CHA NT XII. IQI
De s'ajuster dans la niche sacrée; En bienlieureux, derrière le rideau Il se tapit, sans pourpoint, sans manteau. Charles volait, et presque dès l'entrée Il saute au cou de sa belle adorée; Et, tout en pleurs, il veut jouir des droits Qu'ont les amans, surtout quand ils sont rois. Le saint caché frémit à cette vue ; Il fait du bruit et la table remue :
Le prince approche; il y porte la main, Il sent un corps , il recule , il s'écrie : « Amour, Satan, saint François, saint Germain! » Moitié frayeur et moitié jalousie.
Puis tire à lui, fait tomber sur l'autel, Avec grand bruit, le rideau sous lequel Se blottissait cette aimable figure Qu'à son plaisir façonna la nature.
Son dos tourné par pudeur étalait Ce que César sans pudeur soumettait A Nicomède en sa belle jeunesse; Ce que jadis le héros de la Grèce Admira tant dans son Ephestion; Ce qu'Adrien mit dans le Panthéon.
Que les héros, ô ciel, ont de faiblesse! Si mon lecteur n'a point perdu le fil De celte histoire, au moins se souvient-il Que dans le camp la courageuse Jeanne Traça jadis au bas du dos profiine, D'un doigt conduit par monsieur saint Denis, Adi-oitement trois belles fleurs de lis.
1^2 LA PUCELLi:. (v. 33J)
Cet écusson, ces trois fleurs, ce derrière, Emurent Charle : il se mit en prière; II croit que c'est un tour de Belzébut. De repentir et de douleur atteinte, La belle Agnès s'évanouit de crainte.
Le prince alors, dont le trouble s'accrut. Lui prend les mains : « Qu'on vole ici vers elle; i< Accourez tous; le diable est chez ma belle. » Aux cris du roi le confesseur troublé Non sans regret quitte aussitôt la table; L'ami Bonneau monte tout essoufflé; Jeanne s'éveille, et, d'un bras redoutable Prenant ce fer que la victoire suit.
Cherche l'endroit d'où partait tout le bruit. Et cependant le baron de Cutendre Dormait à l'aise, et ne put rien entendre.
UN DU CuVM DuUZliME.
CHANT Xril. 193
CHANT TREIZIÈME
Sortie du château do Cutendre. Comljat de la Pucelle et de Jean Cliandos : étrange loi du combat à laquelle la Pucelle est soumise. Vision du père Bonifoux. Miracle (jui sauve l'honneur de Jeanne.
C'était le temps de la saison brillante Quand le soleil aux bornes de son cours Prend sur les nuits pour ajouter aux jours, Et, se plaisant, dans sa dcniarche lente, A contempler nos fortunes climats.
Vers le tropique arrête encor ses pas.
O grand saint Jean! c'était alors ta fête; Premier des Jeans, orateur des déserts.
Toi qui criais jadis à pleine tête.
Que du salut les chemins soient ouverts; Grand précurseur, je t'aime, je te sers. Un autre Jean eut la bonne fortune De voyager au pays de la lune Avec Astolphe, et rendit la raison. Si l'on en croit un auteur véridique, Au paladin amoureux d'Angélique :
Rends-moi la mienne, ô Jean second du nom! Tu protégeas ce cliantve aimable et rare Qui réjouit les seigneurs de Ferrarc Par le tissu de ses contes plaisans ; Tu pardonnas aux vives apostrophes
LK PUCELLE. • l3
I()4 LA. PI CKLLE. (v. 2j)
Qu'il t'adressa clans ses comiques stroplies : Etends sur mol tes secours bicnfesans; J'en ai besoin, car tu sais que les goiis^ Sont bien j)lus sots et bien moins indulgens Qu'on ne Tétait au siècle du génie, Quand TArioste illustrait l'Italie.
Protégc-moi contre ces durs csprils, Frondeurs pesans de mes légei's écrits.
Si quelquefois l'innocent badinage Vient en riant égaver mon ouvrage.
Quand il le faut je suis très sérieux; Mais je voudrais n'être point ennuyeux.
Conduis ma plume, et surtout daigne faire Mes complimcns à Denis ton confrère.
En accourant, la fière Jeanne d'Arc D'une lucarne aperçut dans le parc Cent palefrois, une brillante troupe De clievaliers ayant dames en crouj)e.
Et d'écuyers qui tenaient dans leurs mains Tout l'attirail des combats inbumains; Cent boucliers où des nuits la courrière Réfléchissait sa tremblante lumière; Cent casques d'or d aigrettes ombragés, Et les longs bois d'un fer ])ointu chargés; Et des rubans dont les touffes dorées Pendaient au bout des lances acérées.
Voyant cela, Jeaime crut lérmcment Que les Anglais avaient surpris Cutendre ; Mais Jeanne d'Arc se trompa lourdement.
En fait de guerre on peut bien se méprendre ,
(v. 59.) CHANT XIII. igS
Ainsi {[irailleiirs : mal voir et mal entendre De l'héroïne était souvent le cas.
Et saint Denis ne l'en corrigea pas.
Ce n'étaient point des enfans d'Angleterre Qui de Cutendre avaient surpris la terre : C'est ce Dunois de Milan revenu, Ce grand Dunois à Jeanne si connu ; C'est La Trimouille avec sa Dorothée.
Elle était d'aise et d'amour transportée; Elle en avait sujet assurément :
Elle voyage avec son cher amant.
Ce cher amant, ce tendre La Trimouille, Que l'honneur guide et que l'amour chatouille. Elle le suit toujours avec hoimeur, Et ne ci^aùit plus monsieur l'inquisiteur.
En nombre pair cette troupe dorée Dans le château la nuit était entrée.
Jeanne y vola : le bon roi , qui la vit , Crut qu'elle allait combattre, et la suivit; Et, dans l'erreur qui trompait sou courage, îl laisse encore Agnès avec son page.
O page heureux, et plus heureux cent fois
Que le plus grand, le plus chrétien des rois,
Que de bon cœur alors tu rendis grâce
Au benoît saint dont tu tenais la place !
Il te fallut rhabiller promptement;
Tu rajustas ta trousse diaprée ;
Agnès t'aidait d'une main timorée.
Qui s'égarait et se trompait souvent.
Que de baisers sur sa bouche rose
1C)6 LA PUCKLLE. (v. 8a)
Elle reçut en rhabillant Monrose !
Que son bel œil, le voyant rajusté, Semblait encor chercher la volupté !
Monrose au parc descendit sans rien dire. Le confesseur tout saintement soupire , Voyant passer ce beau jeune garçon , Qui lui donnait de la distraction.
La douce Agnès composa son visage, Ses yeux, son air, son maintien, son langage. Auprès du roi Bonifoux se rendit.
