V. 288; édition de
Au Heu de ces vers, le chant se terminait par ceux-ci :
C'est là sans doute un sûr moyen de plaire : Je ne l'ai point , il convient de me taire.
CHANT SEIZIEME
Ce vers a été estropié par les précédens éditeiu's; ils en ont fait une ligne de prose. Dans l'édition compacte de Dcsoer, on lit:
« Nous la verrons — l)ientôt , >■ dit la Pucelle.
Le repos n'est pas assez senti à la fin du premier hémistiche; on est tenté de ne s'arrêter qu'à la sixième syllabe. Voltaire n'a pu faire un vers aussi mauvais.
« Nous la trouve — rons bien , » dit la Pucelle.
Telle est la leçon adoptée par le premier des deux éditeurs de l'édition Péronneau, dont l'autorité ne nous a pas paru assez respectable pour être suivie.
On a, par inadvertance sans doute, conservé la même version dans les éditions postérieures.
Nous sommes étonnés de rencontrer dans un manuscrit de 175g, provenant de la bibliothèque des jésuites au collège de Clermont, ce vers de douze syllabes:
« Nous la trouverons bien , " repartit la Pucelle.
Mais un autre manuscrit, corrigé sous les yeux de Voltaire, le donne tel que nous l'avons imprimé dans le texte.
CHANT DIX-SEPTIEME
V. I. Le commencement de ce chant, qui était alors le quatorzième, et suivait la mort de Chandos, est différent dans un manuscrit trouvé parmi les papiers de l'auteur. On y lit d'abord les dix vers qui, dans notre édition, forment le début du chant treizième; puis viennent les suivaus :
Grand précurseur du vainqueur des enfers , Toi qui plongeas l'agneau de Dieu dans l'onde , Et baptisas le baptiseur du monde !
Du roi des Francs le bénin confesseur Voulut alors réparer le scandale Qu'avait porté la luxure fatale De Jean Chandos au logis du Seigneur.
Il rebcuit la chapelle poilue, Puis fît crier dans les lieux d'alentour, Par cet ermite à la barbe touffue :
« Tout pénitent qui veut en ce saint jour, « De ses péchés détaillant le grimoire, « Se dérober au gentil purgatoire , « Peut s'adresser au père Bonifoux ; « Avec trois mots tous péchés sont absous. »
A ce tocsin de la vie éternelle , Des lieux voisins une foule accourut :
Bourgeois, soldat, jeune, sempiternelle, Anglais, Français, pour faire son salut, Attrit, contrit, à genoux comparut , De ses péchés contant la kyrielle.
La belle Agnès, qui toujours dans son cœur Avait gardé la crainte du Seigneur, Au tribunal ne fut pas la dernière. Le révérend tenait sa cour plénière, Les yeux baissés , un mouchoir à la main , A droite, à gauche, absolvant son prochain. O Dorothée ! ô cœur dévot et tendre ! Dans le saint heu tu vins aussi te rendre ;
Et La Trimouille, iin peu faible et traînant , Y vint chercher sa part du sacrement.
Ce couple heureux eut le plaisir suprême De détailler les doux péchés qu'il aime; Et Bonifoux était par piété Le confident de leur fidélité.
Ces gens de bien , ayant dit leur histoire, Se promenaient sur le bord de la Loire, Signant leur face, et récitant encor Quelques morceaux de leur Confteor.
Le beau Monrose alors vint à paraître; Il déplorait la mort de son cher maître. De ce trépas le grand événement Porte en son cœur un trouble pénitent : Il entrevoit, dans sa douleur profonde.
Le grand néant des vanités du monde;
Et , de remords saintement tourmenté, i
Pour un moment songe à l'éternité.
Il entre seul dans la demeure sainte;
I! se présente à ce bon Bonifoux,
Qui le reçoit dans sa petite enceinte.
Le pose en face entre ses deux genoux , Et lui pressant la tête et la poitrine ,
Lui fait conter les péchés qu'il devine.
« Cher pénitent, pour ces petits péchés,
« Et pour les cas en iceux épluchés ,
« Il vous convient avoir la discipline '.
