et , pour l'honneur du froc , et pour le vôtre , Je concluais l'exploit le plus galant Que jamais moine ait fait hors du couvent. Mon muletier, ah ! l'animal insigno !
1*A. PUCELLÈ. ?
Ah ! le grand homme ! ah ! quel rival condigne (8) Mon muletier , ferme dans son devoir , D'Hermaphrodix avait passé l'espoir.
J'avais aussi, pour ce monstre femelle , Sans vanité , prodigué tout mon zèle :
Le fils d'Alix, ravi d'un tel efforf , Nous laissait Jeanne en vertu de l'accord. Jeanne la forte , et Jeanne la rebelle , Perdait bientôt ce grand nom de pucelle : Entre mes bras elle se débattait ; Le muletier par-dessous la tenait ; Hermaphrodix de bon coeur rieanait.
Mais croirez-vous ce que je vais vous db.v ? L'air s'entr'ouvrit; et du haut de l'empire Qu'on nomme ciel (lieux où ni vous ni moi N'irons jamais , et vous savez pourquoi ) Je vis descendre , ô fatale merveille ! Cet animal qui porte longue oreille , Et qui jadis à Balaam parla, Quand Balaam sur la montagne aiJa. Quel terrible âne ! il portait une selle D'un beau velours , et sur l'arçon d'iee le Etait un sabre à deux larges tranchants : De chaque épaule il lui sortait une êile Dont il volait , et devançait les vents . A haute voix alors s'écria Jeanne :
Dieu soit loué ! voici venir mon âne.
A ce discours je fus transi d'effroi : L'âne à l'instant ses quatre genoux plie , Levé sa queue et sa tête polie , Comme disant à Dunois , Monte-moi.
Dunois le monte , et l'animal s'envoie Sur notre tête , et passe , et caracole. Dunois planant, le cimeterre en main , Sur moi chétif fondit d'un vol soudain. Mon cher Satan , mon seigneur souverain ,
Ainsi, dit-on, lorsque tu fis la guerre Imprudemment au maître du tonnerre , (9) Tu vis sur toi s'élancer saint Michel , Vengeur fatal des injures du ciel.
Réduit alors à défendre ma vie, J'eus mon recours à la sorcellerie.
Je dépouillai d'un nerveux cordelier Le sourcil noir et le visage altier.
Je pris la mine et la forme charmante D'une beauté douce , fraîche , innocente; De blonds cheveux se jouaient sur mon sein : De gaze fine une étoffe brillante Fit entrevoir une gorge naissante :
J'avais tout l'art du sexe féminin :
Je composais mes yeux et mon visage ; On y voyait cette naïveté
Qui toujours trompe, et qui toujours engage. Sous ce vernis un air de volupté Eût des humains rendu fou le plus sage : J'eusse amolli le cœur le j)lus sauvage : Car j'avais tout . artifice et beauté.
Mon paladin en parut enchanté.
J'allais périr; ce héros invincible Avait levé son braquemart (10) terrible ; Son bras était à demi-descendu , Et Grisbourdon se croyait pourfendu.
Dunois regarde ; il s'émeut, il s'arrête. Qui de Méduse eût vu jadis la tête, Etait en roc mué soudainement :
Le beau Dunois changea bien autrement.
Il avait l'ame avec les yeux frappée : Je vis tomber sa redoutable épée ; •le vis Danois sentir à mon aspect Beaucoup d'amour, et beaucoup de respect. Qui n'aurait cru que j'eusse eu la victoire ? Mais voici bien le pis de mon histoire.
Le muletier, qui pressait dans ses bras De Jeanne d'Arc les robustes appas , En me voyant si gentille et si belle , Brûla soudain d'une flamme nouvelle.
Hélas ! mon cœur ne le soupçonnait pas De convoiter des charmes délicats.
Un cœur grossier connaître l'inconstance.' Il lâcha prise, et j'eus la préférence. Il quitte Jeanne \ ah , funeste beauté l A peine Jeanne est-elle en liberté , Qu'elle apperçut le brillant cimeterre Qu'avait Dunois laissé tomber par terre. Du fer tranchant sa dextre se saisit ; Et, dans l'instant que le rustre infidèle Quittait pour moi la superbe pucelle , Par le chignon Jeanne d'Arc m'abattit , Et d'un revers la nuque me fendit.
Depuis ce temps je n'ai nulle nouvelle Du muletier , de Jeanne la cruelle, D'Hermaphrodix, de l'âne , de Dunois.
