‹ La PucelleChapitre 14 sur 210 · I.V PCCELLE · texte numérisé non relu

I.V PCCELLE

3 LA PL CKLLE. (▼. 17)

Et le plus grand de ses rares travaux Fut de garder un an son pucelage.

O Chapelain, toi dont le violon, De discordante et gothique mémoire, Sous un arcliet maudit par Apollon, D'un ton si dur a raclé son histoire; Vieux Chapelain, pour l'honneur de ton arl, Tu voudrais hien me prêter ton g(''nie : Je n'en veux point; c'est pour La ]Mothe-Houdart, Quand l'Iliade est par lui travestie.

Le bon roi Charle, au printemps de ses jours, Au temps de Pâque, en la cité de Tours, A certain bal (ce prince aimait la danse) Avait trouvé , pour le bien de la France , Une beauté nommée Agnès Sorel.

Jamais l'Amour ne forma rien de tel.

Imaginez de Flore la jeunesse, La taille et l'air de la nvmphe des bois, Et de Vénus la grâce enchanteresse, Et de lAmour le séduisant minois.

L'art d'Arachné, le doux chant des sirènes : Elle avait tout; elle aurait dans ses chaînes jNIis les héros, les sages et les rois. La voir, l'aimer, sentir l'ardeur naissante Des doux désirs, et leur chaleur brûlante, Lorgner Agnès, soupirer et trembler, Perdre la voix en voulant lui parler.

Presser ses mains d'une main caressante, Laisser briller sa flamme impatiente.

Montrer son trouble, en causer à son tour,

(y. 4:) CIIA^'T 1. 19

Lui plaire enfin, fut l'affaire d'un jour. Princes et rois vont très vite en amour. Agnès voulut, savante en l'art de plaire, Couvrir le tout des voiles du mystère, Voiles de gaze, et que les courtisans Percent toujours de leurs yeux mallcsans.

Pour colorer comme on put cette affaire, Le roi fit choix du conseiller Bonncau, Confident sûr, et très bon Tourangeau : 11 eut l'emploi qui certes n'est pas mince. Et qu'à la cour, où tout se peint en beau, INous appelons être l'ami du prince, lEt qu'à la ville, et surtout en province, f Les gens grossiers ont nommé maquereau. Monsieur Bonneau, sur le bord de la Loire, Etait seigneur d'un fort joli château.

Agnès un soir s'y rendit en bateau.

Et le roi Charle y vint à la nuit noire. On y soupa; Bonneau servit à boire; Tout fut sans faste, et non pas sans apprêts. Festins des dieux, vous n'êtes rien auprès!

Nos deux amans, pleins de trouble et de joie. Ivres d'amour, à leurs désirs en proie. Se renvoyaient des regards enchanteurs.

De leurs plaisirs brûlans avant-coureurs. Les doux propos, libres sans indécence, Aiguillonnaieat leur vive impatience.

I^e prince en feu des yeux la dévorait; Contes d'amour d'un air tendre il fesait. Et du genou le genou lui serrait.

20 LA PU CELLE. (v. 77)

Le souper fait, on eut une musique Italienne, en genre chromatique.

On y mêla trois différentes voix Aux violons, aux flûtes, aux hautbois : Elles chantaient l'allégorique histoire De ces héros qu'Amour avait domptés , Et qui, pour plaire à de tendres beautés. Avaient quitté les fureurs de la gloire. Dans un réduit cette musique était Près de la chambre où le bon roi soupait. La belle Agnès, discrète et retenue, Entendait tout , et d'aucuns n'était vue.

Déjà la lune est au haut de son cours : Voilà minuit; c'est l'heure des amours.

Dans une alcôve artistement dorée, Point trop obscure, et point trop éclairée, Entre deux draps que la Frise a tissus, D'Agnès Sorel les charmes sont reçus.

Près de l'alcôve une porte est ouverte. Que dame Alix, suivante très experte, En s'en allant oublia de fermer.

O vous, amans, vous qui savez aimer, Vous voyez bien l'extrême impatience Dont pétillait notre bon roi de France! Sur ses cheveux, en tresse retenus, Parfums exquis sont déjà répandus.

Il vient, il entre au lit de sa maîtresse; Moment divin de joie et de tendresse!

Le cœur leur bat ; l'amour et la pudeur Au front d'Agnès font monter la rougeur.

(v. ro;) CHANT I. 21

La pudeur passe, et l'amour seul demeure. Son tendre amant Fcmbrassc tout à l'heure. Ses yeux ardens, éblouis, enchantés, Avidement parcourent ses beautés.

Qui n'en serait en effet idolâtre ?

Sous un cou blanc qui fait honte à l'albâtre Sont deux tétons séparés, faits au tour, , AUans, venans, arrondis par l'Amour; Leur boutonnet est de couleur de rose : Téton charmant, qui jamais ne repose!

Vous invitiez les mains à vous presser. L'œil à vous voir, la bouche à vous baiser. Pour mes lecteurs tout plein de complaisance, J'allais montrer à leurs yeux ébaudis De ce beau corps les contours arrondis ; Mais la vertu qu'on nomme bienséance Vient arrêter mes pinceaux trop hardis.

Tout est beauté, tout est charme dans elle. La volupté, dont Agnès a sa part.

Lui donne encore une grâce nouvelle; Elle l'anime : amour est un grand fard, Et le plaisir embellit toute belle.

Trois mois entiers nos deux jeunes amans Furent livrés à ces ravissemens.

Du lit d'amour ils vont droit à la table. Un déjeuner, restaurant délectable. Rend à leurs sens leur première vigueur; Puis, pour la chasse épris de même ardeur, Ils vont tous deux, sur des chevaux d'Espagne, Suivre cent chiens jappans dans la campagne.

21 LA PUCELLE. (v. i37

A leur retour on les conduit aux bains. Pâtes, parfums, odeurs de l'Arabie, Qui font la peau douce, fraîcbe et polie. Sont prodigues sur eux à pleines mains.

Le dîner vient; la délicate cbère.

L'oiseau du Phase et le coq de bruyère. De vingt ragoilts l'apprêt délicieux.

Charment le nez, le palais et les yeux. Du vin d'Aï la mousse pétillante, Et du Tokai la liqueur jaunissante, En chatouillant les fibres des cerveaux, Y porte un feu qui s'exhale en bons mots Aussi brillans que la liqueur légère Qui monte et saute et mousse au bord du verre. • L'ami Bonneau d'un gros rire applaudit A son bon roi qui montre de l'esprit.

Le dîner fait, on digère, on raisonne.

On conte, on rit; on médit du prochain ; On fait brailler des vers à maître Alain; On fait venir des docteurs de Sorbonne, Des perroquets, un singe, un arlequin.

Le soleil baisse; une troupe choisie Avec le roi court à la Comédie, Et, sur la fin de ce fortuné jour, Le couple heureux s'enivre encor d'amour.

Plongés tous deux dans le sein des délices, Ils paraissaient en goûter les prémices. Toujours heureux, et toujours plus ardens. Point de soupçons, encor moins de querelles. Nulle langueur; et l'Amour et le Temps

(v. 167) CHANT I. 20

Auprès d'Agnès ont oublié leurs ailes.

Charles souvent disait entre ses bras.

En lui donnant des baisers tout de flamme :

« Ma chère Agnès, idole de mon ame,

« Le monde entier ne vaut point vos appas.

« Vaincre et régner, ce n'est rien que folie.

« Mon parlement me bannit aujourd'hui ;

« Au fier Anglais la France est asservie :

« Ah! qu'il soit roi, mais qu'il me porte envie;

« J'ai votre coeur ; je suis plus roi que lui. »

Un tel discours n'est pas trop héroïque; Mais un héros, quand il tient dans un lit Maîtresse honnête, et que l'amour le pique, Peut s'oublier^ et ne sait ce qu'il dit.

Comme il menait cette joyeuse vie, Tel qu'un abbé dans sa grasse abbaye , Le prince anglais toujours plein de furie, Toujours aux champs, toujours armé, botté, Le pot en tête, et la dague au côté.

Lance en arrêt, la visière haussée.

Foulait aux pieds la France terrassée.

Il marche, il vole, il renverse en son cours Les murs épais, les menaçantes tours.

Répand le sang, prend l'argent, taxe, pille, Livre aux soldats et la mère et la fille, Fait violer des couvens de nonnains.

Boit le muscat des pères bernardins.

Frappe en écus l'or qui couvre les saints. Et, sans respect pour Jésus ni Marie, De mainte église il fait mainte écurie :

24 LA PUCF.LLK. (v. 197)

Ainsi qu'on voit clans une bergerie

Des loups sanglans de carnage altérés.

Et sous leurs dents des troupeaux déchires,

Tandis qu'au loin, couché dans la prairie,

Colin s'endort sur le sein d'Egérie,

Et que son chien près d'eux est occupé

A se saisir des restes du soupe.

Or, du plus haut du brillant apogée.

Séjour des saints, et fort loin de nos yeux. Le bon Denis , prêcheur de nos aïeux , Vit les malheurs de la France affligée. L'état horrible où l'Anglais l'a plongée, Paris aux fers, et le roi très chrétien Baisant Agnès, et ne songeant à rien.

Ce bon Denis est patron de la France, Ainsi que IMars fut le saint des Romains, Ou bien Pallas chez les Athéniens.

Il faut pourtant en faire différence :

Un saint vaut mieux que tous les dieux païens.

a Ah! par mon chef, dit-il, il n'est pas juste « De voir ainsi tomber l'empire auguste « Oïl de la foi j'ai planté l'étendard. « Trône des lis, tu cours trop de hasard; u Sang des Valois, je ressens tes misères. « Ne souffrons pas que les superbes frères « De Henri cinq, sans droit et sans raison, « Chassent ainsi le fils de la maison. « J'ai, quoique saint, et Dieu me le pardonne, « Aversion pour la race bretonne :

« Car, si j'en crois le livre des destins.

(v. 227; CHA3VT I. 'J.

« Un jour ces gens raisonneurs et mutins

c( Se gausseront des saintes décrétales,

« Déchireront les romaines annales,

<■( Et tous les ans le pape brûleront.

« Vengeons do loin ce sacrilège affront :

« Mes chers Français seront tous catholiques;

« Ces fiers Anglais seront tous lîérétiques :

« Frappons, chassons ces dogues britanniques;

« Punissons-les par quelque nouveau tour

« De tout le mal qu'ils doivent faire un jour, »

Des Gallicans ainsi parlait l'apôtre, De maudissons lardant sa patenôtre; Et, cependant que tout seul il parlait, Dans Orléans un conseil se tenait.

