‹ La PucelleChapitre 15 sur 210 · I.\ rOCKI.I.F · texte numérisé non relu

I.\ rOCKI.I.F

Sa LA PU CELLE. (v. aS)

On les asperge, hélas! le tout en vain. Au pied du lit se tapit le malin, Ouvrant la griffe; et lorsque Tame échappe Du corps chétif, au passage il la happe. Puis vous la porte au fin fond des enfers, Digne séjour de ces esprits pervers.

]Mon cher lecteur, il est temps de te dire Qu'un jour Satan, seigneur du sombre empire, A ses vassaux donnait un grand légal.

Il était fête au manoir infernal :

On avait fait une énorme recrue.

Et les démons buvaient la bienvenue D'un certain pape et d'un gros cardinal D'un roi du Nord, de quatorze chanoines, Trois inlendans, deux conseillers, vingt moines, Tous frais venus du séjour des mortels, Et dévolus aux brasiers éternels.

Le roi cornu de la huaille noire Se déridait entouré de ses pairs :

On s'enivrait du nectar des enfers.

On fredonnait quelques chansons à boire , Lorsqu'à la porte il s'élève un grand cri : « Ah! bonjour donc, vous voilà, vous voici; « C'est lui, messieurs, c'est le grand émissaire; « C'est Grisbourdon, notre féal ami; a Entrez, entrez, et chauffez-vous ici : « Et bras dessus, et bras dessous, beau-père, « Beau Grisbourdon, docteur de Lucifer, « Fils de Satan, apôtre de l'enfer. »

On vous l'embrasse, en le baise, on le serre;

(v. 53) eu A. NT V. 83

On vous le porte en moins d'un tour de main , Toujours baisé, vers le lieu du festin.

Satan se lève, et lui dit : « Fils du diable, « O des frapparts ornement véritable , « Certes si tôt je n'espérais te voir; « Clicz les bumains tu m'étais nécessaire. « Qui mieux que toi peuplait notre manoir? a Par toi la France était mon séminaire; a En te voyant je perds tout mon espoir. « Mais du destin la volonté soit faite! « Bois avec nous, et prends place à ma droite. »

Le cordelicr, plein d'une sainte horreur. Baise à genoux l'ergot de son seigneur; Puis d'un air morne il jette au loin la vue Sur cette vaste et brûlante étendue, Séjour de feu qu'habitent pour jamais.

L'affreuse mort, les tourmens, les forfaits. Trône éternel où sied l'esprit immonde ; Abyme immense où s'engloutit le monde; Sépulcre où gît la docte antiquité, Esprit, amour, savoir, grâce, beauté.

Et cette foule immortelle, innombrable, D'enfans du ciel créés tous pour le diable. Tu sais, lecteur, qu'en ces feux dévorans. Les meilleurs rois sont avec les tyrans. Nous y plaçons Antonin, Marc-Aurèle, Ce bon Trajan, des princes le modèle; Ce doux Titus, l'amour de l'univers; Les deux Gâtons, ces fléaux des pervers; Ce Scipion , maître de son courage ,

84 LA PUCELLE. (v. 83)

Lui qui vainquit et l'amour et Cartilage. Vous y grillez, sage et docte Platon, Divin Homère, éloquent Cicéron; Et vous, Socrate, enfant de la sagesse, Martyr de Dieu dans la profane Grèce; Juste Aristide, et vertueux Solon : Tous malheureux morts sans confession.

Mais ce qui plus étonna Grisbourdon, Ce fut de voir en la chaudière grande Certains quidams, saints ou rois, dont le nom Orne l'histoire, et pare la légende.

Un des premiers était le roi Clovis.

Je vois d'abord mon lecteur qui s'étonne Qu'un si grand roi, qui tout son peuple a mis Dans le chemin du benoît paradis , N'ait pu jouir du salut qu'il nous donne. Ah ! qui croirait qu'un premier roi chrétien Fût en effet damné comme un païen?

Mais mon lecteur se souviendra très bien Qu'être lavé de cette eau salutaire Ne suffît pas quand le cœur est gâté.

Or ce Clovis, dans le crime empâté, Portait un cœur inhumain, sanguinaire; Et saint Rémi ne put laver jamais Ce roi des Francs, gangrené de forfaits.

