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La pupille d'hilarion

Depuis combien d'années était-il perché comme un nid d'aigle au sommet de la montagne, ce fier donjon, berceau de la plus antique et de la plus illustre famille d'Auvergne ?

Nul, à coup sûr, n'aurait pu le dire dans le pays.

En revanche, chacun (je parle des lettrés) s'évertuait à fournir sa part de renseignements grands ou petits.

(( Il y a, sur le plateau méridional, des restes de constructions romaines, affirmaient les savants.

(( On peut y lire encore (avec les yeux de la science, s'entend) le nom moderne d' Apremont, d^ns ces pierres mutilées, incomplètes, où M. Geoffroy, le premier antiquaire du département, a déchiffré un jour, après

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mille recherches laborieuses et patientes, le mot latin d'Apramontis.

« C'est de là qu'est parti certainement ce vaillant chef des Arvernes, ami et auxiliaire de Vercingétorix, et, comme lui, dernier défenseur des libertés gauloises.

(( En remontant plus haut encore, n'y avait-il pas le chef des Apramontaiîis parmi les Gaulois qui, sous la j conduite de Bellovèse et de Sigovèse, allèrent, six cents ans avant notre ère, conquérir la partie de ritalie qui fut depuis nommée Gaule Cisalpine? »

Enfin, nous pourrions écrire, ou plutôt copier, vingtcinq chapitres de Thistoire d'Auvergne, en quatre volumes in-octavo, dans lesquels Apremont ou Apramon tis ]oue un rôle considérable.

Mais comme ladite histoire se vend à prix réduit, et pour cause, chez tous les libraires de Clermont, nous préférons y renvoyer ceux de nos lecteurs qui aiment à connaître, jusque dans leurs plus petits détails, Torigine des choses.

Nous dirons seulement que plus tard, au moyen âge, ce même Apremont, devenu un château fort de premier ordre, commandait toute la vallée.

11 ne servait plus alors à la défendre contre une invasion ennemie ; il étart devenu le repaire de ces petits tyranneaux, souverains'de la province, plus r^outés qu'aimés, dans ces siècles de rudes combats et de luttes journalières, et toujours prêts à s'élancer, comme

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des oiseaux de proie, sur leurs voisins plus faibles, et

sur tout ce qui pouvait leur sembler un butin digne

de leur rapacité.

Les parchemins des Barbantaine, seigneurs d'Apremont et autres lieux, soigneusement reiifermés dans Tantique bibliothèque, devenue peu à peu un vrai dépôt d'archives, racontaient une histoire glorieuse.

S'il fallait en croire ces vieux témoins, avec leurs

sceaux appendus à des lacs de soie, les Barbantaine

auraient tenu leur place à chaque page de l'histoire de France.

Leur arbre généalogique, haut de huit pieds de roi, qui s'étalait orgueilleusement à la place d'honneur de " la bibliothèque, à la droite de la cheminée blasonnée, faisait remonter ses premiers rameaux jusqu'au temps de la guerre de Troie.

Ces cousins de Jules César, puisqu'ils prétendaient descendre d'Énée comme lui, n'en avaient pas moins disputé vaillamment le sol de la Gaule aux empiétements de Rome.

Puis, les vainqueurs avaient disparu, après s'être mêlés au vieux sang gaulois, qu'ils avaient revivifié ; les rois Francs étaient venus, et les Barbantaine avaient traité avec eux de puissance à puissance.

Cependant, pour eux, l'heure la plus brillante fut encore celle de la féodalité.

C'était le temps des bons coups d'épée, des rudes joutes à lalance^ et des brillants tournois*

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Alors le beffroi de la tour du Nord servait de régulateur à de nombreux vassaux.

Alors cinq cents arbalétriers, douze cents hommes d'armes, pouvaient se montrer sur les remparts, à l'appel du seigneur.

C'était aussi le temps des beaux pages et des mélancoliques châtelaines, des grands évoques, des pieux croisés, et des savants moines.

Les Barbantaine, race guerrière s'il en fût jamais, s'étaient montrés sur tous les champs de bataille de l'époque, bien plutôt que dans les cloîtres paisibles. On les avait vus sans cesse Tépée à la main, toujours debout, osant, comme disait la chronique, d'après la fière devise de la famille : J'ose !

Mais le temps avait eu raison du donjon féodal, comme de la vieille tour romaine.

