U OH A M T V I
ARGUMENT
Comment Dunois sauva Dorothée condamnée à la murt par l'inquisition.
JLjorsqu' autrefois , au printemps de mes jours ,
Je fus quitté par ma belle maîtresse 1
Mon tendre cœur fut navré de tristesse .
Et je pensais renoncer aux amours ;
Mais d'offenser par le moindre discours
Cette beauté que j'avais encensée ,
De son bonbeur oser troubler le cours ,
Un tel forfait n'entra dans ma pensée.
Gêner un cœur , ce n'est pas ma façon.
Que si je traite ainsi les iniideles ,
Vous comprenez , à plus forte raison ,
Que je respecte encor plus les cruelles.
Il est affreux d'aller persécuter
Un jeune cœur que l'on n'a pu domter.
Si la maîtresse, objet de votre hommage .
Ne peut pour vous des mêmes feux brûler ,
Cherchez ailleurs un plus doux esclavage :
On trouve assez de quoi se consoler :
Ou bien buvez ; c'est un parti fort sage.
Et plut à Dieu qu'en un cas tout pareil
Le tonsuré , qu'amour rendit barbare ,
Cet oppresseur d'une beauté si rare ,
Se fût servi d'un aussi bon conseil !
2 LAPtTCELLE.
Déjà Dunois à la belle affligée Avait rendu le courage et l'espoir :
Mais ayant tout il convenait savoir Les attentats dont elle était chargée.
O vous, dit-elle en baissant ses beaux yeux , Ange divin , qui descendez des cieux , "Vous qui venez prendre ici ma défense, Vous savez bien quelle est mon innocence. Dunois reprit : Je ne suis qu'un mortel ; Je suis venu par une étrange allure Pour vous sauver d'un trépas si cruel.
Nul dans les cœurs ne lit que l'Eternel. Je crois votre ame et vertueuse et pure ; Mais dites-moi pour Dieu votre aventure.
Lors Dorothée , en essuyant les pleurs Dont le torrent son beau visage mouille , Dit : L'amour seul a fait tous mes malheurs. Connaissez- vous monsieur de la Trimouille ?
Oui, dit Dunois, c'est mon meilleur ami ; Peu de héros ont une ame aussi belle ; Mon roi n'a point de guerrier plus fidèle ; L'Anglais n'a point de plus fier ennemi ; Nul chevalier n'est plus digne qu'on l'aime. Il est trop vrai , dit-elle , c'est lui-même. Il ne s'est pas écoulé plus d'un an Depuis le jour qu'il a quitté Milan.
C'est en ces lieux qu'il m'avait adorée ; Tl le jurait, et j'ose être assurée Que son grand cœur est toujours enflammé , Qu'il m'aime encor , car il est trop aimé.
Ne doutez point , dit Dunois , de son ame ; Votre beauté vous répond de sa flamme : Je le connais ; il est, ainsi que moi , A ses amours fidèle comme au roi.
L'autre reprît: Ah l monsieur, je vous croi. O jour heureux où je le vis paraître ,
CHANT VIL i)3
Où des mortels il était à mes yeux Le plus aimable et le plus vertueux , Où de mon cœur il se rendit le maître Je l'adorais avant que ma raison Eut pu savoir si je l'aimais ou non.
Ce fut, monsieur, ô moment délectable l Chez l'archevêque , où nous étions à table, Que ce héros , plein de sa passion , Me fit , me fît sa déclaration.
Ah ! j'en perdis la parole et la vue ; Mon sang brûla d'une ardeur inconnue :
Du tendre amour j'ignorais le danger , Et de plaisir je ne pouvais manger.
Le lendemain il me rendit visite ; Elle fut courte , il prit congé trop vite. Quand il partit mon cœur le rappelait, Mon tendre cœur après lui s'envolait.
Le lendemain il eut un tête-à-tête Un peu plus long , mais non pas moins honnête. Le lendemain il en reçut le prix Par deux baisers sur mes lèvres ravis.
Le lendemain il osa davantage ; Il me promit la foi de mariage.
Le lendemain il fut entreprenant ; Le lendemain il me fît un enfant.
Que dis-je , hélas I faut-il que je raconte De point en point mes malheurs et ma honte, Sans que je sache , 6 digne chevalier , A quel héros j 'ose me confier ?