« Çà , mettez-vous en état; que ma main
• Légèrement pour votre bien remplisse
« Sur votre peau ce bienheureux office. »
D'un cceur contrit et d'un air enfantin,
Le doux Monrose offre à la main du père
Modestement ces globes de satin
Dont quelquefois abusa le malin.
' * Les confesseurs donnaient autrefois le fouet à leurs pcnitrns et Tiit-me à leurs pénitentes. C'est ce que prouvent, entre antres autenrs, ilu Cange au mot Palmata , et dum Carpentier au mot Disciplina. 'Louis !X inèiue, saint Louis, recevait le fouet de la main de ses confesseurs.
Il les soumet au tourment salutaire Qui va mêler la rose à leur blauclieur. Que devins-tu , mon prudent confesseur, Lorsque tu vis sur ce charmant ivoiie Ces fleurs de lis, ces monumens de gloire, Ce rare hommage au sceptre des Français , Ainsi rendu par le cul d'un Anglais ?
Charle avait pris ce signe inconcevable Pour un effet des malices du diable :
Toi , qui lis mieux dans le livre du ciel , Tu découvris par quel ordre éternel Les fleurs de lis allaient lever leur tête , Que fit baisser cette longue tempête.
Extasié, saisi d'un saint transport, Tu contemplais ces trois fleurs de lis d'or En champ d'albâtre; et ta main suspendue Comme ton ame en demeurait perdue; Tu t'arrêtais, cou penché, pied tremblant, Les bras en haut, l'œil fixe, étincelant.
Comme il gardait cette belle attitude, Paul Tirconel , soldat fier, esprit rude , Vers la chapelle avançait sans dessein , De Jean Chandos déplorant le destin.
Le cœur pétri du fiel de ses ancêtres , Et détestant les Français et les prêtres, Il vit de loin ce beau page étalé, Et Bonifoux pas derrière installé.
Il crut voir pis ; sa cervelle gâtée Croyait le mal beaucoup plus que le bien. Cette posture et ce plaisant maintien Sont un affront à son ame irritée.
" Quoi ! disait-il , un Français jacobin « A de Chandos le plus bel héritage ! » Il prend son fer, il se livre à la rage. Monrose fuit en tenant d'une main Son haut-de-chausse, et le dominicain Tout éperdu court en suivant le page.
Tirconel suit le grave personnage , Qui lourdement se hâtait par la peur.
DL CHANT XVII. SÔy
Le Poitevin, voyant son confesseur
Que Tirconel semblait vouloir pourfendre ,
Suit cet Anglais, et crie : « Ose m'attendre,
« Maudit Breton : n auras-tu donc du cœur
« Qu'avec un moine ? et ta rare valeur
« Contre un guerrier craint-elle de pai'aître?
« Je fus hier bien battu; mais ])eut-étre
« Tu reverras en moi quelque vigueur,
« Et tour à tour chacun trouve sou maître. »
Ainsi pailait La Trimouille assez bas
A Tirconel qui ne l'entendait pas.
La Dorothée, en voyant dans la plaine
Son cher amant qui courait hors d'haleine ,
Se mit alors à galoper aussi.
La belle Agnès, qui la voit fuir ainsi,
Trotte après elle, et cependant ignore
Pourquoi l'on court, et de loin trotte encore :
Tel un mouton, par son instinct porté.
Saute à son toiu- quand un autre a sauté.
Le fier Dunois était près du roi Charle,
Vers l'autre bord ; en secret il lui parle
De l'appareil, des mesures, du temps
Dont il lui faut entrer dans Orléans,
Non loin du pont la «edoutable Jeanne
Caracolait noblement sur son âne;
Elle aperçut dessus ces bords fleuris , /
Vers la chapelle, à quelque quart de mille,
Les six coursiers se suivant à la file;
D'étonnement ses sens furent saisis.
Jeanne bientôt s'étonna davantage
Lorsque, voyant ces gens courir si bien ,
En un moment elle ne vit plus rien.