Le consola, le rassura, lui dit Que dans la niche un envoyé céleste Etait d'en haut venu pour annoncer Que des iVnglais la puissance funeste Touchait au terme , et que tout doit passer ; Que le roi Charle obtiendrait la victoire. Charles le crut, car il aimait à croire. La fîère Jeanne appuya ce discours.
« Du ciel, dit-elle, acceptons le secours; « Venez, grand prince, et rejoignons rarinée, et De votre absence à bon droit alarmée, w
Sans balancer La Trimouillc et Dunois De cet avis furent à haute voix.
Par ces héros la belle Dorothée Honnêtement au roi fut présentée.
Agnès la baise, et le noble escadron Sortit enfin du logis du baron.
Le juste ciel aime souvent à rire Des passions du sublunaire empire.
Il regardait cheminer dans les champs
Cv. lia) CHANT Xll J. I97
Cet escadron de héros et d'amans.
Le roi de France allait près de sa belle, Qui, s'efTorçant d'être toujours fidèle, Sur son cheval la main lui présentait, Serrait la sienne, exhalait sa tendresse; Et cependant, 6 comble de faiblesse!
De temps en temps le beau page lorgnait. Le confesseur psalmodiant suivait.
Des voyageurs récitait la prière, S'interrompait en voyant tant d'attraits. Et regardait avec des yeux distraits Le roi, le page, Agnès et son bréviaire. Tout brillant d'or, et le cœur plein d'amour, Ce La Trimouille, ornement de la cour, Caracolait auprès de Dorothée Tvre de joie et d'amour transportée, Qui le nommait son cher libérateur, Son cher amant, l'idole de son cœur.
Il lui disait : « Je veux, après la guerre, « Vivre à mon aise avec vous dans ma terre. « O cher objet dont je suis toujours fou ! « Quand serons-nous tous les deux en Poitou? » Jeanne auprès d'eux, ce fier soutien du trône, Portant corset et jupon d'amazone, Le chef orné d'un petit chapeau vert, Enrichi d'or, et de plumes couvert, Sur son fier ane étalait ses gros charmes. Parlait au roi, courait, allait le pas. Se rengoi'geait , et soupirail tout bas Pour le JJunois compagnon de ses armes;
igS LA PU CELLE. (v. i.'|5)
Car elle avait toujours le cœur ému, Se souvenant de l'avoir vu tout nu.
Bonneau , portant barbe de patriarche , Suant, soufflant, Bonneau fermait la marche. O d'un grand roi serviteur précieux!
11 pense à tout; il a soin de conduire Deux gros mulets tout chargés de vins vieux , Longs saucissons, pâtés délicieux, Jambons, poulets, ou cuits ou prêts à cuire.
On s'avançait, alors que Jean Chandos, Cherchant partout son Agnès et son page , Au coin d'un bois , près d'un certain passage , Le fer en main rencontra nos héros. Chandos avait une suite assez belle De fiers Bretons, pareille en nombre à celle Qui suit les pas du monarque amoureux ; Mais elle était d'espèce différente :
On n'y voyait ni tétons ni beaux yeux. « Oh, oh! dit-il d'une voix menaçante, « Galans Français, objets de mon courroux, « Vous aurez donc trois filles avec vous, « Et moi Chandos je n'en aurai pas une ! « Çà, combattons : je veux que la fortune « Décide ici qui sait le mieux de nous a Mettre à plaisir ses ennemis dessous , « Frapper d'estoc et pointer de sa lauce. « Que de vous tous le plus ferme s'avance; « Qu'on entre en lice ; et celui qui vaincra « L'une des trois à son aise tiendra. »
Le roi, piqué de cette offre cynique,
(v. 172) CHANT XIII. J99
Veut l'en punir, s'avance, prentl sa pique. Dunois lui dit : « Ali ! laissez-moi, seigneur, « Venger mon prince et des dames l'honneur. » 11 dit et court; La Trimouille l'arrête; Chacun prétend à l'honneur de la fête.
L'ami Bonneau, toujours de bon accord, I^eur proposa de s'en remettre au sort. Car c'est ainsi que les guerriers antiques En ont usé dans les temps héroïques; Même aujourd'hui dans quehpies républiques Plus d'un emploi, plus d'un rang glorieux. Se tire aux dés, et tout en va bien mieux. .Si j'osais même en cette noble histoire Citer des gens que tout mortel doit croire, Je vous dirais que monsieur saint Mathias Obtint ainsi la place de Judas.
Le gros Bonneau tient le cornet, soupire, Craint pour son roi, prend les dés, roule, tire. Denis du haut du céleste rempart Voyait le tout d'un paternel regard ; Et, contemplant la Pucclle et son ane, 11 conduisait ce ([u'on nomme hasard.
Il fut heureux, le sort échut à Jeanne. Jcaime, c'était pour vous faire oublier L'infâme jeu de ce grand cordelier, Qui ci-devaiit avait raflé vos charmes.
Jeanne à l'instant'court au roi, court aux armes, Modestement va derrière un buisson Se délacer, détacher son jupon , Et revêlirson armure sacrée.
200 LA. PL CELLE. (v. ao-î)
Qu'un écuyer tient ddja préparée ;
Puis sur son dne elle monte en courroux,
Branlant sa lance et serrant les genoux.
Elle invoquait les onze mille belles,
Du pucelage héroïnes fidèles.
Pour Jean Chandos, cet indigne chrétien,
Dans les combats n'invoquait jamais rien.
Jean contre Jeanne avec fureur avance.
Des deux côtés égale est la vaillance;
Ane et cheval, bardés, coiffés de fer,
Sous l'éperon partent comme un éclair,
Vont se heurter, et de leur tête dure
Front contre front fracassent leur armure;
La flamme en sort, et le sang du coursier
Teint les éclats du voltigeant acier.
Du choc affreux les échos retentissent,
Des deux coursiers les huits pieds rejaillissent ;
Et les guerriers , du coup désarçonnés ,
Tombent chacun sur la croupe étonnés :
Ainsi qu'on voit deux boules suspendues
Aux bouts égaux de deux cordes tendues,
Dans une courbe au même instant partir,
Hâter leur cours, se heurter, s'aplatir.
Et remonter sous le choc qui les presse,
Multipliant leur poids par leur vitesse.
Chaque parti crut morts les deux coursiers ,
Et tressaillit pour les deux chevaliers.
Or des Français la championne auguste N'avait la chair si ferme, si robuste, Des os si durs, les membres si dispos,
(v.232) CHANT XIIT. 20I
Si musculeux, que le fier Jean Chandos. Son équilibre ayant dans cette rixe Abandonne sa ligne et son point fixe, Son quadrupède un haut-le-corps lui fit , Qui dans le pré Jeanne d'A.rc étendit Sur son beau dos, sur sa cuisse gentille, Et comme il faut que tombe toute fille.