Parmi ces grands, ces souverains du inonde, Ensevelis dans cette nuit profonde, On discernait le fameux Constantin. *

« Est-il bien vrai? criait avec surprise « Le moine gris : 6 rigueur! 6 destin !

fv. ii3) CHANT V. 85

« Quoi! ce héros fondateur de l'église,

« Qui de la terre a chassé les faux dieux ,

« Est descendu dans l'enfer avec eux ? »

T.ors Constantin dit ces propres paroles :

« J'ai renversé le culte des idoles;

« Sur les débris de leurs temples fumans,

«c Au dieu du ciel j'ai prodigué l'encens;

« Mais tous mes soins pour sa grandeur suprême

« N'eurent jamais d'autre objet que moi-même;

« Les saints autels n'étaient à mes regards

« Qu'un marche-pied du trône des Césars.

« L'ambition, les fureurs, les délices,

« Etaient mes dieux, avaient mes sacrifices.

« L'or des chrétiens, leurs intrigues, leur sang,

a Ont cimenté ma fortune et mon rang.

« Pour conserver cette grandeur si chère ,

« J'ai massacré mon malheureux beau-père.

« Dans les plaisirs et dans le sang plongé,

« Faible et barbare, en ma fureur ialouse ,

« Ivre d'amour, et de soupçons rongé,

« Je fis périr mon fils et mon épouse.

'( O Grisbourdon, ne sois plus étonné

« Si comme toi Constantin est damné ! »

Le révérend de plus en plus admire Tous les secrets du ténébreux empire.

Il voit partout de grands prédicateurs.

Riches prélats, casuistes, docteurs, Moines d'Espagne, et nonnains d'Italie De tous les rois il voit les confesseurs; De nos beautés il voit les directeurs :

86 LA PUCELLE. (v. i43)

Le paradis ils ont eu dans leur vie.

11 aperçut dans le fond d'un dortoir

Certain frocard moitié blanc, moitié noir,

Portant crinière en écuelle arrondie.

Au fier aspect de cet animal pie.

Le cordelier, riant d'un ris malin,

Se dit tout bas : Cet homme est jacobin.

a Quel est ton nom? » lui cria-t-il soudain.

L'ombre répond d'un ton mélancolique :

« Hélas! mon fils, je suis saint Dominique. »

A ce discours , à cet auguste nom , Vous eussiez vu reculer Grisbourdon ; Il se signait; il ne pouvait le croire. « Comment, dit-il, dans la caverne noire « Un si grand saint, un apôtre, un docteur! « Vous de la foi le sacré promoteur, *' Homme de Dieu, prêcheur évangéiique, « Vous dans l'enfer ainsi qu'un hérétique ! «. Certes ici la grâce est en défaut.

« Pauvres humains, qu'on est trompé là-haut i « Et puis allez, dans vos cérémonies, « De tous les saints cliantcr les litanies! »

Lors repartit avec un ton dolent Notre Espagnol au manteau noir et blanc : a Ne songeons plus aux vains discours des hommes; « De leurs erreurs qu'importe le fracas? « Infortunés, tourmentés où nous sommes, « Loués , fêtés où nous ne sommes pas ; « Tel sur la terre a plus d'une chapelle, « Oui dans Tenfer rôtit bien tristomenl ;

(v. 173, CHANT V. 87

« Et tel au monde on damne impunément, a Qui dans les cieux a la vie éternelle. « Pour moi , je suis dans la noire séquelle « Très justement, pour avoir autrefois « Persécuté ces pauvres Albigeois.

« Je n'étais pas envoyé pour détruire ; « Et je suis cuit pour les avoir fait cuire. »

Oh! quand j'aurais luie langue de fer.

Toujours parlant, je ne pourrais suffire. Mon cher lecteur, à te nombrer et dire Combien de saints on rencontre en enfer.

Quand des damnés la cohorte rôtie Eut assez fait au fils de saint François Tous les honneurs de leur triste patrie , Chacun cria d'une commune voix :

« Cher Grisbourdon , conte-nous, conte, conte « Qui t'a conduit vers une fin si prompte; « Conte-nous donc par quel étonnant cas « Ton ame dure est tombée ici-bas.

