‹ La PucelleChapitre 2 sur 210 · SUR LE POEME DE LA PU CELLE. VIJ · texte numérisé non relu

SUR LE POEME DE LA PU CELLE. VIJ

saient uu filet dans les salons, où la bonne santé était de mauvais ton et la morale de mauvais goûtj dans ces temps déjà si loin de nous, quelle meilleure pâture pour la raillerie du beau monde qu'une servante de cabaret qui tranche de l'héroine, qu'une fille de rien, vierge encore à vingt-sept ans, le prouvant authentiquement, et restant telle au milieu des désordres de la guerre et de la licence des camps!

S'il est vrai de dire que la littérature est l'expression de la société , il faut convenir que le chantre de Jeanne n'est pas si coupable que quelques saintes gens l'ont prétendu, et qu'il doit être absous du crime de s'être égayé sur un sujet que Chapelain, dit -il, avait eu la bêtise de traiter sérieusement ^.

La Harpe, homme de goût avant d'être devenu homme de pénitence, se permit, dans les premiers accès de la ferveur de sa conversion , d'attaquer le poëme de la Pucelte , qu'il récitait pourtant si bien autrefois. Ce même aristarque, qui ne trouvait pas les Contes de La Fontaine dangereux pour les mœurs , alla jusqu à traiter l'élégante et spirituelle épopée de Jeanne de « blasphème inepte et grossier. » C'était porter bien loin au delà des bornes de la grossièreté l'ineptie et le blasphème contre son bienfaiteur et contre le bon sens. Il reproche au chantre de la Pucelle ce vers, sur lequel il s'acharne fort mal à propos :

Jeanne, qu'anime une chrétienne rage.

Est-ce qu'il trouvait ces expressions plus fortes que ces vers de Boileau :

Pour soutenir tes droits, que le ciel autorise,

' Lettre à J. J. Rousseau , 3o auguste ijSS.

VllJ iS'OTICE

Abynie tout plutôt : c'est l'esprit de l'église. Lutrin , cil. i, v. i85.

Cent mille faux zélt^s, le fer en main courans, Allèrent attaquer leurs amis, leurs parens, Et, sans distiuctiou, dans tout sein hérétique, Pleins de joie, enfoncer un poignaid catholique. Satire XII, \. aSi.

Toutefois l'auteur de Mélanie veut bien reconnaître que la Pucelle offre un style « qui étincelle d'esprit , une foule de vers heureux et piquans, et une verve satirique aussi étonnante qu'il lui plait de la trpuver déplorable. »

Palissot, dont le goût et le stvle sont si purs, a dit en parlant de lépopée de Jeanne d'Arc : « De tous les ouvrages de l'auteur, le plus piquant, le plus original, celui dans lequel Voltaire s'est montré le plus entier, c'est ce poëme inégal, mais charmant, qui semble réunir tous les genres , tous les sons , tous les styles , et qui était encore sans modèle dans notre httérature. De tous nos écrivains libres. Voltaire est peut-être celui qui a été le plus mesuré , le plus chaste dans ses expressions ; et c'est à lui cependant que quelques fanatiques ont reproché le plus durement d'avoir violé toutes les bienséances : jamais plus d hypocrites n avaient crié avec plus de fureur au scandale. ••>

Il est plus facile d accuser que de prouver. Aussi les critiques de la Pucelle se sont-ils bornés à hurler et à crier, comme dit Jérémie. S'ils s'étaient donné la peine de comparer 1 épopée plaisante de Voltaire avec celles qui avaient été en Italie honorées de la protection des bulles, et imprimées avec privilège, ils auraient pu remarquer que le badinage du poëme français est beau-

coup plus mesuré et plus décent que les gravelures ultraniontaines. Nous indiquerons, par exemple, i** dans le Mambriano , ce bouffon qui feint d'être grièvement blessé ,

Ah ! j c n'ose dire où , Mais que je plains sa gentille maîtresse !

et qui raconte devant les dames toutes les particularités de son prétendu accident avec les détails les plus obscènes ^ : récit placé immédiatement après une prière dévote , une sainte vision , deux conversions et un miracle; 2"^ dans \ Orlando inamorato, la surprise de Maugis lié dans les bras d'Angélique, dont il voulait abuser pendant qu'elle dormait ^; 3° dans le Guerrino de Tullie d'Aragon, fille d'un cardinal archevêque de Palerme, les tentations dignes du saint Robert d'Arbrissel, auxquelles le héros se trouve exposé, couché qu'il est tout nu avec la sibylle, qui, nue également, lui dévoile à la plus vive lumière tous les trésors d'amour qui l'eussent séduit, si le nom de Jésus, prononcé à propos, n'eût calmé l'effervescence de son sang, de ses désirs et de ses tentatives ^; 4" dans \ Orlando furioso , cette audace scandaleuse d'un ermite libertin qui endort les belles dames, mais qu'un accident pareil à celui de Chandos empêche de consommer ses attentats impudiques ^] cette entreprise de Roger, libérateur d'AngéUque, qu'il enlève nue, et dont, en attendant mieux, il couvre de baisers et les yeux et la gorge ^ ; ces espiègleries du jeune Richardet, déguisé en fille, partageant le lit de Fleur -d'Epine, et poussant avec elle les choses aussi