Chandos pensait qu'en ce grand désarroi Il avait mis ou Dunois ou le roi.
Il veut soudain contempler sa conquête : Le casque ôté , Chandos voit une tête Où languissaient deux grands yeux noirs et longs. De la cuirasse il défait les cordons; Il voit, 6 ciel! 6 plaisir! 6 merveille! Deux gros tétons de figiire pareille , Unis, polis, sçparés, demi-ronds, Et surmontés de deux petits boutons Qu'en sa naissance a la rose vermeille. On tient qu'alors, en élevant la voix.
Il bénit Dieu pour la première fois.
« Elle est à moi, la Pucelle de France! « S'écria-t-il; contentons ma vengeance.
« J'ai, grâce au ci(;l, doublement mérité « De mettre à bas cette fière beauté, « Que saint Denis me regarde et m'accuse; « Mars et lAmour sont mes droits, et j'en use. »
Son écuyer disait : « Poussez, milord; « Du tronc anglais affermissez le sort. « Frère Lourdis on vain nous décourage; « Il jure en vain (pie ce saint pucelage
202 LA PUCELLE. (v. 262)
« Est des Troyens le grand palladium,
a Le bouclier sacré du Latium ;
a De la victoire il est, dit-il, le gage;
« C'est l'oriflamme : il faut vous en saisir. »
« Oui, dit Cliandos. et j'aurai pour partage
« Les plus grands biens, la gloire et le plaisir. »
Jeanne pâmée écoutait ce langage Avec horreur, et fesait mille vœux A saint Denis, ne pouvant faire mieux.
Le grand Dunois, d'un courage héroïque.
Veut empêcher le triomphe impudique :
Mais comment faire? il faut dans tout état Qu'on se soumette à la loi du combat.
Les fers en l'air et la tête penchée , L'oreille basse et du choc écorchée, Languissamment le céleste baudet D'un œil confus Jean Chandos regardait.
Il nourrissait dès long-temps dans son ame Pour la Pucelle une discrète flamme , Des sentimens nobles et délicats Très peu connus des ânes d'ici-bas.
Le confesseur du bon monarque Charle Tremble en sa chair alors que Chandos parle. 11 craint surtout que son cher pénitent, Pour soutenir la gloire de la France Qu'on avilit avec tant d'impudence, A son Agnès n'en veuille faire autant.
Et que la chose encor soit imitée Par La Trimouille et par sa Dorothée.
Au pied d'un chêne il entre en oraison ,
^-. 29*) CHANT XIII. 2o3
Et fait tout bas sa méditation
Sur les effets , la cause , la nature
Du doux péché qu'aucuns nomment luxure.
Eu méditant avec attention Le benoît moine eut une vision Assez semblable au prophétique songe De ce Jacob, heureux par un mensonge, Patc-pelu dont l'esprit lucratif Avait vendu ses lentilles en Juif, Ce vieux Jacob , 6 sublime mvstère !
Devers l'Euphrate une nuit aperçut Mille béliers qui grimpèrent en rut Sur des brebis qui les laissèrent faire. I<e moine vit de plus plaisans objets; Il vit courir à la même aventure Tous les héros de la race future.
Il observait les différens attraits De ces beautés qui , dans leur douce guerre , Donnent des fers aux maîtres de la teri-e. Chacune était auprès de son héros, Et l'enchaînait des chaînes de Paplios.
Tels, au retour de Flore et de Zéphyre , Quand le printemps reprend son doux empire, Tous ces oiseaux peints de mille couleurs. Par leurs amours agitent les feuillages; Les papillons se baisent sur les fleurs. Et les lions courent sous les ombrages A leurs moitiés qui ne sont plus sauvages.
C'est là qu'il vit le beau François premier : Ce brave roi, ce loyal chevalier,
lo4 LA PUCELLE. (v. 32a)
Avec Etampe heureusement oublie Les autres fers qu'il reçut à Pavie.
Là Charles-Quint joint le myrte au laurier, Sert à la fois la Flamande et la IMore, Quels rois , ô ciel ! l'un à ce beau métier Gagne la goutte, et l'autre pis encore. Près de Diane on voit danser les Ris, Aux mouvemens que l'Amour lui fait faire Quand dans ses bras tendrement elle serre En se pâmant le second des Henris.
De Charles neuf le successeur volage Quitte en riant sa Chloris pour un page. Sans s'alarmer des troubles de Paris.
Mais quels combats le jacobin vit rendre Par Borgia le sixième Alexandre!
En cent tableaux il est représenté :
Là sans tiare , et d'amour transporté , Avec Vanose il se fait sa famille; Un peu plus bas on voit sa sainteté Qui s'attendrit pour Lucrèce sa fille.
O Léon dix! ô sublime Paul trois!
A ce beau jeu vos passiez tous les rois; Mais vous cédez à mon grand Béarnois, A ce vainqueur de la Ligue rebelle , A mon héros plus connu mille fois Par les plaisirs que goûta Gabriclle Que par vingt ans de travaux et d'exploits.
Bientôt on voit le plus beau des spectacles, Ce siècle heureux, ce siècle des miracles. Ce grand Louis, cette superbe cour
352) en AWT XIII. 205
Où tous les arts sont instruits par l'Amour. L'Amour bâtit le superbe Versailles; L'Amour, aux yeux des peuples éblouis , D'un lit de fleurs fait un trône à Louis : INIalgré les cris du fier dieu des batailles, L'Amour amène au plus beau des humains De cette cour les rivales charmantes.
Toutes en feu, toutes impatientes :
De iMazarin la nièce aux yeux divins, La généreuse et tendre La Vallière.
La Montcspan plus ardente et plus fière. L'une se livre au moment de jouir.
Et l'autre attend le moment du plaisir. Voici le temps de l'aimable régence.
Temps fortuné, marqué par la licence.
Où la Folie, agitant son grelot, D'un pied léger parcourt toute la France, Où nul mortel ne daigne êîre dévot.
Où l'on fait tout, excepté pénitence.
Le bon régent, de son Palais-Roval, Des voluptés donne à tous le signal.
Vous répondez à ce signal aimable, Jeune Daphné, bel astre de la cour!
Vous répondez du sein du Luxcmboui'g, Vous que Bacchus et le dieu de la table Mènent au lit, escortés par l'Amour!
Mais je m'arrête, et de ce dernier âge Je n'ose en vers tracer la vive ima^e : Trop de péril suit ce charme flatteiu\ Le temps présent est l'arche du Seigneur :
2o6 LA PUCELLE. (v. SSi)
Qui la touchait d'une main trop hardie, Puni du ciel, tombait en léthargie.
