‹ La PucelleChapitre 20 sur 210 · CH A.NT XI · texte numérisé non relu

CH A.NT XI

Met quelquefois un terme à nos miâères;

Car dans le temps que messieurs d'Albion

Avaient placé l'abomination

Tout au milieu de la sainte Slon,

Du haut des deux le patron de la France,

Le bon Denis, propice à l'innocence,

Sut échapper aux soupçons inquiets

Du fier saint George , ennemi des Français.

Du paradis il vint en diligence.

Mais, pour descendre au terrestre séjour.

Plus ne monta sur un rayon du jour;

Sa marche alors aurait paru trop claire.

Il s'en alla vers le dieu du mystère,

Dieu sage et fin, grand ennemi du bruit.

Qui partout vole et ne va que de nuit.

Il favorise (et certes c'est dommage)

Force fripons, mais il conduit le sage.

Il est sans cesse à l'église, à la cour;

Au temps jadis il a guidé l'amour.

Il mit d'abord au milieu d'un nuage

Le bon Denis; puis il fit le voyage

Par un chemin solitaire, écarté.

Parlant tout bas, et marchant de côté.

Des bons Français le protecteur fidèle Non loin de Blois rencontra la Pucelle, Qui sur le dos de son gros muletier Gagnait pays par un petit sentier, En priant Dieu qu'une heureuse aventure Lui fît enfin retrouver son armure.

Tout du plus loin que saint Denis la vit,

l68 LA. PUCELLE. (''•"3)

D'un ton bënin le bon patron lui dit :

« O ma Pucelle, 6 vierge destinée

<f A protéger les filles et les rois ,

«r Viens secourir la pudeur aux abois ;

« Viens réprimer la rage forcenée,

« Viens; que ce bras vengeur des fleurs de lis

K Soit le sauveur de mes tendrons bénis :

« Vois ce couvent, le temps presse, on viole;

« Viens, ma Pucelle! « Il dit, et Jeanne y vole.

Le cher patron, lui servant d'écuyer,

A coups de fouet hâtait le muletier.

Vous voici , Jeanne , au milieu des infâmes Qui tourmentaient ces vénérables dames.

Jeanne était nue ; un Anglais impudent Vers cet objet tourne soudain la tête; Il la convoite; il pense fermement Qu'elle venait pour être de la fête.

Vers elle il court, et sur sa nudité Il va cherchant la sale volupté.

On lui répond d'un coup de cimeterre Droit sur le nez. L'infâme roule à terre, Jurant ce mot des Français révéré.

Mot énergique , au plaisir consacré , Mot que souvent le profane vulgaire Indignement prononce en sa colère.

Jeanne, à ses pieds foulant son corps sanglant, Criait tout haut à ce peuple méchant : « Cessez , cruels ! cessez , troupe profane ! « O violeurs, craignez Dieu, craignez Jeanne. » Ces mécréans , au grand œuvre attachés ,

(v, 143) CHANT XI. 169

N'écoutaient rien, sur leurs nonnains juchés.

Tels (les ânons broutent des fleurs naissantes Malgré les cris du maître et des servantes.

Jeanne, qui voit leurs impudens travaux. De grande horreur saintement transportée , Invoquant Dieu, de Denis assistée.

Le fer en main , vole de dos en dos , De nuque en nuque, et d'échiné en échine, Frappant, perçant de sa pique divine; Pourfendant l'un alors qu'il commençait , Dépêchant l'autre alors qu'il finissait, Et moissonnant la cohorte félonne; Si que chacun fut percé sur sa nonne , Et , perdant l'ame au fort de son désir, Allait au diable en mourant de plaisir.

Isâc Warton , dont la lubrique rage , Avait pressé son détestable ouvrage.

Ce dur Warton fut le seul écuyer Qui de sa nonne osa se délier.

Et droit en pied, reprenant son armure , Attendit Jeanne et changea de posture.

O vous, grand saint, protecteur de l'état, Bon saint Denis, témoin de ce combat.