« Messieurs, dit-il, je ne m'en défends pas; « Je vous dirai mon étrange aventure; « Elle pourra vous étonner d'abord ; « Mais il ne faut me taxer d'imposture; « On ne ment plus sitôt que l'on est mort.

« J'étais là-haut, comme on sait, votre apôtre; « Et, pour l'honneur du froc et pour le vôtre, « Je concluais l'exploit le plus galant « Que jamais moine ait fait hors du couvent. « Mon muletier, ah, l'animal insigne!

« Ah, le grand homme! ah, quel rival condigne!

88 LA PC CELLE. (v. 2o3)

« INIoii muletier, ferme dans son devoir, « D'Hermaphrodix avait passé l'espoir.

« J'avais aussi pour ce monstre femelle, « Sans vanité, prodigué tout mon zèle; « Le fils d'Alix, ravi d'un tel effoi-t, « Nous laissait Jeanne en vertu de l'accord. cf Jeanne la forte, et Jeanne la rebelle, « Perdait bientôt ce grand nom de Pucelle; « Entre mes bras elle se débattait; « Le muletier par dessous la tenait; « Hermapbrodix de bon cœur ricanait.

<f Mais croirez-vous ce que je vais vous dire? « J^air s'cntr'ouvrit , et du baut de l'empire « Qu'on nomme ciel (lieux où ni vous ni moi « N'irons jamais, et vous savez pourquoi) « Je vis descendre, ô fatale merveille! « Cet animal qui porte longue oreille, « Et qui jadis à Balaam parla, « Quand Balaam sur la montagne alla.

« Quel terrible ane! il portait une selle « D'un beau velours, et sur l'arçon d'icclle (f Etait un sabre à deux larges trancbans; « De cbaque épaule il lui sortait une aile « Dont il volait, et devançait les vents. « A baute voix alors s'écria Jeanne :

« Dieu soit loué ! voici venir mon ane. » a A ce discours je fus transi d'effroi ; « L'âne à l'instant ses quatre genoux plie ; « Lève sa queue et sa tête polie, « Comme disant à Dunuis : « Monte-moi. >^

(v. 233) CHANT V. 89

« Danois le monte, et l'aninial s'envole « Sur notre tête, et passe et caracole. « Dunois planant, le cimeterre en main , « Sur moi chétif fondit d'un vol soudain. « Mon cher Satan, mon seigneur souverain, a Ainsi, dit-on, lorsque tu fis la guerre « Imprudemment au maître du tonnerre, « Tu vis sur toi s'élancer saint Michel , « Vengeur fatal des injures du ciel.

« Réduit alors à défendre ma vie , « J'eus mon recours à la sorcellerie.

« Je dépouillai d'un nerveux cordelier « Le sourcil noir et le visage alticr : « Je pris la mine et la forme cliarmante « D'une beauté douce, fraîche, innocente, « De blonds cheveux se jouaient sur mon sein ; « De gaze fine une étoffe brillante « Fit entrevoir une gorge naissante, « J'avais tout l'art du sexe féminin : « Je composais mes yeux et mon visage; « On y voyait cette naïveté « Qui toujours trompe, et qui toujours engage. i< Sous ce vernis un air de volupté « Eût des humains rendu fou le plus sage. « J'eusse amolli le cœur le plus sauvage : « Car j'avais tout, artifice et beauté. « Mon paladin en parut enchanté.

« J'allais périr; ce héros invincible cf Avait levé son braquemart terrible ; « Son bras était à demi descendu ,

(jO LA PUCELLK. (v. 363)

« Et Crisbourdon se croyait pourfendu.

« Dunois regarde; il s'émeut, il s'arrête.

« Qui de Méduse eût vu jadis la tête

« Était en roc nuié soudainement :

« Le beau Dimois changea bien autrement.

« Il avait l'ame avec les yeux frappée;

« Je vis tomber sa redoutable épée;

« Je vis Dunois sentir à mon aspect

« Beaucoup d'amour, et beaucoup de respect.

« Qui n'aurait cru que j'eusse eu la victoire?