Ruines des deux âges remplissaient le plateau étroit d'Apremont ; le lierre s'était plu à les revêtir de son manleau de sombre verdure, les giroflées y fleurissaient au printemps, entre les pierres disjointes ; et, dans la salle des gardes, qui n'avait plus pour voûte que l'azur du ciel, les enfants du pays trouvaient chaque année un épais tapis de verdure, où la violette des bois et la petite fraise parfumée leur ofl'raient une abondanle moisson.

Les Barbantaine, chassés parles eff'orts destructeurs du temps, des deux antiques édiflces dont nous venons de parler, avaient construit, en 1574, une noble et im-

posante demeure, située à mi-côte de la montagne, dans la situation la plus pittoresque.

Des roches grisâtres^ d'un aspect sauvage, servaient d'assises au château, qui surplombait, à Tune de ses ailes, un effrayant ravin, nu et pierreux, au fond duquel coulait à grand fracas, dans les jours d'orage, un torrent, venu des cimes voisines.

Ce ravin, aux parois verticales, laissait apercevoir, pour peu qu'on se penchât au-dessus du balcon de fer de Taile gauche, des blocs de basalte et de lave, plantés dans tous les sens d'une façon si étrange, qu'on leur avait donné le nom de Parterre du Diable.

Là, toute trace de végétation avait disparu. Pas une feuille d'arbre, pas un brin de gazon pour égayer la vue. Nul bruit ne s'y laissait jamais entendre, si ce n'est le cri de Fépervier, auquel le torrent, dans ses jours de calme, faisait un accompagnement en sourdine.

Un peu plus loin, de hauts rochers noirs, contournés, bosselés, aigus, couronnés de ronces, s'entassaient, solides, soutenus les uns contre les autres, se riant du travail du temps et des efforts de l'homme. A leur pied, le torrent, singulièrement élargi, se faisait sa place dans une gorge étroite, resserrée, ressemblant à un abîme. Il précipitait contre leur masse indestructible ses flots sombres et torrentueux, puis il s'élançait dans le Trou-(ï Enfer, où il semblait puiser

une force nouvelle, pour aller retomber plus loin en cascades bruyantes.

Ce paysage aurait été réellement diabolique, sans l'aspect de la haute chaîne de montagnes, qui fermait l'horizon du côté de l'orient.

Elles étalaient aux rayons du soleil leurs robes vertes et or, pampres ou moissons, tandis que leurs têtes, ombragées par d'épaisses forêts, semblaient vouloir se perdre dans l'azur du ciel.

Mais, à l'heure où commence notre histoire, le soleil était couché depuis plusieurs heures déjà, les lumières s'éteignaient une à une dans le petit bourg, au fond de la vallée, et peu à peu, se faisaient entendre, dans le silence du soir, ces bruits de la campagne qui commencent lorsque l'homme se tait; voici la note mélodieuse du crapaud, qui résonne dans l'herbe comme un chant d'harmonica; voici l'appel du coq vigilant, qui se méprend à la clarté des étoiles, et salue, de son infatigable clairon, la lueur incertaine qu'il prend pour le lever du jour; dans la ferme voisine, un chien mal éveillé aboie à la lune

Mais quel est ce bruit sourd, là-bas, sur la route? Il se rapproche de minute en minute. On entend maintenant, sans pouvoir en douter, le fracas des roues qui brûlent le pavé, le sabot des chevaux impatients ; deux étoiles brillantes glissent rapidement le long des ormes de la route ; elles ont l'air de feux follets qui dansent au son argentin des grelots. La

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voiture arrive au tournant du chemin ; les chevaux quittent leur rapide galop pour prendre Tallure d'un trot modéré ; tout à Theure ils iront au pas, quand, après avoir suivi pendant un demi-quart d'heure la berge de la rivière, ils prendront dans la montagne, sur la gauche, un chemin carrossable, mais malaisé.

(( Au pas, Théodore, au pas, crie une voix d'homme au foîïî de la voiture ; ce n'est pas le moment, j'imagine, d'avoir un accident. ))

La glace se baisse avec fracas ; une tête, coiffée d'un foulard rouge, apparaît aux rayons de la lune, qui réclaire d'un reflet fantastique, a Quel étrange personnage ! » semble dire l'astre charmant.

Ce n'est certes pas là le visage d'Endymiqn, mais une face blafarde, de petits yeux inquiets, sous d'épais sourcils d'une nuance jaunâtre.

Puisque la lune veut bien s'y prêter, regardons, nous aussi.

Le foulard rouge eet assis sur la banquette de devant de la vaste berline, au milieu de paquets de toutes sortes. Des jouets, des boîtes de pastilles, des gâteaux à demi grignotés sont jetés sur les coussins.