Daignez redire à ma muse fidèle Ce qu'à vos yeux fit alors ma Pucelle. . Jeanne d'abord frémit, s'émerveilla :

« Mon cher Denis, mon saint, que vois-je là? « Mon corselet, mon armure céleste, « Ce beau présent que tu m'avais donné, « Brille à mes yeux au dos de ce damné!

« 11 a mon casque , il a ma soubreveste. » 11 était vrai; la Jeanne avait raison : La belle Agnès, en troquant de jupon , De cette armure en secret habillée, Par Jean Chandos fut bientôt dépouillée. Isâc Warton, écuyer de Chandos, Prit cette armure, et s'en couvrit le dos.

O Jeanne d'Arc! ô fleur des héroïnes!

Tu combattais pour tes armes divines, Pour ton grand roi si long-temps outragé , Pour la pudeur de cent bénédictines, Pour saint Denis de leur honneur chargé. Denis la voit qui donne avec audace Cent coups de sabre à sa propre cuirasse, A son armet d'une aigrette ombragé.

Au mont Etna , dans leur forge brûlante , Du noir Vulcain les borgnes compagnons Font retentir l'enclume étincelante Sous des marteaux moins pesans et moins prompts En préparant au maître du tonnerre Son gros canon trop bravé sur la terre.

Le fier Anglais, de fer cnharnaché, Recule un pas ; son ame est stupéfaite Quand il se voit si rudement touché Par une jeune et fringante brunette.

l>a voyant nue, il sentit des remords; Sa main tremblait de blesser ce beau corps. 11 se défend, et combat en arrière, De rcnncmie admirant les trésors , Et se moquant de sa vertu guerrière.

(v. 2o3) CHANT XI. I7I

Saint George, alors au sein du paradis Ne voyant plus sou confrère Denis, Se douta bien que le saint de la France Portait aux siens sa divine assistance.

Il promenait ses regards in([uiets Dans les recoins du céleste palais.

Sans balancer aussitôt il demande Son beau cheval connu dans la Légende.

Le cheval vint; George le bien monté, La lance au poing, et le sabre au coté, Va parcourant cet effroyable espace Que des humains veut mesurer l'audace ; Ces cieux divers, ces globes lumineux, Que fait tourner René le songe-creux Dans un amas de subtile poussière.

Beaux tourbillons que l'on ne prouve guère. Et que Newton , rêveur bien plus fameux , Fait tournoyer sans boussole et sans guide Autour du rien, tout au travers du vide.

George, enflammé de dépit et d'orgueil.

Franchit ce vide, arrive en im clin d'œil Devers les lieux arrosés par la Ijoire, Où saint Denis croyait chanter victoire. Ainsi l'on voit dans la profonde nuit Une comète, en sa longue carrière, Etinceler d'une horrible lumière :

On voit sa queue, et le peuple frémit. Le pape en tremble, et la terre étonnée Croit que les vins vont manquer cette année. Tout du plus loin que saint George aperçut

lya LA PUCELLE. (T.a33)

Monsieur Denis, de colère il s'émut; Et, brandissant sa lance meurtrière, Il dit ces mots dans le vrai goût d'Homère : « Denis, Denis! rival faible et hargneux, « Timide appui d'un parti malheureux, « Tu descends donc en secret sur la terre ' a Pour égorger mes héros d'Angleterre K Crois-tu changer les ordres du destina Avec ton âne et ton bras féminin?

a Ne crains-tu pas que ma juste vengeance « Punisse enfin toi, ta fille et la France? « Ton triste chef, branlant sur ton cou tors , « S'est déjà vu séparé de ton corps : « Je veux t'oter, aux yeux de ton église, « Ta tête chauve en son lieu mal remise , « Et t'envoyer vers les murs de Paris , a Digne patron des badauds attendris, « Dans le faubourg où l'on chôme ta fête, a Tenir encore et rebaiser ta tête. »

Le bon Denis, levant les mains aux cieux, Lui répondit d'un ton noble et pieux : « O grand saint George, 6 mon puissant confrère. « Veux-tu toujours écouter ta colère?

