‹ La PucelleChapitre 24 sur 210 · LA PUCF.LLE. V^- UO · texte numérisé non relu

LA PUCF.LLE. V^- UO

Dans son logis auprès d'une masure ,

Et par ce trou contemplait son amant,

Ce casque d'or, ce panache ondoyant,

Ce bras armé , ces vives étincelles

Qui s'élançaient du rond de ses prunelles.

Ce port altier, cet air d'un demi-dieu.

I^ présidente en était tout en feu,

Hors de ses sens , de honte dépouillée.

Telle autrefois d'une loge grillée ,

INIadame Audou, dont l'xVmour prit le cœiu',

Lorgnait Baron, cet immortel acteur;

D'un œil ardent dévorait sa figure,

Son beau maintien, ses gestes, sa parure;

INItlait tout bas sa voix à ses accens.

Et recevait l'amour par tous les sens.

Chez la Louvet vous savez que le diable Était entré sans se rendre importun; Et que le diable et l'Amour c'est tout un. L'archange noir, de mal insatiable.

Prit la cornette et les traits de Suzon, Qui dès long-temps servait dans la maison : Fille entendue, active, nécessaire, Coiffant, frisant, portant des billets doux, Savante en l'art de conduire une affaire, Et ménageant souvent deux rendez-vous.

L'un pour sa dame, et puis l'autre pour elle. Satan, caché sous l'air de la donzelle. Tint ce discours à notre grosse belle :

« Vous connaissez mes talens et mon cœur; « Je veux servir votre innocente ardeur:

(v. 170 CHANT XXI. 299

« Votre intérêt d'assez près me concerne.

(c Mon grand cousin est de garde ce soir,

« En sentinelle à certaine poterne ;

« Là, sans risquer que votre honneur soit terne,

« Le beau Talbot peut en secret vous voir.

« Ecrivez-lui ; mon grand cousin est sage :

rt II vous fera très bien votre message. »

La présidente écrit un beau billet,

Tendre, emporté : chaque mot porte à l'ame

La volupté, les désirs et la flamme :

On voyait bien que le diable dictait.

Le grand Talbot, habile ainsi que tendre ,

Au rendez-vous fit serment de se rendre ;

Mais il jura que, dans ce doux conflit.

Par les plaisirs il irait à la gloire;

Et tout fut prêt afin qu'au saut du lit

Il ne fît plus qu'im saut à la victoire.

Il vous souvient que le frère Lourdis Fut envoyé par le grand saint Denis Chez les Anglais pour lui rendre service. Il était libre et chantait son office, Disait sa messe, et même confessait.

Le preux Talbot sur sa foi le laissait, Ne jugeant pas qu'un rustre, un imbécille , LTn moine épais, excrément de couvent, Qu'il avait fait fesser publiquement.

Pût traverser un général habile.

Le juste ciel en jugeait autrement.

Dans ses décrets il se complaît souvent A se moquer des plus grands personnages.

3oO LA PUCELLE. (v. aoi)

Il prend les sots pour confondre les sages.

Un trait d'esprit venant du paradis

Illumina le crdne de Lourdis.

De son cerveau la matière épaissie

Devint légère, et fut moins obscurcie;

Il s'étonna de son discernement,

LasI nous pensons, le bon Dieu sait comment!

Connaissons-nous quel ressort invisible

Rend la cervelle ou plus ou moins sensible?

Connoissons-nous quels atomes divers

Font l'esprit juste ou l'esprit de travers;

Dans quels recoins du tissu cellulaire

Sont les talens de Virgile ou d'Homère ;

Et quel levain, chargé d'un froid poison,

Forme un Thersite, un Zoïle, un Fréron?

Un intendant de l'empire de Flore

Près d'un œillet voit la ciguë éclore;

La cause en est au, doigt du Créateur;

Elle est cachée aux yeux de tout docteur.

N'imitons pas leur babil inutile,

Lourdis d'abord devint très curieux ; Utilement il employa ses yeux.

11 vit marcher sur le soir, vers la ville, Des cuisiniers qui portaient à la file Tous les apprêts pour un repas exquis : Truffes, jambons, gelinottes, perdrix; De gros flacons à panse ciselée Kafraîchissaient , dans la glace pilée, Ce jus brillant, ces liquides rubis Que tient Cîteaux dans ses caveaux bénis.

(v.23i) CHANT XXI. 3oi

Vers la poterne on marchait en silence. Lourdis alors fut rempli de science, Non de latin, mais de cet art heureux De se conduire en ce monde scabreux.

Il fut doué d'une douce faconde, Devint accort, attentif, avisé, Regardant tout du coin d'un œil rusé.

Fin courlisan, plein d'astuce profonde.

Le moine, enfin , le plus moine du monde. Ainsi l'on voit en tout temps ses pareils De la cuisine entrer dans les conseils; Brouillons en paix, intrigans dans la guerre, Régnant d'abord chez le grossier bourgeois, Puis se glissant au cabinet des rois.