Par les Anglais cette ville bloquée, Au roi de France allait être extorquée. Quelques seigneurs et quelques conseillers, Les uns pédans, et les autres guerriers. Sur divers tons déplorant leur misère, Pour leur refrain disaient : « Que faut-il faire? » Poton, La Hire et le brave Dunois S'écriaient tous en se mordant les doigts : « Allons, amis, mourons pour la patrie; (i Mais aux Anglais vendons cher notre vie. » Le Richemont crioit tout haut : « Par dieu! et Dans Orléans il faut mettre le feu ; oc Et que l'Anglais, qui pense ici nous prendre, « N'ait rien de nous que fumée et que cendre. » Pour La Trimouille, il disait : « C'est en vain « Que mes parens me firent Poitevin ;

lG LA PL' CELLE. (v. aS;;

« 3 ai dans Milan laissé ma Dorothée;

« Pour Orléans, hélas! je l'ai quittée.

« Je combattrai, mais je n'ai plus d'espoir :

« Faut-il mourir, 6 ciel! sans la revoir!

Le président Louvct, grand personnage,

Au maintien grave, et qu'on eût pris pour sage,

Dit : « Je voudrais que préalablement

(c Nous fissions rendre arrêt de parlcnnent

« Contre l'Anglais, et qu'en ce cas énorme

« Sur toute chose on procédât en forme. »

Louvet était un grand clerc; mais, hélas!

Il ignorait son triste et piteux cas:

S'il le savait, sa gravité prudente

Procéderait contre sa présidente.

Le grand Talbot, le chef des assiégeans,

Briilc pour elle, et règne sur ses sens :

Louvet l'ignore, et sa mâle éloquence

N'a pour objet que de venger la France.

Dans ce conseil de sages, de héros.

On entendait les plus nobles propos ;

Le bien public, la vertu les inspire :

Surtout l'adroit et l'éloquent La Hire

Parla long-temps, et pourtant parla bien;

Us disaient d'or, et ne concluaient rien.

Comme ils parlaient, on vit par la fenêtre Je ne sais quoi dans les airs apparaître. Un beau fantôme au visage vermeil, Sur r.n rayon détaché du soleil.

Des cieux ouverts fend la voûte profonde. Odeur de saint se sentait à la ronde.

(v. 287) CHANT I.

Le farfadet dessus son chef avait A deux pendans une mitre pointue D'or et d'argent, sur le sommet fendue; Sa dalmatique au gré des vents flottait, Son front brillait d'une sainte auréole, Son cou penché laissait voir son étole, Sa main portait ce ])aton pastoral Qui fut jadis lituus augurai.

A cet objet qu'on discernait fort mal, Voilà d'abord monsieur de La Trimouille , Paillard dévot, qui prie et s'agenouille. Le Kichemont, qui porte un cœur de fer, Blasphémateur, jureur impitoyable.

Haussant la voix, dit que c'était le diable Qui leur venait du fin fond de l'enfer; Que ccserait cliosc très agréable Si l'on pouvait parler à Lucifer.

Maître Louvet s'en courut au plus vite Chercher un pot tout rempli d'eau bénite. Poton, La Hire et Dunois, ébahis, Ouvrent tous trois de grands yeux ébaubis. Tous les valets sont couchés sur le ventre. L'objet approche, et le saint fantôme entre Tout doucement porté sur un rayon.

Puis donne à tous sa béiiédiction.

Soudain chacun se signe et se prosterne.

Il les relève avec un air paterne; Puis il leur dit : « Ne faut vous effrayer; « Je suis Denis, et saint de mon métier, (f J'aime la Gaule, et l'ai catéchisée,

a8 LA PUCELLE. (^- 31;)

« Et ma bonne ame est très scandalisée « De voir Chariot, mon filleul tant aimé, « Dont le pays en cendre est consumé, « Et qui s'amuse, au lieu de le défendre, a A deux tétons qu'il ne cesse de prendre. « J'ai résolu d'assister aujourd'hui « Les bons Français qui combattent pour lui. « Je veux finir leur peine et leur misère. , « Tout mal, dit-on, guérit par son contraire. « Or si Chariot veut, pour une catin, 1 a Perdre la France et l'honneur avec elle , « J'ai résolu, pour changer son destin, « De me servir des mains d'une pucelle. « Vous, si d'en-haut vous désirez les biens, « Si vos cœurs sont et français et chrétiens , « Si voua aimez le roi, l'état, l'église, « Assistez-moi dans ma sainte entreprise ; « ]Montréz le nid où nous devons chercher « Ce vrai phénix que je veux dénicher. »

Ainsi parla le vénérable sire.

Quand il eut fait, chacun se prit à rire.

Le Richemont, né plaisant et moqueur.

Lui dit : « INIa foi ! mon cher prédicateur, a jNIonsieur le saint, ce n'était pas la peine « D'abandonner le céleste domaine « Pour demander à ce peuple méchant o Ce beau joyau que vous estimez tant. « Quand il s'agit de sauver une ville, « Un pucelage est une arme inutile.

« Pourquoi d'ailleurs le prendre en ce pays?

(v. 347) CHANT I. 29

« Vous en avez tant dans le paradis !

« Rome et Lorette ont cent fois moins de cierges

« Que chez les saints il n'est là-haut de vierges.

/« Chez les Français , hélas ! il n'en est plus. « Tous nos moutiers sont à sec là-dessus. « Nos francs-archers, nos officiers, nos princes, « Ont dès long-temps dégarni les provinces, ' « Ils ont tous fait, en dépit de vos saints, « Plus de bâtards encor que d'orphelins. « Monsieur Denis, pour finir nos querelles, a Cherchez ailleurs , s'il vous plaît , des pucelles. »

Le saint rougit de ce discours brutal; Puis aussitôt il remonte à cheval Sur son rayon, sans dire une parole, Pique des deux, et par les airs s'envole. Pour déterrer, s'il peut, ce beau bijou. Qu'on tient si rare, et dont il semble fou. Laissons-le aller; et tandis qu'il se perche Sur l'un des traits qui vont porter le jour, Ami lecteur, puissiez-vous en amour Avoir le bien de trouver ce qu'il cherche!

Tiy DU CHAKT rRSMir.R.

3o LA PIICELLE.

CHANT SECOND

Jeanne, année par saint Denis, va trouver Charles YII à Tours; ce qu'elle fit en chemin, et comment elle eut son brevet de pucelle.

Heureux cent fois qui trouve un pucelage! C'est un grand bien; mais de toucher un cœur Est à mon sens un plus cher avantage.

Se voir aimé , c'est là le vrai bonheur. Qu'importe, hélas! d'arracher une fleur?

C'est à l'amour à nous cueillir la rose. De très grands clercs ont gâté par leur glose Un si beau texte; ils ont cru faire voir Que le plaisir n'est point dans le devoir. Je veux contre eux faire un jour un beau livre; J'enseignerai le grand art de bien vivre; Je montrei-ai qu'en réglant nos désirs, C'est du devoir que viennent nos plaisirs. Dans cette honnête et savante entreprise, Du haut des cieux saint Denis m'aidera; Je l'ai chanté, sa main me soutiendra.

En attendant il faut que je vous dise Quel fut l'effet de sa sainte entreprise.

A^ers les confins du pays champenois, Où cent poteaux, marqués de trois merlettes, Disaient aux gens : En Lorraine vous êtes. Est un vieux bourg peu fiuneux autrefois :

INIais il mérite un grand nom dans Thistoire, Car de lui vient le salut et la gloire Des fleurs de lis et du peuple gaulois. De Domremi chantons tous le village; Fesous passer son beau nom d'âge en âge.

O Domremi ! tes pauvres environs N'ont ni muscats, ni pêches, ni citrons, Ni mine d'or, ni bon vin qui nous damne. Mais c'est à toi que la France doit Jeanne. Jeanne y naquit : certain curé du lieu, Fesant partout des serviteurs à Dieu , Ardent au lit, à table, à la prière, Moine autrefois, de Jeanne fut le père; Une robuste et grasse chambrière Fut l'heureux moule ou ce pasteur jeta Cette beauté qui les Anglais dompta.

Vers les seize ans, en une hôtellerie On l'engagea pour servir l'écurie, A Vaucouleurs; et déjà de son nom La renommée emplissait le canton.

Son air est fier, assuré, mais Iionnête; Ses grands yeux noirs brillent à fleur de tête; Trente-deux dents d'une égale blancheur Sont l'ornement de sa bouche vermeille, Qui semble aller de Tune à l'autre oreille, INIais bien bordée et vive en sa couleur. Appétissante et fraîche par merveille.

Ses tétons bruns, mais fermes comme un roc, 'entent la robe, et le casque, et le froc. Elle est active, adroite, vigoureuse;

32 LA PUCELLK, (v. 53)

Et d'une main potelée et nerveuse Soutient fardeaux, verse cent brocs de vin, Sert le bourgeois, le noble, le robin; Chemin fesant, vingt soufflets distribue I Aux étourdis dont l'indiscrète main IVa tâtonnant sa cuisse ou gorge nue; Travaille et rit du soir jusqu'au matin, Conduit chevaux, les panse, abreuve, étrille; Et les pressant de sa cuisse gentille, Les monte à cru comme un soldat romain.

O profondeur! 6 divine sagesse!

Que tu confonds l'orgueilleuse faiblesse De tous ces grands si petits à les yeux! Que les petits sont grands quand tu le veux ! Ton serviteur Denis le bienheureux N'alla rôder aux palais des princesses, N'alla chez vous, mesdames les duchesses; Denis courut... amis, qui le croirait?

Chercher l'honneur, oîi? dans un cabaret.

Il était temps que l'apôtre de France Envers sa Jeanne usât de diligence.

Le bien public était en grand hasard.

De Satanas la malice est connue; Et, si le saint fût arrivé plus tard D'un seul moment, la France était perdue. Un cordelier qu'on nommait Grisbourdon, Avec Chandos arrivé d'Albion , Etait alors dans cette hôtellerie; Il aimait Jeanne autant que sa patrie.

C'était l'honneur de la pénaillerie;

Cv. 83) CUANT II. 33

De tous côtés allant en mission; Prédicateur, confesseur, espion; De plus, grand clerc en la sorcellerie. Savant dans l'art eu Egypte sacré.

Dans ce grand art cultivé chez les mages, Chez les Hébreux, chez les antiques sages, De nos sa vans dans nos jours ignoré.

Jours malheureux ! tout est dégénéré.

En feuilletant ses livres de cabale.

Il vit qu'aux siens Jeanne serait fatale , Qu'elle portait dessous son court jupon Tout le destin d'Angleterre et de France. Encouragé par la noble assistance De son génie, il jura son cordon.

Son Dieu, son diable, et saint François d'Assise, Qu'à ses vertus Jeanne serait soumise.

Qu'il saisirait ce beau palladion.

Il s'écriait, en fesant l'oraison :

« Je servirai ma patrie et l'église; «. Moine et Breton, je dois faire le bien « De mon pays, et plus encor le mien. »

Au même temps, un ignorant, un rustre, Lui disputait cette conquête illustre :

Cet ignorant valait un cordelier.