« Depuis le temps que nous sommes au ciel, « Ton cœur dévot est tout pétri de fiel. « Nous faudra-t-il, bienheureux que nous sommes, a Saints enchâssés, tant vantés chez les hommes, « Nous qui devons l'exemple aux nations, « Nous décrier par nos divisions?

« Veux-tu porter une guerre cruelle

(v. a63) CHANT XI. 173

« Dans le séjour de la paix éternelle ?

« Jusques à quand les saints de ton pays

« Mettront-ils donc le trouble en paradis?

« O fiers Anglais, gens toujours trop hardis,

« Le ciel un jour, à son tour en colère,

« Se lassera de vos façons de faire;

(t Le ciel n'aura, grâce à vos soins jaloux,

« Plus de dévots qui viennent de chez vous.

« Malheureux saint, pieux atrabilaire,

« Patron maudit d'un peuple sanguinaire ,

« Sois plus traitable; et, pour Dieu, laisse-moi

a Sauver la France et secourir mon roi, »

A ce discours, George, bouillant de rage, Sentit monter le rouge à son visage; Et, des badauds contemplant le patron, Il redoubla" de force et de courage.

Car il prenait Denis pour un poltron.

Il fond sur lui tel qu'un puissant faucon Vole de loin sur un tendre pigeon.

Denis recule, et prudent il appelle A haute voix son âne si fidèle , Son âne ailé, sa joie et son secours.

« Viens, criait-il, viens défendre mes jours. » Ainsi parlant, le bon Denis oublie Que jamais saint n'a pu perdre la vie.

Le beau grison revenait d'Italie En ce moment; et moi, conteur succinct, .l'ai déjà dit ce qui fit qu'il revint. A son Denis dos et selle il présente. Notre patron, sur son âne élancé,

I"4 r.A PUCELLf;. (v-^gS)

Sentit soudain sa valeur renaissante.

Subtilement il avait ramassé

Le fer tranchant d'un Anglais trépassé;

Lors , brandissant le fatal cimeterre ,

Il pousse à George, il le presse, il le serre.

George indigné lui fait tomber en bref

Trois horions sur son malheureux chef :

Tous sont parés; Denis garde sa tête.

Et de ses coups dirige la tempête

Sur le cheval et sur le cavalier.

Le feu jaillit de l'élastique acier;

Les fers croisés, et de taille et de pointe,

A tout moment vont, au fort du combat,

Chercher le cou, le casque, le rabat.

Et l'auréole , et l'endroit délicat

Où la cuirasse à l'aiguillette est jointe.

Ces vains efforts les rendaient plus ardcns; Tous deux tenaient la victoire en suspens , Quand de sa voix terrible et discordante L'âne entonna son octave écorchante.

Le ciel en tremble; Echo du fond des bois En frémissant répète cette voix.

George pâlit. Denis d'une main leste Fait une feinte, et d'un revers céleste Tranche le nez du grand saint d'Albion. Le bout sanglant roule sur son arçon.

George, sans nez, mais non pas sans courage, Venge à l'instant l'honneur de son visage. Et, jurant Dieu, selon les nobles us De ses Anglais, d'un coup de cimeterre

Coupe à Denis ce que jadis saint Pierre, Certain jeudi fît tomber à Malcluis.

A ce spectacle, à la voix ampoulée De l'âne saint, à ses terribles cris, Tout fut ému dans les divins lambris.

Le beau portail de la voûte étoilée S'ouvrit alors, et des arclies du ciel On vit sortir l'arcbange Gabriel, Qui, soutenu par ses brillantes ailes, Fend doucement les plaines éternelles, Portant en main la verge qu'autrefois Devers le Nil eut le divin Moïse, Quand dans la mer, suspendue et soumise. Il engloutit les peuples et les rois.

« Que vois-je ici? cria-t-il en colère; « Deux saints patrons, deux enfans de lumière, « Du Dieu de paix confidens éternels, « Vont s'échiner comme de vils mortels î « Laissez, laissez aux sots enfans des femmes « Les passions, et le fer et les flammes; « Abandonnez à leur profane sort « Les corps chétifs de ces grossières amcs, « Nés dans la fange, et formés pour la mort : « Mais vous, enfans qu'au séjour de la vie « Le ciel nourrit de sa pure ambrosie, « Étes-vous las d'être trop fortunés ?