Je me tairai; mais, si j'osais pourtant, O des beautés aujourd'hui la plus belle! O tendre objet, noble, simple, touchant. Et plus qu'Agnès généreuse et fidèle!
Si j'osais mettre à vos genoux charnus Ce grain d'encens que l'on doit à Vénus; Si de l'Amour je déployais les armes; Si je chantais ce tendre et doux lien; Si je disais... non, je ne dirai rien : Je serais trop au dessous de vos charmes.
Dans son extase enfin le moine noir Vit à plaisir ce que je n'ose voir.
D'un œil avide, et toujours très modeste. Il contemplait le spectacle céleste De ces beautés, de ces nobles amans, De ces plaisirs défendus et cliarmans.
« Hélas ! dit-il , si les grands de la terre « Font deux à deux cette éternelle guerre; « Si l'univers doit en passer par là , « Dois-je gémir que Jean Chandos se mette « A deux genoux auprès de sa brunette? « Du Seigneur Dieu la volonté soit faite! « Amen, amen. » H dit et se pâma, Croyant jouir de tout ce qu'il voit là.
Mais saint Denis était loin de permettre Qu'aux yeux du ciel Jean Chandos allât mettre Et la Pucelle et la France aux abois.
Ami lecteur, vous avez quelquefois
(v. 412) CHANT Xn T. 207
Ouï conter qu'on nouait l'aiguillette.
C'est une étrange et terrible recette,
Et dont un saint ne doit jamais user
Que quand d'un autre il ne peut s'aviser.
D'un pauvre amant le feu se tourne en glace;
Vif et perclus sans rien faire il se lasse,
Dans ses efforts étonné de languir,
Et consumé sur le bord du plaisir.
Telle une fleur, des feux du jour séchée,
La tête basse et la tige penchée ,
Demande en vain les humides vapeurs
Qui lui rendaient la vie et les couleurs.
Voilà comment le bon Denis arrête
Le fier Anglais dans ses droits de conquête.
Jeanne, échappant à son vainqueur confus, Reprend ses sens quand il les a perdus; Puis d'une voix imposante et terrible, Elle lui dit: «Tu n'es pas invincible; « Tu vois qu'ici, dans lo plus grand combat, « Dieu t'abandonne, et ton cheval s'abat; « Dans l'autre un jour je vengerai la France : « Denis le veut, et j'en ai l'assurance; « Et je te donne, avec tes combattans, « Un rendez-vous sous les murs d'Orléans. » Le grand Chandos lui repartit : « Ma belle, « Vous m'y verrez; pucellc ou non pucelle, « J'aurai pour moi saint George le très fort, « Et je promets de réparer mon tort. »
FIJI DU CHaMT TREIZIEME.
200 LA. Pi; CELLE.
CHANT QUATORZIÈME
Comment Jean Chandos veut abuser de la dévote Dorothée. Combat de La Trimouille et de Chandos. Ce fier Chaudos est vaincu par Dunois.
O volupté, mère de la nature, Belle Vénus, seule divinité Que dans la Grèce invoquait Epicurc, Qui, du chaos chassant la nuit obscure, Donnes la vie et la fécondité, Le sentiment et la félicité A cette foule innombrable, agissante.
D'êtres mortels, à ta voix renaissante : Toi que l'on peint désarmant dans tes bras Le dieu du ciel et le dieu de la guerre, Qui dun sourire écartes le tonnerre , Rends l'air serein, fais naître sous tes pas Les doux plaisirs qui consolent la terre : Descends des cieux, déesse des beaux jours! Viens sur ton char entouré des Amours, Que les Zéphyrs ombragent de leurs ailes, Que font voler tes colombes fidèles.
En se baisant dans le vague des airs.
Viens échauftér et calmer Tunivcrs, Viens; qu'à ta voix les Soupçons, les Querelles, Le triste Ennui, plus détestable qu'elles , La noire Envie, à l'œil louche et pervers.
(t.23) chant XIV. 209
Soient replongés dans le fond des enfers,
Et gai'rott(;s de chaînes éternelles?
Que tout s'enflamme et s'unisse à ta voix!
Que l'univers en aimant se maintienne !
Jetons au feu nos vains fatras de lois;
N'en suivons qu'une, et que ce soit la tienne.
Tendre Vénus, conduis en sûreté Le roi des Francs qui défend sa patrie; Loin des périls conduis à son coté La belle Agnès, à qui son cœur se fie : Pour ces amans de bon cœur je te prie. Pour Jeanne d'Arc je ne t'invoque pas; Elle n'est pas encor sous ton empire : C'est à Denis de veiller sur ses pas; Elle est pucelle, et c'est lui qui l'inspire. Je recommande à tes douces faveurs Ce La Trimouille et cette Dorothée :
Verse la paix dans leurs sensibles cœurs; De son amant que jamais écartée Elle ne soit exposée aux fureurs Des ennemis qui l'ont persécutée.
Et toi, Comus, récompense Bonneau; Répands tes dons sur ce bon Tourangeau Qui sut conclure un accord pacifique Entre son prince et ce Chandos cynique. Il obtint d'eux avec dextérité Que chaque troupe irait de son côté.
Sans nul reproche et sans nulles querelles, A droite, à gauche, ayant la Loire entre elles. Sur les Anglais il étendit ses soins,
L\ rucr.LT.E. i4
■1 lO L\ 1>î; CELLE. (v. 53)
Selon leurs goûls, leurs mœurs et leurs besoins.
Un gros roslbeef que le beurre assaisonne ;
Des plum-pucldings, des vins de la Garonne,
Leur sont offerts; et les mets plus exquis, •
Les ragoûts fins dont le jus pique et flatte,
Et les perdrix à jambes d'ëcarlate,
Sont pour le roi, les belles, les marquis.
Le fier Cliandos partit donc après boire,
Et côtoya les rives de la Loire,
Jurant toutbaut que la jJi-emière fois
Sur la Pucelle il reprendrait ses droits ;
En attendant il reprit son beau page.
Jeanne revint, ranimant son courage,
Se replacer à côte de Dunois.
Le roi des Francs avec sa garde bleue, Agnès en tête, un confesseur en queue, A remonté, l'espace d'une lieue.
Les bords fleuris où la Loire s'étend D'un cours tranquille et d'un flot inconstant.
Sur des bateaux et des planches usées Un pont joignait les rives opposées; Une chapelle était au bout du pont.
C'était dimanche. Un ermite à sandale Fait résonner sa voix sacerdotale :
Il dit la messe; un enfant /a repond.