' C. x,st. 5 à fil. — ^Liv. I, c. I. — ^ Id., c. xxv. — i Id., c. vin, st. 3o , 48 , 4<J- — ^ Id., c.\, su 117.; c. XI , st. 2 , 3.

X INOTICE

loin qu'elles peuvent aller en pareil cas^; l'histoire graveleuse de Joconde * et surtout les détails de la perfidie de Fiammetta^; et Tinsolente équipée de Marganor, qui avait coupé les jupons de trois belles dames à une telle hauteur, et si complètement, que, forcées de rester assises les genoux croisés, elles ne pouvaient dérober aux yeux qu'une partie de leurs charmes dont la totalité eût été gravement compromise pour peu qu'elles eussent changé de posture*. On pourrait ajouter à ces traits beaucoup d'autres aussi lestes. Nous rappellerons seulement \ Italie délivrée ^ poëme épique et sérieux du Trissin , qui représente avec trop d'ingénuité les privautés de Justinien et de sa femme ^.

Si les détails graveleux ne sont nullement rares dans les poëmes composés par les prédécesseurs du chantre de Jeanne, dans des contrées et à des époques qui passent pour éminemment dévotes, les impiétés aussi n'y sont pas moins fréquentes.

Le chanoine Pulci est-il bien réservé quand il commence par des passages de l'ancien et du nouveau Testament les chants qui renferment le plus de folies et de libertinage; quand il appelle Jésus -Christ un grand Jupiter crucifié^; quand il fait succéder immédiatement au baptême et au saint chrême les actes les plus libertins entre Olivier le convertisseur et Méridienne la convertie ' ; quand il dit que le vrai Pater noster est une bonne tranche de foie, et que, soit qu'il y en ait trois ou deux, soit qu'on n'en compte qu'une

' C. XXV, st. 64 à 69. — ' Id. , c. XXVIII. — ^ Id., ibid. , st. 64 à 67. — ^ Id. , c. xxxviir, st. 26 et suiv. — ^C. m, y. 58a et suiv. — ^C. 11, st. i . — 7 Id. , c. viii , st. 9 et suiv.

SLR LE POEME DE LA PUCELLE. xj

seule, c'est toujours du foie qu'elles dérivent ^ 5 quand il prétend que celui qui a tout créé est le seul qui sache toutes choses, et qu'il en est qui ne sont pas connues de son fils ' ?

Que penser de la dévotion de TArioste lui-même, protégé pourtant dans son poënie par les bulles de Léon X et de Clément VII, lorsqu'il fait commettre des obscénités par l'ermite dont nous avons parlé plus haut; lorsque, dans les couvens, parmi les moines, au sein des messes et des saints offices, il place, non pas seulement la Gourmandise, l'Avarice, la Colère, l'Orgueil , l'Envie et la Paresse , mais encore la Cruauté et la Discorde^; lorsquil fait chercher une seconde fois par saint Michel cette Discorde dans le couvent qu'elle ne pouvait quitter, tant elle s'y trouvait bien , siégeant alors au chapitre où se fesait une élection des grands officiers de l'ordre , et jouissant avec délices de voir les révérends pères se jet^ les bréviaires à la tête^''

Regarde -t- on le Berni, qui a refait le Roi ajul amoureux du Bojardo, le Berni, qui pourtant était chanoine, comme un pieux éci-ivain , lui qui se moque lestement du diable et de ses cornes, et de sa queue ^, en des termes que Gravina trouve impies, quoique ce poème ni tant d'autres n'aient pas été mis à l'index des papes? Jl est vrai qu'ils ne paraissent pas s'être par trop scandalisés de François de Lodovici, qui, dans ses Trionji di Carlo (Triomphes de Charlemagne), représente le Vice qui se rend à Rome, bien certain d'y être gracieusement accueilli, nourri des mets succulens, et vêtu

' C. xv:ii, st. ii(i. — ^ Id., c. x\v, st. i3fi, i4 i. — ^ C. xiv, st. 8i, 82. — ^ Id.,c. xxMi , st. 37. — ^ Liv. II , c. XXIII , st. i et a.

Page 1