« Mais voici bien le pis de mon histoire.

« Le muletier, qui pressait dans ses bras « De Jeanne d'Arc les robustes appas, « En me voyant si gentille et si belle, « Brûla soudain d'une flamme nouvelle.

« Hélas 1 mon cœur ne le soupçonnait pas « De convoiter des charmes délicats.

« Un cœur grossier connaître l'inconstance ! « Il lâcha prise , et j'eus la préférence. « Il quitte Jeanne; ah, funeste beauté ! « A peine Jeanne est -elle en liberté, « Qu'elle aperçut le brillant cimeterre « Qu'avait Dunois laissé tomber par terre. « Du fer tranchant sa dextre se saisit; « Et, dans l'instant que le rustre infidèle « Quittait pour moi la superbe Pucelle, « Par le chignon Jeanne d'Arc m'abattit, « Et d'un revers la nuque me fendit.

« Depuis ce temps je n'ai nulle nouvelle « Du muletier, de Jeanne la cruelle,

« D'Herniaphrodix, de l'Ane, de Dunois.

« Puissent-ils tous être empalés cent fois !

« Et que le ciel, qui confond les coupables,

« Pour mon plaisir les donne à tous les diables! »

Ainsi parlait le moine avec aigreur,

Et tout l'enfer en rit d'assez bon cœur.

FIN DU CHANT CINOtJIÈMK.

CHANT SIXIÈME

Aventure d'Agnès et de Monrose. Temple de la Renommée. Aventure tragique de Dorothée.

Quittons l'enfer, quittons ce gouffre immonde, Où Grisbourdon brûle avec I.ncifer.

Dressons mon vol aux campagnes de Tair, Et revoyons ce qui se passe au monde.

Ce monde, hélas! est bien un autre enfer. J'y vois partout l'innocence proscrite, L'homme de bien flétri par l'hypocrite , L'esprit, le goût, les beaux arts, éperdus, Sont envolés, ainsi que les vertus; Une rampante et lâche politique Tient lieu de tout, est le mérite unique; Le zèle affreux des dangereux dévots Contre le sage arme la main des sots.

Et l'Intérêt, ce vil roi de la terre, Pour qui l'on fait et la paix et la guerre, Triste et pensif, auprès d'un coffre-fort Vend le plus faible aux crimes du plus fort. Chétifs mortels, insensés et coupables, De tant d'horreurs à quoi bon vous noircir? Ah, malheureux! qui péchez sans plaisir. Dans vos erreurs soyez plus raisonnables; Soyez au moins des pécheurs fortunés,

(v. 23) CHANT VI. C)3

Et, puisqu'il faut que vous soyez damnés, Damnez-vous donc pour des fautes aimables.

Agnès Sorel sut en user ainsi.

On ne lui peut reprocher dans sa vie Que les douceurs d'une tendre folie.

Je lui pardonne, et je pense qu'aussi Dieu tout clément aura pris pitié d'elle : En pai'adis tout saint n'est pas pucelle ; Le repentir est vertu du pécheur.

Quand Jeanne d'Arc défendait son honneur, Et que du fil de sa céleste épée De Grisbourdon la tête fut coupée.

Notre ane ailé , qui dessus son harnois Portait en l'air le chevalier Dunois, Conçut alors le caprice profane .

De l'éloigner, et de l'otcr à Jeanne.

Quelle raison en avait-il? l'amour, Le tendre amour, et la naissante envie Dont en secret son ame était saisie.

L'ami lecteur apprendra quelque jour Quel trait de (hunme, et (juelle idée hardie Pressait déjà ce héros d'Arcadie.

L'animal saint eut donc la fantaisie De s'envoler devers la Lombardie; Le bon Denis en secret conseilla Celte escapade à sa monture ailée.

Vous demandez, lecteur, pourquoi cela?

C'est que Denis lut dans l'ame troublée De son bel àne et de son beau batai'd. Tous deux brûlaient d'un feu qui tôt ou tard

g4 LA. PUCELLE. (y. 53)

Aurait pu nuire à la cause commune, Perdre la France, et Jeanne, et sa fortune. Denis pensa que l'absence et le temps Les guériraient de leurs amours naissans. Denis encore avait dans cette affaire Un autre but, une bonne œuvre à faire. Craignez, lecteur, de blâmer ses desseins; Et respectez tout ce que font les saints. L'âne céleste, où Denis met sa gloire.