Cliarle et les siens ont eu soin de l'entendre, Dès le matin, au château de Cutendre; Mais Dorothée en entendait toujours Deux pour le moins, depuis qu'à son secours Le juste ciel, vengeur de l'innocence,
(v. 83) CII.VNT XIV. 3.1 I
Du grand bâtard employa la vaillance,
Et protégea ses fidèles amours.
Elle descend, se retrousse, entre vite,
* Signe sa face en trois jets d'eau bénite. Plie humblement l'un et l'autre genou , Joint les deux mains, et Ixiisse son beau cou. Le bon ermite, en se tournant vers clic, Tout ébloui, ne se connaissant plus,
Au lieu de dire nnfratres, oremiiSy
Roulant les yeux à^xt'.a Fratres , qu'elle est belle! »
Chandos entra dans la même chapelle.
Par passe-temps, beaucoup plus que par zèle. La tête haute, il salue en passant Cette beauté dévote à La Trimouille; Passe, repasse, et toujours en sifflant; Mais derrière elle enfin il s'agenouille. Sans un seul mot àepater ou à\we. D'un cœur contrit au Seigneur élevé, D'un air cliarmant, la tendre Dorothée Se prosternait par la grâce excitée.
Front contre terre et derrière levé.
• Son court jupon, retroussé par rnégarde,
I Offrait aux yeux de Chandos qui regarde, à A découvert, deux jambes dont l'Amouj* / A dessiné la forme et le contour; j Jambes d'ivoire, et telles ([ue Diane
En laissa voir au chasseur Actéoti.
Chandos alors, fesant peu l'oraison,
Sentit au cœur un désir très profane.
\ Sans nul respect pour un lieu si divin ,
■2 12 LA PL CELLE. (v. n3)
Il va glissant une insolente main Sous le jupon qui couvre un blanc satin. Je ne veux point, par un crayon cynique Effarouchant l'esprit sage et pudique De mes lecteurs , étaler à leurs veux Du grand Chandos l'effort audacieux.
Mais La Trimouille ayant vu disparaître Le tendre objet dont l'Amour le fît maître, Vers la chapelle il adresse ses pas.
Jusqu'où l'Amour ne nous conduit-il pas ! La Trimouille entre au moment oîi le prêtre Se retournait, où l'insolent Chandos Etait tout près du plus charmant des dos . Où Dorothée, effrayée, éperdue, Poussait des cris qui vont fendre la nue. Je voudrais voir nos bons peintres nouveaux, Sur cette affaire exerçant leurs pinceaux, Peindre à plaisir sur ces quatre visages L'étonnement des quatre personnages.
Le Poitevin criait à haute voix : « Oses-tu bien, chevalier discourtois, « Anglais sans frein, profanateur impie, m
« Jusqu'en ces lieux porter ton infamie ?» i
D'un Ion railleur où règne un air hautain, Se rajustant et regagnant la porte, Le fier Chandos lui dit : « Que vous importe ? « De cette église êtes-vous sacristain ? » « Je suis bien plus, dit le Français fidèle, ^
« Je suis l'amant aimé de cette belle; |
« Ma coutume est de venger hautement
(v. 1^3) CHANT XI V. ^i I .>
« Son tciulre honneur, attaque trop souvent. « « Vous pourriez bien risquer ici le vôtre, « Lui dit l'Anglais : nous savons l'un et l'autre « Notre portée; et Jean Cbandos peut bien « Lorgner un dos, mais non montrer le sien. »
Le beau Français, et le Breton qui raille. Font préparer leurs chevaux de bataille. Chacun reçoit des mains d'un écuyer Sa longue lance et son rond bouclier, Se met en selle, et d'une course fîère, Passe, repasse, et fournit sa carrière.
De Dorothée et les cris et les pleurs N'arrêtaient point l'un et l'autre adversaire. Son tendre amant lui criait : « Beauté chère, « Je cours pour vous; je vous venge, ou je meurs.» Il se trompait : sa valeur et sa lance Brillaient en vain pour l'Amour et la France.
Après avoir en deux endroits percé De Jean Cbandos le haubert fracassé, Prêt à saisir une victoire sûre, Son cheval tombe, et, sur lui renversé, f D'un coup de pied sur son casque faussé , Lui fait au front une large blessure.
Le sang vermeil coule sur la verdure.
L'ermite accourt; il croit qu'il va passer, Crie : In manus ^ et le veut confesser. Ah , Dorothée ! ah , douleur inouïe !
Auprès de lui sans mouvement, sans vie, Ton désespoir ne pouvait s'exhaler; Mais que dis-tu lorsque tu pus parler?
2l4 LA PUCKLLi:. (v. i:3;
« Mon cher amant, c'est donc moi qui te tue ! « De tous les pas la compagne assidue « Ne devait pas un monient s'écarler; « Mon niallieui* vient d'avoir pu te quitter. « Cette chapelle est ce qui m'a perdue; « Et j'ai trahi La Tri mouille et l'Amour, « Pour assister à deux messes par jour ! w Ainsi parlait sa tendre amante en larmes.
Chandos riait du succès de ses armes : « Pdon beau Français, la fleur des chevaliers, « Et vous aussi, dévote Dorothée, « Couple amoureux, soyez mes prisonniers; « De nos combats c'est la loi respectée. « J'eus un moment Agnès en mon pouvoir; tt Puis j'abattis sous moi votre Pucelle: « Je l'avouerai, je fis mal mon devoir, « J'en ai rougi; mais avec vous, la belle, « Je reprendrai tout ce que je perdis; c( Et La Trimouille en dira son avis. »
Le Poitevin, Dorothée et l'ermite Tremblaient tous trois à ce propos affreux ; Ainsi qu'on voit au fond des antres creux Une bergère éplorée, interdite.
Et son troupeau que la crainte a glacé. Et son beau chien par un loup terrassé.
Le juste ciel, tardif en sa vengeance, Ne souffrit pas cet excès d'insolence.
De Jean Chandos les péchés redoublés, Filles, garçons tant de fois violés, Ijnpiélé, blasphème, impénitence.
(v. îol) CHANT XIV. -21 y
Tout en son temps fut mis dans la balance,
Et fut pesé par l'ange de la mort.
Le grand Dunois avait de Tautre bord
Vu le combat et la déconvenue
De LaTrimouille; une femme éperdue
Qui le tenait languissant dans ses bras;
L'tTinitc auprès qui marmotte tout bas,
Et Jean Chandos qui près d'eux caracole :
A ces objets il pique , il court , il vole.
C'était alors l'usage en Âll)ion Qu'on appelât les choses par leur nom.
Déjà , du pont franchissant la barrière , Vers le vainqueur il s'était avancé.