Puissent-ils tous être empalés cent fois l Et que le ciel, qui confond les coupables, Pour mon plaisir les donne à tous les diables ! Ainsi parlait le moine avec aigreur ; Et tout l'enfer en rit d'assez bon cœur.
r IN DU ODAHT V.
ARGUMENT
Aventure d'Agnès et de Monrose. Temple de la renommée. Aventure tragique de Dorothée.
ViuiTTONs l'enfer , quittons ce gouffre immonde Où Grisbonrdon brûle avec Lucifer :
Dressons mon "vol aux campagnes de l'air, Et revoyons ce qui se passe au monde.
Ce monde , hélas ! est bien un autre enfer. J'y vois par-tout l'innocence proscrite , L'homme de bien flétri par l'hypocrite ; L'esprit , le goût , les beaux arts éperdus , Sont envolés , ainsi que les vertus.
Une rampante et lâche politique Tient lieu de tout, est le mérite unique. Le zèle affreux des dangereux dévots Contre le sage arme la main des sots ; Et l'intérêt , ce vil roi de la terre , Pour qui l'on fait et la paix et la guerre, Triste et pensif auprès d'un coffre-fort , Vend le plus faible aux crimes du plus fort. Chétifs mortels , insensés et coupables , De tant d'horreurs à quoi bon vous noircir? Ah, malheureux! qui péchez sans plaisir, Dans vos erreurs soyez plus raisonnables ; Soyez au moins des pécheurs fortunés ;
Et , puisqu'il faut que vous soyez damnés , Damnez- vous donc pour des fautes aimables.
Agnès Sorel sut en user ainsi.
On ne lui peut reprocher dans sa vie Que les douceurs d'une tendre folie.
Je lai pardonne, et je pense qu'aussi Dieu tout clément aura pris pitié d'elle : En paradis tout saint n'est pas pucelle ; Le repentir est vertu du pécheur.
Quand Jeanne d'Arc défendait son honneur , Et que du fil de sa céleste épée De Grisbourdon la tête fut coupée , Notre âne ailé , qui dessus son harnois Portait en l'air le chevalier Dunois , Conçut alors le caprice profane De l'éloigner , et de l'ôter à Jeanne. Quelle raison en avait-il ? l'amour , Le tendre amour , et la naissante envie Dont en secret son arae était saisie.
L'ami lecteur apprendra quelque jour Quel trait de flamme , et quelle idée hardie Pressait déjà ce héros d'Arcadie.
L'animal saint eut donc la fantaisie De s'envoler devers la Lombardie ; Le bon Denis en secret conseilla Cette escapade à sa monture ailée :
Vous demandez , lecteur , pourquoi cela ? C'est que Denis lut dans l'ame troublée De son bel âne , et de son beau bâtard. Tous deux brûlaient d'un feu qui tôt ou tard Aurait pu nuire à la cause commune , Perdre la France, et Jeanne , et sa fortune. Denis pensa que l'absence et le temps Les guériraient de leurs amours naissants, Denis encore avait en cette affaire Un autre but, une bonne œuvre à faire.
Craignez , lecteur , de blâmer ses desseins, Et respectez tout ce que font les saints.
L'âne céleste , où Denis met sa gloire , S'envola donc loin des rives de Loire, Droit vers le Rhône ; et Dunois stupéfait A tire d'aile est parti comme un trait. Il regardait de loin son héroïne, Qui, toute nue , et le fer à la main , Le cœur ému d'une fureur divine , Rouge de sang, se frayait un chemin.
Hermaphrodix veut l'arrêter en vain ; Ses farfadets , son peuple aérien , En cent façons volent sur son passage.
Jeanne s'en moque , et passe avec courage. Lorsqu'en un bois quelque jeune imprudent "Voit une ruche , et , s'approchant , admire L'art étonnant de ce palais de cire , De toutes parts un essaim bourdonnant Sur mon badaud s'en vient fondre avec rage ; Un peuple ailé lui couvfe le visage :
L'homme piqué court à tort, à travers ; De ses deux mains il frappe , il se demene , Dissipe, tue , écrase par centaine , Cette canaille habitante des airs.
C'était ainsi que la pucelle fiere Chassait au loin cette foule légère.
A ses genoux le chétif muletier, Craignant pour soi le sort du cordelier, Tremble , et s'écrie : O pucelle .' ô ma mie , Dans l'écurie autrefois tant servie!