« Etes-vous fous? ciel! une oreille! un nez! « Vous que la grâce et la miséricorde « Avaient formés pour prêcher la concorde, « Pouvez-Yous bien de je ne sais quels rois

1^6 LA PUCELLE. (v. 353)

a En étourdis embrasser la querelle?

« Ou renoncez à la voûte éternelle,

« Ou dans Tinstant qu'on se rende à mes lois.

« Que dans vos cœurs la charité s'éveille.

« George insolent, ramassez cette oreille,

a Ramassez, dis-je; et vous, monsieur Denis,

« Prenez ce nez avec vos doigts bénis :

« Que chaque chose en son lieu soit remise. »

Denis soudain va, d'une main soumise, Rendre le bout du nez qu'il fit camus. George à Denis rend l'oreille dévote Qu'il lui coupa. Chacun des deux marmotte A Gabriel un gentil oremus; Tout se rajuste, et chaque cartilage Va se placer à l'air de son visage.

Sang, fibres, chair, tout se consolida; Et nul vestige aux deux saints ne resta De nez coupé, ni d'oreille abattue; Tant les saints ont la chair ferme et dodue.

Puis Gabriel , d'un ton de président :

« Ça, qu'on s'embrasse! » Il dit, et dans l'instant Le doux Denis, sans fiel et sans colère, De bonne foi baisa son adversaire; Mais le fier George en l'embrassant jurait, Et promettait que Denis le paierait.

Le bel archange, après cette embrassade, Prend mes deux saints, et d'un air gracieux A ses côtés les fait voguer aux cieux, Où de nectar on leur verse rasade.

Peu de lecteurs croiront ce grand combat;

(v. 383) CHANT XI. I77

Mais, sous les murs qu'arrosait le Scamandre,

N'a-t-on pas vu jadis avec éclat

Les dieux armés de l'Olympe descendre ?

N'a-t-on pas vu chez cet Anglais Milton

D'anges ailés toute une légion

Rougir de sang les célestes campagnes,

Jeter au nez quatre ou cinq cents montagnes,

Et, qui pis est, avoir du gros canon?

Or, si jadis Michel et le démon

Se sont battus, messieurs Denis et George

Pouvaient sans doute , à plus forte raison ,

Se rencontrer et se couper la gorge.

INIais, dans le ciel si la paix revenait, Il en était autrement sur la terre , Séjour maudit de discorde et dfe guerre. Le bon roi Charle en cent endroits courait, Nommait Agnès, la cherchait et pleurait, Et cependant Jeanne la foudroyante, De son épée invincible et sanglante , Au fier Warton le trépas préparait.

Elle l'atteint vers l'énorme partie Dont cet Anglais profana le couvent; Warton chancelle, et son glaive tranchant Quitte sa main par la mort engourdie; Il tombe, et meurt en reniant les saints. Le vieux troupeau des antiques nonnains. Voyant aux pieds de l'amazone auguste Le chevalier sanglant et trébuché.

Disant ^t-e, s'écriait : « Il est juste a Qu'on soit puni par où l'on a péché. «

L\ TUCELLE.

lyS LA PU CELLE. (v..',i3)

Sœur Rebondi, qui dans la sacristie

A succombé sous le vainqueur impie,

Pleurait le traître en rendant grâce au ciel;

Et, mesurant des yeux le criminel,

Elle disait d'une voix charitable :

(c Hélas, hélas î nul ne fut plus coupable. »

FIK DU CHVNT OKZIEME.

CnAiVT XII. l'TQ

CHANT DOUZIÈME

Monrosc tue l'aumônier. Charles retrouve Agnès qui se consolait avec Moni'ose dans le château de Cutendre.

J'avais juré de laisser la morale, De conter net, de fuir les longs discours : Mais que ne peut ce grand dieu des amours ! Il est bavard, et ma plume inégale Va griffonnant de son bec effilé Ce qu'il inspire à mon cerveau brûlé.