Fils de putain ! nettement prononcé, Frappe au tympan de son oreille altière. « Oui, je le suis, dit-il d'une voix fière: « Tel fut Alcide et le divin Bacchus, « L'heureux Perséc et le grand Romulus, « Qui des brigands ont délivre la terre. « C'est en leur nom que j'en vais faire autant. « Va, souviens-toi que d'un bâtard normand « Le bras vainqueur a soumis l'Angleterre. « O vous, bâtards du maître du tonnerre, « Guidez ma lance et conduisez mes coups ! « li'honneur le veutj vengez-moi, vengez-vous. » Cette prière était peu convenable; Mais le héros savait très bien la fable; Poui- lui la Bible eut des charmes moins doux. Il dit et part. La mollette dorée Des éperons armés de courtes dents
2lG LA. PUCELLE. (v- ^33)
De son coursier pique les nobles flancs. Le premier coup de sa lance acérée Fend de Chandos l'armure diaprée, Et fait tomber une part du collet Dont l'acier joint le casque au corselet.
Le brave Anglais porte un coup effroyable; Du bouclier la voûte impénétrable Reçoit le fer, qui s'écarte en glissant. Les deux guerriers se joignent en passant; Leur force augmente ainsi que leur colère ; Chacun saisit son robuste adversaire.
Les deux coursiers, sous eux se dérobans. Débarrassés de leurs fardeaux brillans , S'en vont en paix errer dans les campagnes. Tels que l'on voit dans d'affreux tremblemens Deux gros rochers, détachés des montagnes, Avec grand bruit l'un sur l'autre roulans ; Ainsi tombaient ces deux fiers combattans. Frappant la terre et tous deux se serrans. Du choc bruyant les échos retentissent.
L'air s'en émeut, les nymphes en gémissent. Ainsi quand Mars, suivi par la Terreur, Couvert de sang, armé par la Fureur, Du haut des cieux descendait pour défendre Les habitans des rives du Scamandre, Et quand Pallas animait contre lui Cent rois ligués dont elle était l'appui, La terre entière en était ébranlée; De l'Achéron la rive était troublée; Et, pâlissant sur ses horribles bords.
(v. a63) C II A ?«' T X 1 V, ^\'
Pluton tremblait pour l'empire des morts.
Les deux héros fièrement se relèvent, Les yeux en feu , se regardent , s'observent, Tirent leur sabre, et sous cent coups divers Rompent l'acier dont tous deux sont couverts. Déjà le sang, coulant de leurs blessures, D'un rouge noir avait teint leurs armures. Les spectateurs, en foule se pressans, Pesaient un cercle autour des combattans, Le cou tendu, l'œil fixe, sans haleine. N'osant parler et remuant à peine.
On en vaut mieux quand on est regardé; L'œil du public est aiguillon de gloire. Les champions n'avaient que préludé A ce combat d'éternelle mémoire.
Achille, Hector, et tous les demi-dieux. Les grenadiers bien plus terribles qu'eux, Et les lions beaucoup plus redoutables.
Sont moins cruels , moins fiers , moins implacables , Moins acharnés. Enfin Theureux bâtard, Se ranimant , joignant la force à l'art, Saisit le bras de l'Anglais qui s'égare. Fait d'un revers voler son fer barbare. Puis d'une jambe avancée à propos Sur l'herbe rouge étend le grand Chandos; IMais en tombant son ennemi l'entraîne.
Couverts de poudre ils tombent dans l'arène, L'Anglais dessous et le Français dessus.
Le doux vainqueur, dont les nobles vertus Guident le cœur quand son sort e^t prospère,
'2 1 s L V 1M: CEL L E. {v. 2<j3)
De son genou pressant son adversaire :
«Rends-toi, dit-il.» — (cOui,ditChandos. attends; «Tiens, c'est ainsi, Dunois , que je me rends. »
Tirant alors, pour ressource dernière.
Un stylet court, il étend en arrière Son bras nerveux, le ramène on jurant, Et fi-appe au cou son vainqueur bienfesant; Mais une maille en cet endroit entière Fit emousser la pointe meurtrière.
Dunois alors cria : « Tu veux mourir; « jNIeurs, scélérat! » Et, sans plus discourir. Il vous lui plonge, avec peu de scrupule, Son fer sanglant devers la clavicule.
Cbandos mourant, se débattant en vain , Disait encor tout bas : « Fils de putain ! » Son cœur altier, inbumain, sanguinaire, Jusques au bout garda soii caractère.
Ses yeux, son front, pleins d'une sombre horreur, Son geste encor, menaçaient son vainqueur. Son ame impie, inflexible, implacable, Dans les enfers alla braver le diable.
Ainsi finit , comme il avait vécu , Ce dur Anglais, par un Français vaincu.
Le beau Dunois ne prit point sa dépouille : Il dédaignait ces usages honteux, Trop établis chez les Grecs trop fameux. Tout occupé de son cher La Trimouille, Il le ramène, et deux fois son sixrours De Dorothée ainsi sauva les joui-s.
Dans le chemm elle soutient encore
(v.323) CHANT XIV. 1 I ()
Son tendre amant, qui, de ses mains pressé, Semble revivre et n'être plus blessé Que de l'éclat de ces yeux qu'il adore; Il les regarde et reprend sa vigueur.
Sa belle amante, au sein de la douleur, Sentit alors le doux plaisir renaître; Les agrémens d'un sourire enchanteur Parmi ses pleurs commençaient à paraître : Ainsi qu'on voit un nuage éclairé J)es doux rayons d'un soleil tempéré.
Le roi gaulois, sa maîtresse charmante, L'illustre Jeanne , embrassent tour à tour L'heureux Dunois dont la main triomphante Avait vengé son pays et l'amour.
On admirait surtout sa modestie Dans son maintien, dans chaque repartie. Il est aisé, mais il est bon pourtant D'être modeste alors que l'on est grand.
Jeanne étouffait un peu de jalousie; Son cœur tout bas se plaignait du destin. Il lui fâchait que sa pu celle main Du mécréant n'eût pas tranché la vie:
Se souvenant toujours du double affront. Qui vers Cutendre a fait rougir son front , Quand, par Chandos au combat provoquée.
Elle se vil abattue et manquée.
IIK DU (JHA>T QUATORZIEMK.
CHANT QUINZIÈME
Grand repas à l'hôtel-de-ville d'Orléans, suivi d'un assaut général. Charles attaque les Anglais. Ce qui arrive à la belle Agnès et a ses compagnons de voyage.
Censeui^s malins, je vous méprise tous, Car je connais mes défauts mieux que vous. J'aurais voulu dans cette belle histoire. Ecrite en or au temple de Mémoire, Ne présenter que des faits éclatans, Et couronner mon roi dans Orléans Par la Pucelle, et l'Amour et la Gloire. Il est bien dur d'avoir perdu mon temps A vous parler de Cutendre et d'un page, De Grisbourdon, de sa lubrique rage, D'un muletier, et de tant d'accidens Qui font grand tort au fil de mon ouvrage.