Quelle furie ! épargne au moins ma vie ; Que les honneurs ne changent point tes mœurs ! Tu vois mes pleurs , ah , Jeanne ! je me meurs !
Jeanne répond: Faquin, je te fais grâce ; Dans ton vil sang, de fange tout chargé , Ce fer divin ne sera point plongé
«o LAPUCELLE.
Végète encore , et que ta lourde masse Ait à l'instant l'honneur de me porter : .le ne te puis en mulet translater ; Mais ne m'importe ici de ta figure ; Homme ou mulet, tu seras ma monture.
Dunois m'a pris l'âne qui fut pour moi , Et je prétends le retrouver en toi :
Çà , qu'on se courbe. Elle dit ; et la bête Baisse à l'instant sa chauve et lourde tête, Marche des mains , et J eanne sur son dos Va daus les champs affronter les héros. Pour le génie, il jura par son père De tourmenter toujours les bons Français ; Son cœur navré pencha vers les Anglais : Il se promit , dans sa juste colère , De se venger du tour qu'on lui jouait, De bien punir tout Français indiscret Qui, pour son dam, passerait sur sa terre. Il fait bâtir au plus vite un château D'un goût bizarre et tout-à-fait nouveau , Un labyrinthe , un piège , où sa vengeance Veut attraper les héros de la France, (i) Mais que devint la belle Agnès Sorel?
Vous souvient-il de son trouble cruel ? Comme elle fut interdite , éperdue , Quand Jean Chandos l'embrassait toute nue ? Ce Jean Chandos s'élança de ses bras Très brusquement , et courut aux combats. La belle Agnès crut sortir d'embarras.
De son danger encor toute surprise , Elle jurait de n'être jamais prise A l'avenir en un semblable cas.
Au bon roi Charlc elle jurait tout bas D'aimer toujours ce roi qui n'aime qu'elle, De respecter ce tendre et doux lien, Et de mourir plutôt qu'être infidèle:
Mais il ne faut jamais jurer de rien.
Dans ce fracas , dans ce trouble effroyable , D'un camp surpris tumulte inséparable , Quand chacun court , officier et soldat, Que l'un s'enfuit, et que l'autre combat, Que les valets, frippons suivant l'armée , Pillent le camp , de peur des ennemis ; Parmi les cris , la poudre , et la fumée , La belle Agnès , se voyant sans babits , Du grand Chandos entre en la garde-robe ; Puis , avisant chemise , mules , robe , Saisit le tout en tremblant et sans bruit ; Même elle prend jusqu'au bonnet de nuit. Tout vint à point: car de bonne fortune Elle apperçut une jument bai-brune , Bride à la bouche , et selle sur le dos , Que l'on devait amener à Chandos.
Un écuyer , vieil ivrogne intrépide , Tout en dormant la tenait par la bride. L'adroite Agnès s'en va subtilement Oter la bride à Fécuyer dormant ; Puis, se servant de certaine escabelle, Y pose un pied , monte , se met en selle , Pique , et s'en va , croyant gagner les bois , Pleine de crainte et de joie à la fois. L'ami Bonneau court à pied dans la plaine , En maudissant sa pesante bedaine , Ce beau voyage , et la guerre , et la cour , Et les Anglais , et Sorel , et l'amour.
Or de Chandos le très fidèle page ( Monrose était le nom du personnage) , (2) Qui revenait ce matin d'un message , "Voyant de loin tout ce qui se passait, Cette jument qui vers les bois courait, Et de Chandos la robe et le bonnet , Devinant mal ce que ce pouvait être,
Crut fermement que c'était son cher maître , Qui, loin du camp, demi-nu s'enfuyait.
Epouvanté de l'étrange aventure, D'un coup de fouet il hâte sa monture, Galope , et crie : Ah , mon maître ! ah , seigneur ! Vous poursuit-on ? Chariot est-il vainqueur ? Où courez-vous? je vais par-tout vous suivre; Si vous mourez , j e cesserai de vivre : Il dit , et vole ; et le vent emportait Lui , son cheval , el tout ce qu'il disait.
La belle Agnes, qui se croit poursuivie , Court dans le bois, au péril de sa vie ; Le page y vole ; et plus elle s'enfuit, Plus notre Anglais avec ardeur la suit. La jument bronche, et la belle éperdue, Jetant un cri dont retentit la nue , Tombe à côté sur la terre étendue.