Car vous saurez qu'il était muletier; Le jour, la nuit, offrant sans fin, sans terme. Son lourd service et l'amour le plus ferme. L'occasion, la douce égalité, Fesaient pencher Jeanne de son côté; Mais sa pudeur triomphait de la flamme

34 LA PUCELLE. (v. ii3)

Qui par les yeux se glissait dans son ame. Le Grisbourdon vit sa naissante ardeur : Mieux qu'elle encore il lisait dans son cœur. Il vint trouver son rival si terrible; Puis il lui tint ce discours très plausible :

« Puissant héros, qui passez au besoin « Tous les mulets commis à votre soin, « Vous méritez, sans doute, la pucellc; a Elle a mon cœur comme elle a tous vos vœux; « Rivaux ardens, nous nous craignons tous deux, « Et, comme vous, je suis amant fidèle. « Çà, partageons, et, rivaux sans querelle, « Tâtons tous deux de ce morceau friand, « Qu'on pourrait perdre en se le disputant. « Conduisez-moi vers le lit de la belle; « J'évoquerai le démon du dormir; « Ses doux pavots vont soudain l'assoupir; « Et tour à tour nous veillerons pour elle. »

Incontinent le père au grand cordon Prend son grimoire, évoque le démon Qui de ?>Iorphée eut autrefois le nom.

Ce pesant diable est maintenant en France; Vers le matin, lorsque nos avocats Vont s'enrouer à commenter Cujas, \

Avec messieurs il ronfle à l'audience ; L'après-dînée il assiste aux sermons Des apprentis dans l'art des Massillons, A leurs trois points, à leurs citations. Aux lieux communs de leur belle éloquence; Dans le parterre il vient bâiller le soir.

(v. 14Î) CHANT II. 35

Aux cris du moine il monte en son char noir, Par deux hiboux traîné dans la nuit sombre. Dans l'air il glisse, et doucement fend l'ombre.

il>es yeux fermés, il arrive en bâillant, Se met sur Jeanne, et tâtonne, et s'étend. /Et secouant son pavot narcotique, Lui soufïle au sein vapeur soporifique.

Te! on nous dit que le moine Girard , En confessant sa gentille Cadièrc, Insinuait de son souffle paillard De diabloteaux une ample fourmilière.

Nos deux galans, pendant ce doux sommeil, .\iguillonnés du démon du réveil, Avaient de Jeanne 6té la couverture.

Déjà trois dés, roulant sur son beau sein, Vont décider, au jeu de saint Guilain, Lequel des deux doit tenter l'aventure.

Le moine gagne : un sorcier est heureux : Le Grisbourdon se saisit des enjeux ; Il fond sur Jeanne. O soudaine merveilk- : Denis arrive, et Jeanne se réveille.

O Dieu! qu'un saint fait trembler tout pécheur ! Nos deux rivaux se renversent de peur.

Chacun d'eux fuit, emportant dans le cœur Avec la crainte un désir de malfaire.

Vous avez vu, sans doute, un commissaire Cherchant de nuit un couvent de Vénus; Un jeune essaim de tendrons demi-nus Saute du lit, s'cscpiive, se dérobe Aux yeux hagards du noir pédant en robe :

36 LA PUCELLE. (v. i?')

Ainsi fuyaient mes paillards confondus.

Denis s'avance et réconforte Jeanne, Tremblante encor de l'attentat profane.

Puis il lui dit : « Vase d'élection ! « Le Dieu des rois, par tes mains innocentes, a Veut des Français venger l'oppression, « Et renvoyer dans les champs d'Albion « Des fiers Anglais les cohortes sanglantes, « Dieu sait changer, d^un souffle tout puissant, « Le roseau frêle en cèdre du Liban , « Sécher les mers, abaisser les collines, « Du monde entier réparer les ruines.

ce Devant tes pas la foudre grondera; « Autour de toi la terreur volera , « Et tu verras l'ange de la victoire « Ouvrir pour toi les sentiers de la gloire. c< Suis -moi; renonce à tes humbles travaux; « Viens placer Jeanne au nombre des héros. »

A ce discours terrible et pathétique, Très consolant et très théologique, Jeanne étonnée, ouvrant un large bec, Crut quelque temps que l'on lui parlait grec. La grâce agit : cette augustine grâce Dans son esprit porte un jour efficace. Jeanne sentit dans le fond de son cœur Tous les élans d'une sublime ardeur.

Non, ce n'est plus Jeanne la chambrière : C'est un héros, c'est une ame guerrière. Tel un bourgeois humble, simple, grossier, Qu'un vieux richard a fiiit son héritier.

(y. ao3) CHANT II. '^'J

En un palais fait changer sa chaumière : Son air honteux devient démarche fière; Les grands, surpris, admirent sa hauteur. Et les petits l'appellent monseigneur.

Or, pour hâter leur auguste entreprise, Jeanne et Denis s'en vont droit à l'église. Lors apparut dessus le maître-autel (Fille de Jean, quelle fut ta surprise!) Un beau harnois tout frais venu du ciel. Des arsenaux du terrible empyrée, En cet instant, par l'archange Michel La noble armure avait été tirée.

On y voyait l'armet de Débora ; Ce clou pointu funeste à Sisara; Le caillou rond dont un berger fidèle De Goliath entama la cervelle ; Cette mâchoire avec quoi combattit Le fier Samson, qui ses cordes rompit Lorsqu'il se vit vendu par sa donzellc ; Le coutelet de la belle Judith , Cette beauté si galamment perfide, Qui pour le ciel, saintement homicide.

Son cher amant massacra dans son lit.

A ces objets la sainte émerveillée, De cette armure est bientôt habillée; Elle vous prend et casque et corselet , Brassards, cuissards, baudrier, gantelet.

Lance, clou, dague, épicu, caillou, mâchoire; Marche, s'essaie, et brûle pour la gloire.

Toute héroïne a besoin (run coursier :

38 LA PUCELLE. (v. a33)

Jeanne en demande au triste muletiei*;

Mais aussitôt un âne se présente,

Au beau poil gris, à la voix éclatante.

Bien étrillé, sellé, bridé, ferré,

Portant arçons, avec chanfrein doré,

Caracolant, du pied frappant la terre.

Comme un coursier de Thrace ou d'Angleterre.

Ce beau grison deux ailes possédait Sur son échine , et souvent s'en servait. Ainsi Pégase, au haut de deux collines, Portait jadis neuf pucelles divines; Et l'Hippogriffe, à la lune volant.

Portait Astolphe au pays de saint Jean. Mon cher lecteur veut connaître cet âne. Qui vint alors offrir sa croupe à Jeanne : Il le saura, mais dans un autre chant; Je l'avertis cependant qu'il révère Cet âne heureux qui n'est pas sans mystère.

Sur son grison Jeanne a déjà sauté ; Sur son rayon Denis est remonté :

Tous deux s'en vont vers les rives de Loire Porter au roi l'espoir de la victoire.V L'âne tantôt trotte d'un pied léger.

Tantôt s'élève et fend les champs de l'air. Le cordelier, toujours plein de luxure.

Un peu remis de sa triste aventure.

Usant enfin de ses droits de sorcier.

Change en mulet le pauvre muletier, Monte dessus, chevauche, pique, et jure Qu'il suivra Jeanne au bout de la nature.

(v. 263) CUA.NT II. ^9

Le muletier, en son mulet caché , Bât sur le dos, crut gagner au marché ; Et du vilain l'ame terrestre et crasse A peine vit qu'elle eût changé de place.

Jeanne et Denis s'en allaient donc vers Tours Chercher ce roi plongé dans les amours. Près d'Orléans comme ensemble ils passèrent, L'ost des Anglais de nuit ils traversèrent. Ces fiers Bretons, ayant bu tristement, Cuvaient leur vin, dormaient profondement. Tout était ivre, et goujats et vedettes; On n'entendait ni tambours ni trompettes : L'un dans sa tente était couché tout nu; L'autre ronflait sur son page étendu.

Alors Denis, d'une voix paternelle, Tint ces propos tout bas à la pucellc ; « Fille de bien, tu sauras que Nisus, (c Etant un soir aux tentes de Turnus, « Bien secondé de son cher Euryale, « Rendit la nuit aux Rutulois fatale, « Le même advint au quartier de Rhésus, « Quand la valeur du preux fils de Tydée , « Par la nuit noire et par Ulysse aidée, « Sut envoyer, sans danger, sans effort , « Tant de Troyens du sommeil à la mort, « Tu peux jouir de semblable victoire.

'< Parle, dis-moi, veux-tu de cette gloire? » Jeanne lui dit : « Je n'ai point lu l'histoire; « Mais je serais d'ini courage bien bas, « De tuer gens qui ne combattent pas. »

4o LA PUCELLE. (v. agS)

Disant ces mots elle avise une tente Que les rayons de la lune brillante Pesaient paraître , à ses yeux éblouis , Tente d'un chef ou d'un jeune marquis.

Cent gros flacons remplis de vin exquis Sont tout auprès. Jeanne avec assurance D'un grand pâté prend les vastes débris, Et boit six coups avec monsieur Denis, A la santé de son bon roi de France.

La tente était celle de Jean Cliandos, Fameux guerrier, qui dormait sur le dos. Jeanne saisit sa redoutable épée, Et sa culotte en velours découpée. " Ainsi jadis David, aimé de Dieu, Ayant trouvé Saûl en certain lieu , Et lui pouvant ôter très bien la vie, De sa chemise il lui coupa partie, Pour faire voir à tous les potentats Ce qu'il put faire, et ce qu'il ne fit pas. Près de Chandos était un jeune page De quatorze ans, mais charmant pour sou âge, J^equel montrait deux globes faits au tour. Qu'on aurait pris pour ceux du tendre Amour. Non loin du page était une écritoire.

Dont se servait le jeune homme après boire. Quand tendrement quelques vers il fesait Pour la beauté qui son cœur séduisait.

Jeanne prend l'encre, et sa main lui dessine Trois fleurs de lis, juste dessous l'échiné : Présage heureux du bonheur des Gaulois,

(V. 3ai) CHANT II. {\l

Et monument de l'amour de ses rois !

Le bon Denis voyait, se pâmant d'aise, Les lis français sur une fesse anglaise.

Qui fut penaud le lendemain matin?

Ce fut Cliandos, ayant cuvé son vin; Car, s'évcillant, il vit sur ce beau page Les fleurs de lis. Plein d'une juste rage, Il crie alerte, il croit qu'on le trahit; A son épce il court auprès du lit; Il cherche en vain; l'cpée est disparue; Point de culotte; il se frotte la vue. Il gronde, il crie, et pense fermement Que le grand diable est entré dans le camp.

Ah! qu'un rayon de soleil et qu'un âne, Cet âne ailé qui sur son dos a Jeanne, Du monde entier feraient bientôt le tour ! Jeanne et Denis arrivent à la cour.

Le doux prélat sait par expérience Qu'on est railleur à celte cour de France, Il se souvient des propos insolcns Que Richemont lui tint dans Orléans, Et ne veut plus à pareille aventure D'un saint évêque exposer la figure. Pour son honneur il prit un nouveau tour : Il s'affublu de la triste encolure Du bon Roger, seigneur de Baudricour, Preux chevalier et ferme catholique, Hardi parleur, loyal et véridi([uc.

