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La Pucelle

L'épopée plaisante, ni l'épopée romanesque, ne semblent pas avoir été connues des anciens. Le Margitès attribué à Homère n'est point parvenu jusqu'à nous; la Batrachomyomachie, qu'on s'accorde à regarder comme son ouvrage , n'est , à proprement parler , ni plaisante ni romanesque : c'est une longue fable ou une simple allégorie. Un tel poëme a pu donner à Gasti l'idée de ses Animaux parlans ; mais il n'influa en rien sur le genre créé par Louis Pulci chez les Italiens.

A la vérité \ Odyssée est parfois une sorte d'épopée romanesque: elle admet des aventures vulgaires; on y voit la métamorphose des compagnons d'Ulysse en igno})les animaux; on y entend le mugissement de la peau de ces bœufs que depuis plusieurs jours ils avaient mangés; elle offre des personnages qui ne sont pas héroïques, tels que le mendiant Irùs, Mélanthius, Eumée et les suivantes de Pénélope; mais X Odyssée n'a point pour objet d'être gaie , plaisante et satirique.

Pour trouver la véritable origine de l'épopée romanesque et plaisante, il faut la chercher chez les Italiens du quinzième siècle.

Précédé plutôt que guidé par les auteurs de Biioi'o d'Antotia , de la Spagna histoiiata , et de la Regina An-

L\ rUCELLE.

ij NOTICE

croja, Pulci chanta vers le milieu du quinzième siècle le grand JMorgant ( // Morgante maggioie), premier modèle de l'épopée romanesque , dont les exploits brlUans de Charlemagne et de ses paladins aient été le sujet. Ce fut ainsi qu'il créa un nouveau genre de poème épique, où il envisagea tout sous le côté ridicule : composition riche en tableaux de tous les genres , admettant une grande diversité d'instructions profitables, de gracieuses peintures, de censures ingénieuses, d'allégories plaisantes ; mêlant à un haut degré de mérite l'utilité de l'agrément, et, par ces movens.

Passant du grave au doux , du plaisant au sévère.

Le satirique Berni , qui refit le Roland amoureux {X Orlando inainorato) , en l'embeUissant du charme de ses vers , le conquit sur le Bojardo , et se l'appropria justement.

Ces deux poèmes ont incontestablement un grand mérite: ils ont précédé le Roland furieux [Y Orlando furioso), le chef-d'œuvre du genre; ils ont offert à l'Arioste un thème et des formes propres à plaire aux bons esprits du temps, et dignes de passer à la postérité à côté des plus magnifiques compo.sitions que la muse épique ait jamais enfantées.

L'Arloste, entrant en homme supérieur dans la nouvelle carrière, se joua des difficultés de lart, et répandit à pleines mains dans l'épopée romanesque une abondance de détails , une variété de tons , une magnificence d images , une multiplicité non confuse d'épisodes , de contes et d'aventures , qu'elle ne connaissait pas encore. Ce qu'il avait promis dans son début, il le prodigua dans le cours de son vaste poème, peignant

SUR LE POEME DE LA PtlCELLE. llj

tour à tour, et des couleurs les plus vraies, la galanterie gracieuse des dames, la valeur brillante des chevaliers, l'horreur des batailles, les jeux de î'aniour, l'élégance de la courtoisie et l'audace des entreprises aventureuses; passant d'un objet à l'autre en excitant toujours l'intérêt, et, sans choquer les convenances chez les esprits bien faits, racontant spirituellement les fredaines les plus gaies, les actions les plus nobles et les équipées les plus folles.

Les prologues , qui commencent si agréablement les poèmes dont nous venons de parler , et que Voltaire a portés à une grande perfection , n'étaient chez les premiers auteurs de ces épopées qu'un mélange assez bouffon de dévotion et de plaisanterie. C'est à l'Aveugle de Ferrare (dans le Mambriano^ que Ion doit l'invention de ces prologues spirituels dont l'Arioste a embelli son poëme. A la vérité , vers l'époque de l'Aveugle de Ferrare, le Bojardo en fesait usage , et quelques uns de ses débuts ne sont pas sans mérite ^. L'Arioste marcha sur ses traces , et donna à la plupai't de ses prologues un agrément particulier; mais, quelque parfaits qu'ils soient, et nul ne les apprécia plus dignement que Voltaire ^ , ils sont en général inférieurs , de même que tout ce qui est du ressort de l'esprit et de la grâce, aux débuts des chants ii , iv, v, vi , vu , xiv, xix , xx et xxi de la Pucelle.

Notre littérature, si riche en tous les geni'es, n'avait rien à comparer à l'épopée romanesque et plaisante des Italiens. Boileau avait cherché à imiter le Tassoni :

' Liv. I, c. XVI, XIX, XXVII et xxviii. — Liv. ir,c. i,ïv, et xxii. — Liv. III , c. IX.

' Dkt. philosopli , art. Kpopék.

i V NOTICE

il l'avait surpassé • mais un poëme en six chants fort courts, dont le sujet est un simple lutrin, tout en annonçant la fécondité du talent de l'auteur, n'offrait ni par son étendue, ni par son importance, ni par la variété des épisodes, rien qui approchât de TArioste, que le juge du Joconde était d'ailleurs peu disposé à bien apprécier.