Et puis enfin troublant toute la terre; Tantôt adroits et tantôt insolcns, Renards ou loups, ou singes ou serpens : Voilà pourquoi les BretonS^mécréans De leur engeance ont purgé l'Angleterre. Notre Lourdis gagne un petit sentier.

Qui par un bois mène au royal quartier. En son esprit roulant ce grand mystère. Il va trouver Bonifoux son confrère.

Dom Bonifoux, en ce même moment.

Sur les destins rêvait profondément :

11 mesurait cette chaîne invisible Qui tient liés les destins et les temps, Les petits faits, les grands événemens.

Et l'autre monde, et le monde sensible. Dans son esprit il les combine tous;

3o2 L;V PU CELLE. (v. a6i)

Dans les effets voit la cause et Tadmire; Il eu suit Tordre : il sait qu'un rendez-vous Peut renverser ou sauver un empire.

Le confesseur se souvenait encor Qu'on avait vu les trois fleurs de lis d'or En champ d'albâtre à la fesse d'un page , D'un page anglais; surtout il envisage Les murs tombés du mage Hermaphrodix.

Ce qui surtout l'étonné davantage, C'est le bon sens, c'est l'esprit de Lourdis. H connut bien qu'à la fin saint Denis ^De cette guerre aurait tout l'avantage. Lourdis se fait présenter poliment Par Bonifoux à la rovale amie: Sur sa beauté lui fait son compliment.

Et sur le roi; puis il lui dit comment Du grand Talbot la prudence endormie A pour le soir un rendez-vous donné Vers la poterne, où ce déterminé Est attendu par la Louvet qui l'aime.

« On peut, dit-il, user d'un stratagème, « Suivre Talbot, et le surprendre là, (c Comme Samson le fut par Dalila.

a Divine Agnès, proposez cette affaire « Au grand roi Charle. w « Ah , mon révérend père ! « Lui dit Agnès, pensez-vous que le roi « Puisse toujours être amoureux de moi? » « Je n'en sais rien; je pense qu'il se damne, « Répond Lourdis; ma robe le condamne, « Mon cœur Fabsout. Ah! qu'ils sont fortunés,

(v. agi) CHANT XXI. 3o3

« Ceux qui pour vous seront un jour damnés! »

Agnès reprit : « Moine, votre réponse

« Est bien flatteuse et de l'esprit annonce, w

Puis dans un coin le tirant à l'écart :

Elle lui dit : « Auriez-vous par hasard

a Chez les Anglais vu le jeune Monrose?»

Le moine noir l'entendit finement :

« Oui, je l'ai vu, dit-il, il est charmant. »

Agnès rougit, baisse les yeux, compose

Son beau visage; et prenant par la main

L'adroit Lourdis, le mène avant nuit close

Au cabinet de son cher suzerain.

Lourdis y fit un discours plus qu'humain. T^e roi Chariot, qui ne le comprit guère, Fit assembler son conseil souverain, Ses aumôniers et son conseil de guerre. Jeanne, au milieu des héros ses pareils. Comme au combat assistait aux conseils.

La belle Agnès, d'une façon gentille, Discrètement travaillant à l'aiguille, De temps en temps donnait de bons avis, Qui du roi Charle étaient toujours suivis.

On proposa de prendre avec adresse Sous les remparts Talbot et sa maîtresse : Tels dans les cieux le Soleil et Vulcain Surprirent Mars avec son Aphrodise.

On prépara cette grande entreprise , (}ul demandai et la tête et la main.

Dunois d'abord prit le plus long chemin, Fit une marche et pénible et savante.

3o4 LA PUCELLE. (v.Sar)

Effort (le l'art, que dans l'histoire on vante.

Entre la ville et l'armée on passa,

Vers la poterne enfin on se plaça.

Talbot goûtait avec sa présidente

Les premiers fruits d'une union naissante,

Se promettant que du lit aux combats,

En vrai héros il ne ferait qu'un pas.

Six régimens devaient suivre à la file.

L'ordre est donné. C'était fait de la ville.

Mais ses guerriers, de la veille engourdis,

Pétrifiés d'un sermon de Lourdis,

Bâillaient encore et se mouvaient à peine;

L'un contre l'autre ils dormaient dans la plaine.

O grand miracle! ô pouvoir de Denis!

Jeanne et Dunois, et la brillante élite Des chevaliers qui marchaient à leur suite, Eordaient déjà, sous les murs d'Orléans, Les longs fossés du camp des assiégeans. Sur un cheval venu de Barbarie, Le seul que Charle eût dans son écurie, Jeanne avançait, en tenant d'une main De Débora l'estramaçon divin; A son côté pendait la noble épée Qui d'Holopherne a la tète coupée.

Notre Pucelle, avec dévotion.

Fit à Denis tout bas cette oraison :

ce loi qui daignas à ma faiblesse obscure, « Dans Domremi, confier cette armure, a Sois le soutien de ma fragilité.