Le page arrive aussi prompt que les vents : Mais il perdit l'usage de ses sens , Quand cette robe ouverte et voltigeante Lui découvrit une beauté touchante , Un sein d'albâtre , et les charmants trésors Dont ia nature enrichissait son corps.
Bel Adonis (3), telle fut. ta surprise, Quand la maîtresse et de Mars et d'Anchise, Du haut des cieux , le soir , au coin d'un bois , S'offrit à toi pour la première fois.
Vénus , sans doute , avait plus de parure ; Une jument n'avait point renversé Son corps divin, de fatigue harassé ; Bonnet de nuit n'était point sa coiffure ; Son eu d'ivoire était sans meurtrissure : Mais Adonis, à ces attraits tout nus , Balancerait entre Agnès et Vénus.
Le jeune Anglais se sentit Pâme atteinte D'un ^eu mêlé de respect et de crainte;
Il prend Agnès , et l'eniL/asse en tremblant : Hélas! dit-il, seriez-voiis point blessée? Agnès sur lui tourne un œil languissant, Et, d'une voix timide, embarrassée.
En soupirant elle lui parle ainsi:
Qui que tu sois qui me poursuis ici, Si tu n'as point un cœur né pour le crime , N'abuse point du malheur qui m'opprime ; Jeune étranger, conserve mon honneur, Sois mon appui , sois mon libérateur.
Elle ne put en dire davantage :
Elle pleura , détourna son visage , Triste, confuse, et tout bas promettant D'être fidèle au bon roi son amant. Monrose ému fut un temps en silence ; Puis il lui dit d'un ton tendre et touchant : O de ce monde adorable ornement, Que sur les cœurs vous avez de puissance ! .le suis à vous, comptez sur mon secours; Vous disposez de mon cœur, de mes jours, De tout mon sang ; ayez tant d'indulgence Que d'accepter que j 'ose vous servir ; Je n'en veux point une autre récompense : C'est être heureux que de vous secourir. Il tire alors un flacon d'eau des carmes ; Sa main timide en arrose ses charmes , Et ces endroits de roses et de lis Qu'avaient la selle et la chute meurtris. La belle Agnès rougissait sans colère, Ne trouvait point sa main trop téméraire «, Et le lorgnait sans bien savoir pourquoi, Jurant toujours d'être fidèle au roi.
Le page ayant employé sa bouteille :
Rare beauté , dit-il, je vous conseille De cheminer jusqu'en un bourg voisin , Nous marcherons par ce petit chemin.
84 LAPUCELLE.
Dedans ce bourg nul soldat ne demeure ; Nous y serons avant qu'il soit une heure, J'ai de l'argent; et l'on vous trouvera Et coiffe, et jupe , et tout ce qu'il faudra Pour habiller avec plus de décence Une beauté digne d'un roi de France.
La dame errante approuva son avis ; Monrose était si tendre et si soumis , Etait si beau , savait à tel point vivre , Qu'on ne pouvait s'empêcher de le suivre.
Quelque censeur, interrompant le fil De mon discours, dira : Mais se peut-il Qu'un étourdi, qu'un jeune Anglais, qu'un page, Fût près d'Agnès respectueux et sage ; Qu'il ne prît point la moindre liberté ? Ah ! laissez là vos censures rigides : Ce page aimait ; et si la volupté Nous rend hardis , l'amour nous rend timides.
Agnès et lui marchaient donc vers ce bourg , S'entretenant de beaux propos d'amour , D'exploits de guerre , et de chevalerie , De vieux romans pleins de galanterie.
Notre écuyer , de cent pas en cent pas , S'approchait d'elle , et baisait ses beaux bras ; Le tout d'un air respectueux et tendre : La belle Agnès ne savait s'en défendre ; Mais rien de plus : ce jeune homme de tien Voulait beaucoup , et ne demandait rien. Dedans le bourg ils sont entrés à peine , Dans un logis son écuyèr la mené Bien fatiguée ; Agnès entre deux draps Modestement repose ses appas.
Monrose court , et va tout hors d'haleine Chercher par-tout pour dignement servir , Alimenter, chausser, coiffer , vêtir , Cette beauté déjà sa souveraine.
Charmant enfant, dont l'amour et l'honneur Ont pris plaisir à diriger le cœur , Où sont les gens dont la sagesse égale Les procédés de ton ame loyale ?
Dans ce logis ( je ne puis le nier ) De Jean Chandos logeait un aumônier.