S'envola donc loin des rives de Loire, Droit vers le Rhône, et Dunois stupéfait A tire d'aile est parti comme un trait. Il regardait de loin son héroïne.

Qui, toute nue , et le fer à la main. Le cœur ému dune fureur divine, Rouge de sang se frayait un chemin.

Hermaphrodix veut l'arrêter en vain ; Ses farfadets, son peuple aérien.

En cent façons volent sur son passage : Jeanne s'en moque, et passe avec courage.

Lorsqu'on un bois quelque jeune imprudent Voit une ruche, et, s'approchant, admire L'art étonnant de ce palais de cire; De toutes parts un essaim bourdonnant Sur mon badaud s'pn vient fondre avec rage ; Un peuple ailé lui couvre le visage; L'homme piqué court à tort, a travers.

De ses deux mains il frappe, il se démène. Dissipe, tue, écrase par centaine Cette canaille habitante des airs.

(v. 83) CHANT VI. gS

C'était ainsi que la Pucelle fière Chassait au loin cette foule légère.

A ses genoux le chctif muletier, Craignant pour soi le sort du cordelier, Tremble et s'écrie : « O Pucelle! 6 ma mie! t Dans l'écurie autrefois tant servie!

« Quelle furie! épargne au moins ma vie; « Que les honneurs ne changent point tes mœurs! « Tu vois mes pleurs, ah, Jeanne! je me meurs. »

Jeanne répond : « Faquin, je te fais grâce; <c Dans ton vil sang, de fange tout chargé, « Ce fer divin ne sera point plongé.

« Végète encore, et que ta lourde masse « Ait à l'instant l'honneur de me porter, « Je ne te puis en mulet translater; « Mais ne m'importe ici de ta figure ; « Homme ou mulet, tu seras ma monture. « Dunois m'a pris l'âne qui fut pour moi, « Et je prétends le retrouver en toi.

« Çà, qu'on se courbe. » Elle dit, et la bête Baisse à Tinstant sa chauve et lourde tête, Marche des mains, et Jeanne sur son dos Va dans les champs affronter les héros. Pour le Génie, il jura par son père De tourmenter toujours les-^ons Français; Son cœur navré pèiicha vers les Anglais; Il se promit, dans sa juste colère.

De se venger du tour qu'^n lui jojait ,

scFc

De bien punir tou^ Français indiscret Qui pour son dam passerait sur sa terré..

96 LA PDCELLE. (v. ii3)

Il fait bâtir au plus vite un château D'un goût bizarre, et tout-à-fait nouveau, Uq labyrinthe, un piège 011 sa vengeance Veut attraper les héros de la France.

Mais que devient la belle Agnès Sorel ? Vous souvient-il de son trouble cruel?

Comme elle fut interdite , éperdue , Quand Jean Chandos l'embrassait toute nue? Ce Jean Chandos sVlanca de ses bras Très brusquement , et mourut aux combats. La belle Agnès crut sortir d'embarras.^ De sou danger encor toute surprise , Elle jurait de n'être jamais prise A l'avenir en un semblable cas.

Au bon roi Charle elle jurait tout bas D'aimer toujours ce roi qui n'aime qu'elle, De respecter ce tendre et doux lien, Et de mourir plutôt qu'être infidèle :

Mais il ne faut jamais jurer de rien.

Dans ce fracas, dans ce trouble effroyable. D'un camp surpris tumulte inséparable , Quand chacun court, officier et soldat, Que l'un s'enfuit, et que l'autre combat. Que les valets, fripons suivant l'armée. Pillent le camp dejîcur des ennemis :

Parmi les cris, la poudre et la fumée, La belle Agnès, se voyant sans habits.

Du bon Cli^dos entre en la garde-robe;

nfcl

Puis avisant cliemise, mules, robe.