Mais vous savez que ces événemens Furent écrits par Trithême le sage; Je le copie, et nai rien inventé.
Dans ces détails si mon lecteur s'enfonce; Si quelquefois sa dui-e gravité Juge mon sage avec sévérité ; A certains traits si le sourcil lui fronce , il peut, s'il veut, passer sa pierre ponce Sur la moitié de ce livre enchanté;
{v.i-i) cH.v^T XV. aai
Mais qu'il respecte au moins la vérité.
O Vérité! vierge pure et sacrée!
Quand seras-tu dignement révérée?
Divinité qui seule nous instruits, Pourquoi mets-tu ton palais dans un puits? Du fond du puits quand seras-tu tirée?
Quand verrons-nous nos doctes écrivains, Exempts de fiel, libres de flatterie, Fidèlement nous apprendre la vie, Les grands exploits de nos beaux paladins? Oh! qu'Arioste étala de prudence Quand il cita l'archevêque Turpin !
Ce témoignage à son livre divin De tout lecteur attire la croyance.
Tout inquiet encor de son destin , Vers Orléans Charle était en chemin , Environné de sa troupe dorée, D'armes, d'habits richement décorée, Et demandant à Dunois des conseils, Ainsi que font tous les rois ses pareils , Dans le malheur dociles et traitables.
Dans la fortune un peu moins praticables. Charles croyait qu'Agnès et Bonifoux Suivaient de loin. Plein d'un espoir si doux, L'amant royal souvent tourne la tête Pour voir Agnès! et regarde, et s'arrête; Et quand Dunois, préparant ses succès, Nomme Orléans, lo roi lui nomme Agnès.
L'heureux bâtard, dont l'active prudence Ne s'occupait que du bien de la France,
•1-11 r.A PUCELLr. (v. 5a)
Le joui- baissant, découvre lia petit fort Oue nésliseait le bon duc de Bedfort.
Ce fort touchait à la ville investie; Danois le prend, le roi s'y fortifie.
Des assiegeans c'étaient les magasins.
Le dieu sanglant qui donne la victoire, Le dieu joufflu qui préside aux festins, D'emplir ces lieux se disputaient la gloire, L'un de canons, et l'autre de bons vins: Tout l'appareil de la guerre effroyable. Tous les apprêts des plaisirs de la table, Se rencontraient dans ce petit château.
Quels vrais succès pour Dunois et Bonneau!
Tout Orléans à ces grandes nouvelles Rendit à Dieu des grâces solennelles.
Un Te Deum en faux-bourdon chanté Devant les chefs de la noble cité; Un long dîner où le juge et le maire, Chanoine, évêque, et guerrier invité.
Le verre en main tombèrent tous par terre, Un feu sur l'eau , dont les brillans éclairs Dans la nuit sombre illuminent les airs. Les cris du peuple et le canon qui gronde. Avec fracas annoncèrent au monde Que le roi Charle, à ses sujets rendu, Va retrouver tout ce qu'il a perdu.
Ces chants de gloire et ces bruits d'alégresse Furent suivis par des cris de détresse. On n'entend plus que le nom de Bedfort, Alerte, aux murs, à la brèche, à la mort!
Si) CHANT XV. ai:
Ij'Anglais usait de ces momens propices
Où nos bourgeois, en viciant les flacons,
Louaient leur prince, et dansaient aux chansons.
Sous une porte on plaça deux saucisses,
Non de boudin , non telles que Bonneau
En inventa pour un ragoût nouveau;
Mais saucissons dont la poudre fatale.
Se dilatant, s'enflant avec éclair,
Renverse tout, confond la terre et l'air;
Machine affreuse, homicide, infernale.
Qui contenait dans son ventre de fer
Ce feu pétri des mains de Lucifer.
Par une mèche artislement posée,
En un moment la matière embrasée
S'étend, s'élève, et porte à mille pas
Bois, gonds, battans et feri'ure en éclats.
Le fier Talbot entre et se précipite.
Fureur, succès, gloire, amour, tout l'excite.
On voit de loin briller sur son armet
En or frisé le chiffre de Louvct;
Car la Louvet était toujours la dame
De ses pensers , et pi([uait sa grande ame.
Il prétendait caresser ses beautés
Sur les débris des murs ensanglantés.
Ce beau Breton , cet enfant de la gueire, Conduit sous lui les braves d'Angleterre. M Allons, dit-il, généreux conquérans, « Portons partout et le fer et les flammes; a Buvons le vin des poltrons d'Orléans; « Prenons leur or; baisons toutes leurs femmes. »
Jamais César, dont les traits eloquens Portaient l'audace et riionneur dans les âmes, Ne parla mieux à ses fiers combattans.
Sur ce terrain que la porte enflammée Couvre en sautant d'une épaisse fumée, Est un rempart que La Hire et Poton Ont élevé de pierre et de gazon.
Un parapet , garni d'artillerie , Peut repousser la première furie.
Les premiers coups du terrible Bedfort.
Poton , La Hire , \ paraissent d'abord.
Un peuple entier derrière eux s'évertue; Le canon gronde ; et l'horrible mot Tue Est répété quand les bouches d'enfer Sont en silence et ne troublent plus l'air. Vers le rempart les échelles dressées Portent déjà cent cohortes pressées; Et le soldat, le pied sur l'échelon, Le fer en main pousse son compagnon.
Dans ce péril, ni Poton ni La Ilire N'ont oublié leur esprit qu'on admire.
Avec prudence ils avaient tout prévu, Avec adresse à tout ils ont pourvu.
L'huile bouillante et la poix embrasée.
De pieux pointus une forêt croisée , De larges faux, que leur tranchant effort Fait ressembler à la faux de la mort ; Et des mousquets qui lancent les tempêtes De plomb volant sur les bretonnes têtes, Tout ce que l'art et la nécessité,
(v. i42) CHANT XV. lit
Et le malheur, et l'intrépidité , Et la peur même, ont pu mettre en usage, Est employé dans ce jour de carnage.
Que de Bretons bouillis, coupés, percés, Mourant en foule et par rangs entassés ! Ainsi qu'on voit sous cent mains diligentes Chou' les épis des moissons jaunissantes.
Mais cet assaut fièrement se maintient; Plus il en tombe, et plus il en revient. De l'hydre affreux les têtes menaçantes , Tombant à terre, et toujours renaissantes, N'effrayaient point le fils de Jupiter; Ainsi l'Anglais, dans les feux, sous le fer. Après sa chute encor plus formidable.
Brave en montant le nombre qui l'accable.