Au coin d'un bois la main de la nature
Tend sous leurs pieds un tapis de verdure,
Velours uni, semblable au pré fameux
Où s'exerçait la rapide Atalante.
Sur le duvet de cette herbe riante
Monrose vole , et de ses blonds cheveux
L'air soulevait la parure ondoyante.
Jeanne de l'oeil le suit et s'y complaît. Mais tout à coup Monrose disparaît.
Le confesseur au même endroit arrive.
Ciel ! plus de prêtre et plus de Bonifoux. Tirconel vient toujours plein de courroux. Jeanne portait une vue attentive Sur cet Anglais; l'Anglais s'évanouit A ses regards. La ïrimouille le suit, La Trimouille est éclipse comme un autre. Quel sentiment, quel trouble était le vôtre, O Dorothée ! Elle accourt , et soudain Elle est perdue, et l'œil la cherche en vain. Agnès se rend sur la place funeste, La belle Agnès y fond avec le reste.
Tel dans Paris, près du Palais-Royal, A l'Opéra, souvent joué si mal, Plus d'un héros à nos regards échappe , Et dans l'enfer descend par une trappe. Jeanne effarée, et se frottant les yeux, Priant Denis, et son âne, et les cieux, Crut être alors dans le pays du diable. Des enchanteurs, des larves, des sorciers, Pays si cher à nos bons devanciers, Que de Roland le chantre inimitable Chanta depuis dans son délire heureux ; Que Torquato rendit encor fameux; Que crut long-temps l'église charitable ; Qu'ont supposé de graves parlemens , Et des docteurs, et même des savans.
Jeanne, piquant sa divine monture, La lance en main , se rend sur la verdure Où se passait cette étrange aventure.
Mais c'est en vain que d'un double éperon Elle pressait le céleste grisou.
11 s'arrêta vers la place fatale.
D'un cou rétif, et rebelle au bridon, Se démenant d'une ardeur sans égale , Ruant, tournant, et fuyant ce gazon.
Tout animal reçut de la nature
DU cnA?fT XVII. 369
Certain instinct dont la conduite est sûre;
Et les humains n'ont que de la raison.
De saint Denis cet ingénieux âne
Sent le péril que ne voyait point Jeanne.
Il prend son vol, et, prompt comme xm éclair,
Portant sa dame aux campagnes de l'air.
Franchit le bois qui bordait la prairie.
Du saint patron l'assistance chérie.
Qui conduisait le quadrupède oiseau ,
Fixa sa course aux portes d'un château ,
Tel que n'en eut jamais le quatorzième
De nos Louis , aïeul d'un roi qu'on aime.
Jeanne voyant le marbre , les rubis ,
Le jaspe et l'or de ce brillant pourpris :
« Ah , sainte Vierge ! ah , Denis ! cria-t-elle ,
» Le ciel le veut; la vengeance m'appelle;
« C'est le château du paillard Conculix. »
Tandis qu'ainsi l'errante chevalière,
Branlant sa lance, et fesant sa prière,
De l'aventure attend l'heureuse fin ,
Le roi des Francs suit toujours son chemin ,
Environné de sa troupe dorée , etc.
Voyez la suite au chant xv, v. 38. Une partie de ces vers se trouve dans les variantes du même chant, tirées des éditions imprimées.
Le chant suivant, qui alors était le quinzième, commençait ainsi dans le manuscrit : le préambule se trouve à présent au chant dix - septième, et à la fui dans le chant vingtième.
Oh ! que ce monde est rempli d'enchanteurs ! Je ne dirai rien des enchanteresses :
Je t'ai passé, bel âge des faiblesses.
Je t'ai passe , temps heureux des erreurs ; Mais à tout âge on trouve des trompeurs , De ces sorciers, tout-puissans séducteurs, Vêtus de pourpre et rayonnans de gloire. Au haut des cieux ils vous mènent d'abord ;
LV PU CELLE. a4
SyO VARIANTES
Pais on vous plonge au sein de l'onde noire. Et TOUS buvez lamertume et la mort.