Saisit le tout en tremblant et sans bruit ;

(v. i43) CHANT VI. 97

Même elle prend jusqu'au bonnet de nuit. Tout vint à point : car de bonne fortune Elle aperçut une jument bai-brune, Bride à la bouche et selle sur le dos , Que l'on devait amener à Chandos. Un écuyer, vieil ivrogne intrépide, Tout en dormant la tenait par la bride. L'adroite Agnès s'en va subtilement Oter la bride à Téouyer dormant ; Puis se servant de certaine escabelle, Y pose un pied, monte, se met en selle. Pique et s'en va, croyant gagner les bois. Pleine de crainte et de joie à la fois. L'ami Bonneau court à pied dans la plaine , En maudissant sa pesante bedaine.

Ce beau voyage, et la guerre, et la cour. Et les Anglais, et Sorel, et l'amour.

Or de Chandos le très fidèle page (Monrose était le nom du personnage).

Qui revenait ce matin d'un message , Voyant de loin tout ce qui se passait. Cette jument qui vers le bois courait, Et de Chandos la robe et le bonnet.

Devinant mal ce que ce pouvait être.

Crut fermement que c'était son cher maître , Qui loin du camp demi-nu s'enfuyait.

Epouvanté de Tétrangc aventure.

D'un coup de fouet il hâte sa monture , Galope, et crie : « Ah, mon maître! ah, seigneur! « Vous poursuit-on? Chariot est-il vainqueur?

i.\ rVC.T.l.l.T..

qS la PUCELLE. (v. 1-3)

(( OÙ courez-vous ? Je vais partout vous suivre ; a Si vous mourez, je cesserai de vivre. » Il dit, et vole, et le vent emportait Lui, son cheval, et tout ce qu'il disait.

La belle Agnès, qui se croit poursuivie. Court dans le bois, au péril de sa vie; Le page y vole, et plus elle s'enfuit. Plus notre Anglais avec ardeur la suit. La jument bronche, et la belle éperdue, Jetant un cri dont retentit la nue, Tombe à côté sur la terre étendue.

Le page arrive aussi prompt que les vents; Mais il perdit l'usage de ses sens.

Quand cette robe ouverte et voltigeante Lui découvrit une beauté touchante, i Un sein d'albâtre, et les channans trésors I Dont la nature enrichissait son corps.

Bel Adonis, telle fut ta surprise.

Quand la maîtresse et de Mars et d'Anchise, Du haut des cieux, le soir au coin d'un bois. S'offrit à toi pour la première fois.

Vénus sans doute avait plus de parure ; Une jument. n'avait point renversé Son corps divin de fatigue harassé; Bonnet de nuit n'était point sa coiffure; jSon cul d'ivoire était sans meurtrissure : Mais Adonis, à ces attraits tout nus.

Balancerait efttre Agnès et Vénus.

Le jeune Anglais se sentit l'ame atteinte D'un feu mêlé de respect et de crainte;

(v. 2o3) CHAÎNT VI. 99

Il prend Agnès, et l'embrasse en tremblant : (c Hclas! dit-il, sericz-vous point blessée? » Agnès sur lui tourne un œil languissant, Et d'une voix timide, embarrassée, En soupirant, elle lui parle ainsi :

a Qui que tu sois qui me poursuis ici, a Si tu n'as point un cœur né pour le crime , « N'abuse point du malheur qui m'opprime; « Jeune étranger, conserve mon honneur; « Sois mon appui; sois mon libérateur. » Elle ne put en dire davantage :

Elle pleura, détourna son visage.

Triste , confuse , et tout bas promettant D'être fidèle au bon roi son amant.

Monrose ému fut un temps en silence; Puis il lui dit d'un ton tendre et touchant : tt O de ce monde adorable ornement, « Que sur les cœurs vous avez de puissance! « Je suis à vous, comptez sur mon secours; « Vous disposez de mon cœur, de mes jours, « De tout mon sang; ayez tant d'indulgence « Que d'accepter que j'ose vous servir; « 3c n'en veux point une autre récompense : « C'est être heureux que de vous secourir. » Il tire alors un flacon d'eau des carmes; Sa main timide en arrose ses charmes, Et les endroits de roses et de lis Qu'avaient la selle et la chute meurtris. La belle Agnès rougissait sans colère, INc trouvait point sa main trop téméraire,

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