Le chevalier , par pure obéissance , Dit, sans -vanter ses faits ni sa naissance, Je suis Dunois. C'était en dire assez.
Dieu , reprit-elle , 6 Dieu qui m'exaucez, Quoi î vos bontés font voler à mon aidé Ce grand Dunois , ce bras à qui tout cède J Ah ] qu'on voit bien d'où vous tenez le jour ,
94 LA PUGELLE.
Charmant bâtard , cœur noble , ame sublime ; Le tendre amour me faisait sa victime ; Mon salut vient d'un enfant de l'amour : Le ciel est juste , et l'espoir me ranime.
Tous saurez donc, brave et gentil Dubois, Que mon amant , au bout de quelques mois , Fut obligé de partir pour la guerre , Guerre funeste, et maudite Angleterre !
11 écouta la voix de son devoir.
Mon tendre amour était au désespoir.
Un tel état vous est connu , sans doute , Et vous savez, monsieur, ce qu'il en coûte. Ce fier devoir lit seul tous nos malheurs : Je l'approuvais en répandant des pleurs : Mon cœur était forcé de se contraindre ; Et je mourais , mais sans pouvoir m'en plaindre, 11 me donna le présent amoureux D'un bracelet fait de ses blonds cheveux , Et son portrait, qui , trompant son absence , M'a fait cent fois retrouver sa présence. Un cher écrit sur-tout il me laissa , Que de sa main le ferme amour traça ; C'était, monsieur, une juste promesse , Un sûr garant de sa sainte tendresse ; On y lisait : Je jure par l'amour, Par les plaisirs de mon ame enchantée , De revenir bientôt en cette cour Pour épouser ma chère Dorothée.
Las ! il partit, il porta sa valeur Dans Orléans. Peut-être il est encore Dans ces remparts où l'appela l'honneur. Ah ! s'il savait quels maux et quelle horreur Sont loin de lui le prix démon ardeur î Non , juste ciel ! il vaut mieux qu'il l'ignore.
Il partit donc ; et moi, je m'en allai, Loin des soupçons d'une ville indiscrète ,
CHANT VII. ij5
Chercher aux champs une sombre retraite Conforme aux soins de mon cœur désolé.
Mes parents morts , libre dans ma tristesse . Cachée au monde, et fuyant tous les yeux , Dans le secret le plus mystérieux J'ensevelis mes pleurs, et ma grossesse. Mais , par malheur , hélas ! je suis la nièce De l'archevêque... à ces funestes mots Elle sentit redoubler ses sanglots.
Puis, vers le ciel tournant ses yeux en larmes. J'avais, dit-elle , en secret mis au jour Ce tendre fruit de mon furtif amour :
Avec mon fils consolant mes alarmes , De mon amant j'attendais le retour.
A l'archevêque il prit en fantaisie De venir voir quelle espèce de vie Menait sa nièce au fond de ces forets : Pour ma campagne il quitta son palais ; Il fut touché de mes faibles attraits.
Cette beauté , présent cher et funeste , Ce don fatal , qu'aujourd'hui je déteste , Perça son cœur des plus dangereux traits. Il s'expliqua : ciel , que je fus surprise ! Je lui parlai des devoirs de son rang. De son état, des nœuds sacrés du sang : Je remontrai l'horreur de l'entreprise ; Elle outrageait la nature et l'église : Hélas ! j'eus beau lui parler de devoir , Il s'entêta d'un chimérique espoir.
Il se flattait que mon cœur indocile D'aucun objet ne s'était prévenu , Qu'enfin l'amour ne m'était point connu , Que son triomphe en serait plus facile ; Il m'accablait de ses soins fatigants , De ses désirs rebutés et pressants.
Hélas ! un jour que , toute à ma tristesse ,
Je relisais cette douce promesse ,
Que de mes pleurs je mouillais cet écrit,
Mon cruel oncle en lisant me surprit.
Il se saisit d'une main ennemie
De ce papier qui contenait ma vie :
Il lut ; il vit dans cet écrit fatal
Tous mes secrets, ma flamme , et son rival.
Son ame alors , jalouse et forcenée ,
A ses désirs fut plus abandonnée ;
Toujours alerte, et toujours m'épiant,
Il sut bientôt que j'avais un enfant.
Sans doute un autre en eût perdu courage ;
Mais l'archevêque en devint plus ardent ;
Et se sentant sur moi cet avantage :
Ah ! me dit-il, n'est-ce donc qu'avec moi
Que vous aurez la fureur d'être sage?
