BÉNÉDICTIN
Remercions la bonne aine par laquelle une Pncelle nous est venue. Ce poème héroïque et moral lut composé vers l'an ijSo, comme les doctes le savent, et comme il appert par plusieurs traits de cet ouvrage. Nous voyons dans une lettre de 1740 *» imprimée dans le Recueil des opuscules d'un grand prince , sous le nom de Philosophe de Sans -Souci, qu'ime princesse d'Allemagne, à laquelle on avait prêté le manuscrit, seulement pour le lire, fut si édifiée de la circonspection qui règne dans un sujet si scabreux , qu'elle passa un jour et une nuit à le faire copier, et à transcrire elle-même tous les endroits les plus moraux. Cest cette même copie qui nous est enfin parvenue. On a souvent imprimé les lambeaux de notre Pucelle , et les vrais amateurs de la saine littérature ont été bien scandalisés de la voir si horriblement défigurée **. Des
• Foycz la lettre du 11 février 1747 du roi de Prusse à Voltaire.
** Lorsque ces éditions parurent, M. de Voltaire crut devoir les désavouer par une lettre adressée à l'Académie française. Nous plaçons ici cette lettre et la réponse de M. Duclos , alors secrétaire de l'Académie.
« Messieurs,
« Je crois qu'il n'appartient qu'à ceux qui sont, comme vous, .i la • tête de la littérature, d'adoucir les nouveaux désagrémens aux-
lO PRÉFACE
éditeurs Font donnée en quinze chants, d'autres en seize, d'autres en dix-huit, d'autres en vingt-quatre, tantôt en coupant un chant en deux, tantôt en rempHssant des lacunes par des vers que le cocher de Ver-
« quels les gens de lettres sont exposés depuis quelques années. '< Lorsqu'on donne une pièce de théâtre à Paris, si elle a un peu de « succès, on la transcrit d'abord aux représentations, et on l'ira- « prime souvent pleine de fautes. Des curieux sont-ils en possession " de quelques fragmens d'un ouvrage, on se bâte d'ajuster ces frag- « mens comme on peut; on remplit les vides au basard, et on donne « bardiment, fous le nom de l'auteur, un livre qui n'est pas le sien. > C'est à la fois le voler et le défigurer. C'est ainsi qu'on s'avisa d'im- •' primer sous mon nom , il v a deux ans , sous le titre ridicule d'His- « toire universelle, deux petits volumes sans suite et sans ordre, qui « ne contiendraient pas l'bistoire d'une ville, et où cbaque date « était ime erreur. Quand on ne peut imprimer l'ouvrage dont on " est en possession , on le vend en manuscrit; et j'apprends qu'à pré- " sent on débite de cette manière quelques fragmens informes et " falsifiés des Mémoires que j'avais amassés dans les archives pu- » bliques sur la guerre de 1741- On en use encore ainsi à l'égard « d'une plaisanterie faite, il y a plus de trente ans, sur le même --' sujet qui rendit Chapelain si fameux. Les copies manuscrites qu'on « m'en a envoyées de Paris sont de telle nature, qu'un homme qui " a l'honneur d'être votre confrère, qui sait un peu sa langue, et « qui a puisé quelque goût dans votre société et dans vos écrits, " ne sera jamais soupçonné d'avoir composé cet ouvrage tel qu'on « le débite. On vient de l'imprimer d'une manière non moins ridi- « cule et non moins révoltante. Ce poëme a été d'abord imprimé à ' Francfort, quoiqu'il soit annoncé de Louvain, et l'on vient d'en
• donner en Hollande deux éditions qui ne sont pas plus exactes « que la première.
• Cet abus de nous attribuer des ouvrages que nous n'avons pas « faits, de falsifier ceux que nous avons faits, et de vendre ainsi notre « nom , ne peut être détruit que par le décri dans lequel ces œuvres
• de ténèbres doivent tomber. Cest à vous , messieurs , et aux aca-
• démies formées sur votre modèle, dont j'ai l'honneur d'être associé, « que je dois m'adresser : lorsque des hommes comme vous élèvent
DE DOM APULEIUS RISORirS. II
tamont , sortant du cal)aret pour aller en bonne fortune, aurait désavoués*.
Voici donc Jeanne dans toute sa pureté. Nous craignons de faire un jugement téméraire en nommant
<■ leur voix pour réprouver tous ces ouvrages que l'ignorance et « l'aviditc débitent, le public que vous éclairez est bientôt désabusé. " Je suis avec beaucoup de respect, etc. »
Réponse de C Académie.
« L'Académie est très sensible aux cbagrins que vous causent les « éditions furtives et défigurées dont vous vous plaignez : c'est un a malheur attaché à la célébrité. Ce qui doit vous consoler, mon- « sieur, c'est de savoir que les lecteurs capables de sentir le mérite « de vos écrits ne vous attribueront jamais les ouvrages que l'igno- « rance et la malice vous imputent, et que tous les honnêtes gens ■< partagent votre peine. En vous rendant compte des sentimens de « l'Académie, je vous prie d'être persuadé, etc.
« ^/o-neDucLos, secrétaire. »
Ce fut peu.de temps après la date de ces lettres que parut une nouvelle édition de la Pucelle, oîi l'on eut le soin de les insérer, avec un avertissement et d'autres pièces satiriques contre M. de Voltaire; on peut conclure de là que ces premiers éditeurs étaient ses ennemis, ou des hommes vils qui, pour tirer quelque argent d'un libraire , violaient un dépôt, et le falsifiaient en compromettant la sîu-eté d'un grand homme. On a accusé de cette infamie La Beaumelle et Maubert.
* Dans les dernières éditions que des barbares ont fiiites de ce poëme, le lecteur est indigné de voir une multitude de vers tel* que ceux-ci:
Chandos, suant et soufflant comme un boeuf,
Tâtc du doigt si l'autre est une fille.
<< Au diable soit, dit-il, la sotte aiguille ! »
Bientôt le diable emporte l'étui neuf.
H veut encor secouer sa guenille.
Chacun avait son trot et son allure.
Oiî y dit de saint Louis :
Qu'il eût mieux fait, certes, le pauvre iirt,