Dans le fond, se prélasse une femme entre deux âges, coiffée d'un immense capuchon, assez grand pour servir de berceau à un enfant. Elle tient sur ses genoux, avec toutes sortes de sollicitudes, une mante de satin noir, doublée de satin amarante, repliée deux ou trois fois autour de quelque chose de mignon,

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de fluet, qui se débat de temps à autre, et qu'elle berce en chantant comme fait une nourrice qui veut endormir son baby.

Mais, en dépit de la variété du répertoire de la dame à la mante, le calme ne se fait pas ; par instants les plis épais du satin s'écartent brusquement, et Ton voit apparaître un petit visage d'enfant, rougi par les larmes, et par les efforts tentés pour reconquérir la liberté ravie.

Évidemment Tenfant semble ne pas connaître le couple qui la protège avec tant de sollicitude. Elle pousse en particulier des cris perçants, chaque fois que rhomme au foulard rouge se penche pour la regarder.

(( Vilain bonhomme! crie-t-elle de toutes ses forces, en introduisant au plus vite son petit minois dans les plis inaccessibles de la mante amarante. Vilain bonhomme ! » Mais lui ne se laisse pas déconcerter; il tire un briquet de la poche de son carrick, allume un petit rat de cave, et trace au crayon quelques mots sur un vaste portefeuille, de la taille d'un in-folio. Puis il rajuste avec soin son foulard sur sa perruque couleur filasse, et ferme les yeux comme un homme qui se recueille, ou qui va simplement dormir.

Oui, c'est à ce dernier parti qu'il vient de s'arrêter, et il s'en acquitte avec toute la sérénité d'une conscience tranquille. Décidément, il ne s'agit pas là d'un enlèvement clandestin. D'ailleurs les voleurs d'enfant

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ne voyagent pas, pour l'ordinaire, dans une berline à deux chevaux, magnifiquement harnachés; ils n'ont pas, sur le siège, un cocher à mine rebondie et à vaste encolure, tandis que, derrière, un grand chasseur, haut de cinq pieds six pouces, se tient prêt à répondre au premier appel.

Tout à rheure, lorsque les jouets les plus séduisants ont été étalés en pure perte devant le baby criard, l'homme au carxick a tiré de sa poche, comme ressource suprême, un objet d'argent, curieusement ciselé :

(( Essayons du hochet », a-t-il dit, avec un air de profonde considération.

Mais le hochet qui représentait je ne sais quelle figure héraldique, incrustée de pierreries, déplut sans doute à la jeune personne, car ses cris redoublèrent avec rage, et comme le carrick s'obstinait à agiter devant ses yeux le malencontreux joujou, la petite fille, exaspérée par le bruit des grelots, s'en empara brusquement, et le jeta parla portière ouverte, avec une promptitude qui ne laissa à personne le temps de s'opposer à cette extravagance.

(( 0 ciel! » cria la femme à la mante.

Le carrick se pencha à la portière; il faisait nuit noire, la lune ayant jugé à propos de refuser sa lumière à cet acte de vandalisme ; d'ailleurs, le temps de regarder, et les hectomètres s'envolaient. Autant chercher une aiguille dans une hotte de foin.

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(( C'est une vraie Barban laine, dit le carrick d'un air de satisfaction. Le hochet de famille est perdu, mais Mademoiselle sera contente, si toutefois n

Le reste de sa phrase se perdit dans un profond soupir.

(( L'aigle avait les yeux en aigues-marines, n'est-il pas vrai, mon frère?

— Oui, mais que voulez-vous, ma sœur? Je savais bien que nous ne nous tirerions pas de ce*voyage sans graves accidents. »

A quelque chose malheur est bon. Le lendemain, un cantonnier qui traversait la route, pour se rendre à son ouvrage, trouva le précieux objet, à moitié enseveli dans la poussière du chemin.

Comme c'était un honnête homme, il le porta au maire de Tendroit, qui fit publier sa découverte à son de trompe. A cette heure la berline était bien loin. Aussi, au bout d'un an, toutes les recherches failes n'ayant abouti à rien, le cantonnier entra en possession légitime du précieux joyau, dont personne, d'ailleurs, ne soupçonnait la double valeur historique et intrinsèque.

Oui donc se serait douté, parmi les administrés de M. le maire, que ce fragile joujou avait apaisé les cris de plusieurs générations de Barbantaine ?

Personne à coup sûr, et moins que personne le dernier enfant du cantonnier, un gros garçon paisible et joufilu, qui partagea désormais ses faveurs entre

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le pouce de sa main droite et l'aigle aux yeux brillants; un sifflet de deux sous n'aurait-il pas fait tout aussi bien son affaire?

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