Jeunes beautés, filles, veuves ou femmes. Qu'il enrôla sous ses drapeaux charmans, Vous qui lancez et recevez ses flammes, Or dites-moi, quand deux jeunes amans, Egaux en grâce , en mérite , en talens , Aux doux plaisirs tous deux vous sollicitent. Également vous pressent, vous excitent, Mettent en feu vos sensibles appas. Vous éprouvez un étrange embarras, (jcnnaissez-vous cette bistoire frivole D'un certain une, illustre dans l'école? Dans l'écurie on vint lui présenter Pour son dîner deux mesures égales, De même forme, à pareils intervalles :

Des deux côtes l'âne se vit tenter Egalement, et, dressant ses oreilles,

l8o LA. PUCELLE. (v. a3)

Juste au milieu de deux formes pareilles, De l'équilibre accomplissant les lois, Mourut de faim , de peur de faire un choix. N'imitez pas cette philosophie; Daignez plutôt honorer tout d'un temps De vos bontés vos deux jeunes amans, Et gardez-vous de risquer votre vie.

A quelques pas de ce joli couvent, Si pollué, si triste et si sanglant, Où le matin vingt nonnes affligées.

Par l'amazone ont été trop vengées , Près de la Loire était un vieux cliâleau A pont-levis, mâchicoulis, tourelles; Un long canal transparent, à fleur d'eau, En serpentant tournait au pied d'icelles, Puis embrassait, en quatre cents jets d'arc, Les murs épais qui défendaient le parc. L^n vieux baron, surnommé de Cutendre, Etait seigneur de cet heureux logis.

En sûreté chacun pouvait s'y rendre :

Le vieux seigneur, dont l'ame est bonne et tendre. En avait fait l'asile du pays.

Français, Anglais, tous étaient ses amis; Tout voyageur en coche, en botte, en guêtre, Ou prince, ou moine, ounonne, ou tiu'C, ou prélre, Y recevait un accueil gracieux ; Mais il fallait qu'on entrât deux à deux; Car tout baron a quelque fantaisie ; Et celui-ci pour jamais résolut Qu'en son châtel en nombre pair on fût,

53) Cil A.NT XJI. 181

Jamais impair : telle était sa folie.

Quand deux a deux on abordait chez lui ,

Tout allait bien : mais malheur à celui

Qui venait seul en ce logis se rendre!

11 soupait mal ; il lui fallait attendre

Qu'un compagnon format ce nombre heureux ,

Nombre parfait qui fait que deux font deux.

La fière Jeanne, ayant repris ses armes, Qui cliquetaient sur ses robustes charmes , Devers la nuit y conduisit au frais.

En devisant, la belle et douce Agnès.

Cet aumônier qui la suivait de près.

Cet aumônier ardent, insatiable.

Arrive aux murs du logis charitable.

Ainsi qu'un loup, qui mâche sous sa dent Le fin duvet d'un jeune agneau bêlant, Plein de l'ardeur d'achever sa curée, Va du bercail escalader l'entrée :

Tel , enflammé de sa lubrique ardeur, L'œil tout en feu, l'aumônier ravisseur Allait cherchant les restes de sa joie. Qu'on lui ravit lorsqu'il tenait sa proie. 11 sonne, il crie : on vient; on aperçut Qu'il était seul, et soudain il parut Que les deux bois dont les forces mouvantes Fout ébranler les solives tremblantes Du pont-levis, par les airs s'élevaient. Et, s'élevant, le pont-levis haussaient.

A ce spectacle , à cet ordre du maître , Qui jura Dieu? ce fut mon vilain prêtre.

l82 LA PUCELLE. (v. 83)

11 suit des yeux les deux mobiles bois ; Il tend les mains , veut crier, perd la voix.

On voit souvent, du haut d'une gouttière. Descendre un chat auprès d'une volière ; Passant la griffe à travers les barreaux Qui contre lui défendent les oiseaux, Son œil poursuit cette espèce emplumée, Qui se tapit au fond d'une ramée.