Et vos faveurs seront le seul partage
De l'étourdi qui ravit votre foi ?
Osez-vous bien me faire résistance ?
Y pensez-vous ? vous ne méritez pas
Le fol amour que j'ai pour vos appas:
Cédez sur l'heure, ou craignez ma vengeance.
Te me jetai tremblante à ses genoux ;
J'attestai Dieu, je répandis des larmes.
Lui , furieux d'amour et de courroux ,
En cet état me trouva plus de charmes.
Il me renverse , et va me violer ;
A mon secours il fallut appeler :
Tout son amour soudain se tourne en rage.
D'un oncle, ô ciel ! souffrir un tel outrage .'
De coups affreux il meurtrit mon visage.
On vient au bruit ; mon oncle au même instant
Joint à son crime un crime encorplus grand ;
Chrétiens , dit-il, ma nièce est une impie ;
Je l'abandonne , et je l'excommunie :
Un hérétique , un damné suborneur
CHANT VII. y7
Publiquement a fait son déshonneur ; L'enfant qu'ils ont est un fruit d'adultère. Que dieu confonde et le fils et la mère ! Et , puisqu'ils ont nia malédiction , Qu'ils soient livrés à l'inquisition !
Il ne fit point une menace vaine ; Et dans Milan le traître arrive à peine Qu'il fait agir le grand iuquisiteur : On me saisit , prisonnière on m'entraîne Dans des cachots , où le pain de douleur Etait ma seule et triste nourriture , Lieux souterrains, lieux d'une nuit obscure, Séjour de mort , et tombeau des vivants ! Après trois jours on me rend la lumière , Mais pour la perdre au milieu des tourments. Vous les voyez ces brasiers dévorants ; C'est là qu'il faut expirer à vingt ans ; Voilà mon lit à mon heure dernière !
C'est là , c'est là, sans votre bras vengeur, Qu'on m'arrachait la vie avec l'honneur .' Plus d'uu guerrier aurait, selon l'usage, Pris ma défense, et pour moi combattu : Mais ] 'archevêque enchaîne leur vertu ; Contre l'église ils n'ont point de courage. Qu'attendre , hélas ! d'un cœur italien ? Ils tremblent tous à l'aspect d'une étole ; (i) Mais un Français n'est alarmé de rien , Et braverait le pape au capitole.
A ces propos Dunois , piqué d'honneur , Plein de pitié pour la belle accusée , Plein de courroux pour son persécuteur , Brûlait déjà d'exercer sa valeur, Et se flattait d'une victoire aisée :
Bien surpris fut de se voir entouré De cent archers , dont la cohorte fiere L'investissait noblement p$r derrière.
9» LA P UCELLE.
Un cuistre en robe , avec bonnet quarré,
Criait d'un ton de vrai miserere :
« On fait savoir de par la sainte église ,
« Par monseigneur, pour la gloire de Dieu,
« A tous chrétiens que le ciel favorise ,
« Que nous venons de condamner au feu
« Cet étranger, ce champion profane ,
« De Dorothée infâme chevalier ,
« Comme infidèle, hérétique, et sorcier ;
« Qu'il soit brûlé sur l'heure avec son âne;
Cruel prélat , Busiris en soutane , (2) C'était, perfide, un tour de ton métier ; Tu redoutais le bras de ce guerrier, Tu t'entendais avec le saint-office Pour opprimer sous le nom de justice Quiconque eût pu lever le voile affreux Dont tu cachais ton crime à tous les yeux.
Tout aussitôt l'assassine cohorte, Du saint-office abominable escorte , Pour se saisir du superbe Dunois Deux pas avance , et recule de trois , Puis marche encor , puis se signe et s'arrête. Sacrogorgon, qui tremblait à leur tête , Leur crie : Allons , il faut vaincre ou périr ; De ce sorcier tâchons de nous saisir.
Au milieu d'eux les diacres de la ville , Les sacristains arrivent à la file ; L'un tient un pot, et Tautre un goupillon: (3) Ils font leur ronde , et de leur eau salée Benoîtement aspergent l'assemblée.
On exorcise , on maudit le démon ; Et le prélat , toujours l'ame troublée , Donne par-tout la bénédiction.
