PARIS
LIBRAIRIE J.-B. BAIL LIÉ RE et FILS
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CONSIDÉRÉE GOMME ESTHÉSIOMÈTRE
Un estimable journal français , le Progrès Médical , dans son numéro du 5 septembre , publie un article fort intéressant : De l'état de la pupille pendant l'anesthésie chirurgicale produite par le chloroforme — Indications pratiques qui peuvent en résulter, par P. Budin. L'auteur trouve que, lorsque dans la chloroformisation.la sensibilité est presque éteinte, la pupille, jusqu'alors dilatée, se rétrécit et que toute forte excitation de la sensibilité produit alors un mouvement de dilatation passagère , dernier signe visible de sa persistance. Si on continue encore un peu l'usage du chloroforme , cette dilatation réflexe disparait. A ce moment, selon Fauteur, l'anesthésie chirurgicale est complète , et c'est alors seulement qu'on devrait commencer les opérations douloureuses.
Nous aussi nous nous sommes depuis quelque temps occupés de la pupille comme esthésiomètre. Bien que nos recherches aient été poursuivies sous un autre point de vue , avec d'autres moyens , et dans un autre but que celles du docteur Budin, nous croyons que nos résultats peuvent contribuer à corroborer et à élucider en partie ceux qui sont contenus dans l'important mémoire du médecin français. Et
(1) AWfyT-.;, sensation et M^-cpov, mesure.
Ce rn<:rnoir<: a été publie dans le journal ÏImparziale, de Florence, n" des 17 octobre. 2 et 17 novembre 1 874.
comme les faits communiqués par lui exciteront certainement l'intérêt des médecins , et donneront probablement lieu à des discussions plus étendues ; nous publions aujourd'hui les observations du docteur Foa et les nôtres , bien que pour d'autres motifs nous eussions préféré différer encore pendant quelque temps cette publication.
Ces recherches , qui ne se rapportent que d'une manière indirecte à l'anesthésie chirurgicale, occuperont toute la première partie de ce mémoire; dans la seconde partie, nous examinsrons jusqu'à quel point ces faits , que nous pouvons pleinement confirmer, en tant qu'ils se rapportent aux animaux carnivores, nous permettent de mesurer , d'après les mouvements de la pupille, le degré de l'anésthésie, pour déterminer le moment le plus favorable pour les opérations faites pendant le sommeil chloroformique.
Il y a quelque temps, Miescher et Dittmar instituèrent dans le laboratoire de Leipsick deux séries d'expériences , dans le but d'étudier la transmission de la sensibilisé à la suite de certaines lésions de la moelle épinière. Tout le monde sait combien il est souvent difficile de reconnaître quelque trace de sensibilité chez les animaux immédiatement après une lésion. La sensibilité peut être dissimulée , quand les animaux sont très peureux, comme cela arrive quelquefois chez les lapins et les chiens malades. D'autre pari, un animal qui se voit de nouveau toucher après une opération sanglante, peut fuir et crier bien que la partie lésée soit insensible. Quiconqne a fait beaucoup d'expériences, connaît cette source d'erreur, et nous avons déjà exposé d'autres fois comment nous avons pu l'éviter en faisant l'opération pendant l'anesthésie complète et en prolongeant beaucoup le temps de l'observation. Miescher et Dittmar firent leurs opérations suides animaux immobilisés par le curare , et pour reconnaître ensuite l'existence et le degré de la sensibilité dans les parties lésées, ils se sont servis de l'augmentation de la pression dans les vaisseaux, augmentation de pression qui se produit encore chez les animaux curarisés, après l'irritation d'une partie dont la sensibilité est encore transmise aux centres. Cette aug-
mentation de pression est indépendante de la volonté de l'animal, et ses divers degrés paraissaient aussi indiquer des différences dans le degré de sensibilité. La rapidité avec .laquelle l'augmentation se produit, devait indiquer la vivacité de la sensation. Tout cela parait très ingénieux, mais la méthode ne résiste pas à un examen un peu sérieux.