Malgré cela pas trop mal à la cour.

« Eh! jour de dieu! dit-il, parlant au prince.

42 LA PUCELLE. (v. 353)

« Vous languissez au fond d'une province,

w Esclave roi, par l'amour enchaîné !

a Quoi! votre bras indignement repose!

« Ce front royal, ce front n'est couronné

a Que de tissus et de myrte et de rose!

a Et vous laissez vos cruels ennemis

a Rois dans la France et sur le trône assis !

« Allez mourir, ou faites la conquête

w De vos états ravis par ces mutins :

a Le diadème est fait pour votre tête,

« Et les lauriers n'attendent que vos mains.

« Dieu, dont l'esprit allume mon courage,

« Dieu, dont ma voix annonce le langage,

« De sa faveur est prêt à vous couvrir.

« Osez le croire, osez vous secourir.

(f Suivez du moins cette auguste amazone;

« C'est votre appui , c'est le soutien du trône ,

« C'est par son bras que le maître des rois

« Veut rétablir nos princes et nos lois.

« Jeanne avec vous chassera la famille

« De cet Anglais si terrible et si fort.

« Devenez homme; et, si c'est votre sort

« D'être à jamais mcHe par une fille ,

« Fuyez au moins celle (|ui vous perdit ,

« Qui votre cœur dans ses bras amollit;

« Et, digne enfin de ce secours étrange,

« Suivez les pas de celle qui vous venge. »

Un roi de France eut toujours dans le cœur Avec l'amour un très grand fonds d'honneur. Du vieux soldat le discours pathétique

(v. 383) en A NT II. !\Z

A dissipé son sommeil léthargique , Ainsi qu'un ange, un jour, du haut des airs , De sa trompette ébranlant l'univers, Rouvrant la tombe, animant la poussière, Rappellera les morts à la lumière.

Charle éveillé, Charles bouillant d'ardeur. Ne lui répond qu'en s'écriant : « Aux armes ! » Les seuls combats à ses yeux ont des charmes. 11 prend sa pique; il brûle de fureur. Bientôt après la première chaleur De ces transports où son ame est en proie, 11 voulut voir si celle qu'on envoie Vient de la part du diable ou du Seigneur, Ce qu'il doit croire, et si ce grand prodige Est en effet ou miracle ou prestige.

Donc se tournant vers la fière beauté.

Le roi lui dit d'un ton de majesté Qui confondrait toute autre fille qu'elle : « Jeanne, écoutez; Jeanne, êtes- vous pucelle.^ » Jeanne lui dit : « O grand sire , ordonnez

I « Que médecins, lunettes sur le nez, « Matrones, clercs, pédans, apothicaires, « Viennent sonder ces fémuiins mystères; « Et, si quelqu'un se connaît à cela,

' « Qu'il trousse Jeanne, et qu'il regarde là. »

A sa réponse et sage et mesurée.

Le roi vit bien qu'elle était inspirée. •

« Or sus, dit-il, si vous en savez tant,

« Fille de bien, dites-moi dans l'instant

« Ce que j'ai fait celle nuil à ma belle;

44 LA PUCELLE. (v. 4i3)

« Mais parlez net. » « Rien du tout », lui dit-elle. Le roi surpris soudain s'agenouilla , Cria tout haut, miracle! et se signa.

Incontinent la cohorte fourrée , Bonnet en tête, Hippocrate à la main,

i Vient observer le pur et noble sein De l'amazone à leurs regards livrée :

On la met nue; et monsieur le doyen, Ayant le tout considéré très bien.

Dessus, dessous, expédie à la belle En parchemin un brevet de pucelle.

L'esprit tout fier de ce brevet sacré, Jeanne soudain d'un pas délibéré Retourne au roi, devant lui s'agenouille. Et, déployant la superbe dépouille Que sur l'Anglais elle a pris en passant : « Permets , dit-elle , 6 mon maître puissant ! « Que sous tes lois la main de ta servante « Ose ranger la France gémissante. « Je remplirai les oracles divins.

« J'ose à tes yeux jurer par mon courage, « Par cette épée et par mon pucelage, « Que tu seras huilé bientôt à Reims; « Tu chasseras les anglaises cohortes u Qui d'Orléans environnent les portes.

« Viens accomplir tes augustes destins; « Viens, et, de Tours abandonnant la rive, « Dès ce moment souffre que je te suive. »

Les courtisans autour d'elle pressés.

Les yeux an ciel et vers Jeanne adressés ,

(v.443) CHA:\T II, 45

Battent des mains, Tadmirent, la secondent. Cent cris de joie à son discours répondent. Dans cette foule il n'est point de guerrier Qui ne voulût lui servir d'écuyer, Porter sa lance, et lui donner sa vie; 11 n'en est point qui ne soit possédé Et de la gloire, et de la noble envie De lui ravir ce qu'elle a tant gardé.

Prêt à partir, chaque officier s'empresse : L'un prend congé de sa vieille maîtresse : L'un, sans argent, va droit à l'usurier; L'autre à son hôte, et compte sans payer, Denis a fait déployer l'oriflamme.

A cet aspect le roi Charles s'enflamme D'un noble espoir à sa valeur égal.

Cet étendard aux ennemis fatal, Cette héroïne, et cet âne aux deux ailes. Tout lui promet des palmes immortelles.

Denis voulut, en partant de ces lieux, Des deux amans épargner les adieux :

On eût versé des larmes trop amères.

On eût perdu des heures toujours chères. Agnès dormait, quoiqu'il fût,un peu tard; Elle était loin de craindre un tel départ. Un songe heureux, dont les erreurs la frappent. Lui retraçait des plaisirs qui s'échappent : Elle croyait tenir entre ses bras Le cher amant dont elle est souveraine. Songe flatteur, tu trompais ses appas : Son amant fuit , et saint Denis l'entraîne.

46 LA PL'CELLE. (v. 473)

Tel dans Paris un médecin prudent Force au régime un malade gourmand, A l'appétit se montre inexorable , Et sans pitié le fait sortir de table.

Le bon Denis eut à peine arraché Le roi de France à son charmant péché, Quil courut vite à son ouaille chère, A sa pucelle, à sa fille guerrière.

Il a repris son air de bienheureux, Son ton dévot, ses plats et courts cheveux , L'anneau bénit, la crosse pastorale, Ses gants, sa croix, sa mitre épiscopale.

a Va, lui dit-il : sers la France et ton roi; « Mon œil bénin sera toujours sur toi; « Mais au laurier du courage héroïque « Joins le rosier de la vertu pudique. a Je conduirai tes pas dans Orléans, (t Lorsque Talbot, le chef des mécréans, « Le cœur saisi du démon de luxure, « Croira tenir sa présidente impure , « Il tombera sous ton robuste bras.

« Punis son crime, et ne l'imite pas.

a Sois à jamais dévote avec courage.

« Je pars, adieu; pense à ton pucelage. » La belle en fit un serment solennel ; Et son patron repartit pour le ciel.

FI^ IJU CHAKT SECOKD.

CHANT TROISIÈME

Description du palais de la Sotlisc. Combat vers Orléans. Agnès se revêt de rarimire de Jeanne pour aller trouver son amant : elle est prise par les Anglais, et sa pudeur souffre beaucoup.

Ce n'est le tout d'avoir un grand courage, Un coup d œil ferme au milieu des combats, D'être tranquille à l'aspect du carnage, Et de conduire un monde de soldats; Car tout cela se voit en tous climats. Et tour à tour ils ont cet avantage.

Qui me dira si nos ardens Français Dans ce grand art, l'art affreux de la guerre, Sont plus savans que l'intrépide Anglais? Si le Germain l'emporte sur l'Ibère ?

Tous ont vaincu, tous ont été défaits.

Le grand Condé fut vaincu par Turenne; Le fier Villars fut battu par Eugène; De Stanislas le vertueux support.

Ce roi soldat, don Quichotte du Nord, Dont la valeur a paru plus qu'humaine, N'a-t-il pas vu, dans le fond de l'Ukraine, A Pultava tous ses lauriers flétris Par im rival objet de ses mépris?

Un beau secret serait, à mon avis, De bien savoir éblouir le vulgaire,

48 LA. PUCELLE. (v. aa)

De s'établir un divin caractère, D'en imposer aux yeux des ennemis; Car les Romains, à qui tout fut soumis, Domptaient l'Europe au milieu des miracles. Le ciel pour eux prodigua les oracles.

Jupiter, Mars, Poliux, et tous les dieux, Guidaient leur aigle, et combattaient pour eux. Le grand Bacclius, qui mit l'Asie en cendre, L'antique Hercule et le fier Alexandre, Pour mieux régner sur les peuples conquis, De Jupiter ont passé pour les fils :

Et l'on voyait les princes de la terre A leurs genoux redouter le tonnerre, Tomber du trône, et leur offrir des vœux.

Denis suivit ces exemples fameux; 11 prétendit que Jeanne la Pucelle Chez les Anglais passât même pour telle; Et que Bedfort, et l'amoureux Talbot, Et ïirconel, et Chandos l'indévot, Crussent la chose, et qu'ils vissent dans Jeanne Un bras divin, fatal à tout profane.

Pour réussir en ce hardi dessein , 11 s'en va prendre un vieux bénédictin , Non tel que ceux dont le travail immense Vient d'enrichir les libraires de France; Mais un prieur engraissé d'ignorance, Et n'ayant lu que son missel latin :

Frère l^urdis fut le bon personnage Qui fut choisi pour ce nouveau voyage.

Devers la lune, où l'on tient que jadis

(v. 5i) CHANT III. 49

Etait placé des fous le paradis!

Sur les confins de cet abyme immense, Où le Chaos, et l'Erèbe, et la Nuit, Avant les temps de l'univers produit, Ont exercé leur aveugle puissance, Il est un vaste et caverneux séjour.

Peu caressé des doux rayons du jour, Et qui n'a rien qu'une lumière affreuse ; Froide, tremblante, incertaine et trompeuse. . Pour toute étoile on a des feux follets ; L'air est peuplé de petits farfadets.

De ce pays la reine est la Sottise.

Ce vieil enfant porte une barbe grise, OEil de travers et bouche à la Danchet ; Sa lourde main tient pour sceptre un hochet. De l'Ignorance elle est, dit-on, la fille. Près de son trône est sa sotte famille , Le fol Orgueil, l'Opiniâtreté, Et la Paresse , et la Crédulité.

Elle est servie, elle est flattée en reine; On la croirait en effet souveraine :

Mais ce n'est rien qu'un fantôme impuissant, Un Chilpéric , uxi vrai roi fainéant.

La Fourberie est son ministre avide. Tout est réglé par ce maire perfide; Et la Sottise est son digne instrument. Sa cour plénière est à son gré fournie De gens profonds en fait d'astrologie, Sûrs de leur art, à tous momens déçus, Dupes, fripons, et partant toujours crus.

L,V rUCELLE.