Notre aumônier fut encor plus confus , Alors qu'il vit sous des ormes touffus Un beau jeune homme, à la tresse dorée , Au sourcil noir, à la mine assurée , Aux yeux brillans , au menton cotonné , Au teint fleuri , par les grâces orné , Tout rayonnant des couleurs du bel âge : C'était l'Amour, ou c'était mon beau page; C'était INIonrose. Il avait tout le jour Cherché l'objet de son naissant amour.

Dans le couvent reçu par les nonnettes , Il apparut à ces filles discrètes Non moins charmant que l'ange Gabriel , Pour les bénir venant du haut du ciel. Les tendres sœurs, voyant le beau Monrose, Sentaient rougir leur visage de rose, Disant tout bas : « Ah ! que n'était-il là , « Dieu paternel, quand on nous viola! » Toutes en cercle autour de lui se mirent, Parlant sans cesse; et lorsqu'elles apprirent Que ce beau page allait chercher Agnès, On lui donna le coursier le plus frais ,

(v. ii3) CHANT XII. I 83

Avec un giilde, afin que sans esclandre Il arrivât au château do Cutendre.

En arrivant, il vit près du chemin , Non loin du pont, l'aumônier inhumain.

Lors, tout ému de joie et de colère : « Ah! c'est donc toi, prêtre de Belzébut! « Je jure ici Chandos et mon salut , « Et , plus encor, les yeux qui m'ont su plaire , « Que tes forfaits vont enfin se payer. » Sans repartir, le bouillant aumônier Prend d'une main par la rage tremblante Un pistolet , en presse la détente :

Le chien s'abat , lé feu prend , le coup part ; Le plomb chassé siffle et vole au hasard , Suivant au loin la ligne mal mirée Que lui traçait une main égarée.

Le page vise, et par un coup plus sûr Atteint le front, ce front horrible et dur Où se peignait une amc détestable.

L'aumônier tombe , et le page vainqueur Sentit alors dans le fond de son cœur De la pitié le mouvement aimable.

« Hélas ! dit-il , meurs du moins en chrétien , « Dis Te Deum ; tu vécus comme un chien ; a Demande au ciel pardon de ta luxure; « Prononce Amen ; donne ton ame à Dieu. » « Non, répondit le maraud à tonsure; « Je suis damné, je vais au diable : adieu! » 11 dit et meurt; son amc déloyale Alla grossir la cohorte infernale.

l84 LA. PDCELLE. (v. i43)

Tandis qu'ainsi ce monstre impénitent Allait rôtir aux brasiers de Satan , Le ton roi Charle , accablé de tristesse , Allait cherchant son errante maîtresse, Se promenant, pour calmer sa douleur, Devers la Loire avec son confesseur.

Il faut ici, lecteur, que je remarque En peu de mots ce que c'est qu'un docteur Qu'en sa jeunesse un amoureux monarque Par étiquette a pris pour directeur.

C'est un mortel tout pétri d'indulgence. Qui doucement fait pencher dans ses mains Du bien, du mal, la trompeuse balance, Vous mène au ciel par d'aimables chemins, Et fait pécher son maître en conscience : Son ton, ses yeux, son geste composant, Observant tout , flattant avec adresse Le favori, le maître, la maîtresse.

Toujours accort, et toujours complaisant.

Le confesseur du monarque gallique Etait un fils du bon saint Dominique; Il s'appelait le père Bonifoux, Homme de bien, se fesant tout à tous.

Il lui disait d'un ton dévot et doux : « Que je vous plains! la partie animale <' Prend le dessus : la chose est bien fatale, « Aimer Agnès est un péché vraiment; w Mais ce péché se pardonne aisément : « Au temps jadis il était fort en vogue « Chez les Hébreux, enfans du Décalocue,

(v. i:3) C H A. NT XII. i85

« Cet Abraham, ce père des croyans,

« Avec Agar s'avisa d'être père;

« Car sa servante avait des yeux charinans,

« Qui de Sara méritaient la colère.

« Jacob le juste épousa les deux sœurs.

a Tout patriarche a connu les douceurs

« Du changement dans l'amoureux mystère.

ce T.e vieux Booz en son vieux lit reçut

« Après moisson la bonne et vieille Ruth.