Les auteurs de cette méthode ont, a ce qu'il paraît, oublié ce qui a été prouvé depuis longtemps , que la réflexion des éléments sensibles aux nerfs vasculaires, qui font augmenter la pression , se fait déjà en partie dans un segment de la moelle épinière séparé de l'encéphale et de la moelle allongée, de sorte qu'une faible élévation de la pression ne peut être donnée comme un signe certain, ainsi que le veulent ces auteurs, qu'une sensation produite par une irritation ait été transmise à travers un segment lésé de la moelle épinière. Une élévation forte prouverait tout au plus que l'effet de l'irritation a été transmis jusqu'à la moelle allongée où se fait la réflexion. Miescher a donc raison de conclure de ce phénomène à l'existence d'une transmission centripète ; mais comme il n'était pas prouvé que la transmission par cette voie se ht jusqu'au cerveau, il n'est pas autorisé à conclure en outre que cette transmission soit l'indice d'une sensation ou de la persistance de la sensibilité dans les parties situées au-delà de la lésion de la moelle. En effet, les contradictions dans lesquelles se trouvent ces auteurs avec le résultat d'autres méthodes plus ou certainement aussi sûres, et avec des expériences tant de fois répétées, auraient dû les rendre plus prudents dans leur critique et dans leur jugement.
.Reconnaissant qu'il serait très avantageux de trouver un signe de sensibilité indépendant des mouvements volontaires de l'animal, et qui persisterait dans l'immobilité produite par le curare, j'ai cherché et trouvé ce signe dans la dilatation de la pupille. J'ai môme trouvé plus que je n'avais cherché. Si un chien ou un chat empoisonné par le curare est devenu tout à fait immobile , en sorte que la vie doive être conservée au moyen de la respiration artificielle, la pupille reste encore pendant quelque temps sensible aux varia-
tions de La lumière, qui tombe sur la rétine. La tolère restant la môme et étant d'une intensité médiocre, toute excitation delà sensibilité d'une partie quelconque du corps produit une dilatation de la pupille. Cette dilatation paraît être plus forte que celle produite par une irritation de la même intensité, chez un animal incomplètement curarisé ou dans l'état normal. Mais il est possible que cette appréciation soit erronée , parce que l'observation devient plus facile lorsque le bulbe de l'œil et les paupières sont devenus immobiles.
La dilatation de la pupille se montre aussi — et c'est là un point essentiel pour l'application à la pratique chirurgicale — quand l'excitation sensible n'est pas douloureuse , mais provoque seulement la sensibilité tactile dans une certaine étendue de la périphérie du corps.
Si, par exemple, chez un chien complètement curarisé, on prend seulement avec la main toute la patte postérieure ou antérieure d'un côté, sans exercer de compression , sans aucune violence , la pupille se dilate , mais elle se dilate plus fortement, quand on comprime la partie. Ainsi le contact de la langue, du nez, de la poitrine produit une dilatation légère et fugitive de la pupille.
De cette manière nous pouvons reconnaître, par l'indice pupillaire, chez l'animal curarisé, des sensations douta l'état normal il aurait été impossible de soupçonner l'existence ; et ce moyen pourra nous servir à examiner si certaines parties, dont jusqu'ici l'expérience n'a pu démontrer la sensibilité, la possèdent soit à un degré minime, soit sous la forme de sensibilité tactile. On verra que les expériences faites suivant cette méthode nous ont donné des résultats nouveaux et très intéressants, tant pour la physiologie que pour la pathologie. Il n'existe dans l'organisme presque pas un organe ou un tissu insensible, bien qu'il y en ait beaucoup qui, à l'état normal, ne soient pas sensibles à la douleur. Mais j'ai eu la satisfaction de voir que, comme je l'avais déjà reconnu par d'autres moyens d'observation, toute la moelle épinière est insensible, abstraction faite des cordons postérieurs.
H est presque inutile d'ajouter que cette conclusion n'implique pas la négation des faits observés dans l'école de Leipsick. faits qui sont parfaitement exacts , mais qui ont été mal interprétés.
La dilatation de la pupille est d'autant plus forte que la sensation qui la produit est plus vive, mais la dilatation croit aussi un peu au commencement avec la durée de l'irritation.
En rapprochant nos moyens d'investigation de ceux employés à Leipsick , nous pouvons conclure :
1° Qne la dilatation de la pupille se montre déjà après une irritation momentanée, qui n'altère pas la pression du sang ;
•2S Que la dilatation se manifeste aussi après une sensation faible de contact, qui n'agit pas encore sur la pression du sang ;
31 Que, comme je le prouverai encore, la dilatation de la pupille correspond toujours à une véritable sensation cérébrale, tandis que l'augmentation de la pression accompagne aussi les irritations dont l'effet, sans être perçu, se perd dans la moelle allongée ou spinale.
Maintenant laissons la parole au Docteur Foa pour l'exposition des faits qu'il a observés dans notre laboratoire.