Le grand Dunois , non sans émotion , Voit qu'on le prend pour envoyé du diable : Lors saisissant de son bras redoutable
CHANT VII. yy
Sa grande épée , et de l'autre montrant Un chapelet, catholique instrument , De son salut cher et sacré garant :
Allons, dit-il, venez à moi, mon âne.
L'âne descend , Dunois monte , et soudain Il va frappant, en moins d'un tour de main , De ces croquants la cohorte profane ; Il perce à l'un le sternum et le bras ; (4) Il atteint l'autre à l'os qu'on nomme atlas : (5) Qui voit tomber son nez et sa mâchoire , Qui son oreille , et qui son humérus ; Qui pour jamais s'en va dans la nuit noire , Et qui s'enfuit disant ses oremus.
L'âne , au milieu du sang et du carnage , Du paladin seconde le courage ; Il vole , il rue , il mord , il foule aux pieds Ce tourbillon de faquins effrayés.
Sacrogorgon , abaissant sa visière , Toujours jurant , s'en allait en arrière : Danois le joint , l'atteint à l'os pubis; (fi) Le fer sanglant lui sort par le coccîs : (.7) Le vilain tombe , et le peuple s'écrie : Béni soit Dieu .' le barbare est sans vie.
Le scélérat encor se débattait Sur la poussière, et son cœur palpitait, Quand le héros lui dit : Ame traîtresse , L'enfer t'attend; crains le diable, et confesse Que l'archevêque est un coquin mitre , Un ravisseur, un parjure avéré ; Que Dorothée est l'innocence même , Qu'elle est fidèle au tendre amant qu'elle aime , Et que tu n'es qu'un sot et qu'un frippon. Oui , monseigneur , oui , vous avez raison ; Je suis un sot ; la chose est par trop claire , Et votre épée a prouvé cette affaire.
Il dit : son ame alla chez le démon.
oo LA PUCELLE.
Ainsi mourut le fier Sacrogorgon.
Dans l'instant même où ce bravache infâme A Belzébuth rendait, sa vilaine ame , Devers la place arrive un écuyer , Portant salade , (8) avec lance dorée ; Deux postillons à la jaune livrée Allaient devant. C'était chose assurée Qu'il arrivait quelque grand chevalier. A cet objet la belle Dorothée , D'étonnement et d'amour transportée :
Ah ! Dieu puissant , se mit-elle à crier , Serait-ce lui ? serait-il bien possible ? A mes malheurs le ciel est trop sensible.
Les Milanais, peuple très curieux , Vers l'écuyer avaient tourné les yeux.
Eh J cher lecteur , n'êtes-vous pas honteux De ressembler à ce peuple volage , Et d'occuper vos yeux et votre esprit Du changement qui dans Milan se fit ?
Est-ce donc là le but de mon ouvrage ? Songez , lecteurs, aux remparts d'Orléans , Au roi de France , aux cruels assiégeants , A la Pucelle ,£ l'illustre amazone , La vengeresse et du peuple et du trône , Qui sans jupon , sans pourpoint ni bonnet, Parmi les champs comme un centaure allait , Ayant en Dieu sa plus ferme espérance, Comptant sur lui plus que sur sa vaillance , Et s'adressant à monsieur saint Denis, Qui cabalait alors en paradis Contre saint George en faveur de la France.
Sur-tout , lecteur , n'oubliez point Agnès ; Ayez l'esprit tout plein de ses attraits ; Tout honnête homme , à mon gré , doit s'y plaire ; Est-il quelqu'un si morne et si sévère Que pour Agnès il soit sans intérêt?
CHANT VII. ioi
Et franchement dites-moi, s'il vous plaît , Si Dorothée au feu fut condamnée , Si le Seigneur du haut du firmament Sauva le jour à cette infortunée ; Semhlahle cas advient très rarement.
Mais que l'ohjet où votre cœur s'engage , Pour qui vos pleurs ne peuvent s'essuyer , Soit dans les hras d'un robuste aumônier , Ou semble épris pour quelque jeune page ; Cet accident peut-être est plus commun : Pour l'amener ne faut miracle aucun.
Je l'avouerai, j'aime toute aventure Qui tient de près à l'humaine nature; Car je suis homme , et je me fais honneur D'avoir ma part aux humaines faiblesses : J'ai dans mou temps possédé des maîtresses , Et j'aime encore à retrouver mon cœur.