5o LA. PU CELLE. (v. 8:)

C'est là qu'on voit les maîtres d'alchimie Fesant de l'or, et n'ayant pas un sou, Les rose-croix, et tout ce peuple fou Argumentant sur la théologie.

Le gros Lourdis, pour aller en ces lieux, Fut donc choisi parmi tous ses confrères. Lorsque la nuit couvrait le front des cieux D'un tourbillon de vapeurs non légères, Enveloppé dans le sein du repos, Il fut conduit au paradis des sots.

Quand il y fut il ne s'ëtonna guères : Tout lui plaisait , et même en arrivant Il crut encore être dans son couvent.

Il vit d'abord la suite emblématique Des beaux tableaux de ce séjour antique. Cacodémon, qui ce grand temple orna.

Sur la muraille à plaisir griffonna Un long croquis de toutes nos sottises. Traits d'étourdi, pas de clerc, balourdises, Projets mal faits, plus mal exécutés.

Et tous les mois du Mercure vantés.

Dans cet amas de merveilles confuses, Parmi ces flots d'imposteurs et de buses. On voit surtout un superbe Ecossais ; Lass est son nom : nouveau roi des Français, D'un beau papier il porte un diadème; Et sur son front il est écrit système ; Environné de grands ballots de vent, Sa noble main les donne à tout venant : Prêtres, catins, guerriers, gens de justice,

(v.iir) CHANT III.

Lui vont porter leur or par avarice.

Ah, quel spectacle! ah! vous êtes donc là, Tendre Escobar, suffisant Molina, Petit Doucin, dont la main pateline Donne à baiser une bulle divine, Que Le Tellier lourdement fabriqua, Dont Rome même en secret se moqua, Et qui chez nous est la noble origine De nos partis, de nos divisions, Et, qui pis est, de volumes profonds, Remplis, dit-on, de poisons hérétiques.

Tous poisons froids, et tous soporifiques.

Les combattans, nouveaux Beilérophons, Dans cette nuit, montés sur des Chimères, Les yeux bandés, cherchent leurs adversaires; De longs sifflets leur servent de clairons; Et, dans leur docte et sainte frénésie. Ils vont frappant à grands coups de vessie. Ciel! que d'écrits, de disquisitions.

De mandemens, et d'explications, Que l'on explique enccr, peur de s'entendre!

O chroniqueur des héros du Scamandre , Toi qui jadis des grenouilles, des rats, Si doctement as chanté les combats, Sors du tombeau; viens célébrer la guerre Que pour la bulle on fera sur la terre ! Le janséniste, esclave du destin.

Enfant perdu de la grâce efficace.

Dans ses drapeaux porte un saint Augustin, Et pour plusieurs il marche avec audace.

52 LA PUCELLE. (v. l'ii)

Les ennemis s'avancent tout courbes Dessus le dos de cent petits abbés.

Cessez, cessez, 6 discordes civiles!

Tout va changer : place, place, imbëcilles! Un grancTtonibeau sans ornement, sans art. Est élevé non loin de saint Médard.

L'esprit divin, pour éclairer la France, Sous cette tombe enferme sa puissance ; L'aveugle y court, et d'un pas chancelant Aux Quinze-Vingts retourne en tâtonnant.

Le boiteux vient clopinant sur la tombe, Crie Hosanna, saute, gigotte, et tombe.

Le sourd approche, écoute, et n'entend rien. Tout aussitôt de pauvres gens de bien D'aise pâmés, vrais témoins de miracle.

Du bon Paris baisent le tabernacle.

Frère Lourdis, fixant ses deux gros yeux, Voit ce saint œuvre, en rend grâces aux cieux, Joint les deux mains, et, riant d'un sot rire, Ne comprend rien , et toute chose admire.

Ah ! le voici ce savant tribunal.

Moitié prélats et moitié monacal; D'inquisiteurs une troupe sacrée Est là pour Dieu de sbires entourée.

Ces saints docteurs, assis en jugement, Ont pour habits plumes de chat-huant ; Oreilles d'âne ornent leur tête auguste, Et, pour peser le juste avec l'injuste. Le vrai, le faux, balance est dans leurs mains. Cette balance a deux larges bassins ;

(v. i7i) CHANT rif. 53

L'un tout comblé contient l'or qu'ils escroquent, IjB bien, le sang des pcnilens qu'ils croc[uent; Dans l'autre sont bulles, brefs, oremiis, Beaux cbapelets, scapulaires, agnus.

Aux pieds bénits de la docte assemblée Voyez-vous pas le pauvre Galilée, Qui tout contrit leur demande pardon , Bien condamné pour avoir eu raison ?

Murs de Loudun , quel nouveau feu s'allume ? C'est un curé que le bûcher consume : Douze faquins ont déclaré sorcier Et fait griller messire Urbain Grandler.

Galigaï, ma chère maréchale, Du parlement, épaulé de maint pair, La compagnie ignorante et vénale Te fait chauffer en feu brillant et clair Pour avoir fliit pacte avec Lucifer.

Ah ! qu'aux savans notre France est fatale ! Qu'il y fait bon croire au pape, à l'enfer. Et se borner à savoir son Pater!

Je vois plus loin cet arrêt authentique. Pour Aristote et contre l'émétique.

Venez, venez, mon beau père Girard, Vous méritez un long article à part.

Vous voilà donc, mon confesseur de fille. Tendre dévot qui prêchez à la grille!

Que dites-vous des pénitcns appas De ce tendron converti dans vos bras ! J'estime fort cette douce aventure.

Tout est humain, Girard, en votre fait;

54 LA PUCELLE. (v. 201)

Ce n'est pas là pécher contre nature : Que de dévots en ont cncor plus fait ! Mais, mon ami, je ne m'attendais guère De voir entrer le diable en cette affaire. Girard, Girard, tous vos accusateurs.

Jacobin, canne, et feseur d'écriture.

Juges, témoins, ennemis, protecteurs.

Aucun de vous n'est sorcier, je vous jure.

Lourdis enfin voit nos vieux parlemens De vingt prélats brûler les mandemens.

Et par arrêt exterminer la race D'un certain fou qu'on nomme saint Ignace; Mais, à leur tour, eux-même on les proscrit; Quesnel en pleure, et saint Ignace en rit. Paris s'émeut à leur destin tragique.

Et s'en console à l'Opéra-Comique.

O toi. Sottise! ô grosse déité. De qui les flancs à tout âge ont porté Plus de mortels que Cybèle féconde N'avait jadis donné de dieux au monde, Qu'avec plaisir ton grand œil hébété Voit tes enfans dont ma patrie abonde!

Sots traducteurs et sots compilateurs.

Et sots auteurs, et non moins sots lecteurs. Je t'interroge, ô suprême puissance!

Daigne m'apprendre, en cette foule immense, De tes enfans qui sont les plus chéris, Les plus féconds en lourds et plats écrits, Les plus constans à broncher comme à bi-aire A chaque pas dans la même carrière :

(v. 23i) ciiAîN'T III. :yj

Ah! je connais que tes soins les plus doux Sont pour l'auteur du Journal de Trévoux. Tandis qu'ainsi Denis, notre bon père, Devers la lune en secret préparait Contre l'Anglais cet innocent mystère, Une autre scène en ce moment s'ouvrait Chez les grands fous du monde sublunaire. Charle est déjà parti pour Orléans; Ses étendards flottent au gré des vents. A ses côtés Jeanne, le casque en tête, Déjà de Reims lui promet la conquête.

Voyez-vous pas ces jeunes écuyers, Et celte fleur de loyaux chevaliers?

La lance au poing, cette troupe environne Avec respect notre sainte amazone.

Ainsi l'on voit le sexe masculin A Fontevrauld servir le féminin :

ÎjC sceptre est là dans les mains d'une femme, Et père Anselme est béni par madame.

La belle Agnès, en ces cruels momens, Ne voyant plus son amant qu'elle adore, Cède au chagrin dont l'excès la dévore ; Un froid mortel s'empare de ses sens.

L'ami Bonneau, toujours plein d'industrie, En cent façons la rappelle à la vie.

Elle ouvre encor ses yeux, ces doux vainqueurs; Mais ce n'est plus que pour verser des pleurs; Puis sur Bonneau se penchant d'un air tendre : « C'en est donc fait, dit-elle, on me trahit. « Où va-t-il donc^ que veut-il cnlreprcndre?

5G LA PUCELLE. (v. 261}

(( Etait-ce là le serment qu'il me fît

« Lorsqu'à sa flamme il me fît condescendre?

« Toute la nuit il faudra donc m'étendre,

« Sans mon amant, seule au milieu d'un lit?

« Et cependant cette Jeanne hardie,

« Non des Anglais, mais d'Agnès ennemie,

a Va contre moi lui prévenir l'esprit.

« Ciel ! que je hais ces créatures fîères,

« Soldats en jupe, hommasses chevalières,

(t Du sexe mâle affectant la valeur,

« Sans posséder les agrémens du nôtre,

« A tous les deux prétendant faire honneur,

a Et qui ne sont ni de l'un ni de l'autre ! »

Disant ces mots elle pleure et rougit, Frémit de rage, et de douleur gémit, La jalousie en ses yeux étincelle; Puis, tout à coup, d'une ruse nouvelle Le tendre Amour lui fournit le dessein.

Vers Orléans elle prend son chemin , De dame Alix et de Bonneau suivie.

Agnès arrive en une hôtellerie, Où dans l'instant, lasse de chevaucher, La fîère Jeanne avait été coucher.

Agnès attend qu'en ce logis tout dorme, Et cependant subtilement s'informe Où couche Jeanne, où l'on met son harnois; Puis dans la nuit se glisse en tapinois, De Jean Chandos prend la culotte, et passe Ses cuisses entre, et l'aiguillette lace; De l'amazone elle prend la cuirasse.

(v. agi) CHAIVT III. 5']

Le dur acier, forgé pour les combats, Presse et meurtrit ses membres délicats. L'ami Bonneau la soutient sous les bras.

La belle Agnès dit alors à voix basse : « Amour, Amour, maître de tous mes sens , « Donne la force à cette main tremblante, « Fais-moi porter cette armure pesante, « Pour mieux toucher l'auteur de mes tourmens. « Mon amant veut une fille guerrière, « Tu fais d'Agnès un soldat pour lui plaire : « Je le suivrai; qu'il permette aujourd'hui « Que ce soit moi qui combatte avec lui ; « Et, si jamais la terrible tempête V Des dards anglais vient menacer sa tête, « Qu'ils tombent tous sur ces tristes appas; a Qu'il soit du moins sauvé par mon trépas ; « Qu'il vive heureux, que je meure pâmée « Entre ses bras, et que je meure aimée. » Tandis qu'ainsi cette belle parlait, Et que Bonneau ses armes lui mettait, Le roi Chariot à trois milles était.

La tendre Agnès prétend à l'heure même, Pendant la nuit, aller voir ce qu'elle aime. Ainsi vêtue et pliant sous le poids.

N'en pouvant plus, maudissant son liarnois. Sur un cheval elle s'en va juchée.