Gardez-vous tous , gens de bien que vous êtes. De vous frotter a de tels nécromans; Et, s'il TOUS faut quelques encbantemens, Aux pins grands rois préférez tos grisettes.
Jeanne, pressant de son divin baudet Le dos pointu sous ses fesses charnues, Vers le château fondit du haut des nues, Le cœur ému , le regard stupéfait , Vers ce château dont le mur étalait Des ornemens dont l'œil s'émerveillait.
Jeanne, effarée, et ne sachant que croire, Craignant encor les tours de Conculix , Fit en secret à monsieur saint Denis Une oraison qu'on tient jaculatoire; Elle priait seulement en esprit.
Ne disant mot. Saint Denis Fentendit.
n fit soudain, du haut de l'empyrée.
Partir un trait d'influence sacrée.
Qui pénétra tout droit jusqu'au grison.
Lors élevant la tête avec le ton , L'âne entonna l'octave discordante De son gosier de cornet a bouquin.
A cette octave , à ce bruit tout divin , Blois , Orléans , Tours , et Saumur, et Nante , Tout retentit; la nature tremblante S émut dhorreur, et Jeanne vit soudain Tomber les mors de ce palais magiqne.
Cent tours d'acier et cent fiortes d'airain ; Comme autrefois la horde mosaïque Ayant sonné de sa trompe hébraïque , De Jéricho le rempart disparut.
Le beau rempart, si jamais il en eut.
Le temps n'est plus de semblable pratique; Et pour briser les murs audacieux.
Du Milanais ou du pays belgique.
Nous prétendons que le canon vaut mieux.
Dés qu'aux accens de la trompette asine .
DU CHANT XVII . 37 f
Des murs épais la superbe ruine
S'éparpilla dans les champs d'alentour.
Le saint baudet et la grosse héroïne
D'un saut léger entrèrent dans la cour.
Les prisonniers près de Jeanne accoururent.
Ce La Trimouille et ce dur Tirconel
Accompagnaient Dorothée et Sorel :
En bons chrétiens tous les deux comparurent.
Dans l'esclavage ils s'étaient réunis;
Les malheureux volontiers sont amis.
De Charles sept le confesseur très sage
Venait derrière as ec le jeune page.
Mais quelle foule , ù ciel ! quel assemblage
De prisonniers de toute nation ,
De tout état, âge, reUgion,
Que Conculix tenait en esclavage
Pour ses plaisii'S et pour son double usage !
Auprès de Jeanne ils s'empressèrent tous :
Chacun voulait conter son aventure.
Jeanne cri;u ■ Qu'on se mette à genoux. •
Chacun se mit en cette humble posture.
Alors, alors ce superbe palais ',
Si brillant d'or, si noirci de forfaits ,
Devint un ample et sacre monastère.
Le salou fut en chapelle change;
Le cabinet on ce maître enragé
Avait dormi, dans le vice plongé,
Transmué fut en un beau sanctuaire :
L'ordre de Dieu, qui préside aux destins.
Ne changea point la salle des festins.
Mais elle prit le nom de réfectoire.
Le Conculix pour jamais fut exclus
De ces repas réser\"és aux élus ;
On y bénit le manger et le boire.
Mais qui croirait que ce séjour si saint ,
Malgré Denis, très fortement retint
** Ces vers, avec quelques changeniens , ont été reportés p-ir l'anteur à la fin du dix-seplièuie chant, vers 36o et suivaus. ^^L. D.B.)
L'impression des mœurs du premier maître ? Cest en ces lieux que devaient reparaître Ces vains désirs et ces vœux effrontés , Ces attentats dont frémit la nature , Et que les Grecs ont hardiment chantés. Muses, tremblez de l'étrange aventure Qu'il faut apprendre à la race future.
Et vous , lecteurs , en qui le ciel a mis Les sages goûts d'une tendresse pure, Remerciez le bon monsieur Denis Qu'un grand péché n'ait pas été commis.
La suite se trouve au vingtième chant (vers 75).
CHANT DIX-HUITIEME