« Et, sans compter la belle Bethsabée,

« Du bon David lame fut absorbée

« Dans les plaisirs de son ample sérail.

(( Son vaillant fils, fameux par sa crinière,

« Un beau matin, par vertu singulière,

« Vous repassa tout ce gentil bercail.

« De Salomon vous savez le partage :

« Comme un oracle on écoutait sa voix ;

« 11 savait tout, et des rois le plus sage

fc Etait aussi le plus galant des rois.

« De leurs péchés si vous suivez la trace,

« Si vos beaux ans sont livrés à l'amour,

« Consolez-vous; la sagesse a son tour.

« Jeune on s'égare, et vieux on obtient grâce. »

« Ah! dit Chariot, ce discours est fort bon; « Mais que je suis bien loin de Salomon! « Que son bonheur augmente mes détresses! (f Pour ses ébats il eut trois cents maîtresses , « Je n'en ai qu'une; liélas! je ne l'ai plus. »

Des pleurs alors sur son nez répandus.

Interrompaient sa voix tendre et plaintive;

l86 LA PUCELLE. (v. 2o3)

Lorsqu'il avise, en tournant vers la rive, Sur un cheval trottant d'un pas hardi , Un manteau rouge , un ventre rebondi , ' Un vieux rabat; c'était Bonneau lui-même. Or chacun sait qu'après l'objet qu'on aime Rien n'est plus doux pour un parfait amant Que de trouver son très cher confident. Le roi, perdant et reprenant haleine, Crie à Bonneau : « Quel démon te ramène? « Que fait Agnès? dis; d'oii viens-tu? quels lieux « Sont embellis, éclairés par ses veux? « Où la trouver? dis donc, réponds donc, parle. »

Aux questions qu'enfilait le bon Charle , Le bon Bonneau conta de point en point Comme il avait été mis en pourpoint , Comme il avait servi dans la cuisine. Comme il avait , par fraude clandestine , Et par miracle, à Chandos échappé, Quand à se battre on était occupé; Comme on cherchait cette beauté divine : Sans rien omettre il raconta fort bien Ce qu'il savait; mais il ne savait rien. Il ignorait la fatale aventure, Du prêtre anglais la brutale luxure.

Du page aimé l'amour respectueux, lît du couvent le sac incestueux.

Après avoir bien expliqué leurs craintes. Repris cent fois le fil de leurs complaintes, Maudit le sort et les cruels Anglais, Tous deux étaient plus tristes que jamais.

(v.233) CUANT XII. I 07

Il était nuit; le char de la grande Ourse

Vers son nadir avait fourni sa course.

Le jacobin dit au prince pensif :

« Il est bien tard ; soyez mémoratif

« Que tout mortel , prince ou moine, à cette heure ,

« Devrait chercher quelque honnête demeure,

« Pour y souper et pour passer la nuit. »

Le triste roi, par le moine conduit.

Sans rien répondre, et ruminant sa peine.

Le cou penché, galope dans la plaine;

Et bientôt Gharje, et le prêtre, et Bonneau,

Furent tous trois aux fossés du château.

Non loin du pont était l'aimable page, Lequel , ayant jeté dans le canal Le corps maudit de son damné rival, Ne perdait point l'objet de son voyage. Il dévorait en secret son ennui, Voyant ce pont entre sa dame et lui.

Mais, quand il vit aux rayons de la lune Les trois Français, il sentit que son coeur Du doux espoir éprouvait la chaleur ; Et d'une grâce adroite et non commune.

Cachant son nom, et surtout son ardeur. Dès qu'il parut, dès qu'il se fit entendre, Il inspira je ne sais quoi de tendre ; Il plut au prince, et le moine bénin Le caressait de son air patelin, D'un œil dévot, et du plat de la main.

Le nombre pair étant formé de quatre, On vit bientôt les deux flèches abattre

83 LA PL CELLE. (v. a63)

Le pont mobile ; et les quatre coursiers Font en marchant gémir les madriers.