Jambe meurtrie, et la fesse écorchée.

J^e gros Bonneau, sur un normand monté. Va lourdement, et ronfle à son côté.

Le tendre Amour, qui craint tout pour la belle,

58 LA PUCELLE. (v. 821

La voit partir, et soupire pour elle.

Agnès à peine avait gagné cliemin.

Qu'elle entendit devers un bois voisin Bruit de chevaux, et grand cliquetis d'armes. Le bruit redouble; et voici des gendarmes, Vêtus de rouge; et, pour comble de maux, C'étaient les gens de monsieur Jean Chandos. L'un d'eux s'avance, et demande : « Qui vive! » A ce grand cri notre amante naïve , Songeant au roi, répondit sans détour; « Je suis Agnès ; vive France et l'Amour ! » A ces deux noms, que le ciel équitable Voulut unir du nœud le plus durable, On prend Agnès et son gros confident; Ils sont tous deux menés incontinent A ce Chandos, qui, terrible en sa rage, Avait juré de venger son outrage.

Et de punir les brigands ennemis Qui sa culotte et son fer avaient pris.

Dans ces momens où la main bienfesante Du doux sommeil laisse nos yeux ouverts, Quand les oiseaux reprennent leurs concerts. Qu'on sent en soi sa vigueur renaissante, Que les désirs, pères des voluptés.

Sont par les sens dans notre ame excités; Dans ces momens, Chandos, on te présente La belle Agnès, plus belle et plus brillante Que le soleil au bord de l'Orient, Que sentis-tu, Chandos, en t'éveillanf , Lorsque tu vis cette nymphe si belle

(v 35i) CHANT III. DQ

A tes côtés, et tes grègues sur elle?

Chandos, pressé criin aiguillon bien vif, La dévorait de son regard lascif.

Agnès en tremble, et l'entend qui marmotte Entre ses dents : « Je r'aurai ma culotte ! » A son chevet d'abord il la fait seoir. « Quittez, dit-il, ma belle prisonnière, a Quittez ce poids d'une armure étrangère. » Ainsi parlant, plein d'ardeur et d'espoir, Il la décasque, il vous la décuirasse.

La belle Agnès s'en défend avec grâce ; Elle rougit d'une aimable pudeur, Pensant à Cliarle , et soumise au vainqueur. Le gros Bonneau, que le Chandos destine Au digne emploi de chef de sa cuisine. Va dans l'instant mériter cet honneur; Des boudins blancs il était l'inventeur, Et tu lui dois, 6 nation française, Pâtés d'anguille, et gigots à la braise,

a Monsieur Chandos, hélas! que faites-vous? » Disait Agnès d'un ton timide et doux, « Parbleu, dit-il (tout héros anglais jure), « Quelqu'un m'a fait une sanglante injure. « Cette culotte est mienne; et je prendrai « Ce qui fut mien où je le trouverai. » Parler ainsi, mettre Agnès toute nue.

C'est même chose; et la belle éperdue Tout en pleurant était entre ses bras.

Et lui disait : « Non , je n'y consens pas. »

Dans l'instant même un horrible fracas

6o LA PUCELLE. (v. 38i)

Se fait entendre, on crie : « Alerte, aux armes! »

Et la trompette, organe du trépas,

Sonne la charge, et porte les alarmes.

A son réveil , Jeanne cherchant en vain

L'affublement du liarnois masculin ,

Son bel armet ombragé de l'aigrette,

Et son haubert , et sa large braguette ,

Sans raisonner saisit soudainement

D'un écuyer le dur accoutrement,

jMonte à cheval sur son âne , et s'écrie :

« Venez venger l'honneur de la patrie. »

Cent chevaliers s'empressent sur ses pas ;

Ils sont suivis de six cent vin^t soldats.

Frère Lourdis , en ce moment de crise , Du beau palais oii règne la Sottise Est descendu chez les Anglais guerriers , Environné d'atomes tout grossiers, Sur son gros dos portant balourderies, Œuvres de moine , et belles âneries.

Ainsi bâté, sitôt qu'il arriva, Sur les Anglais sa robe il secoua.

Son ample robe; et dans leur camp versa Tous les trésors de sa crasse ignorance , Trésors communs au bon pays de France.

Ainsi des nuits la noire déité, Du haut d'un char d'ébène marqueté , Répand sur nous les pavots et les songes, Et nous endort dans le sein des mensonges.

FIM DU CHANT TROISIÈME

CHANT IV. 6l

CHANT QUATRIÈME

Jeanne et Dunois combattent les Anglais. Ce qui leur arrive dans le ch àteau d' Hermaphrodlx .

Si j'étais roi, je voudrais être juste, Dans le repos maintenir mes sujets, Et tous les jours de mon empire auguste Seraient marqués par de nouveaux bienfaits. Que , si j'étais contrôleur des finances , Je donnerais à quelques beaux esprits, Par-ci par-là, de bonnes ordonnances; Car, après tout, leur travail vaut son prix. Que, si jVîtais archevêque de Paris, Je tâcherais avec le moliniste D'apprivoiser le rude janséniste.

Mais, si j'aimais une jeune beauté, Je ne voudrais m'éloigner d'auprès d'elle. Et chaque jour une fête nouvelle , Chassant l'ennui de l'uniformité, Tiendrait son cœur en mes fers arrêté.

Heureux amans, que l'absence est cruelle! Que de dangers on essuie en amour!

On risque, hélas! dès qu'on quitte sa belle „ D'être cocu deux ou trois fois par joiu\ |

Le preux Chandos à peine avait la joie De s'ébaudir sur sa nouvelle proie ,

l LA. PUCELLE. (▼• î*)

Que tout à coup Jeanne de rang en rang Porte la mort, et fait couler le sang. De Débora la redoutable lance Perce Dildo si fatal à la France, Lui qui pilla les trésors de Clairvaux , Et viola les sœurs de Fontevraux.

D'un coup nouveau les deux yeux elle crève A Fonkinar, digne d'aller en Grève.

Cet impudent, né dans les durs climats De l'Hibernie, au milieu des frimas.

Depuis trois ans fesait l'amour en France, Comme un enfant de Ptome ou de Florence. Elle terrasse et milord Halifax, Et son cousin l'impertinent Borax, Et INIidarblou qui renia son père, Et Bartonay qui fit cocu son frère.

A son exemple on ne voit chevalier^ Il n'est gendarme, il n'est bon écuyer, Qui dix Anglais n'enfile de sa lance.

La mort les suit , la terreur les devance : On crovait voir en ce moment affreux Un dieu puissant qui combat avec eux.

Parmi le bruit de l'horrible tempête, Frère Lourdis criait à pleine tête :

« Elle est pucelle; Anglais, frémissez tous; « C'est saint Denis qui l'arme contre vous; « Elle est pucelle; elle a fait des miracles; « Contre son bras vous n'avez point d'obstacles; « Vite à genoux, excrémens d'Albion, « Demandez-lui sa bénédiction. »

(v. 53) CHANT IV. G3

Le fier Talbot, ccmnant de colère, Incontinent fait empoigner le frère; On vous le lie, et le moine content, Sans s'émouvoir, continuait criant :

a Je suis martyr; Anglais, il faut me croire; « Elle est pucclle; elle aura la victoire. »

L'homme est crédule, et dans son faible cœur Tout est reçu : c'est une molle argile. Mais que surtout il paraît bien facile De nous surprendre et de nous faire peur ! Du bon Lourdis le discours extatique Fit plus d'effet sur le cœur des soldats Que l'amazone et sa troupe héroïque N'en avaient fait par l'effort de leurs bras. Ce vieil instinct qui fait croire aux prodiges, L'esprit d'erreur, le trouble, les vertiges, La froide crainte et les illusions.

Ont fait tourner la tête des Bretons.

De ces Bretons la nation hardie Avait alors peu de philosophie; Maints chevaliers étaient des esprits lourds : Les beaux esprits ne sont ([ue de nos jours.

Le preux Chandos , toujours plein d'assurance , (hiait aux siens : a Conquérans de la France, « Marchez à droite. » 11 dit, et dans l'instant On tourne à gauche, et Ton fuit en jurant.

Ainsi jadis dans ces plaines fécondes Que de l'Euphrate environnent les ondes, Quand des humains l'orgueil capricieux Voulut bâtir près des voûtes des cieux,

G4 LA PUCELLE. (v. 83)

Dieu, ne voulant d'un pareil voisinage, En cent jargons transmua leur langage.

Sitôt qu'un d'eux à boire demandait, Plâtre ou mortier d'abord on lui donnait ; Et cette gent, de qui Dieu se moquait. Se sépara, laissant là son ouvrage.

On sait bientôt aux remparts d'Orléans Ce gi*and combat contre les assiégeaus : La Renommée y vole à tire d'aile , Et va prônant le nom de la Pucelle.

Vous connaissez l'impétueuse ardeur De nos Français ; ces fous sont pleins d'honneur : Ainsi qu'au bal ils vont tous aux batailles. Déjà Dunois, la gloire des bâtards, Dunois qu'en Grèce on aurait pris pour Mars , Et La Trimouille, et La Hire, et Saintrailles, Et Richemont, sont sortis des murailles, Croyant déjà chasser les ennemis.

Et criant tous : « Oii sont-ils? où sont-ils? »

Ils n'étaient pas bien loin : car près des portes Sire Talbot, homme de très grand sens, Pour s'opposer à l'ardeur de nos gens.

En embuscade avait mis dix cohortes.

Sire Talbot a depuis plus d'un jour Juré tout haut , par saint George et l'Amour, Qu'il entrerait dans la ville assiégée.

Son ame était vivement partagée :

Du gros Louvet la superbe moitié Avait pour lui plus que de l'amitié; Et ce héros qu'un noble espoir enflamme,

<^. ii3) CHANT IV. 65

Veut conquérir et la ville et sa dame. Nos chevaliers à peine ont fait cent pas Que ce Talbot leur tombe sur les bras; INIais nos Français ne s'étonnèrent pas. Champs d'Orléans , noble et petit théâtre De ce combat terrible, opiniâtre, Le sang humain dont vous fûtes couverts Vous engraissa pour plus de cent hivers. Jamais les champs de Zama, de Pharsale, De Malplaquet la campagne fatale.

Célèbres lieux couverts de tant de morts , N'ont vu tenter de plus hardis efforts. Vous eussiez vu les lances hérissées, L'une sur l'autre en cent tronçons cassées; Les écuyers , les chevaux renversés, Dessus fcurs pieds dans l'instant redressés; Le feu jaillir des coups de cimeterre.

Et du soleil redoubler la lumière; De tous côtés, voler, tomber à bas Epaules, nez, mentons, pieds, jambes, bras.

Du haut des deux les anges de la guerre. Le fier Michel, et l'exterminateur.

Et des Persans le grand flagellateur, Avaient les yeux attachés sur la terre , Et regardaient ce combat plein d'horreur.

Michel alors prit la vaste balance Où dans le ciel on pèse les humains; D'une main sûre il pesa les destins.