Tout aumônier est plus hardi qu'un page. Le scélérat, informé du voyage Du beau Monrose et de la belle Agnès , Et , trop instruit que dans son voisinage , A quatre pas, reposaient tant d'attraits , Pressé soudain de son désir infâme , Les yeux ardents, le sang rempli de flamme, Le corps en rut, de luxure enivré , Entre en jurant comme un désespéré , Ferme la porte , et les deux rideaux tire. Mais , cher lecteur , il convient de te dire Ce que faisait en ce même moment Le grand Dunois sur son âne volant.
Au haut des airs, où les Alpes chenues Portent leur tête et divisent les nues , Vers ce rocher fendu par Annibal , (4) Fameux passage aux Romains si fatal , Qui voit le ciel s'arrondir sur sa tête , Et sous ses pieds se former la tempête , Est un palais de marbre transparent, Sans toit ni porte , ouvert à tout venant. Tous les dedans sont des glaces fidèles*; Si que chacun qui passe devant elles , Ou belle ou laide , ou jeune homme ou barbon, Peut se mirer tant qu'il lui semble bon.
Mille chemins mènent devers l'empire De ces beaux lieux où si bien l'on se mire ; Mais ces chemins sont tous bien dangereux ; Il faut franchir des abymes affreux.
Tel bien souvent sur ce nouvel Olympe
LA PUGETjLE. 8
Est arrivé sans trop savoir par où :
Chacun y court ; et tandis que l'un grimpe , Il en est cent qui se cassent le cou.
De ce palais la superbe maîtresse Est cette vieille et bavarde déesse , La Renommée , à qui dans tous les temps Le plus modeste a donné quelque encens. Le sage dit que son cœur la méprise ; Qu'il hait l'éclat que lui donne un grand nom ; Que la louange est pour l'ame un poison : Le sage ment, et dit une sottise.
La Renommée est donc en ces hauts lieux. Les courtisans dont elle est entourée , Princes , pédants , guerriers , religieux , Cohorte vaine , et de vent enivrée, Vont tous priant , et criant à genoux : O Renommée ! 6 puissante déesse !
Qui savez tout , et qui parlez sans cesse , Par charité , parlez un peu de nous J
Pour contenter leurs ardeurs indiscrètes, La Renommée a toujours deux trompettes : L'une, à sa bouche appliquée à propos, Va célébrant les exploits des héros ; L'autre est au eu , puisqu'il faut vous le dire: C'est celle-ci qui sert à nous instruire De ce fatras de volumes nouveaux , Productions de plumes mercenaires , Et du Parnasse insectes éphémères , Qui l'un par l'autre éclipsés tour à tour , Faits en un mois , périssent en un jour. Ensevelis dans le fond des collèges, Rongés des vers , eux et leurs privilèges.
Un vil ramas de prétendus auteurs .
Du vrai génie infâmes détracteurs , Guyon, Fréron, la Reaumelle, Nonotte, Et ce rebut de la troupe bigotte »
Ce Savatier , de la fraude instrument, Qui vend sa plume , et ment pour de l'argent; Tous ces marchands d'opprobre et de fumée , Osent pourtant chercher la Renommée ; Couverts de fange, ils ont la vanité De se montrer à la divinité :
A coup de fouets chassés du sanctuaire , A peine encore ils ont vu son derrière.
Gentil Dunois , sur ton ânon monté , En ce beau lieu tu te vis transporté.
Ton nom fameux, qu'avec justice on fête , Etait corné par la trompette honnête»
Tu regardas ces miroirs si polis.
O quelle joie enchantait tes esprits !
Car tu voyais dans ces glaces brillantes De tes vertus les peintures vivantes ; Non seulement des sièges^ des combats.
Et ces exploits qui font tant de fracas , Mais des vertus encor plus difficiles , Des malheureux de tes bienfaits charges Te bénissant au sein de leurs asyles , Des gens de bien à la cour protégés . Des orphelins de leurs tuteurs vengé. s. Dunois ainsi contemplant son histoire Se complaisait à jouir de sa gloire.
Son âne aussi , s'amusant à se voir , Se pavanait de miroir en miroir.
On entendit dessus ces entrefaites Sonner en l'air une des deux trompette? : Elle disait : Voici l'horrible jour Où dans Milan la sentence est dictée ; On va brûler la belle Dorothée :
Pleurez , mortels qui connaissez l'amour. Qui ? dit Dunois ; quelle est donc cette belle ? Qu'a-t-elle fait ? pourquoi la brûle-t-on ? Pas.se après tout si c'est une laidronf
8g LA PUCELLE.