Le gros Bonneau tout essoufflé chemine, En arrivant, droit devers la cuisine, Songe au souper; le moine au même lieu Dévotement en rendit grâce à Dieu.

Charles, prenant un nom de gentilhomme, Court à Cutendre avant qu'il prît son somme. Le bon baron lui fit son compliment.

Puis le mena dans son appartement.

Charle a besoin d'un peu de solitude; Il veut jouir de son inquiétude ; Il pleure Agnès : il ne se doutait pas Qu'il fût si près de ses jeunes appas.

Le beau ]\Ionrose en sut bien davantage. x\vec adresse il fit causer un page, Il se fit dire où reposait Agnès, Remarquant tout avec des yeux discrets.

Ainsi qu'un chat , qui d'un regard avide Guette au passage une souris timide.

Marchant tout doux , la terre ne sent pas L'impression de ses pieds délicats; Dès qu'il l'a vue, il a sauté sur elle. Ainsi ^Nlonrose, avançant vers la belle, Etend un bras, puis avance à tâtons.

Posant l'orteil et haussant les talons.

Agnès, Agnès, il entre dans ta chambre! !Moins promptement la paille vole à L'ambre, Et le fer suit moins sympathiquement Le tourbillon qui l'unit à l'aimant.

(v. 295) CHAIST XII. 189

Le beau Monrose en arrivant se jetle A deux genoux au bord de la couchette, Oïl sa maîtresse avait entre deux draps, Pour sommeiller, arrangé ses appas.

De dire un mot aucun d'eux n'eut la force Ni le loisir; le feu prit à Tamorce En un clin d'œil; un baiser amoureux Unit soudain leurs bouches demi-closes; Leur ame vint sur leurs lèvres de roses; Un tendre feu sortit de leurs beaux yeux; Dans leurs baisers leurs langues se cherchèrent : Qu'éloquemment alors elles parlèrent !

Discours muets, langage des désirs, Charmant prélude, organe des plaisirs, Pour un moment il vous fallut suspendre Ce doux concert et ce duo si tesudre.

Agnès aida Monrose impatient A dépouiller, à jeter promptement De ses habits l'incommode parure, Déguisement qui pèse à la nature, Dans l'âge d'or aux mortels inconnu, Que hait surtout un dieu qui va tout nu.

Dieux! quels objets! est-ce Flore et Zéphyre? Est-ce Psyché qui caresse l'Amour?

Est-ce Vénus que le fils de Cynire Tient dans ses bras loin des rayons du jour, Tandis que Mars est jaloux et soupire?

Le Mars français, Charlc, au fond du château. Soupire alors avec l'ami lîonneau.

Mange à regret et boit avec tristesse.

igO LA PUCELLE. (v. 3a3)

Un vieux valet, bavard de son métier,

Pour égayer sa taciturne altesse,

Apprit au roi, sans se faire prier,

Que deux beautés, l'une robuste et fière,

Aux cheveux noirs, à la mine guerrière,

L'autre plus douce, aux yeux bleus, au teint frais,

Couchaient alors dans la gentilhommière.

Charle étonné les soupçonne à ces traits;

Il se fait dire et puis redire encore

Quels sont les 3'eux, la bouche, les cheveux,

Le doux parler, le maintien vertueux

Du cher objet de son cœur amoureux :

C'est elle enfin, c'est tout ce qu'il adore;

Il en est sûr, il quitte son repas.

« Adieu, Bonneau! je cours entre ses bras. »

Il dit et vole, et non pas sans fracas :

Il était roi, cherchant peu le mystère.

Plein de sa joie, il répète et redit Le nom d'Agnès, tant qu'Agnès l'entendit. Le couple heureux en trembla dans son lit. Que d'embarras! comment sortir d'affaire? Voici comment le beau page s'y prit :

Près du lambris, dans une grande armoire. On avait mis un petit oratoire, Autel de poche, où, lorsque l'on voulait, Pour quinze sous un capucin venait.

Sur le retable, en voûte pratiquée, Est une' niche en attendant son saint.

D'un rideau vert la niche était masquée. Que fait Monrose? un beau penser lui vint

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