Et les héros d'Angleterre et de France. Nos chevaliers, pesés exactement,

LA rUCP.LLE. i

66 LA PUCF.LLE. (v. i43)

Légers de poids par malheur se trouvèrent ; Du grand Talbot les destins l'emportèrent. C'était du ciel un secret jugement.

Le Richemont se voit incontinent Percé d'un trait de la hanche à la fesse ; Le vieux Saintraille au dessus du genou ; Le beau La Hire, ah ! je n'ose dire où; Mais que je plains sa gentille maîtresse ! Dans un marais La Trimouille enfoncé, N'en put sortir qu'avec un bras cassé : Donc à la ville il fallut qu'ils revinssent Tout éclopés, et qu'au lit ils se tinssent. Voilà comment ils furent bien punis, Car ils s'étaient moqués de saint Denis.

Comme il lui plaît Dieu fait justice ou grâce ; Quesnel l'a dit : nul ne peut en douter ; Or il lui plut le bâtard excepter Des étourdis dont il punit l'audace.

Un chacun d'eux, laidement ajusté, S'en retournait sur un brancard porté, En maugréant et Jeanne et sa fortune.

Dunois, n'ayant égratignure aucune.

Pousse aux Anglais plus prompt que les éclairs : Il fend leurs rangs, se fait jour à travers. Passe, et se trouve aux lieux oîi la Pucelle Fait tout tomber, oîi tout fuit devant elle.

Quand deux torrens, l'effroi des laboureurs, Précipités du sommet des montagjies, Mêlent leurs flots, assemblent leurs fureurs, Ils vont noyer l'espoir de nos campagnes :

(v. 173) CHANT IV. 67

Plus dangereux étalent Jeanne et Dunois, Unis ensemble, et frappant à la fois.

Dans leur ardeur si bien ils s'emportèrent, Si rudement les Anglais ils chassèrent.

Que de leurs gens bientôt ils s'écartèrent. La nuit survint; Jeanne et l'autre héros, N'entendant plus ni Français ni Chandos, Font tous deux halte en criant : « Vive France! » Au coin d'un bois oii régnait le silence. Au clair de lune ils cherchent le chemin. Ils viennent, vont, tournent; le tout en vain. Enfin rendus , ainsi que leur monture , Mourans de faim , et lassés de chercher. Ils maudissaient la fatale aventure D'avoir vaincu sans savoir où coucher.

Tel un vaisseau sans voile , sans boussole , Tournoie au gré de Neptune et d'EoIe.

Un certain chien, qui passa tout auprès, Pour les sauver sembla venir exprès; Ce chien approche, il jappe, il leur fait fête; Virant sa queue, et portant haut sa tête. Devant eux marche; et, se tournant cent fois, 11 pat'aissait leur dire en son patois : « Venez par là, messieurs, suivez-moi vite; « Venez, vous dis-je, et vous aurez bon gîte. » ■ Nos deux héros entendirent fort bien Par ses façons ce que voulait ce chien; Ils suivent donc, guidés par l'espérance. En priant Dieu pour le bien de la France, Et se fesant tous deux de temps en temps

68 LA PU CELLE. (v. 2o3;

Sur leurs exploits de très beaux complimens.

Du coin lascif d'une vive prunelle

Dunois lorgnait malgré lui la Pucclle;

Mais il savait qu'à son bijou caché

De tout l'état le sort est attaché,

Et qu'à jamais la France est ruinée ,

Si cette fleur se cueille avant l'année.

Il étouffait noblement ses désirs,

Et préférait l'état à ses plaisirs.

Et cependant, quand la route mal sûre

De l'âne saint fesait clocher l'allure,

Dunois ardent, Dunois officieux.

De son bras droit retenait la guerrière,

Et Jeanne d'Arc, en clignotant des yeux,

De son bras gauche étendu par derrière

Serrait aussi ce héros vertueux :

Dont il advint, tandis qu'ils chevauchèrent.

Que très souvent leurs bouches se touchèrent.

Pour se parler tous les deux de plus près

De la patrie et de ses Intérêts.

On m'a conté, ma belle Ronismare, Que Charles douze, en son humeur bizarre, Vainqueur des rois , et vainqueur de l'amour. N'osa t'admettre à sa brutale cour :

Charles craignit de te rendre les armes; Il se sentit, il évita tes charmes.

Mais tenir Jeanne, et ne point y toucher, Se mettre à table, avoir faim sans manger, Cette victoire était cent fois plus belle. Dunois ressemble à Robert d'Arbrisselle,

(v. 233) CHANT 1 V. 69

^ A ce grand saint qui se plut à coucher / Entre les bras de deux nonnes fossues , I A caresser quatre cuisses dodues, I Quatre tétons, et le tout sans pécher. Au point du jour apparut à leur vue Un beau palais d'une vaste étendue :

De marbre blanc était bâti le mur; Une dorique et longue colonnade Porte un balcon formé de jaspe pur; De porcelaine était la balustrade.

Nos paladins, enchantés, éblouis, Crurent entrer tout droit en paradis.

Le chien aboie : aussitôt vingt trompettes Se font entendre, et quarante estafiers A pourpoints d'or, à brillantes braguettes, Viennent s'offrir à nos deux chevaliers. Très galamment deux jeunes écuyers Dans le palais par la main les conduisent, Dans des bains d'or filles les introduisent. Honnêtement; puis lavés, essuyés, D'un déjeuner amplement festoyés.

Dans de beaux lits brodés ils se couchèrent , Et jusqu'au soir en héros ils ronflèrent.

II faut savoir que le maître et seigneur De ce logis digne d'un empereur Etait le fils de l'un de ces génies.

Des vastes cieux habitans éternels, De qui souvent les grandeurs infinies S'humanisaient chez les faibles mortels.

Or, cet esprit, mêlant sa chair divine

) LA PUCELLE. (v. ^63)

Avec la chair d'une bénédictine , En avait eu le noble Hermaphrodix, Grand nécromant, et le très digne fils De cet incube et de la mère Alix.

Le jour qu'il eut quatorze ans accomplis, Son géniteur, descendant de sa sphère, Lui dit : « Enfant, tu me dois la lumière; « Je viens te voir, tu peux former des veux; « Souhaite, parle, et je te rends heureux. » Hermaphrodix, né très voluptueux, Et digne en tout de sa belle origine, Dit : « Je me sens de race bien divine, « Car je rassemble en moi tous les désirs, « Et je voudrais avoir tous les plaisirs. « De voluptés rassasiez mon ame; « Je veux aimer comme homme et comme femme, « Etre la nuit du sexe féminin , « Et tout le jour du sexe masculin. » L'incube dit : « Tel sera ton destin. » Et dès ce jour la ribaude figure Jouit des droits de sa double nature.

Ainsi Platon, le confident des dieux, A prétendu que nos premiers aïeux.

D'un pur limon pétri des mains divines, Nés tous parfaits, et nommés androgynes. Egalement des deux sexes pourvus , Se suffisaient par leurs propres vertus. Hermaphrodix était bien au dessus ; Car se donner du plaisir à soi-même.

Ce n'est pas là le sort le plus divin;

(v. 273) CH AKT IV.

II est plus beau d'en donner au prochain , Et deux à deux est le bonheur suprême. Ses courtisans disaient que tour à tour C'était Vénus, c'était le tendre Amour : De tous côtés ils lui cherchaient des filles, Des bacheliers ou des veuves gentilles.

Hermaphrodix avait oublié net De demander un don plus nécessaire, Un don sans quoi nul plaisir n'est parfait, Un don charmant; et quoi? celui de plaire. Dieu, pour punir cet effréné paillard, Le fit plus laid que Samuel Bernard ; .lamais ses yeux ne firent de conquêtes ; C'est vainement qu'il prodiguait les fêtes. Les longs repas, les danses, les concerts; Quelquefois même il composait des vers.

Mais, quand le jour il tenait une belle, Et quand la nuit sa vanité femelle Se soumettait à quelque audacieux, Le ciel alors trahissait tous ses vœux; Il recevait, pour toutes embrasyades.

Mépris, dégoûts, injures, rebuffades :

Le juste ciel lui fesait bien sentir Que les grandeurs ne sont pas du plaisir, « Quoi! disait-il, la moindre chambrière « Tient son galant étendu sur son sein; « Un lieutenant trouve une conseillère; « Dans un moutier un moine a sa nonnain *. « Et moi génie , et riche et souverain, « Je suis le seul dans la machine ronde

72 LA PUCELLE. (v. SaS)

« Privé d'un bien dont jouit tout le monde! » Lors il jura, par les quatre élémens, Qu'il punirait les garçons et les belles Qui n'auraient pas pour lui des sentimens, Et qu'il ferait des exemples sanglans Des cœurs ingrats , et surtout des cruelles.

II recevait en roi les survenans, Et de Saba la reine basanée, Et Tlialestris, dans la Perse amenée, Avaient reçu de moins riclies présens Des deux grands rois qui brûlèrent pour elles Qu'il n'en fesait aux chevaliers errans, Aux bacheliers, aux gentes demoiselles.

Mais , si quelqu'un d'un esprit trop rétif jManquait pour lui d'un peu de complaisance, S'il lui fesait la moindre résistance, 11 était sûr d'être empalé tout vif.

Le soir venu, monseigneur étant femme.

Quatre huissiers de la part de madame Viennent prier notre aimable bâtard De vouloir bien descendre sur le tard Dans l'entresol, tandis qu'en compagnie Jeanne soupait avec cérémonie.

Le beau Dunois tout paifumé descend Au cabinet où le souper l'attend.

Tel que jadis la sœur de Ptolémée, De tout plaisir noblement affamée, Sut en donner à ces Romains fameux , A ces héros fiers et voluptueux, Au grand César, au brave ivrogne Antoine;

(v. 353) CO A.NT IV. -yS

Tel que moi-même en ai fait chez uii moine , Vainqueur heureux de ses pesans rivaux, Quand on l'élut roi tondu de Clairvaux ; Ou tel encore, aux voûtes éternelles, Si l'on en croit frère Orphée et Nason, Et frère Homère, Hésiode, Platon, Le dieu des. dieux, patron des infidèles, Loin de Junon soupe avec Sémélé, Avec Isis, Europe ou Danaé; Les plats sont mis sur la tahle divine Des belles mains de la tendre Euphrosine, Et de Thalie, et de la jeune Églé, Qui, comme on sait, sont là haut les trois Grâces, Dont nos pédans suivent si peu les traces; Le doux nectar est servi par Hébé, Et par l'enfant du fondateur de Troie, Qui dans Ida par un aigle enlevé De son seigneur en secret fait la joie : Ainsi soupa madame Hermaphrodix Avec Dunois, juste entre neuf et dix.

Madame avait prodigue la parure :

Les diamans surchargeaient sa coiffure; Son gros cou jaune, et ses deux bras carrés , Sont de rubis, de perles entourés; Elle en était encor plus effroyable.

Elle le presse au sortir de la table : Dunois trembla pour la première fois.