« Pardonne-moi , si quelque vanité

(v.35i) CHANT XXT, 3o5

« Flatta mes sens quand ton âne inficU-le c( S'émancipa jusqu'à me trouver belle, a Mon clicr patron , daigne te souvenir « Que c'est par moi que tu voulus punir « De ces Anglais les ardeurs enragées, « Qui polluaient des nonnes affligées, (c Un plus grand cas se présente aujourd'hui; « Je ne puis rien sans ton divin appui : (f Prête ta force au bras de ta servante; (( 11 faut sauver la patrie expirante, « Il faut venger les lis de Charles sept « Avec l'honneur du président Louvet.

« Conduis à fin cette aventure honnête. « Ainsi le ciel te conserve la tête! »

Du haut du ciel saint Denis l'entendit. Et dans le camp son âne la sentit :

Il sentit Jeanne; et d'un battement d'aile, La tête haute, il s'envole vers elle.- Il s'agenouille, il demande pardon Des attentats de sa tendresse impure.

« Je fus, dit-il, possédé du démon ; « Je m'en rcpens. » Il pleure, il la conjure De le monter; il ne saurait souffrir Que sous sa Jeanne un autre ose courir. Jeanne vit bien qu'une vertu divine Lui ramenait la volatile asine.

Au pénitent sa grâce elle accorda, Fessa son âne, et lui recommanda D'être à jamais plus discret et plus sage. L'âne le jure, et, rempli de courage.

h\ PUCELI.E.

3o6 L.V PUCELLE. (v. 38i)

Fier de sa charge, il la porte dans l'air.

Sur les Anglais il fond comme un éclair, Comme un éclair que la foudre accompagne. Jeanne en volant inonde la campagne De flots de sang, de membres dispersés. Coupe cent cous l'un sur l'autre entassés.

Dans son croissant de la nuit la courrière Lui fournissait sa douteuse lumière.

L'Anglais surpris, encor tout étourdi, Regarde en haut d'où le coup est parti ; Il ne voit point la lance qui le tue. La troupe fuit, égarée, éperdue.

Et va tomber dans les mains de Dunois. Charles se voit le plus heureux des rois. Ses ennemis à ses coups se présentent.

Tels que perdreaux en l'air éparpillés , Tombant en foule et par le chien pillés , Sous le fusil la bruyère ensanglantent.

La voix de l'àne inspire la terreur; Jeanne d'en hauk étend son bras vengeur, Poursuit, pourfend, perce, coupe, déchire; Dunois assomme; et le bon Charles tire A son plaisir tout ce qui fuit de peur.

Le beau Talbot, tout enivré des charmes De sa Louvet, et de plaisirs rendu , Sur son beau sein mollement étendu , A sa poterne entend le bruit des armes; Il en triomphe. Il disait à part soi : « Voilà mes gens, Orléans est à moi. » Il s'applaudit de ses ruses habiles.

^•.4II) cnA>Txxi. 307

« Amour, dit-il, c'est loi qui prends les villes. » Dans cet espoir Talbot encouragé Donne à sa belle un baiser de congé.

11 sort du lit, il s'iiabillc, il s'avance, Pour recevoir les vainqueurs de la France.

Auprès de lui le grand Talbot n'avait Qu'un écuyer, qui toujours le suivait : Grand confident et rempli de vaillance, Digne vassal d'un si galant béros, Gardant sa lance ainsi que les manteaux. « Entrez, amis, saisissez votre proie, » Criait Talbot; mais courte fut sa joie. Au lieu d'amis, Jeanne, la lance en main , Fondait vers lui sur son ane divin.

Deux cents Français entrent par la poterne; Talbot frémit, la terreur le consterne.

Ces bons Français criaient : « Vive le roi ! « A boire, à boire! avançons! marcbe à moi! u A moi. Gascons, Picards! qu'on s'évertue, « Point de quartier! les voilà; tire; tue! »

Talbot, remis du long saisissement Que lui causa le premier mouvement, A sa poterne ose encor se défendre.

Tel, tout sanglant, dans sa patrie en cendre , Le fils d'Anchise attaquait son vainqueur. Talbot combat avec plus de fureur:

Il est Anglais; fécuyer le seconde.

Talbot et lui combattraient tout un monde. Tantôt de front, et tantôt dos à dos.

De leurs vaincpieurs ils repoussent les flots ;

3o8 LA PUCELLE. (v. 44i)

Mais à la fin leur vigueur épuisée Cède aux Français une victoire aisée.

Talbot se rend, mais sans être abattu.

Jeanne et Dunois prisèrent sa vertu.

Ils vont tous deux, de manière engageante, Au président rendre la présidente.

Sans nul soupçon il la reçoit très bien: Les bons maris ne savent jamais rien.

Louvet toujours ignora que la France A sa Louvet devait sa délivrance.

Du haut des cieux Denis applaudissait; Sur son cheval saint George frémissait; L'âne entonnait son octave écorchante.

Qui des Bretons redoublait l'épouvante.

Le roi, qu'on mit au rang des conquérans, Avec Agnès soupa dans Orléans.

La même nuit , la fière et tendre Jeanne , Ayant au ciel renvoyé son bel âne, De son serment accomplissant les lois, Tint sa parole à son ami Dunois.

Lourdis, mêlé dans la troupe fidèle, Criait encore : « Anglais ! elle est pucelle. »

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