Il était d'autant plus étonnant que les muses françaises ne se fussent pas exercées sur un sujet, dans le genre de Pulci et de l'Arioste, qui fut à la fois satirique et gracieux , voluptueux et pathétique , héroïque et familier, que la nation fut de tout temps disposée à la malice, à la gaieté, à la satire et à la galanterie, ainsi que l'attestent nos vieux fabliaux et nos vieilles chansons , dans lesquels le clergé est parfois traité assez lestement. Ce n'est pas que les sujets manquassent au talent , puisque les Italiens avaient pris chez nous presque tous ceux de leurs épopées : c'était le talent qui manquait aux sujets dans ce genre, qui paraît facile, et qui pourtant exige du génie une réunion de divers mérites qui rarement se trouvent rassemblés.

Voltaire , dont la jeunesse fut témoin de tant de ridicules, puisqu'il vit, par un contraste tout-à-fait naturel, succéder la licence indévote et gaie de la régence à la bigoterie odieuse , ignoble , sombre et persécutante de la cour vieillie de Louis XIV ; Voltaire , qui venait de donner à la France le seul poëme épique qu'elle possède , et qui , doué du talent le plus souple , était appelé par un rare privilège à recueillir toutes les palmes de la gloire httéraire , ne pouvait guère manquer de s'essayer dans le genre de l'Arioste, qui d'ailleurs convenait si bien à la tournure de son esprit.

Pourvu (lu tact le plus sûr et du goût le plus fin , il sentit parfaitement ce qui convenait à des Français elégans et polis, trop éclairés désormais pour s'amuser de plaisanteries qui n'auraient pas un but utile. Le besoin d'épancher tant de traits malicieux contre tout ce qui fait le mallieur et la honte de fhumanilé lui fournit le cadre propre à faire valoir ses saillies inj>énieases.

Déjà, dans la Henriade, il avait rendu avec gravité le fanatisme odieux et la discorde exécrable : il voulut immoler sous les coups du ridicule la bigoterie des cafards et tous les travers atroces des vieilles époques , dont il faut malheureusement toujours faire justice, puisque toujours on veut remettre en honneur , tantôt avec une adresse perfide , tantôt avec une brutale violence, et le fanatisme sanguinaire, et l'abrutissante superstition , et les calamités féodales qui vexaient , humiliaient et massacraient souvent les monarques et les vilains au profit de quelques tyrans bien grossière et bien barbi^res.

Le quinzième siècle était déjà un peu plus éclairé que ce long règne de ténèbres et de sang qui l'avait précédé : il ne l'était pourtant pas assez , pour qu un peintre aussi habile que le chantre de Jeanne n'y trouvât encore le sujet de peintures variées propres à faire connaître combien , avant la civiHsation et les lumières , les guerres étaient cruelles , les mœurs dissolues , les moines libertins , la religion fanatique , la superstition grossière.

Que de choses il y aurait à dire sur l'affreux libertinage de ces temps dévots et de ceux qui les suivirent ; sur ce mélange de fanatisme , de férocité et d'obscènes infamies des cours de Charles IX et de Henri III !

Vj NOTICE

Nous nous bornerons à citer ce qui concerne le maréchal de Retz , parce qu'il vivait sous le règne de Charles VII, et qu'il eut l'honneur de combattre à côté de la Pucelle. On peut lire son article dans Moréri et mieux encore dans la Biographie universelle. On y verra que ce haut et puissant seigneur fort dévot « alliait une extrême superstition à la dépravation de mœurs la plus criminelle ; qu'il immolait des enfans pour mettre plus de raffinement dans ses plaisirs abominables ; que ses gens attiraient dans ses châteaux de jeunes filles et de jeunes garçons qu'on n'en voyait plus sortir; que plusieurs seigneurs étaient les complices de ses horribles débauches; que les innocentes victimes de sa lubricité, âgées de huit ans jusqu'à dix-huit, furent toutes sacrifiées à sa férocité ; que le nombre en doit paraître incalculable si l'on considère que ces massacres eurent lieu presque sans relâche dans ses châteaux de Machecoid, de Chantocé, de Tiffanges, dans un hôtel de la Suze à Nantes et dans la plupart des villes où il passait, et qu'ils durèrent huit ans, suivant ses propres aveux, ou quatorze ans suivant la déclaration d'un de ses complices. »

Vers lySo, époque à laquelle Voltaire s'occupait à Cirey de ce poème de la Pucelle (V Orléans, auquel il ne travaillait que de loin à loin , et dans les transes de la crainte très fondée de s'attirer de nouvelles persécutions; au commencement du dix-huitième siècle et même pendant toute cette période de la décadence des mœurs de la monarchie, où le persiflage avait banni la raison, où l'esprit fesait place aux calembours, où l'on ne voulait rien prendre au sérieux , où les dames comme il faut avaient des vapeurs , où les colonels fe-

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