Des chevaliers c'était le plus courtois : Il eût voulu de quel([ue politesse Payer au moins les soins de son hôtesse;

74 I A Pr CELLE. (v. 383)

Et, du tendron contemplant la laideur,

Il se disait : « J'en aurai plus d'honneur. »

Il n'en eut point, le plus brillant courage

Peut quelquefois essuyer cet outrage.

Hermaplirodix, en son affliction,

Eut pour Dunois quelque compassion;

Car eu secret son ame était flattée .

Des gi'ands efforts du triste champion.

Sa probité, sa bonne intention

Fut cette fois pour le fait réputée.

« Demain, dit-elle, on pourra vous offrir

« Votre revanche. Allez , faites en sorte

« Que votre amour sur vos respects l'emporte,

« Et soyez prêt , seigneur, à mieux servir. >> Déjà du jour la belle avant-courrière

De l'orient entr'ouvrait la barrière :

Or, vous savez que cet instant préfix

En cavalier changeait Hermaplirodix.

Alors brûlant d'une flamme nouvelle.

Il s'en va droit au lit de la Pucelle, |Les rideaux tire, et lui fourrant au sein iSans compliment son impudente main, /Et lui donnant un baiser immodeste.

Attente en maître à sa pudeur céleste :

Plus il s'agite, et plus il devient laid.

Jeanne, qu'anime une chrétienne rage,

D'un bras nerveux lui détache un soufflet

A poing fermé sur son vilain visage.

Ainsi j'ai vu, dans mes fertiles champs.

Sur un pré vert une de mes cavales,

(v. 4i3) CHANT IV. no

Au poil de tigre, aux taches inégales, Aux pieds légers, aux jarrets bondissans, Réprimander d'une fière ruade Un bourriquet de sa croupe amoureux , Qui dans sa lourde et grossière embrassade Dressait roreille et se croyait heureux. Jeanne en cela fit, sans doute une faute; Elle devait des égards à son hôte.

De la pudeur je prends les intérêts; Cette vertu n'est point chez moi bannie : Mais, quand un prince, et surtout un génie. De vous baiser a quelque douce envie , Il ne faut pas lui donner des soufflets. Le fils d'Alix , quoiqu'il fût des plus laids , V N'avait ppint vu de femme assez hardie Pour l'oser battre en son propre palais. Il crie, on vient; ses pages, ses valets. Gardes, lutins, à ses ordres sont prêts : L'un d'eux lui dit que la fière pucelle Envers Dunois n'était pas si cruelle.

O calomnie! affreux poison des cours.

Discours malins, faux rapports, médisance, Serpcns maudits, slfflerez-vous toujours Chez les amans comme à la cour de France?

Notre tyran, doublement outragé, Sans nul délai voulut être vengé.

11 prononça la sentence fatale :

« Allez, dit-il, amis, qu'on les empale. » On obéit; on fit incontinent Tous les apprêts de ce grand châtiment.

'jG LA PUCELLK. 0-443)

Jeanne et Dunois, l'honneur de leur pairie,

S'en vonl mourir au printemps de leur vie.

Le beau bâtard est garrotté tout nu,

Pour être assis sur un bâton pointu.

Au même instant une troupe profane

Mène au poteau la belle et fièrc Jeanne;

Et ses soufflets, ainsi que ses appas,

Seront punis par un affreux trépas.

De sa chemise aussitôt dépouillée,

De coups de fouet en passant flagellée.

Elle est livrée aux cruels empaleurs.

Le beau Dunois, soumis à leurs fureurs.

N'attendant plus que son heure dernière,

Fesait à Dieu sa dévote prière ;

Mais une œillade impérieuse et fièrc

De temps en temps étonnait les bourreaux ,

Et ses regards disaient : C'est un héros.

Mais, quand Dunois eut vu son héroïne,

Des fleurs de lis vengeresse divine.

Prête à subir cette effroyable mort ,

Il déplora l'inconstance du sort :

De la Pucelle il parcourait les charmes;

Et, regardant les funestes apprêts

De ce trépas, il répandit des larmes.

Que pour lui-même il ne versa jamais.

Non moins superbe, et non moins charitable, Jeanne , aux frayeurs toujours impénétrable , Languissammcnt le beau bâtard lorgnait, El pour lui seul son grand cœur gémissait. J^eur nudité, leur beauté, leur jeunesse,

(v. 473) CHANT IV. 'J']

En iépit d'eux réveillaient leur tendresse.

Cefeu si doux, si discret, et si beau,

]Ne s'échappait qu'au bord de leur tombeau ;

ït cependant Tanimal amphibie,

A son dépit joignant la jalousie,

Fesait aux siens l'effroyable signal

Qu'on empalât le couple déloyal.

Daiis ce moment une voix de tonnerre, Qui fît trembler et les airs et la terre. Crie : « Arrêtez, gardez-vous d'empaler, « N'empalez pas. » Ces mots font reculer Les fiers licteurs. On regarde, on avise Sous le portail un grand homme d'église. Coiffé d'un fi'oc, les reins ceints d'un cordon : On reconnut le père Grisbourdon.

Ainsi qu'un chien dans la foret voisine. Ayant senti d'une adroite narine Le doux fumet , et tous ces petits corps Sortant au loin de quelque cerf dix cors; Il le poursuit d'une course légère.

Et sans le voir, par l'odorat mené , Franchit fossés , se glisse en la bruyère , Par d'autres cerfs il n'est point détourné : Ainsi le fils de saint François d'Assise, Porté toujours sur son lourd muletier.

De la Pucelle a suivi le sentier, Courant sans cesse, et ne lâchant point prise.

En arrivant il cria : « Fils d'Alix, M Au nom du diable et par les eaux du Styx , « Par le démon qui fut ton digne père.

78 LA.PUCELLE.' (v. !>o3)

« Par le psautier de sœur Alix ta mère,

« Sauve le jour à l'objet de mes vœux;

« Regarde-moi, je viens payer pour deux.

« Si ce guerrier et si cette pucclle

« Ont mérité ton indignation ,

« Je tiendrai lieu de ce couple rebelle;

« Tu sais quelle est ma réputation.

« Tu vois de plus cet animal insigne,

« Ce mien mulet de me porter si digne ;

a Je t'en fais don, c'est pour toi qu'il est fait;

« Et tu diras : Tel moine* tel mulet.

« Laissons aller ce gendarme profane;

« Qu'on le délie, et qu'on nous laisse Jeanne;

« Nous demandons tous deux pour digne prix

« Cette beauté dont nos cœurs sont épris. »

Jeanne écoutait cet horrible langage En frémissant ; sa foi, son pucelage, Ses sentimens d'amour et de grandeur, Plus que la vie étaient cliers à son cœur. La grâce encor, du ciel ce don suprême , Dans son esprit combattait Dunois même.

Elle pleurait, elle implorait les cieux, Et, rougissant d'être ainsi toute nue.

De temps en temps fermant ses tristes yeux , Ne voyant point, pensait n'être point vue.

Le bon Dunois était désespéré :

« Quoi! disait-il, ce pendard décloîtré « Aura ma Jeanne, et perdra ma patrie! « Tout va céder à ce sorcier impie !

« Tandis que moi, discret jusqu'à ce jour,

(v. 533) CHANT IV.

« Modestement je cachais mon amour ! »

Et cependant l'offre honnête et pohe De Grisbourdon fit un très bon effet Sur les cinq sens, sur Tame du génie; Il s'adoucit, il parut satisfait.

« Ce soir, dit-il, vous et votre mulet, « Tenez-vous prêts; je cède, je pardonne « A ces Français; je vous les abandonne, w

Le moine gris possédait le bâton Du bon Jacob , l'anneau de Salomon , Sa clavicule, et la verge enchantée Des conseillers-sorciers de Pharaon , Et le balai sur qui parut montée Du preux Saùl la sorcière édentée, Quand dans Endor à ce prince imprudent Elle fit voir lame d'un revenant.

Le cordelier en savait tout autant; Il fit un cercle, et prit de la poussière, Que sur la bête il jeta par derrière , En lui disant ces mots toujours puissans Que Zoroastrc enseignait aux Persans, A ces grands mots dits en langue du diable, O grand pouvoir! 6 merveille ineffable!

Notre mulet sur deux pieds se dressa , Sa tête oblongue en ronde se changea, Ses longs crins noirs petits cheveux devinrent, Sous son bonnet ses oreilles se tinrent.

Ainsi jadis ce sublime empereur Dont Dieu punit le cœur dur et superbe, Devenu bœuf, et sept ans nourri d'herbe,

8o LA PL CELLE. (v. 563)

Redevint homme et n'en fut pas meilleur.

Du ceintre bleu de la céleste sphère , Denis voyait avec des yeux de père De Jeanne d'Arc le déplorable cas; Il eût voulu s'élancer ici-bas, Mais il était lui-même en embarras.

Denis s'était attiré sur les bras Par son voyage une terrible affaire.

Saint George était le patron d'Angleterre; Il se plaignit que monsieur saint Denis, Sans aucun ordre et sans aucun avis , A ses Bretons eût fait ainsi la guerre. George et Denis, de propos en propos, Piqués au vif en vinrent aux gros mots. Les saints anglais ont dans leur caractère Je ne sais quoi de dur et d'insulaire : On tient toujours un peu de son pays.

En vain notre ame est dans le paradis; Tout n'est pas pur, et l'accent de province Ne se perd point, même à la cour du prince.

Mais il est temps, lecteur, de m'arréter; Il faut fournir une longue carrière :

J'ai peu d'haleine, et je dois vous conter L'événement de tout ce grand mystère; Dire comment ce nœud se débrouilla, Ce que fît Jeanne, et ce qui se passa Dans les enfers , au ciel , et sur la terre.

1 IN nu CH.VST QUvrRIÈME.

CHANT V. 8l

CHANT CINQUIÈME

Le cordelier Grisbourdon , qui avait voulu violer Jeanne, est en enfer très justement. Il raconte son aventure aux diables.

O mes amis, vivons en bons chrétiens!

C'est le parti, croyez-moi, qu'il faut prendre. A son devoir il faut enfin se rendre.

Dans mon printemps j'ai hanté les vauriens; A leurs désirs ils se livraient en proie , Souvent au bal, jamais dans le saint lieu, Soupant, couchant chez des filles de joie, Et se moquant des serviteurs do Dieu.

Qu'arrive-t-il ? la mort, la mort fatale , Au nez camard, à la tranchante faux, Vient visiter nos diseurs de bons mots; La fièvre ardente , à la marche inégale , Fille du Styx, huissière d'Atropos, Porte le trouble en leurs petits cerveaux ; A leur chevet une garde, un notaire.

Viennent leur dire : « Allons, il faut partir; « Où voulez-vous, monsieur, qu'on vous enterre ?j) Lors un tardif et faible repentir Sort à regret de leur mourante bouche.

L'un à sou aide appelle saint Martin, L'autre saint Roch, l'autre sainte Mitouche. On psalmodie, on braille du latin,

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