Mais dans le feu mettre un jeune tendron / Par tous les saints ! c'est chose trop cruelle : Les Milanais ont donc perdu l'esprit.
Comme il parlait la trompette reprit :
O Dorothée , ô pauvre Dorothée !
En feu cuisant tu vas être jetée , Si la valeur d'un chevalier loyal Ne te recout de ce brasier fatal.
A cet avis Dunois sentit dans l'ame Un prompt désir de secourir la dame ; Car vous savez que sitôt qu'il s'offrait Occasion de marquer son courage , "Venger un tort, redresser quelque outrage, Sans raisonner ce héros y courait.
Allons , dit-il à son âne fidèle , Vole à Milan , vole où l'honneur t'appelle. L'âne aussitôt ses deux ailes étend ; Un chérubin va moins rapidement. (6) On voit déjà la ville où la justice Arrangeait tout pour cet affreux supplice. Dans la grand' place on élevé un bûcher ; Trois cents archers , gens cruels et timides , Du mal d'autrui monstres toujours avides , Rangent le peuple , empêchent d'approcher. On voit par-tout le beau monde aux fenêtres , Attendant l'heure, et déjà larmoyant :
Sur un balcon l'archevêque et ses prêtres Observent tout d'un œil ferme et content. Quatre alguazils (7) amènent Dorothée , Nue en chemise , et de fer garrottée.
Le désespoir et la confusion , Le juste excès de son affliction Devant ses yeux répandent un nuage ; Des pleurs amers inondent son visage.
Elle entrevoit d'un oeil mal assuré \i 'affreux poteau pour sa mort préparé ;
CHANT VI. 8y
Et ses sanglots se faisant un passage : O mon amant ! ô toi qui dans mon cœur Règnes encore en ces moments d'horreur !... Elle ne put en dire davantage ; Et bégayant le nom de son amant , Elle tomba sans voix, sans mouvement, Le front jauni d'une pâleur mortelle :
Dans cet état elle était encor belle.
Un scélérat nommé Sacrogorgon, De l'archevêque infâme champion , (8) La dague au poing vers le bûcher s'avance , Le chef armé de fer et d'impudence, Et dit tout haut : Messieurs, je jure Dieu Que Dorothée a mérité le feu ; Est-il quelqu'un qai prenne sa querelle? Est-il quelqu'un qui combatte pour elle ? S'il en est un, que cet audacieux Ose à l'instant se montrer à mes yeux, Yoici de quoi lui fendre la cervelle : Disant ces mots il marche fièrement, Branlant en l'air un braquemart (9) tranchant, Roulant les yeux, tordant sa laide bouche. On frémissait à son aspect farouche ; Et dans la ville il n'était écuyer Qui Dorothée osât justifier.
Sacrogorgon venait de les confondre :
Chacun pleurait , et nul n'osait répondre.
Le fier prélat du haut de son balcon Encourageait le brutal champion.
Le beau Dunois , qui planait sur la place , Fut si choqué de l'insolente audace De ce pervers , et Dorothée en pleurs Etait si belle au sein de tant d'horreurs , Son désespoir la rendait si touchante, Qu'en la voyant il la crut innocente.
Il saute à terre , et d'un ton élevé :
9o LA PUCELLE.
C'est moi, dit-il, face de réprouvé , Qui viens ici montrer par mon courage Que Dorothée est vertueuse et sage .
Et que tu n'es qu'un fanfaron brutal , Suppôt du crime, et menteur déloyal.
Je veux d'abord savoir de Dorothée Quelle noirceur lui peut être imputée . Quel est son cas , et par quel gueî-à-pan On fait brûler les belles à IVJilan.
Il dit : le peuple , à la surprise en proie , Poussa des cris d'espérance et de joie. Sacrogorgon , qui se mourait de peur , Fit comme il put semblant d'avoir du cœur. Le fier prélat , sous sa mine hypocrite , Ne peut cacher le trouble qui l'agite.
A Dorothée alors le beau Dunois S'en vint parler d'un air noble et courtois. Les yeux baissés , la belle lui raconte En soupirant son malheur et sa honte : L'àne divin , sur l'église perché , De tout ce cas paraissait fort touché ; Et de Milan les dévotes familles Bénissaient Diep qui prend pitié des filles.