Tu t'avançais sur ces remparts sanglans , Fier Richemont, digne espoir d'Orléans.
Cinq cents bourgeois, gens de cœur et d'élite. En chancelant marchent sous sa conduite, Enluminés du gros vin qu'ils ont bu; Sa sève encore animait leur vertu ; Et Richemont criait d'une voix forte :
<( Pauvres bourgeois , vous n'avez plus de porte ; « Mais vous m'avez, il suffit; combattons. » 11 dit, et vole au milieu des Bretons. Déjà Talbot s'était fait un passage Au haut du mur, et déjà dans sa rage D'un bras terrible il porte le trépas.
Il fait de l'autre avancer ses soldats , Criant : Louvet ! d'une voix stentorée :
:il6 LA PDCELLE. (▼• i"'^)
Louvet l'entend et s'en tient honorée.
Tous les Anglais ci'iaient aussi : Louvet! Mais sans savoir ce que Talbot voulait. O sots humains ! on sait trop vous apprendre • A répéter ce qu'on ne peut comprendre. Charle, en son fort tristement retiré, D'autres Anglais par malheur entouré, Ne peut marcher vers la ville attaquée ; D'accablement son ame est suffoquée.
« Quoi, disait-il, ne pouvoir secourir « Mes chers sujets, que mon œil voit périr! « Ils ont chanté le retour de leur maître; « J'allais entrer et combattre, et peut-être (( Les délivrer des Anglais inhumains : « Le sort cruel enchaîne ici mes mains. » (c Non, lui dit Jeanne, il est temps de paraître. « Venez, mettez, en signalant vos coups, (c Ces durs Bretons entre Orléans et vous. « jMarchez, mon prince, et vous sauvez la ville. « Nous sommes peu, mais vous en valez mille. » Charles lui dit : « Quoi! vous savez flatter! <c Je vaux bien peu; mais je vais mériter (C Et votre estime et celle de la France, .< Et des Anglais. » Il dit, pique et s'avance. Devant ses pas l'oriflamme est porté; Jeanne et Dunois volent à son côté.
Il est suivi de ses gens d'ordonnance ; Et l'on entend à travers mille cris :
ce Vivent le roi, INIontjoie et saint Denis! )^ Charles, Dunois et la Baroisc altière
(v.202) CHANT XV. Il'-j
Sur les Bretons s'élancent par derrière :
Tels que, des monts qui tiennent dans leur sein
Les réservoirs du Danube et du Pthin ,
L'aigle superbe, aux ailes étendues,
Aux yeux perçans, aux huit griffes pointues,
Planant dans l'air, tombe sur les faucons
Qui s'acharnaient sur le cou des hérons.
Oh! que ne puis-jc en grands vers magnifiques Écrire au long tant de f\\its héroïques! Homère seul a le droit de conter Tous les exploits, toutes les aventures. De les étendre et de les répéter.
De supputer les coups et les blessures, Et d'ajouter aux grands combats d Hector De grands combats, et des combats encor : C'est là sans doute un sûr moyen de plaire. Mais je ne puis me résoudre à vous taire D'autres dangers, dont un destin cruel Circonvenait la belle Agnès Sorel, Quand son amant s'avançait vers la gloire.
Dans le chemin vers les rives de Loire, Elle entretient le père Bonifoux , Qui, toujours sage, insinuant et doux, Du tentateur lui contait quelque histoire Divertissante, et sans réflexions, Sous l'agrément déduisant ses leçons.
A quelques pas, La Trimouille et sa dame S'entretenaient de leur fidèle flamme, Et du dessein de vivre ensemble un jour Dans leur château, tout entiers à l'amour.
a^S LA PUCELLE. (v. a3i)
Dans leur chemin la main de la nature
Tend sous leurs pieds un tapis de verdure,
Velours uni, semblable au pré fameux
Où s'exerçait la rapide Atalante.
Sur le duvet de cette herbe naissante,
Agnès approche et chemine avec eux.
Le confesseur suivit la belle errante.
Tous quatre allaient tenant de beaux discours
De piété, de combats et d'amours.
Sur les Anglais, sur le diable on raisonne.
En raisonnant on ne vit plus personne.
Chacun fondait doucement, doucement,
Homme et cheval, sous le terrain mouvant.
D'abord les pieds, puis le corps, puis la tête,
Tout disparut, ainsi qu'à cette fête
Qu'en un palais d'un auteur cardinal
Ti^ois fois au moins par semaine on apprête;
A l'opéra, souvent joué si mal.
Plus d'un héros à nos regards échappe.
Et dans l'enfer descend par une trappe.
Monrose vit du rivage prochain La belle Agnès, et fut tenté soudain De venir rendre à l'objet qu'il observe Tout le respect que son ame conserve.
Il passe un pont; mais il devient perclus, Quand la voyant son œil ne la vit plus. Eroid comme marbre, et blême comme gypse, Il veut marcher, mais lui-même il s'éclipse.
Paul Tirconcl , qui de loin l'aperçut, A son secours à grand galop courut.
(y. 26a) CHANT XV. a2(
En arrivant sur la place funeste, Paul Tirconel y fond avec le reste.
Ils tombent tous dans un grand souterrain , Qui conduisait aux portes d'un jardin Tel que n'en eut Louis le quatorzième ^ Aïeul d'un roi qu'on méprise et qu'on aime; Et le jardin conduisait au château , Digne en tous sens de ce jardin si beau. C'était... mou cœur à ce seul mot soupire, D'Hermaphrodix le formidable empire.
O Dorothée, Agnès et Bonifoux, Qu'allez-vous faire, et que deviendrez-vous !
Ce fut alors que l'audace anglicane, Semblable au fer sur l'enclume battu, Qui de sa trempe augmente la vertu.
Repoussa bien la valeur gallicane.
Les voyez-vous ces enfans d'Albion, Et ces soldats des fds de Clodion :
Fiers, enflammés, de sang insatiables, Ils ont volé comme un vent dans les airs. Dès qu'ils sont joints, ils sont inébranlables, Comme un rocher sous l'écume des mers.
Pied contre pied, aigrette contre aigrette. Main contre main, œil contre œil, corps à corps, En jurant Dieu, l'un sur l'autre on se jette; Et l'un sur l'autre on voit tomber les morts.
Détournez-vous de ces objets funestes, Ami lecteur; osez lever vos yeux Et votre esprit vers les plaines célestes. Venez, montez aux demeures des dieux;
23o LA PUCELLE. f,y- ^OV
Contcmplez-y la sagesse profonde, Qui dans la paix fait le destin du monde : Un tel spectacle est plus digne de vous •Que le barbare et sanglant étalage De ces combats qui se ressemblent tous; Leur long récit doit ennuyer le sage.